Les Mystères du peuple/IV/3

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Les Mystères du peuple — Tome IV
LA GARDE DU POIGNARD — Chapitre premier


LA GARDE DU POIGNARD.


KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.


(de 529 à 615)


«…Je ne sais par quels prestiges diaboliques
il faisait tout cela, mais il séduisit ainsi une
immense multitude de peuple, et il se mit à piller
et à dépouiller ceux qu’il trouvait sur son
chemin, et à distribuer leurs dépouilles à
ceux qui n’avaient rien. »

(Grégoire de Tours, Histoire des Franks,
v. IV, l. X, p.111.)




CHAPITRE PREMIER.


Le chant des Vagres et des Bagaudes. — Ronan et sa troupe. — La villa épiscopale. — L’évêque Cautin. — Le comte Neroweg et l’ermite laboureur. — Prix d’un fratricide. — La belle évêchesse. — Le souterrain des Thermes. — Les flammes de l’enfer. — L’attaque. — Odille, la petite esclave. — Ronan le Vagre. — Le jugement. — Prenons aux seigneurs, donnons au pauvre monde. — Départ de la villa épiscopale.




« Au diable les Franks ! vive la Vagrerie et la vieille Gaule ! c’est le cri de tout bon Vagre (A)… Les Franks nous appellent Hommes errants, Loups, Têtes de loups !… Soyons loups…

» Mon père courait la Bagaudie, moi je cours la Vagrerie ; mais tous deux à ce cri : — Au diable les Franks ! et vive la vieille Gaule !…


» Aelian et Aman, Bagaudes (B) en leur temps, comme nous Vagres en le nôtre, révoltés contre les Romains, comme nous contre les Franks… Aëlian et Aman, suppliciés il y a deux siècles et plus dans leur vieux château, près Paris, sont nos prophètes. Nous communions avec le vin, les trésors et les femmes des seigneurs, évêques ou riches Gaulois, ralliés à ces comtes, à ces ducs franks, entre qui leur roi Clovis, mort il y a quarante ans, chef de larrons couronné, a partagé notre vieille Gaule, sa conquête. Les Franks nous ont pillés, pillons !! incendiés, incendions !! ravagés, ravageons !! massacrés, massacrons !… et vivons en joie… Loups ! Têtes de loups ! Hommes errants ! Vagres, que nous sommes ! Oui, vivons en loups, vivons en joie : l’été, sous la verte feuillée ; l’hiver, dans les chaudes cavernes !

» Mort aux oppresseurs ! liberté aux esclaves ! Prenons aux seigneurs ! donnons au pauvre monde !…

» Quoi ! cent tonneaux de vin dans le cellier du maître ? et l’eau du ruisseau pour l’esclave épuisé ?

» Quoi ! cent manteaux dans le vestiaire ? et des haillons pour l’esclave grelottant ?

» Qui donc a planté la vigne ? récolté, foulé le vin ? l’esclave… Qui donc doit boire le vin ? l’esclave…

» Qui donc a tondu les brebis ? tissé la laine ? ouvragé les manteaux ? l’esclave..

» Qui donc doit porter le manteau ? l’esclave…

» Debout, pauvres opprimés ! debout ! révoltez-vous ! voici venir vos bons amis les Vagres !…

» Six hommes unis sont plus forts que cent hommes divisés… Unissons-nous : chacun pour tous, tous pour chacun !! Au diable les Franks ! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule ! c’est le cri de tout bon Vagre… »

Qui chantait ainsi ? Ronan le Vagre… où chantait-il ainsi ? sur une route montueuse qui conduisait à la ville de Clermont, en Auvergne, cette mâle et belle Auvergne, terre des grands souvenirs : Bituit, qui donnait pour repas du matin à sa meute de chiens de guerre, les légions romaines ; le chef des cent vallées ! Vindex ! et tant d’autres héros de la Gaule n’étaient-ils pas enfants de l’Auvergne ? de la mâle et belle Auvergne, aujourd’hui la proie de Clothaire, le plus féroce des quatre fils du féroce Clovis, ce meurtrier chéri des évêques et de la sainte église de Rome ?

Au chant de Ronan le Vagre, d’autres voix répondaient en chœur. Ils étaient là par une douce nuit d’été ; ils étaient là une trentaine de Vagres, gais compères, rudes compagnons, vêtus de toutes sortes de façons, au gré des vestiaires des seigneurs franks et des évêques ; mais armés jusqu’aux dents, et portant à leur bonnet, en signe de ralliement, une branchette de chêne vert.

Il arrivent à un carrefour : une route à droite, une route à gauche… Ronan fait halte ; une voix s’élève, la voix de Dent-de-Loup… Quel Titan ! il a six pieds : le cercle d’une tonne ne lui servirait pas de ceinture.

— Ronan, tu nous a dit : Frères, armez-vous, nous sommes armés… Prenez quelques torches de paille, voici nos torches… Suivez-moi, nous te suivons… Tu t’arrêtes, nous nous arrêtons…

— Dent-de-Loup, je réfléchis… Donc, frères, répondez : Quoi vaut mieux, la femme d’un comte frank ou une évêchesse ?

— Une évêchesse sent l’eau bénite, l’évêque bénit… La femme d’un comte sent le vin, son mari s’enivre…

— Dent-de-Loup, c’est le contraire : le prélat rusé boit le vin et laisse l’eau bénite au Frank stupide.

— Ronan a raison.

— Au diable l’eau bénite, et vive le vin !

— Oui, vive le vin de Clermont ! dont Luern, le grand chef d’Auvergne au temps jadis (C), faisait remplir des fossés, grands comme des étangs, pour désaltérer les guerriers de sa tribu.

— C’était une coupe digne de toi, Dent-de-Loup… Mais, frères, répondez donc… Quoi vaut mieux ? une évêchesse ou la femme d’un comte ?

— L’évêchesse ! l’évêchesse !

— Non, la femme d’un comte !

— Frères, pour vous accorder, nous les prendrons toutes deux…

— Bien dit, Ronan…

— L’un de ces chemins conduit au burg (château) du comte Neroweg… l’autre, à la villa épiscopale de l’évêque Cautin.

— Il faut enlever l’évêchesse et la comtesse… il faut piller le burg et la villa !

— Par où commencer ? Allons-nous chez le prélat ? allons-nous chez le seigneur ?… L’évêque boit plus longtemps, il savoure en gourmet ; le comte boit davantage, il avale en ivrogne…

— Bien dit, Ronan…

— Donc, à cette heure de minuit, l’heure des Vagres, le comte Neroweg, gonflé comme une outre, doit ronfler dans son lit ; à ses côtés, sa femme ou sa concubine rêve les yeux grands ouverts. L’évêque Cautin, les coudes sur la table, tête à tête avec une vieille cruche et l’un de ses chambriers favoris, doit causer de gaudrioles…

— Allons d’abord chez le comte ; il sera couché.

— Frères, allons d’abord chez l’évêque, il sera levé… C’est plus gai de surprendre un prélat qui boit qu’un seigneur qui ronfle.

— Bien dit, Ronan… Allons d’abord chez l’évêque.

— Marchons… Moi, je connais la maison…

Qui parlait ainsi ?… Un jeune et beau Vagre de vingt-cinq ans ; on l’appelait le Veneur… Il n’était pas de plus fin archer, sa flèche allait où il voulait… Esclave forestier d’un duc frank, et surpris avec une des femmes de son seigneur, il avait échappé à la mort par la fuite, et depuis il courait la Vagrerie.

— Oui, moi je connais la maison épiscopale, — reprit ce hardi garçon. — Me doutant qu’un jour ou l’autre nous irions communier avec les trésors de l’évêque, je suis allé, en bon veneur, observer son repaire… et là, j’ai vu la biche du saint homme… Quel corsage elle a !! Jamais chevrette n’eut l’œil plus noir et plus doux !

— Et la maison, Veneur, la maison, quelle figure a-t-elle ?

— Mauvaise ! Fenêtres élevées, portes épaisses, fortes murailles.

— Veneur, — reprit le joyeux Ronan, — nous arriverons au cœur de la maison de l’évêque sans passer ni par la porte, ni par la fenêtre, ni par la muraille… de même que tu arrives au cœur de ta maîtresse sans passer par ses yeux… Allons, mes Vagres, la nuit sera bonne.

— Frères, à vous les trésors… à moi la belle évêchesse ! Le saint homme l’appelle sa sœur (D)… le diable sait ce qui en est…

— À toi, Veneur, l’évêchesse ; à nous le pillage de la villa épiscopale… et vive la Vagrerie !




L’évêque Cautin habitait, pendant l’été, sa villa située non loin de la ville de Clermont, siège de son épiscopat… Jardins magnifiques, eaux cristallines, épais ombrages, frais gazons, gras pâturages, moissons dorées, vignes empourprées, forêt giboyeuse, étangs empoissonnés, étables bien garnies, entouraient le palais du saint homme ; deux cents esclaves ecclésiastiques, mâles et femelles, cultivaient les biens de l’Église, sans compter l’échanson, le cuisinier, le rôtisseur, le boucher, le boulanger, le baigneur, le raccommodeur de filets, le cordonnier, le tailleur, le tourneur, le charpentier, le maçon, le veneur et les fileuses et lavandières (E), esclaves aussi, presque toujours jeunes, souvent jolies. Chaque soir, l’une d’elles apportait à l’évêque Cautin, couché douillettement sur la plume, une coupe de vin chaud très-épicé… Le matin, une autre jolie fille apportait, au réveil du pieux homme, une coupe de lait crêmeux… Voyez un peu ce bon apôtre d’humilité, de chasteté, de pauvreté !…

Quelle est donc cette belle grande femme, jeune encore, et faite comme Diane chasseresse ? Le cou et les bras nus, vêtue d’une simple tunique de lin, ses noirs cheveux à demi dénoués, elle est accoudée au balcon de la terrasse de cette villa. Brûlants et languissants à la fois, les yeux de cette jeune femme tantôt s’élèvent vers le ciel étoilé, tantôt semblent sonder la profondeur de cette douce nuit d’été, douce nuit qui protège de son ombre l’approche des Vagres, se dirigeant, à pas de loups, vers la demeure de l’évêque. Cette femme, c’est Fulvie, l’évêchesse (F) de Cautin, mariée à lui, alors que, simple tonsuré, il ne briguait pas encore l’épiscopat… Depuis qu’il est prélat, il l’appelle benoitement ma sœur, selon les canons des conciles… et l’évêchesse reste en effet sa sœur ; le saint homme, depuis son épiscopat, trouvant qu’une femme c’est trop… ou trop peu.

— Oh ! malheur ! — disait la belle évêchesse, — malheur à ces nuits d’été où l’on est seule à respirer le parfum des fleurs, à écouter dans la feuillée le murmure des brises nocturnes, pareilles au frissonnement des baisers amoureux !… Oh ! dans ma solitude, je la redoute cette énervante chaleur des nuits d’été ; elle me pénètre ; elle circule en vain dans mes veines !… J’ai vingt-huit ans… Voilà douze ans que je suis mariée… et ces années conjugales, je les ai comptées par mes larmes ! Recluse à la ville, recluse à la campagne par l’ordre de mon seigneur et mari, l’évêque Cautin… vivant dans mon gynécée (G), au milieu de mes femmes esclaves, dont ce luxurieux fait ses maîtresses, les conciles l’obligeant, dit-il, à vivre chastement avec sa femme… telle est ma vie… ma triste vie !… L’âge approche, et jamais, jamais, je n’ai connu un seul jour d’amour et de liberté… Amour ! liberté ! vieillirai-je donc sans vous connaître ?

Et la belle évêchesse se redressa, secoua sa noire chevelure au vent de la nuit, fronça ses noirs sourcils, et, d’un air de défi, s’écria :

— Malheur aux maris violents et débauchés… ils font les femmes perdues !… Aimée, respectée, traitée, sinon en femme, du moins en sœur par l’évêque, j’aurais été chaste et douce… Dédaignée, humiliée devant les dernières esclaves de ma maison, je suis devenue emportée, vindicative, et du haut de ma terrasse… souvent, le front rouge, je suis d’un regard troublé les jeunes esclaves laboureurs allant aux champs… J’ai battu de mes mains les concubines de mon mari… et pourtant, pauvres malheureuses, elles ne cèdent pas à l’amant qui prie, mais au maître qui ordonne… Je les ai battues par colère, non par jalousie ; cet homme, avant de m’être odieux, m’était indifférent… Je l’aurais aimé, cependant, s’il avait voulu… et comme il aurait voulu. Femme-sœur d’un évêque… c’était beau !… Que de bien à faire !… que de larmes à sécher !… Mais je n’ai séché que les miennes, puisque bientôt avilie… méprisée… Non, non, assez pleuré… assez gémi… assez souffert ! Assez résisté à ces tentations qui me dévorent… Je fuirai cette maison, ne suis-je pas libre de moi-même ? Cet homme, qui fut mon époux, ne m’a-t-il pas dit que nos liens charnels étaient brisés ? S’il me force à rester près de lui, c’est pour jouir de mes biens ! Oui, je fuirai cette maison, dussé-je être prise et vendue comme esclave !… Maître pour maître, que perdrai-je ? Oh ! du matin au soir filer sa quenouille, ou aller à la chapelle, prier du cœur, non des lèvres, puisque les excès de ce prêtre cruel et débauché, parlant et priant au nom du Seigneur, sans être foudroyé, ont tué en moi la foi !… Vivre ainsi ! est-ce vivre ? Traîner mes jours dans cette opulente villa, tombeau doré, entouré de verdure et de fleurs ! est-ce vivre ?… Non, non ; et, par les flancs de ma mère ! je veux vivre, moi ! Je veux sortir de ce sépulcre glacé ! Je veux le grand air, le grand soleil, l’espace ! Je veux mon jour d’amour et de liberté… Oh ! si je revoyais ce jeune garçon, qui, plusieurs fois déjà, est passé de si grand matin au pied de cette terrasse, où dès l’aube, après mes nuits de brûlante insomnie, je viens respirer la fraîcheur matinale !… Comme il me regardait d’un œil fier et amoureux ! Quelle avenante et hardie figure sous son chaperon rouge couvrant à demi ses noirs cheveux bouclés ! Quelle taille svelte et robuste sous sa saie gauloise, serrée à ses reins agiles par le ceinturon de son couteau de chasse ! Ce doit être quelque esclave forestier des environs… Esclave, esclave ! Eh ! qu’importe ! Il est jeune, beau, leste, amoureux ! Les maîtresses de mon saint mari sont esclaves aussi… Oh ! n’aurai-je donc jamais aussi mon jour d’amour et de liberté !




Que fait l’évêque pendant que son évêchesse, rêveuse, au balcon de sa terrasse, regarde les étoiles et jette ainsi au vent des nuits ses regrets, ses soupirs et ses espérances endiablées ?… Le saint homme boit et devise avec le comte Neroweg, cette nuit son hôte ; la salle du festin, bâtie à la mode romaine (cette demeure avait appartenu l’autre siècle à un préfet romain), est vaste, ornée de colonnes de marbre, enrichie de dorures et de peintures à fresque quelque peu endommagées par les coups de dents et les ruades des chevaux des Franks, ces Barbares, lors de leur conquête de l’Auvergne, ayant fait une écurie de cette salle de festin ; les vases d’or et d’argent sont étalés sur des buffets d’ivoire ; le plancher est dallé de riches mosaïques agréables à l’œil ; plus agréable encore est la large table chargée de coupes et d’amphores à demi pleines ; les leudes, compagnons de guerre de Neroweg, et ses égaux durant la paix (H), après avoir, selon l’usage, soupé à la même table que le comte, sont allés jouer aux dés sous le vestibule avec les clercs et les chambriers de l’évêque. Çà et là sont déposées, le long des murs, les armes grossières des leudes : boucliers de bois, bâtons ferrés, francisques, ou haches à deux tranchants, haugons, ou demi-piques garnies de crampons de fer. Sur le bouclier du comte sont peintes en manière d’ornement trois serres d’aigle. Le prélat, resté attablé avec son hôte, le pousse à vider coupes sur coupes ; au bas bout de la table un ermite laboureur ne boit pas, ne parle pas ; parfois, il semble écouter les deux buveurs ; mais le plus souvent il rêve.

Et ce Frank ? ce comte Neroweg ? Quelle figure a-t-il ? Il a l’encolure et le fumet d’un sanglier en son printemps, et la figure d’un oiseau de proie, avec son nez crochu et ses petits yeux renfoncés, tantôt hébêtés, tantôt féroces, ses cheveux rudes et fauves, rattachés au sommet de sa tête par une courroie, retombant derrière son dos comme une crinière, car depuis deux cents ans et plus, la coiffure de ces barbares n’a pas changé (I) ; son menton et ses joues sont rasés, mais ses longues moustaches rousses descendent jusque sur sa poitrine, couverte d’une casaque de peau de daim, luisante de graisse, marbrée de taches de vin ; sur ses chausses de grosse toile crasseuse se croisent de longues bandelettes de cuir montant depuis ses gros souliers ferrés jusqu’à ses genoux ; de son baudrier flottant il a retiré sa lourde épée, placée près de lui sur un siège à côté d’un gros bâton de houx ; tel est le convive du prélat, tel est le comte Neroweg ; l’un de ces nouveaux possesseurs de la vieille terre des Gaules, de par le droit de pillage et de massacre…

Et l’évêque Cautin ?… Oh ! celui-ci ressemble à un gros et gras renard en rut… Œil lascif et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu, mains pelues… Vous le voyez d’ici, chafriolant sous sa fine robe de soie violette… Et quel ventre ! On dirait une outre sous l’étoffe !

Et l’ermite laboureur ? Oh ! l’ermite laboureur ? Respect à ce prêtre, selon le jeune homme de Nazareth !… Trente ans au plus… figure pâle, à la fois douce et ferme, barbe blonde, front déjà chauve, longue robe brune, d’étoffe grossière, çà et là éraillée par les ronces des terres qu’il a défrichées ; carrure rustique ; mains robustes, le manche de la houe et de la charrue les a rendues calleuses. Voilà l’ermite !

L’évêque verse encore un grand coup à boire au Frank, lui disant :

— Comte… je te le répète… les vingt sous d’or, la prairie et la petite esclave blonde, sinon, pas d’absolution !

— Absous-moi d’abord ! patron ?

— Tu rirais…

— Évêque, je reviendrai avec tous mes leudes mettre ta maison à sac ; je te ferai étendre sur un brasier ardent, et tu m’absoudras…

— Impie ! scélérat blasphémateur ! Pharaon ! pourceau de luxure ! réservoir à vin ! oses-tu parler ainsi, toi ! fils de l’Église catholique et apostolique ?… Menacer ton évêque !

— De gré ou de force, tu m’absoudras !

— Ah ! le bestial ! Tu veux donc aller au fin fond des enfers ! bouillir durant des siècles dans des cuves de poix ardente ! être lardé à coups de fourche par les démons ! Et quels démons ! Têtes de crapaud, corps de bouc, avec des serpents pour queue, des trompes d’éléphant pour bras… et les pieds fourchus ! archifourchus !

— Tu les as vus ? — dit le comte Frank d’un air farouche et craintif, — patron ? tu les as vus, ces démons ?

— Si je les ai vus ! ! ! Ils ont emporté devant moi, dans une nuée de bitume et de soufre, le duc Rauking, qui avait, le sacrilège ! donné un coup de bâton à l’évêque Basile !

— Et ces diables l’ont emporté, le duc Rauking ?

— Au plus profond des entrailles de la terre, te dis-je !… Je les ai comptés ; ils étaient treize ! Un grand démon rouge les commandait en personne, et voilà ce qui t’attend… si je ne te donne pas l’absolution.

— Évêque, tu dis peut-être cela pour me faire peur et avoir mes vingt sous d’or, mes belles prairies et ma petite esclave blonde ?

Le prélat frappa sur un timbre, un de ses chambriers entra ; le saint homme lui dit quelques mots en latin en lui montrant de l’œil le sol dallé de compartiments de mosaïque. Le chambrier sortit ; alors l’ermite laboureur dit à l’évêque aussi en latin :

— Ce que tu veux faire est une dérision sacrilège !

— Ermite, tout n’est-il point permis à l’Église envers ces brutes franques ?

— La fourberie n’est jamais permise…


Cautin haussa les épaules, et s’adressant au comte en langue germanique, car le prélat parlait l’idiome frank comme un Barbare :

— Es tu chrétien et catholique ? As-tu reçu le baptême ?

— L’évêque Macaire, il y a vingt ans, m’a dit de me mettre tout nu dans la grande auge de pierre de sa basilique, et puis il m’a jeté de l’eau sur la tête en marmottant des mots latins.

— Enfin, tu es catholique, puisque tu as communié au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, trois personnes en une seule, qui est Dieu, puisqu’il est seul, et que pourtant il est trois. En raison de quoi tu dois me respecter et m’obéir comme à ton père en Christ !

— Patron, tu veux m’embrouiller par tes paroles. Écoute à ton tour : notre grand roi Clovis, à la tête de ses braves leudes, a conquis et asservi la Gaule. Mon père, Gonthram Neroweg, était l’un de ces guerriers, et…

— Ton grand roi ?… S’il a conquis la Gaule, n’est-ce pas aux évêques qu’il la doit, cette conquête ? N’ont-ils pas facilité sa victoire en ordonnant aux peuples de se soumettre ? Ton grand roi Clovis ! il n’eût jamais été qu’un chef de brigands, s’il n’eût embrassé la foi catholique ! Qu’est-ce qu’a fait saint Rémi lorsqu’il l’a oint du saint chrême dans la basilique de Reims et l’a baptisé fils soumis de la sainte Église ? Il l’a fait agenouiller, ton grand roi Clovis, lui disant : Courbe la tête, fier Sicambre ! Brûle ce que tu as adoré… Adore ce que tu as brûlé ! … Ce qui signifiait : tu as pillé… tu as violé… tu as saccagé… tu as massacré… mais surtout, là est le péché, tu as pillé les saints lieux ; donc, à cette heure, humilie-toi ! courbe la tête devant le clergé… obéis-lui, enrichis l’Église, et les évêques te feront reconnaître souverain de la Gaule ; Clovis a suivi ce conseil ; il a donné d’immenses richesses à l’Église ; aussi est-il allé tout droit jouir des délices et des parfums du paradis.

— Patron, tu ne me laisses jamais parler…

— Va, je t’écoute.

— Le grand roi Clovis a conquis la Gaule…

— Voilà qui est nouveau. Ensuite ?

— Quand vivait Théodorik, celui des fils du grand roi Clovis qui a eu l’Auvergne parmi ses royaumes, il m’a donné ici de grands domaines, terres, gens, bétail et maisons, et m’a envoyé pour le représenter dans cette contrée.

— Oui, il t’a fait en ce pays ce que vous appelez graff, et nous autres comte. Tu présides avec moi, chef évêque de la cité, les curiales de la ville de Clermont (J), beau président, sur ma parole ! tu arrives à demi ivre les jours de tribunal, et tu ronfles comme un sourd lorsque nous avons à juger des causes…

— Que veux-tu que je fasse, moi ! je n’entends pas un mot de votre langue latine ; je m’endors, et, quand je m’éveille, je juge comme tu me dis…

— C’est ce que tu peux faire de mieux ; mais, encore une fois, où veux-tu en venir avec tes divagations ? Tu as eu la sacrilège audace de me menacer de violences, moi, ton évêque, ton père en Christ ! si je ne t’absolvais de tes crimes. Je t’ai à mon tour menacé d’un châtiment céleste… à quoi tu me réponds en me parlant de Clovis et de ta charge de comte. Qu’a de commun ceci avec la menace que je t’ai faite au nom du Seigneur et qui s’accomplira peut-être plus tôt que tu ne le crois ; entends-tu, comte Neroweg ?

— Je veux dire d’abord que le grand roi Clovis a commis un bien plus grand nombre de crimes que moi, et qu’il jouit du paradis.

— Il en jouit, certes ; mais à quel prix ? Ignores-tu que saint Remi qui l’a baptisé a été si richement doué par ce pieux roi, qu’il a pu acheter un domaine en Champagne au prix de cinq mille livres pesant d’argent ? Si tu ignores ceci, moi je te l’apprends.

— Je voulais dire ensuite que si tu es évêque, moi je suis comte ici, en pays conquis par mon épée. Oui, je suis comte ici, au nom du roi que je représente, et comme ton comte, je peux te forcer de m’absoudre ; apprends ceci à ton tour.

— Ah ! tu blasphèmes de nouveau, — et l’évêque frappa du pied sous la table, — ah ! tu oses encore braver le courroux du Seigneur ! toi… souillé de crimes exécrables !

— Qu’est-ce que j’ai donc fait ? J’ai tué… mon frère Ursio !

— Vraiment ? et le meurtre de ta concubine Isanie ? et le meurtre de ta quatrième femme Wisigarde que tu avais épousée, de même que tu as épousé ta cinquième femme Godègisèle… bien que ta première et ta seconde épouse soient encore vivantes ? dis, comte, sont-ce là des peccadilles ?

— Ne m’as-tu pas absous de ces choses-là ? Par l’aigle terrible, mon glorieux aïeul ! il m’en a coûté les cinq cents meilleurs arpents de ma forêt, trente-huit sous d’or, vingt esclaves, et cette superbe pelisse de fourrures de martre du Nord, dans laquelle tu te prélassais cet hiver, et que le grand Clovis avait donnée à mon père !

— De ces premiers crimes, tu es absous… c’est vrai ; aussi tu serais blanc comme l’agneau pascal sans ton abominable fratricide.

— Je n’ai pas tué Ursio par haine, moi ; je l’ai tué pour avoir sa part d’héritage.

— Et pourquoi aurais-tu tué ton frère, bestial ? Pour le manger ?

— Je te dis, moi, que le grand Clovis a tué aussi tous ses parents pour avoir leur héritage, et qu’il jouit du paradis… J’y veux aller aussi, moi qui ai moins tué que lui, et si tu ne me promets pas sur l’heure le paradis sans me faire payer davantage, je te fais tirer à quatre chevaux ou hacher par mes leudes !

— Et moi je te dis que si tu n’expies pas ton fratricide par un don à mon église, tu iras en enfer, toi, qui, comme Caïn, as tué ton frère.

— Oui, oui, patron, tu dis toujours cela pour mes cent arpents de prairie, mes vingt sous d’or et ma petite esclave blonde.

— Je dis cela pour le salut de ton âme, malheureux ! Je dis cela pour t’épargner les tortures de l’enfer dont la seule pensée me fait frissonner pour toi.

— Tu parles toujours de l’enfer… Où est-il ?

— Où il est ?

Et l’évêque Cautin frappa encore du pied sur le sol.

— Tu demandes où il est, l’enfer ?

— Il n’y en a pas…

— Il n’y a pas d’enfer ! Seigneur, Seigneur ! ayez pitié de ce barbare. Ouvrez-lui les yeux par un miracle… Comte, sens-tu cette odeur de soufre ?

— Je sens… une odeur très-puante.

— Vois-tu cette fumée qui sort à travers ces dalles ?

— D’où vient cette fumée ? — s’écria Neroweg effrayé, en se levant de table et se reculant de l’endroit du sol d’où sortait une vapeur noire et épaisse ; — évêque, quelle est cette magie ?

— Seigneur, mon Dieu ! vous avez entendu la voix de votre serviteur indigne, — dit Cautin en joignant les mains et se mettant à genoux, — vous voulez vous manifester aux yeux de ce barbare… Tu demandes où est l’enfer ? Regarde à tes pieds ; vois ce gouffre, vois cette mer de flammes prête à t’engloutir…

Et l’une des dalles de la mosaïque s’enfonçant sous le sol au moyen d’un contrepoids, laissa béante une large ouverture d’où s’échappèrent de grands tourbillons de feu répandant une forte odeur de soufre.

— La terre s’entr’ouvre, — s’écria le Frank livide de terreur, — du feu ! du feu ! sous mes pieds.

— C’est le feu éternel, — dit l’évêque en se redressant menaçant, tandis que le comte tombait à genoux cachant sa figure entre ses mains, — ah ! tu demandes où est l’enfer, impie, blasphémateur !

— Patron, mon bon patron, aie pitié de moi !

— Entends-tu ces cris souterrains ? Ce sont les démons ; ils viennent te chercher. Entends-tu comme ils crient : Neroweg, Neroweg ! le fratricide ! Viens à nous ! Caïn, tu es à nous !

— Ces cris sont affreux… Mon bon père en Christ, prie le Seigneur de me pardonner !

— Ah ! te voilà à genoux, pâle, éperdu, les mains jointes, les yeux fermés par l’épouvante… Demanderas-tu encore où est l’enfer ?

— Non, non, évêque, saint évêque Cautin ; absous-moi de la mort de mon frère, tu auras ma prairie, mes vingt sous d’or…

— Et l’esclave ?

— Et ma petite esclave blonde.

— J’ai là une charte de donation préparée… Tu vas faire venir un de tes leudes comme témoin. Mon témoin à moi sera cet ermite, afin que la donation soit en règle et selon l’usage.

— Oui, oui, mais aie pitié de moi… Si ces démons allaient m’emporter… Comme ils m’appellent ! Renvoie-les ! renvoie-les donc, mon bon patron, qu’ils ne m’entraînent pas en enfer, moi ton fils en Christ !

— Ils t’emporteraient si tu manquais à ta promesse.

— Je la tiendrai… Oh ! je la tiendrai…

— Puisque tu ne doutes plus de la puissance du Seigneur, — reprit l’évêque en frappant de nouveau du pied sur le plancher, — relève-toi, comte, ouvre les yeux, le gouffre de l’enfer est refermé (la dalle en remontant avait repris sa place). Ermite, apporte ce parchemin et ce qu’il faut pour écrire. Tu seras mon témoin.

— Je ne serai pas témoin de cette fourberie sacrilège, — répondit en latin l’ermite laboureur. — Je t’exposerais à la fureur de ce barbare en lui dévoilant cette pillerie, il te tuerait, et je ne veux pas voir ton sang couler… mais, prends garde, prends garde… tu domines par la ruse et la terreur les seigneurs stupides et féroces ; moi je domine, par l’amour que je leur porte, les opprimés et ceux qui souffrent. Prends garde ; ceux là sont nombreux.

— Voudrais-tu exciter une rebellion contre moi ? Serais-tu capable d’abuser du grand empire que tu possèdes sur le populaire ? toi que j’ai accueilli ici comme un hôte bien venu ? sans savoir pourtant si ton évêque t’avait permis de sortir de son diocèse (K).

— Demain, avant de continuer ma route, je te dirai ce que j’attends de toi…

Cautin, à qui l’ermite laboureur imposait, frappa sur un timbre pendant que le comte, toujours agenouillé, tremblant de tous ses membres, essuyait la sueur glacée qui coulait de son front. À l’appel de l’évêque, le chambrier parut ; le saint homme lui dit tout bas en latin :

— L’enfer a été très-satisfaisant… Qu’on éteigne le feu !

Et il ajouta tout haut :

— Commande à l’un des leudes du comte de venir ici… Tu l’accompagneras.

Le chambrier sorti, l’évêque s’adressant au Frank toujours agenouillé :

— Tu as cru, et tu te repens… Relève-toi ! Mais prends garde de manquer à ta parole…

— Mon bon patron, je ne me relèverai pas que tu ne m’aies promis une chose…

— Quoi donc ?

— J’ai peur de retourner cette nuit à mon burg ; les démons viendraient peut-être me prendre sur la route… Je suis épouvanté… garde-moi cette nuit à ta villa.

— Tu seras mon hôte jusqu’à demain ; mais ta petite esclave, tu devais me l’envoyer dès ton arrivée… chez toi ?

— Tu la veux cette nuit ?… la petite esclave ?

— Je l’ai promise à mon évêchesse, autrefois ma femme selon la chair, aujourd’hui ma sœur en Dieu. Elle a besoin d’une toute jeune fille pour son service ; je lui ai promis celle-ci… et plus tôt elle l’aura, plus tôt elle sera contente.

— Ainsi, patron, — dit le comte en se grattant l’oreille,— tu la veux absolument ce soir, la petite esclave ?

— Oserais-tu maintenant te dédire ?… Te crois-tu déjà si loin de l’enfer ?

— Non, oh ! non, patron… ne te fâche pas ; un de mes leudes va monter à cheval ; il ira chercher la petite esclave et la ramènera ici en croupe…

La charte de donation, validée selon l’usage par l’inscription du témoignage du chambrier de l’évêque et du leude, portait que Neroweg, comte du roi d’Auvergne en la ville de Clermont, donnait en rémission de ses péchés à l’église, représentée par Cautin, évêque de cette ville, cent arpents de prairie, vingt sous d’or, et une esclave filandière, âgée de quinze ans, nommée Odille. Après quoi l’évêque, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, donna au comte frank l’absolution de son fratricide et trois grands coups à boire pour le réconforter.

— Sigefrid, — dit le comte au leude en étouffant un dernier soupir de regret, — sois bon compagnon ; va au burg ; tu prendras en croupe la petite Odille la filandière, et tu la rapporteras ici.




Les Vagres sont arrivés non loin de la villa épiscopale.

— Ronan, les portes sont solides, les fenêtres élevées, les murailles épaisses… Comment entrer chez l’évêque ? — dit le Veneur. — Tu nous a promis de nous conduire au cœur de la maison… moi, j’irai droit au cœur de l’évêchesse.

— Frères, voyez-vous à quelques pas, au pied de la montagne, ce petit bâtiment entouré de colonnes ?

— Nous le voyons… la nuit est claire.

— Ce bâtiment était autrefois une salle de bains d’eaux thermales, dont la source chaude venait de ces montagnes… De la villa où nous allons, on se rendait à ces thermes par un long souterrain. L’évêque a fait détourner la source, et le bâtiment il l’a changé en une chapelle consacrée au grand Saint-Loup… Or, mes bons Vagres, par le souterrain nous entrerons au cœur de la villa épiscopale sans trouer de murailles, sans briser portes ou fenêtres… Si j’ai promis, ai-je tenu ?

— Comme toujours, Ronan… tu as promis, tu as tenu.

On entre dans les anciens thermes changés en chapelle ; il y fait noir, très-noir… Une voix sort de l’ombre :

— C’est toi, Ronan ?

— Moi et les miens… Marche, Simon, bon serviteur de la villa épiscopale… marche, Simon, nous te suivons…

— Il faut attendre.

— Pourquoi ?

— Le comte Neroweg est encore chez l’évêque avec ses leudes.

— Tant mieux… un renard et un sanglier, la chasse sera belle !

— Le comte a dans la villa vingt-cinq leudes bien armés.

— Nous sommes trente… c’est quinze Vagres de trop pour une telle attaque… Marche, Simon, nous te suivons.

— Le passage n’est pas encore libre.

— Pas libre ? ce passage souterrain qui conduit d’ici dans la salle du festin ?…

— L’évêque a fait préparer ce soir un miracle pour effrayer le comte Frank et lui faire peur de l’enfer. Deux clercs ont apporté, sous la salle du festin, des bottes de paille, des fagots et du soufre… Ils doivent ensuite y mettre le feu en poussant des cris endiablés et souterrains… Après quoi, une des dalles de la mosaïque s’abaissera sous le sol, par un contrepoids, comme autrefois elle s’abaissait lorsqu’on voulait passer par le souterrain qui conduit à ces thermes.

— Et le Frank stupide, croyant voir béante une des bouches de l’enfer, fera au saint homme une donation jusqu’ici refusée ?

— Tu as deviné, Ronan ; il faut donc attendre que le miracle soit joué ; le comte parti, la villa silencieuse, toi et les tiens, vous vous y introduirez.

— À moi l’évêchesse !

— À nous le coffre fort, les vases d’or et d’argent ! à nous les sacs gonflés de monnaie… et largesse, largesse au pauvre monde qui n’a pas un denier !

— À nous le cellier, les outres pleines, les sacs de blé… à nous les jambons, les viandes fumées ! Largesse, largesse au pauvre monde qui a faim !…

— À nous le vestiaire, les belles étoffes, les chauds vêtements, et largesse, largesse au pauvre monde qui a froid…

— Et puis à feu et à sac la villa épiscopale !

— Liberté aux esclaves !

— Nous emmenons de pauvres filles qui nous suivront gaiement ! — Et vive le mariage en Vagrerie, — dit Ronan, puis il chanta ainsi :

« Mon père était Bagaude, moi, je suis Vagre et né sous la verte feuillée, comme un oiseau de mai…

» Où est ma mère ?

» Je n’en sais rien…

» Un Vagre n’a pas de femme : le poignard d’une main, la torche de l’autre, il va de burg en villa épiscopale enlever femmes ou concubines à leur comte ou à leur évêque, et emmène ces charmantes au fond des bois…

» Elles pleurent d’abord et rient ensuite… Le joyeux Vagre est amoureux, et dans ses bras robustes ces belles chéries oublient bientôt le cacochyme évêque ou le duc hébêté !… »

— Vive le mariage en Vagrerie !

— Tu es en belle humeur, Ronan…

— Nous allons mettre à sac la maison d’un évêque, vieux Simon !

— Tu seras pendu, brûlé, écartelé…

— Ni plus ni moins qu’Aman et Aëlian, nos prophètes, Bagaudes en leur temps comme nous Vagres en le nôtre… Mais le pauvre monde dit : Bon Aëlian ! bon Aman !… puisse-t-il dire un jour : Bon Ronan !… je mourrai content, vieux Simon…

— Toujours vivre au fond des bois…

— La verdure est si gaie !

— Au fond des cavernes…

— Il y fait chaud l’hiver, frais l’été.

— Toujours l’oreille au guet, toujours par monts et par vallées… toujours errer sans feu ni lieu…

— Mais vivre toujours libres, vieux Simon… libres ! libres ! au lieu de vivre esclaves sous le fouet d’un maître frank ou d’un évêque ! Viens avec nous, Simon…

— Je suis trop vieux !

— Ne hais-tu pas ton seigneur, le saint homme Cautin ?

— Autrefois j’étais jeune, riche, heureux ; les Franks ont envahi la Touraine, mon pays natal ; ils ont égorgé ma femme après l’avoir violée ; ils ont brisé sur les murailles la tête de ma petite fille ; ils ont pillé ma maison ; ils m’ont vendu comme esclave, et de maître en maître, je suis tombé entre les mains de Cautin… J’ai donc sujet d’exécrer les Franks ; mais j’exècre, s’il se peut, davantage encore les évêques gaulois, qui nous tiennent, nous Gaulois, en esclavage !

— Qui va là ? — s’écria Ronan, en voyant au dehors, et dans l’ombre, une forme humaine rampant à deux genoux, et s’approchant ainsi de la porte de la chapelle. — Qui va là ?

— Moi, Félibien, esclave ecclésiastique de notre saint évêque.

— Pauvre homme, pourquoi marcher ainsi à genoux ?

— C’est un vœu… Je viens ainsi de ma hutte à genoux… sur les cailloux du chemin pour prier Loup, le grand Saint-Loup, à qui est dédiée cette chapelle. Je viens ainsi de nuit afin d’être de retour dès l’aube à l’heure du labeur, car ma hutte est loin d’ici…

— Frère, pourquoi t’infliger ce supplice à toi-même ? N’est-ce pas assez déjà de te lever avec le soleil, et le soir de te coucher sur ta paille, brisé de fatigue ?

— Je viens à genoux prier Saint-Loup, le grand Saint-Loup, de demander au Seigneur de longs et fortunés jours pour notre saint évêque Cautin, de qui je suis esclave laboureur.

— Ton maître ! un saint ?… ce fainéant qui t’écrase de travail, comme le meunier sous sa meule écrase le blé nourricier pour en tirer la farine… Quoi ! demander de longs jours pour ton maître, c’est demander d’allonger la lanière du fouet des surveillants qui te rouent de coups si tu bronches.

— Bénis soient leurs coups ! Plus on souffre ici-bas, plus l’on est heureux dans le paradis…

— Mais le blé que tu sèmes, ton évêque le mange ; le vin que tu foules, il le boit ; les habits que tu tisses, il s’en revêt… te voici hâve, affamé, presque nu sous tes haillons !…

— Je voudrais manger les excréments des porcs, boire leur urine, me vêtir d’épines, qui déchireraient ma peau jusqu’aux veines, mon bonheur en serait plus grand dans le paradis…

— Dis-moi, pauvre frère… le Seigneur a créé le froment, le raisin, le miel, les fruits, le lait, la douce toison des brebis… est-ce pour que sa créature se nourrisse d’ordures et se vêtisse d’épines ? réponds, mon pauvre frère ?…

— Tu n’es qu’un impie !

— Écoute-moi sans colère… Voyons : pendant que du fond de ta misère, de ta fange et de ton ignorance, tu aspires au paradis de là-haut ! est-ce que ton évêque ne se fait pas, lui, en ce monde un paradis ? est-ce que seul il ne jouit pas des biens du créateur ? Tu le sais, les greniers de ton maître regorgent de pur froment ; ses étables sont pleines de troupeaux gras ; ses viviers, de poissons ; son cellier, de vins vieux ; ses volières, d’oiseaux délicats ; il chasse en forêt la succulente venaison ; il chasse en plaine le fin gibier… après quoi il godaille, ripaille, dit sa messe et courtise ta femme, ta fille ou ta sœur…

— Mensonge !… mon seigneur et évêque ne peut faillir…

— Pauvre frère !… cela ne te révolte pas, de voir les Franks maîtres implacables de cette belle Auvergne, qu’ils nous ont larronnée ? de cette riche Auvergne, où tes pères, aujourd’hui esclaves et dépouillés de leurs biens, vivaient jadis heureux et libres, cultivant les champs paternels ?

— Mon évêque m’a commandé d’obéir aux Franks et à leurs rois comme à lui-même… Puisque leurs rois sont fils soumis de l’Église, le mal qu’ils nous font, l’esclavage qu’ils nous imposent, sont des épreuves que le Seigneur Dieu nous envoie, et il faut les bénir à cœur joie ces épreuves ; plus elles nous sont cruelles, plus elles nous sont méritoires pour notre salut…

— Mais, pauvre frère, ces épreuves d’asservissement, de faim, de froid, de labeur écrasant, de misère affreuse, que, pour ton salut, te prêche ton évêque, à son profit, est-ce qu’il les subit, lui, ces dures peines ? ne vit-il pas, comme nos conquérants, dans la fainéantise, la mollesse et l’abondance ?

— Arrière… tu veux me tenter, Satan ! laisse-moi prier… Je fermerai les yeux, je boucherai mes oreilles. Saint évêque Loup ! grand Saint-Loup ! protégez-moi contre ce païen, qui outrage notre bon évêque Cautin !

— Pauvre créature ! méchamment hébêtée, avilie, dégradée par les prêtres… c’est une tendre pitié que tu m’inspires ! — dit Ronan. — Et voilà pourtant ce que les évêques ont fait de ce fier peuple gaulois ! lui, jadis l’orgueil du monde, il se courbe aujourd’hui, lâche et tremblant, devant une poignée de barbares !…

— Tu dis vrai, Ronan ; presque tous les esclaves sont, comme ce malheureux, tombés dans un lâche hébêtement… le mal gagne de jour en jour… Ah ! c’en est fait de la vieille Gaule… les Franks lui voleront jusqu’à son nom…

— S’il en est ainsi, moi, Ronan ! par la torche de l’incendie ! par l’épée du massacre, par l’ivresse de l’orgie ! je le jure ! je le jure ! tant qu’il restera une femme, une tonne, un château, nous, Gaulois déshérités de tout… jusqu’à notre nom ! nous danserons à travers les flammes, nous boirons sur des ruines, nous ferons l’amour sur la cendre des palais et des églises !…

Et Ronan se mit à chanter le refrain des Vagres :

« Les Franks nous appellent Hommes errants, Loups, Têtes de loups… Vivons en loups, vivons en joie… l’été, sous la verte feuillée ; l’hiver, dans les chaudes cavernes… »

— Allons, Simon, le miracle de l’évêque doit être joué.

— Oui… d’ailleurs je marcherai seul à distance de vous dans le souterrain… Si je vois de loin de la clarté, je viendrai vous avertir.

— Mais cet esclave, qui est là marmottant à genoux ses patenôtres au grand Saint-Loup ?

— La foudre tomberait à ses pieds qu’il ne bougerait point… il s’en ira comme il est venu… sur ses deux genoux.

— Allons, vieux Simon, plaignons ce pauvre homme, et surtout pendons l’évêque… Marche, Simon.

— Suis-moi, Ronan.

Et les Vagres, conduits par l’esclave ecclésiastique, disparurent dans le souterrain qui, de ces anciens thermes, aboutissait à la villa épiscopale, tous chantant à demi-voix :

« Le joyeux Vagre n’a pas de femme : le poignard d’une main, la torche de l’autre, il va de burg en maison épiscopale enlever les femmes des comtes et des évêques, et emmène ces charmantes au fond des bois… »




Que faisaient donc le prélat et le comte, pendant que les Vagres s’introduisaient dans le souterrain de la villa épiscopale ?… Ce qu’ils faisaient ?… ils buvaient coup sur coup ; le leude du comte était retourné au burg chercher l’esclave… En l’attendant, l’évêque Cautin, chafriolant de posséder enfin la jolie fille qu’il convoitait depuis longtemps, s’était remis à table. Neroweg, toujours tremblant et presque ivre de vin et de frayeur, croyant l’enfer sous ses pieds, aurait voulu quitter la salle du festin ; il n’osait, se croyant protégé par la sainte présence de l’évêque contre les attaques du diable. En vain l’homme de Dieu engageait son hôte à vider encore une coupe, le comte repoussait la coupe de sa main, roulant autour de lui ses petits yeux d’oiseau de proie effaré.

L’ermite laboureur, comme d’habitude, rêvait ou observait en silence…

— Qu’as-tu donc ? — dit l’évêque au comte, — tu es triste, tu ne bois plus… Tout à l’heure fratricide, tu es maintenant, de par mon absolution, blanc comme neige… déride-toi donc ; ta conscience n’est-elle pas nette ? réponds donc… M’aurais-tu caché quelque autre crime ?… le moment serait mal choisi… tu l’as vu, l’enfer n’est pas loin…

— Tais-toi, patron… tais-toi… je me sens si faible, que je ne porterais pas un chevreuil sur mes épaules, moi qui porterais un sanglier… N’abandonne pas ton fils en Christ ! toi, qui peux conjurer les démons, je ne te quitterai pas d’ici au jour…

— Tu me quitteras pourtant tout à l’heure, lorsque la petite esclave sera venue ; il faudra que je la conduise au gynécée de Fulvie, autrefois ma femme selon la chair, aujourd’hui ma sœur en Dieu.

— Aussi vrai qu’un de mes aïeux s’appelait l’Aigle terrible en Germanie, je ne te quitterai pas plus que ton ombre…

— Un des aïeux de ce Neroweg se nommait l’Aigle terrible en Germanie… la rencontre est étrange, — pensait l’ermite… — Ainsi nos deux races ennemies, Franke et Gauloise, se sont rencontrées, se rencontrent… se rencontreront peut-être encore à travers les âges…

— Bon patron, — dit Neroweg, — d’ici au jour, je ne te quitterai pas plus que ton ombre.

— Comte, prends garde… ta terreur me prouve que ton âme n’est pas tranquille… avoue-le, tu ne m’as pas tout dit ?

— Si, si, je t’ai tout dit.

— Dieu le veuille, pour le salut de ton âme… Mais déride-toi donc… tiens, parlons un peu de chasse… comme toi, je suis fin veneur ; cette conversation t’égayera… Et à propos de chasse, un reproche.

— À moi ?

— À toi ou à tes esclaves forestiers… L’autre jour ils sont venus lancer trois cerfs au milieu des bois de l’Église… tu sais, dans

Les Mystères du peuple tome 4.-02.jpg

l’enceinte touchant à ce bout de ta forêt, séparé du restant de tes domaines par la rivière ?

— Si mes esclaves forestiers ont lancé des cerfs chez toi, tes esclaves en lanceront une autre fois chez moi : nos bois ne sont séparés que par une route.

— C’est dommage… notre limite à tous deux devrait être la rivière.

— Il me faudrait pour cela t’abandonner les cinq cents arpents de bois qui sont en delà de la rivière.

— Est-ce que tu y tiens beaucoup à ce bout de forêt ? elle est bien chétive en cet endroit-là…

— Chétive ! il y a des chênes de vingt coudées, et c’est la partie la plus giboyeuse de mes biens…

— Tu vantes ton domaine, c’est ton droit ; mais, dans ton intérêt même, tu serais mieux et plus sûrement limité, si tu l’étais par la rivière, et si tu te débarrassais de ces mauvais cinq cents arpents qui touchent à mes terres…

— Pourquoi me parles-tu de mes bois ? je n’ai plus d’absolution à te demander… entends-tu, évêque ?

— Non… tu as tué une de tes femmes, une de tes concubines, et ton frère Ursio… tu as expié ces crimes en douant l’Église : tu es absous… Cependant… et cela me revient seulement maintenant à l’esprit, cependant nous n’avons pas songé à une chose…

— À laquelle, patron ?

— Ta quatrième femme Wisigarde a péri par tes mains de mort violente ; elle n’a pas reçu en mourant l’assistance d’un prêtre… son âme est en peine, il se pourrait qu’elle vînt te tourmenter la nuit sous figure de fantôme effrayant, jusqu’à ce que tu aies tiré de peine cette pauvre âme…

— Comment la tirer de peine ?

— Par des prières que dirait un prêtre du Seigneur.

— Je ne suis pas prêtre, moi !

— Mais je le suis, moi !

— Alors, patron, dis-les, ces prières, pour cette âme en peine.

— Soit… Durant vingt ans, il sera dit à l’autel des prières pour l’âme de Wisigarde, à condition que tu m’abandonneras ce bout de forêt, séparé de ton domaine par la rivière…

— Encore donner à ton Église… donner toujours… toujours donner !…

— Libre à toi de préférer être tourmenté la nuit par des fantômes livides et sanglants…

Le Frank regarda l’évêque d’un œil défiant et irrité ; puis il reprit avec un courroux concentré :

— Gaulois rapace, tu veux donc me prendre pièce à pièce la part de conquêtes que nos rois nous ont donnée, à mon père et à moi, en bénéfice héréditaire ? Doter encore ton Église ! je doterais plutôt le diable !…

— Dote-le donc… le voici ! ! — dit une grosse voix qui semblait sortir des entrailles de la terre.

Au son de cette voix, l’ermite se leva surpris, l’évêque se renversa sur le dossier de son siège, se signa brusquement ; puis, réfléchissant, il dit en latin :

— C’est mon chambrier ; il était resté là-dessous… le tour est gai… il vient à point…

Le comte, lui, frappé de terreur, se croyant poursuivi par le démon en personne, avait poussé un grand cri, s’enfuyant éperdu de la salle du festin, et manquant de renverser le leude, qui en ce moment entrait, poussant devant lui une jeune fille, en disant :

— Voici la petite esclave, Odille, la filandière.

L’évêque en rut oublia tout pour courir vers la pauvrette ; mais au moment où il s’élançait pour la saisir, une main vigoureuse, sortant par l’ouverture de la dalle abaissée, arrêta le prélat par un pan de sa robe en lui criant : 


— Luxurieux point ne seras, saint homme de Dieu ! !

Lorsque l’évêque se retourna inquiet de voir qui lui parlait ainsi, il vit avec effroi Ronan à la tête de ses compagnons, qui, comme lui, sortirent par l’issue du souterrain, en poussant des cris enragés… Tous, par plaisante humeur, les joyeux garçons, s’étaient noirci la figure avec les débris charbonnés des fagots destinés à produire les flammes de l’enfer et à jouer le miracle.

À la vue de ces hommes noirs, sortant de dessous terre, et hurlant comme des damnés, le leude, qui avait amené la petite esclave, crut aussi qu’ils venaient de l’enfer, et se précipita sur les traces de Neroweg en criant :

— Les démons ! les démons !…

Le comte, de plus en plus épouvanté, courut à l’écurie, s’élança sur son cheval, et à toute bride s’éloigna de la villa épiscopale ; ses leudes l’imitèrent, sautèrent sur leurs montures, abandonnant leurs armes dans la salle du festin, et tous prirent la fuite en tumulte, répétant avec épouvante :

— Les démons ! les démons !…




La villa épiscopale a été envahie par les Vagres depuis deux heures.

Qui dit donc une messe de nuit dans la chapelle de l’évêque ? les cierges sont allumés sur l’autel, ni plus ni moins que pour la fête de Pâques ; ils éclairent de leur vive lumière les premiers arceaux : le reste de la chapelle est noyé d’ombre, jusqu’à la porte voûtée, à travers laquelle on aperçoit çà et là une lueur rouge, comme celle d’un brasier qui s’éteint… Quel brasier ? celui que formaient les débris embrasés de la villa épiscopale.

La villa a donc été incendiée par les Vagres ? Certes ; auraient-ils sans cela emporté des torches de paille ?

Au milieu du chœur sont entassées pêle-mêle les richesses de l’évêque : vases d’or et d’argent, saints calices et coupes à boire, boîtes à Évangiles et plats à manger, patènes et bassins à rafraîchir le vin ; gros sacs de peau éventrés, d’où ruissellent les sous d’or et d’argent ; riches étoffes pourpres et bleues, n’attendant plus que la façon ; fourrures chaudes et rares, noires comme le corbeau, blanches comme la colombe ; et pour trophées, aux quatre coins de ce splendide monceau de butin, les haches, les boucliers et les piques des leudes fuyards par peur du diable : or, argent, acier, vives couleurs, tout brille, fourmille et scintille de ces joyeux miroitements, particuliers aux gros monceaux de précieux butin, si plaisants à l’œil d’un Vagre…

Ils sont donc là, les Vagres ? ils sont donc dans la sainte chapelle de la villa épiscopale ?

Oui, les voici réunis dans ce lieu sacré dont ils ont fait leur magasin…

Et que font-ils là ?

Ma foi ! ils font ce que font les Vagres après avoir bu, ravagé, pillé : les uns ronflent et cuvent leur ivresse sur les marches de l’autel, les autres, se balançant sur leurs jambes avinées, se délectent en regardant amoureusement leur gros tas de butin, ces richesses, qu’ils vont semer sur leur route, et qui feront tant d’heureux ; car les Vagres de Ronan surtout sont fidèles à ces commandements… saints commandements en Vagrerie :

« Prenons aux riches, donnons aux pauvres… Vagre qui garde un sou pour le lendemain n’est plus un Vagre, un Loup, une Tête de loup, un Homme errant… Toujours il partage son butin de la veille entre les pauvres gens pour avoir à piller de nouveau évêques renégats ! Franks pillards et oppresseurs de la vieille Gaule ! »

Et ces autres Vagres, appuyés debout aux fûts des colonnes, ou assis sur les marches de l’autel, à côté des ronfleurs, leurs regards sont aussi fermes que leurs jambes, n’ont-ils donc point aussi goûté, ceux-là, aux vins vieux de la villa épiscopale ?

Ceux-là ils en ont bu deux fois, dix fois plus que les autres (et Ronan est de ce nombre) ; mais ce sont des Vagres aguerris, rudes compères, qui vous vident une outre d’un trait, et marchent sans broncher sur une poutre à travers l’incendie qu’ils ont allumé dans le burg d’un Frank ou dans la villa d’un évêque… Et ces hommes, à tête rasée, hâves, vêtus de haillons, ces femmes ? non moins misérables, mais dont quelques-unes sont jolies, très-jolies ; les uns et les unes ont l’air aussi gai, aussi aviné que les Vagres, que sont-ils, ces hommes et ces femmes ?

Ce sont des esclaves de l’Église, joyeux d’avoir leur jour de justice et de vengeance… Mais d’autres esclaves en grand nombre ont fui dans les champs, craignant de voir le feu du ciel tomber sur les Vagres, assez sacrilèges pour mettre à sac et à feu la maison de leur seigneur évêque.

Que fait donc Ronan, se prélassant au banc épiscopal, où il est assis, revêtu des habits sacerdotaux et coiffé du bonnet de fourrure, que le comte Neroweg a laissé dans la salle du festin en fuyant éperdu ? Quatre Vagres assistent Ronan… étranges clercs ! plaisants diacres ! Parmi eux se trouve Dent-de-Loup, ce géant, dont un cercle de tonne ne mesurerait pas la ceinture.

— Frères, sommes-nous tous ici ?

— Ronan, il ne manque que le Veneur ; au plus fort de l’incendie, il a couru à la porte de l’évêchesse… et l’un des nôtres l’a vu ensuite traverser les flammes, courant vers le jardin, emportant dans ses bras cette belle femme évanouie.

— Sans doute il la fait revenir à elle… Or, pendant qu’on ranime l’évêchesse, si nous jugions l’évêque ?…

— Bien dit, Ronan.

— Le saint homme a souvent jugé du haut du tribunal de la curie, comme évêque et chef de la cité de Clermont, jugeons-le à son tour.

— Oui, oui, jugeons l’évêque ! jugeons l’évêque !…

Et les esclaves de l’abbaye criaient plus fort que les Vagres :

— Jugeons l’évêque !

— Qu’on l’amène !

Deux Vagres allèrent quérir le saint homme de Dieu, jusqu’alors retenu dans un couloir voisin. Il fut introduit garrotté, pâle et courroucé, devant le tribunal de Ronan et de ses clercs en Vagrerie.

— Seigneur évêque, — lui dit Ronan, — votre charité, votre piété, votre clarissime pudicité (afin d’employer les titres honorifiques que vous vous accordez entre vous, saints hommes), votre clarissime pudicité voudra-t-elle nous dire comment tu t’appelles ?

— Incendiaire ! pillard ! sacrilège !… voilà tes noms à toi… Je te damne et t’excommunie, ainsi que ta bande, dans ce monde et dans l’autre, où vous subirez pour vos forfaits les peines éternelles !

— Ta clarissime charité répond à ma question par des injures… Or, puisque ta clarissime humilité refuse de dire ton nom, ton nom, le voici : Tu t’appelles Cautin…

— Puisse mon nom te brûler la langue !

— Pauvres esclaves de l’abbaye, — ajouta Ronan en s’adressant à eux, — quels reproches faites-vous à votre évêque ?

— Il nous écrase de travaux de l’aube au soir, et souvent la nuit.

— Pour nourriture, il nous donne une poignée de fèves.

— Il nous laisse sous ces haillons, et dans nos huttes de boue effondrées la cabane des porcs nous fait envie.

— Nos moindres fautes sont punies du fouet.

— Nous autres, jeunes femmes du gynécée de l’évêchesse, il abuse de nous par la menace… Quelle résistance peut faire l’esclave ? elle se soumet en frissonnant… et pleure…

— J’ai dit ce que j’ai dit, — ajouta le vieux Simon, l’introducteur des Vagres dans la villa. — Qu’un Frank nous asservisse et nous accable de misères… conquérant, il use de sa force ; mais que des évêques, Gaulois comme nous, se joignent à ce Frank pour nous asservir et partager avec lui nos dépouilles… je l’ai dit et je le dis, c’est le crime des prêtres de l’Église catholique, apostolique et romaine, comme ils s’appellent… Joug pour joug, j’aurais préféré celui de la Rome des empereurs ; c’était une franche guerre : soldat contre soldat, épée contre épée ; mais j’ai horreur et dégoût du joug de la Rome des papes, cette Église qui nous opprime par la fourberie, par l’hébêtement, et qui, reniant la patrie, la liberté, nos gloires passées, abrutit et châtre notre virile race gauloise… Ah ! nos anciens prêtres, nos druides vénérés, ne s’alliaient pas ainsi lâchement aux Romains conquérants de la Gaule… Non, non, le glaive d’une main, une branche de gui de l’autre, donnant les premiers le signal de la sainte guerre contre l’étranger, ils soulevaient les populations en armes avec ces deux seuls mots : Patrie et liberté ! ! Alors surgissaient du grand flot populaire : le chef des cent vallées ! Sacrovir ! Vindex ! Marik ! Civilis ! et Rome tremblait au Capitole… Mais où sont-ils nos druides vénérés ? Où ils sont ?… Allez au fond des forêts, vous trouverez leurs os calcinés par le feu sous les ruines de leurs temples renversés par les prêtres catholiques. Où ils sont, nos druides ? demandez-le aux bourreaux des cités gouvernées par les évêques… Hélas ! avec les druides, est morte l’indépendance de la Gaule !… les évêques et les Franks lui larronneront jusqu’à son nom !… Je vous l’ai dit, je vous l’ai dit… Oh ! ne me menace pas du poing, toi, mon seigneur, toi, mon évêque… Ce langage t’étonne dans la bouche d’un pauvre vieux esclave ; mais cet esclave, autrefois libre, autrefois riche, autrefois heureux, avant d’être ta chose, comme tes bœufs et tes porcs, cet esclave avait acquis plus de science que tu n’en posséderas jamais, prélat fainéant, cupide et luxurieux ! ! Rassure-toi, je ne te ravirai pas ta vengeance ; je suis trop vieux pour courir la Vagrerie… toi, ou ton successeur, vous me trouverez sur les ruines de ta villa épiscopale, le vieux Simon sera pendu ; mais son dernier mot sera : Malédiction sur les Franks conquérants, malédiction sur les évêques catholiques… et vive la vieille Gaule !

— Évêque, — reprit Ronan, — ta clarissime véracité a-t-elle quelque chose à répondre aux accusations de tes esclaves et aux paroles du vieux Simon ?

— Ce sont eux, les scélérats maudits, les sacrilèges, qui auront à répondre au terrible jour du jugement… Après quoi, ils grinceront des dents pour l’éternité… ainsi que toi, vieux Simon, abominable païen !… Quoi ! tu oses glorifier dans ce saint lieu le nom abhorré des druides, ces prêtres de Mammon, qui sont au fin fond des enfers parmi les âmes que leur exécrable idolâtrie a perdues !

— Donc, évêque, ta clarissime pureté de conscience ne trouve rien autre chose à expectorer que des injures, toujours des injures ?

— Et fasse à l’instant le Seigneur que ces injures soient autant de lames ardentes qui vous percent le ventre, maudits !

— Soit ! que ta clarissime sainteté nous régale d’un miracle, dût-il nous percer le ventre, en attendant ce prodige… Voici ce dont je t’accuse, moi, Ronan : tu convoitais les biens d’un de tes prêtres, nommé Anastase, il a refusé de te les abandonner, tu l’as par ruse attiré chez toi, à Clermont, puis tu l’as fait saisir, garrotter et enfermer tout vivant dans un sépulcre avec un mort en putréfaction (L). Ta clarissime charité ose-elle nier ceci ?

— Plaisant concile que celui de ces scélérats pour m’interroger, moi, évêque !

— Tu ne nies pas ? Poursuivons, ta clarissime pauvreté dans sa rage d’augmenter ses richesses en larronnant autrui, a imaginé ce soir, sous prétexte de miracle, un vrai tour de bandit : tu as effrontément dépouillé le comte Neroweg en l’épouvantant au nom du diable… moyennant un fagot, deux bottes de paille, et un denier de soufre… Cedit miracle, peu coûteux, t’a beaucoup trop rapporté… Dépouiller un Frank, c’est justice en Vagrerie, nous n’en faisons point d’autres ; mais si les Vagres se gaudissent à piller nos conquérants, c’est pour convier le pauvre monde au régal de ces pilleries… Toi, tu voles le voleur pour t’enrichir… ceci, en Vagrerie, est un très-damnable péché… Autre iniquité : tu as absous ce comte fratricide pour obtenir la jouissance d’une jeune esclave, une enfant de quinze ans au plus, je l’ai vue ; or, en Vagrerie, cette luxure épiscopale est encore un très-damnable péché… je dois en avertir ta clarissime pudicité.

Puis, s’adressant aux Vagres, Ronan ajouta :

— Où est la petite esclave ?

— Ici près, dans un réduit ; elle avait grand’frayeur de nous et de l’incendie… nous l’avons doucement portée sur un matelas, elle est là, pleurante.

— Amenez-la.

La jeune esclave fut amenée.

Ronan disait vrai : lui donner quinze ans, à cette enfant, c’était peut-être la vieillir… Ses blonds cheveux, séparés en deux longues tresses épaisses, tombaient à ses pieds, nus comme ses bras et ses épaules : le leude brutal, en allant la quérir au burg, lui avait à peine donné le temps de se vêtir pour l’emporter sur son cheval. Aussi, en présence des Vagres, quelle frayeur suppliante se lisait dans les grands yeux bleus de la pauvre petite créature, encore toute tremblante… Sa course nocturne en croupe du guerrier frank, l’incendie de la villa épiscopale, l’aspect étrange des Vagres… que de sujets d’effroi pour elle ! Ses joues avaient dû autrefois être rondes et roses ; mais elles étaient devenues pâles et creuses : cette figure enfantine, empreinte de souffrance, faisait mal à voir… Ronan, malgré lui, ne la quittait pas des yeux, aussi lorsque cette jeune esclave entra dans la chapelle, lui, toujours joyeux, se sentit attristé, sa voix même s’émut lorsqu’il lui dit doucement :

— Ton nom, mon enfant ?

— On m’appelle Odille.

— Où es-tu née ?

— Loin d’ici… dans l’une des hautes vallées du Mont-d’Or.

— Quel âge as-tu ?

— Ma mère me disait ce printemps : Odille, voilà quatorze ans que tu fais la joie de ma vie.

— Comment es-tu devenue l’esclave du comte frank ?

— Mon père est mort jeune… j’habitais dans la montagne avec mon grand-père, mon frère et ma mère… Nous vivions du produit de notre troupeau et nous filions la laine ; nous n’avions jamais eu d’autre chagrin que la mort de mon père… Un jour, les Franks sont montés en armes dans la montagne ; ils ont pris notre troupeau, et nous ont dit : « Nous allons vous emmener au burg de notre comte pour repeupler ses domaines en esclaves et en bétail. » Mon frère a voulu nous défendre, les Franks l’ont tué… Ils nous ont liées, ma mère et moi, à la même corde ; ils nous ont poussées devant eux avec notre troupeau… Mon grand-père a demandé à genoux la grâce de nous suivre ; les Franks lui ont dit : « Tu es trop vieux pour gagner ton pain comme esclave. — Mais, seul, je mourrai de faim dans la montagne ? — Meurs ! » lui ont-ils dit, et ils nous ont fait marcher devant eux… Mon grand-père nous suivait de loin en pleurant ; les Franks l’ont assommé à coups de pierres… Ils ont pris d’autres esclaves, emmené d’autres troupeaux, tué d’autres gens dans la montagne quand ils refusaient de les suivre. Ils ont ensuite parcouru la plaine ; ils y ont encore enlevé du monde et des bestiaux. Nous étions cinquante peut-être, tant hommes que femmes et jeunes filles ; les petits enfants… les Franks les massacraient comme n’étant bons à rien. La première nuit, nous avons couché dans un bois ; les Franks ont fait violence aux femmes malgré leurs prières… J’ai entendu les sanglots de ma mère… le soir, on m’avait séparée d’elle… A moi, on ne m’a rien fait : le chef de ces guerriers me gardait, a-t-il dit, pour le comte. Le lendemain, nous nous sommes remis en marche, moi, toujours séparée de ma mère ; on a encore tué des gens qui ne voulaient pas suivre… on a encore pris des esclaves et des troupeaux… et puis on s’est remis en route pour le burg. Avant d’y arriver, on a passé une seconde nuit dans les bois. Le chef, qui me réservait pour le comte, me faisait coucher à côté de son cheval… Au point du jour, nous avons continué notre route ; j’ai des yeux cherché ma mère… le Frank m’a dit : « Elle est morte ; deux guerriers, en se la disputant cette nuit, l’ont tuée. » Moi, j’ai voulu rester là pour y mourir ; mais le chef m’a emportée sur son cheval, et nous sommes arrivés sur le domaine du comte…

— Entends-tu, évêque ? — dit Ronan, — entends-tu, Gaulois ? ce sont les Franks, tes alliés, qui, dans cette province et dans les autres, massacrent les vieillards et les enfants comme bouches inutiles et enlèvent ainsi hommes et femmes de notre race, pour repeupler les terres de la Gaule que leurs rois ont distribuées à leurs guerriers en nous dépouillant… Ce sont tes alliés, tes amis, tes fils en Christ et en Dieu, qui font cela… et tu ordonnes, sous peine de l’enfer, au pauvre peuple d’obéir à ces pillards, à ces ravisseurs, à ces meurtriers, qui violentent et tuent les mères sous les yeux de leurs filles. Entends-tu cela, évêque gaulois ?

— Les Franks respectent les biens de l’Église et les oints du Seigneur, — s’écria l’évêque Cautin, — ces biens, ces oints sacrés, sur lesquels vous osez, maudits ! porter vos mains impies.

— Continue, — dit Ronan à la petite esclave, — continue, pauvre enfant !

— Nous sommes arrivés au burg ; le comte m’a fait conduire dans dans sa chambre ; il s’est jeté sur moi, j’ai voulu lui résister, il m’a donné des coups de poings sur la figure, j’étais toute en sang (M) ; la douleur et l’effroi m’ont fait perdre connaissance, le seigneur comte a abusé de moi ; depuis, j’ai été enfermée avec les autres esclaves dans l’appartement de sa femme Godigisèle, bien douce femme pour un si méchant homme ; cette nuit, un des leudes est venu me prendre, m’a emportée sur son cheval ; il m’a conduite ici, me disant que je serais l’esclave du seigneur évêque.

— Cela t’effraye, pauvre enfant, d’être esclave du seigneur évêque ?

— Ma mère et mes parents ont été tués ; je suis esclave, je suis avilie… tout m’est égal… J’ai essayé de m’étrangler avec mes cheveux, mais j’ai eu peur… et pourtant je voudrais mourir.

— Elle a quinze ans… évêque… et tu l’entends ?

— Bénis le Seigneur, chère fille, bénis-le ; plus tu souffriras ici-bas, plus tu te féliciteras là-haut ! C’est moi, ton père en Dieu, qui t’en donne l’assurance.

— Bien dit, évêque. Donc, je te mettrai sur l’heure à même de pouvoir te singulièrement féliciter là-haut, — reprit Ronan ; puis s’adressant à l’esclave dont il ne pouvait détacher ses yeux attendris : — Assieds-toi là, sur les marches de l’autel, petite Odille… Tu n’as ici que des amis ; ne désespère pas encore.

L’enfant contempla le Vagre d’un air grandement surpris ; il lui parlait d’une voix douce ; elle alla s’asseoir sur les marches de l’autel, et ne regarda plus que Ronan, n’écouta plus que les paroles de Ronan.

— Eh ! le Veneur ! le Veneur ! — cria l’un de ces gais compagnons debout près d’une petite porte de la chapelle donnant sur les jardins de la villa, — où vas-tu donc ainsi sous la feuillée, ta belle évêchesse au bras ? ne viendra-t-elle pas voir son honnête mari… ce renard pris au piège avant d’être pendu ?

— Mes bons seigneurs les Vagres, — dit la voix de l’évêchesse dont on distinguait à peine la forme svelte et blanche dans le pénombre de l’arceau de la porte, — longtemps j’ai maudit, longtemps j’ai haï celui-là qui fut mon mari… Je ne le hais plus, je ne le maudis plus ; le bonheur rend indulgente… Faites-lui grâce comme je lui pardonne. Lui-même l’a dit : je n’étais plus sa femme… nos liens charnels ont été brisés… Il me gardait près de lui pour jouir de mes biens… Qu’il en jouisse… J’aurai du moins mon jour d’amour et de liberté… Viens, mon beau Vagre… et vive l’amour en Vagrerie !

— Scélérate impudique ! j’avais épousé une Olla… une Oliba… une Messaline !

Mais Cautin criait, menaçait en vain ; l’évêchesse continuait avec son Vagre sa promenade sous la feuillée des grands arbres de la villa, tandis que Ronan disait au saint homme :

— Tu vas être jugé par ceux que tu as jugés. Pauvres esclaves de l’Église, que ferons-nous de ce méchant et luxurieux papelard qui enterre les vivants avec les morts ?

— Qu’il soit pendu !

— Oui, oui ! qu’il soit pendu !

— Il ne mourra qu’une fois ; et notre vie à nous était un long supplice.

— Sa vie à lui une longue jouissance !

— Qu’il soit pendu !

— Que penses-tu de l’idée de ces bonnes gens ? À moi, Ronan, elle me paraît sensée…

— Et moi, mes frères, je vous dirai, au nom de Jésus de Nazareth, l’ami des affligés : pardon pour le coupable si sa repentance est sincère.

Qui parlait ainsi ? L’ermite laboureur, jusqu’alors caché dans l’ombre d’un des arceaux de la chapelle ; soudain il parut aux yeux des Vagres et des esclaves courroucés contre l’évêque.

— L’ermite laboureur ! — s’écrièrent les esclaves avec un touchant respect, — l’ami des pauvres !

— Le consolateur de ceux qui pleurent !

— Que de fois, dans les champs, il a pris la houe d’un de nos compagnons, épuisé de fatigue, achevant ainsi la tâche du captif, pour lui épargner les coups de fouet du gardien !

— Un jour, pendant que je paissais les brebis de l’évêque, deux s’étaient égarées. L’ermite laboureur a tant cherché, tant cherché, qu’il me les a ramenées ; sans lui, j’étais roué de coups au retour.

— Et nos petits enfants, si chétifs, si tristes, hélas ! à cet âge où l’on rit souvent, ils ont toujours un sourire pour l’ermite laboureur.

— Oh ! dès qu’ils l’aperçoivent, ils courent se pendre à sa robe !

— Aussi malheureux que nous, il aime à faire aux enfants de petits présents… doux présents des pauvres gens, dit-il, et il leur donne quelques fruits des bois… un rayon de miel sauvage… un oiseau tombé de son nid…

— Aimez-vous… aimez-vous en frères, pauvres déshérités, nous dit-il sans cesse ; — l’amour rend le travail moins rude.

— Espérez ! — nous dit-il encore ; — espérez ! le règne des oppresseurs passera en ce monde, et pour eux sur cette terre, viendra l’heure d’un châtiment terrible… alors les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers.

— Jésus, l’ami des affligés, l’a dit : les fers des esclaves seront brisés… Espoir ! pauvres opprimés ! Espoir !

— Unissez-vous… aimez-vous… soutenez-vous… fils d’un même Dieu, enfants d’une même patrie !… Désunis, vous ne pourrez rien ; unis, vous pourrez tout… Le jour de la délivrance n’est peut-être pas éloigné… Amour, union, patience ! attendez l’heure de l’affranchissement comme l’attendaient nos pères.

— Oui, voilà ce que chaque jour l’ermite nous dit…

— Et de mes paroles, frères, il faut vous souvenir en ce moment, — reprit le moine laboureur. — Jésus l’a dit : malheur aux âmes endurcies ! miséricorde à qui se repent ! Votre évêque peut se repentir du mal qu’il a fait.

— Moine insolent ! tu oses m’accuser !

— Ce n’est pas moi qui t’accuse… c’est ta vie passée… expie-la par le repentir, tu obtiendras miséricorde…

— Je me repens d’une chose, infâme renégat ! c’est de ne pouvoir t’assommer sur l’heure…

— Ermite, notre ami, tu entends ce saint homme… tu vois sa repentance… qu’en faisons-nous, mes Vagres ?

— À mort ! celui qui enterre des vivants avec des cadavres ! à mort !

— Mes frères, vous m’aimez…

— Nous t’aimons, brave ermite, autant que nous abhorrons l’évêque Cautin…

— Accordez-moi sa vie…

— Non, non…

— Tu l’as dit, ermite : malheur aux âmes endurcies…

— Vois comme il se repent… à mort… à mort !

Et, furieux, ils se précipitèrent sur le prélat qui, dans son épouvante, appela le moine à son aide ; mais celui-ci, avant cet appel, avait couvert l’évêque de son corps en s’écriant :

— Tuez-moi donc aussi, moi qui vous aime du plus profond de mon cœur et vous console de mon mieux, pauvres esclaves, tuez-moi donc aussi, moi qui ai pour vous plus de pitié que de blâme ! Vagres errants au fond des bois ! car la juste haine de l’oppression franque, les terribles iniquités du temps vous ont poussés à la révolte… et si vous prenez aux riches, c’est du moins pour donner aux pauvres… Non, non, vous ne tuerez pas cet homme, vous n’êtes pas des bourreaux ! vous m’accorderez sa vie !

— L’évêque nous a trop fait souffrir. Œil pour œil, dent pour dent.

— Une lâche vengeance effacera-t-elle vos souffrances passées ? Quoi ! vous, dont les aïeux étonnaient le monde par leur bravoure généreuse… vous allez massacrer de sang-froid un homme sans défense ? Seriez-vous devenus lâches ? vous, fils des vaillants Gaulois des temps passés ?

Vagres et esclaves restèrent silencieux, et ne menacèrent plus l’évêque.

— Ermite, tu es l’ami des pauvres gens. Nous t’accordons la vie de cet homme… mais il faut qu’il nous suive en Vagrerie.

— Bien dit, Ronan ! et dans nos repos, il nous fera la cuisine ; il est gourmand comme un évêque, foi de Dent-de-Loup ! nous dînerons en prélats.

— Évêque, choisis ! cuisinier ou pendu ?

— Sacrilèges ! avoir pillé, incendié ma villa épiscopale, et me forcer d’être leur cuisinier ! abomination de la désolation !… Moine, tu les entends, hélas ! hélas !… et tu n’as pour eux ni malédiction ni anathème… Est-ce ainsi que tu me défends ?… Ne m’as-tu sauvé la vie que pour jouir de mon abjection !

— Tais-toi ! Jésus de Nazareth, dont la vie avait été aussi pure que la tienne a été coupable ; Jésus, dans le prétoire romain, au milieu des soldats qui l’accablaient de railleries, de sanglants outrages, disait seulement : Pardonnez-leur, mon Dieu ; ils ne savent ce qu’ils font

— Mais ils savent ce qu’ils font, ces impies, en me prenant pour cuisinier… Et tu oses me conseiller de pardonner cette énormité sacrilège…

— Songe à ta vie passée… au lieu de te plaindre, tu remercieras le ciel…

— Allons, mes Vagres, — dit Ronan, — allons, voici l’aube ; emportons notre butin dans les chariots de l’évêque, et en route ! Quel beau jour pour les bonnes gens du voisinage ! Mais, avant notre départ, deux mots à cette enfant.

Et s’avançant vers la petite esclave, qui, assise sur les marches de l’autel, avait écouté tout ceci fort étonnée, presque sans quitter Ronan des yeux, celui-ci lui dit avec bonté :

— Pauvre enfant, sans père ni mère, viens avec nous ; ne crains rien… la Vagrerie, c’est, vois-tu, le monde renversé : l’esclave et le pauvre sont sacrés pour nous ; notre haine est pour le riche conquérant… Cette vie d’aventures et de dangers te fait-elle peur ? l’ermite, notre ami, quoiqu’il ait le grand défaut d’empêcher les évêques Cautin d’être pendus, l’ermite, notre ami, te conduira chez une bonne âme dans quelque ville, seul endroit où l’on trouve aujourd’hui, en Gaule, un peu de sécurité, lorsque toutefois la ville n’est pas mise à feu, à sang et à sac par l’un de nos rois franks, dignes fils et petit-fils du glorieux Clovis, qui leur a laissé la Gaule en héritage, et qui sont autant qu’il l’était, curieux de se piller et de s’égorger entre frères et parents…

— Je te suivrai, Ronan… D’abord, tu m’as fait peur ; mais quand tu m’as parlé, ton regard est devenu doux comme ta voix ; je suis esclave et orpheline, — ajouta-t-elle en pleurant ; — que veux-tu que je fasse ? où veux-tu que j’aille, sinon avec le premier qui doucement me dit : Viens…

— Viens donc, et sèche tes larmes, petite Odille ; on ne pleure guère en Vagrerie… Tu monteras sur l’un des chariots de la villa, dans lequel nos compagnons transportent, tu le vois, le butin, sans compter celui qui est resté en dehors de la chapelle… Allons, prends mon bras, et marchons, pauvre enfant…

Et voyant l’ermite s’approcher :

— Adieu, notre ami ; tu as la vie d’un méchant évêque sur la conscience… que le Cautin te soit léger !

— Ronan, je t’accompagne.

— Tu viens avec nous courir la Vagrerie ?

— Oui.

— Toi, ermite ? toi, véritablement saint homme ? toi, avec nous, Hommes errants, Loups, Têtes de loups, diables de Vagres que nous sommes ?

— Jésus l’a dit : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin de médecins… »

— Tu veux nous guérir de notre manie de pendre les méchants évêques ?

— J’ai déjà commencé.

— Une fois n’est pas coutume.

— Nous verrons… vous avez encore d’autres plaies que je veux guérir, j’espère vous voir faire mieux que des ruines…

— Moine, dis-tu vrai ? — reprit Cautin à demi-voix. — Tu ne m’abandonneras pas ? tu me protégeras contre ces Philistins, contre ces Moabites ?

— C’est mon devoir de rendre ces gens meilleurs.

— Meilleurs ! ces scélérats ?

— J’y tâcherai…

— Meilleurs !… ces sacrilèges, qui ont pillé ma villa, mes belles coupes, mes beaux vases, mon or et mon argent… Hélas ! hélas ! j’en mourrai de désespoir, aussi vrai que ces tigres ne deviendront jamais des agneaux…

— L’Écriture n’a-t-elle pas dit : « L’épée homicide sera changée en serpe pour émonder la vigne en fleurs ; la terre pacifique et féconde produira ses fruits pour tous les hommes ; le lion dormira près du chevreau ; le loup, près de la brebis ; et un petit enfant les conduira tous. » Ne blasphème pas ! le Créateur a fait la créature à son image ; il l’a faite bonne pour qu’elle soit heureuse : aveugles, misérables ou ignorants sont les méchants… Guérissons leur ignorance, leur misère et leur aveuglement… Bons ils deviendront, heureux ils rendront eux et les autres.

— Bons ? les hommes ! — s’écria l’évêque avec emportement, — et les femmes sans doute aussi sont bonnes ! celle qui fut la mienne entre autres ? vois-la plutôt là-bas, cette monstrueuse impudique, avec sa jupe orange et ses bas rouges brodés d’argent… la vois-tu au bras de ce grand bandit à cheveux noirs ? L’infâme ! la scélérate !

— Tais-toi ! Jésus n’avait que des paroles de miséricorde pour Madeleine la courtisane et pour la femme adultère, oserais-tu jeter la première pierre à cette femme qui fut la tienne ?… Allons, viens… Tes genoux tremblent… tu me fais pitié… appuie-toi sur mon bras… tu vas défaillir…

— Hélas ! où vont-ils me conduire, ces Vagres damnés ?

— Peu t’importe ! amende-toi… repens-toi !…

— Mon Dieu ! mon Dieu ! et pas d’espoir d’être délivré en route ! elles sont si désertes maintenant… personne ne voyage de peur des Vagres, ou de ces bandes de Franks qui vont guerroyer les uns contre les autres, piller les villes, enlever des esclaves ! Ah ! nous vivons dans de terribles temps.

— Et ces temps ! qui nous les a faits ? sinon vous tous ? nouveaux princes des prêtres ! Ah ! nos pères ont vu pendant des siècles la Gaule paisible et florissante ; mais elle était libre alors ! — reprit amèrement l’ermite. — La conquête, inique et sanglante, appelée par vous, évêques gaulois, légitime ces déplorables représailles.

— Nos pères étaient de malheureux idolâtres ! et à cette heure ils grincent des dents pour l’éternité ! — s’écria Cautin, — tandis que nous avons la vraie foi… aussi le Seigneur Dieu réserve-t-il d’épouvantables châtiments pour les misérables qui osent insulter ses prêtres, ravir les biens de son Église… Tiens, moine, vois, vois si ce n’est pas un spectacle à fendre le cœur !

Ce spectacle, qui fendait le cœur du saint homme, réjouissait fort le cœur des Vagres… Le jour était venu : quatre grands chariots de la villa, attelés chacun de deux paires de bœufs, s’éloignaient lentement des ruines fumantes de la maison épiscopale, chargés de butin de toutes sortes : vases d’or et d’argent, rideaux et tentures, matelas de plume et sacs de blé, outres pleines et lingeries, jambons, venaison, poissons fumés, fruits confits, victuailles de toutes sortes, lourdes pièces d’étoffe de lin, filées par les esclaves filandières, coussins moelleux, chaudes couvertures, souliers, manteaux, chaudrons de fer, bassins de cuivre, pots d’étain, si chers à l’œil des ménagères ; il y avait de tout dans ces chariots : les Vagres suivaient, chantant comme des merles au lever de ce gai soleil de juin… À l’avant de l’un des chariots, assise sur un coussin, la petite Odille, que l’évêchesse, tendrement appitoyée, avait soigneusement revêtue d’une de ses belles robes, il faut le dire, un peu trop longue pour l’enfant ; la petite Odille, non plus craintive, mais très-étonnée, ouvrait bien grands ses jolis yeux bleus, et, pour la première fois depuis longtemps, respirait en liberté ce frais et bon air du matin, qui lui rappelait celui de ses montagnes, d’où elle avait été enlevée, pauvre enfant, pour être jetée jusqu’à ce jour dans le burg du comte ; Ronan, de temps à autre, s’approche du char :

— Prends courage, Odille, tu t’habitueras avec nous ; tu le verras, les Vagres ne sont pas si loups que les mauvaises gens le disent.

Sur l’autre char, l’évêchesse, pimpante sous ses colliers d’or et ses plus beaux atours, que son amoureux Vagre a sauvés de l’incendie, tantôt lisse sa noire chevelure, en jetant un coup d’œil sur un petit miroir de poche ; tantôt attife son écharpe, tantôt gazouille, folle comme une linotte sortant de cage. De ce jour d’amour et de liberté tant rêvé, elle jouit enfin, après avoir, dix ans et plus, vécu presque prisonnière ; elle semble émerveillée de ce voyage matinal à travers ces belles montagnes de l’Auvergne, ombragées de sapins immenses, et d’où bondissent des cascades bouillonnantes ; elle parle, rit, chante, et chante encore, lorgnant du coin de son œil noir, l’amoureux Vagre, lorsque, leste, et triomphant, il passe près du chariot. Soudain, regardant au loin, elle paraît émue de pitié, avise une amphore entourée de jonc, placée près d’elle par la prévoyance du Veneur, la prend, et se tournant vers l’arrière du char, où se trouvaient entassées plusieurs femmes et filles esclaves, voulant de bon cœur, comme leur belle maîtresse, courir un peu la Vagrerie, elle dit à l’une d’elles :

— Porte cette bouteille de vin épicé à mon frère l’évêque ; le pauvre homme aime à boire ce qu’il appelle son coup du réveil ; mais ne lui dis pas que ce vin vient de ma part, il le refuserait peut-être.

La jeune fille répond à l’évêchesse par un signe d’intelligence, saute à bas du char, et se met en quête de Cautin. La plupart des esclaves ecclésiastiques, lors de l’incendie et du pillage de la villa, ont fui dans les champs, craignant le feu du ciel s’ils se joignaient aux Vagres ; mais les autres, moins timorés, accompagnent résolument la troupe de ces joyeux compères… Il faut les voir alertes, dispos comme s’ils s’éveillaient après une paisible nuit passée sous la feuillée, le jarret nerveux, malgré l’orgie nocturne, aller, venir, sautiller, babiller, donner çà et là des baisers aux femmes ou aux outres pleines, mordre à belles dents un morceau de venaison épiscopale ou un gâteau de fleur de froment.

— Qu’il fait bon en Vagrerie !

Derrière le dernier chariot, surveillé par Dent-de-Loup et quelques compagnons fermant la marche, Cautin, évêque et cuisinier en Vagrerie, habitué à se prélasser sur sa mule de voyage, ou à courir la forêt sur son vigoureux cheval de chasse, Cautin trouve la route raboteuse, poudreuse et montueuse ; il sue, il souffle, il tousse, il gémit, et maugréant, traîne sa lourde panse.

— Seigneur évêque, — lui dit la jeune fille, porteuse de l’amphore envoyée par l’évêchesse, — voici de bon vin épicé ; buvez, cela vous donnera des forces pour la route.

— Donne, donne, ma fille ! — s’écria Cautin en tendant ses mains avides, — Dieu te saura gré de ton attachement pour ton malheureux père en Christ, obligé de boire à la dérobée le vin de son propre cellier…

Et s’abouchant à l’amphore, il la pompa d’un trait ; puis, la jetant vide à ses pieds, il s’écria, regardant la jeune fille d’un œil courroucé :

— Tu veux donc courir aussi la Vagrerie, diablesse ?

— Oui, seigneur évêque : j’ai vingt ans, et voici le premier jour de ma vie où je peux dire : Je m’appartiens… je peux aller, venir, courir, sauter, chanter, danser à mon gré…

— Tu t’appartiens, effrontée ! c’est à moi que tu appartiens ; mais, Dieu merci, tu seras reprise, soit par l’Église, soit par quelque chef frank… et tu tomberas, je l’espère, en pire esclavage !

— J’aurai du moins connu la liberté…

Et la jeune fille de s’élancer, sautant et chantant, à la poursuite d’un papillon voletant sur la route.

La troupe des Vagres arriva près de quelques huttes d’esclaves, dépendantes des terres de l’Église, situées au bord de la route : de petits enfants hâves, chétifs, et complètement nus, faute de vêtements, se traînaient dans la poudre du chemin ; leurs pères travaillaient aux champs depuis l’aube ; les mères, aussi maigres, aussi hâves que leurs enfants, à peine couvertes de quelques lambeaux de toile, étaient au seuil de ces tanières, filant leur quenouille au profit de l’évêque, accroupies sur une paille infecte ; leurs longs cheveux hérissés, emmêlés, tombant sur leur front et sur leurs épaules osseuses ; leurs yeux caves, leurs joues creuses et tannées, leurs haillons sordides, leur donnaient un aspect à la fois si repoussant, si douloureux, que l’ermite laboureur, les montrant de loin à l’évêque, lui dit :

— À voir ces infortunées, croirait-on que ce sont là des créatures de Dieu ?

— Résignation, misère et douleur ici-bas, récompenses éternelles là-haut… sinon, peines effrayantes et éternelles, — s’écrie Cautin, — c’est la loi de l’Église, c’est la loi de Dieu !

— Tais-toi, blasphémateur, tu parles comme ces médecins imposteurs qui disent l’homme né pour la fièvre, la peste, les ulcères, et non pour la santé !

Les femmes et les enfants esclaves, à la vue de la troupe nombreuse et bien armée, avaient eu peur et s’étaient d’abord réfugiés au fond de leurs huttes, mais Ronan s’avançant cria :

— Pauvres femmes ! pauvres enfants ! ne craignez rien… nous sommes de bons Vagres !

La Vagrerie faisait trembler les Franks et les évêques, mais souvent les pauvres gens la bénissaient ; aussi femmes et enfants, d’abord réfugiés, craintifs au fond des tanières, en sortirent, et l’une des esclaves dit à Ronan :

— Est-ce votre chemin que vous cherchez ? nous vous servirons de guides.

— Craignez-vous les leudes des seigneurs ? — dit une autre. — Il n’en est point passé par ici depuis longtemps ; vous pouvez marcher tranquilles.

— Femmes, — reprit Ronan, — vos enfants sont nus ; vous et vos maris, travaillant de l’aube au soir, vous êtes à peine couverts de haillons, vous couchez sur une paille pire que celle des porcheries, vous vivez de fèves pourries et d’eau saumâtre.

— Hélas ! c’est la vérité… bien misérable est notre vie.

— Et moi, Ronan le Vagre, je vous dis : voilà du linge, des étoffes, des vêtements, des couvertures, des matelas, des sacs de blé, des outres pleines, des provisions de toute sorte. Donnez, mes Vagres… donne, petite Odille, à ces bonnes gens… donne, belle évêchesse en Vagrerie… donnez à ces pauvres femmes, à ces enfants… donnez encore, donnez toujours !

— Prenez… prenez, mes sœurs, — disait l’évêchesse les yeux pleins de douces larmes en aidant les Vagres à distribuer ce butin pris dans sa maison et qu’elle ne regrettait pas. — Prenez, mes sœurs ! Esclave comme vous, plus que vous peut-être, j’ai, sous ces rideaux, rêvé d’amour et de liberté ; libre et amoureuse, je suis aujourd’hui ! prenez mes sœurs… prenez encore…

— Tenez… prenez, chères femmes, et que vos petits enfants ne vous soient jamais ravis ! — disait Odille aidant aussi à distribuer le butin. Et elle essuyait ses yeux en disant : — Comme il est bon, Ronan le Vagre, comme il est bon au pauvre monde !

— Soyez bénis… soyez bénis, — s’écriaient ces pauvres créatures pleurant de joie ; — vaut mieux rencontrer un Vagre qu’un comte ou qu’un évêque.

Et c’était plaisir de voir avec quelle ardeur ces hardis compagnons, perchés sur les chariots, distribuaient ainsi ce qu’ils avaient pris au méchant et cupide évêque ; c’était plaisir de voir les figures toujours tristes, toujours mornes, de ces femmes infortunées, s’épanouir si surprises, si heureuses à la vue de cette aubaine inattendue. Elles regardaient ébahies, ravies, cet amoncellement d’objets de toutes sortes jusqu’alors presque inconnus à leur sauvage misère. Les enfants, plus impatients, s’attelaient gaiement deux, trois, quatre à un matelas pour le transporter dans une des masures, ou bien enlaçant leurs petits bras amaigris, s’opiniâtraient à soulever un gros rouleau d’étoffe de lin ; mais voilà que soudain une voix courroucée, menaçante, véritable trouble-fête, épouvante et glace ces pauvres gens.

— Malheur à vous ! damnation sur vous ! si vous osez toucher d’une main sacrilège aux biens de l’Église… tremblez… tremblez ! c’est péché mortel… vous, vos maris, vos enfants, vous serez plongés dans les flammes de l’enfer durant l’éternité…

C’était l’évêque Cautin accourant tout gâter malgré les remontrances de l’ermite laboureur.

— Oh ! nous ne toucherons à rien de ce que l’on nous donne, notre évêque, — répondaient les femmes et les enfants contrits et frissonnant de tous leurs membres, — nous ne toucherons point, hélas ! à ces biens de l’Église.

— Mes Vagres, — dit Ronan, — pendez-moi l’évêque… nous trouverons ailleurs un cuisinier…

Déjà l’on s’emparait du saint homme, alors plus pâle, plus tremblant que les plus pâles et les plus tremblantes des pauvres femmes naguère si joyeuses, lorsque le moine s’interposa et de nouveau délivra Cautin.

— L’ermite ! — s’écrièrent les esclaves, — l’ermite laboureur…

— Béni sois-tu, l’ami des affligés…

— Béni sois-tu, notre ami à nous autres petits enfants qui t’aimons tant, car tu nous aimes…

Et toutes ces mains enfantines s’attachèrent à la robe de l’ermite, qui disait de sa voix douce et pénétrante :

— Chères femmes, chers petits enfants, prenez ce qu’on vous donne, prenez sans crainte… Jésus l’a dit : « Malheur au riche, s’il ne partage son pain avec qui a faim, son manteau avec qui a froid. » Votre évêque voulait vous éprouver : ces biens, il vous les donne…

— Béni sois-tu, saint évêque ! — dirent les femmes en levant leurs mains reconnaissantes vers Cautin, — béni sois-tu, bon père, pour tes généreux dons !

— Je ne donne rien ! — s’écria Cautin ; — on me contraint, on me larronne, et vous brûlerez éternellement en enfer, si vous écoutez cet ermite apostat !…

La plupart des femmes regardèrent, indécises, Ronan, l’évêque et l’ermite ; tour à tour elles approchaient et retiraient leurs mains de ces objets si précieux à leur misère ; deux ou trois vieilles s’éloignèrent cependant tout à fait de ces biens de l’Église, et se jetèrent à genoux en murmurant dans leur effroi :

— Saint évêque Cautin ! pardonne-nous d’avoir eu seulement la pensée d’un si grand péché…

— Ne craignez rien, mes sœurs, — reprit l’ermite, — votre évêque, encore une fois, vous éprouve. Ces biens superflus, il vous les donne en frère ; il sait que le Seigneur, aimant également ses créatures, ne veut pas que celles-ci soient nues et frissonnantes… celles-là, suant sous le poids inutile de vingt habits… celles-ci, affamées… celles-là, repues… Ne redoutez pour votre évêque ni la faim ni le froid… voyez, sa robe est neuve, son chaperon aussi, ses souliers aussi ; que lui faut-il davantage ?… À lui seul pourrait-il vêtir tous ces habits ? à lui seul vider toutes ces outres de vin ? à lui seul, manger toutes ces provisions ?… Non, non… prenez, mes sœurs, prenez, chers petits enfants… votre évêque partage avec vous…

— Ne l’écoutez pas ! — s’écria Cautin, — car moi je vous dis…

— Toi, tu ne dis rien ! — reprit Ronan en lui lançant un regard terrible — Si tu parles, je fais, malgré toi, ton salut en te martyrisant sur l’heure…

Plusieurs des femmes, persuadées par les paroles de l’ermite, et aussi par l’âpreté de leur misère, commencèrent à emporter diligemment dans leurs cabanes, à l’aide de leurs enfants, les biens de l’Église : les trois vieilles n’osèrent y toucher, restant agenouillées, se frappant la poitrine.

— Chères filles, persévérez dans votre sainte horreur du sacrilège ! — s’écria l’évêque, malgré les menaces de Ronan, — et vous irez en paradis entendre à perpétuité les Séraphins jouer du théorbe devant le Seigneur, en chantant ses louanges !

— Et moi, foi de Dent de-Loup, je me ferais damner, rien que pour échapper à ces simpiternels théorbes !

— Tais-toi, païen ! et vous, persévérez, mes filles ! — s’écria Cautin d’une voix plus éclatante encore. — Cet ermite, suppôt du diable, vous pousse à une pillerie sacrilège, qui vous mène droit aux enfers…

— Mes Vagres, — dit Ronan, — une corde, et que l’on accroche ce bavard haut et court, puisque décidément il veut être pendu…

L’ermite arrêta d’un geste la colère des Vagres, et dit :

— Évêque, reconnais-tu comme divines les paroles de Jésus de Nazareth ?

— Apostat ! Pharaon ! tu te dévoiles à cette heure ! tu avais endossé la peau d’agneau… tu n’es qu’un loup ravisseur comme les autres… Je te défends de prononcer le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ !

— Jésus de Nazareth a dit ceci, — reprit l’ermite : « — Si l’on vous prend votre manteau, courez après celui qui vous l’a pris, et donnez-lui encore votre tunique. » — Que voulait dire Jésus par ces paroles ? sinon que trop souvent le vol avait pour cause la misère, et que de cette misère il fallait avoir pitié ?… Abandonne donc volontairement ces biens superflus, toi qui as fait serment de pauvreté, de charité !

— Tais-toi, méchant ermite, qui oses contredire notre évêque. Nous ne pouvons toucher du doigt aux biens de l’Église, — s’écria une des trois vieilles ; — nous serions damnées…

— Oui, oui, — reprirent les deux autres. — Tais-toi, ermite.

— Pauvres créatures ! plongées à dessein dans l’ignorance et l’aveuglement, — leur dit Ronan. — Tenez-vous beaucoup à la vie de votre évêque ?

— Pour lui nous souffririons mille morts ! — répondirent les trois vieilles, — oui, mille morts !…

— Oh ! pieuses femmes ! — s’écria Cautin jubilant. — Quelle superbe part de paradis vous aurez… Aussi, en attendant le jour de la vie éternelle, je vous absous de tous vos péchés et vous bénis !

— Ô notre évêque, — reprirent les vieilles, se frappant la poitrine, — saint, trois fois saint parmi les saints !… grâces te soient rendues !…

— Écoutez-moi, pauvres brebis, qui prenez le boucher pour le pasteur, — leur dit Ronan. — Si à l’instant vous ne profitez pas de ces dons, nous pendons, à vos yeux, votre évêque à cet arbre.

— Voici une corde, — dit Dent-de-Loup.

Et il la passa au cou de Cautin.

— Chères filles, emportez tout ! prenez tout ! — s’écria le prélat en se débattant. — Je vous adjure, je vous ordonne, moi, votre père en Christ, d’emporter ce butin sur l’heure !

Une des vieilles obéit promptement ; les deux autres restèrent agenouillées en disant :

— Tu veux nous éprouver, grand évêque !

— Mais ces païens vont me pendre…

— Un saint homme comme toi ne craint pas le martyre.

— Non, mes filles, je ne le crains pas… mais je me sens encore indispensable au salut de mon troupeau… Emportez donc ce butin, vous dis-je, sinon je vous damne ! je vous excommunie, maudites vieilles ! vous répondrez de ma mort devant le Seigneur au jour du jugement !…

— Saint évêque, tu veux nous éprouver jusqu’à ta fin ; tu nous a dit : Toucher aux biens de l’Église, c’est péché mortel… Voudrais-tu nous commander un péché mortel ?

— Non, non, — reprit l’autre vieille en se frappant à grands coups la poitrine, — tu ne veux pas nous commander un péché mortel… c’est le martyre que tu veux…

— Et de là-haut tu nous béniras, Saint-Cautin, grand Saint-Cautin ! glorieux martyr !

— Évêque, tu entends ces pauvres vieilles ? tu as semé, tu récoltes… Allons, mes Vagres, haut la corde !

L’ermite s’interposait encore, afin de protéger le prélat, lorsque quelques Vagres, montés sur les chariots, et regardant au loin, s’écrièrent :

— Des leudes ! des guerriers franks !…

— Ils sont sept ou huit à cheval, et conduisent plusieurs hommes garrottés, des esclaves sans doute… Allons, mes Vagres, mort aux leudes ! liberté aux esclaves !…

— Mort aux leudes ! liberté aux esclaves !… — crièrent les Vagres en courant aux armes.

— Les Franks ! ils vont me reprendre et me reconduire au burg du comte, — s’écria la petite Odille toute tremblante. — Ronan, ayez pitié de moi !

— Les leudes, te prendre, pauvre enfant ! il n’en restera pas un seul pour t’emporter.

— Ronan, pas d’imprudence, — reprit l’ermite ; — ces cavaliers peuvent être les éclaireurs d’une troupe plus nombreuse. Détache éclaireurs contre éclaireurs, et garde ici le gros de ta troupe, retranché derrière les chariots.

— Moine, tu as raison… Tu as donc fait la guerre ?

— Un peu… de çà, de là, dans l’occasion, pour défendre les faibles contre les forts…

— Des guerriers franks ! — s’écria Cautin en joignant les mains d’un air triomphant, — des amis ! des alliés ! je suis sauvé… À moi, chers frères en Christ ! à moi, mes fils en Dieu !… délivrez-moi des mains des Philistins ! à moi, mes…

Ronan ayant soudain tiré la corde restée pendante au cou du saint homme, l’interrompit net en serrant le nœud coulant.

— Évêque, pas de cris inutiles, — dit l’ermite ; — et toi, Ronan, pas de violence, je t’en prie… ôte cette corde du cou de cet homme.

— Soit ; mais ce sera pour lui lier les mains, et s’il me rompt davantage les oreilles, je l’assomme…

— Les cavaliers franks s’arrêtent à la vue des chariots, — s’écria un Vagre ; — ils semblent se consulter.

— Notre conseil à nous ne sera point long. Ces Franks sont sept à cheval, que six Vagres me suivent, et, foi de Ronan, il y aura tout à l’heure en Gaule sept conquérants de moins !

— Nous voilà six… marche.

Parmi les six Vagres était le Veneur… L’évêchesse, le voyant examiner la monture de sa hache, sauta du chariot à terre, et, l’œil brillant, les narines gonflées, la joue en feu, retroussant la manche droite de sa robe de soie, elle mit ainsi à nu, jusqu’à l’épaule, son beau bras, aussi blanc que nerveux, et s’écria :

— Une épée ! une épée !…

— Qu’en feras-tu, belle évêchesse en Vagrerie ?

— Je me battrai près de mon Vagre ! je me battrai… comme nos mères des temps passés !

— Marchons, ma Vagredine ! Si tes beaux bras sont aussi forts pour la guerre que pour l’amour, malheur aux Franks !

Et l’évêchesse, prenant virilement une épée, comme une Gauloise des siècles passés, courut gaiement à l’ennemi au bras de son Vagre. En passant devant l’évêque elle lui dit :

— Pendant douze ans tu m’as fait maudire la vie… je vais peut-être mourir… je te pardonne…

— Tu me pardonnes, scélérate impudique ! lorsque c’est toi qui devrais, le front dans la poussière, me demander grâce pour tes énormités !

Cautin parlait encore que la Vagredine et le Vagre étaient déjà loin.

— Petite Odille, attends-moi ; ces Franks tués, je reviens, — dit Ronan à la jeune fille, qui, toute pâle, le retenant de ses deux mains, le regardait de ses grands yeux bleus pleins de larmes. — Ne tremble pas ainsi… pauvre enfant !

— Ronan, — murmura-t-elle en étreignant plus vivement encore le bras du Vagre, — je n’ai plus ni père ni mère ; tu m’as délivrée du comte et de l’évêque, tu as bon cœur, tu es plein de compassion pour le pauvre monde, tu me traites avec une douceur de frère ; cette nuit, je t’ai vu pour la première fois, et pourtant il me semble qu’il y a déjà longtemps, longtemps que je te connais…

Puis elle saisit les deux mains du Vagre, les baisa et ajouta tout bas, les lèvres palpitantes :

— Et ces Franks, s’ils te tuaient ?…

— S’ils me tuaient, petite Odille ?…

Se retournant alors vers l’ermite, qu’il désigna du regard à la jeune fille, il ajouta :

— Si les Franks me tuent, ce bon moine laboureur veillera sur toi.

— Je te le promets, mon enfant ; je te protégerai.

— Petite Odille, — reprit Ronan presque avec embarras, lui pourtant d’ordinaire aussi timide… qu’on l’est en Vagrerie, — un baiser sur ton front… ce sera le premier et le dernier peut-être…

L’enfant pleurait en silence ; elle tendit son front de quinze ans à Ronan ; il y posa ses lèvres, et, l’épée haute, partit en courant… À peine fut-il éloigné des chariots, que l’on entendit les cris des Vagres attaquant les leudes. Odille, à ces cris, se jeta, sanglotante, éperdue, dans les bras de l’ermite, cachant sa figure dans son sein, et s’écria :

— Ils vont le tuer… ils vont le tuer…

— Courage, Franks… courage, mes fils en Dieu ! — hurlait Cautin garrotté à la roue d’un chariot ; — exterminez ces Moabites… et surtout exterminez ma diablesse de femme, cette grande impudique à robe orange, à écharpe bleue et aux bas rouges brodés d’argent… je vous la signale… pas de merci pour cette Olliba ! coupez-la en morceaux si vous pouvez !

— Évêque, évêque… tes paroles sont inhumaines… Rappelle-toi donc toujours la miséricorde de Jésus envers Madeleine et la femme adultère, — dit l’ermite, tandis qu’Odille, la figure toujours cachée dans le sein de ce vrai disciple du jeune homme de Nazareth, murmurait :

— Ils vont tuer Ronan… ils vont le tuer…

— Me voici revenu… les Franks ne m’ont pas tué, petite Odille, et les gens qu’ils emmenaient sont délivrés.

Qui parlait ainsi ? c’était Ronan. Quoi ? déjà de retour ? oui, les Vagres font vite et bien. D’un bond, Odille fut dans les bras de son ami.

— J’en ai tué un… il allait tuer mon Vagre ! — s’écria l’évêchesse aussi revenant… Et, jetant là son épée sanglante, le regard étincelant, le sein demi-couvert par ses longues tresses noires, désordonnées comme ses vêtements par l’action du combat, elle dit au Veneur :

— Es-tu content ?

— Forts pour l’amour, forts pour la guerre, sont tes bras nus, ma Vagredine ! — répondit le joyeux garçon. — Maintenant, un coup à boire de ta belle main !

— Boire à ma barbe ce vin qui fut le mien ! courtiser devant moi cette femme effrontée qui fut la mienne ! — murmura l’évêque, — voilà qui est monstrueux ! voilà qui est le signe précurseur des calamités effroyables qui se répandront sur la terre…

Trois des Vagres avaient été blessés : l’ermite les pansait avec tant de dextérité, qu’on pouvait le croire médecin ; il se relevait pour aller de l’un à l’autre des blessés, lorsqu’il vit s’avancer vers lui les gens que les leudes emmenaient, et qui venaient d’être délivrés par les hommes de Ronan. Ces malheureux, un instant auparavant prisonniers, étaient couverts de haillons ; mais la joie de la délivrance brillait sur leurs traits. Conviés par leurs libérateurs à boire et à manger pour réparer leurs forces, ils venaient s’acquitter et s’acquittèrent au mieux de ce soin, grâce aux provisions de la villa épiscopale. Pendant qu’ils dégonflaient les outres et faisaient disparaître le pain et le jambon, le moine dit à l’un d’eux, homme encore robuste, malgré sa barbe et ses cheveux gris :

— Frères, qui êtes-vous ? d’où venez-vous ?

— Nous sommes colons et esclaves, autrefois propriétaires et laboureurs des terres nouvelles que le fils de Clovis a ajoutées en bénéfices (N) aux terres saliques ou terres militaires (O) que le comte frank Neroweg tenait déjà de son père par le droit de la conquête.

— Ainsi le comte vous a dépouillés de vos champs ?

— Plût au ciel ! bon ermite.

— Comment ?

— Le comte nous les a laissés, au contraire ; il y a même ajouté deux cents arpents, le maudit ! deux cents arpents appartenant à mon voisin Féréol, qui s’était enfui de peur des Franks.

— On double ton bien, frère et tu te plains ?

— Si je me plains !… Ignores-tu donc comment les choses se passent en Gaule ? Voici ce qu’autrefois m’a dit le comte : « — Mon glorieux roi m’a fait comte en ce pays, et m’a donné de plus à bénéfice, qui deviendra, je l’espère, héréditaire, comme mes terres militaires, ces domaines-ci, avec leur bétail, leurs maisons et leurs habitants… Tu cultiveras pour moi les champs qui t’appartiennent ; j’y ajouterai même de nouveaux guérets : tu deviens mon colon ; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous travaillerez à mon profit et à celui de mes leudes ; vous leur fournirez, ainsi qu’à moi, selon tous nos besoins ; vous aiderez mes esclaves maçons et charpentiers à la bâtisse d’un nouveau burg que je veux à la mode germanique : vaste, commode et suffisamment retranché au milieu d’un ancien camp romain que j’ai remarqué ; vos chevaux et vos bœufs, devenus les miens, charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour être portées à dos d’homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pour ta part, cent sous d’or par an, sur lesquels j’en donnerai dix en présent au roi lorsque chaque année j’irai lui rendre hommage. — Cent sous d’or ! m’écriai-je ; mes terres et celles de mon voisin Féréol ne rapportent pas cette somme bon an mal an… comment veux-tu que je te la paye, et qu’en outre je te nourrisse, toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus je vive, moi, ma famille et mes laboureurs, devenus tes esclaves ? » — À cela le comte m’a répondu en me menaçant de son bâton : — « J’aurai mes cent sous d’or tous les ans… sinon je te fais couper les pieds et les mains par mes leudes… »

— Pauvre homme ! — dit tristement l’ermite. — Et comme tant d’autres tu as consenti à ce servage ?

— Que faire ? comment résister au comte et à ses leudes ? je n’avais autour de moi que quelques laboureurs, et les prêtres leur prêchent la soumission à nos conquérants, larrons sanguinaires qui, l’épée haute, nous viennent dire : « Les champs de vos pères, fécondés par leur travail et le vôtre, sont à nous… et pour nous vous les cultiverez ? » Oui, que faire ? résister ? impossible… fuir ? c’était aller au-devant de l’esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par les Franks. Et puis, j’avais alors une jeune femme… la servitude ou la vie errante m’effrayait plus encore pour elle que pour moi… enfin je tenais à ce pays, à ces champs où j’étais né ; il me semblait horrible de les cultiver pour un autre, et pourtant je préférais ne pas les abandonner… Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et paisible, nous nous sommes résignés. Misère atroce ! labeur incessant ! telle fut notre vie… Je parvenais, à force de travail, de privations, à subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et à faire produire à mes terres soixante-dix à quatre-vingts sous d’or par année… Deux fois le comte me fit mettre à la torture pour me forcer à lui donner les cent sous d’or qu’il voulait… Je ne possédais pas un denier au delà de ce que je lui remettais : j’en fus pour la torture, lui pour sa cruauté…

— Et jamais, — dit Ronan, — il ne t’est venu à l’idée de choisir une belle nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aidé de tes laboureurs, de massacrer le comte et ses leudes ?

— Mais, encore une fois, et les prêtres ? ne persuadent-ils pas aux esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au paradis ? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s’ils osent se révolter contre les Franks ?… Je ne pouvais donc compter sur mes compagnons d’esclavage, hébêtés par la peur du diable, et énervés par la misère… puis, je te l’ai dit, j’avais de jeunes enfants, et leur mère, accablée de chagrin, était très-maladive ; enfin, cette année, la pauvre créature heureusement est morte. Mes fils étaient devenus des hommes : eux et moi, ainsi que quelques autres esclaves, las de souffrir, las de travailler de l’aube au soir, pour le comte et ses leudes, nous avons fui ses domaines… Nous étions allés nous réfugier sur les terres de l’évêque d’Issoire : c’était quitter un servage pour un autre ; mais nous espérions que le prélat serait peut-être moins méchant maître que le comte. Celui-ci tenait à moi, qui avais tant d’années durant fait rendre à nos terres, et à son profit, tout ce qu’elles pouvaient produire. Sachant notre refuge, il a fait monter quelques leudes à cheval, ils sont venus nous réclamer à l’évêque d’Issoire ; celui-ci nous a rendus, ses gens nous ont garrottés… Les leudes nous ramenaient pour nous forcer à cultiver nos champs, ces bons Vagres ont tué les Franks, et nous ont délivrés… Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes fils et ces esclaves que voilà, si vous voulez de nous, braves coureurs de nuit ! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances à venger ! vous nous verrez à l’œuvre contre les Franks et les évêques…

— Oui, oui ! — crièrent ses compagnons, — mieux vaut à cette heure, en Gaule, courir la Vagrerie que labourer le champ de nos pères sous le bâton d’un comte frank et de ses leudes.

— Évêque, évêque ! — dit Ronan au prélat, qui avait écouté ceci, — voilà ce que tes alliés, tes complices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si féconde ! si glorieuse ; mais par la torche de l’incendie ! par le sang du massacre ! je le jure ! viendra l’heure où prélats et seigneurs ne régneront plus que sur des ruines fumantes et des ossements blanchis… Allons, nos nouveaux frères en Vagrerie, soyez, comme nous, Hommes errants, Loups, Têtes de loups ! Comme nous, vous vivrez en loups, et en joie, l’été, sous la verte feuillée ; l’hiver, dans les chaudes cavernes… Debout, mes bons Vagres ! debout, le soleil monte ; nous avons là, dans nos chariots, du butin à distribuer sur notre passage… En route, petite Odille, en route, belle évêchesse ! pillons les seigneurs, et largesse ! largesse au pauvre monde ! conservons seulement de quoi faire cette nuit grand gala dans les gorges d’Allange, sous le dôme des vieux chênes !… En route ! nous avons un évêque pour cuisinier, nous festoierons en princes… et demain, la dernière outre vidée, en chasse, mes Vagres ! en chasse ! tant qu’il restera en Gaule un burg de Franks et une maison épiscopale !…

Et la troupe se remit en marche au bruit du chant des Vagres… Lorsque, au soleil couché, ils arrivèrent aux gorges d’Allange, l’un de leurs repaires, tout le butin emporté de la villa épiscopale avait été distribué sur la route aux pauvres gens.. il ne restait dans les chariots que quelques matelas pour les femmes, les vases d’or et d’argent pour boire le vin de l’évêque, et des provisions suffisantes pour le grand gala de la nuit… Les huit paires de bœufs des chariots devaient être le rôti de ce festin gigantesque ; car sur sa route la troupe des Vagres s’était encore recrutée d’esclaves, d’artisans, de laboureurs et de colons, tous réduits à la rage de la misère, sans compter bon nombre de jolies filles, curieuses de courir un peu la Vagrerie !