Les Mystères de Londres/3/33

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Au Comptoir des imprimeurs unis (8p. 245-275).



XXXIII


MAGASIN DE SODA-WATER.


Le marquis de Rio-Santo quitta sa pose paresseuse et changea de ton aussitôt.

— Nous n’avons plus que bien peu de temps pour parler affaires, milord, dit-il en consultant la pendule ; — je vais vous dire ce que j’attends de votre bienveillante obligeance et ce qui en résultera.

— Eh ! monsieur le marquis, répliqua le Russe avec une chagrine impatience, — quant au résultat, je me fie à Votre Seigneurie… Vous avez si bien ensemencé le hasard, que vous finirez par en venir à vos fins, malgré vos alliés eux-mêmes.

— Je ne prends point note de cet aveu, milord, dit sévèrement Rio-Santo, — qui me porterait à penser que je dois compter décidément Votre Grâce au nombre de mes adversaires…

Tolstoï garda le silence.

— Milord, poursuivit le marquis en donnant de profondes vibrations aux notes graves et sonores de sa voix, — les Kutusow sont bien en cour et sont vos ennemis… celui qui mettrait entre leurs mains la lettre dont nous parlions tout à l’heure serait le bien-venu, qu’en dites-vous ?…

Les traits de Tolstoï se contractèrent à cette menace.

— Vous frappez un vaincu, monsieur le marquis, dit-il avec effort. Encore une fois, parlez : j’obéirai.

— Et vous n’aurez nulle peine à le faire, milord. Le bruit de l’interdit frappé sur les produits anglais se répandra de lui-même à la Bourse. Je me charge de cela. Votre rôle se bornera, lorsque quelque haussiste effaré viendra demander des renseignements à votre hôtel, à nier maladroitement… vous savez, milord ?… à répondre de telle façon que vos négations puissent équivaloir à un aveu.

— Cela suffit, dit le prince. Vous serez satisfait.

— Et Votre Grâce ne désire-t-elle point savoir le but ?…

— Non, milord.

— Je me serais fait un plaisir de la mettre dans ma confidence… Le mouvement de baisse sera subit et violent, d’autant plus que d’autres bruits viendront se joindre à cette fatale nouvelle.

— Ah !… fit le prince que reprenait la curiosité diplomatique.

— Oui, milord… Le gouvernement a reçu aujourd’hui même et ces dernières semaines, un faisceau de dépêches accablantes…

Rio-Santo tira son paquet de lettres et le parcourut tout en poursuivant :

— Trois établissements de la Compagnie ont été saccagés par les Affghans…

— Bagatelle ! dit le prince.

— Permettez… le Sindhy tout entier a pris les armes, poussé par des agents mystérieux qu’on pense être venus d’Europe…

— Ah ! fit encore Tolstoï.

— Le Haut-Canada est en pleine révolte, et les troupes du roi y ont eu le dessous dans deux engagements…

— Oh ! oh !… et d’où vient cette révolte, milord marquis ?

— Des meneurs… des gens venus d’Europe…

— Ah ! dit une troisième fois Tolstoï, dont le regard se fit craintif et respectueux.

— Le céleste empereur, poursuivit Rio-Santo, vient de défendre le commerce de l’opium sur toutes ses côtes, sous peine de mort.

— Bravo ! s’écria involontairement le Russe ; — et qui diable a donné à ce magot une aussi excellente idée ?…

— Des officieux, milord, des gens venus d’Europe.

— Vous êtes un grand politique, monsieur le marquis, murmura Tolstoï.

— Autre chose. Les États-Unis soulèvent des prétentions à propos de l’Orégon ; ils parlent d’une guerre et en parlent très-haut…

— Et c’est vous encore ?

— Milord, c’est Votre Grâce qui, bénévolement, m’attribue tout cela. L’avidité seule des Américains suffit bien, je pense, pour expliquer ce résultat… On prétend cependant que des gens venus d’Europe…

Le Russe montra ses longues dents en un gros et franc éclat de rire.

— Monsieur le marquis, interrompit-il, tous ces gens venus d’Europe m’ont terriblement l’air d’être de vos commis-voyageurs politiques, envoyés là pour ensemencer le hasard…

— Le mot vous plaît, milord, à ce qu’il paraît, dit seulement le marquis ; — ce n’est pas tout… Il s’est formé en Irlande un nombreux parti qui, laissant derrière lui les zélateurs de cette politique de paix, de pétitions inoffensives et de temporisation, dont l’apôtre est Daniel O’Connel, prétend secouer effectivement le joug et livrer ses droits méconnus aux chances d’une bataille.

— J’attendais ce dernier trait, dit Tolstoï ; — Votre Seigneurie n’a rien oublié !

— Ces bonnes gens trouvent, milord, reprit Rio-Santo, que le grand agitateur se fie trop à ses moyens de procédure ; ils disent que son âme généreuse, chrétienne, loyale, a peut-être trop de répugnance à en venir à l’ultima ratio des peuples opprimés ; ils pensent que Daniel O’Connel, malgré son puissant génie, se fait illusion en espérant conquérir la liberté d’un grand pays à la pointe de quelques subtilités légales. La loi anglaise est pour lui et contre lui ; elle a des textes pour chacun, et, tandis qu’il temporise, un jury corrompu ne pourrait-il pas couper ses projets par la racine en fermant sur lui les portes d’une prison ?…

— Ces bonnes gens parlent d’or, monsieur le marquis… Et n’y a-t-il point quelque autre chose ?

— Non, milord. C’est tout, sauf quelques petits désastres de détail qui passeront inaperçus dans la détresse du gouvernement.

Rio-Santo remit ses lettres dans sa poche.

— J’oubliais pourtant d’informer Votre Grâce, ajouta-t-il, que le crédit de la Compagnie est notablement ébranlé par la fuite simultanée d’une bonne moitié de ses comptables de l’Inde, chez lesquels a surgi comme une épidémie soudaine de banqueroutes…

— Oh !… oh !… oh !… cria le prince en se frottant les mains, — c’est le comble !… Par saint Nicolas ! milord, si vous étiez un agent de Sa Majesté, au lieu de travailler dans un but inconnu qui m’échappe et m’inquiète, je vous servirais comme votre valet de chambre !

— Je vous rends grâce, milord. Mais ce n’est pas là le comble… Le comble, c’est la petite opération de finances dans laquelle vous voulez bien m’aider… Un seul côté restait ouvert au crédit de l’Angleterre : l’Europe, où son commerce, violemment attaqué dans les quatre parties du monde, aurait pu essayer de refluer… De ce côté, je place Votre Grâce en sentinelle… Le coup que vous portez, sans trop vous déranger, complète le désastre… la baisse de demain… ou d’après-demain, car un dernier renseignement qui doit fixer la date me fait défaut, aura toutes les allures d’une débâcle ; — vous le croirez, milord, quand vous saurez que j’ai pour moi des porteurs pour cinq cent mille livres… Or, je sais que la Trésorerie n’a pas en caisse plus d’un million sterling…

— Il y a la Compagnie des Indes, dit le prince.

— La Compagnie des Indes ne peut en ce moment porter secours à personne.

— Mais la Banque ?

— La Banque ? Milord, à l’heure dont je vous parle, la Banque sera des nôtres et ne paiera que pour nous.

— Comment cela ? dit Tolstoï étonné.

Rio-Santo se leva.

— Milord, répliqua-t-il en saluant pour prendre congé, il n’est pas en mon pouvoir de vous contenter sur ce point… Demain, j’aurai l’honneur de vous faire tenir de mes nouvelles.

— Monsieur le marquis, j’attendrai vos ordres.

Tolstoï reconduisit son hôte jusqu’à la dernière marche de son perron. Il suivit de l’œil la voiture emportée par le galop de son fier attelage, et dans ce regard il n’y avait plus de haine.

— Inutile de combattre cet homme, murmura-t-il en regagnant lentement son salon ; mieux vaut suivre son char… Allons ! je vais me rendre à la cour… Par saint Nicolas ! c’est peut-être bien ma dernière visite !

Au détour de la rue, l’équipage de Rio-Santo s’arrêta. Le cocher descendit de son siège, et prit à pied le chemin d’Irish-House. Ereb monta sur le siège à sa place, et, sans demander la direction à prendre, lança les quatre chevaux au galop.

Pendant cela, le cavalier Angelo Bembo avait rempli une partie de son office et convoqué les lords de la Nuit. Cela fait, il se dirigea vers Prince’s-Street (Bank).

À l’angle formé par cette rue et Poultry, vis-à-vis de l’embouchure de Cornhill, il y avait un petit rez-de-chaussée, propret et badigeonné à neuf, qui occupait pour moitié la place tenue maintenant par le beau magasin d’oranges et d’ananas ouvert sur Poultry et Prince’s-Street.

Ce fut à ce rez-de-chaussée que Bembo s’arrêta.

Tout avait là un aspect honnête, sérieux, placide. C’était évidemment la demeure d’un quaker ou de l’un de ces presbytériens écossais de la vieille roche qui dînent d’un texte d’évangile, et rêvent, dans l’innocence de leur cœur, de têtes de rois coupées et autres frivolités bibliques.

On y faisait, seulement pour soutenir la chair et ne point livrer l’esprit aux suggestions du démon d’oisiveté, un tout petit commerce de soda-water.

Les chalands étaient rares. L’apparence grave, froide, taciturne du maître de la maison, — ou mieux des maîtres, car deux personnes se relayaient au comptoir, éloignait plutôt qu’elle n’appelait la pratique, et, n’eût été le garçon de cave, long et maigre Irlandais d’un passable caractère, la petite boutique se serait passée d’acheteurs.

Mais cela importait peu au saint Jédédiah Smith, qui, insoucieux des petites affaires de ce monde, passait sa vie, comme il le disait, « en les choses de l’esprit, mortifiant la chair et appelant le courroux du Dieu fort sur la grande prostituée qui se couche sur sept collines. »

Ce style apocalyptique lui avait valu la pratique de mistress Foote, de mistress Bull et des cinq autres mistresses dont les noms harmonieux ont chatouillé agréablement plus d’une fois l’oreille des lecteurs de ce récit. La sixième, mistress Bloomberry, ne se fournissait point ailleurs ; mais il est juste de dire qu’elle venait chez Jédédiah Smith, attirée par les six pieds du garçon de cave, lequel avait réellement une fort galante tournure, avec son chapeau bas de cuve, son frac bleu tiré à quatre épingles, ses inexpressibles couleur chamois et ses puissants souliers à boucles non cirés.

Hélas ! le long garçon de cave aimait ailleurs, et mistress Bloomberry, l’infortunée, buvait en vain d’atroces quantités d’eau gazeuse.

Bembo était pressé. Il entra précipitamment dans le parloir où M. Smith lisait à haute et nasillarde voix un chapitre de la Bible.

— Que voulez-vous ? dit ce dernier en interrompant sa lecture, mais sans lever ses yeux protégés par un incommensurable garde-vue de soie verte.

— Major, répondit Bembo, je suis envoyé par M. Edward…

M. Smith ferma prestement sa Bible.

— Chut, signor, chut ! dit-il. Appelez-moi Jédédiah Smith… Cette maison est publique, voyez-vous.

— Eh bien ! monsieur Jédédiah Smith, reprit Bembo, je suis envoyé pour savoir positivement où en sont les travaux…

— Parlez plus bas, signore… Les travaux ? Dieu a béni nos efforts, et nous sommes désormais bien près du but.

— Milord désire une réponse plus précise que cela, dit Bembo.

— Milord sera satisfait, signore… Prenez la peine de vous asseoir un instant.

Jédédiah tendit sa Bible in-quarto au cavalier Angelo Bembo, comme on a coutume de présenter une brochure ou un journal pour faire patienter et attendre. En même temps il tira fortement le cordon d’une sonnette qu’on n’entendit point retentir.

Bembo s’était assis en prévenant qu’il était pressé.

Au bout d’une minute, on put ouïr un pas lourd, frappant à intervalles dignes et comptés les planches de l’escalier de l’office.

— Allons, waiter, allons ! cria M. Jédédiah Smith.

— Tonnerre du ciel ! — que diable, — répondit une voix honnête et vigoureusement timbrée, me voici, insupportable commère, ma chère dame Bloomberry… car il n’y a que mistress Bloomberry au monde, vingt mille misères ! pour venir, à cette heure indue, chercher sa pinte de soda-water.

— Le livre a dit : Tu ne blasphémeras point ! prononça M. Smith de sa voix la plus nasillarde.

— Dieu me damne, monsieur Smith ! répliqua le bon capitaine Paddy O’Chrane, qui fit en ce moment son entrée, et dont le maigre corps sortit si lentement de la cage de l’escalier, qu’on put croire un instant qu’il n’en sortirait jamais. — Dieu me damne, monsieur ! si le livre dit cela, c’est un bon livre, après tout, que la foudre m’écrase !… Mais je ne vois pas l’excellente madame Bloomberry, ce triste entonnoir à thé ?

— Mistress Bloomberry n’est pas ici, Paddy, et je voudrais qu’elle n’y vînt jamais, car je soupçonne que l’aiguillon de la chair l’y amène…

— Du diable ! fit le capitaine avec une grimace.

— Je vous ai appelé, reprit M. Smith, pour répondre à ce gentleman.

Paddy se tourna vers Bembo et lui offrit un salut militaire, tout en jetant sur la manche gauche de son habit bleu la serviette, signe distinctif de son apparente profession.

— Et que veut cet honorable gentleman ? demanda-t-il.

Bembo lui répéta en peu de mots la question qu’il avait faite à M. Smith. Paddy se redressa et changea sa physionomie de garçon de cave contre l’air digne et conscient de son propre mérite que nous lui connaissons.

— De sorte que, par le nom de Satan ! — que Dieu me punisse, — qu’il me punisse comme un païen ! dit-il en jetant dédaigneusement sa serviette, je puis informer ce gentleman, — sur ma foi, — qu’il parle, non pas à un garçon de public-house, mais bien au capitaine Paddy O’Chrane, ancien patron du sloop le Hareng, triple tempête ! de la maison Gween et Gween de Carlisle, tonnerre du ciel !

— Il ne s’agit pas de cela, dit M. Smith ; répondez au gentleman.

— Que je lui réponde, mort de mes os ! que je lui réponde !… s’écria le capitaine. — Eh bien, monsieur Smith, eh bien ! je ne demande pas mieux, ou que je sois rôti sans miséricorde durant toute l’éternité !…

— Le livre dit : Tu ne blasphémeras point, murmura M. Smith par la force de l’habitude.

— À la bonne heure, monsieur, que diable ! à la bonne heure ! le livre ne dit rien ; c’est vous qui le faites bavarder… Trou de l’enfer ! je voudrais bien savoir, ma foi ! — que Dieu me foudroie ! — à qui cela peut porter préjudice, monsieur !… Quant à ce qui est de la question du gentleman, personne ne pouvait y répondre mieux que moi, j’en fais serment, si ce n’est cette ignoble masse de chair, d’os, de porter et de gin, le digne Saunder l’Éléphant… Et encore… et encore, je veux être pendu, si Saunder a ce qu’il faut de savoir vivre et de bonnes manières pour répondre honnêtement à la question du gentleman.

Bembo frappa du pied avec impatience.

— Je suis pressé ! répéta-t-il.

— Oh ! diable ! monsieur !… que ne le disiez-vous tout de suite !… Eh bien ! la chose va tout doucement, Dublin n’a pas été bâti en un jour, de par Dieu ! savez-vous qu’il y a loin d’ici à l’enceinte intérieure de la Banque ?… Saunder est un stupide scélérat, mais c’est un honnête garçon… il travaille… et il boit en conscience.

— Mais enfin, où en est la mine ?

— La mine, monsieur ? je pense que vous voulez parler du trou, par Satan !… Ma foi, il est là, sous vos pieds et sous les miens, tempête ! et sous ceux de M. Smith, qui fait semblant de grignoter un petit morceau d’évangile, que le diable m’emporte !

— Ne puis-je y descendre avec vous ? demanda Bembo.

— Si vous le pouvez ?… Je crois que vous le pouvez, monsieur… Et pourtant, personne que moi n’y met le nez d’ordinaire… Qu’en dites-vous, monsieur Smith ?

— Ce gentleman vient de la part de Son Honneur, répondit M. Smith.

— Ah ! que le démon couche avec moi ! s’écria Paddy en ôtant respectueusement son chapeau bas de cuve, — je suis le serviteur du gentleman et de celui qui l’envoie… sur ma foi, c’est bien différent… Le trou est presque percé, monsieur, puisque Son Honneur veut le savoir, et, si la boussole ne ment pas, nous n’avons plus que trois pieds tout au plus pour déboucher comme d’honnêtes garçons dans les caves de la Banque… Et il était temps, pardieu ! car cette pauvre créature de Saunder, — le stupide coquin ! — ne bat plus que d’une aile et sent le cimetière d’une lieue… Ah ! voyez-vous, gentleman, voilà le neuvième mois qu’il fait la taupe sous terre, et depuis ce temps-là il a avalé plus de ruine bleue qu’il n’en faudrait pour jeter bas dix chrétiens… Dieu puisse-t-il nous damner !… c’est-à-dire nous sauver, vous et moi, gentleman… ainsi que M. Smith lui-même !… Mais, j’y pense, puisque vous venez de la part de Son Honneur, la consigne n’est pas pour vous, et si vous aviez fantaisie de visiter le trou ?…

Bembo ne put réprimer le premier mouvement de sa curiosité surexcitée.

— Ma réponse à milord en sera plus positive, dit-il ; — j’accepte votre offre, monsieur.

Paddy O’Chrane redressa sa haute taille, poussa, pour dégager sa gorge, un Dieu me damne ! retentissant, qui fit tressaillir M. Smith, et se dirigea, au pas ordinaire, vers le trou, dans lequel ses six pieds disparurent pouce à pouce.

Le cavalier Angelo Bembo le suivit.

Au bas de ce premier escalier se trouvait un petit magasin d’eau gazeuse, en tout semblable à ceux du commerce sérieux et ordinaire. Le capitaine Paddy traversa cet office sans s’arrêter, et, à l’extrémité opposée, déplaça une vaste tonne qui masquait une porte.

Là commençait le trou percé par Saunder l’Eléphant.

— De par Satan ! monsieur, dit le capitaine, excusez-moi si je passe le premier. Je suis chez moi.