Les Mystères de Marseille/Deuxième partie/Chapitre IV

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Charpentier (p. 152-158).

IV

Qui prouve que le métier de lorette a ses petits ennuis


Sauvaire et Marius étaient restés près d’une demi-heure seuls dans le salon. Le jeune homme aurait bien voulu se retirer ; mais il n’avait pas cru devoir s’en aller avant de saluer la maîtresse de la maison. Il feignait d’écouter les histoires du maître portefaix.

Bientôt des éclats de voix étaient arrivés jusqu’à eux. Peu à peu, le bruit s’accrut à tel point que tous deux prêtèrent l’oreille, ne pouvant jouer la discrétion davantage. C’est alors que le cri : « À moi ! à moi ! » les fit se dresser et ouvrir la porte qui donnait dans le boudoir.

Un spectacle étrange les attendait. Devant leur apparition, Armande recula, chancelante, et se laissa tomber dans un fauteuil. La tête entre les mains, elle éclata en sanglots, écrasée, sans vouloir relever le front ni prononcer une parole. L’usurière, courroucée, le visage enflammé, s’approcha des deux hommes et se mit à leur parler avec une volubilité rageuse. De temps à autre, elle s’interrompait pour se retourner et montrer le poing à Armande qui semblait ne pas l’entendre, toute convulsionnée par le désespoir qui secouait son corps.

« Vous avez vu, n’est-ce pas ? répétait la vieille femme. Elle a voulu me battre. Elle avait le bras en l’air... Ah ! la misérable !... Imaginez-vous, mes bons messieurs, que j’ai donné tout mon argent à cette femme. J’aime à rendre service. Puis, je la croyais honnête. Elle m’a fait escompter des billets signés par des personnes honorables ; je me croyais bien garantie. Aujourd’hui, j’apprends que les billets sont faux et que j’ai été indignement volée. Qu’auriez-vous fait à ma place ? Je lui ai reproché son indigne conduite. Alors elle m’a menacée de me frapper. »

Sauvaire ouvrit des yeux étonnés. Il regardait tour à tour l’accablement d’Armande et l’irritation de Mme Mercier. Il s’approcha de la jeune femme :

« Allons, ma chère, lui dit-il, défends-toi. Cette femme ment, n’est-ce pas ? Tu n’as pas fait de pareilles sottises... Parle donc ! »

Armande ne bougea pas et continua à sangloter.

« Oh ! elle ne parlera pas, elle ne se défendra pas, reprit l’usurière qui triomphait. Elle sait bien que j’ai les preuves dans les mains... Je vais écrire demain matin au procureur du roi. »

Marius, douloureusement surpris, jetait sur Armande des regards de pitié. Le hasard mettait encore sous ses pas une nouvelle honte, une nouvelle misère humaine. Il se rappelait la triste scène à laquelle il avait déjà assisté, lorsqu’on avait arrêté devant lui Charles Blétry. Une pensée de miséricorde le prenait en face de cette femme que le vice jetait dans l’infamie. Il devinait en partie les circonstances qui l’avaient poussée au crime, il comprenait les nécessités qui, de chute en chute, la faisaient tomber jusqu’au ruisseau. Il eût voulu la sauver, la rendre à la vie honnête, lui donner les moyens de sortir de l’égout.

« Pourquoi voulez-vous la perdre ? dit-il tranquillement à l’usurière. Vous ne serez pas payée plus vite... Ne l’accablez pas fournissez-lui au contraire les moyens de se relever et de vous rembourser.

– Non, non ! répondit impitoyablement la vieille, je veux qu’elle aille en prison. J’ai déjà trop attendu... Hier encore, elle n’a pas soldé un effet de mille francs qu’elle avait mis payable chez elle... Elle a signé ce billet du nom de Sauvaire, le nom d’un de ses amants, sans doute. »

Le maître portefaix, en s’entendant nommer, fit un haut-le-corps. Le chiffre de mille francs l’effraya.

« Vous dites que vous avez un effet de mille francs signé Sauvaire ? demanda-t-il avec une sorte d’épouvante.

– Oui, monsieur, dit la vieille. Je l’ai apporté, il est dans mon cabas.

– Montrez-le-moi, je vous prie. »

Sauvaire retourna le billet dans ses mains, en étudia de près l’écriture, et resta confondu.

« Pardieu ! s’écria-t-il, voilà qui est parfaitement imité ! »

Il se pencha vers Armande, que la douleur courbait, et continua d’un ton sec :

« Ah ! ça, ma chère, pas de bêtises ! Je ne payerai jamais cela vous savez... Que diable ! je vous donnerais bien cent francs, mais mille francs, c’est trop. » Il ne la tutoyait plus, il commençait à regretter sa campagne dans le demi-monde marseillais.

« Oh ! je n’ai pas que celui-là reprit Mme Mercier, j’en possède plusieurs autres signés de différents noms... Cependant, si l’on me payait celui-là, je consentirais à ne rien dire... J’attendrais encore. »

Les paroles sensées de Marius lui avaient fait comprendre qu’il était préférable de ne pas adresser une plainte. Puisqu’elle tenait Sauvaire, elle espérait qu’il payerait. Elle devint toute douce, elle changea de plan, et se mit à excuser Armande.

« Après tout, dit-elle, je ne sais pas si les autres billets sont faux... La pauvre petite femme a passé par de rudes moments. Il ne faut pas lui en vouloir, monsieur. Au fond, elle est bonne personne. »

Et elle se mit à pleurer à chaudes larmes. Marius ne put retenir un sourire. Sauvaire allait et venait, agité, grondant sourdement. L’infamie de sa maîtresse le touchait peu, il était simplement irrité par le combat que l’égoïsme et la générosité se livraient en lui.

« Non, décidément ! s’écria-t-il enfin, je ne puis rien donner. »

Armande écrasée dans son fauteuil, sanglotait toujours, d’une façon sourde et déchirée. Cette femme, qui avait connu toutes les joies du luxe et de l’adoration, souffrait cruellement au fond de la boue où elle était tombée. Elle était là, avilie, en face de sa misère et de sa honte, et des désespoirs la prenaient, lorsqu’elle songeait à ses élégances, à ses richesses d’autrefois. Jamais plus elle ne se relèverait, elle allait descendre encore, devenir la dernière des créatures. Et elle se désespérait d’autant plus que son ignominie serait publique. La présence de Sauvaire et de Marius doublait ses remords.

Sa douleur muette touchait étrangement Marius, qui était faible devant les larmes. S’il les avait eus, il aurait donné volontiers les mille francs que demandait l’usurière. Après un silence pénible, il s’adressa à Sauvaire, qui marchait à grands pas dans la pièce, très ennuyé.

« Voyons, monsieur, lui dit-il, il faut sauver cette femme. Ses sanglots plaident sa cause mieux que je ne pourrais le faire... Vous l’aimez, vous ne l’abandonnerez pas dans un pareil désespoir.

– Eh ! oui, je l’aimais, répondit brusquement le maître portefaix, et je crois l’avoir assez montré depuis trois mois. Savez-vous que j’ai déjà dépensé plus de cinq mille francs avec elle... Je ne veux plus rien donner. Tant pis ! elle s’arrangera comme elle pourra... Ce serait mille francs jetés à l’eau. Quel plaisir tirerai-je de cet argent, si je le lui remets ?

– Vous aurez fait une bonne œuvre. L’action qu’elle a commise est honteuse, et je ne cherche pas à l’excuser ; seulement, je crois deviner ce qui l’a poussée à devenir faussaire, je pourrais plaider sa cause.

– Oh ! tout cela ne me regarde pas. Elle a fait ce qu’elle a voulu... Vous voyez bien que je ne me suis pas fâché. Je vais simplement me mettre hors de cette méchante histoire.

Marius se décourageait ; il se rappela ce que Fine lui avait dit sur la vanité du maître portefaix, et il reprit d’un ton dégagé :

« N’en parlons plus. Je vous ai dit ces choses parce que je vous savais très riche et très généreux... Tôt ou tard on aurait connu votre belle action, et vous auriez gagné à cette affaire pour plus de mille francs d’éloges.

– Vous croyez ? dit Sauvaire en hésitant.

– J’en suis certain. Peu d’hommes se dévoueraient à ce point, et c’est pour cela qu’il y aurait une véritable gloire à sauver cette femme... Mais n’en parlons plus. »

Sauvaire cessa de marcher. Il s’arrêta au milieu de la pièce, et se mit à réfléchir.

Mme Mercier qui le voyait hésiter et qui éprouvait des frémissements de désir à la pensée de toucher mille francs, pensa qu’elle devait intervenir. Elle avait repris sa voix larmoyante, son allure humble et doucereuse.

« Ah ! monsieur, dit-elle à Sauvaire, si vous saviez combien cette pauvre petite femme vous adore !... Il y a des hommes très riches qui ont essayé de vous supplanter. Elle a refusé toutes les propositions, et c’est peut-être cela qui l’a empêchée de réparer les fautes commises, en la mettant dans la gêne... Vous ne pouvez pas vous imaginer combien elle tient à vous.

De pareilles paroles flattèrent beaucoup le maître portefaix. Du moment où son amour-propre était en jeu, la question changeait. Il prit une pose triomphante :

« Eh bien ! soit, dit-il, je donnerai les mille francs. Je vous les porterai demain soir... Retirez-vous, laissez madame tranquille. »

L’usurière salua avec une humilité rampante, et s’en alla doucement, fermant les portes sans bruit.

Armande avait levé le front. Son visage rougi de larmes paraissait vieilli. Encore toute secouée d’effroi et toute fiévreuse de honte, elle se dressa péniblement et voulut s’agenouiller devant Marius et Sauvaire.

Le jeune homme la retint, tandis que le maître portefaix disait :

« Allons ! ma chère, c’est fini. J’accepte vos remerciements, et je souhaite que mon bienfait vous soit profitable. »

La vérité était que Sauvaire ne trouvait plus aucun charme à Armande. Il venait de s’apercevoir que la pauvre créature était fanée, et il avait reçu une trop rude leçon pour s’oublier plus longtemps dans les boudoirs du demi-monde. Les grisettes faisaient mieux son affaire.

Les deux hommes se retirèrent et, sur le seuil de la porte, Armande baisa ardemment la main de Marius. Elle sentait en lui une pitié vraie et profonde, elle le remerciait de l’avoir sauvée.

Le lendemain soir, Sauvaire alla prendre Marius pour se rendre avec lui chez la dame Mercier. L’usurière habitait une maison sordide de la rue du Pavé-d’Amour. Les deux visiteurs montèrent trois étages et frappèrent inutilement à une porte humide et noirâtre. Au bruit qu’ils faisaient, une voisine sortit et leur apprit que la vieille coquine avait été arrêtée le matin.

« Depuis quelques jours, leur dit cette voisine, elle était traquée par la police. Il paraît qu’une plainte avait été adressée au parquet. Toute la maison est ravie de son arrestation... Elle n’a eu que le temps de brûler les papiers qui pouvaient la compromettre. »

Marius comprit que le ciel venait de délivrer Armande. Il interrogea les gens de la maison et acquit la certitude que l’usurière avait brûlé les billets souscrits par la lorette, dans la crainte que ces billets ne devinssent une nouvelle charge contre elle, car elle se doutait qu’Armande, se trouvant compromise, ne ménagerait pas la vérité, et donnerait des détails accablants. D’ailleurs, en détruisant les traites, elle ne perdait rien, étant depuis longtemps rentrée dans ses fonds.

Sauvaire se réjouit singulièrement de l’aventure. Il remporta triomphalement ses mille francs. Il avait pu faire preuve de générosité, sans donner un sou. C’était tout bénéfice.

« Vous êtes témoin que j’allais donner l’argent, dit-il à Marius. Voilà comme je suis, moi. J’aime à être généreux, je jette l’or par les fenêtres... Oh ! un don de mille francs ne me gêne pas, lorsqu’il s’agit de payer mes plaisirs. »

Marius le laissa s’extasier sur ses mérites et courut chez Armande pour lui annoncer la bonne nouvelle.

Il trouva la jeune femme triste et troublée. Elle avait passé une nuit atroce, se débattant dans sa fange, cherchant un moyen suprême pour sortir de l’infamie.

Lorsqu’elle apprit que les billets faux étaient détruits, qu’elle avait recouvré sa liberté, elle fut comme transfigurée. Elle embrassa passionnément Marius, elle lui jura que la leçon lui profiterait et qu’elle allait changer de vie.

« Je travaillerai, dit-elle, je me conduirai en honnête femme... Alors, seulement, je veux que vous me rendiez votre amitié... Au revoir ! »

Marius la quitta, touché de sa décision et de ses promesses. Lorsqu’il se trouva seul, il se fit un crime de son abnégation : depuis deux jours, il vivait en dehors de lui, sans s’occuper du salut de son frère. Lorsque Fine lui demanda le résultat de sa démarche, il n’osa lui conter les scènes poignantes auxquelles il avait assisté ; il se contenta de lui dire qu’il ne fallait pas songer à emprunter de l’argent à Sauvaire et qu’Armande fermait son salon.

« À quelle porte allez-vous frapper, alors ? lui demanda la bouquetière.

– Je ne sais, répondit-il. J’ai cependant un projet que je vais mettre à exécution. »