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Les Mystères de Marseille/Deuxième partie/Chapitre I

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Charpentier (p. 131-137).

Deuxième partie


I

Le sieur Sauvaire, maître Portefaix


Le patron de Cadet Cougourdan, le maître portefaix Sauvaire, était un petit homme vif, noirâtre, aux membres trapus et vigoureux. Son grand nez crochu, ses lèvres minces, son visage allongé exprimaient cette confiance vaniteuse, cette vantardise rusée qui sont les traits distinctifs de certains types du Midi.

Élevé sur le port, simple ouvrier dans sa jeunesse, il avait mis de côté, pendant dix ans, les gros sous qu’il gagnait. Il soulevait des poids énormes, il avait une force nerveuse qui faisait merveille. Il disait d’habitude qu’il ne craignait pas les gros hommes. La vérité était que ce nain aurait rossé un géant. Mais il se montrait prudent et sage dans l’emploi de sa vigueur, évitant les querelles, sachant que la tension de ses muscles valait de l’argent et qu’un coup de poing ne rapporte que des ennuis. Il vivait sobrement, tout au travail et à l’avarice, ayant hâte d’atteindre le but qu’il rêvait.

Un jour enfin, il eut devant lui les quelques milliers de francs qu’il lui fallait pour accomplir son projet. Il devint patron du soir au lendemain, il prit des hommes sous ses ordres, et, les bras croisés, les regarda courir et suer. De temps à autre, il leur donnait un coup de main en grondant. Au fond, Sauvaire était un paresseux fieffé ; il avait travaillé par entêtement, aimant mieux faire d’un coup toute la besogne de sa vie et se reposer plus tard, dans les douceurs d’une oisiveté d’homme riche. Maintenant que de pauvres diables lui gagnaient une fortune, il se promenait, les mains dans les poches, empilant l’argent, attendant d’avoir une grosse somme pour s’abandonner à ses instincts de vie libre et bruyante.

Peu à peu, l’ouvrier avare se transforma en un enrichi prodigue. Sauvaire avait des appétits cuisants de richesse et de plaisirs : il voulait posséder beaucoup d’argent pour s’amuser beaucoup, et il voulait s’amuser beaucoup pour montrer à tous qu’il possédait beaucoup d’argent. Une vanité de parvenu le poussait à faire un tapage du diable autour de ses joies. Quand il riait, il exigeait que tout Marseille entendît son éclat de rire.

Il portait maintenant des vêtements de drap fin, sous lesquels on devinait toujours le corps roidi de l’ancien ouvrier. Sur son gilet s’étalait une large chaîne d’or, épaisse d’un doigt et laissant pendre des breloques massives qui auraient assommé un bœuf. Il avait, à la main gauche, une bague toute d’or, sans la moindre pierre. Chaussé de souliers vernis, coiffé d’un feutre souple, il flânait tout le jour sur la Cannebière et sur le port en fumant une magnifique pipe d’écume garnie d’argent. Et, tout en marchant, il faisait sauter ses breloques sur son ventre, il promenait sur la foule un regard allumé d’une câlinerie goguenarde. Il jouissait.

Sauvaire avait peu à peu confié la direction de sa maison à Cadet Cougourdan, dont les allures vives lui plaisaient : ce garçon de vingt ans possédait une intelligence droite et ouverte qui lui donnait une véritable supériorité sur les autres portefaix. Le patron fut enchanté d’avoir sous la main un pareil ouvrier ; il le nomma surveillant des hommes qui travaillaient pour lui et, dès lors, il put étaler largement ses appétits dans Marseille. Il se contentait, le matin, de faire ses comptes et d’empocher l’argent gagné.

L’existence rêvée commença. Sauvaire se fit recevoir d’un cercle. Il joua, mais avec prudence, trouvant que la volupté du jeu ne vaut pas les sommes qu’on perd : il voulait s’amuser pour son argent, il cherchait des plaisirs solides et durables. Il mangea dans les meilleurs restaurants, il eut des femmes qu’il étala devant la foule. Sa vanité était délicieusement chatouillée, lorsqu’il pouvait se vautrer sur les coussins d’une voiture à côté d’une vaste jupe de soie. La femme n’était rien, la robe de soie était tout. Il traînait la robe de soie dans des cabinets particuliers, et il ouvrait les fenêtres, pour que les passants pussent voir qu’il était en partie fine avec une dame bien mise, et qu’il se faisait servir des plats très chers. D’autres auraient baissé les jalousies, poussé le verrou ; lui, rêvait d’embrasser ses maîtresses dans une maison de verre, afin que la foule fût bien persuadée qu’il était assez riche pour aimer de jolies femmes. Il entendait l’amour à sa manière.

Depuis un mois, il vivait dans le ravissement. Il avait fait la rencontre d’une jeune femme dont la connaissance chatouillait son amour-propre. Cette jeune femme était la maîtresse d’un comte, on la citait comme une des reines du demi-monde marseillais. Elle se nommait Thérèse-Armande, mais on la désignait habituellement sous le nom familier d’Armande.

Lorsque Armande mit pour la première fois sa petite main gantée dans la main large de Sauvaire, le maître portefaix faillit s’évanouir de joie. Cette poignée de main s’échangeait sur les allées de Meilhan, devant la porte de la maison habitée par la lurette, et les passants se retournaient pour voir cet homme et cette jeune femme qui s’adressaient des sourires et se faisaient des révérences. Sauvaire s’en alla, gonflé d’orgueil, s’extasiant sur la toilette et sur les bonnes manières d’Armande. Il n’eut plus qu’une pensée : avoir cette femme pour maîtresse, supplanter un comte, promener à son bras des dentelles et du velours.

Il guetta Armande, se mit sur son passage. Il devenait amoureux des chiffons luxueux qu’elle portait et des parfums qu’exhalaient ses vêtements. Il était fier d’être salué par elle, de paraître un de ses amis, et il ne lui aurait surtout pas déplu de passer pour un de ses amants. Un soir, il monta chez elle et n’en sortit que le lendemain. Il crut à une victoire remportée par les charmes de sa personne. Pendant huit jours, il fut d’une fatuité insupportable, il regardait les passants d’un air de pitié moqueuse. Quand Armande était à son bras, sur un trottoir, la rue ne lui semblait pas assez large. Le balancement, le bruit frissonnant des jupes de sa maîtresse le jetaient dans une extase recueillie. Il adorait les crinolines qui tiennent beaucoup de place et qui gênent la circulation.

Il contait sa bonne fortune à tout le monde. Cadet fut un de ses premiers confidents.

« Ah ! si tu savais ! lui dit-il, la charmante personne, et comme elle m’adore !... Il y a de tout chez elle, des tapis, des rideaux, des glaces. On se croirait dans le monde, parole d’honneur !... Et, avec cela, pas fière du tout, bonne fille, la main toujours ouverte... Hier, j’ai déjeuné dans son petit salon ; puis, nous avons pris une voiture découverte et nous sommes allés au Prado. Tout le monde nous regardait... Il y a de quoi mourir d’aise, en compagnie d’une pareille femme. »

Cadet souriait. Il rêvait l’amour d’une forte fille, Armande lui faisait l’effet d’une poupée mécanique, d’un jouet fragile qu’il aurait brisé dans ses doigts. Mais il ne voulait pas contrarier son patron, il s’extasiait avec lui sur les charmes de la lorette. Le soir, il contait à Fine les folies de Sauvaire.

La bouquetière avait repris sa place dans son petit kiosque du cours Saint-Louis. Elle vendait ses fleurs, l’œil aux aguets, cherchant les occasions de venir en aide à Marius. Elle ne perdait pas de vue l’emprunt des quinze mille francs, et, chaque jour, elle bâtissait un plan nouveau, elle rêvait de mettre à contribution les personnes que le hasard rapprochait d’elle.

« Penses-tu, dit-elle un matin à son frère, penses-tu que M. Sauvaire serait un homme à prêter de l’argent ?

– C’est selon, répondit Cadet. Il donnerait volontiers mille francs à un pauvre diable, sur une place publique, devant beaucoup de monde, pour faire parade de son bon cœur. »

La bouquetière se mit à rire.

« Oh ! ce n’est pas une aumône qu’on lui demanderait, reprit-elle. Il faudrait que la main gauche du prêteur ignorât ce que ferait sa main droite.

– Diable ! dit Cadet, c’est trop de désintéressement... D’ailleurs, on pourrait voir. »

Fine, sur ce bout de conversation, conçut tout un projet. Elle croyait Sauvaire très riche, et, au fond, elle ne le jugeait pas méchant homme. Peut-être pourrait-on obtenir quelque chose de lui, en se servant de l’influence d’Armande.

La bouquetière comprit qu’elle devait d’abord décider Marius à aller chez la lorette. C’était là le difficile. Le jeune homme refuserait net, dirait qu’il ne pouvait y avoir rien de commun entre lui et cette femme.

Un jour, elle laissa échapper comme par mégarde le nom d’Armande, et elle fut très étonnée de voir Marius sourire et sembler être en pays de connaissance.

« Est-ce que vous connaissez cette dame ? lui demanda-t-elle.

– Je suis allé une fois chez elle, répondit-il. C’est Philippe qui m’y conduisit. Cette dame, comme vous l’appelez, ouvrait ses salons une fois par semaine, et mon frère était un des habitués du lieu... Ma foi, j’ai été fort bien reçu, et j’ai trouvé là une véritable maîtresse de maison, très distinguée et fort élégante. »

Fine parut toute triste d’entendre l’éloge d’Armande dans la bouche de Marius.

« Il paraît, continua ce dernier, que les choses ont un peu changé chez elle, depuis un an. Elle est, m’a-t-on dit, embarrassée dans ses affaires. D’ailleurs, on la dit adroite, très intrigante même ; si elle trouve quelque imbécile, elle se tirera des ennuis où elle est. »

La jeune fille s’était remise de l’étrange émotion qui l’avait saisie. Elle poursuivit habilement l’exécution de son projet, sans rien brusquer.

« L’imbécile est trouvé, dit-elle en riant. Ne connaissez-vous pas M. Sauvaire, le patron de Cadet ?

– Un peu, répondit Marius. Je l’ai rencontré parfois en pantoufles sur le port.

– Eh bien ! il est l’amant d’Armande depuis quelques mois... On prétend qu’il a déjà dépensé quelque argent avec elle. »

Puis, d’un ton indifférent, Fine ajouta :

« Pourquoi ne retournez-vous pas chez Armande ?... Vous rencontreriez là des gens riches qui pourraient vous aider dans l’affaire que vous savez... M. Sauvaire serait peut-être tout disposé à vous rendre service. »

Marius devint grave et garda un moment le silence. Il se consultait.

« Bah ! dit-il enfin, vous avez raison... Je ne dois reculer devant aucune tentative... Il faudra demain que j’aille voir cette femme. J’expliquerai ma visite, en lui parlant de mon frère. »

La bouquetière regardait le jeune homme en face, avec de petits battements de paupières.

« Et surtout, reprit-elle en riant d’un rire forcé, n’allez pas rester aux pieds de cette enchanteresse... J’ai souvent entendu parler de ses toilettes riches et savantes, de son esprit, de l’étrange pouvoir qu’elle a sur les hommes. »

Marius, étonné de la voix émue de son amie, lui prit la main et l’examina d’un regard pénétrant.

« Qu’avez-vous donc ? lui demanda-t-il. Ne dirait-on pas que je vais chez le diable et que je suis un pécheur... Ah ! ma pauvre Fine, je suis loin de penser à de pareilles bêtises. J’ai une tâche sacrée à remplir... Puis, regardez-moi bien. Quelle est la femme qui voudrait d’un magot pareil ? »

La jeune fille le regarda, et elle fut toute surprise de ne plus le trouver laid. Jadis, il lui avait semblé affreux ; maintenant, elle voyait comme de la lumière sortir de son visage et lui transfigurer la face. Le jeune homme lui serra amicalement la main, et elle demeura toute troublée.

Le lendemain soir, ainsi qu’il l’avait résolu, Marius se présenta chez Armande.