Les Mystères de Marseille/Deuxième partie/Chapitre XIX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Charpentier (p. 259-265).

XIX

La rançon de Philippe


Le lendemain de l’enlèvement, Marius alla à son bureau, satisfait de son expédition de la veille. Il venait de sauver une honnête famille du désespoir et de délivrer la ville d’un intrigant dont il avait personnellement à se plaindre. Le cœur léger, la conscience tranquille, il allait se mettre à la besogne, lorsqu’on vint lui dire que M. Martelly le faisait demander.

En se rendant au salon, le jeune homme se décida brusquement à demander à son patron la rançon de Philippe. Cette décision le rendit tout tremblant. Il sentait bien qu’il n’oserait jamais faire une pareille demande, s’il ne la faisait par une sorte de coup de tête. Puisqu’il allait voir M. Martelly, il était inutile d’attendre davantage, il valait mieux risquer la démarche tout de suite.

Il trouva dans le salon M. Martelly et l’abbé Chastanier. L’armateur était pâle, des lueurs de colère luisaient dans ses yeux.

Il alla vivement vers l’employé, il lui dit d’une voix rapide :

« Vous êtes un garçon de courage et d’honneur, et je n’ai pas voulu agir, dans une circonstance grave, sans vous demander votre avis. »

L’abbé Chastanier paraissait honteux et triste. Il se faisait petit dans un fauteuil. Ses pauvres mains tremblaient de vieillesse et de chagrin. M. Martelly dit alors à Marius, en lui désignant le vieux prêtre :

« Je viens de recevoir la visite de monsieur, et j’ai appris une tentative ignoble qui me bouleverse.

– Calmez-vous, par grâce, interrompit le prêtre, ne me faites pas repentir d’avoir fait mon devoir d’honnête homme en venant vous prévenir... Je veux croire que je me suis effrayé à tort.

– Vous ne seriez pas ici, monsieur, si vos soupçons n’étaient basés sur des certitudes. Je vous remercie de votre démarche, je comprends les sentiments de dignité qui vous ont amené chez moi et je comprends même le dernier effort que vous faites pour défendre l’infâme... »

L’armateur se tourna vers Marius et continua d’un ton âpre :

« Imaginez-vous qu’un prêtre essaie en ce moment de me déshonorer... Monsieur vient de me dire de veiller sur Claire. Il m’a appris avec mille réticences que l’abbé Donadéi exerce sur elle un pouvoir dangereux et qu’il craignait... Ah ! si ce misérable a terni la pureté de cette enfant, je le tue comme un chien ! »

L’abbé Chastanier baissa la tête. Il ne regrettait pas sa démarche, il avait agi en honnête homme ; mais il restait anéanti devant l’explosion de colère de M. Martelly. Il souffrait comme s’il eût été coupable lui-même : il avait honte pour l’Église tout entière.

L’armateur se calma un peu. Il reprit après un court moment de silence :

« Je n’ai pas voulu prendre un parti avant d’avoir consulté un homme calme et sage et je vous ai fait appeler, Marius... Mon premier mouvement a été de courir chez ce prêtre pour le souffleter. Il y a peut-être mieux à faire. »

Marius avait écouté son patron d’un air tranquille, ce qui mit un peu de calme dans le cœur de Chastanier. Le jeune homme, qui avait sa réponse toute prête, ne pensait guère à Donadéi, il s’interrogeait pour savoir de quelle façon il pourrait solliciter un emprunt. À ce moment, il entendit M. Martelly qui lui disait avec force :

« Voyons, à ma place, que feriez-vous ? »

Le jeune homme se mit à sourire :

« Je ferais ce que j’ai fait » dit-il paisiblement.

Et il raconta l’enlèvement de Clairon. Dès les premiers mots, dès que le jeune homme eut parlé de l’entretien qu’il avait eu avec Claire, au sujet du livre de messe, M. Martelly lui serra la main avec effusion. La certitude que sa sœur avait passé au milieu du péril, sans même s’en douter, le remplit d’une grande joie. Il s’égaya lorsqu’il connut l’aventure entière, et l’abbé Chastanier lui-même ne put retenir un sourire triste.

« Je ne vous aurais pas avoué, dit en terminant Marius, la part que j’ai prise dans cette mystification, si vous aviez ignoré le danger que votre tranquillité a pu courir... J’ai voulu vous rassurer simplement.

– Ne cherchez pas à échapper à ma reconnaissance, s’écria l’armateur. Je vous regardais déjà comme mon fils adoptif, vous venez de me rendre un tel service, que je ne sais vraiment comment vous en récompenser. »

En disant ces mots, il attira Marius à part et le regarda ensuite en face, d’une façon douce et encourageante.

« Vous n’avez pas de secret à me dire ? » demanda-t-il à demi-voix.

Marius se troubla.

« Vous êtes un grand enfant, continua M. Martelly. Heureusement que j’ai vu Mlle Fine pendant votre maladie ; sans cela, j’ignorerais encore tout à cette heure. Attendez, je vais vous signer un bon de quinze mille francs, que vous toucherez sur-le-champ à la caisse, si vous voulez. »

En entendant l’offre généreuse que lui faisait l’armateur, Marius fut cloué sur place. Il pâlit, une émotion inexprimable emplit ses yeux de grosses larmes. Il étouffait, il craignait d’éclater en sanglots.

Eh quoi ! on lui offrait brusquement cet argent qu’il avait cherché avec désespoir pendant plusieurs mois ! Il n’avait rien demandé, et ses plus chers désirs étaient satisfaits ! Il croyait rêver.

M. Martelly s’était dirigé vers une table. Il s’assit et se disposa à signer un bon sur sa caisse. Avant de se mettre à écrire, il leva la tête et dit simplement à Marius :

« C’est bien quinze mille francs qu’il vous faut, n’est-ce pas ? »

Cette question tira Marius de sa stupeur. Il joignit les mains, et, d’une voix tremblante :

« Comment connaissez-vous mes secrètes pensées ? demanda-t-il. Qu’ai-je fait pour que vous soyez si bon et si généreux ? »

L’armateur sourit :

« Je ne vous dirai pas, comme on dit aux enfants, que mon petit doigt m’a tout conté... Mais, en vérité, j’ai reçu la visite d’une fée. Ne vous l’ai-je pas déjà avoué ? Mlle Fine est venue me voir. »

Le jeune homme comprit enfin. Il remercia ardemment, du fond de son cœur, le bon ange qui, tout en le sauvant de la mort, avait travaillé à lui rendre la tranquillité et l’espoir. Il s’expliqua alors le visage paisible et souriant de la bouquetière, lorsqu’il lui avait parlé de Philippe. Elle était certaine du salut du prisonnier, elle avait accompli à elle seule toute la besogne pénible d’un emprunt.

Marius ne savait plus s’il devait se jeter aux pieds de M. Martelly, ou courir se jeter à ceux de Fine. Il était tout reconnaissance.

L’armateur prenait plaisir à voir le visage de son employé s’éclairer des joies du cœur. Ses regards rencontrèrent ceux de l’abbé Chastanier qui était resté assis, et ces deux hommes se comprirent : le libre penseur, le républicain, goûtait, ainsi que le prêtre, la joie du bienfait, l’émotion délicieuse de faire le bonheur d’autrui et d’assister au spectacle de ce bonheur.

« Mais, s’écria Marius au milieu de sa félicité, je ne sais quand je pourrai vous rembourser une aussi forte somme.

– Que cela ne vous inquiète pas, répondit l’armateur. Vous m’avez rendu de grands services, vous venez de me sauver du déshonneur peut-être. Laissez-moi vous obliger, sans qu’il soit question de remboursement entre nous. »

Et, comme une ombre passait sur le front de Marius, il lui prit la main et ajouta :

« Je n’entends pas payer votre dévouement, mon ami. Je sais que ce n’est point avec de l’argent qu’on s’acquitte de certaines dettes... Je vous en prie, voyez la question d’une autre façon : il y a bientôt dix ans que vous êtes chez moi et j’espère que vous y resterez longtemps encore ; eh bien ! les quinze mille francs que je vais vous donner sont une prime, une légère part dans les bénéfices que j’ai réalisés avec votre concours... Vous ne pouvez refuser. »

M. Martelly se pencha pour signer le bon. Marius l’arrêta encore.

« Vous savez à quel emploi je destine cet argent ? » demanda-t-il avec une certaine anxiété.

L’armateur posa la plume, contrarié et légèrement pâle.

« Bon Dieu ! s’écria-t-il, comme les honnêtes gens sont difficiles à obliger ! Il faut avec eux tout savoir... Eh ! par grâce, mon ami, ne me forcez pas à être votre complice. Je sais que vous êtes un brave garçon, une âme dévouée et aimante. Voilà tout. Je n’ai pas besoin de connaître tous vos actes et toutes vos pensées. Vous ne ferez jamais une action mauvaise, n’est-ce pas ? Cela me suffit. »

Par un scrupule d’esprit juste, M. Martelly voulait sembler ignorer que l’argent remis par lui à Marius allait servir à acheter une conscience. Il prêtait d’ailleurs très volontiers la main à l’évasion de Philippe, sachant quelles armes M. de Cazalis avait employées pour faire emprisonner le jeune homme. Mais, en principe, il désirait garder intacte son austérité républicaine, il s’était promis de n’être pas ouvertement complice de l’évasion.

Marius insista. Alors, l’abbé Chastanier intervint avec cet aveuglement de charité qui lui faisait toujours accepter légèrement les plus lourdes responsabilités.

« Ne refusez pas, mon ami, dit-il au jeune homme. Je connais vos projets et je me porte garant auprès de M. Martelly que ce que vous voulez faire est bon et légitime. »

Il souriait de son pâle sourire de vieillard. Marius compris quelle charité suprême lui dictait de semblables paroles, et il vint lui serrer les mains avec effusion. Pendant ce temps, l’armateur signait le bon de quinze mille francs.

« Voici, dit-il, en remettant le papier à Marius. Je vous engage à passer tout de suite. »

Et, comme le jeune homme, après l’avoir remercié encore, allait se retirer, il le rappela :

« Ah ! écoutez, ajouta-t-il, vous devez être encore un peu faible. Prenez un congé d’une semaine. Vous travaillerez mieux ensuite. »

Il voulait lui donner le temps d’aller délivrer Philippe. Marius devina et fut de nouveau ému aux larmes. Il se retira rapidement pour ne pas pleurer comme un enfant, et il passa sur-le-champ à la caisse. Quand il eut les quinze mille francs dans sa poche, il descendit l’escalier en quatre sauts, puis se mit à courir dans la rue comme un fou. Il allait chez Fine.

Justement, la bouquetière était dans sa petite chambre de la place aux Œufs. Marius entra brusquement, riant et dansant, la tête perdue. Il prit la jeune fille à bras-le-corps et l’embrassa bruyamment sur les deux joues. Ensuite, il étala sur la table les quinze billets de banque. Fine, étonnée, presque effrayée de l’entrée étrange du jeune homme, se mit à rire et à battre des mains.

Alors eut lieu entre les deux amants une scène charmante de tendresse, de remerciements et d’effusions. Lui, criait qu’il était un imbécile et qu’elle seule avait tout sauvé. Et il lui baisait les mains, il se mettait à genoux devant elle, il la regardait avec une extase attendrie. Elle, en rougissant, se défendait vivement et cherchait à prouver qu’elle ne méritait pas le moindre merci.

Pendant près de six mois, ils s’étaient voués à une tâche pénible, ils avaient vainement frappé à toutes les portes. Et, aujourd’hui, tout d’un coup, la rançon de Philippe se trouvait étalée devant leurs yeux. Aussi oubliaient-ils leurs misères et leurs terreurs, les hontes et les sottises qu’ils avaient coudoyées un instant. Il n’y avait plus que de la félicité, une joie chaude et large dans leur cœur.

Avant de se séparer, ils arrêtèrent qu’ils partiraient le lendemain matin pour Aix.