Les Mystères de Londres/4/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Au Comptoir des imprimeurs unis (9p. 3-40).



I


DEUX SOLEILS POUR UNE LUNE.


C’était à peu près à l’heure où l’Honorable Brian de Lancester, de retour devant le n° 9 de Wimpole-Street avec une petite troupe d’hommes de police, reconnaissait que sa courte absence avait suffi pour faire évacuer la maison.

La nuit était magnifique. L’humidité de la journée, frappée sur les pavés par un glacial vent du Nord, faisait de chaque rue un étincelant miroir, sur lequel les passants glissaient, trébuchaient et tombaient, à l’ineffable contentement de tous les Snail de la capitale de l’empire britannique.

Aux abords de Portland-Place, vers le milieu de la rue de Devonshire, il y avait, malgré le froid intense, une foule assez considérable, assemblée devant une porte ouverte. Cette foule était uniquement composée d’hommes qui avaient entre eux une sorte de ressemblance, bien que quelques uns portassent la livrée de la misère, tandis que d’autres étaient revêtus de fort décents costumes. C’étaient évidemment des confrères, car ils se pressaient, se foulaient, se poussaient de la meilleure amitié du monde, et sans acception de costume.

Presque tous avaient sous le bras d’énormes liasses de journaux ; les plus élégants seuls se privaient de cet ornement, mais ils étaient suivis d’un ou plusieurs grooms, chargés comme des mulets de la même denrée. — Tous causaient à la fois. Des cris étranges sortaient de cette cohue, et se mêlaient à de philosophiques réflexions, à des bons mots connus, à des éclats de rire.

Sur la porte ouverte, il y avait quatre ou cinq grooms en livrée, occupés incessamment à jeter aux assiégeants des paquets de papiers humides et exhalant cette odeur nauséabonde que Dieu a donnée au journal pour prévenir sans doute le public contre ses impudents mensonges, comme il a mis une crécelle au col annelé du serpent à sonnettes.

— Douze pour Pleydell et Browne ! disait une voix dans la foule.

— Douze pour Pleydell et Browne ! répétait l’un des grooms.

Ces mots couraient de bouche en bouche et arrivaient jusqu’à un buraliste dont on voyait la face parcheminée, fossile, à deux pouces de son registre.

Le buraliste griffonnait quelques mots et répétait d’une voix suraiguë :

— Douze pour Pleydell et Browne. — Allez !

Un paquet était livré.

— Quarante pour Gilbert du Strand !

— Vingt-cinq pour mistress Dodson !

— Deux cents pour Howard et Flower !

Et les feuilles pleuvaient, exhalant cette humide et âcre odeur dont nous venons de parler. — La vente était superbe. — À mesure que le commis fossile en constatait les résultats, le parchemin de son visage prenait de belles nuances dorées ; et lorsque enfin Howard et Flower demandèrent deux cents numéros, le commis déposa sa plume de métal dans le but de se frotter les mains.

Mais il n’en eut pas le temps. Les cris du dehors redoublèrent. Le buraliste reprit sa plume de fer en se promettant formellement de boire une pinte de porter en réjouissance avant de se coucher.

— Soixante-quinze pour Prior !

— Cinquante pour Goodbridge !

— Quatre-vingts pour Samuel Lowther !

Et cent autres noms ! et cent autres demandes, si bien que, enfin, une voix sortant des profondeurs du bureau prononça triomphalement ces paroles :

— Le tirage est épuisé, messieurs.

Ce fut un brouhaha universel.

— Faites un autre tirage ! cria-t-on ; — deux mille, trois mille, — dix mille !… Nous prendrons tout !

— Les formes sont brisées, messieurs.

On voulut protester, mais les deux larges battants de la porte tournèrent prestement sur leurs gonds, et la face jaunie du buraliste disparut à tous les yeux.

Ceci se passait à la porte de M. Timothy Overflow, éditeur du journal the Moon (la Lune), feuille du soir. La foule assemblée dans la rue était un rush [1] de newsmen ou marchands de journaux.

On sait qu’en Angleterre les feuilles publiques n’arrivent pas au lecteur de la même manière que sur le continent. À Londres, on ignore, ou à peu près, cet ami cher du caissier d’un journal, ce fermier de l’intelligence des rédacteurs, ce locataire de la prose, mauvaise ou bonne, alignée quotidiennement en énormes colonnes et précieuse assurément si la quantité peut remplacer la qualité : on ignore, en un mot, l’abonné.

Point de bail à long terme entre les gazettes et les liseurs. Chaque jour, ces derniers font leur choix entre tous les bavards et gigantesques news-papers de Londres, à peu près comme le gourmet parisien pointe les plats de son dîner sur la carte d’un restaurant. — Et, voyez le contraste ! l’Anglais, qui papillonne lourdement du Times au Sun, du Sun au Globe, du Globe au Courier, s’en tient à sa tranche de bœuf dès qu’il s’agit de dîner, tandis que le Français, dont le palais volage passe en revue hebdomadairement tous les mets du Cuisinier royal, reste fidèle à son journal durant de longues années.

John-Bull n’aurait-il donc que la fidélité de l’estomac ?…

Chez nous, la publication des journaux se fait par l’entremise de courtiers (newsmen) dont quelques uns sont millionnaires. D’autres, en revanche, portent leur fortune avec eux, dans la poche rapiécée d’un vieil habit noir.

D’ordinaire, le journal The Moon, petite feuille du soir, faisait son apparition dans le silence le plus complet, et n’arrivait chez les newsmen que si l’on prenait le soin de l’y porter ; mais, ce jour-là, il y avait une nouvelle, — une grande nouvelle ! — Le tirage de toutes les feuilles du soir s’était trouvé insuffisant pour l’affluence des acheteurs. Chacun voulait savoir, lire par soi-même.

De long-temps curiosité pareille n’avait été excitée. Et il y avait de quoi, vraiment : il ne s’agissait point d’une nouvelle vulgaire, de l’un de ces puffs, si communs chez nous que nos voisins nous ont pris ce mot pour l’introduire dans leur langage usuel. On ne parlait enfin ni du serpent de mer, ni de la fameuse génisse de Cornouaille, marchant à l’aide de douze pattes, ni de la brebis-ténor, ni de l’Américain incombustible, habitué à se nourrir de poudre fulminante, arrosée de plomb fondu. — Fi donc ! sottises que tout cela, bonnes tout au plus pour les jours de famine l’éditeur, à bout d’imagination, creuse en vain sa triste cervelle et ne trouve aucun plat nouveau, digne de rassasier la curiosité publique…

Cette fois c’était de l’histoire. Il y avait en jeu une personne royale.

Rien moins que cela, vraiment. — Un meurtre odieux, un assassinat impie avait été commis, — ou tenté pour le moins, — jusque sur la terrasse du château de Kew.

Et sur qui, bon Dieu ! — sur une gracieuse et douce enfant, qui, éventuellement, pouvait être appelée à succéder au trône, sur l’espoir des Trois-Royaumes, sur la princesse Victoria, en un mot, sur la fille de S. A. R. le duc de Kent, et la nièce de Sa Majesté.

Qu’on reconnaissait bien là l’infernal esprit de radicalisme, et que c’était bien le cas d’acheter, à n’importe quel prix, pour dévorer les détails de cette atrocité éminemment curieuse, l’Evening Post, le Standard, l’Evening Mail et le Moon !

On espérait d’ailleurs trouver dans ces feuilles, ou dans l’une d’elles, le nom du misérable dont la main sacrilège, etc., etc.

Ce fut donc un terrible désappointement pour ceux des newsmen qui, arrivés trop tard, n’avaient pu se procurer le moindre numéro du Moon, si délaissé d’ordinaire. Il se forma immédiatement une sorte de bourse devant la porte de M. Timothy Overflow. Les uns voulaient acheter de seconde main, argent comptant, quelques numéros de la bienheureuse feuille ; d’autres proposaient des échanges.

— Un shelling pour chaque exemplaire du Standard ! disait l’un.

— Six pense de plus que le prix courant pour chaque Evening Post ! criait l’autre.

— Un Times pour un Evening Mail !

— Deux Suns pour un Moon !

D’ordinaire, dans ces rushes de newsmen, les offres sont en sens contraire. Un Times est estimé quatre ou cinq Standards, et il faut bien une douzaine de Lunes pour payer un seul Soleil.

Ce qui est, du reste, plus conforme à la hiérarchie astrale.

Cependant, de chaque côté de la rue, les curieux affluaient. Les uns savaient déjà ce dont il s’agissait, les autres voulaient l’apprendre. Le rush des newsmen se trouva bientôt enclavé de toutes parts dans un autre rush plus nombreux et non moins bruyant, qui s’approchait, d’instinct, de cet amas de papier imprimé. Les récits les plus contradictoires couraient parmi cette foule bavarde et pressée de savoir.

— Oh ! mon cher monsieur ! criait la voix aigre et chantante de mistress Crubb, laquelle, de cancans en histoires, avait roulé de Cornhill jusque-là ; — je vous jure sur mon salut que je suis bien informée… Mistress Foote le tient du beau-frère de mistress Croscairn, qui est tondeur de gazon, monsieur, au pleasure-ground de Kew… C’était une amazone, montée sur un grand cheval… Elle a tiré sur la chère enfant vingt-sept flèches empoisonnées, monsieur !

— Pas possible, madame !…

— Pas possible, monsieur !… Eh bien ! les bleus de la garde sont venus, les braves beaux garçons, et ils l’ont hachée, elle et son grand cheval, monsieur, menu comme chair à pâté.

— Et ils ont bien fait, tonnerre du ciel ! — Que le diable nous larde ! — Tempêtes ! dit le capitaine O’Chrane, qui, libre un instant par le sommeil de Saunder, promenait de ce côté les charmes extraordinaires de mistress Dorothy Burnett ; — ils ont bien fait, les misérables mangeurs de bœuf du roi !… Mais ne pourrait-on se procurer un journal pour trois pence ? par le trou de l’enfer !

— Trois pence !… un journal ! s’écria mistress Crubb ; — un journal, trois pence !… Bonsoir, Dorothy, ma cousine… Je sais une femme, voyez-vous, qui donnerait un demi-souverain pour être à votre place… Oh ! capitaine O’Chrane, la pauvre mistress Bloomberry se noie dans votre soda-water… Et, quant au journal… Trois pence !… mistress Bull, aussi vrai qu’il fera jour demain, a payé un Mail dix-huit pence !… Ah ! c’est un grand événement, mon Dieu !

— Je vous dis, moi, glapissait une autre voix de femme qui pouvait bien appartenir à mistress Black ou à mistress Brown, — je vous dis que c’est un sauvage de l’exhibition de Regent-Street. Il a frappé la pauvre petite princesse, — que Dieu la bénisse ! — d’un coup de massue sur la tête…

— Du tout ! riposta une basse-taille, c’est un catholique irlandais, un vil mendiant de l’autre côté du canal, un…

— Vous n’y êtes pas ! c’est un gentleman ! On a trouvé son cheval mort au milieu du parc du Régent… un cheval magnifique !

— Quelles fables on raconte dans Londres ! dit mistress Crubb en haussant les épaules.

L’histoire des vingt-sept flèches empoisonnées lui semblait seule offrir un degré suffisant de vraisemblance.

— Que Dieu me damne ! cria le capitaine O’Chrane en redressant ses six pieds de manière à dominer la foule ; — quelqu’un de vous, marchands de papier noirci, veut-il me donner un journal pour quatre pence ?

Nul ne lui répondit ; — mais, parmi les newsmen, les offres d’échange entre les journaux du matin et ceux du soir se poursuivaient toujours, et ces mots arrivaient aux oreilles de la foule, répétés à satiété :

— Une demi-couronne pour deux Standards !

— Un Times pour un Mail !

— Deux Suns, pour un Moon !

Tandis que le rush des vendeurs de journaux bruissait, s’agitait, avide, passionné, criard comme toute réunion mercantile, un homme qui, sauf son accoutrement hétéroclite, semblait être, lui aussi, un newsman, prenait l’avance sur ses confrères et vendait force numéros au public. On le voyait se glisser tortueusement dans la foule, donnant au premier venu sans marchander, et à moitié prix, les précieux exemplaires de ces feuilles qu’on se disputait si énergiquement devant la porte de M. Timothy Overflow.

Il semblait pressé surtout de vendre. Une fois la vente faite, sa main vidait l’argent reçu dans une énorme poche ouverte sur le devant de son habit en lambeaux, et il disparaissait. — Quand le paquet de journaux qu’il avait sous le bras était épuisé, il fouillait tantôt à droite, tantôt à gauche, dans les poches qui parsemaient son costume délabré, et en retirait toujours une liasse nouvelle.

— Que voulez-vous, mon excellent monsieur ? disait-il ; — que désirez-vous, ma belle dame ?… Un Standard ? voilà… Un Evening Post ? tenez… Un Moon ? Joli journal, mon gentleman, tenez ! tenez ! tenez !

Il passait. Les shellings et les six pence tombaient incessamment dans sa vaste poche.

— Par ici, marchand de mensonges, Satan et ses cornes ! cria le capitaine O’Chrane au moment où le négociant en guenilles passait à sa portée.

— Voilà, gentleman.

— Par le trou du tophet ! reprit Paddy étonné, c’est ce vil serpent de Bob, le bon garçon, qui s’est fait newsman, — ou que Dieu me punisse !

Bob lui tendit un Mail, et reçut un shelling avec injonction de rendre huit pence.

Il mit sa main dans sa poche.

— Et, depuis quand, triste vermine, Bob, de par l’enfer ! mon camarade ?… commença Paddy.

Mais Bob était loin déjà. En un tour de main, il avait vendu un Evening Post à mistress Crubb, un Moon à la voix glapissante, et un Standard à la basse-taille.

Ces quatre heureux possesseurs de feuilles tant désirées s’approchèrent ensemble d’un réverbère pour étancher enfin à longs traits leur curiosité altérée. Le capitaine Paddy en oublia presque de maudire son ami Bob, — ce vil coquin ! — tant il avait bonne envie de lire.

Mais à peine la lumière du gaz vint-elle frapper sur les feuilles achetées, qu’une quadruple exclamation de désappointement se fit entendre.

— Dieu me damne ! dirent la basse-taille et le capitaine.

— Ah ! lord ! crièrent la voix glapissante et mistress Crubb.

Le Standard de la basse-taille avait huit jours de date ! Le Moon de la voix glapissante était du mois dernier. Le Post de mistress Crubb marquait un an d’âge, et l’Evening Mail du bon capitaine rendait un compte exact et détaillé de la bataille de Waterloo.

— Tonnerre du ciel ! murmura Paddy en se grattant l’oreille, — ce pendard abject a plus d’esprit qu’il n’y en a dans les deux Chambres, ou que je sois mis sur le gril par les propres griffes de Satan !

Les trois autres victimes, soutenues par le contralto puissant de mistress Dorothy Burnett, poussèrent en chœur un haro formidable qui trouva mille échos dans la foule, partout où Bob avait passé. On s’élança sur ses traces ; on courut, on se fatigua.

Bob comptait ses shellings dans le tap-house du coin, bien paisiblement, suivant son habitude, et mettait six pence de côté pour faire une libéralité à Tempérance.

C’était là une petite spéculation de son invention. — Bob avait plusieurs des qualités qui font les grands hommes. Il voyait tôt, il exécutait vite. Pour deux couronnes, il avait acheté tout ce vieux papier qu’il venait de revendre dix guinées. — Étendez en tous sens cette innocente opération, et vous arriverez à l’un de ces magnifiques coups de filet opérés de temps à autre par la maison politico-commerciale de Saint-Swithin’s-Lane [2].

Conscience légère, prestesse d’esprit et de mains suffisent, à tous les jeux, pour neutraliser les chances mauvaises. Bob venait d’agir avec presque autant d’adresse et de moralité que ces honnêtes seigneurs qui font sauter la banque du tripot de Royal-Exchange (la Bourse), parce qu’ils sont les confidents du télégraphe, et gagnent ainsi leurs partners de vitesse. Eux et lui eussent été couronnés à Sparte du laurier excentrique que cette cité voleuse, républicaine et originale partageait équitablement entre ses filous et ses demi-dieux.

Le commis fossile et jaune de M. Timothy Overflow regardait ces diverses petites scènes depuis une demi-heure par une fenêtre du premier étage. Ce commis n’était point un espiègle, mais il existe entre les employés de journaux et les newsmen une aversion chronique, passée à l’état de seconde nature. Ils se détestent parce qu’ils ont des rapports de tous les jours, parce qu’ils vivent les uns par les autres, parce qu’ils sont roues de la même machine. — Le fossile avait peut-être subi quelque mystification récente de la part de ses ennemis naturels. Toujours est-il que depuis une demi-heure, il regardait avec mauvaise humeur ce tourbillon bavard qui s’agitait au dessous de lui. Il avait de folles envies de lancer sur cette foule un projectile, une injure, quelque chose de blessant ou de nuisible.

Mais il avait peur des suites. Se sachant sec et fragile comme verre, il ne voulait pas s’exposer à une partie de boxing, et refoulait prudemment ses velléités guerroyantes.

Pourtant sa fantaisie le talonnait toujours. — Le démon des haines mesquines, ce laid lutin qui a de l’esprit à la manière de certains critiques, lui souffla tout à coup une idée assez passable. Ces gens étaient là se disputant ardemment quelques lambeaux de papier. Pourquoi ? pour le vendre. — Le fossile se dit qu’à tout le moins ils ne les vendraient pas dans la rue de Devonshire.

Il descendit au rez-de-chaussée et revint bientôt à sa fenêtre, porteur du seul et dernier exemplaire du Moon qui restât dans les bureaux.

Presque aussitôt après, une voix lente, monotone, ponctuée, tomba dans la rue, faisant taire à la fois les cris des newsmen et les commérages de la foule.

Voici ce qu’elle disait :

« Détails authentiques touchant l’assassinat horrible tenté sur la personne auguste de S. A. R. la princesse Alexandrine-Victoria de Kent, nièce bien-aimée de Sa Majesté, le roi Guillaume, notre gracieux souverain. »

— Qu’est-ce à dire ! s’écria l’envoyé de Gilbert du Strand ; — n’allez-vous pas lire l’article tout haut, monsieur Switch ?

— Et pourquoi pas ? ripostèrent dix voix dans la foule.

— Oui, pourquoi pas ? de par Satan, — mille misères ! appuya de loin le capitaine. — Écoutez, Dorothy, écoutez, ma chère amie ; ce triste oiseau qui perche là-haut va nous dire la chose tout au long, que Dieu fasse de nous tous une fournée de damnés !

Le fossile reprit :

« Ce matin, à onze heures trente-cinq minutes, un étranger de grande taille, monté sur un fort cheval…

— Ce journal ment ! interrompit mistress Crubb. C’était une femme.

— Il dit vrai, madame : — Un étranger… c’est le sauvage de Regent-Street…

— Ou l’Irlandais, le sale mendiant !…

— Ou le gentleman… On parle de cheval !

— La paix, de par l’enfer ! — Éternelle damnation ! — Satan et ses cornes ! — Tempête ! s’écria le capitaine. — Écoutez bien, Dorothy, mon cher cœur, — que le démon m’étrangle !

« … Sur un fort cheval alezan, continuait la voix imperturbable de M. Switch ; — s’est introduit dans le pleasure-ground de Kew, bien que le drapeau royal flottât au dessus du clocher… »

— Tempêtes ! murmura Paddy ; — voilà qui est intéressant ou que je meure du choléra ce soir, malédiction !… Un peu de silence !

— Allons, monsieur Switch, allons ! disaient les newsmen, la plaisanterie n’est pas mauvaise, mais c’est assez comme cela. N’en lisez pas davantage !

« … Au dessus du clocher. Les gardes à pied chargés de veiller sur la terrasse ne l’ont aperçu que lorsqu’il était déjà auprès de la grande serre japonaise. — Suivant d’autres versions, c’est la princesse elle-même qui l’aurait découvert au moment où il braquait sur elle le canon d’un pistolet bourré jusqu’à la gueule. »

— Jusqu’à la gueule ! répéta mistress Crubb ; — ah ! lord !…

— La paix ! tonnerre du ciel !… Écoutez, Dorothy !

« … Jusqu’à la gueule. À la vue de cette arme redoutable, la jeune princesse aurait poussé un cri d’épouvante… »

— Ah ! lord ! je crois bien ! pauvre cher trésor !

« … Et se serait élancée vers le palais en appelant au secours… »

— Mais, monsieur Switch, c’est une infamie ! crièrent les newsmen. Vous nous avez vendu cela : vous n’avez pas le droit de le donner.

— De notre vie, nous n’achèterons plus un seul exemplaire du Moon, monsieur Switch.

— Et la Lune sera obligée de se coucher, monsieur Switch.

— Monsieur Switch, ce sera une éclipse de lune.

M. Switch continuait :

« … En appelant du secours. L’étranger de grande taille parut songer à faire retraite. Il se dirigea rapidement vers le glacis, au pied duquel il avait laissé son cheval… »

— Laissons chanter ce fou ! dit un newsman.

— Monsieur Switch, ajouta un autre en tournant le dos, nous vous ferons souvenir de cela.

— Que le diable vous emporte ! monsieur Switch !

— Et vous aussi ! s’écria le capitaine, et moi aussi, misère ! et nous tous, éternelle damnation !… mais donnez-nous la paix, tonnerre du ciel ! méchants revendeurs de paperasses !

Les newsmen avaient vidé la place.

— Eh bien ! cria la foule ; — après ? que devint l’étranger de grande taille ?

— Triple blasphème ! ajouta le capitaine ; — que devint-il, monsieur ? de par tous les diables !

Le fossile ferma doucement sa fenêtre et s’en alla boire sa pinte de porter avant de se coucher.

La cohue, désappointée encore de ce côté, se rua vers la porte et voulut la forcer. La basse-taille ne parlait de rien moins que de mettre le feu à la maison. Quant au capitaine, nous craindrions d’être taxé d’exagération si nous rapportions en détail chacun des jurons ingénieux et variés qu’il improvisa pour la circonstance.

Au moment où la foule exhalait ainsi sa colère en un concert de malédictions, un cab déboucha de Wimpole-Street dans la rue de Devonshire, et fendit péniblement la presse. Celui qui occupait l’intérieur du cab ne se doutait guère qu’il était le héros de ce petit drame à tiroirs qui venait de se jouer en plein air, et la foule était loin de penser que l’étranger de grande taille fût en ce moment au milieu d’elle…

Le cab tourna dans Portland-Place et s’arrêta devant la demeure du comte de White-Manor.

Brian mit pied à terre aussitôt et franchit les marches de ce perron, d’où le fouet des valets l’avait chassé un jour sur l’ordre de son frère.

Il souleva le marteau et heurta fortement.

Le groom qui vint ouvrir recula d’épouvante à son aspect, comme s’il eût aperçu le diable en personne.

— Veuillez prévenir le comte de White-Manor, dit Brian avec un calme impérieux, que M.  de Lancester demande à Sa Seigneurie un instant d’audience.

  1. Cohue, queue, presse.
  2. Rue où est situé le comptoir Rothschild.