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Les Mystères de Marseille/Deuxième partie/Chapitre XII

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Charpentier (p. 209-213).

XII

Où Marius perd la tête


Comme Marius était appuyé contre la devanture de la boutique, les yeux à terre, douloureusement ému par le spectacle auquel il venait d’assister, il sentit une main se poser sur son épaule avec une brusquerie amicale.

Il leva la tête et vit devant lui le maître portefaix Sauvaire.

« Eh ! mon jeune ami, que diable faites-vous là ? s’écria ce dernier avec un gros rire. On dirait qu’on va vous attacher à ce poteau. »

Et il désignait la plate-forme. Sauvaire était galamment habillé : il portait un pantalon et un paletot de drap fin, et son gilet, négligemment boutonné, laissait passer des bouts de chemise blanche. La lourde chaîne et les breloques massives de sa montre s’étalaient avec complaisance. Comme il était à peine dix heures, le maître portefaix se promenait en pantoufles, son feutre souple sur l’oreille et sa belle pipe d’écume de mer entre les dents. On sentait que le trottoir de la Cannebière lui appartenait ; il était là comme chez lui, tenant le plus de place possible, regardant les passants d’un air familier et protecteur. Les deux mains dans ses poches, élargissant son pantalon, les jambes écartées, il examinait Marius avec des regards de supériorité pleins de condescendance.

« Vous paraissez triste et malade, ajouta-t-il. Faites donc comme moi : portez-vous bien, mangez et buvez bien, menez une joyeuse vie. Ah ! moi, je ne sais pas ce que c’est que le chagrin. Je suis fort, j’ai un bon estomac, je puis dépenser cent francs quand cela me plaît... Je sais qu’il faut être riche pour faire comme moi. Tout le monde n’est pas riche... »

Il regardait Marius d’un air de pitié, il le trouvait si chétif, si pâle, qu’il éprouvait une joie à se sentir gras et rouge à côté de lui. Dans ce moment-là, il aurait volontiers prêté mille francs au jeune homme.

Marius n’écoutait pas son bavardage. Il lui avait serré la main d’une façon distraite, il était retombé dans ses pensées noires. Il songeait avec désespoir que depuis trois mois il avait lutté vainement, sans que sa tâche fût même commencée. Le poteau qui se dressait devant lui attendait Philippe ; et il lui semblait que ses pieds étaient cloués sur le trottoir, qu’il ne pouvait plus courir au secours de son frère. En ce moment, il se serait vendu pour avoir quelques milliers de francs, il aurait commis une lâcheté.

Sauvaire ne recevant pas de réponse, continuait à bavarder. Il aimait à entendre le son de sa voix.

« Que diable ! disait-il, un jeune homme doit s’amuser. Eh ! pauvre vous ! vous ne vous amusez pas assez, vous travaillez trop, mon jeune ami... Ah ! il faut beaucoup d’argent : les plaisirs, c’est cher. Moi, il y a des semaines où je dépense gros comme moi... Vous ne pouvez pas vous amuser autant que ça, c’est impossible ; mais vous pourriez cependant rire un peu. Vous avez bien quelques sous, n’est-ce pas ?... Tenez ! voulez-vous que je vous mène parfois, le soir, dans des endroits où vous ne vous ennuierez pas ? »

Le maître portefaix avait cru se montrer très généreux en faisant cette proposition à Marius. Il attendit un moment les remerciements du jeune homme. Puis, comme le pauvre garçon gardait toujours un silence désespéré, il lui prit le bras avec autorité et l’entraîna sur le trottoir.

« Je me charge de vous, s’écria-t-il, je vais vous lancer de la belle façon. Je veux que dans huit jours vous soyez presque aussi gai que moi... Je mange dans les meilleurs restaurants ; j’ai pour maîtresses les plus jolies femmes de Marseille, et vous voyez, je me promène tout le jour... Voilà une belle vie ! »

Il s’arrêta, il se planta brusquement devant Marius, en se croisant les bras. Il reprit :

« Savez-vous à quelle heure je me suis couché ?... À trois heures du matin !... Et savez-vous où j’ai passé la nuit ?... Au cercle Corneille, où l’on jouait un jeu d’enfer... Imaginez-vous qu’il y avait là deux créatures ravissantes, des femmes qui avaient des robes de velours, avec des bijoux, avec des dentelles, avec des choses si chères, qu’on n’ose pas les toucher du bout des doigts... Clairon, une petite brune, a gagné plus de cinq mille francs. »

Marius leva vivement la tête.

« Ah ! dit-il d’une voix étrange, on peut gagner cinq mille francs dans une nuit ? »

Sauvaire éclata de rire.

« Bon Dieu ! que vous êtes naïf ! J’ai vu gagner des sommes plus fortes. Il y a des gens qui ont de la chance... L’année dernière, j’ai connu un jeune homme qui a gagné seize mille francs en deux nuits... Il entre au cercle avec moi, il n’avait pas un sou sur lui. Je lui prête cinq francs, et, le surlendemain, il possédait seize beaux mille francs... Nous avons mangé cela ensemble. Seigneur ! me suis-je amusé pendant un mois ! »

Des lueurs rouges passaient sur le visage de Marius. Il se sentait envahi par un frisson qui montait et lui brûlait la poitrine. Jamais il n’avait éprouvé une émotion si poignante.

« Il faut faire partie d’un cercle, pour jouer? » demanda-t-il.

Le maître portefaix sourit et cligna les yeux d’un air d’intelligence, en haussant les épaules.

« Je croyais, reprit Marius, que les étrangers ne pouvaient être introduits dans un cercle, et que les membres seuls, ayant payé une cotisation, avaient le droit d’y jouer ?

– Oui, oui, vous avez raison, répondit Sauvaire en riant, les membres seuls ont le droit de jouer... Seulement ceux qui n’en ont pas le droit, les étrangers, sont souvent en plus grand nombre autour du tapis vert, et jouent plus gros jeu que les membres... Comprenez-vous ? »

Ce fut Marius qui reprit le bras de Sauvaire. Ils firent quelques pas en silence, puis le jeune homme demanda à son compagnon d’une voix étranglée :

« Pouvez-vous me conduire ce soir au cercle Corneille ?

– Bravo ! s’écria le maître portefaix. Nous allons rire. Je vois que vous commencez à comprendre la vie. Voyez-vous, le vin, le jeu, les belles, je ne sors pas de là, moi. Quand je vous ai vu si pâle, je me suis dit : voilà un gaillard qu’il faut lancer. Tâchez de gagner de l’argent, prenez vite une maîtresse, et vous engraisserez, que diable !... Certes, je vous mènerai ce soir au cercle Corneille et je vous ferai connaître Clairon. »

Marius eut un mouvement d’impatience. Il se souciait bien de Clairon ! Une idée fixe battait dans sa tête. Puisqu’on pouvait gagner seize mille francs au jeu, en deux nuits, il voulait tenter la fortune et demander au hasard la rançon de Philippe. Et il se disait que le Ciel le protégerait, qu’il sortirait du cercle les mains pleines d’or.

Il s’était fait comme un détraquement dans son intelligence droite et saine. Sous les coups répétés du malheur, l’esprit de sagesse qui était en lui venait de se voiler. Tout l’accablait. L’abbé Chastanier, en lui apprenant les nouvelles démarches de M. de Cazalis, lui avait porté le premier coup. Puis, l’exposition de Douglas, ce spectacle terrible, avait achevé de le troubler, de le rendre fou, en étalant sous ses yeux le châtiment ignoble réservé à son frère. À cette heure, il perdait la tête. Réduit à l’impuissance, ne sachant à quelle porte frapper, dans ses angoisses suprêmes, il songeait au jeu comme à un moyen providentiel qui devait le tirer d’embarras ou le replonger plus profondément dans le néant de son désespoir.

D’ailleurs, il agissait dans la fièvre, ne sachant plus ce qu’il faisait, obéissant aux instincts de la bête. Il regarda Sauvaire, en se demandant si c’était la vertu ou le crime qui venait de mettre cet homme sous ses pas, au moment où la pensée des démarches du député et du supplice de Philippe le torturait. Dans cet instant, il aurait tout accepté, il aurait combattu la mauvaise chance avec n’importe quelles armes.

« Eh bien ! c’est entendu, reprit Sauvaire en le quittant. Où vous trouverai-je, ce soir ?

– Je serai ici, sur la Cannebière, à dix heures », répondit Marius.

Il quitta le maître portefaix et se rendit à son bureau. Jamais il ne s’était trouvé dans un pareil état d’exaltation. Il passa une journée terrible, secoué par la fièvre, la tête brûlante, les yeux vagues, pensant, avec des désirs âpres, à la nuit qu’il allait passer. Il rêvait tout éveillé, voyait l’or s’amonceler devant lui, croyait déjà être riche, et s’imaginait que son frère était libre.

Le soir, il alla chez Fine, comme à l’ordinaire, vers huit heures. La jeune fille sentit que ses mains brûlaient.

« Qu’avez-vous donc ? » lui demanda-t-elle avec inquiétude.

Il balbutia et se sauva en disant :

« Ne me questionnez pas... Philippe sera libre et nous vivrons tous heureux. »

Il passa chez lui, prit cent francs qu’il avait économisés sou à sou, et alla retrouver Sauvaire. À dix heures, ils entraient tous deux au cercle Corneille.