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Les Mystères de Marseille/Troisième partie/Chapitre XX

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Charpentier (p. 417-427).

XX

Comme quoi l’insurgé Philippe tira un dernier coup de feu


Les angoisses de Fine avaient été terribles pendant la lutte. Chaque coup de fusil la faisait tressaillir, elle se disait avec épouvante que la balle avait peut-être tué un des siens. Elle eût voulu être en bas, dans la rue, pour partager les périls de Marius et de Philippe. Mais la présence de Joseph la clouait dans cette chambre où elle se mourait d’inquiétude.

Le pauvre enfant se réfugiait sur son sein. Il était blanc comme un linge, et serrait les dents, ne pouvant pleurer. La face dans les jupes de la jeune femme, ses petits bras passés convulsivement autour de sa taille, il restait immobile et muet.

À plusieurs reprises, des balles entrèrent par la fenêtre, écornant les meubles, s’enfonçant dans les murs. Fine regardait avec stupeur les trous que ces balles creusaient. Elle se faisait plus petite, elle serrait Joseph plus étroitement dans ses bras. Certes, elle ne pensait pas à elle, mais un frisson la glaçait, lorsqu’elle songeait qu’une balle pouvait ricocher et venir frapper l’enfant sur sa poitrine.

Pendant plus d’une heure, ce supplice dura. Elle écoutait avec anxiété les moindres bruits. Tout d’un coup, au tumulte qui monta de la place, elle comprit que les barricades venaient d’être emportées. Elle éprouva un soulagement qui fit bientôt place à des craintes plus vives.

La fusillade avait cessé, elle se hasarda à s’approcher de la fenêtre et à jeter un coup d’œil au-dehors. Une inquiétude horrible la prenait. Elle se demandait pourquoi Marius et Philippe n’étaient pas remontés après la prise des barricades. Ils auraient dû venir en hâte se cacher auprès d’elle. S’ils n’étaient pas venus, c’est qu’ils étaient prisonniers, morts peut-être. Son esprit épouvanté n’admettait aucune autre solution. Alors, elle vit son mari et son beau-frère étendus sanglants sur les pavés ou conduits en prison par des soldats. Ces images qu’évoquait sa douleur la firent éclater en sanglots.

Et, comme Fine regardait sur la place, elle aperçut les troupes qui se précipitaient vers la maison. Elle se retira vivement. Bientôt retentirent les coups de hache. Joseph se mit à pleurer ; son effroi, jusque-là muet, éclatait en cris perçants. Il appelait son père, il se cramponnait au cou de Fine, il criait qu’il ne voulait pas que les soldats vinssent le prendre.

Les cris du pauvre enfant achevèrent de faire perdre la tête à la jeune femme. Elle se précipita dans l’escalier, voulant descendre et courir près de Marius et de Philippe. Mais elle n’était pas arrivée au second étage, qu’elle entendit la porte se fendre et tomber. Au même instant, les insurgés cachés dans le corridor remontèrent, après avoir déchargé leurs armes. Elle resta un moment hésitante ; un bruit sourd venait du vestibule, bientôt elle entendit les pas des assiégeants qui approchaient. Elle tint bon, elle serait peut-être demeurée là, si, en se penchant sur la rampe, elle n’eût aperçu l’homme qui montait le premier. Cet homme était Mathéus. Elle crut voir le fantôme de son désespoir. Comme fascinée, les yeux agrandis par l’horreur, elle remonta pas à pas, reculant devant Mathéus qui la regardait. Lorsqu’elle fut rentrée dans la chambre, avant de lui laisser le temps de s’enfermer, il s’élança sur elle et lui arracha Joseph. Elle poussa une plainte sourde : ce fut sa seule défense, car l’émotion l’avait brisée, et elle chancelait sur ses jambes. Dès qu’elle ne sentit plus l’enfant entre ses bras, elle étendit les mains en avant, comme pour reprendre son cher trésor, et, ne saisissant que le vide, elle tomba raide sur le carreau.

Aucun des soldats qui fouillaient la maison n’avait remarqué cette scène. Mais, d’une maison voisine, deux témoins avaient assisté au rapt de Mathéus.

La maison dans laquelle Marius et Philippe s’étaient réfugiés au hasard était située de l’autre côté de la Grand-Rue, au coin de la place. Par une circonstance heureuse, les deux frères étaient les seuls insurgés qui eussent pénétré là. Dès qu’ils furent entrés, ils poussèrent les verrous. L’escalier était silencieux et désert : les locataires, barricadés chez eux, se gardaient bien de se montrer.

Marius et Philippe s’assirent un moment sur les premières marches et tinrent conseil. Ils ne savaient trop comment se dérober aux recherches des soldats qui, d’un instant à l’autre, pouvaient enfoncer la porte. Il ne leur restait guère qu’à tenter une évasion par les toits ; mais ce moyen était dangereux, et, bien que le péril fût pressant, ils auraient voulu demeurer encore, pour s’assurer que Fine et Joseph ne couraient aucun risque.

« Nous n’aurions pas dû les abandonner, dit Philippe, nous avons été lâches de ne songer qu’à notre sécurité personnelle.

– Ne nous désespérons pas, répondit Marius, qui cherchait à se rassurer lui-même en rassurant son frère. Nous nous serions peut-être perdus inutilement... Fine est forte et courageuse.

– N’importe, je ne consentirai à fuir que lorsque je serai tranquille sur leur sort... Écoute ! On enfonce une porte. Montons vite. »

Ils montèrent au premier étage, et virent avec angoisse, par la fenêtre du palier, que la maison assiégée était celle d’en face. Pendant quelques minutes, ils restèrent immobiles et haletants : chaque coup de hache trouvait un écho dans leur poitrine. Jamais une émotion si poignante ne les avait serrés à la gorge. Ils suivaient les diverses phases du siège avec une anxiété douloureuse. Leur plus grande souffrance était encore leur impuissance : ils ne pouvaient courir au secours de ceux qu’ils croyaient menacés, il leur fallait assister inutiles à cette attaque d’une foule furieuse.

Tout d’un coup, Philippe poussa un cri de rage. Il venait d’apercevoir Mathéus au premier rang des assiégeants. Il le montra à son frère.

« Ah ! le misérable ! murmura-t-il sourdement, j’aurais dû le laisser pendre. Il se sera sauvé, il est là pour voler Joseph. »

Il se tournait, lorsqu’un nouveau cri lui échappa. Du doigt, il désigna à Marius un garde national qui se cachait à demi derrière un arbre de la place. Il ne put prononcer que ce nom, d’une voix étranglée :

« Cazalis ! »

Et il ajouta en épaulant son fusil :

« Je n’ai plus qu’une balle, elle sera pour lui. »

Il allait lâcher le coup. Marius lui arracha l’arme des mains, en lui disant :

« Pas de meurtre inutile ! Nous aurons peut-être besoin de cette balle... C’est un véritable guet-apens. »

Au même instant, la porte cédait sous les coups de hache.

« Montons plus haut », reprit Marius.

Ils montèrent jusqu’au troisième étage. Là, un spectacle terrible les attendait. Ils avaient juste en face d’eux la fenêtre de la chambre où se trouvaient Fine et Joseph. Ils virent la jeune femme qui se tordait les mains, ils ne purent lui crier, au milieu du tumulte qu’ils veillaient sur elle. Et ils assistèrent ainsi, pâles et tremblants, à l’épisode du rapt. Quand Fine voulut descendre, ils la suivirent du regard dans l’escalier, dont chaque palier avait une fenêtre qui donnait sur la rue. Puis, ils la virent remonter, reculant devant Mathéus. Puis, Mathéus était entré dans la chambre et avait arraché Joseph des bras de la jeune femme.

Marius rendit le fusil à Philippe, en lui disant d’une voix étouffée :

« Je sentais que nous aurions besoin de cette dernière cartouche. »

Philippe épaula, mais le canon tremblait dans ses mains. Il avait peur de frapper son fils. Mathéus eut le temps de sortir de la chambre et de commencer à descendre.

Quand le misérable passa devant la fenêtre du palier du second étage ; Philippe se sentit défaillir de nouveau. Il ne put lâcher le coup.

« Si tu le laisses gagner la rue, murmura Marius, l’enfant est perdu pour nous. »

Alors, Philippe, par un effort suprême, devint calme et froid. Il appuya le canon sur le bord de la fenêtre et attendit Mathéus au passage.

L’espion, qui descendait toujours, posa le pied sur le palier du premier étage. Le coup de feu partit. Au bruit de la détonation, Sauvaire et Cadet, qui s’empressaient autour de Fine, levèrent la tête et aperçurent de l’autre côté de la rue les deux frères penchés anxieusement, regardant l’effet du coup de feu. L’ancien maître portefaix laissa échapper une exclamation de surprise et de joie : il savait maintenant où étaient ceux qu’il voulait protéger. Cadet eut un brusque pressentiment de ce qui venait d’avoir lieu. Il n’avait pas vu l’enfant dans la chambre, il songeait à cet homme qui avait passé si rapidement à côté de lui, dans l’escalier.

En toute hâte, il descendit. Au premier étage, un spectacle étrange l’attendait.

Mathéus, la tête fracassée, gisait sur les marches. En tombant, il avait ouvert les bras, et Joseph avait glissé sur lui, sans se faire aucun mal. La balle de Philippe était venue se loger dans le crâne de l’espion, en passant à quelques lignes du front de l’enfant. Ce dernier, tiré de l’évanouissement qui avait permis à Mathéus de l’emporter aisément, venait de reprendre ses sens et pleurait à chaudes larmes, à demi couché sur le cadavre.

Cadet repoussa le corps et prit le pauvre petit dans ses bras. Il avait déjà remonté quelques marches, lorsqu’il eut une idée soudaine. Il redescendit et fouilla le cadavre. Il s’empara de tous les papiers qu’il trouva sur lui. Cela pouvait servir.

Quand il rentra dans la chambre du troisième étage, il vit Sauvaire fort embarrassé, ne sachant quels soins donner à Fine toujours évanouie. Le digne homme s’était contenté de la coucher sur le lit. Cadet posa Joseph au côté de sa sœur. L’enfant saisit aussitôt la jeune femme par le cou, se serrant contre elle, heureux d’avoir retrouvé son cher refuge, et la rappelant à la vie par ses caresses. Elle se souleva, elle embrassa Joseph avec passion. Il lui semblait sortir d’un cauchemar affreux. Brusquement, elle pâlit de nouveau.

« Où sont Marius et Philippe ? demanda-t-elle. Ne me cachez rien, je vous en prie. »

Alors, Cadet lui montra les deux frères, dans la maison voisine. Elle resta immobile, absorbée dans sa joie. Tout danger n’avait pas disparu pour eux, mais ils vivaient, et pour l’instant elle n’en demandait pas davantage.

Philippe et Marius, eux aussi, goûtaient une joie pure. Après avoir lâché le coup de feu, Philippe eut une défaillance. Ses yeux se troublèrent, il poussa un cri de terreur en voyant tomber Mathéus et l’enfant. Et, pendant un instant, une angoisse l’avait serré à la gorge : il ne pouvait distinguer, à travers la fumée, s’il avait frappé ou non son fils.

Mais, lorsque Marius entendit les pleurs de l’enfant que Cadet venait de ramener dans la chambre, il cria :

« Regarde ! »

Alors, les deux frères suivirent avec un profond bonheur la scène qui se passait en face d’eux. Ils voyaient Fine et Joseph sains et saufs, ils se disaient qu’ils ne couraient plus eux-mêmes aucun risque, maintenant qu’ils avaient près d’eux des amis pour les défendre.

Ce qui les tranquillisa plus encore, ce fut de voir monter dans la chambre M. Martelly et l’abbé Chastagnier, conduits par M. de Girousse. Ces trois personnes avaient attendu que les soldats fussent entrés, pour pénétrer à leur tour et protéger la jeune femme. Ils ne pouvaient deviner le drame rapide qui venait de se passer. La vue du cadavre dans l’escalier les fit se hâter. En haut, ils apprirent tout, de la bouche de Cadet et de Fine.

« Ce Cazalis est un misérable, s’écria M. de Girousse, je me charge de lui... Mais, avant tout, il faut songer à dérober Marius et Philippe aux recherches de la troupe... Tenez ! regardez, le temps presse. »

Il montrait la place. En effet, la position des deux frères devenait critique. Le coup de feu de Philippe avait attiré l’attention de la troupe sur la maison où ils s’étaient réfugiés. Des sapeurs en enfonçaient déjà la porte à grands coups de hache.

« Ils n’ont qu’un moyen de salut, dit M. Martelly, c’est d’essayer de fuir par les toits.

– Une pareille fuite est impossible, répondit fiévreusement Cadet. La maison est beaucoup plus haute que celles qui l’entourent... Ils sont perdus. » Fine sentait le désespoir l’affoler de nouveau. Toutes les personnes qui se trouvaient réunies dans la chambre se creusaient vainement la tête. Et les coups de hache devenaient de plus en plus violents.

M. de Girousse s’adressa brusquement à Sauvaire, que Cadet lui avait présenté comme un ami.

« Vous ne pouvez donc arrêter vos hommes ? lui demanda-t-il.

– Eh non ! s’écria le capitaine avec désespoir, vous croyez qu’on obéit comme ça dans la garde nationale !... Attendez, attendez... »

Sauvaire ouvrait des yeux énormes. On voyait qu’un enfantement pénible s’accomplissait dans son cerveau. Tout d’un coup :

« J’ai une idée, dit-il. Viens, Cadet. »

Les deux hommes descendirent rapidement. Pendant près de cinq minutes, M. de Girousse et les autres les attendirent dans des transes poignantes. Enfin, ils revinrent. Ils portaient chacun un paquet de vêtements.

Cadet fit signe à Marius et à Philippe d’ouvrir la fenêtre derrière laquelle ils se cachaient à demi. Lorsqu’ils eurent compris et obéi, le jeune homme leur lança les deux paquets avec une adresse et une force rares. Les soldats, occupés en bas à regarder si la porte ne se décidait pas à tomber, ne virent point ces masses noires qui passaient sur leurs têtes.

Telle était l’idée de Sauvaire. Il était allé, accompagné de Cadet, dans une ambulance où l’on avait couché une douzaine de gardes nationaux blessés, et là il avait tranquillement volé deux uniformes complets, au milieu du trouble des pansements et des amputations.

Philippe et Marius sentaient toute la gravité de leur situation. Ils allaient se décider à tenter la fuite par les toits, lorsqu’ils comprirent que leurs amis s’occupaient de leur salut. Dès qu’ils eurent les vêtements, ils montèrent en toute hâte dans les greniers, où ils s’habillèrent en gardes nationaux. Ils avaient à peine jeté leurs propres habits par une fenêtre donnant sur une cour voisine, qu’ils entendirent craquer la porte d’entrée. Ils se cachèrent et se mêlèrent adroitement au flot des assiégeants. Pendant quelques minutes, ils les aidèrent même à faire des recherches qui demeurèrent forcément inutiles ; puis, sans paraître se presser, ils gagnèrent la rue.

En bas, ils trouvèrent M. de Girousse et Sauvaire qui les attendaient. Un peu plus loin, sur la place, se tenaient Cadet et Fine, accompagnés de M. Martelly et de l’abbé Chastanier. La jeune femme, qui portait le petit Joseph, avait voulu retourner tout de suite au logement du cours Bonaparte. Dès qu’elle aperçut Marius et Philippe dans la rue, elle s’éloigna, ne pouvant s’empêcher de tourner la tête à chaque pas.

Elle avait chargé M. de Girousse de ramener les deux frères.

Philippe et Marius serrèrent fortement la main de l’ancien maître portefaix, sans pouvoir trouver une parole de remerciement.

« C’est bien, c’est bien, murmura le digne homme très ému, on oblige les amis, que diable !... Mais, voyez-vous, l’ordre avant tout ! La garde nationale n’a été créée que pour maintenir l’ordre... C’est moi qui ne plaisante pas avec le service ! »

Et il se mit à crier contre les gardes nationaux, ahuris, sur la place. M. de Girousse et les deux frères s’éloignèrent rapidement.

Comme Sauvaire tâchait de rallier ses hommes, il aperçut M. de Cazalis derrière un arbre, inquiet, le visage pâle. Il feignit de ne pas l’avoir vu et surveilla ses mouvements.

L’ancien député ne pouvait s’expliquer les faits étranges qui se passaient sous ses yeux. Depuis que Mathéus avait disparu dans la maison, il attendait son retour, sans rien comprendre aux événements. Quand il avait vu paraître Fine portant le petit Joseph, quand il s’était aperçu que ses ennemis échappaient miraculeusement à tous ses pièges, une rage sourde l’agita. Ce qui redoublait sa colère, c’était qu’une idée le torturait : il croyait que Mathéus l’avait trahi.

« Que peut faire ce misérable ? murmurait-il. Il s’est vendu aux Cayol, c’est lui qui a favorisé leur évasion. »

Enfin, poussé à bout, il se décida à aller voir ce que faisait Mathéus dans cette maison dont il ne sortait pas. S’il l’avait rencontré, il l’aurait étranglé. Quand il fut arrivé au premier étage, il se heurta contre le cadavre de son complice. Il devint blême, et béant, terrifié, il le regarda. Puis, brusquement, il se baissa et le fouilla. Lorsqu’il vit que les poches étaient vides, il parut désespéré. Il donna un coup de pied de colère au cadavre et s’éloigna rapidement.

« Je savais bien, pensa Sauvaire, qui ne l’avait pas quitté des yeux, que ce vilain oiseau-là devait être pour quelque chose dans l’enlèvement de l’enfant. »

Cependant, la lutte était terminée, les troupes restaient victorieuses. Il était environ quatre heures. La résistance avait été vive, mais de courte durée. Les principaux chefs des insurgés s’étaient enfuis, dès la prise des barricades. Un grand nombre d’ouvriers furent cependant arrêtés. Ceux qui ne purent s’échapper par les toits des maisons où ils s’étaient réfugiés furent pris dans les caves, dans les armoires, sous les lits, dans les cheminées, et jusque dans les puits, partout où ils avaient cru trouver un asile.

Les maisons une fois fouillées, les six barricades furent détruites et la force armée occupa militairement la place aux Œufs.

Le soir, il y eut chez Marius une réunion intime. Le jeune ménage, Philippe et Joseph s’étaient retrouvés avec des larmes de joie et d’attendrissement. M. de Girousse troubla leur bonheur, en leur faisant remarquer qu’il s’agissait de faire disparaître Philippe au plus tôt, si l’on ne voulait pas le voir envoyé dans quelque colonie. Il offrit de l’emmener le lendemain à Lambesc et de l’y cacher dans une de ses propriétés, ce qui fut accepté avec reconnaissance. Jusqu’au lendemain, Philippe devait demeurer dans la maison de M. Martelly.

Quand il ne fut plus là, M. de Girousse eut une longue conversation avec Marius, au sujet de M. de Cazalis. Cadet avait remis à son beau-frère les papiers trouvés dans la poche de Mathéus, parmi lesquels était cette lettre que l’espion avait exigée de son maître et qui lui garantissait une somme pour prix du rapt de Joseph. Une pareille pièce était une arme terrible. Les Cayol pouvaient désormais faire rendre gorge à l’oncle de Blanche.

Mais Marius pensa que le mieux était de ne réclamer aucun argent de M. de Cazalis, et de se servir uniquement de la lettre trouvée sur Mathéus comme d’une menace éternelle, qui forcerait le député à ne tenter aucune démarche contre Philippe. Un scandale n’aurait pu que nuire à toute la famille.

M. de Girousse approuva beaucoup ce désintéressement et se chargea d’aller voir lui-même M. de Cazalis. Le lendemain, il se rendit chez ce dernier et resta enfermé avec lui pendant deux heures. Les domestiques de l’hôtel entendirent seulement des éclats de voix terribles. Jamais on ne sut quelle avait pu être la conversation des deux gentilshommes. Il est à croire que M. de Girousse reprocha cruellement à M. de Cazalis son indignité, et qu’il dut le briser entre ses mains d’honnête homme, afin d’obtenir de lui des promesses solennelles. Ce fut ainsi que, dans cette affaire, la noblesse lava son linge sale en famille. Lorsque M. de Girousse se retira, les domestiques remarquèrent que leur maître l’accompagnait humblement, les lèvres serrées et les joues pâles.

Une heure plus tard, le vieux comte et Philippe étaient en cabriolet, sur la route de Lambesc.