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Les Mystères de Marseille/Première partie/Chapitre II

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Charpentier (p. 6-10).

II

Où l’on fait connaissance du héros, Marius Cayol


Marius Cayol, le frère de l’amant de Blanche, avait environ vingt-cinq ans. Il était petit, maigre, d’allure chétive. Son visage jaune clair, percé d’yeux noirs, longs et minces, s’éclairait par moments d’un bon sourire de dévouement et de résignation. Il marchait un peu courbé, avec des hésitations et des timidités d’enfant. Et, lorsque la haine du mal, l’amour du juste le redressaient, il devenait presque beau.

Il avait pris la tâche pénible, dans la famille, laissant son frère obéir à ses instincts ambitieux et passionnés. Il se faisait tout petit à côté de lui, il disait d’ordinaire qu’il était laid et qu’il devait rester dans sa laideur ; il ajoutait qu’il fallait excuser Philippe d’aimer à étaler sa haute taille et la beauté forte de son visage. D’ailleurs, à l’occasion, il se montrait sévère pour ce grand enfant fougueux, qui était son aîné, et qu’il traitait avec des remontrances et des tendresses de père.

Leur mère, restée veuve, n’avait pas de fortune. Elle vivait difficilement des débris de sa dot que son mari avait compromise dans le commerce. Cet argent, placé chez un banquier, lui donnait de petites rentes qui lui suffirent pour élever ses deux fils. Mais lorsque les enfants furent devenus grands, elle leur montra ses mains vides, elle les mit en face des difficultés de la vie. Et les deux frères, jetés ainsi dans les luttes de l’existence, poussés par leurs tempéraments différents, prirent deux routes opposées.

Philippe, qui avait des appétits de richesse et de liberté, ne put se plier au travail. Il voulait arriver d’un seul coup à la fortune, il rêva de faire un riche mariage. C’était là, selon lui, un excellent expédient un moyen rapide d’avoir des rentes et une jolie femme. Alors, il vécut au soleil, il se fit amoureux, et devint même un peu viveur. Il éprouvait des jouissances infinies à être bien mis, à promener dans Marseille sa brusquerie élégante, ses vêtements d’une coupe originale, ses regards et ses paroles d’amour. Sa mère et son frère, qui le gâtaient, tâchaient de fournir à ses caprices. D’ailleurs, Philippe était de bonne foi : il adorait les femmes, il lui semblait naturel d’être aimé et enlevé un jour par une jeune fille noble, riche et belle.

Marius, tandis que son frère étalait sa bonne mine, était entré en qualité de commis chez M. Martelly, un armateur qui demeurait rue de la Darse. Il se trouvait à l’aise dans l’ombre de son bureau ; toute son ambition consistait à gagner une modeste aisance, à vivre ignoré et paisible. Puis, il éprouvait des voluptés secrètes lorsqu’il secourait sa mère ou son frère. L’argent qu’il gagnait lui était cher, car il pouvait donner cet argent, faire des heureux, goûter lui-même les bonheurs profonds du dévouement. Il avait pris dans la vie la route droite, le sentier pénible qui monte à la paix, à la joie, à la dignité.

Le jeune homme partait pour son bureau, lorsqu’on lui remit la lettre dans laquelle son frère lui annonçait sa fuite avec Mlle de Cazalis. Il fut pris d’un étonnement douloureux, il mesura d’un coup d’œil l’abîme au fond duquel venaient de se jeter les deux amants. En toute hâte, il se rendit à Saint-Barnabé.

La maison du jardinier Ayasse avait, devant la porte, une treille qui formait un petit berceau ; deux gros mûriers, taillés en parasol étendaient leurs branches noueuses et jetaient leur ombre sur le seuil. Marius trouva Philippe sous la treille, regardant avec amour Blanche de Cazalis assise à côté de lui. La jeune fille, déjà lasse était plongée dans le sourd remords de ce qu’ils avaient fait.

L’entrevue fut pénible, pleine d’angoisse et de honte. Philippe s’était levé.

« Tu me blâmes ? demanda-t-il en tendant la main à son frère.

– Oui, je te blâme, répondit Marius avec force. Tu as commis là une méchante action. L’orgueil t’a emporté, la passion t’a perdu. Tu n’as pas réfléchi aux malheurs que tu vas attirer sur les tiens et sur toi. »

Philippe eut un mouvement de révolte.

« Tu as peur, dit-il amèrement. Moi, je n’ai pas calculé. J’aimais Blanche, Blanche m’aimait. Je lui ai dit : « Veux-tu venir avec moi ? » Et elle est venue. Voilà notre histoire. Nous ne sommes coupables ni l’un ni l’autre.

– Pourquoi mens-tu ? reprit Marius avec une sévérité plus haute. Tu n’es pas un enfant. Tu sais bien que ton devoir était de défendre cette jeune fille contre elle-même : tu devais l’arrêter au bord de la faute, l’empêcher de te suivre. Ah ! ne me parle pas de passion. Moi, je ne connais que la passion de la justice et du devoir. »

Philippe souriait dédaigneusement. Il attira Blanche sur sa poitrine.

« Mon pauvre Marius, dit-il, tu es un brave garçon, mais tu n’as jamais aimé, tu ignores la fièvre d’amour... Voici ma défense. »

Et il se laissa embrasser par Blanche, qui se tenait à lui avec des frémissements. La pauvre enfant sentait bien qu’elle n’avait plus d’espoir qu’en cet homme. Elle s’était livrée, elle lui appartenait. Et, maintenant, elle l’aimait presque en esclave, amoureuse et craintive.

Marius, désespéré, comprit qu’il ne gagnerait rien en parlant sagesse aux deux amants. Il se promit d’agir par lui-même, il voulut apprendre tous les faits de la désolante aventure. Philippe répondit docilement à ses questions.

« Il y a près de huit mois que je connais Blanche, dit-il. Je l’ai vue la première fois dans une fête publique. Elle souriait à la foule, et il me sembla que son sourire s’adressait à moi. Depuis ce jour, je l’ai aimée, j’ai cherché toutes les occasions de me rapprocher d’elle, de lui parler.

– Ne lui as-tu pas écrit ? demanda Marius. Si, plusieurs fois.

– Où sont tes lettres ?

– Elle les a brûlées... Chaque fois, j’achetais un bouquet à Fine, la bouquetière du cours Saint-Louis, et je glissais ma lettre au milieu des fleurs. La laitière Marguerite portait les bouquets à Blanche.

– Et tes lettres restaient sans réponse ?

– Dans les commencements, Blanche a refusé les fleurs. Puis, elle les a acceptées ; puis elle a fini par me répondre. J’étais fou d’amour. Je rêvais de l’épouser, de l’aimer à jamais. »

Marius haussa les épaules. Il entraîna Philippe à quelques pas, et là, continua l’entretien avec plus de dureté dans la voix.

« Tu es un imbécile ou un menteur, dit-il tranquillement. Tu sais que M. de Cazalis, député, millionnaire, maître tout-puissant dans Marseille, n’aurait jamais donné sa nièce à Philippe Cayol, pauvre, sans titre, et républicain pour comble de vulgarité. Avoue que tu as compté sur le scandale de votre fuite pour forcer la main à l’oncle de Blanche.

– Et quand cela serait ! répondit Philippe avec fougue. Blanche m’aime, je n’ai pas violenté sa volonté. Elle m’a librement choisi pour mari.

– Oui, oui, je sais cela. Tu le répètes trop souvent pour que je ne sache pas ce que je dois en croire. Mais tu n’as pas songé à la colère de M. de Cazalis, qui va retomber terriblement sur toi et ta famille. Je connais l’homme ; ce soir, il aura promené son orgueil outragé dans tout Marseille. Le mieux serait de reconduire la jeune fille à Saint-Joseph.

– Non, je ne le veux pas, je ne le peux pas... Blanche n’oserait jamais rentrer chez elle... Elle était à la campagne depuis une semaine à peine ; je la voyais jusqu’à deux fois par jour, dans un petit bois de pins. Son oncle ne savait rien, et le coup a dû être rude pour lui... Nous ne pouvons nous présenter en ce moment.

– Eh bien ! écoute, donne-moi la lettre pour l’abbé Chastanier. Je verrai ce prêtre. S’il le faut, j’irai avec lui chez M. de Cazalis. Nous devons étouffer le scandale. J’ai une tâche à accomplir, la tâche de racheter ta faute... Jure-moi que tu ne quitteras pas cette maison, que tu attendras ici mes ordres.

– Je te promets d’attendre, si aucun danger ne me menace. »

Marius avait pris la main de Philippe, et le regardait en face, loyalement.

« Aime bien cette enfant, lui dit-il d’une voix profonde, en lui montrant Blanche ; tu ne répareras jamais l’injure que tu lui as faite. »

Il allait s’éloigner, lorsque Mlle de Cazalis s’avança. Elle joignait les mains, suppliante, étouffant ses larmes.

« Monsieur, balbutia-t-elle, si vous voyez mon oncle, dites-lui bien que je l’aime... Je ne m’explique pas ce qui est arrivé... Je voudrais rester la femme de Philippe et retourner chez nous avec lui. »

Marius s’inclina doucement.

« Espérez », dit-il.

Et il s’en alla, ému et troublé, sachant qu’il mentait et que l’espérance était folle.