Les Mystères du peuple/VI/2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Les Mystères du peuple — Tome VI
LE FER DE LANCE

ou Les Mariniers de Paris et la Vierge au bouclier

◄   LE CRÂNE D’ENFANT   ►


LES


MYSTÈRES DU PEUPLE


OU


HISTOIRE D’UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES


À TRAVERS LES ÂGES




LE FER DE FLÈCHE


ou


LE MARINIER PARISIEN ET LA VIERGE AU BOUCLIER.


818-912.


Des toailes des altels prises
Des toiles prises sur les autels
Faisaient braies et kamises ;
(Les Normands) faisaient culottes et chemises ;
Li provisoires se des confortent ;
Les prêtres se découragent ;
Altre pars li cors sainx porte
Autre part les corps saints ils portent,
Portent messaux et sauliers
Ils emportent missels et psautiers ;
Portent mitres e encensiers
Ils emportent mitres et encensoirs.
N’i liessent rien ke porter puissent
Ils ne laissent rien qu’ils puissent emporter
Et coue porter ils ne poent
Et ce qu’il ne peuvent emporter
En terre muchent et enfoent.
En terre ils le cachent et l’enfouissent.

(Roman de Rou, v. I, vers 145 à 180)


..... En ces temps désastreux (pendant les guerres des Normands) le serf devient libre, l’homme libre est réduit à l’état de serf ; on fait du seigneur un valet et du valet un seigneur.
(Abbon, Siège de Paris par les Normands, l. I., p. 5, Collec. des Hist. Français)


…… Souvent la fureur des North-mans fut moins inspirée par le fanatisme odinique que par la vengeance du serf révolté et par la rage de l’apostat.
(Michelet, Hist. de France, v. I., p. 395)


sommaire.


Paris au dixième siècle. — Eidiol, doyen des mariniers parisiens. — Anne-la-Douce. — Guyrio-le-Plongeur. — Rustique-le-Gai. — Le comte de Paris. — Le chantre Fultrade. — La relique. — Mœurs et navigation des pirates North-mans. — Le Holker de la belle Shigne et les vierges au bouclier. — Gaëlo-le-Pirate. — Simon-grande oreille. — Lodbrog le Berserke. — Le chant de guerre d’Hasting. — Rolf, le roi de la mer. — L’abbaye de Saint-Denis. — Stratagème. — Les pirates North-mans et les vierges au bouclier.— Les North-mans remontent la Seine jusqu’à Paris. — Le roi Karl-le-Sot (Karolus stultus vel simplex, Charles-le-Simple). — Ghisèle, sa fille. — Le château de Compiègne. — La Basilique de Rouen. — Le mariage de Rolf.




Notre aïeul Amaël prévoyait l’avenir, lorsqu’il y a un siècle à peine, parlant à Karl-le-Grand des derniers descendants de Clovis, rois énervés, imbéciles et fainéants, il disait au puissant empereur : — «Tôt ou tard les races royales et conquérantes expient l’iniquité de leur origine.» — Et de fait, en 811, quel souverain régnait en Gaule et presque sur le monde entier ? — C’était Karl, empereur auguste, surnommé le Grand...

Et aujourd’hui, en 912, quel est ce roi qui règne à peine sur quelques provinces de la Gaule ? — C’est Karl, surnommé le Sot, et descendant de Karl-le-Grand. — Lui aussi, cet auguste empereur, prévoyait l’avenir, lorsque les yeux baignés de larmes, il prononçait ces paroles prophétiques rapportées depuis dans la chronique d’Eginhard, son archichapelain : — «Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement à la vue des bateaux pirates des North-mans ? C’est que je prévois les maux dont ces païens affligeront ma descendance !» — Et tu avais raison de pleurer sur l’avenir de ta race, ô Karl-le-Grand, car soixante-huit ans après ta mort, tout-puissant maître du monde, deux chefs de pirates North-mans Gorm et IIalf, remontant le Rhin, la Meuse et l’Escaut, ravageaient le territoire de Cologne, de Maëstricht, de Worms, de Tongres, saccageaient ces villes et réduisaient en cendres ton splendide palais d’Aix-la-Chapelle, ta résidence favorite ! oui, et la superbe basilique où tu te plaisais si fort à chanter au lutrin et où reposaient tes augustes os, servait d’écurie aux chevaux des pirates, car ces damnés North-mans n’aimaient point les voyages à pied : dès leur débarquement ils s’emparaient des chevaux de toutes les contrées qu’ils dévastaient et guerroyaient à cheval. La voilà donc cette race, impériale, royale et conquérante ! après avoir atteint le faite de sa gloire, de sa puissance dans la personne de Karl-le-Grand, la voici abaissée jusqu’à Karl-le-Sot ! et qui sait si elle ne se dégradera pas davantage encore d’âge en âge ! Mais pour tomber de si haut aussi bas, que lui est-il donc advenu à cette race, issue des maires du palais, dont le rude Karl-Marteau fut le modèle ? Ce qui lui est advenu, à cette race ? Voici en quelques lignes la honteuse histoire de la race de Karl-le-Grand, depuis 818 jusques en cette année-ci 912.

Le fils de Karl, Louis-le-Pieux le bien nommé, ce fervent catholique qui ravagea la Bretagne, défendue par Morvan et Vortigern, monta sur le trône en 811. A la mort de son père il avait quatre fils : Lothaire, Louis, Pepin et Bernard. Il garda pour lui une partie de la Germanie et de la Gaule et fit l’aîné de ses fils empereur d’Italie, le second, roi de Bavière, le troisième, roi d’Aquitaine ; Bernard n’eut rien en partage. Louis-le-Pieux, comme son père, le grand empereur, était d’un naturel fort amoureux. En 818, il se remaria et épousa Judith, fille du comte Wolp. La reine Judith, belle, jeune, dissolue, empoisonna la vie de Louis-le-Pieux, et ses fils portèrent incessamment contre lui leurs armes parricides. Bernard n’ayant point eu part ainsi que ses frères à la curée des royaumes, se révolte le premier contre son père ; celui-ci, après un combat sanglant, s’empare de son fils et lui fait crever les yeux. Bernard survit peu de temps à ce supplice, et les prêtres absolvent moyennant de riches dotations Louis-le-Pieux de son abominable cruauté. Il eut de la belle Judith un dernier fils, appelé plus tard Karl-le-Chauve, et lui octroya l’Allemanie, la Réthie et une partie de la Bourgogne démembrée des États de Lothaire, de Louis et de Pépin. Ceux ci, courroucés d’être ainsi dépossédés en faveur de leur jeune frère, marchent contre Louis-le-Pieux et le forcent de se retirer dans un couvent avec la Reine Judith ; mais bientôt après la guerre éclate entre les trois fils rebelles. Grâce à cette division, habilement exploitée par le moine Gombaud, Louis-le-Pieux sort du couvent et est rétabli roi dans une diète tenue à Nimègue ; en 834, ses trois fils se soulèvent de nouveau contre lui, rassemblent leurs troupes entre Bâle et Strasbourg, dans un endroit appelé depuis le camp du Mensonge, et s’emparent de leur père ; le pape Grégoire IV, pontife infâme ! complice de ces fils dénaturés, se joint à eux pour forcer leur père à abdiquer, après quoi on conduit ce roi dévotieux et lâche, à l’abbaye de Saint-Médard, à Soissons, où on l’enferme revêtu d’un cilice. De nouvelles guerres éclatent entre les trois frères ; quelques partisans de Louis-le-Pieux profitant de l’occurrence le font évader de sa prison ; l’abbé de Saint-Denis, moyennant une grosse somme, le resacre roi, et ce débonnaire, croyant apaiser la haine de ses fils, leur partage de nouveau ses États ; mais, malcontents de la distribution, ils se soulèvent encore ; il les combat, et lors de cette dernière guerre, il meurt de la peur que lui inspire une éclipse de soleil, quoiqu’il se piquât fort d’être astronome. Après les luttes parricides viennent les luttes fratricides. En 840, Karl-le-Chauve, fils de Louis-le-Pieux, monte sur le trône à dix-sept ans ; il s’allie à son frère Louis de Bavière contre leur frère, Lothaire. Pendant trente-six ans que régna ce roi (de 840 à 876), la Gaule, la Germanie et l’Italie, héritage de Karl-le-Grand, furent incessamment dévastées par les guerres de Karl-le-Chauve contre ses frères ou de leurs descendants contre lui ; les Arabes, les Hongrois envahissent la Gaule, les pirates north-mans, maîtres de l’embouchure des grands fleuves, ravagent le littoral des rivières, font plusieurs fois payer rançon à Paris qu’ils assiègent, et grand nombre de leurs bandes s’établissant enfin à poste fixe dans des camps retranchés à l’embouchure de la Seine, de la Somme, de la Gironde, de la Loire, vont plusieurs fois piller Orléans, Blois et Tours. Les grands seigneurs bénéficiers, descendants des Leudes de Clovis, méprisant de l’autorité Karl-le-Chauve, élèvent, malgré ses édits, partout des châteaux forts, et retranchés dans ces citadelles imprenables, se déclarent Comtes ou Duks souverains, héréditaires et propriétaires des Comtés et des Duchés qu’ils avaient jusqu’alors tenus à bénéfices temporaires ou gouvernés au nom des rois franks. Parmi ces grands seigneurs franks, la famille de Rothbert-le-Fort, investie de père en fils du comté de Paris et du duché de France, se montra des plus audacieusement rebelles à la royauté. Ces comtes de Paris devaient être pour la race dégénérée de Karl-le-Grand ce que ses ancêtres, les maires du palais, avaient été pour la race énervée de Clovis. Karl-le-Chauve, revenu d’Italie, meurt par le poison en 876, dans le village de Brios, situé au sommet du Mont Cénis. Louis-le-Bègue succède au roi défunt ; nouvelles guerres civiles entre le Bègue et ses neveux, descendants de Karl-le-Chauve ; les North-mans, les Arabes, les Hongrois redoublent leurs désastres en Gaule ; les serfs, poussés à bout par l’atrocité de l’esclavage et de la misère, se joignant aux pirates, se vengent ainsi de l’oppression des seigneurs et des évêques Enfin Louis-le-Bègue meurt à Compiègne le 10 avril 879, laissant sa seconde femme grosse du prince qui fut plus tard Karl-le-Sot ; de sa première épouse, Louis-le-Bègue avait eu Louis III et Karloman ; ils se partagent les États de leur père, de longues guerres civiles éclatent entre eux ou contre Karl-le-Gros, leur oncle. Celui-ci, à la mort de Louis III et de Karloman, s’empare du trône à l’exclusion de son neveu Karl-le-Sot, et après plusieurs années d’un règne souillé par des hontes, des lâchetés sans nombre, Karl-le-Gros meurt en 888, méprisable et méprisé, après avoir ignominieusement assisté des hauteurs de Montmartre au siège et au sac de Paris par les pirates North-mans, sans porter secours à cette cité. Karl-le-Gros mort, Arnulf, bâtard de Karloman, règne sur la Germanie au préjudice de Karl-le-Sot, héritier naturel des royaumes d’Allemagne et de Gaule. Eudes, comte de Paris, fils de Rothbert-le-Fort, s’empare, lui, d’une partie de la Gaule et se fait proclamer par sa bande de guerriers, roi de France, et, comme tel, il est sacré et couronné par Gauthier, archevêque de Sens, l’église catholique étant toujours prête à sacrer, consacrer, resacrer, archi
sacrer qui la paye. Eudes, l’usurpateur, meurt en 803. Cette fois, Karl-le-Sot monte sut le trône, et il règne encore en cette année 912, justifiant et de reste son surnom de Sot, hors d’état de résister aux pirates North-mans, aux grands seigneurs, aux évêques et aux abbés qui lui arrachent son royal héritage, ville à ville, domaine à domaine, province à province.

La voilà donc cette glorieuse lignée de Karl-le-Grand ! Louis-le-Pieux, Karl-le-Chauve, Louis-le-Bègue, Karl-le-Gros, Karl-le-Sot ! Un pieux, un chauve, un bègue, un gros, un sot ! rois imbéciles, lâches ou cruels, mourant par la peur, la débauche ou le poison ; les voilà donc tes descendants, auguste empereur ! Ton immense empiré démembré, la Gaule, l’Allemagne, l’Italie, ravagées durant un siècle, par les guerres parricides ou fratricides de leurs rois, envahies par les Arabes, les Hongrois, les North-mans, asservies, épuisées, par les seigneurs et les prélats. Voilà ce que tu as laissé après toi, auguste empereur, qui régnas sur le monde ! Les voilà, les voilà les fruits abhorrés de cette royauté fondée par la conquête des Franks ! Et maintenant lisez, fils de Joel, lisez, vous connaîtrez les maux affreux que ces rois, issus de Clovis, de Karl-Martel ou de Karl-le-Grand ont fait subir à la Gaule, notre mère patrie. Non, elle ne s’appelle plus la Gaule ; hélas ! ils lui ont volé jusqu’à son nom ! Ils l’appellent aujourd’hui de leur nom exécré : — la France !

La légende suivante se passe dans la cité de Paris, noble ville, qui, du temps de la vieille Gaule, fut vaillante parmi les plus vaillantes. Jusqu’à l’invasion de notre sol par César et plus tard par Clovis, les Gaulois de la contrée de Paris avaient vécu libres, comme les autres populations du pays ; des premiers ils prirent les armes contre les légions romaines. Labiénus s’étant, à la tête de troupes nombreuses, présenté devant Paris pour s’en rendre maître, les Parisiens, dans l’impossibilité défendre la ville, la livret héroïquement aux flammes, et se retirent sur les hauteurs qui dominent la ville. Un combat acharné s’y engage. — « L’on ne vit pas, » — a écrit César
 dans ses Commentaires, en parlant de cette bataille acharnée, — « l’on ne vit pas un seul Gaulois de Paris abandonner son poste ; tous périrent les armes à la main. Le vieux Camulogène, leur chef, subit le même sort. ». — Cette défaite, funeste à l’armée romaine qui fut elle-même décimée, loin d’abattre le courage des Parisiens l’enflamma d’une nouvelle ardeur ; bientôt ils envoyèrent huit mille hommes se joindre aux troupes du chef-des-cent-vallées. Ceux-là aussi, comme ce héros de la Gaule, ne déposèrent les armes qu’écrasés par le nombre. L’esprit de patriotique révolte des Parisiens courrouça César ; il rangea Paris parmi les villes Vegtigales, cités sur lesquelles la conquête romaine pesait plus cruellement encore que sur les autres villes. Le christianisme fit à Paris comme ailleurs miroiter aux yeux des populations abusées, les lueurs trompeuses d’une délivrance prochaine ; mais à Paris comme ailleurs, de faux prêtres de Jésus, complices des Franks, plongèrent le peuple dans les ténèbres catholiques ; aussi, moins fidèle à la foi druidique que la Bretagne, Paris subit peu à peu le double joug de l’Église et de la conquête, son peuple s’énerva, s’hébéta comme tant d’autres peuples de la Gaule jadis indomptable. Julien, l’empereur romain, bâtit vers 356, le palais des Thermes que devaient habiter plus tard les rois franks ; vers l’an 494, Clovis s’empara de Paris et y fixa en 506 le siège de sa royauté ; ce fut là que, ayant rassemblé ses Leudes, avant d’aller exterminer les Ariens du midi de la Gaule, convié par l’Église à ce religieux massacre, ce bon catholique fit vœu, s’il réussissait dans cette sanglante et lucrative entreprise, d’employer une partie des dépouilles des hérétiques à bâtir une basilique dans Paris. Il tint parole, ce pieux homme, et revenant en cette cité, capitale de son royaume, il éleva une basilique dédiée à saint Pierre et saint Paul, église où on l’enterra en 511. On la dédia plus tard à sainte Geneviève. Après la mort de Clovis, Paris échut en partage à Childebert, dont les os furent plus tard transportés dans la basilique de Saint-Denis. Ce fut dans le vieux palais romain, bâti par Julien, que ce Childebert et son frère Clotaire Ier égorgèrent leurs neveux, les pauvres enfants de Chlodomir. En 584, vers les premières années du règne de Clotaire II, Frédogonde vint avec ses trésors se réfugier dans la basilique de Paris pour échapper aux poursuites de Brunehaut ; plus tard, Dagobert fonda près de cette ville l’abbaye de Saint-Denis. Les derniers rejetons de Clovis, dominés par les maires du palais, habitèrent rarement Paris, et les descendants de Karl-Marteau préférèrent à cette cité leurs grandes résidences germaniques des bords du Rhin. D’ailleurs, sauf quelques rues ou moitiés de rue qui relevaient en fief des comtes de Paris, gouverneurs pour les rois des Franks, la plus grande partie de la ville relevait de la suzeraineté de l’évêque, qui possédait à bien dire tout le territoire de la contrée. Un prêtre nommé Fultrade, qui fut official de l’évêché de Paris, a laissé lire à celui des fils de Joël qui écrit ceci, le Cartulaire de la basilique de Notre-Dame, où sont inscrits tous les biens de l’évêché de Paris ; notre descendance verra comment ces pieux évêques accomplissaient le vœu de pauvreté prêchée par le jeune homme de Nazareth, le pauvre ouvrier charpentier, mis en croix à Jérusalem sous les yeux de notre aïeule Geneviève. Oui, moi, Eidiol, j’ai lu et copié dans ce Cartulaire la désignation suivante des terres possédées par l’évêque de Paris dans le voisinage de cette ville : Au nord, l’évêque possède les terres et les villages de Deuil, de Bonneuil, de Boissy, de Goussainville, d’Epiais, de Lagny, de Luzarches, de Viry, de Noureuil. Au midi, l’évêque de Paris possède les terres et les villages de Montrouge, de Gentilly, d’Ivry, de Vitry, de Bagneux, de Clamart, de Plessis-Piquet, de l’Hay, de Chevilly, de Fresnes-lès-Rungis, de Chatenay, de Rungis, d’Orly, de Wissou, de Massy, de Palaiseau, de Champlan, de Limours, de Mont-lhéry, de Saint-Michel-sur-Orge, de Bretigny, d’Avrainville, de Soisy-sous-Étiolles, de Combes-la-Ville, de Moissy, de Galande, de Perray, de Machaut, de Sannois, de La Celle, de Vernon, de Tréchy, d’Emant, de Loutteville, d’Itteville, de Lardy, de la Ferté-Aleps, du Pressoir, de l’Archaut, de Corbreuse, de Richarville. — Au levant, l’évêque de Paris possède les terres et les villages de Conflans-l’Archevêque, de Charenton-le-Pont, de Vincennes, de Fontenay-sous-Bois, de Champigny-sur-Marne, de Creteil, de Bonneuil, de Sucy-en-Brie, de Boissy-Saint-Léger, de Noiseau, de Laqueue, de Chenevières-sur-Marne, de Gournay-sur-Marne, de Charmant, de Torcy, de Lagny, de Villepinte, du Tremblay, de Mitry, de Mory, de Compans, de Saint-Mard, de Tournan, de Bozoy-en-Brie, de Champeaux, de Saint-Merry, de Quiers, de Rebais, de Chezy-l’Abbaye. — Au couchant, l’évêque de Paris possède les terres et les villages de Saint-Cloud, de Sèvres, de Châville, de Marnes, de Garches, de Ruel, de Maisons-sur-Seine, de Conflans-Sainte-Honorine, d’Andresy, de Jouy-le-Moutier, de Feuillancourt, de Noisy-le-Roi, de Villepreux, de Maurepas, du Menil-Saint-Denis, de Milon-la-Chapelle, de Trons, de Chevreuse, d’Épone et de Mézières. — De plus, l’évêque de Paris possédait la terre de Celle, dans le pays de Fréjus ; et la terre de Naintri, en Poitou ; les possessions des évêques de Paris, d’une contenance d’environ deux cent mille arpents, peuplées de vingt mille esclaves ou serfs de l’église, rapportaient plus d’un million de sous d’argent (A) à l’évêque : sur cette somme il gardait pour lui seul quatre cent mille pièces d’argent, son clergé en prélevait deux cent mille autres, pareille somme était laissée entre les mains de l’église pour les frais du culte, et les deux cent mille pièces d’argent restant étaient, disait-on, distribuées aux pauvres, ce dont personne ne pouvait s’assurer. Et les voilà ces prêtres du jeune homme de Nazareth ! l’ami des mendiants et des affligés qui prêchait la sainte pauvreté ! Quant à l’humilité de ces prêtres du Christ, moi, qui écris ceci, j’ai vu lors de l’intronisation du nouvel évêque de Paris et selon l’obligation que leur imposait l’église, Karl-le-Sot, roi de France, assisté de plusieurs seigneurs franks, parmi lesquels se trouvaient Burchart, seigneur du pays de Montmorency, et Conrad, comte de la ville de Saint-Pol, enlever sur leurs épaules la litière d’or où se prélassait comme dans une châsse, l’évêque de Paris, et le porter ainsi depuis son palais jusqu’au chœur de sa cathédrale (B). Et les voilà ces prêtres du jeune homme de Nazareth, qui prêchait la pauvreté, l’humilité ! Dans leur orgueil infernal, il leur faut pour les conduire au temple de ce Dieu des humbles et des pauvres, une litière d’or attelée de trois grands seigneurs et d’un roi !

Donc, fils de Joël, lisez cette légende qui se passe à Paris en l’année 912.




La maison de maître Eidiol, doyen de la corporation des Nautonniers ou mariniers parisiens, était située non loin du port Saint-Landry et des remparts de la Cité, baignés par les deux bras de la Seine, et flanqués de tours à l’entrée du grand et du petit pont, qui seuls donnent accès dans la ville et nul ne peut les traverser sans payer un denier au péager de l’évêque ; la maison de maître Eidiol était, ainsi que toutes celles des pauvres gens du petit peuple, construite en charpentes solidement reliées entre elles, haute d’un étage, et couverte en chaume. Les basiliques, les riches abbayes de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Germain-d’Auxerre et autres, l’ornement des campagnes des deux bords de la Seine, ou bien encore les maisons occupées par les comtes, les vicomtes et les évêques de Paris, étaient seules bâties en pierre et recouvertes de toitures de plomb souvent dorées. À l’étage supérieur de la maison d’Eidiol, Marthe, sa femme, cousait auprès de sa fille Anne-la-Douce, qui filait sa quenouille. Eidiol, selon l’esprit de nouveauté de ces temps-ci, qui, des familles des rois et des grands, était descendu jusqu’au populaire des villes et des champs, avait donné un surnom à ses enfants, appelant sa fille Anne-la-douce, car rien n’était plus doux au monde que cette aimable enfant, d’un caractère angélique comme son visage ; Eidiol avait surnommé son fils Guyrion-le-Plongeur, parce que ce hardi garçon, marinier comme son père, était l’un des plus adroits plongeurs qui eût jamais traversé les flots rapides de la Seine. Anne-la-Douce filait son chanvre, assise à côté de sa mère, bonne vieille femme de
 soixante ans et plus, à l’air maladif, vêtue de noir et portant au cou plusieurs reliquaires. Marthe dit à sa fille, en lui montrant les gais rayons du soleil de mai, qui traversaient les petits carreaux enchâssés de plomb, de l’étroite fenêtre de leur chambre : — Voici un beau jour de printemps ; peut-être verrons-nous aujourd’hui le père Fultrade, le digne chantre de l’abbaye de Saint-Denis ; venir ici ne sera pour lui qu’une promenade, il a un si magnifique cheval !

— Par ce beau soleil de mai, je préférerais, moi, marcher à pied. Te souviens-tu, ma mère, du jour où Rustique-le Gai a gagé avec mon frère, une caille apprivoisée pour moi, qu’il ferait trois lieues en une heure ? Il les a faites et moi j’ai eu la jolie caille.

— Es-tu simple ! Est-ce qu’un personnage comme le chantre de l’abbaye de Saint-Denis peut, durant deux lieues et plus, marcher à pied comme un pauvre homme ?

— Le père Fultrade est pourtant assez jeune, assez grand et assez fort pour parcourir une route pareille. Rustique-le-Gai en aurait lui pour une demi-heure à peine.

— Rustique n’est pas le père Fultrade ; quel saint homme ! Toutes les pieuses reliques que je porte et auxquelles je dois la vie, c’est lui qui me les a données, lorsqu’il était en ville, prêtre de l’église de Notre-Dame et favori du seigneur Roth-bert, comte de cette cité de Paris. Hélas ! sans ces saintes reliques, je serais morte de la maudite toux qui ne m’a point encore quittée.

— Pauvre chère mère, cette toux ne cesse de nous inquiéter, mon père, mon frère et moi ! pourtant vous seriez peut-être guérie, si vous aviez consenti à essayer un certain remède, que l’on dit excellent !

— Quel remède ?

— Celui qu’emploient les mariniers du port ; ils mettent du goudron dans l’eau, la font bouillir, et cette eau, on la boit. Rustique-le-Gai nous disait avoir vu des effets surprenants dus à cette boisson.

— Tu me parles toujours de ton Rustique-le-Gai !

— Moi, ma mère ? — répondit ingénûment la jeune fille, sans trahir le moindre embarras, et attachant son candide regard sur celui de sa mère, — si je vous parle souvent de Rustique, c’est donc sans y songer.

— Je le crois, mon enfant ; mais comment veux-tu qu’aucun remède humain opère ma complète guérison, lorsqu’elle résiste aux reliques ? C’est comme si tu me disais qu’un pouvoir humain pourrait me faire retrouver ma chère petite fille, qui, hélas ! a disparu d’ici, dix ans avant la naissance de ton frère !

— Pauvre sœur ! je la regrette sans l’avoir jamais connue.

— Elle aurait pu me remplacer auprès de toi, car aujourd’hui elle serait d’âge à être ta mère.

Un assez grand bruit mêlé de cris venant de la rue, interrompit l’entretien de Marthe et de sa fille. — Ah ! ma mère, — dit Anne en tressaillant, — c’est peut-être encore un pauvre pénitent que la foule accable d’injures et de coups ! Hier, ce malheureux que l’on poursuivait ainsi est resté sanglant et demi-mort dans la rue.

— Bon ! — répondit Marthe en hochant la tête, — c’était justice ; moi, j’aime fort à voir la foule ainsi maltraiter les pénitents ; s’ils sont pénitents, c’est à cause de leur impiété, je ne saurais plaindre les impies.

— Pourtant, ma mère, la pénitence que leur impose l’église en expiation de leurs péchés, est déjà cruelle ! Marcher pieds nus, les fers aux jambes, pendant dix ou douze ans et souvent davantage, se vêtir d’un sac, se couvrir la tête de cendres et mendier leur pain, puisque la religion leur défend de travailler (C).

— Mon enfant, ces pénitents, que dans sa piété la foule se plaît à accabler de coups, devraient bénir chacune de leurs meurtrissures, elles comptent pour leur salut ; mais le bruit et le tumulte redoublent, ouvre donc la fenêtre, que nous voyions ce qui se passe dans la rue.

Anne et sa mère se levèrent et coururent à l’étroite fenêtre, où Marthe passa la tête, tandis que sa fille, appuyée sur son épaule, hésitait encore à regarder au dehors ; heureusement pour la douce enfant, il ne s’agissait pas de l’une de ces poursuites sauvages, meurtrières, auxquelles les bons catholiques se livraient d’habitude dans leur hébêtement cruel, contre les pénitents qu’ils regardaient, ces tendres fils de l’église, comme des animaux immondes. Voici la cause du tumulte : la rue étroite et bordée de maisons de bois couvertes de chaume comme celle d’Eidiol, n’offrait qu’un passage resserré ; une pluie abondante, tombée la veille, ayant détrempé le sol, un grand chariot, attelé de quatre bœufs et pesamment chargé de bois, s’était embourbé ; l’attelage, impuissant à retirer la voiture de cette pro-fonde ornière, barrait complètement la rue, et s’opposait au passage de plusieurs cavaliers venant en sens inverse ; à leur tête marchait un noble seigneur frank, Roth-bert, Comte de Paris et Duc de France, frère d’Eudes qui, avant sa mort, s’était fait couronner roi, au détriment de Karl-le-Sot, aujourd’hui régnant. Roth-bert, escorté de cinq à six cavaliers, se trouvait arrêté dans sa marche par le chariot embourbé ; ce comte, à la mine hautaine et dure, portant toujours casque et cuirasse, jambards, cuissards et gantelets de fer, comme s’il allait en guerre, montait un grand cheval noir. Il vitupérait contre le chariot, son attelage de bœufs et le pauvre serf, leur conducteur, qui, épouvanté des menaces de ce seigneur, s’était caché sous la voiture. Le comte de Paris, de plus en plus courroucé, dit à l’un de ses hommes : — Pique ce vil esclave avec le fer de ta lance, et force-le de déguerpir de dessous le chariot ; tu châtieras ensuite ce misérable !

Le guerrier mit pied à terre, et armé de sa lance, il se baissa, tâchant d’atteindre le serf qui, courbé sur les mains et sur les genoux, recula vivement ; le Frank irrité blasphémait en plongeant sa lance sous le chariot, lorsqu’elle fut heurtée par le fer très-aigu d’un croc emmanché d’une longue perche qui sortit de dessous la voiture, et en même temps, une voix ferme et sonore s’écria : — Si les cavaliers du comte ont leurs lances, les nautonniers de Paris ont leurs crocs !

Le Franc, à la vue de ce fer acéré, recula d’un bond, tandis que le comte Roth-bert s’écriait pâle de colère : — Où est le vilain qui ose menacer un de mes hommes ?

Le croc disparut aussitôt, et un moment après, un garçon de grande taille, d’une mâle figure, portant une casaque de gros drap et les amples culottes des mariniers du port, s’élança d’un bond sur les bûches entassées dans le chariot, et tenant en arrêt le long croc dont, un instant auparavant, il venait de menacer le guerrier, notre hardi marinier s’écria : — Celui-là qui a empêché un pauvre serf d’être lardé à coups de lance, c’est moi ! je me nomme Guyrion-le-Plongeur, je suis nautonnier parisien !

— Mon frère ! s’écria la douce Anne, d’une voix effrayée en se penchant vivement à la fenêtre, — pour l’amour de Dieu, Guyrion, ne brave pas ces cavaliers !

Mais l’impétueux jeune homme, ne prenant souci des craintes de sa sœur et de sa mère, défiait les soldats du haut du chariot, leur disant, en agitant son redoutable croc : — Qui veut tenter l’assaut ? — Et se retournant à demi vers le serf éperdu, qui se tenait accroupi derrière la voiture : Sauve-toi, pauvre homme, sauve-toi ! ton maître saura bien venir réclamer ses bœufs.

L’esclave suivit ce sage conseil et disparut. Le comte de Paris, de plus en plus irrité, montrant son poing gantelé de fer à Guyrion-le-Plongeur, s’écria, en s’adressant à ses hommes : — Vous laisserez-vous outrager par ce vil coquin ? Mettez tous pied à terre et saisissez-vous de cette écrevisse de rivière !


— Écrevisse, non, mais scorpion, oui, car voilà mon dard ! — répondit Guyrion en faisant voltiger dans ses mains robustes son croc qui, ainsi manié, devenait une arme si terrible, que les cavaliers du comte, regardant du coin de l’œil les mouvements rapides et menaçants de l’engin nautique, descendaient de cheval avec une
 lenteur prudente ; Marthe et sa fille, penchées à leur fenêtre, suppliaient Guyrion de renoncer à cette lutte dangereuse, lorsque soudain un nouveau personnage à barbe et cheveux blancs, vêtu, comme le jeune marinier, monta derrière lui sur le chariot, et dit en mettant la main sur l’épaule de Guyrion : — Mon fils, ne t’expose pas à la colère de ces soldats ; — puis au moment où Guyrion se retournait très-surpris de la présence de son père, celui-ci, d’un geste d’autorité, abaissant le croc dont le nautonnier était armé, dit au comte de Paris : — Roth-bert, j’arrive à l’instant du port Saint-Landry, j’apprends ce qui s’est passé : mon fils a cédé à l’impétuosité de son âge, il a eu tort ; mais tes hommes aussi ont eu tort de vouloir frapper à coups de lance un pauvre serf inoffensif. Maintenant nous allons, moi, mon fils et nos voisins, pousser à la roue pour retirer le chariot de l’ornière et te faire place ; l’on aurait dû commencer par là. — Se retournant alors vers son fils qui lui obéit à regret : — Allons, Guyrion, descends du chariot, descends !

Les paroles sensées du vieux nautonnier ne parurent pas apaiser la colère du comte de Paris, car il parla bas à ses hommes, tandis que, grâce aux efforts d’Eidiol, de Guyrion et de plusieurs de leurs voisins qui poussèrent à la roue, le chariot fut retiré de l’ornière et rangé le long des maisons ; ainsi le passage devint libre devant Roth-bert et ses cavaliers ; mais tandis que l’un d’eux tenait en main les brides des chevaux de ses compagnons, ceux-ci, au lieu de se remettre en selle, se précipitèrent sur Eidiol et sur son fils, qui, succombant à cette attaque inattendue, furent, sans que leurs voisins osassent leur porter secours, jetés à terre et maintenus par les hommes du comte, au grand effroi de Marthe et d’Anne-la-Douce. Toutes deux, voyant le vieux nautonnier et son fils ainsi traités, quittèrent précipitamment leur fenêtre, et sortant de leur maison, se jetèrent suppliantes aux pieds de Roth-bert, demandant la grâce des prisonniers ; mais Eidiol fronçant le sourcil, s’écria : —Debout, ma femme, debout, ma fille ! rentrez au logis ! Marthe et Anne n’osèrent désobéir au vieillard, toutes deux se relevèrent et retournèrent en sanglotant à leur maison. — Roth-Bert, — reprit Eidiol, — tu n’as pas le droit de nous retenir prisonniers ; nous ne sommes pas, grâce à Dieu, abandonnés à merci comme les serfs des campagnes ! nous avons quelques franchises dans la Cité ; si nous sommes coupables, nous devons, comme mariniers, être jugés par le Parloir aux bourgeois des marchands de l’eau (D).

— Le compagnon qui est chargé de couper les oreilles des bandits de ta sorte, devant la croix du Trahoir, te prouvera que j’ai le droit de t’essoreiller, — reprit le comte en remontant à cheval ; puis, s’adressant à ses hommes : — Que deux de vous me suivent, les autres conduiront les prisonniers à la geôle du Châtelet, mon prévôt les jugera ce soir, et demain... leur supplice !

— Seigneur comte, — dit un homme en sortant de la foule, et s’approchant de Roth-bert, — je suis sergent de l’évêque de Paris.

— Je le vois à ton habit, que veux-tu ?

— La juridiction de la partie gauche de cette rue appartient à mon Seigneur l’évêque ; je réclame ces prisonniers, la foule me prêtera main-forte pour les conduire à l’évêché, où notre prévôt les jugera...

— Si la gauche de la rue appartient à la juridiction de l’évêque, la droite m’appartient (E), — s’écria le comte de Paris, — je garde les prisonniers.

— Seigneur, ce serait votre droit si le délit s’était commis du côté de la rue qui relève de votre fief, mais....

— Assez ! — reprit Roth-bert, en interrompant le sergent ; — ces deux coquins étaient montés sur un chariot, qui obstruait toute la largeur de la rue, il ne s’agit donc ici ni de côté droit ni de côté gauche.

— Alors, seigneur comte, ces délinquants appartiennent autant à l’évêque qu’à vous.

— Et moi, je prétends, — reprit Eidiol, — qu’au Parloir-aux-bourgeois appartient seul le droit de nous juger.


— Je me soucie du Parloir aux bourgeois comme de l’évêché, — s’écria le comte, — je garde les prisonniers !

Le sergent et Eidiol s’apprêtaient à réclamer encore, mais à la vue d’un nouveau personnage devant lequel la foule s’agenouillait dévotement, le sergent s’écria : — Bon père Fultrade, venez à mon aide ; mieux que moi vous convaincrez le seigneur comte des droits de l’évêque sur ces prisonniers.

Le père Fultrade, chantre de l’abbaye de Saint-Denis, auquel s’adressait le sergent, était un grand moine de trente ans au plus, qui s’avançait dans la rue au pas de son cheval, distribuant à droite et à gauche ses bénédictions d’une main velue jusqu’au bout des ongles. Ce moine, d’une carrure d’Hercule, avait la figure vivement colorée, les oreilles écarlates, et malgré les ordonnances des conciles qui prescrivaient alors aux gens d’église de se raser la barbe, la sienne, aussi noire que ses épais sourcils, tombait jusque sur sa robuste poitrine. Fultrade ayant entendu l’appel du sergent et reconnaissant le comte de Paris, descendit de cheval, en confia les rênes à un jeune garçon qui s’inclina dévotement, et se dirigea d’un pas pressé vers Roth-bert à travers la foule de plus en plus tumultueuse et agitée ; les uns (et en grand nombre), prenaient hautement parti pour les prétentions judiciaires du sergent de l’évêché, les autres pour celles des mariniers ; enfin, la très-petite minorité soutenait les prétentions du comte ; aussi ce dernier sachant qu’à l’encontre des vilains et des serfs des campagnes, que rien ne protégeait contre l’oppression des seigneurs, les habitants des cités, quoique très-misérables, jouissaient du moins de certaines franchises auxquelles il était souvent imprudent de porter atteinte, et voulant gagner l’appui du chantre, lui dit cordialement : — Sois le bien venu, Fultrade, tu es un homme docte, tu vas être certainement de mon avis, au sujet de ces deux vauriens. Ils ont eu l’audace de m’outrager ; ils prétendent être jugés par le Parloir aux bourgeois, le sergent de l’évêque les réclame, et moi, je prétends qu’ils appartiennent à mon prévôt.


Le moine, reconnaissant Eidiol et son fils, leur adressa un regard affectueux et dit à Roth-bert : — Seigneur comte, il est un moyen, de tout concilier ; tu es l’offensé, sois charitable, mets les prisonniers en liberté. Ne te refuse pas à ma prière, — se hâta d’ajouter le chantre, répondant à un mouvement d’impatience du comte, — tu m’as souvent, lorsque j’étais prêtre de Notre-Dame et ton scribe, honoré de l’assurance de ton bon vouloir, accorde moi la grâce de ces deux hommes ; je les connais depuis longtemps, je te suis garant de leur repentir.

— Fultrade ! — s’écria impétueusement Guyrion-le-Plongeur, peu satisfait de l’intervention du chantre, — ne parle pas de mon repentir ! non, je ne me repens pas, aussi vrai que si j’avais les mains libres, j’enfoncerais mon croc dans le ventre de ces vaillants, qui se mettent trois pour contenir un homme !

— Tu entends ce misérable, — dit le comte de Paris, au chantre. — Mérite-t-il son pardon ?

— Roth-bert, — reprit Eidiol, en faisant signe à son fils de garder le silence, — la jeunesse est fougueuse et mérite indulgence ; moi, qui ai la barbe blanche, je te demande, non point grâce, mais justice. Fais-moi seulement conduire au Parloir aux bourgeois, je ne veux rien de plus.

— Noble comte, — dit à demi-voix Fultrade à Roth-bert, — crois-moi, n’irrite pas le populaire, il se peut que d’un moment à l’autre, nous ayons besoin de lui ; ne sommes-nous pas au printemps ?

Le seigneur frank regarda le chantre avec un étonnement qui semblait dire : Que fait le printemps à la chose ? Fultrade le comprit et ajouta, baissant de plus en plus la voix : — N’est-ce pas cette saison de l’année que les maudits pirates North-mans choisissent toujours en raison de la hauteur des eaux de la Seine, pour remonter ce fleuve jusqu’à Paris? Si le populaire est irrité, au lieu de repousser l’ennemi, il le laissera, comme d’habitude, rançonner la cité, car la
 rançon pèse sur les seigneurs et l’église, et non sur la plèbe qui ne possède rien.

L’observation du chantre était juste ; elle parut faire réfléchir le Comte de Paris qui cependant reprit : — Rien ne fait présager une nouvelle descente de ces païens ; si leurs bateaux avaient paru à l’embouchure de la Seine on le saurait déjà.

— Ces maudits pirates n’arrivent-ils pas soudain comme la tempête ? Va, crois-moi, comte, par prudence et par politique, oublie ton ressentiment.

Roth-bert hésitait à accepter cette transaction qui blessait son orgueil, lorsque, jetant par hasard les yeux sur la maison d’Eidiol, à la porte de laquelle se tenaient Berthe et Anne-la-Douce, tremblantes, éplorées, il remarqua l’angélique beauté de l’enfant du vieux marinier ; souriant alors d’un air sardonique, il dit au chantre : — Par Dieu ! j’étais un grand sot ! cette jolie fille me fait comprendre ta charité pour ces deux coquins !

— Qu’importe la source de la charité, — répondit tout bas la moine, en échangeant un sourire avec le seigneur frank, — pourvu que la charité se fasse ?

— Allons, soit, — dit Roth-bert, en faisant signe à l’un de ses hommes de lui amener son cheval ; — mais crois-le bien, je ne cède pas à l’appréhension des North-mans, en t’accordant la grâce de ces deux vauriens ; je cède au désir de te rendre agréable à ta maîtresse.

— Noble comte, tu es dans l’erreur ; cette enfant est simplement ma fille spirituelle.

— Va, va, je te connais dès longtemps, grand dénicheur de fauvettes ! — reprit Roth-bert en remontant à cheval ; puis, il dit tout haut à ses cavaliers : — Laissez libres ces deux hommes ; mais s’ils ont l’audace de se retrouver sur mon chemin, cassez-leur le bois de vos lances sur le dos ! — Et le comte de Paris, devant qui la foule s’ouvrit respectueusement, partit au galop, suivi de son escorte. Quelques mots du chantre au sergent de l’évêché le firent renoncer
 à une accusation d’ailleurs inutile, le comte offensé ayant pardonné ; la foule se dissipa, le vieux nautonnier, accompagné de son fils, rentra dans sa maison où Fultrade les précéda d’un air solennel et protecteur. Dès qu’il entra dans la maison, Marthe se jetant aux pieds du moine lui dit en pleurant : — Grâces à vous ! mon saint père en Dieu ! vous m’avez rendu mon mari et mon fils !

— Relève-toi, bonne femme, — répondit Fultrade ; — j’ai agi selon la charité chrétienne. Ton fils a été très-imprudent, qu’il devienne plus sage à l’avenir. — Et le chantre ajouta en se dirigeant vers l’escalier de bois qui conduisait à la chambre supérieure : — Marthe, montons là-haut avec ta fille ; j’ai à vous entretenir toutes deux de choses pieuses.

— Fultrade, — dit le vieux marinier, qui, non plus que son fils, ne semblait voir d’un bon œil le chantre en sa maison, — j’avais la justice pour moi dans cette dispute avec le comte, cependant je te remercie de ton bon vouloir. Maintenant, ma femme, tu vas, s’il te plaît, avant de t’occuper de choses pieuses, nous donner, à mon fils et à moi, un pot de cervoise, un morceau de pain et de lard, ensuite tu nous prépareras des provisions, car dans une heure nous allons en basse Seine, pour ne revenir que demain soir. — Eidiol remarqua (il s’en souvint plus tard... et trop tard) qu’à l’annonce de son départ, le chantre, en apparence impassible, n’avait pu contenir un léger tressaillement.

— Quoi, mon père, — dit tristement Anne-la-Douce au vieillard, — tu pars, et toi aussi, mon frère ?

— Nous avons un chargement à porter au petit port de Saint-Audoin, — répondit Eidiol. — Rassure-toi, mon enfant, nous serons de retour demain. — Puis s’adressant à sa femme : — Allons, bonne Marthe ; donne-nous à manger, et apprête nos provisions, le temps presse.

— Mon ami, attends un moment ; le bon père Fultrade voudrait nous entretenir Anne et moi, de choses pieuses. 


— Alors que ma fille reste ici, — répondit le vieux marinier avec impatience, — elle nous donnera et nous préparera ce dont nous avons besoin.

Le moine fit signe à Marthe d’accepter la proposition de son mari ; et elle accompagna le saint homme dans la chambre supérieure, où tous deux restèrent seuls. — Marthe, — se hâta de dire le chantre, — je n’ai que quelques instants à passer ici ; voici ce qui m’amène : ta fervente piété, celle de ta fille méritent une récompense ; écoute-moi : le trésor de l’abbaye de Saint-Denis vient de recevoir de notre saint père, de Rome, une relique d’un prix inestimable... une mèche de la chevelure de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

— Grand Dieu ! quel divin trésor !

— Doublement divin, car les fidèles assez heureux pour pouvoir toucher cette incomparable relique, ne seront pas seulement passagèrement soulagés de leurs maux, mais à jamais guéris.

— À jamais guéris ! — dit Marthe en joignant les mains avec admiration, — à jamais guéris !

— Et de plus, grâce à la vertu doublement miraculeuse de cette relique divine, ceux mêmes qui sont et ont toujours été sains de corps, sont pour toujours préservés des maladies futures !

— Ah ! bon père, quelle foule immense va se presser dans votre abbaye pour jouir de ces miraculeux bienfaits !

— Aussi je veux, en récompense de votre piété, que ta fille et toi, vous soyez des premières à vous approcher de ce divin trésor. Les seigneurs et les grands ne viendront qu’après vous.

— Quoi ! de pauvres femmes de notre sorte !

— « Les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers, » — a dit le Rédempteur du monde. Or, voici mon projet : on prépare une châsse magnifique pour cette incomparable relique ; elle ne sera pas offerte à l’adoration des fidèles avant la confection de cette orfévrerie ; mais je puis vous faire entrer secrètement, ta fille et, toi, dans l’oratoire de l’abbé de Saint-Denis, où la relique a été déposée.

— Oh ! combien je vous devrai de reconnaissance ! Non-seulement, je serais à jamais guérie, mais ma fille ne serait jamais malade ; et puis, j’y pense, cette relique miraculeuse ne pourrait-elle me faire retrouver ma pauvre fille, qui, tout enfant, a disparu d’ici, il y a trente années de cela ?

— Rien n’est impossible à la foi ; mais pour jouir des bienfaits de la relique, il faudrait se hâter. J’ai accompagné notre abbé à l’abbaye de Saint-Germain d’Auxerre ; il y restera jusqu’à demain ; il serait donc urgent que ce soir, ta fille et toi, vous m’accompagniez à Saint-Denis. Je vous attendrais à la nuit tombante près de la tour du Petit-Pont ; vous monteriez toutes deux en croupe sur mon cheval, nous partirions pour l’abbaye et je vous introduirais dans l’oratoire de l’abbé, vous feriez vos dévotions à la divine relique, puis après avoir passé la nuit dans la maison d’une de nos serves, vous seriez toutes deux de retour à Paris demain matin.

— Oh ! mon saint père en Jésus-Christ ! voyez les desseins de la Providence ! Justement mon mari s’absente cette nuit ; il n’a pas la même foi que nous aux reliques, et peut-être il se serait opposé à notre pieux pèlerinage.

— Marthe, je l’ai dit souvent : ni ton mari ni ton fils ne sont dans la voie de leur salut ; tu dois redoubler de piété, afin de pouvoir plus sûrement intercéder pour eux auprès du Seigneur. Ainsi, pas un mot de notre pèlerinage à Eidiol ou à son fils ?

— Ne craignez rien, bon père ; n’est-ce pas pour vivre plus longtemps près d’eux que je vais adorer cette incomparable relique ?

— Or donc, à la tombée du jour, ta fille et toi, attendez-moi en dehors de la tour du Petit-Pont.

— Moi et Anne nous vous attendrons bien encapées, saint père en Christ.

Fultrade quitta la chambre, descendit gravement l’escalier, et avant
 de quitter la maison, il dit au vieux nautonnier, affectant de ne pas jeter les yeux sur Anne-la-Douce : Que le Seigneur soit favorable à ton voyage, Eidiol.

— Merci de ton souhait, Fultrade, — répondit Eidiol ; — mais mon voyage ne saurait manquer d’être favorable ; nous descendons la Seine, le courant nous porte, mon bateau est fraîchement goudronné, mes rames de frêne sont neuves, et je suis vieux pilote.

— Tout cela n’est rien sans la volonté du Seigneur, — répondit sévèrement le chantre en suivant d’un regard oblique et luxurieux Anne-la Douce qui montait à la chambre haute pour y prendre las casaques que son père et son frère voulaient emporter pour leur voyage de nuit. — Non, — reprit Fultrade, — sans la volonté du Seigneur aucun voyage ne peut être favorable.

— Par le vin d’Argenteuil que tu nous vendais si cher dans l’église de Notre-Dame, lorsque nous allions y jouer aux dés (F), père Fultrade, voilà parler en sage ! — s’écria Rustique-le-Gai, le bien nommé. Ce digne garçon, ayant appris au port Saint-Landry l’arrestation du doyen des nautonniers parisiens, était vite accouru, tout inquiet, offrir ses services à Marthe et à sa fille. — Ah ! père Fultrade, — reprit ce joyeux garçon, — quelles bonnes grillades, quels fins saucissons tu nous vendais aussi (toujours par la volonté du Seigneur), au fond de cette petite chapelle de Saint-Gratien où tu tenais ta buvette (G) ! Que de fois j’y ai vu des moines, des soldats, des vagabonds, y faire chère lie avec les nonnes égrillardes du couvent de Saint-Eloi (H) et les non moins égrillardes commères de la rue du Four-Banal (elles sont un peu comme le four) ; quelles furieuses rondes on dansait avec ces bonnes filles, en chantant depuis le parvis jusqu’au chœur la fameuse chanson à boire : « Je suis résolu de mourir au cabaret. — qu’on m’apporte du vin — quand je rendrai l’âme, les anges diront — que Dieu soit favorable au buveur ! »

— Ma sœur n’est plus là, — reprit en riant Guyrion ; — je peux donc, Rustique, te rappeler le souvenir de ce nid d’amoureux que l’on a découvert dans la chaire à prêcher ; les oiseaux étaient Jeannette-la-Plantureuse et Martin-Mâche-vite.

— Je m’en souviens, — répondit Rustique, — tous deux étaient de forcenés clients de la buvette du père Fultrade.

— Grâce à Dieu, le père Fultrade n’en est plus à vendre du vin et des grillades dans l’église ! — reprit Marthe avec une impatience chagrine, voyant les deux jeunes nautonniers chercher à humilier le saint homme à propos du petit commerce de vin et de victuailles auquel il s’était, selon l’usage des prêtres d’un rang inférieur, livré dans son église ; — le père Fultrade est, à cette heure, chantre de l’abbaye de Saint-Denis.

— Marthe, laisse dire ces fous ! — reprit dédaigneusement le moine en se dirigeant vers la porte ; — le vrai chrétien pratique l’humilité ; tout ce qui se fait dans le temple du Seigneur est sanctifié.

— Quoi ? père Fultrade, — reprit Rustique-le-Gai, — quoi ! tout est sanctifié, jusqu’aux ébattements de Jeannette-la-Plantureuse et de Martin-Mâche-vite dans la chaire à prêcher ?

Mais le chantre sortit en haussant les épaules sans répondre au jeune marinier.

— Rustique, — reprit aigrement Marthe, — si tu viens céans pour chercher à humilier notre bon père Fultrade, tu peux te dispenser de remettre les pieds ici.

— Allons, allons, chère femme, — dit Eidiol, — calme-toi ; ce garçon n’a dit après tout que la vérité ; est-ce que les bas-prêtres ne trafiquent point de vin et de victuailles dans les églises ?

— Grâces en soient rendues au Seigneur ! — répondit Marthe, — du moins, ce qu’on boit, ce qu’on mange dans le saint lieu est sanctifié, comme dit le vénérable père Fultrade ; cela ne vaut-il pas mieux que d’aller dans ces tavernes où Satan vous tend ses piéges ?

— Adieu, chère femme, je ne veux point disputer là-dessus, quoiqu’il me semble étrange, malgré la coutume qu’on en a, de voir changer la maison du Seigneur en taverne et en mauvais lieu ; de voir des vauriens, des nonnes, des filles de joie, y chanter, y danser, et faire pis encore, sans compter les joueurs de dés, les marchands et les usuriers qui viennent larronner ou conclure dans l’église leurs mauvais trafics, en buvant un coup de vin sur le coin de l’autel que l’on prendrait pour le comptoir d’un tavernier (I).

— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon pauvre homme, ce serait bien pis ailleurs ; — reprit Marthe en soupirant, affectée de l’endurcissement de son mari ; — n’est-ce point partout l’usage ? depuis que le monde est monde, cela se passe ainsi.

— C’est l’usage, soit ; aussi je te l’ai dit, chère femme, ne disputons point là-dessus ; mais Anne ne revient pas ? — Et s’approchant de l’escalier, le vieillard appela deux fois sa fille.

— Me voici, mon père, — répondit la douce voix de la blonde enfant ; et elle descendit portant sur son bras les casaques de son père et de son frère. Bientôt le vieux nautonnier, son fils et Rustique-le-Gai eurent terminé les préparatifs de leur départ, aidés par Anne qui acheva de remplir un panier de diverses provisions, après quoi elle embrassa tendrement son père, qui lui dit, ainsi qu’à Marthe :

— Adieu, chère femme, adieu, chère fille, à demain, et surtout cette nuit fermez bien la porte de la maison, de crainte des pénitents rôdeurs ; il n’est pire espèce de larrons ; comme l’église leur défend le travail, ils volent pour vivre.

— Le Seigneur veillera sur nous, — répondit Marthe en baissant les yeux devant le regard de son mari, — nous prierons pour ton heureux voyage.

— Adieu, bonne mère, — reprit à son tour Guyrion, — je regrette de t’avoir alarmée ; mon père a eu raison, j’ai été trop prompt à jouer du croc contre les lances franques.

— Grâce à Dieu, mon fils, — reprit Marthe avec onction, — le bon père Fultrade s’est rencontré là, comme un ange du ciel descendu des cieux !


— Si les anges ont cette mine-là, quelle diable de figure ont donc les démons ? — murmura Rustique-le-Gai, en se chargeant du panier de provisions, tandis que Guyrion prit sur son épaule deux longues rames de rechange et son redoutable croc. Au moment où, suivant les pas d’Eidiol et de son fils, Rustique allait quitter la maison, Anne-la-Douce dit au jeune homme à demi-voix : — Rustique, veillez bien sur mon père, sur mon frère ; ma mère et moi, nous prierons Dieu pour vous trois.

— Anne, — répondit le jeune marinier, non plus joyeusement, mais d’une voix pénétrée, — j’aime votre père comme mon père, Guyrion comme mon frère, j’ai du cœur et de bons bras, je ne saurais rien vous dire de plus. — Et après avoir échangé un dernier regard avec la jeune fille qui devint vermeille comme une cerise, Rustique rejoignit Eidiol et son fils, au seuil de la porte, puis tous trois disparurent aux yeux de Marthe et d’Anne-la-Douce.




Ce jour-là même où maître Eidiol se rendant au petit port de Saint-Audoin descendait la Seine à bord de son bateau de charge, deux bâtiments remontant ce même fleuve dans la direction de Paris dont ils se trouvaient encore éloignés de quinze lieues, faisaient force de rames ; tous deux de forme étrangère, longs de trente pieds, peu élevés au-dessus de l’eau, sont allongés comme des serpents de mer ; leur proue, façonnée de même manière que la poupe, leur permet de naviguer sans virer de bord, le gouvernail se plaçant, selon l’évolution maritime, soit à l’avant, soit à l’arrière ; ces bâtiments portent un mât et une seule voile carrée, alors repliée sur sa vergue, car il ne fait pas un souffle de vent. Montée de douze rameurs, d’un pilote et d’un chef, ces deux Holkers, ainsi que les North-mans appellent ces bateaux, sont si légers que les pirates peuvent les porter sur leurs épaules pendant un assez long trajet, et ensuite les remettre à flot. Quoique de vitesse égale et de nature pareille, ces deux Holkers ne se ressemblent pas plus qu’un homme robuste ne ressemble à une svelte jeune fille : l’un, peint de noir, avait pour ornement de proue un aigle de mer couleur de vermillon ; son bec et ses serres étaient de fer poli. Au sommet du mât, une girouette ou wire-wire représentant aussi un aigle de mer découpé dans une plaque de métal, tournait au moindre vent dont la direction était indiquée par le déploiement d’un léger pavillon rouge placé au flanc droit du holker, pavillon sur lequel le même oiseau marin se voyait brodé en noir. Au-dessus des bordages percés des ouvertures nécessaires au maniement des rames, une rangée de boucliers de fer étincelait aux rayons du soleil couchant, ainsi que les armures des pirates, façonnées de petites écailles de fer qui, les couvrant de la tête aux pieds, leur donnaient l’apparence de poissons gigantesques.

Terribles hommes que ces pirates ! Des rivages de la Suède, de la Norwège ou du Danemark, ils arrivaient en quelques jours de traversée sur les côtes de la Gaule ; ils se glorifiaient dans leurs Sagas ou chants populaires, de « — n’avoir jamais dormi sous un toit de planches ou vidé leur coupe de corne auprès d’un foyer abrité ; — » pillant églises, châteaux, abbayes, changeant les chapelles en écuries, se taillant chemises et culottes dans les nappes de l’autel, ravageant tout sur leur passage ; ils « — chantaient ainsi, — disaient-ils, — la messe des lances, la commençant à l’aube, la finissant le soir. » — Guider son bateau comme un bon cavalier manie son cheval, courir pendant la manœuvre sur les rames en mouvement, lancer en se jouant trois javelots au sommet d’un mât, les recevoir dans sa main et les relancer encore sans manquer une seule fois le but, telles étaient les qualités d’un bon pirate. « —Narguons la tempête, — disaient leurs chanson de mer, — l’ouragan est notre serviteur, il aide nos rames, enfle nos voiles, et nous pousse où nous voulons aller. En quelque lieu que nous abordions, nous mangeons le repas préparé pour d’autres ; après quoi mettant l’hôte à mort et le feu à la maison, nous reprenons la route azurée des cygnes ! » — Ces North-mans avaient pour divinité Odin, dieu du Nord, qui promettait aux vaillants tués à la bataille, le séjour du Walhalla, riante demeure des héros célestes ; mais plus confiants dans leur bravoure que dans l’assistance de leur dieu, ils ne l’invoquaient guère. « —Mon frère d’armes et moi, — disait à ces pirates Gunkator, fameux roi de la mer, qui souvent ravagea les châteaux et les églises de la Gaule, — mon frère d’armes et moi, nous ne sacrifions jamais aux dieux, nous n’avons de foi que dans nos armes et dans nos forces ; nous nous en trouvons très-bien (J). » Plusieurs chefs de ces pirates se prétendaient issus de l’union des Trolls, génies des mers, avec les Ases et les Dwalines, gentilles petites fées qui se plaisent à danser au clair de lune sur la glace des lacs du Nord, ou à se jouer dans les branches des grands sapins couverts de neige.

Gaëlo, qui commandait le holker noir orné à sa proue d’un aigle de mer, n’attribuait pas sa naissance à l’union surnaturelle d’un Troll et d’une Dwaline, mais il disait comme le fameux pirate Gunkator : « —Je ne sacrifie point aux dieux, moi ! Je n’ai de foi que dans mes armes et dans ma force, je m’en trouve très-bien. » — Gaëlo pouvait se fier à sa force, elle égalait son courage, et son courage égalait son adresse ; mais ce qui surpassait son adresse, sa force, son courage, c’était la mâle beauté de ce jeune chef de pirates ; voyez-le plutôt une main appuyée sur son harpon et debout à l’avant de son bateau, couvert de la tête aux pieds de sa souple armure d’écailles de fer. À son côté pendent sa large épée, son cor d’ivoire au son connu de ses pirates ; son casque pointu, presque sans visière, découvre ses traits hâlés par l’air marin, le soleil et le grand air, car Gaëlo, non plus que le héros de la Saga « — n’a jamais dormi sous un toit, ni vidé sa coupe auprès d’un foyer abrité. — » L’on devine à l’intrépidité de son regard, au pli railleur de sa lèvre, qu’il a souvent, de l’aube au soir, dit la messe des lances, parfois taillé sa chemise dans la nappe des autels et parfois encore brûlé l’abbaye après avoir mangé le souper de l’abbé, mais il n’a point tué l’abbé, si celui-ci est resté inoffensif ; non, la vaillante physionomie de Gaëlo n’a rien de féroce ; s’il est de ceux qui pratiquent cette loi donnée par Trodd-le-Danois au pays de Garderig : — « Un bon pirate jamais ne cherche d’abri pendant la tempête, jamais ne panse ses blessures avant la fin du combat ; il doit attaquer un ennemi seul, se défendre contre deux, ne pas céder à trois et fuir sans honte devant quatre (K). » Gaëlo pratique aussi cette loi du bon chef Half à ses champions : « — Il ne faut ni tuer les femmes, ni jeter les petits enfants en l’air pour les recevoir par amusement sur la pointe de vos lances (L). » Non, Gaëlo n’a pas l’air féroce ; loin de là, en ce moment surtout, sa figure exprime les sentiments les plus tendres, ses yeux brillent d’un doux éclat lorsque de temps à autre il tourne la tête vers le holker qui lutte de vitesse avec le sien. Jamais, en effet, bateau pirate n’a offert à l’œil d’un marin plus charmant aspect ! construit dans les mêmes proportions que celui de Gaëlo, mais plus fin, plus élancé, ce holker était peint en blanc, ses rames et les boucliers rangés à la file en dehors de ses flancs étaient bleu d’azur ; un cygne doré ornait sa proue, au sommet du mât, un cygne aux ailes ouvertes découpé dans une plaque de cuivre étincelant tournait au souffle de la bise qui faisait aussi flotter un pavillon couleur d’azur où se voyait brodé un cygne blanc. À l’intérieur du léger bâtiment, les épées, les piques, les haches, symétriquement rangées, se trouvaient à portée des rameurs, revêtus de flexibles armures, non pas d’écailles, mais de mailles de fer, et la tête couverte d’un casque à courte visière. Le chef du holker se tenait, ainsi que Gaëlo, debout à la proue ; appuyé d’une main sur un long harpon, il s’en servait au besoin avec dextérité pour faire dévier le bateau dans sa route lorsqu’il rasait les bords de quelques îlots plantés de saules qui obstruaient le cours de la Seine. Ce chef north-man, d’une taille plus svelte, mais aussi élevée que celle de Gaëlo, était une femme, une belle vierge vingt ans au plus, nommée la belle Shigne. Elle portait, ainsi que les guerrières qu’elle commandait, une armure de mailles d’acier si fines, si souples, qu’on eût dit une brillante étoffe de soie grise ; cette espèce de tunique, échancrée à la naissance du cou, accusait les fermes contours de son sein et descendait jusqu’au-dessus des genoux, serrée aux hanches par un ceinturon brodé auquel pendaient d’un côté un cor d’ivoire, de l’autre une épée. La jambe de la belle Shigne se dessinait aussi sous une maille de fer ; elle chaussait des bottines de veau marin étroitement lacées jusqu’à la cheville. Cette guerrière avait déposé son casque à ses pieds ; ses cheveux d’un blond pâle, séparés sur son large front et coupés à la hauteur du cou, encadraient de leurs boucles son fier et blanc visage légèrement teinté de rose ; le froid azur du ciel du Nord semblait se réfléchir dans ses grands yeux bleus, clairs et limpides ; son nez aquilin, sa bouche sérieuse, hautaine, donnaient une expression austère à sa mâle beauté. Les Sagas avaient déjà chanté la bravoure de la belle Shigne, l’une des plus vaillantes parmi les vierges-aux-boucliers ou Sholdmoes, ainsi que disent les North-mans ; le nombre de ces guerrières était considérable en ces pays du Nord ; elles prenaient part aux expéditions des pirates, et souvent les surpassaient en courage. Rien de plus sauvage, de plus indomptable que ces fières créatures ; qu’on en juge par un trait choisi entre mille : Thoborge, fille du pirate Erik, jeune vierge-au-bouclier, belle et chaste, toujours armée, toujours prête à combattre, avait refusé tous les prétendants à sa main ; elle les chassait honteusement, les blessait ou les tuait lorsqu’ils lui parlaient d’amour. Sigurd, pirate renommé, attaqua Thoborge dans sa maison de l’île Garderig, où elle s’était retranchée avec ses compagnes de guerre ; elle résista héroïquement ; grand nombre de pirates et de vierges-aux-boucliers trouvèrent la mort dans cette bataille. Sigurd ayant grièvement blessé Thoborge d’un coup de hache, elle s’avoua vaincue et épousa le pirate (M).

Telle était la chasteté farouche de ces valeureuses filles du Nord : la belle Shigne se montrait digne de cette race. Orpheline après la perte de son père et de sa mère, tués dans un combat sur mer, la jeune guerrière avait été adoptée par Rolf, vieux chef de pirates north-mans, célèbre par ses nombreuses excursions en Gaule ; en moins de quinze jours, il était venu cette année-ci des mers du Nord à l’embouchure de la Seine, et la remontait pour venir assiéger Paris à la tête de deux mille bateaux de guerre, qui s’avançaient lentement à la rame, faute de vent, précédés des holkers de Gaëlo et de Shigne ; ceux-ci devançaient la flotte d’une lieue environ, par suite d’un défi.

— Les bras de mes vierges sont plus robustes que les bras de tes Champions, — avait dit la belle Shigne à Gaëlo. — Je défie ton holker d’égaler la vitesse du mien : les bras de tes hommes seront lassés avant que mes compagnes aient ralenti le mouvement de leurs rames.

— Shigne, j’accepte le défi ; mais si l’épreuve tourne contre toi, mon holker combattra bord à bord du tien pendant cette guerre ?

— Tu espères donc mon secours si tu es en péril ? — avait répondu Shigne avec un sourire de raillerie fière, en ordonnant d’un geste à ses guerrières de ramer vigoureusement. Gaëlo ayant donné le même ordre à ses hommes, les deux holkers s’étaient rapidement éloignés de la flotte des North-mans, cherchant à se dépasser l’un l’autre. Pendant longtemps les vierges-aux-boucliers eurent l’avantage ; mais grâce à leurs efforts redoublés, les champions de Gaëlo (ainsi que les chefs north-mans appellent leurs hommes) regagnèrent la distance perdue. Le soleil disparaissait derrière la cime boisée de l’une des îles de la Seine, au moment où les deux bateaux marchaient d’une vitesse égale.

— Shigne, le soleil est couché, — dit le jeune pirate ; nos bateaux sont bord à bord et les bras de mes champions ne sont pas lassés ?

— Leur vigueur est grande, puisqu’ils ont tenu contre mes compagnes, — répondit l’héroïne avec son ironique et fier sourire.

— Veux-tu glorifier mes hommes ? ou les railler ?

— Si nous n’avions à batailler contre les Franks, je te dirais :
 Abordons dans une de ces îles et combattons sept contre sept... tu verrais alors si mes vierges valent tes champions.

— Faut-il donc te vaincre pour te plaire ?

— Je l’ignore... jamais je n’ai été vaincue. Orwarodd m’a demandée en mariage au vieux Rolf, notre chef ; Rolf lui a répondu : — « Je te donne Shigne si tu peux la prendre ; elle sera demain dans l’île de Garin, seule et armée... viens-y. » — Orwarodd est venu. Nous nous sommes battus ; il ma percé le bras d’un coup d’épée ; moi, je l’ai tué... Plus tard, Olaff a aussi voulu m’épouser ; mais il m’a dit lâchement au moment du combat : « Femme, je n’ai pas le courage de lever mon épée sur toi. »

— Shigne, sois juste... les sagas ont chanté les prouesses d’Olaff, brave entre les plus braves. S’il ne combattait pas contre toi, c’était non par lâcheté, mais par amour.

La guerrière sourit dédaigneusement et reprit : — J’ai, de la pointe de mon épée, balafré Olaff au visage... Il méritait mon mépris !

— Ah ! ton cœur est plus froid que la glace des lacs de ton pays ! Mais, non, tu repousses mon amour parce que je suis de race gauloise !

— Peu m’importe ta race ! Olaff et Orwarodd étaient nés comme moi dans une île du Danemark ; ils n’ont pu me vaincre : j’ai tué l’un, j’ai balafré l’autre par dédain.

— Promets-moi du moins que tu ne seras la femme de personne.

— Facile promesse... Où trouver un guerrier assez vaillant pour me vaincre ?

— Si tu étais vaincue, toi, si fière, si farouche, tu haïrais ton vainqueur.

— Non ! j’admirerais son courage !

— Shigne, tu l’as dit : nous ne pouvons maintenant nous battre l’un contre l’autre, sinon tu me tuerais ou tu deviendrais ma femme, dût mon épée se teindre de ton sang ! Mais puisque le combat nous 
 est interdit... réponds : m’aimeras-tu si je fais quelque grand acte de vaillance ? si les sagas de ton pays chantent mon nom à l’égal des noms les plus célèbres ?

— Ta bravoure n’étonnera jamais la mienne !

— Écoute : hier un serf fugitif est venu dire au vieux Rolf que les Franks avaient depuis quelque temps tellement fortifié l’abbaye de Saint-Denis, qu’elle était maintenant imprenable.

— Il n’est rien d’imprenable ; mais il faudra peut-être nous arrêter plusieurs jours devant cette abbaye, dont Rolf comptait se rendre maître par un coup de main. C’est un poste important ; il est voisin de Paris.

— M’aimeras-tu, si, seul avec mes champions, je m’empare de l’abbaye de Saint-Denis ?

Le visage de la vierge-au-bouclier devint pourpre ; les battements de son sein de marbre soulevèrent les mailles de son armure, et, se redressant de toute la hauteur de sa grande taille, elle répondit fièrement à Gaëlo : — Si l’abbaye de Saint-Denis est imprenable, moi je la prendrai. — À peine la belle Shigne eut-elle prononcé ces mots, qu’elle donna l’ordre à ses compagnes de rejoindre la flotte de Rolf, et le bateau s’éloigna rapidement.

Gaëlo, suivant d’un œil attristé le léger holker qui emportait la guerrière, resta silencieux, pensif, tandis que ses pirates se reposaient sur leurs rames. Le pilote, homme de trente ans environ, d’une figure réjouie, vêtu de la casaque et des larges braies des mariniers de la Seine, se nommait Simon-Grande-Oreille. Ce surnom très-légitime, il le devait à une énorme paire d’oreilles très-écartées des tempes, et non moins rouges que son gros nez ; Simon, naguère serf de la pêcherie de l’abbaye de Saint-Paterne, ainsi que trois de ses compagnons assis aux bancs des rameurs, et portant casque pointu et cuirasse à écailles de fer, comme les North-mans, était allé, ainsi que tant d’autres serfs de race gauloise, offrir aux pirates ses services comme pilote, et ceux de ses compagnons comme rameurs, dès que les innombrables bateaux de la flotte des North-mans avaient apparu à l’embouchure de la Seine. Simon et ses camarades demandèrent, selon l’usage, part au butin de l’expédition.

Gaëlo, debout, silencieux, pensif, voyait s’éloigner et disparaître le holker de la belle Shigne à travers la brume légère qui, au coucher du soleil, s’élève souvent de la surface des fleuves. Simon-Grande-Oreille, assis, à la poupe, et tenant, comme pilote, la barre du gouvernail, dit à un de ses compagnons, surnommé Robin-Mâchoire, parce que sa mâchoire était saillante comme celle d’un molosse : — As-tu entendu l’entretien de la belle Shigne et de Gaëlo ? Quelles farouches diablesses que ces filles des North-mans ! Il faut les courtiser à grands coups d’épée, les caresser avec le tranchant de la hache, et arriver à leur cœur en leur trouant la poitrine, sinon ces enragées vous font épouser la mort. Que dis-tu des fiançailles ?

— Je dis que je préférerais courtiser une des lionnes africaines dont nous parlait l’autre jour Ibrahim-le-Sarrazin. — Et, se tournant vers son compagnon de banc, géant north-man, à la barbe si blonde qu’elle en était presque blanche, Robin ajouta : — Hé ! Lodbrog ! si toutes les femmes de ta race accueillent ainsi les amoureux, il doit y avoir dans ton pays plus de morts que de nouveau-nés ?

— Oui... mais les enfants de ces guerrières, que l’on ne possède qu’après les avoir vaincues par l’épée, deviennent des hommes qui à eux seuls valent dix hommes, — répondit le géant d’une vois grave ; et redressant sa tête énorme, il ajouta fièrement : — Ces enfants-là, comme moi, naissent Berserkes !

— Oui, oui, — reprirent les autres North-mans à voix basse avec un accent de déférence presque craintive, — Lodbrog est né berserke !

— Je ne dis pas non, camarades, — répondit Simon ; — mais, par le diable ! Qu’est-ce qu’un berserke ?

— Un guerrier toujours terrible à ses ennemis, — reprit un des North-mans, — et parfois terrible à ses amis !

Le géant Lodbrog baissa sa grosse tête d’un air affirmatif, tandis
 que Simon et Robin le regardaient d’un air surpris, n’ayant rien compris aux mystérieuses paroles des pirates. Gaëlo, sortant enfin de la rêverie profonde où l’avait plongé la disparition de la vierge-au-bouclier, se retourna vers ses hommes et leur dit : — Mes champions, il faut devancer la belle Shigne et nous emparer, à nous seuls, de l’abbaye de Saint-Denis ! À vous le butin, à moi la gloire !

— Gaëlo, — répondit Simon, — quand je t’ai entendu parler de cette prouesse à ta guerrière, moi qui connais l’abbaye de Saint-Denis, où je suis allé souvent dans ces derniers temps, alors que j’étais serf de la pêcherie de Saint-Paterne, que l’enfer confonde ! j’ai pris tes paroles pour un propos d’amoureux. Gardée comme elle l’est, fortifiée d’épaisses murailles, cette abbaye pourrait résister à cinq ou six cents hommes déterminés ; comment veux-tu avec quinze hommes t’en emparer ? c’est impossible !

— Mes vaillants, — reprit Gaëlo après un moment de silence, — si je vous disais qu’un serf, gardeur de pourceaux, est à cette heure Comte, seigneur et maître d’une province que lui a octroyée Karl-le-Chauve, aïeul de Karl-le-Sot, à cette heure roi des Franks, me répondriez-vous : — « Un serf, gardeur de pourceaux, devenir maître et seigneur d’une province ? c’est impossible ! »

— Foi de Grande-Oreille, telle serait ma réponse !

— Vraiment ? — reprit Gaëlo ; — et qui donc est maintenant Comte de Chartres et possesseur du pays chartrain ? sinon un pirate autrefois serf et gardeur de porcs à Trancout, pauvre village situé près de Troyes (N) ?

— Oh ! oh ! notre chef, — reprit Robin-Mâchoire, — tu veux parler d’Hastain ? ce vieux bandit qui, comme nous, a guerroyé avec les pirates North-mans : tu dis vrai, on connaît la chanson :

« — Quand il eut les Franks dépouillés, — et qu’il vit tous ses bateaux appareillés ; — Hastain de Rome entend parler — et à Rome Hastain dit qu’il irait — et qu’il ferait roi de Rome son ami Boern-Côte-de-fer (O). 


— Simon, — dit Gaëlo, — écoute de toutes tes larges oreilles la fin de la chanson ; — et s’adressant à Robin : — Continue, mon champion !

— La chanson finit très bien, — reprit Robin, et il acheva ainsi : — « Quand ses pirates eurent ravagé l’Italie — et chargé leurs vaisseaux des dépouilles des églises, — Hastain décide qu’il retournerait en France, — et en France Hastain est revenu ; — le roi des Franks, effrayé du retour des pirates, — a dit à Hastain : Ne pille plus les saintes abbayes, ni les châteaux des seigneurs ; — je te donnerai tout le pays chartrain, — et je te ferai Comte de Chartres. — Hastain le pirate a dit : Je veux bien. — Et il est devenu comte de Chartres et maître du pays chartrain. »

— Par le diable et ses cornes ! vive Hastain ! tout est possible, — s’écria Simon-Grande-Oreille, et il joignit sa voix retentissante à celles des pirates qui, frappant de leurs rames la file de boucliers rangés sur les flancs du holker, chantaient à tue-tête :— « Hastain le pirate a dit : Je veux bien — et il est devenu Comte au pays chartrain ! »

— Quoi ! un serf gardeur de pourceaux est devenu Comte et maître d’une province ! — s’écria Gaëlo, — lorsque ses hommes eurent achevé leur chant de guerre ; — et vous croyez impossible à quinze champions résolus de s’emparer de l’abbaye de Saint-Denis ? l’abbaye la plus riche de la Gaule ! Quoi ! vous reculez ?

— Non, non, — crièrent les pirates enflammés par l’espoir du pillage, en frappant de nouveau à coups de rames les boucliers de fer suspendus aux flancs du holker : — à Saint-Denis ! à Saint-Denis !

La voix tonnante de Lodbrog-le-Géant dominait la voix des North-mans ; dressé sur son banc, faisant d’une seule main tournoyer sa longue rame aussi facilement qu’il eût manié un roseau, il criait à tue-tête : — À Saint-Denis ! à Saint-Denis ! — S’enivrant ainsi de ses propres clameurs, ses traits farouches exprimèrent bientôt une exaltation qui devint une sorte de délire : ses yeux roulèrent rapidement dans leur orbite, ses lèvres se blanchirent d’écume ; puis, poussant soudain un cri terrible, il fit ployer entre ses mains sa rame et la brisa en deux comme une baguette. À cette preuve de force surhumaine, les North-mans, qui avaient jusqu’alors observé Lodbrog avec anxiété, s’écrièrent : — Gare à nous ! le voilà berserke ! — Et avant que Gaëlo ait pu s’opposer à leurs mouvements, les pirates, se jetant sur le géant encore debout sur son banc, réunirent leurs efforts et le précipitèrent dans la Seine en s’écriant : — Il va nous tuer tous !

Gaëlo avait fait ancrer son bateau à peu de distance d’une des îles boisées baignées par la rivière ; Lodbrog, renversé, tomba entre le holker et le rivage ; mais d’un bond il sortit de l’eau peu profonde en cet endroit, et atteignit la terre en hurlant : — À Saint-Denis ! à Saint-Denis ! — La frénésie décuplant alors la force prodigieuse de ce géant, il déracine un peuplier de vingt pieds de hauteur ; et, armé de cet arbre comme d’une massue, il fracasse les arbres qui se trouvent à sa portée ; les plus grosses branches volent en éclats, les troncs se brisent et le furieux vertige du colosse s’augmente encore ; les ruines d’une maison à demi couverte de sa toiture s’élevaient non loin du rivage, ces murailles arrêtent la course insensée du berserke ; à cet obstacle, sa rage redouble, le tronc de peuplier lui sert de bélier, ses coups réitérés ébranlent un pan de muraille ; elle s’écroule avec fracas ; une partie de la toiture retenue par le scellement des charpentes dans le mur opposé restait encore debout ; le géant gravit les décombres, s’accroche des deux mains aux poutres du toit, les secoue avec fureur en hurlant toujours : — À Saint-Denis ! à Saint-Denis ! — Les poutres cèdent, s’affaissent avec un craquement formidable, la toiture vermoulue à demi couverte de tuiles s’effondre sur Lodbrog, un moment il disparaît au milieu d’un tourbillon de poussière ; mais ce nuage dissipé, le géant, protégé par son casque et son armure de fer, reparaît au-dessus de cet entassement de ruines, regarde autour de lui, et ne voyant plus rien à détruire, se baisse, arrache des solives, des poutres, saisit des pierres énormes et les lance autour de
 lui avec la force irrésistible de ces machines de guerre appelées catapultes ; mais tout à coup le berserke pousse un rugissement semblable à celui d’un lion, lève ses grands bras vers le ciel, son corps se raidit, reste un instant immobile, comme une gigantesque statue de fer ; puis, ainsi qu’un colosse renversé de sa base, Lodbrog vacille, tombe, et tout d’une pièce il roule du haut de ce monceau de décombres au bas duquel il reste gisant, inanimé comme un cadavre. Gaëlo et les pirates north-mans ne furent pas surpris de la frénésie de Lodbrog ; ils savaient que plusieurs guerriers du Nord étaient sujets à ces emportements, terribles comme la furie d’un insensé, sorte d’épilepsie particulière aux berserkes, et dont l’attente ou l’ardeur du combat, la colère, l’ivresse provoquaient les accès (P) ; mais Simon-Grande-Oreille et Robin-Mâchoire assistant pour la première fois à un pareil spectacle, le contemplaient avec surprise et terreur. Simon voyant de loin Lodbrog étendu raide, inanimé, s’écria : — Heureusement, le voici mort !

— Les North-mans avaient raison, — repris Robin ; — de pareils enragés sont aussi dangereux pour leurs compagnons que pour l’ennemi. Si ce berserke, ainsi qu’ils appellent ces furieux, était demeuré au milieu de nous dans le holker, il nous eût assommés ou noyés tous !

— Après quoi, il aurait lancé par-dessus sa tête le bateau comme un sabot, car il lançait ainsi que de petits palets, des poutres et des pierres, qui certes, devaient peser trois ou quatre fois le poids d’un homme, — ajouta Grande-Oreille. — Que de forces perdues ! quelle belle tuerie ! quel ravage aurait fait un pareil compagnon dans l’abbaye de Saint-Denis où il croyait batailler ! Après tout, c’est dommage qu’il soit mort !

— Il n’est pas mort, — reprit Gaëlo ; — levez l’ancre, mes champions, en deux coups de rames nous aborderons dans l’île, et avant peu d’instants, vous verrez Lodbrog revenir à lui comme s’il sortait d’un rêve.


— Par les cornes du diable ! quel rêve ! — s’écria Simon ; — moi, de peur que se reprenant à rêver, ce géant ne me mettre en bouillie, je désire garder le bateau avec Robin, mon compère. — Et tout en ramant, Grande-Oreille jetait un regard défiant sur le corps du berserke, toujours immobile, que l’on voyait à cent pas du rivage.

— Les North-mans iront, s’ils le veulent, au secours de cet enragé, — ajouta Simon, au moment où le holker abordait ; — il sera très-doux à Lodbrog de reconnaître des figures de son pays natal en reprenant connaissance, n’est-ce pas, Robin ?

— Oui, oui, car souvent tel feu qui paraît éteint, se réveille soudain.

Le bateau toucha terre, Gaëlo et les North-mans s’approchèrent du colosse non sans précaution ; l’un des pirates ôta son casque, le remplit d’eau à demi, y jeta une poignée du sable de la grève et manipula ce mélange, tandis que ses compagnons essayaient, mais en vain, tant son corps était raidi, de mettre Lodbrog sur son séant ; il leur fut impossible d’arracher de sa main crispée une pierre qu’il serrait encore avec la force d’un étau ; ses traits, encadrés dans les jugulaires de son casque, étaient livides, immobiles, ses mâchoires contractées, ses lèvres écumantes, ses yeux fixes, dilatés, vitreux ; l’un des North-mans puisant dans son casque détrempé d’eau froide, le jetait à poignée au visage du géant.

— Prends garde ! — dit Gaëlo, — tu vas l’aveugler !

— Non, non, — reprit le pirate en redoublant ses aspersions sablonneuses ; — c’est surtout quand le fin gravier entre dans les yeux qu’il produit bon effet. — L’expérience du pirate ne le trompait pas : de légers tressaillements convulsifs agitèrent bientôt les traits de Lodbrog, ses doigts crispés se détendirent, laissèrent échapper la pierre qu’ils enserraient, et au bout de quelques instants ses membres redevinrent souples. L’un des North-mans alla puiser dans son casque de l’eau limpide et fraîche, la jeta aux yeux du berserke ; celui-ci murmura bientôt d’une voix sourde en frottant ses paupières : — Les yeux me cuisent fort ; suis-je donc dans le céleste Walhalla qu’Odin promet à ses braves après leur mort ?

— Tu es au milieu de tes compagnons de guerre, vaillant champion, — répondit Gaëlo, — tu as brisé une vingtaine de gros arbres et démoli une maison, est-ce assez pour essayer tes forces ?

— Oh ! oh ! — fit le géant en secouant son énorme tête et continuant de se frotter les yeux avec ses poings, — cela ne m’étonne pas d’avoir ainsi ravagé ; j’ai commencé à me sentir berserke en criant : À Saint-Denis ! et puis j’ai cru démolir l’abbaye et assommer ses moines et leurs soldats.

— Ne regrette rien, mon Hercule, — répondit Gaëlo ; — la lune se lève tôt, nous ramerons toute la nuit ; demain soir nous serons à Saint-Denis et après-demain à Paris !




L’abbaye de Saint-Denis ressemblait à un vaste château fort ; son enceinte de hautes et épaisses murailles sans autre entrée qu’une porte voûtée, bardée de plaques de fer, percée, ainsi que les murs, de meurtrières d’où les archers pouvaient à l’abri tirer sur l’ennemi, mettaient le saint lieu à l’abri d’un coup de main ; pour se rendre maître de cette forteresse, il eût fallu de grandes machines de guerre et une nombreuse troupe d’attaque. Tenant sa promesse faite le matin au père Fultrade, Marthe et sa fille Anne-la-Douce se trouvèrent, à la tombée de la nuit, au rendez-vous fixé par le chantre ; il arriva monté sur son grand cheval, assez vigoureux pour porter en croupe la femme d’Eidiol, et sur le devant de la selle, la jeune fille que le prêtre tenait ainsi enlacée ; le cheval chargé de ce triple poids ne pouvait, malgré sa robuste encolure, que suivre au pas l’antique voie romaine qui, allant de Paris à Amiens, passait devant l’abbaye de Saint-Denis ; le trajet nocturne fut long, silencieux ; Marthe, toute fière de se voir en croupe d’un saint homme, ne songeait qu’aux reliques dont la divine influence devait la préserver ainsi que sa fille de tous maux présents et à venir. Anne avait obéi à sa mère avec répugnance ; le moine lui inspirait une vague frayeur, la nuit était noire, la route peu sûre ; lorsque parfois le cheval bronchait, la jeune vierge sentait Fultrade la serrer contre lui plus étroitement, et son souffle embrasé venait la frapper au visage. Arrivé avec ses compagnes de voyage à la porte massive de l’abbaye, le moine frappa d’une façon particulière, la clarté d’une lanterne apparut à un guichet ; il s’ouvrit, le frère portier échangea quelques mots à voix basse avec Fultrade, puis la lumière s’éteignit, la porte massive roula sur ses gonds et se referma lorsque Marthe et sa fille furent entrées dans l’abbaye ; elles se trouvèrent au milieu des ténèbres ; un personnage invisible emmena le cheval du prêtre ; celui-ci, prenant alors le bras de Marthe, lui dit tout bas : — Donne la main à ta fille et suivez-moi toutes deux ; je vous ai prévenues, votre arrivée ici doit être enveloppée du plus grand mystère, venez.

Après avoir descendu un escalier rapide et suivi pendant assez longtemps dans l’ombre les détours d’un couloir voûté, à l’atmosphère humide comme celui d’une cave, le chantre s’arrêta, chercha à tâtons l’orifice de la serrure d’une porte qu’il ouvrit en disant aux deux femmes, toujours à demi-voix : — Entrez là, attendez-moi, chères filles.

Au bout de peu d’instants la porte se rouvrit, et le moine, revenant encore sans lumière, dit : — Marthe, la première, tu adoreras la relique, ce sera ensuite le tour de ta fille.

— Oh ! non ! — s’écria vivement Anne-la-Douce ; — je ne resterai pas seule ici dans l’obscurité !

— Mon enfant, ne crains rien, — reprit Marthe ; — nous sommes dans une sainte abbaye, sous la protection du bon père Fultrade.

— Et d’ailleurs l’on n’est jamais seule lorsque l’on pense à Dieu, — ajouta le moine. — Ta mère sera bientôt de retour. Suis-moi, Marthe.

— Ma mère, je ne te quitte pas... j’ai peur ! — s’écria la jeune fille ; mais avant qu’elle ait pu rejoindre sa mère, qu’une main vigoureuse attirait brusquement au dehors, la porte se referma sur Anne de plus en plus effrayée ; en vain elle poussa de grands cris, les pas s’éloignèrent ; tout bruit cessa, et de silencieuses ténèbres se répandirent autour d’elle. Cependant, au bout de quelques minutes, elle tressaillit de surprise ; il lui semblait entendre, au milieu de l’obscurité, le souffle d’une respiration haletante ; soudain la jeune fille se sentit enlacée de deux bras vigoureux ; elle se débattait en appelant sa mère, lorsqu’on frappa violemment à la porte, et une voix prononça d’un ton alarmé quelques paroles en latin. Aussitôt Anne, délivrée de l’étreinte qui l’épouvantait, tomba défaillante sur le sol. Quelqu’un passa près d’elle, sortit en courant, et referma la porte à double tour.




Tandis que Marthe et sa fille venaient d’être séparément enfermées par Fultrade et un autre prêtre, dans les cachots souterrains de l’abbaye de Saint-Denis, où l’on jetait les serfs et les vilains justiciables de l’abbé, un grand mouvement régnait dans le saint lieu. Des moines, subitement arrachés au sommeil, et portant des torches, allaient et venaient sous les arceaux du cloître. Au milieu de l’une des cours intérieures, l’on voyait une vingtaine de cavaliers ; la sueur dont leurs chevaux ruisselaient témoignait de la rapidité de leur course ; ils avaient escorté jusqu’à l’abbaye le Comte de Paris, qui, arrivant de sa cité en toute hâte, s’était aussitôt rendu à l’appartement de Fortunat, abbé de Saint-Denis. Ce prêtre, d’une obésité difforme, les yeux encore bouffis de sommeil, endossait une longue robe du matin, chaudement fourrée, que lui présentait l’un de ses serviteurs ; d’autres allumaient les cierges de deux candélabres d’argent massif, placés sur un meuble richement orné, car rien n’était plus somptueux que cet appartement. L’abbé ayant revêtu sa robe, se frottait les yeux, assis au bord de son lit douillet, au bas duquel on voyait un jupon de femme, oublié sans doute. La présence de ce vêtement expliquait le retard de l’abbé à ouvrir au Comte Roth-bert, qui, après avoir longtemps frappé à la porte, et enfin introduit auprès de Fortunat, lui disait impatiemment : — Fultrade ne vient donc pas ? Où est-il ? où est-il ?

— Seigneur Comte, on l’est allé quérir, on ne l’a pas trouvé dans sa cellule, — répondit le Chambellan de l’abbé (charge tenue à fief), car cet officier du palais abbatial, ainsi que plusieurs de ses confrères, le Maréchal, l’Écuyer, le Bouteiller, et autres dignitaires, attirés par le tumulte, avaient accompagné le Comte de Paris chez l’abbé.

— Le père Fultrade était sans doute à l’église, — reprit une voix, — souvent il s’impose, comme pénitence, des prières nocturnes.

— À moins qu’il ne soit resté à Paris, où je l’ai rencontré ce matin, — reprit Roth-bert. — Jamais pourtant sa présence ici n’aurait été plus nécessaire !

— Comte, — dit l’abbé en étouffant un bâillement, — aucun de mes chers frères en Christ ne couche hors de l’abbaye, à moins que je l’envoie au loin en mission. Fultrade a dû certainement rentrer ici ce soir. Mais m’apprendras-tu enfin la cause de cette alerte nocturne ?

— Pour te l’apprendre, j’attendais ton complet réveil, car tu me répondais en homme à moitié endormi. Or voici de quoi te faire ouvrir complètement les yeux et les oreilles : Les North-mans ont reparu à l’embouchure de la Seine ; ils s’avancent sur Paris !

L’abbé Fortunat, malgré son énorme corpulence, bondit sur son lit : ses trois mentons tremblotèrent, sa rouge et large face devint blême ; il joignit les mains avec épouvante ; ses lèvres s’agitèrent convulsivement ; mais, dans son effroi, il ne put articuler une parole. Les autres personnages restèrent, non moins que lui, terrifiés de la funeste nouvelle apportée par le Comte ; les uns poussèrent de longs gémissements, d’autres se jetèrent à genoux, invoquant l’ intercession du Seigneur ; et tous, y compris l’abbé, qui avait enfin retrouvé la voix, s’écrièrent : — Dieu tout-puissant, aie pitié de nous ! délivre-nous de ces païens ! de ces démons ! Hélas ! hélas ! que de maux vont fondre encore sur les serviteurs de ton Église ! que de ravages ! que de désastres ! Nos biens, nos richesses vont encore être pillés par ces abominables sacrilèges ! Ô Seigneur ! Seigneur ! délivre-nous des North-mans !

Fultrade entra au milieu de ces malédictions lamentables. Il semblait sombre, irrité ; son visage était enflammé. Le Comte s’écria : — Arrive donc, Fultrade ; depuis une heure je te fais chercher ; tu es ici le seul homme de main et de conseil. — Puis, s’adressant à l’abbé : — Fortunat, mets un terme à tes lamentations et à celles de ton entourage ; il faut agir et non gémir...

Les prêtres continrent à grand’ peine leur désolation, tandis que le Comte de Paris, s’adressant particulièrement à Fultrade, sur l’énergie duquel il semblait surtout compter : — Que l’on ne m’interrompe pas, les moments sont précieux... Les North-mans ont reparu à l’embouchure de la Seine ; on les dit commandés par un de leurs plus intrépides rois de la mer, nommé Rolf. Leur flotte est si nombreuse, qu’elle couvre toute la largeur de l’embouchure de la Seine ; ils ne doivent pas être maintenant à plus de dix ou douze lieues d’ici !

— Et comment n’a-t-on pas été plus tôt prévenu de l’arrivée de ces maudits ? — s’écria le chantre. — Ils ont passé à Rouen, comment les gens de cette cité n’ont-ils pas, de proche en proche, fait répandre l’alarme ?

— Eh ! qu’importe aux gens de Rouen ! N’ayant pas été cette fois attaqués par les North-mans, ils n’ont eu souci des autres contrées ; ce soir seulement j’ai été averti de l’approche des pirates par quelques messagers des seigneurs et abbés riverains de la Seine ; ils m’ont de plus appris que cette vile plèbe rustique, qui n’a rien à perdre, se montre partout joyeuse des maux dont ces païens vont encore accabler l’Église et les seigneurs ; c’est donc à nous, seigneurie et clergé, de nous unir, de nous défendre ! Nous n’avons aucun secours à attendre de Karl-le-Sot ; comme ses lâches aïeux, Karl-le-Chauve et Karl-le-Gros, il ne songera qu’à défendre, s’il le peut, ses domaines royaux, et laissera les North-mans ravager nos biens !

— Hélas ! hélas ! — reprit en gémissant l’abbé de Saint-Denis, — à quelles nouvelles calamités sommes-nous réservés ? Si les désolations, les abominations du passé doivent se reproduire, ce sera horrible !... N’a-t-on pas vu Karl-le-Chauve forcé d’octroyer la comté de Chartres à cet exécrable Hastain, chef des pirates north-mans ! un vil serf révolté ! un bandit souillé de crimes, de sacrilèges abominables ! Hélas ! en quels terribles temps vivons-nous ! Que faire, mon Dieu, que faire ?

— Je te l’ai dit, ne pas gémir et agir ! — s’écria Roth-bert, — ne pas compter sur un roi imbécile, ne compter que sur nous ; organisons notre défense, armons nos colons, nos vilains ; s’ils refusent de marcher, terrifions-les par les supplices !... Toi, Fultrade, homme d’énergie et d’intelligence, tu vas partir sur l’heure avec quelques-uns de mes officiers et une bonne escorte pour aller convier, de ma part, les évêques et les abbés de mon duché de France à mettre en armes leurs vilains et leurs serfs ; une partie de ces gens resteront dans les abbayes et les châteaux pour leur défense, les autres seront dirigés vers Paris pour la défense commune. Hâte-toi, Fultrade, sous ton froc bat un cœur de soldat, de hardi soldat, tu rempliras vaillamment, je le sais, ta mission.

— Comte, y penses-tu ? — s’écria l’abbé en levant les mains au ciel. — Quoi ! en un moment si périlleux, tu veux m’enlever Fultrade !

— Ne crains rien, — reprit Roth-bert, — en quittant Paris, j’ai donné l’ordre à cent de mes vieux guerriers de se rendre en hâte ici. Ce poste est très-important, il domine la Seine ; toutes les fois que les North-mans sont venus assiéger Paris, ils se sont emparés de cette abbaye. 


— Dieu tout-puissant ! cela n’est que trop vrai ! — murmura l’abbé en fondant en larmes. — Cinq fois déjà cette abbaye a été envahie, saccagée, pillée par ces païens : aussi l’a-t-on fortifiée ; mais elle ne saurait résister aux North-mans. Hélas ! hélas ! rien ne résiste à ces démons !

— Fortunat, tu t’abuses. À moins d’un siège en règle, les cent vieux soldats qui vont arriver en ce lieu d’un moment à l’autre, suffiront à défendre l’abbaye. Maintenant, Fultrade, à cheval ! à cheval ! Uh riche évêché récompensera ton zèle.

Le moine avait jusqu’alors écouté le Comte de Paris d’un air soucieux et préoccupé ; mais à la promesse d’un évêché, ses yeux étincelèrent de convoitise, et il répondit à Roth-bert : — Seigneur, si notre saint abbé m’y autorise, j’accomplirai ses ordres et les tiens. Que le ciel me protège ! j’espère conduire à bonne fin l’entreprise dont tu me charges !

L’un des officiers du Comte entra et lui dit : — Selon vos ordres, quelques archers amenés en croupe par nos cavaliers se sont postés sur la rive de la Seine. Ils ont, à la clarté de la lune, aperçu un grand bateau qui remontait la Seine vers Paris. Ils ont forcé les mariniers de descendre à terre, les menaçant, s’ils refusaient d’obéir, de leur envoyer une volée de flèches. On vous amène le patron de cette barque.

— Qu’il vienne, — répondit Roth-bert. Et s’adressant à l’abbé : — J’ai donné l’ordre de ne laisser passer aucun bateau sans interroger ses mariniers, afin d’obtenir d’eux quelques renseignements sur la flotte des pirates, dont ils peuvent avoir des nouvelles !

Le Comte achevait ces mots, lorsqu’un de ses hommes introduisit Eidiol. À la vue du doyen de la corporation des nautonniers, si brutalement traité par lui dans la journée, Roth-bert ne put cacher sa surprise ; puis, ses traits prenant une expression remplie de cordialité, il dit à Eidiol : — Je ne m’attendais pas à te revoir ce soir, mon brave nautonnier. — Et montrant d’un geste le vieillard à l’abbé, le Comte ajouta : — Ce vénérable homme est le doyen de la corporation des mariniers parisiens, la plus honorable corporation de ma cité de Paris.

Eidiol, fort étonné de l’accueil du Comte, qui, le matin même, l’avait traité avec une si hautaine violence, le regardait d’un œil fin, tâchant de pénétrer la cause de ce brusque revirement de langage. Fultrade devint pourpre à l’apparition du père d’Anne-la-Douce, resta un moment frappé de stupeur ; puis il dit à Roth-bert : — Les moments sont précieux ; je tiens à bien remplir la mission dont tu m’as chargé.

— Je n’attendais pas moins de ton zèle, — répondit le Comte. — Hâte-toi, et fais comprendre aux seigneurs et aux abbés que, divisés, nous serons vaincus, mais unis, invincibles !

Le chantre disparut, et Roth-bert, redoublant d’amabilité, dit à Eidiol : — Sois le bien-venu... tu ne pouvais arriver plus à propos.

— Telle a été sans doute aussi la pensée de tes archers, puisqu’ils nous ont menacés d’une volée de flèches, si notre bateau n’abordait point.

— Ces mesures sont indispensables en ce moment, mon digne nautonnier. Tu sais sans doute la nouvelle ?

— Quelle nouvelle ?

— Ignores-tu que les North-mans ont reparu à l’embouchure de la Seine ?

— Ah ! il s’agit des North-mans ! — reprit Eidiol avec une parfaite indifférence. — En ce cas, oui, je sais la nouvelle. Le patron d’un chalan qui remontait en Seine m’a même dit que le gros de la flotte des pirates s’était ancrée cette nuit près de l’île d’Oissel, un de leurs anciens repaires.

— Par l’épée de mon aïeul, Roth-bert-le-Fort ! voilà qui me confond ! — s’écria le Comte de Paris stupéfait de l’insouciance du vieux marinier au sujet de l’invasion des North-mans. — Quoi ! une pareille apathie, lorsque des maux terribles vont de nouveaux fondre sur le pays !

— Oh ! je ne suis point du tout insoucieux de la venue des pirates, puisqu’au lieu de descendre la Seine jusqu’à Saint-Audoin, où je portais un chargement, je la remonte pour retourner à Paris.

— Allons, mon vaillant marinier, je me trompais, tu n’es pas indifférent, mais calme, comme un brave à l’approche du danger.

— Quel danger ?

— Ne fuis-tu pas devant l’approche de ces païens ?

— Je ne fuis point, je retourne à Paris embrasser ma femme et ma fille ; cela me semblera d’autant meilleur, que je n’espérais les revoir que demain soir ; puis je me consulterai avec mes compères.

— Quels compères ?

— Eh, mais ! les doyens des corporations de la cité de Paris : les forgerons, les charpentiers, les armuriers, les tisseurs, les corroyeurs, les tailleurs de pierre et autres.

— Et le but de ce conseil est d’organiser la défense de Paris contre les pirates... Gloire à vous, citadins ! je suis fier de compter dans ma cité des valeureux tels que vous ! — Et se retournant tout joyeux vers l’abbé : — Fortunat, tu entends ce brave homme ?

— La bénédiction du ciel sera sur lui et sur les siens, — répondit machinalement l’abbé, anéanti par l’épouvante. — Bénis sont ceux qui détendent l’Église et les seigneurs ; tous leurs péchés leur seront remis.

— Ah ! — s’écria Roth-bert en montrant Eidiol du geste, — à la tête de pareils hommes l’on se sent invincible !

— Cependant, — reprit le vieillard, — ce matin, tu ordonnais à tes cavaliers de nous casser leurs lances sur le dos.

Roth-bert se mordit les lèvres, fronça les sourcils, et répondit avec embarras : — Bon... un mouvement de vivacité ; tu songes encore à cela ?

— Je l’avais oublié, mais tes glorifications de ce soir me rappellent tes violences de ce matin. Tantôt j’étais un vieux coquin, bon à jeter en prison ; me voici maintenant une manière de héros.

— Fortunat, — reprit le Comte en contraignant son dépit et s’adressant à l’abbé, — le bonhomme aime à plaisanter ; seulement il pourrait mieux choisir son temps ; il faut courir aux armes et non railler, lorsque ces maudits North-mans nous menacent !

— Eh ! eh ! pas si maudits, — reprit en souriant Eidiol. — Grâce aux North-mans tu me courtises ce soir.

— Trêve de raillerie, vieillard ! — s’écria Roth-bert, revenant malgré lui à son caractère hautain et violent ; — ne me fais pas regretter ma bonté !

— Deux mots seulement, Comte, et finissons ; j’ai hâte d’aller embrasser ma femme et ma fille. Écoute ceci: Il y a vingt-sept ans environ, l’année 885, les North-mans, sous la conduite d’Hastain, aujourd’hui maître et seigneur du pays Chartrain, venaient pour la cinquième ou sixième fois assiéger Paris.

— Cette fois, du moins, et ce fut la seule, la plèbe de Paris, sous les ordres d’Eudes, mon frère, résista courageusement, et les pirates ne ravagèrent pas la cité ; il en sera de même aujourd’hui ; car, j’en jure Dieu ! de gré ou de force, vilains ! vous irez aux remparts !

— Écoute encore : jusqu’à cette année dont tu parles, jamais Paris n’avait résisté aux pirates ; pourquoi cela, Comte ? Parce que le populaire, les corporations d’artisans, n’avaient eu souci de la chose.

— Oui, oui, — reprit Roth-bert avec une colère concentrée, — cette lâche plèbe laissait piller, ravager, incendier églises, abbayes et châteaux !

— Que veux-tu ? les North-mans ne pillent que les riches, et bien ils font. Iront-ils charger leurs barques de nos guenilles, de nos meubles grossiers, de notre vaisselle de grès, lorsque châteaux, églises ou abbayes regorgent de vases d’or et d’argent, de richesses de toute espèce... Donc ils pillent les riches ; c’est aux riches à se garder, à se défendre. 


— Par la mort du Christ ! ce vieillard est insensé ! — s’écria le Comte de Paris en regardant l’abbé, qui leva les mains et les yeux au ciel en poussant un gémissement lamentable. Puis, Roth-berth ajouta en s’adressant à Eidiol : — Pouvons-nous donc nous défendre sans l’aide du populaire ? Est-ce avec deux mille guerriers que j’entretiens dans mon duché de France que je pourrai repousser trente mille North-mans ?

— Oh ! je le sais, je le sais ; vous ne pouvez rien sans le populaire ; aussi, je te l’ai dit, il y a vingt sept ans, ton frère, le Comte Eudes, épouvanté de l’approche des pirates, voulut, ainsi que toi, au jour du danger, amadouer ce populaire, pour lequel il n’avait eu jusqu’alors, comme toi, que mépris et dureté. Il convoque dans son châtelet de Paris les doyens des corporations d’artisans, et, comme toi encore, il les appelle ses chers vaillants, ses héros citadins... Mon père, doyen des nautonniers, répondit ceci à ton père, en langage figuré : « Nous autres, gens de rivière, nous nous connaissons en hameçons, nous ne mordons point au tien à l’aveuglette. Nous sommes écrasés de taxes : le comte prend nos culottes, l’évêque notre chemise, et le roi notre bonnet ; de sorte qu’il nous reste notre peau ; en d’autres termes, nous ne possédons rien. Qui n’a rien, n’a rien à perdre, et qui n’a rien à perdre n’a rien à défendre. Quant à vous autres, rois, seigneurs et gens d’église, vous avez besoin de nous, pour sauvegarder vos biens des pilleries des North-mans ; soit, faisons un marché : allégez nos taxes, rendez-nous la vie moins dure, et nous défendrons vos richesses. — Tope », dit le Comte Eudes. On convient de certaines allégeances et de certaines franchises pour la plèbe de la cité. Le lendemain, cette bonne plèbe, aussi crédule que brave, court aux remparts, se bat intrépidement ; grand nombre de gens sont tués, d’autres blessés, mon père et moi sommes de ceux-là ; les North-mans sont repoussés... Bon ! mais qu’arrive-t-il ? le danger passé, le roi, les seigneurs et les gens d’église renient leurs promesses, et rebâtent le populaire, aussi lourdement que par le passé. D’où il suit, qu’instruit par l’expérience de ce qu’il gagne à se battre pour défendre le bien de ses maîtres, le populaire s’est dit, et je te dis, Comte : — « Vous avez, vous autres seigneurs et prélats, tout à craindre des North-mans ; défendez-vous contre eux, ce sont vos affaires et point du tout les nôtres. Nous serions fort sots, vraiment, oui, vraiment, fort sots nous serions, de nous faire briser les os pour vous, nos maîtres et seigneurs ; une fois déjà vous nous avez pipés, vous ne nous piperez plus désormais. »

Le Comte de Paris, durant la réponse d’Eidiol, avait difficilement surmonté son indignation ; enfin il s’écria pâle de fureur : — Ainsi votre plèbe refusera de défendre la Cité ?

— Je le crois, et selon mon petit jugement, m’est avis qu’elle fera bien. Nous autres mariniers, nous prendrons à bord de nos bateaux nos familles et celles de nos compères qui voudront nous suivre ; nous sortirons des eaux de Paris par un côté, pendant que les North-mans y entreront par un autre, et nous remonterons fort tranquillement la Seine vers la Marne, vous laissant, seigneurs, vous accommoder avec les North-mans comme vous l’entendrez.

— Cette audace ou plutôt cette exécrable couardise est à peine croyable ! — s’écria le Comte de Paris ; — ces misérables ne sont pas des hommes, mais des lièvres ! Quoi ! infâme poltron ! ton vil cœur d’esclave, si vil qu’il soit, ne ressent ni colère ni honte à cette outrageante pensée que l’étranger, que les North-mans sont à Paris ?

— L’étranger ? — reprit Eidiol en haussant les épaules, — et qui donc êtes-vous pour nous de race gauloise, vous autres rois et seigneurs de race franque ? n’êtes-vous pas l’étranger ? Vous avez conquis la Gaule, mes vaillants seigneurs ; à cette heure, défendez votre conquête.

— Oh ! vile race gauloise ! — s’écria le Comte de Paris avec autant de fureur que de dédain, — a-t-on jamais vu peuple plus lâche !

À ce nouvel outrage, une légère rougeur monta au front d’Eidiol, un éclair brilla dans ses yeux, mais se contenant, il reprit : — Comte, un dernier mot : mon grand-père a lu dans de vieux parchemins de famille qu’une petite colonie d’hommes de notre race, il y a de cela trois siècles et plus, vivait libre, heureuse dans un coin de la Bourgogne ; vint le temps où les Arabes, comme en ce temps les North-mans, envahirent et ravagèrent la Gaule...

— Et cette colonie de couards, — reprit le Comte avec un mépris courroucé, — cette colonie de lâches, tremblant devant les Arabes comme vous devant les North-mans, a laissé comme vous les païens ravager, piller, incendier le pays ?

— Comte, — reprit fièrement le vieillard, — les gens de cette colonie se firent tuer jusqu’au dernier en combattant l’étranger, parce qu’ils défendaient leurs droits, leur famille, leur sol, leur liberté ; mais comme cette poignée de vaillants étaient, sauf les indomptables Bretons, les seuls hommes libres de la Gaule, les Arabes ont pu ravager les autres provinces et s’établir dans le Languedoc. En ce siècle-ci, vois-tu, Comte, il en sera de même des North-mans : la population esclave dans les champs, opprimée, dégradée, misérable dans les cités, est indifférente, et souvent satisfaite à la rue des maux qui la vengent en vous frappant, vous, riches seigneurs ou prélats ; en deux mots, Roth-bert, retiens ceci : l’esclave, n’a pas de patrie ; seul, l’homme libre en a une et il sait mourir en la défendant ! Maintenant, adieu ; j’ai hâte de retourner à Paris pour embrasser ma femme et ma fille.

Le Comte, pendant qu’Eidiol parlait ainsi, avait dit quelques mots tout bas à l’un de ses officiers, qui sortit précipitamment. Le vieux marinier se dirigeait vers la porte, lorsque Roth-bert faisant signe à quelques-uns de ses guerriers de barrer le passage au vieillard, s’écria d’une voix menaçante : — Tu n’iras pas porter le trouble et la révolte dans ma cité de Paris en engageant le populaire à résister à mes ordres. — Et s’adressant à l’abbé : — Tu as ici une prison ?

— Oui, oui, — s’écria l’abbé, — et ses cachots ne seront jamais assez noirs, assez profonds pour ce vieux scélérat ! abominable sacrilège, qui se refuse à défendre la sainte église du Seigneur !

— Que l’un de tes clercs guide mes hommes vers ce cachot, — reprit le Comte de Paris, — cet audacieux marinier pourrira dans ce souterrain !

Eidiol ne put réprimer un premier mouvement de surprise et de chagrin, puis il répondit au Comte : — Mon fils est resté à bord de mon bateau ; permets-moi de le voir, il pourra du moins instruire de mon sort ma femme et ma fille.

— Tu seras satisfait, — reprit Roth-bert avec un sourire cruel, — je viens d’envoyer quérir les nautonniers de ton bateau.

— Trahison ! — s’écria le vieillard, — ils vont venir confiants, et la prison les attend !

— Tu l’as dit, — reprit le Comte de Paris, et il ajouta en montrant du geste Eidiol à l’un de ses officiers : — Qu’on l’emmène !

— Ma chère femme, ma douce fille ! quelle va être votre inquiétude, lorsque demain vous ne nous verrez de retour ni mon fils, ni moi ! — murmura tristement le vieillard, et il suivit sans résistance l’officier qui le conduisait aux cachots souterrains de l’abbaye.




Après le départ du Comte de Paris, les cent guerriers qu’il avait promis d’envoyer au secours de l’abbaye y arrivèrent ; leur commandant s’occupa durant toute la nuit de ses préparatifs de défense ; les serfs, les vilains, sous la menace des coups, du cachot, de la torture, et surtout sous la menace du feu éternel, transportèrent sur la plate-forme des murailles de grosses pierres, des bûches, des poutres, destinées à servir de projectiles contre les assaillants, sans compter les barils d’huile et de pois qui, mises en ébullition dans des chaudrons, devaient être versées bouillantes sur la tête des ennemis, ainsi que le contenu d’un grand nombre de sacs de chaux et de plâtre, à cette fin de les aveugler. Pendant la nuit et une partie de la matinée, les troupeaux des terres de l’abbaye furent amenés dans son enceinte ; là se rendirent aussi par ordre de l’abbé, pour sa défense, grand nombre de serfs et de vilains. D’autres, au contraire, prirent la fuite, résolus de se joindre aux North-mans, lors de leur débarquement, et de glaner après leurs pilleries. Plusieurs hommes francs, ainsi que l’on nomme les libres possesseurs de petits domaines, habitant les environs de Saint-Denis, emportèrent avec eux leurs objets les plus précieux, et vinrent chercher un refuge derrière les murailles de l’abbaye. Les cours, les galeries du cloître s’encombraient ainsi d’heure en heure d’une foule effarée, tandis que des bestiaux de toute sorte se pressaient dans les jardins et dans un vaste préau enclavés dans l’enceinte fortifiée ; l’abbé, aidé de ses chanoines armés de bêches et de pioches, enfouissait en toute hâte, sous le sol d’une petite cour écartée, les innombrables richesses du trésor de l’église, tels que vases, reliquaires, calices, ostensoirs, statues, croix, flambeaux, patères et autres saints ustensiles en argent, en vermeil ou en or massif enrichis de pierreries. Ils enfouissaient aussi de gros sacs remplis de pièces d’or et d’argent, fruit du labeur incessant ou des redevances écrasantes des serfs et des vilains. D’autres prêtres, agenouillés dans la basilique, imploraient en gémissant le secours du ciel et vouaient les North-mans à toutes ses vengeances.

Plus de la moitié du jour se passa dans ces transes continuelles ; les hommes de guet qui veillaient sur le rempart au-dessus de la porte, l’avaient vue fréquemment s’ouvrir pour donner passage à des serfs et à des troupeaux retardataires ou à des chariots remplis de fourrage nécessaire à la nourriture de la grande quantité de bétail et de chevaux alors réunie dans l’enceinte fortifiée. Deux de ces voitures remplies de foin, traînées chacune par quatre bœufs et conduites par un homme à figure sinistre, à peine vêtu de haillons, s’approchèrent des remparts ; à la vue de cet homme bien connu dans l’abbaye, un gros moine pansu, placé au guichet de la porte, s’écria : — Béni sois-tu, Savinien, toi et tes fourrages ! nous avons ici tant de bétail, que l’on craignait de manquer d’approvisionnements. A-t-on des nouvelles de ces païens North-mans ? A-t-on vu leurs bateaux en Seine ?

— On dit qu’ils approchent ; mais, Dieu merci, l’abbaye est imprenable. Ah ! maudits soient les North-mans ! — répondit Savinien avec un sourire étrange, en jetant un regard oblique et sournois sur les monceaux de foin qui s’élevaient beaucoup au-dessus des ridelles de ses deux chariots. — J’ai tellement poussé mes bœufs, pour me rendre aux ordres de notre saint abbé, que les pauvres bêtes seront, je le crains, fourbues... Vois comme ils soufflent.

— Ils ne souffleront pas longtemps, car on va sans doute les abattre pour nourrir tout ces nobles hommes francs qui sont venus de réfugier ici, — reprit le moine. Et déjà, déplaçant à l’aide d’autres frères, d’énormes barres et chaînes de fer dont était renforcée intérieurement la porte massive, il se préparait à l’ouvrir, lorsqu’il entendit au loin de lugubres gémissements poussés par des voix de femmes. Telle était la panique inspirée aux gens d’église par l’approche des North-mans, que le moine-portier, effrayé par ces lamentations féminines de plus en plus rapprochées, n’osant pas même ouvrir en ce moment la porte de l’abbaye, en refusa l’entrée aux chariots de Savinien, malgré ses instances. Soudain, au détour d’un massif d’arbres plantés non loin des murailles, l’on vit apparaître une procession de nonnes, reconnaissables à leurs vêtements noirs et blancs, ainsi qu’aux longs voiles dont leur figure était couverte, afin de le soustraire aux regards profanes. Quatre d’entre elles, portant sur une espèce de brancard, formé de branches d’arbres, le corps de l’une de leurs compagnes, poussaient, ainsi que huit ou dix autres nonnes composant ce funèbre cortège, des gémissements lamentables. Une jeune religieuse, son voile à demi relevé, précédait le corps de quelques pas, se tordait les mains de désespoir, et s’écriait de temps à autre d’une voix désolée : — Seigneur ! Seigneur ! ayez pitié de nous ! notre sainte abbesse a trépassé !

Savinien, quoiqu’il ne cessât de jeter des regards de plus en plus inquiets sur le chargement de ses chariots, depuis qu’on lui avait refusé l’entrée de l’abbaye, se mit pieusement à genoux lorsque la procession mortuaire passa devant lui, précédée de la nonne éplorée ; celle-ci, devançant ses compagnes d’un pas rapide, s’approcha de la porte de l’abbaye, et à travers le guichet s’écria d’une voix entrecoupée de sanglots : — Mes chers frères, ouvrez ce saint lieu de refuge à de pauvres brebis qui fuient les loups ravisseurs. Notre vénérable mère en Dieu a déjà succombé ; nous apportons ses restes chéris !

— Quoi ! c’est vous, sœur Agnès ? — dit le gros moine-portier à travers son guichet. — Ces démons north-mans sont-ils déjà si près d’ici, qu’ils aient envahi le couvent de Sainte-Placide ?

— Hélas ! mon cher frère, cette nuit, une vingtaine de ces maudits ont débarqué non loin du monastère, — répondit la nonne en sanglottant. — Réveillées par la lueur des flammes de l’incendie, par les cris d’effroi des serfs qui occupaient les bâtiments extérieurs de notre couvent, quelque-unes de nous ont pu se vêtir et fuir à la hâte avec notre sainte abbesse, par une issue donnant sur les champs ; mais, hélas ! hélas ! notre vénérable mère, tant affaiblie déjà par la maladie, a ressenti une si grande épouvante, qu’au bout d’un quart d’heure de marche, elle s’est évanouie entre nos bras, et bientôt... — ajouta sœur Agnès, dont les sanglots éclatèrent de nouveau,— et bientôt notre vénérable mère est passée de la terre au ciel !... Nous apportons ses restes bien-aimés pour qu’on puisse leur rendre au moins les derniers devoirs.

Sœur Agnès achevait à peine ces paroles, qu’elle fut rejointe par le funèbre cortège. Le frère portier, après avoir écouté ce récit en gémissant et se frappant la poitrine, ouvrit la porte et envoya l’un des moines prévenir l’abbé de ce nouveau malheur. Le corps de la supérieure et les nonnes qui l’accompagnaient entrèrent dans l’intérieur de l’abbaye, suivis des deux chariots remplis de fourrages, conduits par Savinien. La sombre figure du serf parut tressaillir d’une joie sinistre, difficilement contenue, lorsque la porte se fut refermée, après l’entrée de ses voitures. Les fugitifs, dont les cours de l’abbaye étaient encombrées, s’agenouillèrent au passage des nonnes ; celles-ci, guidées par l’un des moines, se dirigèrent vers le parvis de la basilique, suivies de la foule, qui chantait en chœur cette prière, répétée depuis un siècle dans toutes les abbayes, dans tous les châteaux de la Gaule : — Seigneur ! ayez pitié de nous ! — Seigneur ! délivrez-nous des North-mans !— Seigneur ! exterminez ces maudits !

Le lugubre cortége, arrivant sous le portail de la basilique, y fut reçu par un des diacres ; il venait de revêtir à la hâte ses vêtements sacerdotaux. Des prêtres, portant la croix et les cierges, se tenaient derrière l’officiant, sombres, pâles, tremblants. Ils dirent les psaumes mortuaires avec une précipitation distraite, en proie à l’effroi que leur inspirait l’approche des pirates. Après ces premières prières, le corps, toujours porté par les nonnes sur le brancard de feuillage, fut introduit dans le chœur et déposé sur les dalles, non loin du lutrin. Un désordre inexprimable régnait dans l’intérieur de l’immense église : des moines, aidés de serfs, achevaient de déménager en hâte les ornements précieux de cette splendide basilique ; l’on voyait, rangées dans les transepts, ou bas côtés qui s’étendent de chaque côté de la nef, plusieurs cryptes, caveaux souterrains, au-dessus desquels s’élevaient les magnifiques mausolées d’un grand nombre de rois et de reines de la race de Clovis et de Karl-Martel ; Karl-le-Grand était enterré, lui, dans sa basilique d’Aix-la-Chapelle, dont les North-mans avaient fait une écurie. Les figures effarées des moines de Saint-Denis, leurs lamentations en emportant les ornements sacrés des autels, les chants de mort, répétés d’une voix sourde, pour le repos de l’âme de la supérieure, dont le corps venait d’être apporté dans l’église par les nonnes, les gémissements des nobles Franks et de leurs familles, réfugiés dans le saint lieu, augmentaient la terreur générale. La plupart des guerriers envoyés par le Comte de Paris pour la défense de l’abbaye avaient, plutôt par curiosité que par pitié, suivi dans l’église la procession mortuaire. Ces gens de guerre, farouches, grossiers, aussi mécréants que les North-mans et les Arabes, s’étaient brutalement frayé passage jusqu’aux abords du chœur, où gisait le corps de l’abbesse, entouré de ses nonnes. Peu touchés du caractère religieux de la cérémonie et de la majesté du saint lieu, ces soldats attachaient leurs regards licencieux sur les filles du Seigneur, dont ils tâchaient de distinguer les traits à travers la transparence de leurs voiles baissés ; agenouillé auprès de l’une d’elles qui, aussi à genoux et le front penché, semblait dévotement prier, Sigefred, chef de ces gens de guerre, osa serrer le coude de la sainte fille ; elle tressaillit, mais resta muette. Enhardi par ce silence, et soulevant doucement le voile qui du sommet de la tête de la nonne tombait jusqu’à sa ceinture, Sigefred eut l’audace de glisser une main profane sous l’échancrure du col de la robe, afin de palper les épaules de la religieuse ; mais à peine eut-il commis cette indignité qu’il retira vivement sa main comme s’il eût touché un charbon ardent, et s’écria stupéfait : — Par le diable ! cette nonne a une peau de fer ! — Sigefred n’ajouta pas une parole ; il tomba la gorge traversée d’un coup de poignard que lui porta la nonne à la peau de fer ; les autres guerriers restèrent un moment pétrifiés en voyant que sous les longues et larges manches de sa robe noire, cette religieuse avait en effet des bras et des mains dont l’épiderme semblait de fer, recouvertes qu’elles étaient d’un souple et fin tissu de mailles d’acier.

— Miracle ! — crièrent quelques-uns des témoins de l’impudique tentative de Sigefred. — Miracle ! le Seigneur défend la pudeur de ses vierges en les couvrant d’une peau de fer !

— Trahison ! — s’écrièrent les guerriers moins crédules en tirant leurs épées. — Ces nonnes sont des soldats habillés en femmes ! Trahison ! Aux armes ! aux armes ! vengeons Sigefred !

— Skoldmoë ! — s’écria tout à coup d’une voix retentissante l’abbesse dont on chantait les funérailles... en se dressant de toute la hauteur de sa grande taille ; se débarrassant de son voile, laissant tomber à ses pieds sa robe noire, Shigne, la vierge-au-bouclier, apparut dans son armure guerrière, son fier visage encadré d’une résille de mailles de fer qui remplaçait son casque. — Skoldmoë ! — s’écria-t-elle en répétant son cri de guerre, — debout mes vierges ! pitié pour les femmes ! exterminez les hommes ! — Et brandissant une hache à deux tranchants, elle bondit comme une panthère, et abattit à ses pieds l’un des guerriers franks qui s’élançait sur elle.

— Skoldmoë ! — répétèrent les autres vierges-aux-boucliers en se débarrassant de leurs voiles, de leurs robes, et comme la belle Shigne, elles chargèrent les guerriers à coups de hache et d’épée. Les fidèles, naguère en prières, éperdus, fuyaient vers les portes de la basilique, les moines se cachaient derrière les mausolées des tombes royales ou embrassaient les autels, leur dernier refuge ; les voûtes de l’église retentissaient de cris de terreur, de gémissements, d’invocations suprêmes. Sœur Agnès, qui avait introduit les femmes pirates dans l’abbaye, s’écriait, les yeux étincelants, la joue enflammée :

— Vengeance ! exterminez l’abbé ! Il y a un mois j’ai surpris son commerce criminel avec la nièce de notre abbesse ; elle et lui m’ont fait torturer et jeter dans un cachot ! Cette nuit, les femmes des North-mans ont envahi notre couvent, guidées par un de nos serfs révoltés ; j’ai consenti avec joie à servir la ruse de ces diablesses pour me venger de l’abbé... cherchez-le ! exterminez-le !

Les paroles de sœur Agnès se perdirent au milieu du tumulte des armes ; les guerriers, plus nombreux que les femmes pirates, tâchaient de les rejoindre à travers la foule épouvantée ; mais la nouveauté de ce combat avec des guerrières dont quelques-unes étaient belles, étonnait les plus jeunes de ces soldats ; involontairement ils hésitaient parfois à frapper ces vierges ; celles-ci, animées par l’exemple de Shigne, qui faisait rage à coups de hache, se battaient héroïquement. Les vieux soldats, insensibles à l’émotion que causait à quelques-uns de leurs compagnons cette lutte à mort contre des guerrières, les attaquaient avec acharnement, furieux de trouver tant de force, tant de courage dans des adversaires féminins. Plusieurs compagnes de Shigne furent tuées, d’autres blessées ; elles ne semblaient pas sentir leurs blessures, et combattaient avec une ardeur croissante. Les fuyards se précipitaient hors de la basilique par toutes les issues ; plusieurs d’entre eux faillirent renverser Fultrade, qui, de retour de la mission dont l’avait chargé le Comte de Paris, accourait à l’église, attiré par le bruit de la bataille. Shigne n’avait pas encore été blessée ; la joue empourprée, le regard flamboyant, adossée au mausolée du tombeau de Clovis, elle luttait intrépidement contre deux vieux guerriers franks, dont l’âge n’avait pas affaibli la vigueur ; l’héroïne faisait tournoyer son arme d’une main si forte, si agile, que sa hache, en écartant les épées de ses deux adversaires, faisait parfois jaillir des étincelles de ces chocs du fer contre le fer. Dans cette attaque, l’épée de l’un des guerriers fut brisée ; Shigne allait le tuer, lorsque Fultrade, qui durant ce combat acharné s’était glissé, tapi et caché derrière le mausolée de Clovis, auquel s’adossait la vierge-au-bouclier, s’avança en rampant, et la saisit brusquement aux jambes ; surprise par cette attaque inattendue, elle chancelle et tombe renversée en poussant un cri de rage. Dans sa chute, Shigne laisse échapper sa hache de ses mains, les deux soldats franks se jettent sur la guerrière, et la tiennent immobile malgré ses efforts désespérés.

— Skoldmoë ! — s’écria-t-elle, — à moi, mes sœurs ! — Mais sa voix fut couverte par le retentissement des armes et des armures, par les cris furieux que poussaient les autres guerriers et les vierges-aux-boucliers, en continuant de se battre ou se poursuivant sous les sombres arceaux de la basilique. En vain l’héroïne appelait ses compagnes ; Fultrade, agenouillé près d’elle pour aider les deux guerriers à vaincre sa résistance, lui mit la main sur la bouche et étouffa ses cris. Ainsi rapproché d’elle, et frappé de sa rare beauté, le chantre, l’œil étincelant d’une luxure féroce, dit aux soldats : — Compagnons, cette sorcière est jeune et belle, entraînons-la dans la crypte de ce mausolée. — Puis il ajouta, tressaillant de douleur en sentant sa main déchirée par les blanches dents de Shigne : — Oh ! malgré tes morsures, tu es à nous !

Les Franks poussèrent un éclat de rire sauvage à l’infâme proposition de Fultrade ; protégés par l’ombre de la nuit qui s’approchait, ils entraînèrent la guerrière dans un caveau creusé selon l’usage sous le mausolée, réduit souterrain incessamment éclairé par une lampe sépulcrale ; le chantre et les deux soldats, malgré les efforts surhumains de la vierge-au-bouclier, venaient de l’étendre sur les dalles de la crypte, lorsqu’un bruit croissant, formidable que dominait ce cri de guerre des pirates : — Koempe ! koempe ! — retentissant sous les voûtes de la basilique, arriva jusqu’au fond du caveau. Fultrade et ses deux complices allaient se livrer aux derniers outrages sur la belle Shigne ; mais entendant de nouveaux cliquetis d’armes, ils cessèrent durant un instant d’étouffer la voix de leur victime, alors elle s’écria de toutes ses forces : — À moi, mes vierges ! à moi, mes sœurs ! Skoldmoë ! Skoldmoë !

— Malédiction sur nous ! — dit le chantre en prêtant l’oreille, — c’est le cri de guerre des North-mans !

— Par où sont-ils entrés dans l’abbaye ? — reprit un des soldats, — ces démons sortent-ils de l’enfer ?

— À moi, mes vierges ! — s’écria de nouveau la guerrière, que le chantre et ses complices tenaient toujours sous leurs genoux, — à moi, mes sœurs ! Skoldmoë ! Skoldmoë !

À ces derniers mots répondit la voix sonore de Gaëlo criant : —Shigne, me voilà ! me voilà ! — Et presque aussitôt, le jeune pirate, son épée sanglante à la main, parut à l’entrée du caveau, suivi de Simon-Grande-Oreille, de Robin-Mâchoire et du serf qui avait amené à l’abbaye les deux chariots remplis de fourrage ; tous hurlaient : — Koempe ! À mort ! à sac ! pillage ! pillage ! — À la vue de ce renfort inattendu les complices entre les bras de qui l’héroïne se débattait, l’abandonnèrent ; elle se releva, saisit l’épée que l’un des soldat avait jetée en entrant dans le caveau, la plongea dans la poitrine du chantre, et encore toute frémissante de rage et de honte, plus furieuse encore de voir Gaëlo presque témoin de la violence qu’elle avait failli subir, elle se précipita l’épée haute sur le jeune pirate, en lui criant, courroucé : — Je te tuerai ou tu me tueras, Gaëlo ! un homme, moi vivante, ne dira pas qu’il m’a vue exposée aux derniers outrages. — Ce disant, la guerrière chargea le pirate avec furie. Stupéfait de cette brusque attaque de la part d’une femme au secours de laquelle il accourait, Gaëlo se contenta d’abord de parer les coups, en disant : — Shigne, pourquoi cette colère ? Je venais à ton aide !

— Oui... C’est là ma honte, et tu le payeras de ta vie ! — reprit la vierge-au-bouclier en redoublant l’impétuosité de ses attaques ; — défends-toi, sinon je te balafre au visage !

Gaëlo, quoique exaspéré par la fierté farouche de la guerrière, se bornait à parer ses attaques, hésitant à la combattre résolument, mais elle l’atteignit au visage ; alors il se précipita sur elle en s’écriant : —Tu l’as voulu, femme indomptable ! tu me tueras ou je te tuerai ; ta présence ne causera plus mon supplice !

Et Gaëlo combattit la belle Shigne avec acharnement. Simon-Grande-Oreille et Robin-Mâchoire, après avoir tué sur le corps de Fultrade les deux guerriers réfugiés dans la crypte du tombeau de Clovis, se disaient : — Ainsi, ces nonnains qui venaient gémir à la porte de l’abbaye pendant que nous nous tenions cachés dans les chariots de fourrage, usaient comme nous de stratagème pour s’introduire ici ?

— Ah ! Simon, — répondit Robin en montrant l’héroïne et Gaëlo qui se battaient avec un redoublement de fureur, — quel dommage ! un si beau garçon et une si belle fille chercher à s’entre-tuer !

— Et s’ils survivent ils se chériront clopin-clopant, car dans leur rage, ils perdront quelque membre ; vois quels coups ils se portent ! 


Les deux pirates retenus par l’aspect de cette lutte étrange engagée derrière le mausolée de Clovis, ne se joignirent pas pendant quelques moments à la mêlée qui plus loin continuait sous les voûtes de la basilique. Une réserve de guerriers franks postés sur les remparts et n’ayant pas pris part au premier combat contre les vierges-aux-boucliers, venaient d’accourir dans l’église sur les pas des North-mans, qui, au lieu d’attendre la nuit cachés dans les chariots de fourrage, en étaient sortis au bruit du tumulte causé par l’attaque des femmes pirates.

Gaëlo n’avait jamais rencontré d’adversaire plus redoutable que la belle Shigne ; à une force peu commune elle joignait l’adresse, le sang-froid, l’intrépidité. Emporté par l’ardeur du combat, le pirate oubliait son amour passionné, ou s’il se rappelait qu’il combattait une femme, il s’irritait d’autant plus de trouver en elle cette indomptable résistance ; enfin il parvint à lui porter un si violent coup d’épée sur la tête, que la résille de mailles de fer, et les épais cheveux blonds de Shigne coupés par le tranchant du glaive, ne purent la préserver d’une blessure profonde ; le sang inonda son visage, son arme s’échappa de ses mains et elle tomba d’abord sur les deux genoux, puis sur le côté.

— Malheur à moi ! — s’écria Gaëlo désespéré, — je l’ai tuée ! je l’ai tuée ! — S’agenouillant alors auprès de la jeune fille pour la secourir, il souleva sa belle tête pâle, sanglante, au regard déjà demi-clos.

— Gaëlo, — murmura la vierge-au-bouclier d’une voix défaillante, — tu as pu me vaincre, ta valeur est grande... je t’aime ! — et ses yeux se fermèrent. Robin et Simon appitoyés s’étaient rapprochés de Gaëlo, lorsque dominant le tumulte de la bataille qui continuait plus loin sous les arceaux de l’église, ces cris retentirent poussés par les pirates : — Berserke ! Berserke !

— Lodbrog-le-géant, est en furie ! — s’écria Simon-Grande-Oreille — le berserke est aussi terrible à ses amis qu’à ses ennemis. 
 Gaëlo, la mêlée peut refluer par ici, ton amoureuse n’est peut-être pas tout à fait morte, vite, transportons-la dans le caveau, elle y sera en sûreté !

Gaëlo s’empressa de suivre le conseil de Simon : enlevant dans ses bras robustes la guerrière inanimée, il la déposa au fond de la crypte funèbre, pendant qu’il se passait vers le parvis de la basilique un spectacle incroyable pour qui ne l’a pas vu : les guerriers franks, postés sur les remparts venaient d’accourir en aide à leurs compagnons tour à tour attaqués par les vierges de Shigne et par les pirates ; Lodbrog-le-Géant avait jusqu’alors vaillamment combattu sans que son intelligence s’obscurcît ; mais l’enivrement de la bataille, l’odeur du carnage, la vue du renfort de guerriers qui, pressés sous la porte de la basilique, s’y précipitaient en criant : — À mort ! à mort ! les North-mans ! — jetèrent le géant dans un nouvel accès de frénésie ; brandissant une massue de fer hérissée de pointes, il rugit et s’élance sur le groupe compacte des Franks, la taille gigantesque du berserke le dépasse de la tête et de la moitié de la poitrine ; dix marteaux de forge martelant dix enclumes seraient un bruit sourd auprès du formidable retentissement de la massue de Lodbrog tombant, retombant, se relevant pour tomber et retomber encore sur les casques, sur les armures des guerriers ; les uns s’affaissent sous ces chocs foudroyants sans jeter un cri, un gémissement ; leur crâne est broyé dans leur casque comme la noix dans sa coque ; d’autres, les membres fracassés, roulent avec des imprécations de douleur et de rage, les cadavres s’amoncellent aux pieds de Lodbrog, sur ces cadavres, il monte... il monte comme sur un piédestal, et sa taille paraît plus gigantesque encore. Les cimiers des casques des soldats qui le combattent atteignent à peine à la hauteur de son ceinturon ; Gaëlo, qui accourait prendre part à la mêlée, vit pendant un moment les guerriers survivants entourer le berserke alors au paroxysme de sa frénésie ; on eût dit des assaillants montant à l’assaut d’une tour ; vingt bras, vingt épées se levaient à la fois pour frapper le géant ; mais au-dessus de ces bras, de ces épées, de ces casques, apparaissait le buste cuirassé du colosse, et sa massue de fer se levant et s’abaissant, brisant épées, têtes, membres, armures ! Gaëlo, les pirates et les vierges-aux-boucliers se précipitent sur les Franks qui assiègent Lodbrog et les combattent ; soudain le berserke pousse un nouveau rugissement, jette en l’air sa massue, se baisse et se redresse tenant par les cheveux et par son ceinturon un guerrier qui se débat en vain, et de toute sa hauteur il le lance avec rage sur les derniers soldats qui l’assaillent ; plusieurs roulent à terre, Lodbrog les écrase sous ses pieds monstrueux avec la fureur de l’éléphant qui piétine et broie ses victimes, puis ne voyant plus d’ennemis à combattre, car tous les soldats avaient été tués ou blessés par les pirates et par lui, en proie à son vertige de destruction, criblé de blessures qu’il ne sent pas encore, mais dont le sang rougit son armure brisée en vingt endroits, Lodbrog avise un grand mausolée de marbre noir : c’est le tombeau de Frédégonde... Le géant saisit de ses mains puissantes l’une des colonnes qui supportent l’entablement, il la secoue, l’ébranle avec une force surhumaine ; la colonne cède, entraîne dans sa chute une partie du couronnement du mausolée qui s’écroule. Le fracas retentissant de ces ruines redouble la rage du berserke ; apercevant alors la lueur sépulcrale qui s’échappe de la crypte où la belle Shigne est gisante, il se précipite dans le caveau avec des cris féroces...




Une nuit et près d’un jour s’étaient passés depuis qu’Anne-la Douce, conduite dans l’une des cellules souterraines de l’abbaye de Saint-Denis, par le chantre Fultrade, avait par miracle échappé aux violences de ce prêtre, qui, obligé d’abandonner sa victime pour se rendre auprès de Roth-bert, comte de Paris, était, sa mission accomplie, revenu à l’abbaye pour y recevoir son châtiment de la main virile de la belle Shigne. 


L’obscurité la plus profonde régnait dans le réduit où Anne-la-Douce était renfermée ; à ses premières terreurs, à son désespoir d’être séparée de sa mère, avait succédé une sorte d’anéantissement ; ses larmes à force de couler avaient tari ; assise sur les dalles de sa cellule et adossée à la muraille, la jeune fille, ses bras croisés sur ses genoux, son front appuyé sur ses bras, sommeillait d’un sommeil fiévreux, agité de rêves sinistres ; tantôt le chantre Fultrade lui apparaissait, alors elle se réveillait frissonnant d’horreur, et les silencieuses ténèbres dont elle était entourée lui causaient de nouvelles épouvantes ; tantôt rêvant qu’on l’avait oubliée dans cette demeure souterraine, elle se voyait en proie aux tortures de la faim, et entendait les cris déchirants de sa mère vouée au même supplice. Soudain Anne fut arrachée à ces songes cruels par un bruit croissant de voix et de pas précipités. Elle redressa la tête, prêta l’oreille et d’un bond fut à la porte où elle frappa de toutes ses forces, en criant : — Mon père ! mon frère ! délivrez-moi ! — Anne-la-Douce venait de reconnaître les voix d’Eidiol et de Guyrion-le-Plongeur, qui criaient : — Ma fille ! ma sœur !... où es tu ?

— Ici, mon père ! — reprit la jeune fille en frappant à la porte de toutes ses forces, — je suis là !

—Éloigne-toi du seuil, mon enfant, — lui cria le nautonnier ; — nous allons enfoncer la porte, elle pourrait en tombant te blesser. — La jeune fille, ivre de joie, se recula de quelques pas ; bientôt la porte, violemment ébranlée sous les coups des leviers, s’ouvrit brusquement, et à la clarté d’une torche portée par Rustique-le-Gai, Anne aperçut son frère et son père, elle se jeta dans leurs bras en versant des larmes de bonheur, puis s’écria en regardant autour d’elle : — Et ma mère ?

— Tu vas la revoir, mon enfant ; c’est elle qui tout à l’heure m’a appris la trahison de ce moine infâme ! — répondit le doyen des nautonniers, qui ne pouvait se lasser d’embrasser sa fille avec frénésie. — À ma vue, — ajouta-t-il, — la pauvre Marthe a éprouvé un tel saisissement, qu’elle a perdu connaissance ; heureusement elle a repris ses sens ; mais sa faiblesse est si grande qu’elle n’a pu sortir de l’une des cellules voisines où elle nous attend.

— Vous ici, dans cette abbaye, mon père — reprit la jeune fille avec stupeur, lorsque sa première émotion fut calmée, — toi aussi mon frère ? vous aussi, Rustique ? Est-ce donc un rêve ?

— Le comte de Paris avait posté des archers au bord de la Seine, afin d’arrêter tous les bateaux qui la remontaient, — répondit le vieillard ; — deux de ces guerriers m’ont amené auprès de Roth-bert, et après une discussion avec lui, il m’a fait conduire en ces lieux souterrains.

— De plus, ce traître nous a dépêché un de ses hommes pour nous dire que mon père nous mandait à l’instant auprès de lui, — ajouta Guyrion, — nous sommes venus sans défiance...

— Et à peine avions-nous mis le pied dans l’abbaye, — ajouta Rustique-le-Gai, — que les soldats du comte se sont jetés sur nous à l’improviste, et nous avons, ainsi que nos mariniers, partagé le sort de maître Eidiol.

— Mais, mon père, — reprit Anne-la-Douce, — qui vous a délivrés ?

— Les pirates north-mans, ma chère enfant.

— Grand Dieu ! — s’écria la jeune fille épouvantée en joignant les mains, — quoi, mon père, ces païens...

— Anne, des païens qui nous délivrent valent mieux que des chrétiens qui nous emprisonnent, — reprit Rustique ; — de plus ces païens sont de hardis et rusés compères, ils se sont introduits ici par stratagème, et ont exterminé une centaine de guerriers franks sans compter les moines qu’ils ont assommés.

— Après quoi, ma sœur, — ajouta Guyrion, — ils se sont mis à piller la basilique et l’abbaye : il y a dans la cour un tas de butin qui dépasse la hauteur des arceaux du cloître !

— Ensuite, conduits par les serfs, pour qui c’est aujourd’hui jour de fête, — dit Rustique, — les North-mans sont descendus dans les caves pour défoncer les tonnes du cellier de l’abbaye, voisin de ces cellules ; croyant aussi trouver des richesses cachées dans ces réduits souterrains, ils ont brisé la porte du cachot où nous étions entassés ; leur chef, qu’ils nomment Gaëlo, leur a ordonné de nous bien traiter et de nous aider à délivrer les autres prisonniers s’il en restait dans ces demeures profondes.

— C’est ainsi, mon enfant, que nous sommes arrivés dans le cachot où était renfermée ta mère, — ajouta Eidiol en embrassant de nouveau Anne-la-Douce.

— Le jeune chef qu’ils nomment Gaëlo nous a quittés pour aller rejoindre le vieux Rolf, le chef de ces North-mans, — reprit Guyrion, — il venait de débarquer et d’entrer dans l’abbaye à la tête d’une troupe nombreuse ; ses pirates creusent à la hâte des retranchements aux abords de l’abbaye du côté de Paris, car avant de naviguer vers cette cité, ils veulent se fortifier ici, pour s’y ménager un lieu de refuge en cas de retraite.

— Hola ! hé ! les mariniers de Paris ! — cria dans le lointain la voix de Gaëlo, — venez, mes braves ; le vieux Rolf veut vous entretenir.

— Jeune homme, — dit Eidiol au pirate qui s’approcha, — tu nous as délivrés, nous avons pu à notre tour rendre la liberté à ma femme et à mon enfant ; merci à toi ! Nous allons te suivre, mais mon fils restera près de sa sœur et de sa mère, encore trop faibles pour quitter ces lieux.

— Qu’il en soit ainsi, — répondit Gaëlo ; — et pendant que Anne-la-Douce et son frère allaient rejoindre Marthe, le doyen des nautonniers de Paris, Rustique et ses autres hommes suivirent Gaëlo, afin de se rendre auprès de Rolf qui festoyait dans l’appartement de l’abbé de Saint-Denis. Le jeune pirate quitta un instant ses compagnons et courut à l’une des salles basses de l’abbaye, où avait été transportée la belle Shigne, dont la blessure, quoique grave, n’était pas mortelle ; lorsque Lodbrog le berserke, en proie à son vertige furieux, se fut précipité dans la crypte du mausolée de Clovis, où la guerrière se trouvait gisante, elle eût été mise en pièces par le géant si, trébuchant à la première marche de l’escalier du caveau, il n’y eût roulé expirant, perdant son sang par les innombrables blessures auxquelles il était demeuré insensible durant sa frénésie, mais qui causèrent enfin sa mort.

Rolf, Roi de la mer et chef suprême des pirates North-mans, était déjà vieux ; sa barbe et ses cheveux, d’un blond jaune, grisonnaient, de nombreuses cicatrices sillonnaient son visage, d’un rouge de brique, tanné, cuivré par le soleil et l’air marin ; blessé quelques années auparavant d’un coup de sabre qui lui avait crevé l’œil gauche et coupé le nez jusqu’à l’os, le vieux pirate avait une figure hideuse : son œil unique brillait comme un charbon ardent sous son épais sourcil, ses grosses lèvres à demi cachées par sa rude moustache et sa barbe hérissée, donnaient à sa large bouche une expression railleuse et sensuelle ; de taille moyenne et d’une carrure athlétique, Rolf avait de si longs bras que debout, ses doigts atteignaient à ses genoux ; il portait, ainsi que ses champions, une armure écaillée de fer ; mais pour festoyer et s’ébattre plus à l’aise, il s’était débarrassé de sa cuirasse, n’ayant gardé qu’un justaucorps de peau de renne, çà et là noirci par les frottements de l’armure, et qui s’entr’ouvrant parfois laissait voir sa chemise taillée dans quelque nappe d’autel ; sous ce lin apparaissait une poitrine velue comme celle des ours de la mer du Nord. Le pirate terminait son repas ; des chanoines et des officiers dignitaires de l’abbé, blêmes d’épouvante, servaient Rolf agenouillés ; il ne leur permettait pas de marcher autrement qu’à genoux pour apporter ou emporter les plats et les vases à boire ; si l’allure de ces servants était trop lente, des pirates ou des serfs de l’abbaye, riant aux éclats et rendant en ce jour ce qu’ils avaient reçu tant de fois, hâtaient à coups de bâton la marche des saints hommes de Dieu.




Donc, Rolf achevait son festin, il semblait en belle humeur ; ivre à demi de vieux vin des Gaules, et se prélassant dans le siège à dossier de l’abbé ; il venait de faire asseoir une femme sur chacun de ses genoux : l’une était sœur Agnès, la nonne, complice de l’entrée des vierges-aux-boucliers dans l’abbaye ; l’autre était une jeune serve d’une jolie figure, mais à peine vêtue de haillons comme ses pauvres compagnes. Remarquant cette fille et la nonne en traversant l’une des cours de l’abbaye, encombrée d’une foule éperdue de terreur, Rolf les avait prises gaillardement toutes deux sous le bras, et les avaient emmenées avec lui. Assis sur le plancher, sur des meubles ou sur le lit de l’abbé qui, frappé d’un coup de sang, était mort de frayeur, d’autres pirates riaient, mangeaient, chantaient, buvaient ; sœur Agnès, en fille résolue, trempait souvent ses lèvres dans la coupe de Rolf, ou lui tirait gaiement la moustache, tandis que, plus craintive, la pauvre serve baissant la tête, jetait à la dérobée des regards inquiets sur cet homme redoutable. Gaëlo, de retour de sa visite à la belle Shigne, et rassuré sur sa vie, revint accompagné d’Eidiol, de Rustique, de leurs nautonniers, et entra dans la salle où se trouvait Rolf, tenant toujours sur ses genoux la serve et la nonne, qu’il venait de bruyamment baiser sur le cou.

— Maître Eidiol, — dit tout bas Rustique-le-Gai, — m’est avis que ce vieux endiablé remplit fort convenablement le rôle de l’abbé ; le saint homme n’aurait pas plus plantureusement embrassé ces filles !

— Les prêtres d’ici vous retenaient donc prisonniers ? — dit Rolf aux mariniers en essuyant du revers de sa main son épaisse moustache encore trempée de vin ; — vous devez être avec nous, contre les rats d’église et les faucons des châteaux !

— Rolf, nous autres brochets de rivière, nous pouvons échapper aux rats et aux faucons, — répondit Eidiol ; — cependant nous aimons fort à voir les faucons percés d’une flèche et les rats écrasés dans le piége. 


— Tu es de la cité de Paris ?

— Oui.

— Sait-on l’approche de notre flotte ?

— Hier, à mon départ, on ignorait encore ta venue ; on doit aujourd’hui en être instruit.

— Se défendront-ils, les Parisiens ?

— Oui, si par méchanceté stérile, tu mets à mal les pauvres gens ; mais, si tu te contentes de rançonner les riches abbayes et les palais des seigneurs franks, nous te laisserons faire ; peu nous importe à nous autres !

— Et puis, vois-tu, Rolf, — ajouta Rustique-le-Gai, — le pauvre monde de Paris ressemble assez à un troupeau de moutons appartenant à un loup (ce loup c’est notre comte). Aussi voyant d’autres loups (toi et tes pirates) rôder autour de la bergerie, ledit loup, maître du troupeau, crie aux moutons : « — Sus ! sus ! lâches bêtes ! courez aux loups ! — À quoi le bon peuple moutonnier répond en moutonnant : — Seigneur aux longues dents, pour nous où est la différence d’être mangés par les loups Franks ou par les loups north-mans ? Donc, que ceux qui veulent nous manger se battent ; il nous suffit d’être la proie qu’on se dispute. »

La sœur Agnès, que Rolf tenait toujours sur ses genoux, se mit à rire de la réponse de Rustique ; le vieux pirate baisa bruyamment la nonne sur la joue, et dit au nautonnier : — Grâce à ta réponse, mon joyeux garçon, cette jolie fille m’a montré une fois de plus ses dents, aussi blanches que celles d’une jeune loutre. Ainsi les bonnes gens de Paris ne se défendront point ? en ceci sages ils seront ; car avec la réserve de soldats que je vais laisser ici dans cette abbaye fortifiée et mes deux mille bateaux, qui vont remonter la Seine jusqu’à Paris, ce n’est ni le comte Roth-bert, ni le roi Karl-le-Sot, le bien nommé, qui pourraient me résister ; ce roi, ainsi que tous ceux de sa race l’ont fait depuis un siècle, nous payera rançon, après quoi, bien chargés de butin, nous reprendrons vers le Nord la route des cygnes, à moins cependant qu’il me plaise de m’établir en ce pays des Gaules, comme s’est établi dans la comté de Chartres mon vieux compère Hastain ! Hé ! hé ! mes champions, je me fais vieux, je devrais peut-être me fixer en ce pays-ci, dans quelque grasse province, riche en jolies filles et en bon vin. Ah ! mes champions, je suis comme dit la Saga : « — Je suis un vieux corbeau de mer, depuis tantôt quarante ans je rase de mes ailes les eaux douces des fleuves et les vagues amères de l’Océan ; — » or il faut faire une fin, mes braves champions !

— Suis mon conseil, vieux Rolf, — reprit Rustique-le-Gai d’un air narquois. — Karl-le-Sot a une fille nommée Ghisèle, une enfant de seize ans, belle à éblouir ; je l’ai vue l’an passé au monastère d’Argenteuil où elle venait en dévotion. Épouse la fille de Karl-le-Sot, et demande-lui une province pour dot.

— Par les Trolls et les Dwalines dont je descends, l’idée est bonne ! — s’écria, en riant aux éclats, le vieux pirate qui n’avait cessé de vider coupe sur coupe, et dont la demi-ivresse se changeait en ivresse complète ; — c’est dit, Karl-le-Sot me donnera sa fille !... et en dot une province à mon choix... sinon je ne laisse pierre sur pierre d’un monastère ou d’un château ! Oui, c’est dit, — reprit Rolf avec un hoquet, — j’épouserai cette Ghisèle... le nom d’ailleurs me plaît. — Puis, redoublant d’hilarité, il embrassa bruyamment sœur Agnès et la serve, en leur disant : — Vous ne serez pas jalouses, vous autres ? je vous ferai filles de chambre de ma princesse !

À ces mots de leur chef, les pirates, non moins avinés que lui, poussèrent de grands éclats de rire, en hurlant à pleine voix : — Nous boirons à ta noce, vieux Rolf ! Gloire à l’époux de Ghisèle, fille de Karl-le-Sot !

— Ce vieux brigand est ivre comme une grive en automne, maître Eidiol, — dit à demi-voix Rustique, — l’entendez-vous prendre mes paroles au sérieux et jurer qu’il épousera la fille du roi des Franks !

Un grand tumulte se faisant entendre au dehors, tumulte mêlé d’imprécations et de menaces, interrompit Rustique ; presque aussitôt il vit entrer plusieurs pirates, traînant, malgré sa résistance, Guyrion-le-Plongeur, le visage inondé de sang.

— Mon fils ! — s’écria Eidiol en courant vers le jeune homme, — mon fils blessé !

— Guyrion, qu’y a-t-il ? — ajouta Rustique en courant sur les pas du vieillard, — et ta mère, et ta sœur, où sont-elles ?

— Ces bandits ivres ont tué ma mère, en voulant arracher Anne de ses bras, — répondit Guyrion d’une voix désespérée ; — j’ai voulu les défendre toutes deux et ils m’ont frappé d’un coup d’épée à la tête !

— Ma femme morte ! — s’écria le vieillard avec stupeur ; puis il s’écria d’un ton déchirant : — Rolf, justice ! justice et vengeance !

— Oui, Rolf, justice et vengeance ! — dirent plusieurs des pirates qui venaient d’accompagner Guyrion, — ce chien que nous t’amenons a tué un de nos compagnons ! Tu aimes à faire justice toi-même, fais-la.

Rolf, de plus en plus ivre, car il continuait de vider coupes sur coupes, répondit d’une voix rauque : — Oui, mes champions, je vais faire justice, laissez-moi seulement achever cette amphore de vin, ma soif ne tarit pas.

D’autres pirates entrèrent à ce moment, ils portaient Anne-la-Douce évanouie entre leurs bras ; ils la déposèrent aux pieds du chef des North-mans, en lui disant : — Vieux Rolf, voici une belle fille, nous te l’apportons ; on te la réservait, elle a été respectée.

En vain Eidiol, Rustique, Guyrion et plusieurs mariniers dont ils étaient accompagnés, voulurent courir au secours d’Anne, ils furent violemment repoussés et contenus par les pirates. La nonne et la serve effrayées avaient quitté les genoux de Rolf qui, aviné, chancelant et jetant un regard distrait sur Anne-la-Douce étendue à ses pieds sans connaissance, dit à ses hommes : — Mes champions, je vais faire justice. — S’adressant alors à Guyrion-le-Plongeur, qui, oublieux de la blessure qui ensanglantait son front, contemplait tour à tour, d’un air désespéré, son père et sa sœur évanouie : — Qui es-tu ? d’où viens-tu ?

— C’est mon fils, — répondit Eidiol d’une voix sourde ; — il est, comme moi, nautonnier de Paris.

— Et aussi vrai que je manie une rame depuis mon enfance,— s’écria Rustique, — puisque toi et tes hommes, Rolf, vous nous traitez ainsi, nous pauvres gens, notre corporation de mariniers soulèvera les autres corporations de Paris contre vous, et vous verrez, comme en 885, ce que peut le peuple de Paris quand il veut se défendre !

Rolf accueillit cette menace avec un grand éclat de rire, et se balançant sur ses jambes alourdies, il répondit d’une voix entrecoupée de hoquets : — Toi, tu m’as offert en mariage la fille de Karl-le-Sot... cela te mérite mon indulgence... je te pardonne ; oui ; et de plus, pour fêter mes royales fiançailles, je pardonne aussi à tes compagnons parisiens, mais je garde la fille qui me paraît jolie, — ajouta Rolf en abaissant son regard sur Anne-la-Douce, déposée à ses pieds et pâle, inanimée, — elle partagera mon amour avec la nonne et la serve, en attendant que j’épouse Ghisèle, la fille de Karl-le-Sot ; maintenant, Parisiens, retournez à Paris, vous êtes libres ; je défends à mes champions de vous faire le moindre mal. Oh, oh... la tête me tourne, je vais me coucher dans le lit de l’abbé.

— Rolf, écoute-moi, — s’écria Eidiol d’une voix suppliante, — rends-moi ma fille, laisse-nous emporter dans notre barque le corps de ma femme !

— Mes champions ! — reprit Rolf en se dirigeant tout trébuchant vers le lit, — jetez ces chiens à la porte de l’abbaye, et qu’ils se hâtent d’aller dire à Karl-le-Sot que... je veux... épouser sa fille Ghisèle. — Et Rolf se laissa tomber sur la couche moelleuse de l’abbé.

— Oui ! oui ! tu épouseras la princesse, — s’écrièrent les pirates très-joyeux de la plaisanterie de leur chef, puis entraînant les nautonniers parisiens, malgré leur résistance désespérée, ils les mirent hors de l’abbaye de Saint-Denis, en criant : — Dites au roi-sot, que, s’il refuse sa fille à notre chef, nous irons la chercher ; nous dirons pour son mariage la messe des lances et nous conduirons nous-mêmes Ghisèle dans la couche du vieux Rolf !




L’immense flotte des pirates, quittant les parages de l’abbaye de Saint-Denis, et poussée par une brise favorable, avait mis à la voile peu de temps après le lever du soleil se dirigeant vers Paris ; elle comptait plus de deux mille bateaux, montés par environ vingt-cinq mille combattants. L’ordre de marche des navires était indiqué par la plus ou moins grande profondeur des eaux de la Seine ; les bateaux légers, d’un tirant d’eau peu considérable, tels que les holkers, naviguaient à proximité des deux rives, puis venaient, se rapprochant du milieu du fleuve, les snekars, bateaux à vingt bancs de rameurs ; et enfin dans la partie la plus profonde de la rivière les drekars, bâtiments de haut-bord, assez semblables aux grandes galères des Romains ; d’épaisses plaques de fer défendaient leurs flancs ; à leur poupe s’élevaient un kastali, retranchement demi-circulaire construit de charpentes de huit à dix pieds de hauteur. Postés sur cette plate-forme, les North-mans lançaient à leurs adversaires des pierres, des traits, des épieux, des brandons enflammés, des poutres et aussi des vases très-fragiles remplis d’une poussière corrosive, qui aveuglait les assaillants, tandis que d’autres pirates armés de longues faux tâchaient de couper les cordages des navires ennemis.

Les bâtiments north-mans qui remontaient alors la Seine faisant voile pour Paris, couvraient le fleuve d’une rive à l’autre, dans la longueur de près d’une lieue, et ses eaux disparaissaient sous cette masse de navires de toute grandeur, encombrés de pirates ; c’était un incroyable fourmillement d’hommes, de casques, d’armes, de cuirasses, de boucliers, de bizarres figures peintes ou dorées, placées soit à la proue des navires, soit au sommet des mâts ; des pavillons de toutes couleurs flottaient au vent dont le souffle gonflait les grandes voiles coloriées où se voyaient représentés des animaux fabuleux, dragons ailés, aigles à deux têtes, poissons à têtes de lions et autres monstres (Q). Souvent retentissaient les farouches chants de guerre des North-mans, et comme un écho lointain leur répondaient les cris sauvages et vengeurs de la foule de serfs révoltés ; hâves, déguenillés, redoutables, armés de bâtons, de fourches, de faux, ils côtoyaient la Seine, suivant la lisière de l’épaisse forêt dont les arbres bordaient ses rives, et cette multitude non moins avide que les North-mans de piller les richesses de Paris, réglait sa marche sur celle de la flotte, qui avait déjà laissé derrière elle les eaux que dominent les hautes collines boisées de l’abbaye de Saint-Cloud. Le vent fraîchissait, les North-mans atteignirent enfin une partie du fleuve d’où l’on apercevait au loin dans la brume les tours et les murailles de la cité de Paris enfermée dans son île fortifiée, à la pointe de laquelle s’élevait la cathédrale. Sur le versant des rives de chaque bras de la rivière où commençaient les champs et les faubourgs, l’on voyait aussi les clochers des églises ainsi que les nombreux bâtiments des abbayes de Saint-Germain-d’Auxerre, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Étienne-des-Grès, et à l’horizon, la haute colline où est bâtie la basilique de Sainte-Geneviève. À l’aspect de cette ville si souvent attaquée, ravagée, pillée, rançonnée depuis un siècle par les hommes de leur race, les North-mans poussèrent des hurlements de triomphe, en criant : — Paris ! Paris ! — clameurs menaçantes que le vent d’ouest, propice aux pirates, dut porter jusqu’à la Cité !

À la tête de la flotte marchait le drekar de Rolf, le roi de la mer ; ce bâtiment se nommait Grimsnoth ; Rolf l’avait enlevé à un autre pirate après un combat meurtrier, selon la saga (le chant) de Gothrek, le Grimsnoth surpassait autant par sa grandeur et par sa beauté les autres drekars des mers du Nord, que Rolf surpassait les autres pirates par sa vaillance ; jamais enfin l’on n’avait vu de navire comparable au Grimsnoth (R). Ce drekar ressemblait à un dragon gigantesque ; sa tête de cuivre et son col écaillé s’élançaient de la proue, qui figurait son large poitrail orné de deux ailes repliées vers l’arrière, façonné de manière à imiter les replis de la queue du monstre marin ; au milieu de l’immense voile carrée de ce drekar teinte en rouge, on voyait encore un dragon doré (S) ; à la poupe s’élevait le kastali, petite forteresse demi-circulaire construite de fortes poutres équarries cerclées de larges bandes de fer, et percée de meurtrières à travers lesquelles les archers placés à l’intérieur, pouvaient tirer à couvert lors des abordages ; une large plate-forme pouvant contenir vingt guerriers couronnait le retranchement et avait pour parapet une ceinture de boucliers de fer.

Le vieux Rolf se tenait debout sur son kastali, l’air farouche, inspiré ; ses armes, ses mains ruisselaient de sang ; à ses pieds, étendu dans une mare sanglante, pantelait encore le cadavre d’un cheval blanc (T), enlevé des écuries de l’abbaye de Saint-Denis, puis garrotté et hissé sur la plate-forme du drekar, à l’aide de poulies et de cordages, pour être solennellement égorgé en l’honneur d’Odin et des dieux du Nord ; Rolf espérait ainsi rendre ces divinités favorables à ses armes. Le sanglant sacrifice achevé, le vieux pirate, qui du haut de son kastali dominait tous les bâtiments de sa flotte, prit son cor d’ivoire en sonna trois fois, donnant à chacun des sons un ton particulier ; chaque chef de navire embouchant à son tour sa trompe répéta le signal de Rolf ; ce signal parvint ainsi de proche en proche d’un bout à l’autre de la flotte ; les chants de guerre des pirates cessèrent, et bientôt accomplissant l’ordre donné par le retentissement du cor de leurs chefs, les North-mans orientèrent leurs voiles de façon à ce que leurs bateaux se maintinrent immobiles et debout au courant du fleuve qu’ils remontaient ; les holkers de Gaëlo et de la belle Shigne, servant d’éclaireurs au drekar de Rolf, naviguaient à peu de distance de lui ; le vieux pirate les héla, leur ordonnant de se rendre à son bord ; ils obéirent en passant sur une planche étroite garnie de crampons de fer, jetée de chaque holker et accrochée aux flancs du Grimsnoth. La vierge-au-bouclier, pâlie par la perte de son sang, mais trop courageuse pour ne pas prendre part, malgré sa blessure, à la prochaine bataille, s’avançait, le front ceint d’un bandeau de lin sous la résille de fer qu’elle portait en guise de casque. Au moment où elle s’apprêtait à monter sur le kastali de Rolf, Gaëlo dit à l’héroïne : — Shigne, la guerre a ses hasards, je peux être tué demain ; sois ma femme ce soir ?

La vierge-au-bouclier rougit, son regard, qui jamais ne s’était abaissé devant celui d’un homme, se baissa devant l’ardent regard de Gaëlo ; elle répondit d’une voix basse et émue : — Gaëlo, tu m’as vaincue... je t’appartiens, j’en suis fière, je ne pouvais appartenir à un homme plus vaillant. Rolf a été pour moi un père, je dois le consulter sur ta demande : s’il dit oui, je dirai oui.

Et sans ajouter une parole, la guerrière précéda Gaëlo sur la plate-forme du kastali où se trouvait le vieux pirate.

— Gaëlo, — dit Rolf, — toi et Shigne vous allez précéder la flotte, faire force de rames et vous rendre à Paris avec vos deux holkers.

— Jamais je ne t’aurai obéi avec tant de joie.

— Vous vous ferez conduire chez le Comte de Paris, et Shigne lui dira ceci : Le roi des Franks a une jolie fille ; Rolf la veut en mariage.

Gaëlo et la guerrière regardèrent le pirate avec étonnement ; il se frotta la barbe, se mit à rire de son gros rire et ajouta : — Je veux tâter d’une fille de race royale, moi !

— Rolf, — reprit Gaëlo, — parles-tu sérieusement ?

— Très-sérieusement. Hier l’un de ces mariniers parisiens, joyeux et hardi garçon, m’a dit en raillant : « Pourquoi n’épouses-tu pas Ghisèle la fille du roi des Franks, en lui demandant pour dot une de ses provinces ? » J’étais ivre, l’idée m’a paru plaisante et j’ai chargé ce marinier de demander pour moi la fille de Karl-le-Sot ; mais la raison m’est revenue, j’ai ruminé le conseil du marinier, il m’a paru bon, si bon... que je t’envoie toi et Shigne, à Paris, comme ambassadeurs ; — puis se reprenant à rire : — On me traite de vieux brigand souillé de crimes ! vois pourtant ma gentillesse : j’envoie demander une vierge en mariage par une vierge ? Quant à la province, tu diras au Comte de Paris que je veux la Neustrie : c’est une grasse et fertile contrée, la mer la borde au nord, et un vieux marin comme moi aime toujours à voir écumer au loin les lames de l’Océan. Donc, de même que le vieil Hastain a obtenu de Karl-le-Chauve le pays Chartrain, moi Rolf, chef des North-mans, je veux la Neustrie, elle deviendra la North-mandie et je vous y établirai, mes champions !

— Nous porterons tes ordres au Comte de Paris, il y répondra, je le crois, par le supplice de Shigne et le mien.

— S’il osait ! — s’écria le pirate ; puis se calmant, il reprit : — Il n’osera pas ! Pour engager Roth-bert à se hâter de porter mes ordres à son roi, qui est, dit-on, en ce moment au château de Compiègne, tu diras au Comte que ma flotte va jeter l’ancre sous les murs de Paris ; et que si demain avant le coucher du soleil, Shigne et toi vous n’êtes pas de retour près de moi, je mets la ville à feu, à sac et à sang ! Oui, si demain avant la fin du jour, Karl-le-Sot ne m’a pas accordé la main de sa fille, la Neustrie et dix mille livres d’argent pesant pour la rançon de Paris, il ne restera pas pierre sur pierre de cette cité.

— Rolf, nous allons partir ; un dernier mot : Demain nous devons être de retour ici avant le coucher du soleil, Shigne me prend pour mari ; je l’ai suppliée d’être ce soir ma femme, elle m’a répondu : je dirai oui si Rolf dit oui ?

— Rolf dit non, — répondit le pirate d’un air narquois. — Gaëlo épousera la belle Shigne... le jour où Rolf le pirate épousera Ghisèle, fille du roi des Franks !




Shigne et Gaëlo après avoir quitté le Drekar de Rolf, avaient regagné leurs holkers, faisant force de rames, pendant que la flotte les suivait lentement et de loin ; ils s’avançaient rapidement vers la pointe de l’île fortifiée où s’élevait la cité de Paris.

— Gaëlo, — dit Simon-Grande-Oreille en ramant vigoureusement ainsi que ses compagnons, — vois donc ces bandes de serfs qui nous ont suivis le long de la rivière ? les voilà qui courent comme des diables vers les abbayes que l’on voit çà et là dans la campagne.

— Ils vont commencer le pillage sans nous attendre ! — reprit Robin-Mâchoire d’une voix lamentable, à laquelle se joignirent bientôt les imprécations des autres pirates, qui cessèrent un moment de ramer pour contempler avec colère et envie ces bandes de gens déguenillés, à l’air farouche, qui, agitant leurs bâtons, leurs fourches, leurs faux, poussaient des cris furieux.

— Si Lodbrog n’était pas mort en vrai berserke, un pareil spectacle lui eût donné un accès de frénésie ! voir tous ces gueux arriver au pillage avant nous, c’est horrible ! — s’écria Simon en abandonnant sa rame et se dressant de toute sa hauteur sur son banc, afin de suivre au loin d’un œil jaloux et irrité la course des pillards ; — ils vont nous larronner, les maudits !

— À vos rames ! mes champions, à vos rames ! — s’écria Gaëlo, — vous n’aurez pas à regretter votre part du pillage ; à vos rames ! — Et du geste, leur montrant le bateau de Shigne qui les devançait, il ajouta : — Vous laisserez-vous dépasser par les vierges-aux-boucliers ? Hardi, mes champions !

À la voix toujours obéie de Gaëlo, les pirates maugréant, reprirent leurs avirons afin de rejoindre l’autre Holker. Sur la rive droite de la Seine, en remontant vers Paris, l’on voyait de grands massifs d’arbres plantés au milieu de vastes prairies, dépendant de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, dont les vastes bâtiments s’élevaient au loin ; sur la rive gauche de la rivière, la berge beaucoup plus élevée encaissait le fleuve et masquait l’horizon. Au pied de ce talus, s’avançait de cinquante pieds environ dans la Seine une estacade de gros pieux serrés les uns contre les autres ; c’étaient les Palées du port de la Grève alors désert, et destinées à mettre les bateaux à l’abri des grandes eaux. Les deux Holkers, forçant de rames, naviguaient de façon à passer au large de l’estacade, lorsque sortant soudain de derrière ces palées où il s’était jusqu’alors tenu embusqué, un bateau parisien, monté par Eidiol, Guyrion, Rustique et plusieurs autres mariniers, se mit en travers des holkers north-mans, leur envoya une volée de flèches, jeta ses grappins sur l’un d’eux placé à sa portée (c’était celui de Gaëlo), puis, les nautonniers armés de coutelas, de piques, de haches, sautèrent résolument à l’abordage, tandis que le vieil Eidiol s’écriait : — Exterminez ces North-mans ! ils ont tué ma femme ! enlevé ma fille ! mais prenez vivants les deux chefs, ils nous serviront d’otages !

Lors de cette attaque imprévue, la belle Shigne et Gaëlo qui reçut une flèche barbelée au défaut de son brassard, se tenaient, selon la coutume, auprès du gouvernail ; ils se précipitèrent à l’avant du holker pour combattre, au moment où le vieil Eidiol s’écriait d’exterminer ces pirates ; mais à sa voix, une exclamation de surprise et de de joie s’éleva du Holker des vierges-aux-boucliers, puis ces mots arrivèrent à l’oreille du doyen des mariniers : — Mon père ! mon père ! n’attaque pas ces guerrières ; celle qui les commande m’a protégée, elle me ramenait à Paris auprès de vous ! — Et Anne-la-Douce, debout au milieu du bateau, tendait ses bras à Eidiol.

— Guyrion ! Rustique ! bas les armes ! — s’écria le vieillard en tâchant d’apercevoir sa fille à travers la mêlée déjà engagée bord à bord ; — cessez le combat, Anne est dans le bateau de ces guerrières ! Bas les armes ! enfants, bas les armes !

Gaëlo, de son côté, irrité de sa blessure et ayant cédé à un premier mouvement d’ardeur belliqueuse pendant lequel il avait rendu coup pour coup aux Parisiens qui assaillaient son Holker, leur cria bientôt : — Ce combat est inutile, nous venons à Paris comme envoyés de Rolf !

Ces mots et surtout la voix d’Eidiol criant que sa fille se trouvait à bord du bateau des femmes pirates, firent cesser le combat ; après quelques blessures reçues de part et d’autre, la belle Shigne, toute frémissante encore de cette lutte interrompue, donna ordre à ses compagnes de déposer les armes, et Anne-la-Douce, tendant les bras vers Eidiol, lui cria : — Bénissez cette guerrière, ô mon père ! elle m’a protégée auprès de Rolf ; grâce à elle, j’ai échappé aux outrages des pirates !

— Voici une flèche que je regrette, car c’est moi qui te l’ai lancée, — disait en même temps Guyrion à Gaëlo, le voyant essayer en vain d’arracher le trait qu’il avait reçu dans la jointure de son brassard ; — maintenant je te reconnais, — poursuivit Guyrion, — tu es venu nous ouvrir les portes des cachots de l’abbaye de Saint-Denis.

Rustique-le-Gai, tenant encore son coutelas à la main et contemplant Simon qui, ôtant son casque, faisait laide grimace, en portant sa main à l’un des côtés de sa tête ensanglantée, Rustique-le-Gai ajouta : — Et moi, je regretterais aussi d’avoir abattu la moitié de l’oreille de ce North-man, si cette oreille, démesurément longue, n’eût pas dépassé son casque de trois doigts au moins ; mais le morceau qui reste me paraît encore très-suffisant.

— Vienne une autre rencontre ! — s’écria Simon-Grande-Oreille, en montrant le poing à Rustique, — c’est ta langue insolente que je couperai, moi, foi de Simon !

— Tu n’es donc pas plus North-man que moi, mon honnête pirate ? — reprit Rustique en reconnaissant à ce nom de Simon un compatriote, — alors, mon regret est plus vif encore, de te laisser avec une si ridicule inégalité d’oreilles, j’aurais dû les raccourcir toutes deux !

Simon ne répondit pas à cette nouvelle raillerie, occupé qu’il était à étancher le sang de sa blessure qu’il lavait avec de l’eau fraîche puisée dans son casque, tandis que son compère Robin-Mâchoire lui disait, en manière de consolation : — Si seulement nous avions ici un peu de feu, je ferais rougir la pointe de mon épée et je cicatriserais la plaie en un instant.

Quelques moments après ce court abordage, les grappins du bateau parisien étaient levés, Anne-la-Douce passant du Holker de la belle Shigne dans la barque d’Eidiol, lui racontait ainsi qu’à Guyrion et à Rustique, comment reprenant ses esprits, au milieu des pirates qui l’avaient conduite près de Rolf, et voyant entrer la guerrière, elle s’était jetée à ses pieds, la suppliant de la protéger ; comment Shigne, touchée de compassion, obtint de Rolf la liberté de la jeune fille, et la conduisit à son Holker, où elle était restée jusqu’au moment de sa rencontre inespérée avec son père. À son tour, celui-ci apprit à Anne que, désespéré de la voir prisonnière des North-mans, et sachant qu’ils envoyaient souvent quelques bâtiments légers en avant de leur flotte, il s’était embusqué derrière les palées du port de la Grève, dans l’espoir d’exterminer les pirates pour venger la mort de Marthe et prendre leur chef vivant, afin d’obtenir par échange la liberté d’Anne-la-Douce. Les deux Holkers et le bateau parisien débarquèrent leurs passagers sur le rivage, à quelque distance des remparts ; les North-mans devaient attendre le retour de Shigne et de Gaëlo, chargés de porter au Comte de Paris les volontés de Rolf. Au moment de quitter le bord de la rivière pour se diriger vers la cité, dans laquelle l’on ne pouvait entrer que par l’un des deux ponts défendus par des tours, Eidiol dit au pirate : — Crois-moi, toi et ta compagne, afin d’arriver plus sûrement jusqu’au palais du Comte de Paris, endossez par-dessus vos armures, la casaque à capuchon de deux de nos mariniers ; votre qualité de messagers de Rolf ne serait pas respectée par les guerriers du Comte ! Vous êtes braves, mais à quoi bon la bravoure lorsqu’on est deux contre cent ? Je vous guiderai jusqu’au palais ; là, vous demanderez l’un des officiers de Roth-bert, et vous pourrez accomplir votre mission.

— J’accepte ton offre, — répondit Gaëlo, après avoir échangé à voix basse quelques mots avec Shigne. — J’ai grandement à cœur de réussir dans la mission dont je suis chargé ; nous désirons arriver le plus promptement possible auprès du Comte de Paris.

— De plus, — ajouta Guyrion en s’adressant au pirate, — je t’ai blessé... je vois à la manière dont tu portes ton bras que tu souffres beaucoup ; le fer de ma flèche est resté dans la plaie. Entre dans notre maison avant de te rendre au palais, nous y panserons ta blessure. Encore une fois je regrette de te l’avoir faite ; car si la mort de ma pauvre mère est due aux North-mans, hier tu nous as délivrés de prison ainsi que mon père, et ta compagne a sauvé ma sœur des outrages de Rolf !

— J’accepte ton offre, — répondit le jeune homme. — Je l’avoue, souvent j’ai été blessé, mais jamais plaie ne m’a été autant douloureuse que celle-ci.

La belle Shigne et Gaëlo endossant deux casaques de mariniers, quittèrent le rivage, remontèrent la berge, et se dirigèrent vers le pont ; ils virent une grande lueur éclairer l’horizon vers le nord, et lutter avec éclat contre les derniers feux du soleil couchant. À mesure qu’ils se rapprochaient de la ville, ils entendaient un tumulte croissant ; bientôt ils se trouvèrent au milieu d’un grand nombre de serfs qui, se dirigeant en hâte vers la porte de la tour dont le pont était surmonté, apportaient dans la cité, sous la conduite des gens d’église, les richesses des lieux saints, incendiés par d’autres serfs révoltés : c’étaient des caisses remplies de numéraire, des ornements d’autels d’or et d’argent, des statues de pareil métal, des châsses massives, éblouissantes de pierreries, et souvent si pesantes, que cinq ou six serfs suffisaient à peine au transport de ces magnifiques reliquaires ; ils contenaient rarement un corps de saint en entier ; mais seulement une jambe, un pied, un pouce, une dent, dont l’exploitation miraculeuse rapportait de grosses sommes aux églises. Les prêtres accompagnaient ces très-fructueuses reliques, en poussant des gémissements désespérés ou de furieuses malédictions contre les North-mans. Parmi la foule, les uns s’agenouillant dévotement se lamentaient non moins que les gens d’église ; mais peu soucieux d’aller aux remparts, ils répondaient aux instances des prêtres : — Que la volonté de Dieu s’accomplisse ! il veut éprouver ses serviteurs indignes par les ravages des North-mans ; acceptons l’épreuve avec résignation ! — En vain, de leur côté, les hommes du Comte de Paris parcouraient les rues à cheval en criant : — Aux armes, vilains ! aux armes, citadins ! aux remparts ! — Mais vilains et citadins rentraient prestement dans leurs maisons de bois, dont ils barricadaient les portes, laissant les hommes du Comte et de l’évêque s’occuper de la défense de la ville, et à coups de manches de lances, forcer les serfs à traîner sur les murailles les matériaux destinés à écraser les assiégeants. Après avoir traversé quelques rues tortueuses, Eidiol et ses compagnons arrivèrent à la porte de la demeure du nautonnier ; Guyrion l’ouvrit, et Gaëlo, la belle Shigne, Rustique, Anne et son père, se trouvèrent réunis dans la salle basse du logis, dont on ferma prudemment les volets. — Ma sœur, allume une lampe, — dit Guyrion, donne-moi de l’eau dans un vase, puis du linge et de l’huile. — S’adressant alors à Gaëlo, tandis qu’Anne s’occupait des préparatifs du pansement : — Et toi, déboucle ton brassard ; lorsque ta plaie, lavée avec de l’eau fraîche, sera recouverte d’un linge imbibé d’huile, tu souffriras moins.

Gaëlo quita son armure, releva la manche de son justaucorps de renne, et mit à nu son bras ensanglanté. Le pirate, en voulant retirer de sa blessure, à travers la jointure du brassard, la flèche acérée, en avait brisé la hampe à fleur de peau, le fer seul restait enfoncé dans la chair ; cependant, comme il saillissait quelque peu en dehors, il fut possible à Eidiol de le saisir et de l’enlever avec autant de précaution que de dextérité. Cette extraction causa un grand soulagement à Gaëlo ; le vieillard, avant de placer l’appareil sur la plaie, prit un linge imbibé d’eau, afin de laver les abords de la blessure couverte de sang caillé jusqu’à la moitié du bras. Soudain il poussa un cri de surprise, recula d’un pas, regarda Gaëlo avec anxiété ; puis lui dit vivement : — Ces deux mots gaulois : Brenn-Karnak, que j’aperçois maintenant sur ton bras, qui les a tracés ?

— Mon père... peu de temps après ma naissance.

— Ton père... où est-il ?

— Ainsi que ma mère, il est mort !

— Il n’était pas de la race des North-mans ?

— Non, quoiqu’il combattît avec eux et qu’il fût né dans leur pays, il était de race gauloise... Mais pourquoi ces questions ?

— De grâce, réponds ! Et le père de ton père, à quelle époque est-il allé habiter la terre des North-mans ?

— Vers le milieu du siècle passé.

— Ce fut peu de temps après une nouvelle et grande insurrection de Bretagne ? lorsque, pour combattre les Franks, les Bretons s’allièrent aux North-mans établis à l’embouchure de la Loire ?

— Oui, — répondit Gaëlo de plus en plus surpris ; — mais comment sais-tu cela ?

— Réponds-moi ! — s’écria Eidiol, tandis que son fils, sa fille, Rustique-le-Gai et la belle Shigne, écoutaient le vieillard avec intérêt ; — quels événements ont amené ton père à se joindre aux North-mans ?

— Après la nouvelle insurrection de l’Armorique, d’abord triomphante, la division se mit entre les chefs bretons ; la famille même de mon grand-père se divisa, et ensuite d’une violente dispute avec l’un de ses frères, ils tirèrent l’épée l’un contre l’autre ; blessé dans ce combat fratricide, mon aïeul quitta pour toujours la Bretagne et s’embarqua avec une troupe de North-mans qui abandonnaient l’embouchure de la Loire pour retourner en Danemark, où mon père et moi nous sommes nés !

— Ton aïeul se nommait Ewrag, — reprit Eidiol avec une émotion croissante, — il était fils de Vortigern, l’un des plus vaillants compagnons de guerre de Morvan, qui résista héroïquement à l’armée de Louis-le-Pieux, dans les landes, les marais et les rochers de l’Armorique ? Vortigern avait pour aïeul Amael, qui vécut cent ans et plus, refusa d’être le geôlier du dernier rejeton de Clovis, et fut l’un des chefs de bandes de Karl-Martel, l’ancêtre de Karl-le-Grand, dont le descendant règne aujourd’hui sous le nom de Karl-le-Sot ?

— Vieillard ! — s’écria Gaëlo, — qui a pu ainsi t’instruire des aventures de ma famille ?

— Ta famille est la mienne, — répondit Eidiol, dont les yeux devinrent humides ; — je suis, comme toi, descendant de Joel, le Brenn de la tribu de Karnak ; mon grand-père était le frère de ton aïeul.

— Que dis-tu ? — s’écria Gaëlo, — tu serais comme moi de la race de Joel ?

— Ces mots que tu portes tracés sur le bras en signe de reconnaissance, je les porte aussi, de même que mon fils et ma fille, selon la sage recommandation de Ronan-le-Vagre, l’un de nos aïeux, qui vivait au temps de l’infâme Brunehaut !

— Nous sommes parents ! — s’écrièrent à la fois Anne et Guyrion en se rapprochant de Gaëlo, tandis que la belle Shigne et Rustique-le-Gai écoutaient cet entretien avec un redoublement d’intérêt.

— Nous sommes parents ! — reprit Gaëlo en regardant tour à tour le vieillard, Anne et Guyrion ; puis s’adressant à la guerrière : — Shigne, je te rends doublement grâce ; la jeune fille si généreusement sauvée par toi était de ma famille !

— Quelle soit pour moi une sœur, — dit la guerrière de sa voix grave et sonore ; — mon épée la défendra toujours.

— Et à défaut de votre épée, belle héroïne, — reprit Rustique, — mes deux bras joints à ceux de maître Eidiol et de mon ami Guyrion protégeront Anne-la-Douce, quoique le malheur ait voulu que depuis hier, nos trois paires de bras ne l’aient guère protégée, la pauvre chère fille !

— Bon père, — dit Gaëlo à Eidiol, — quand avez-vous donc quitté la Bretagne pour venir à Paris ? 


— Ton grand-père Ewrag avait deux frères, comme lui fils de Vortigern. Lorsque, après la funeste division dont tu parles, Ewrag abandonna la Bretagne pour aller vivre au pays des North-mans, ses deux frères Rosneven et Gomer (ce dernier fut mon aïeul), continuèrent d’habiter le berceau de notre famille près des pierres sacrées de Karnak ; Nominoé, Judicaël, Allan-Barbe-forte, furent tour à tour élus chefs des chefs de l’Armorique. Plus d’une fois encore les armées des Franks envahirent et ravagèrent notre pays, mais ils ne purent y établir leur conquête d’une manière durable comme dans les autres contrées de la Gaule ; l’influence druidique, quoique abâtardie par la religion de Rome, entretint longtemps encore chez nos rudes populations la haine de l’étranger. Malheureusement les perfides conseils des prêtres catholiques et l’exemple des seigneurs Franks devenus peu à peu possesseurs héréditaires des terres et des hommes de la Gaule par droit de conquête, eurent une funeste influence sur les chefs Bretons ; élus d’abord librement par les peuples libres, selon l’antique coutume gauloise, en raison de leur vaillance, de leur sagesse et de leur patriotisme, ces chefs nés de l’élection voulurent rendre le pouvoir héréditaire dans leurs familles, ainsi que les seigneurs des autres provinces de la Gaule. Les prêtres catholiques, indignes complices de toutes les usurpations dont ils profitent, s’unissant aux chefs bretons pour accomplir cette grande iniquité, prêchèrent, ordonnèrent aux peuples la soumission à ces nouveaux seigneurs, comme ils avaient ordonné la soumission envers Clovis et ses Leudes. Peu à peu la Bretagne perdit ses vieilles franchises ; les chefs, jadis électifs et temporaires, devenus héréditaires et tout-puissants à l’aide du clergé, enlevèrent aux peuples bretons presque toutes leurs libertés ; mais du moins jamais ils ne les ont jamais jusqu’ici dégradés à ce point de les traiter en esclaves ou en serfs ; l’on peut encore se croire libre en Bretagne ! si l’on songe à l’horrible servitude qui écrase les autres pays de la Gaule, et du moins les seigneurs de l’Armorique sont de race bretonne. Des deux frères de ton aïeul, l’un, Gomer, mon grand-père, vit avec douleur et indignation cet abaissement de la Bretagne. Gomer était marin ; établi au port de Vannes comme Albinik, l’un de nos ancêtres qui, par point d’honneur, épargna la flotte de César, Gomer naviguant sur toute la côte, faisait souvent les voyages d’Angleterre et portait aussi des chargements jusqu’aux embouchures de la Somme et de la Seine. Une fois il remonta ce fleuve jusqu’à Paris ; son métier de marin le mit en rapport avec le doyen de la corporation des nautonniers parisiens qui avait une fille belle et sage ; mon aïeul l’épousa ; mon père naquit de cette union. Il fut marinier, j’ai fait le même métier ; ma vie a été jusqu’ici aussi heureuse qu’elle peut l’être en ces tristes temps. Deux malheurs seulement m’ont frappé : la mort de ma pauvre Marthe que j’ai perdue hier, et il y a trente ans, la disparition d’une fille, la première née de mes enfants; elle s’appelait Jeanike.

— Et comment a-t-elle disparu ?

— Ma femme, alors malade, avait confié cette enfant à l’une de nos voisines pour la conduire à la promenade hors de la Cité. Jamais nous n’avons revu ni la voisine ni ma fille.

— Heureusement les enfants qui vous restent ont dû rendre votre chagrin moins cruel, — reprit Gaëlo ; — et n’avez-vous pas eu de nouvelles de la branche de notre famille restée en Bretagne ?

— Hélas ! aucune; seulement j’ai su par un voyageur que la tyrannie des seigneurs bretons héréditaires sur ces hommes qu’ils appellent leurs sujets et qui autrefois étaient leurs égaux, s’augmente de plus en plus ; les prêtres catholiques dominent en maîtres dans l’Armorique. Cette double oppression me semble à moi encore plus inique que celle des Franks ; n’est-il pas odieux de subir l’oppression des hommes de notre race, de notre sang ? Aussi, ai-je comme mon père perdu tout espoir et tout désir de retourner en Bretagne !

— Eidiol, — reprit Gaëlo en ramassant le fer de la flèche que le vieillard avait laissé tomber à terre, après l’avoir extrait de la blessure du jeune pirate, — gardez ce fer de flèche, il augmentera le nombre des reliques de notre famille, si vous retrouvez jamais ceux de nos parents qui, habitant peut-être encore la Bretagne, ont conservé sans doute les légendes de nos aïeux.

Un tumulte, d’abord lointain, puis de plus en plus rapproché, interrompit Gaëlo. Bientôt l’on entendit le pas des chevaux et le cliquetis des armures. Rustique courut entr’ouvrir le ventail mobile et supérieur de la porte d’entrée, regarda en dehors et se retournant, dit à demi-voix : — C’est le Comte Roth-bert, il passe avec ses hommes et l’archevêque de Rouen ; il revient sans doute des remparts et retourne à son châtelet.

— Bon père, — dit vivement Gaëlo en rebouclant son brassard, car pendant son entretien avec le vieillard, Guyrion et Rustique-le-Gai avaient achevé le pansement de la blessure du pirate ; — bon père, vous m’avez promis de me conduire, moi et ma compagne, au palais du Comte de Paris ; venez, le temps presse, j’ai hâte d’accomplir ma mission... elle est étrange.

— Cette mission, — dit Eidiol, — quelle est-elle ?

— La belle Shigne va signifier au Comte que Rolf, le pirate north-man, veut épouser Ghisèle, fille de Karl-le-Sot, roi des Français, et moi je vais signifier au comte que Rolf veut en dot la Neustrie.

Eidiol resta un moment muet de stupeur, tandis que Rustique-le-Gai s’écriait en riant aux éclats : — Quoi ! ce vieux brigand de Rolf a suivi mes conseils ! Par l’œil qui manque à ce vilain borgne ! je ne me croyais pas si bon conseiller !

— Ô vengeance divine et sainte ! — s’écria Eidiol, — comme elles finissent ces races royales issues de la conquête ! L’un des descendants de Joël a refusé d’être le geôlier du dernier rejeton de Clovis, et c’est encore un de tes descendants, ô Joël, qui va dire au rejeton dégénéré de Karl-le-Grand, cette seconde lignée de nos conquérants : « Donne ta fille à un vieux pirate souillé de tous les crimes et abandonne-lui l’une des plus belles provinces qui te restent, sinon, tremble pour ta couronne ! »

Quelques instants après, la belle Shigne et Gaëlo, ayant endossé par-dessus leurs armures les casaques à capuchon des mariniers parisiens, se rendaient au château du Comte Roth-bert, guidés par Eidiol.




L’un des pavillons de la résidence royale de Compiègne servait d’habitation à Ghisèle, fille de Karl-le-Sot, roi des Franks ; elle se tenait d’habitude avec ses femmes dans la grande salle du premier étage ; une haute et étroite fenêtre garnie de petits vitraux, percée dans une muraille de dix pieds d’épaisseur, s’ouvrait sur la sombre et immense forêt au milieu de laquelle s’élevait le château de Compiègne. Ghisèle, ce matin-là, travaillait à un morceau de tapisserie : elle venait d’atteindre sa quatorzième année, Karl-le-Sot, marié à seize ans, ayant été père à dix-sept : la figure de Ghisèle était enfantine et douce ; sa nourrice, femme d’environ trente-six ans, se tenait auprès d’elle, lui donnant les laines de couleurs variées dont se servait la jeune princesse pour son travail. À ses pieds, sur un escabeau, se tenait Yvonne, sa sœur de lait ; plus loin quelques filles assises sur leurs talons, filaient leur quenouille ou s’occupaient de divers ouvrages de lingerie.

— Jeanike, — disait Ghisèle à sa nourrice, — mon père vient toujours m’embrasser chaque matin, et il n’est pas encore venu ? voici pourtant le soleil déjà haut.

— Je vous l’ai dit, le Comte Roth-bert et le seigneur Francon, archevêque de Rouen (U), accompagnés d’une nombreuse escorte, sont arrivés cette nuit de Paris ; le chambellan est allé éveiller le roi votre père, et depuis quatre heures du matin il s’entretient avec le seigneur Comte et le seigneur archevêque. 


— Ce voyage de nuit m’inquiète : pourvu qu’il ne s’agisse pas d’une mauvaise nouvelle ?

— Quelle mauvaise nouvelle y a-t-il à craindre ? croirait-on pas que les North-mans sont à Paris, comme dit le proverbe ? — reprit la nourrice en souriant et haussant les épaules ; — ne vous alarmez donc pas ainsi, chère fille.

— Je sais, Jeanike, que les North-mans ne sont pas à Paris. Dieu nous sauve de ces pirates maudits !

— Le chapelain assurait l’autre jour, — reprit Yvonne, — qu’ils ont des pieds de bouc et sur la tête des cornes de bœuf.

— Tais-toi ! tais-toi ! — reprit Ghisèle en frissonnant, — ne parle pas de ces païens, leur nom seul me fait horreur ! Hélas ! n’ont-ils pas fait mourir ma mère !

— Il est vrai, — reprit tristement la nourrice. — Ah ! ce fut une nuit fatale que celle où ces démons, conduits par Rolf le damné, attaquèrent le château de Kersy-sur-l’Oise, après avoir remonté cette rivière. La reine votre mère vous nourrissait ; elle ressentit une telle épouvante que son sein tarit, et elle mourut. De ce moment vous avez partagé mon lait avec ma petite Yvonne. J’avais été jusqu’alors très-malheureuse ; enfant trouvée, vendue toute petite à l’intendant du domaine royal de Kersy, mon sort s’est amélioré lors que je suis devenue votre nourrice, et mon fils aîné Germain est devenu l’un des serfs forestiers des bois de Compiègne.

— Ah ! nourrice, — reprit en soupirant Ghisèle, dont les yeux se remplirent de larmes, — chacun a ses peines ! Je suis fille de roi, mais je n’ai plus de mère ; aussi par pitié ne prononce jamais devant moi le nom des North-mans ! ces monstres qui m’ont privée des tendresses maternelles !

— Allons, chère fille, ne pleurez pas ainsi, — dit affectueusement Jeanike, en essuyant les yeux de Ghisèle, tandis que sa sœur de lait, agenouillée sur son escabeau, ne pouvant non plus retenir ses pleurs, regardait la jeune princesse d’un air navré. 


À ce moment, le rideau qui remplaçait la porte de la chambre se souleva, et le roi des Français Karl-le-Sot, entra. Ce descendant de Karl, le grand empereur, avait alors trente-deux ans ; ses yeux à fleur de tête, sa lèvre inférieure presque toujours pendante, son menton rentré, donnaient à sa physionomie une apparence si stupide, si épaisse, qu’à la mine on l’eût surnommé le Sot ; ses longs cheveux, symbole de race royale, encadraient sa figure bouffie terminée par une barbe clairsemée ; il semblait profondément abattu, et dit brusquement à Jeanike : — Dehors nourrice, dehors tout le monde ! — Le roi resta seul avec Ghisèle, qui l’embrassa tendrement, cherchant dans sa présence une consolation aux pénibles pensées que venait d’éveiller le souvenir de sa mère. Karl-le-Sot se prêta aux caresses de sa fille et lui dit : — Bonjour, enfant, bonjour ; mais pourquoi pleurer ? tes yeux sont rouges de larmes ?

— Ce n’est rien, mon bon père ; j’étais triste, votre vue me fait oublier mon chagrin. Vous venez tard ce matin ? ma nourrice m’a dit que cette nuit le Comte de Paris est arrivé avec le seigneur archevêque de Rouen ? — Le roi fit, en soupirant, un signe de tête affirmatif. — Ils ne vous ont pas, je l’espère, apporté de fâcheuses nouvelles ?

— Hélas ! — répondit Karl-le-Sot en soupirant de nouveau et hochant la tête, — elles seraient fort désastreuses, ces nouvelles, si je n’acceptais point certaines conditions !

— Et ces conditions, sera-t-il en votre pouvoir de les remplir ? — Ghisèle, en disant ces mots, regarda son père d’un air si naïf, si doux, que Karl, sot, mais non point méchant, parut troublé, attendri, baissa les yeux devant sa fille, et répondit en balbutiant :

— Ces conditions ! ah ! ces conditions, elles sont dures !... oh ! très-dures !... Mais enfin... que faire ? j’aurais beau vouloir regimber ; on me force... Que veux-tu que je fasse, moi, si l’on me force ?

— On force votre volonté, à vous, mon père, à vous, le roi des Français ?



— Le roi des Français, moi ! — s’écria Karl avec amertume et colère. — Est-ce qu’il y a aujourd’hui un roi des Français ? Ce sont les comtes, les duks, les marquis, les évêques, les abbés, qui sont rois ! Est-ce que depuis un siècle, grâce à notre faiblesse, les seigneurs ne se sont pas tous rendus maîtres et souverains héréditaires des comtés, des duchés, qu’ils devaient seulement gouverner en notre nom ? C’est vrai cela, Ghisèle ; enfin, voyons, dis-moi qui règne dans le Vermandois... est-ce moi ? Non, c’est le comte Héribert... Qui règne sur le pays de Melun, est-ce moi ? Non, c’est le comte Errenger ; et sur le pays de Reims ? c’est l’archevêque Foulques ; et en Provence ! c’est le duk Louis-l’Aveugle ; et en Lorraine ? c’est le duk Louis IV  ; et en Bourgogne ? c’est le duk Rodulf ; et en Bretagne ? c’est le duk Allan... Oui, oui, c’est ainsi que ces brigands-là, et tant d’autres larrons, grands ou petits, nous ont dépouillé, province à province, pièce à pièce, du royal héritage de nos pères... Je te dis cela, mon enfant, pour te faire comprendre que si dures que soient les conditions qu’on m’impose, il me faut, hélas ! les subir. Les seigneurs commandent, j’obéis ; est-ce que je peux leur résister ? Ne sont-ils pas retranchés dans leurs châteaux forts, dont ils ont hérissé la Gaule, malgré les ordres de mes ancêtres ; c’est à peine si j’ai assez de soldats pour défendre le peu de territoire qui me reste ; car enfin, sur quoi est-ce que je règne aujourd’hui, moi, descendant de Karl-le-Grand, ce redoutable empereur qui régnait sur le monde ? Je n’ai plus la centième partie de la Gaule ! Mais dame, non ; fais mon compte, Ghisèle, fais mon compte, tu verras qu’il ne me reste rien que l’Orléanais, la Neustrie, le pays de Laon, et mes domaines de Compiègne, de Fontainebleau, de Braine et de Kersy. Comment veux-tu qu’avec si peu de puissance je résiste aux seigneurs, et que je dise non, quand ils ordonnent ? — Puis, frappant du pied avec colère, Karl-le-Sot fermant les poings s’écria : — Oh ! ma pauvre Ghisèle ! si nous avions pour nous défendre notre ancêtre, Karl-le-Grand, on ne nous ferait pas ainsi la loi, va ! oh ! ce vaillant empereur, comme il les écraserait dans leurs repaires fortifiés, ces insolents seigneurs ! eux qui aujourd’hui me forcent de te... — Puis, n’osant achever, de crainte d’épouvanter sa fille, le malheureux s’écria en gémissant : — Hélas ! hélas ! je n’ai ni courage, ni volonté, ni pouvoir ! Ils m’appellent le Sot ! ils ont raison, — ajouta le roi avec accablement et en pleurant. — Oui, oui, je suis un sot ! mais un pauvre sot bien à plaindre ! en ce moment surtout... mon enfant !

— Mon bon père ! — reprit Ghisèle en se jetant au cou du roi tout en larmes, — ne vous affligez pas ainsi ; ne vous restera-t-il pas toujours assez de domaines pour y vivre en paix avec votre fille, qui vous chérit, et vos serviteurs, qui vous aiment ?

Le roi regarda fixement Ghisèle, et essuyant ses yeux du revers de sa main, il lui dit d’une voix entrecoupée de sanglots : — Sais-tu ce que cette nuit le Comte Roth-bert... — Puis, s’interrompant, il ajouta avec une explosion de vaine colère : — Oh ! cette race des Comtes de Paris, je l’abhorre ! ils nous ont encore, ceux-là, volé le duché de France... Tiens, crois-moi, chère petite, ces gens-là sont nos ennemis les plus dangereux ! tu verras qu’un beau jour ce Roth-bert me détrônera tout à fait, comme son frère Eudes a détrôné Karl-le-Gros ! Ô race félonne, audacieuse et pillarde ! avec quel bonheur je t’exterminerais, si j’avais la force de Karl-le-Grand ! Mais je suis sans courage... je n’ose pas seulement les faire tuer ; ils le savent bien. Aussi me mettent-ils sous leurs pieds ! — ajouta le roi en sanglotant.

— Je vous en conjure, mon tendre père, chassez ces sinistres pensées... Mais que vous a-t-il dit ce méchant Comte de Paris ?

— Il m’a dit d’abord que les North-mans étaient devant Paris !

— Les North-mans ! — s’écria Ghisèle avec épouvante, en devenant pâle et frissonnant de tout son corps. — Les North-mans devant Paris ! oh ! malheur ! malheur à nous ! — Et elle cacha dans ses mains son visage livide baigné de larmes, tandis que le roi, n’osant lever les yeux sur elle, reprenait avec un embarras mortel, hésitant, balbutiant à chaque mot : 


— Le Comte de Paris m’a donc appris que les North-mans étaient devant la cité. Moi, je lui ai dit : « Que veux-tu que je fasse à cela ? » je n’ai point de soldats, point d’argent ; vous autres seigneurs, vous êtes maîtres de presque toute la Gaule, conquête de mes ancêtres, défendez vos possessions, ça vous regarde. » Sais-tu la réponse de cet audacieux Comte de Paris ?

— Non, mon père, — reprit Ghisèle d’une voix étouffée par les sanglots et la terreur insurmontable que lui causait l’approche des pirates.

— Roth-bert m’a répondu : « Les North-mans menacent de mettre Paris à feu et à sang, de ravager de nouveau la Gaule ; on ne peut leur résister. La plupart des vilains et des serfs, lorsqu’ils ne se joignent pas à ces démons pour piller, refusent de les combattre ; nos guerriers, à nous autres seigneurs, sont en trop petit nombre pour résister aux pirates ; il faut traiter avec eux. » Alors, tu conçois, ma petite Ghisèle, j’ai dit au Comte : « Eh bien, traite, c’est ton affaire, puisque ces païens assiègent ta cité de Paris et sont au cœur de ta duché de France. — Ainsi, ai-je fait, — m’a répondu Roth-bert. — j’ai traité en ton nom avec les envoyés de Rolf, le chef des North-mans. »

— Quoi ! mon père, il vit encore ! — murmura Ghisèle en joignant les mains avec horreur, — ce pirate souillé de tant de crimes, de tant de sacrilèges, ce monstre qui a causé la mort de ma mère ! il vit encore !

— Hélas ! oui, il vit encore pour notre désolation à tous deux, chère fille ; car ce damné Roth-bert, afin de sauver sa cité de Paris et sa duché de France des griffes de ce vieux brigand, a promis en mon nom que je lui abandonnerais la Neustrie... la Neustrie, la meilleure province qui me reste, et de plus...

Mais comme le roi hésitait à achever sa phrase, Ghisèle, essuyant ses larmes, lui dit presque machinalement : — Et de plus, qu’exige-t-on encore, mon père ?


Karl garda le silence, tressaillit ; puis, surmontant l’imbécile faiblesse de son caractère, il s’écria en fondant en larmes : — Non, non, je ne veux pas ! si sot que je sois, cela ne sera pas... non, au moins une fois dans ma vie, j’agirai en roi ! — Et serrant sa fille entre ses bras, il la couvrit de larmes et de baisers en lui disant : — Non, non, il ne l’aura pas ma Ghisèle, ce vieux brigand ! lui, t’épouser... toi, petite-fille de Karl-le-Grand... toi, une enfant de quatorze ans à peine... Tiens, plutôt que de te voir la femme de Rolf, je te tuerais... et moi ensuite...

Ghisèle écoutait son père presque sans le comprendre, croyant à l’égarement de l’esprit de ce malheureux. Elle le contemplait avec un mélange de doute et de stupeur, lorsqu’un nouveau personnage entra dans la salle ; cet homme était Francon, archevêque de Rouen. Sa figure impassible, froide et dure, ressemblait à un masque de marbre ; il s’avança lentement jusqu’auprès de Ghisèle et du roi qui se tenaient encore étroitement embrassés, puis il dit de sa voix âpre et brève, en indiquant du geste le rideau derrière lequel il s’était tenu jusqu’alors caché. — Karl, j’étais là, j’ai tout entendu.

— Tu m’épiais, — s’écria le roi, — tu as osé m’épier ?

— Je me défiais de ta faiblesse ; après notre entretien avec Roth-bert, je t’ai suivi, j’ai tout entendu. — Puis s’adressant à la jeune fille qui éperdue était retombée sur son siège et frissonnait de tous ses membres, l’archevêque de Rouen ajouta d’une voix solennelle, menaçante : — Ghisèle, écoute-moi ; ton père t’a dit vrai, il n’est plus roi que de nom ; le peu de territoire dont il demeure encore maître est comme sa couronne à la merci des seigneurs franks ; ils le détrôneront quand il leur plaira, de même qu’ils ont détrôné Karl-le-Gros, et couronné il y a vingt-cinq ans Eudes, Comte de Paris.

— Oui, oui... et il se trouvera encore un évêque pour sacrer le nouvel usurpateur, comme il s’en est trouvé un pour sacrer le Comte Eudes, n’est-ce pas, Francon ? — s’écria Karl-le-Sot avec amertume. — Telle est la gratitude des prêtres envers la descendance de ces rois franks qui ont rendu l’Église si puissante et si riche !

— L’Église ne doit rien aux rois et ils lui doivent la rémission de leurs péchés ! — répondit dédaigneusement l’archevêque ; — si les rois ont beaucoup donné à l’Église ici-bas, ils ont reçu au centuple dans le ciel et pour l’éternité ; écoute donc mes paroles, Ghisèle... — L’infortunée ne répondit pas, elle ne voyait plus, n’entendait plus ; à demi morte de terreur, elle poussait de temps à autre un douloureux gémissement. Le prélat jetant un regard dominateur et courroucé sur le roi qui tâchait en vain de ranimer sa fille, reprit : — Ghisèle, prends garde ! si par suite de ton refus ou celui de ton père les païens north-mans recommençaient en Gaule la guerre terrible, sacrilège, à laquelle ils ont promis de mettre fin dans le cas où ton père accorderait à leur chef Rolf, ta main et la Neustrie ! ton père et toi vous seriez seuls responsables des maux affreux qui de nouveau désoleraient notre pays !

— Francon, écoute-moi à ton tour, — reprit Karl-le-Sot d’une voix suppliante, tandis que sa fille, son visage caché dans ses mains, ne pouvait contenir ses plaintes déchirantes, — saint archevêque, un mot seulement : les seigneurs, tu l’as dit, sont plus rois que moi ; ils ont comme moi des provinces et des filles ; que ne donnent-ils à Rolf une de leurs provinces et une de leurs filles ?

— Rolf veut la Neustrie... et la Neustrie t’appartient ; Rolf veut Ghisèle... et Ghisèle est ta fille.

— Moi épouser ce monstre qui a fait mourir ma mère ! — s’écria Ghisèle, — non, jamais ! oh ! jamais !... j’aime mieux mourir !

— Alors malédiction sur toi en ce monde et dans l’autre ! — s’écria l’archevêque d’une voix tonnante ; — le sang qui va couler dans ces guerres impies retombera sur ton père et sur toi, car ce sang vous pouviez l’empêcher de couler ! ces dévastations sacrilèges des saints lieux, ton père et toi vous en répondrez devant Dieu, car ces sacrilèges vous pouviez les empêcher ! ces crimes abominables vous les expierez ici-bas par l’excommunication, et après cette vie par les flammes éternelles. Oui, Karl, entends-tu ? l’excommunication ! damné en ce monde ! tous te fuiront comme un objet d’horreur ; tous seront envers toi déliés de l’obéissance. L’Église qui t’avait sacré roi te déclarera maudit et déchu du trône !

La terreur de Karl-le-Sot était à son comble ; tombant à genoux devant le prêtre catholique, il joignit les mains et s’écria : — Grâce ! grâce, saint évêque ! je donnerai à Rolf la Neustrie, apaise-toi ; mais ma fille ? vois ! elle est quasi folle et mourante à la seule pensée d’épouser Rolf, ce vieux brigand souillé de meurtres, de sacrilèges ! Et toi, un saint homme de Dieu, tu me menaces d’excommunication, si je ne donne pas à ce scélérat ma fille en mariage ! mais elle a quatorze ans à peine ! Quatorze ans ! c’est déjà presque un crime de marier une enfant de cet âge ; et puis si timide, si craintive, hélas ! la mettre dans le lit de ce monstre, c’est la tuer ! — Et le malheureux sanglotait, les mains jointes : — Grâce ! grâce ! comment peux-tu me menacer des peines éternelles parce que je refuse de livrer mon enfant à un bandit que l’Église a cent fois maudit, excommunié pour ses crimes abominables ?

— Rolf recevra le baptême ! — répondit l’archevêque de Rouen d’une voix solennelle ; — l’eau lustrale effacera ses souillures, c’est vêtu de la robe blanche du catéchumène, symbole de l’innocence, qu’il entrera dans le lit nuptial.

— Au secours ! nourrice, au secours ! ma fille se meurt ! — s’écria Karl-le-Sot, en serrant convulsivement entre ses bras Ghisèle, qui venait de s’évanouir, pâle et glacée comme une morte.




La ville de Rouen était ce jour-là très-animée ; la foule, encombrant les rues, se dirigeait en tumulte vers la basilique dont les cloches sonnaient à toute volée. Parmi ceux qui se rendaient aux abords de l’église, se trouvaient Eidiol, sa fille Anne-la-Douce, Guyrion-le-Plongeur et Rustique-le-Gai ; partis de Paris l’avant-veille, ils avaient descendu la Seine jusqu’à Rouen, dans le bateau du doyen des mariniers parisiens ; navigation de plaisir et d’utilité : Eidiol, en amenant à Rouen un chargement de marchandises, venait assister au mariage de la fille de Karl-le-Sot, roi des Français, avec Rolf, chef des North-mans, désormais duk souverain de Neustrie qui prenait le nom de North-mandie. Telle était la juste indifférence de notre pauvre peuple de vilains et de serfs pour la forme de son joug, que le populaire de Rouen, capitale de la Neustrie, devenue North-mandie, se réjouissait presque de voir cette grande province au pouvoir des pirates ; le populaire jouissait encore de la cruelle humiliation de ce roi descendant des conquérants de notre mère-patrie, avili, méprisé par les seigneurs de sa race, forcé par eux et par le clergé catholique de donner sa fille au vieux Rolf. Eidiol et sa famille partageaient le sentiment de tous et se hâtaient d’arriver sur la place de la basilique afin d’assister au défilé du cortège nuptial ; Anne donnait le bras à son père et à son frère ; Rustique les précédait, tâchant de leur frayer un passage à travers la multitude de plus en plus compacte aux abords de la cathédrale ; la famille d’Eidiol parvint à l’angle d’une rue qui débouchait sur la place. — Maître Eidiol, — dit Rustique, — voici près de cette maison une borne, faites-y monter Anne, elle verra de coin le cortége.

— Non, Rustique, — répondit timidement la jeune fille, — je n’oserais.

— Montes-y toi, Rustique, — dit le vieillard ; — si nous ne pouvons voir par nos yeux, nous verrons par les tiens ; moi et mon fils nous allons rester auprès d’Anne.

À ce moment le bruit lointain des clairons se joignit au tintement redoublé des cloches, et une grande clameur courut dans la foule. — Voici le cortège, s’écria Rustique, — il débouche dans la place, des sonneurs de clairons à cheval ouvrent la marche, puis viennent des cavaliers franks, armes de lances aux banderolles flottantes ; ils portent suspendus à leur cou des boucliers peints et dorés. Ah ! voici les pirates north-mans couverts de leurs armures, et l’étendard du vieux Rolf ; on voit sur ce drapeau un corbeau de mer les serres et le bec ouverts. Pousse ton cri de triomphe, vieux corbeau de mer ! ta proie est belle : une province de la Gaule et la fille d’un roi !

— Ah ! Rustique, pouvez-vous plaisanter ainsi ! — dit Anne-la-Douce d’un ton de triste et affectueux reproche, — pauvre petite Ghisèle ! épouser ce vieux monstre ! La voyez-vous d’ici, Rustique, cette infortunée ?

— Non, pas encore; voici maintenant les femmes pirates ; oh ! qu’elles sont fières sous leurs armures de mailles d’acier ayant au bras leurs boucliers couleur d’azur ! Ce sont maintenant les seigneurs de la suite du Comte de Paris, avec leurs longues robes brodées d’or et garnies de fourrures. Tiens, ils s’arrêtent soudain ; ils se retournent avec inquiétude ; que se passe-t-il donc ? — Et Rustique-le-Gai s’appuyant à la muraille se dressa sur la pointe des pieds afin de voir de plus loin ; au bout d’un instant il s’écria : — Oh ! la pauvrette ! Anne, vous aviez raison, quoique fille de roi elle est à plaindre.

— Est-ce de Ghisèle que vous parlez, Rustique ? — dit la jeune fille, — que lui est-il arrivé ?

— Elle s’avançait soutenue sur le bras de Karl-le-Sot, plus pâle qu’une morte sous sa robe blanche de fiancée, lorsque soudain les forces lui ont manqué tout à fait, et sans plusieurs seigneurs qui l’ont soutenue elle tombait évanouie sur le sol.

— Ah ! mon père, — dit Anne-la-Douce à Eidiol, les yeux humides de larmes, — le sort de cette infortunée n’est-il pas affreux ?

— Affreux, oui, et moins affreux pourtant que le sort de ces milliers de femmes de notre race qui ont été violentées par les seigneurs franks ou les gens d’église leurs complices ! Sortant de la couche de leurs maîtres, elles retournaient aux écrasants labeurs de la servitude, avilies, battues, achetées, vendues comme bétail, mourant à la peine ou sous les coups, ignorant les saintes joies de la famille, dépravées, abruties par l’esclavage. Telle est, depuis des siècles, telle est encore la condition de ces infortunées. Va, mon enfant, pour une fille de roi qui souffre, combien de milliers de femmes de notre race jadis libre, sont mortes dans les tortures de la chair et de l’âme !

— Hélas ! mon père, cette pauvre fille de roi est innocente de ces maux !

— Ma sœur, — reprit Guyrion, — et ces milliers de femmes dont te parle mon père, avaient-elles mérité leurs tortures ?

— Maître Eidiol, — reprit Rustique, qui, toujours debout sur la borne, était resté étranger à l’entretien précédent, — la fille de Karl-le-Sot a repris ses sens, elle s’avance soutenue par son père et par le Comte de Paris. Voici Rolf ; il porte, sur son armure de guerre, une longue chemise blanche...

— Symbole de l’innocence qu’il doit au baptême, — reprit Guyrion en haussant les épaules. — C’est d’un bon exemple pour les scélérats : souillez-vous de tous les crimes, endossez par là-dessus une chemise blanche, tout est dit, vous êtes absous.

— Mais l’Église vend ces chemises-là plus cher que les marchands de toile, — répondit Rustique-le-Gai ; puis, continuant de regarder au loin, il reprit : — Derrière Rolf viennent notre parent Gaëlo et la belle Shigne ; le cortège se remet en marche vers la basilique. Le clergé catholique ayant à sa tête l’archevêque Francon, sort et s’arrête sous le portail. Ah ! maître Eidiol, je suis ébloui, les pierreries étincellent sur les chappes d’or ! sur les mitres d’or ! sur les crosses d’or ! ce n’est qu’or, rubis, perles, émeraudes ! la grande croix que l’on porte devant le clergé est aussi d’or, elle ruisselle de pierres précieuses !

— Ton sang seul ruisselait sur ta croix de bois, instrument de ton supplice, ô jeune homme de Nazareth ! — dit Eidiol, — ô Jésus l’ouvrier charpentier ! l’ami des pauvres en haillons, toi que notre aïeule Geneviève a vu mettre à mort à Jérusalem par les princes des prêtres, non moins splendidement vêtus que ces évêques ! 


— Ah ! que de pain pour ceux qui ont faim ! que de vêtements pour ceux qui ont froid, l’on achèterait avec la mitre et la chappe d’or de l’un de ces nouveaux princes des prêtres ! — dit Rustique-le-Gai ; — mais ces pieux fainéants ne connaissent d’autres privations que celles qu’ils font subir aux pauvres gens ! — Puis, prêtant l’oreille, Rustique ajouta : — Entendez-vous, maître Eidiol, entendez-vous le chant du clergé ? le son des orgues portatives ? les clairons sonnent et résonnent ! les cloches redoublent de fracas. Le roi, sa fille et le vieux Rolf entrent sous le portail de la basilique ; les encensoirs d’or fument ! se lèvent et s’abaissent, leur vapeur embaumée monte vers le ciel !

— Les voilà toujours ces prêtres de Rome — s’écria le vieillard ; — ils ont encensé Clovis, ils ont encensé le père de Karl-le-Grand qui détrôna la race de Clovis ! et aujourd’hui voilà qu’ils encensent Rolf le pirate, Rolf le meurtrier, Rolf le sacrilège !

— Que voulez-vous, maître Eidiol ! — dit Rustique-le-Gai, — les prêtres encenseraient Satan, si Satan payait l’encens !




Le mariage de Rolf et de Ghisèle a été béni, consacré dans la somptueuse basilique de Rouen par l’archevêque Francon ; l’union de Shigne et de Gaëlo, quoiqu’ils n’eussent aucun souci de cette bénédiction, a aussi été bénie par ce prélat ; la cérémonie à peine achevée, Ghisèle, succombant à une nouvelle défaillance, a été emportée dans les bras de ses femmes ; Rolf, Karl-le-Sot, le Comte de Paris et les seigneurs de leur suite se sont rendus dans l’immense salle du chapitre de l’archevêché de Rouen. Karl-le-Sot portant sur sa tête la couronne d’or des rois franks, à sa main le sceptre et traînant le long manteau royal, monte et se tient debout sur une estrade élevée de quelques marches ; à la droite de Karl et debout aussi, se tiennent l’archevêque de Rouen et les évêques des diocèses voisins ; à la gauche de Karl est Roth-bert, Comte de Paris, duc de France, ainsi que les comtes et vicomtes des pays de Montléry, d’Argenteuil, de Pontoise et autres seigneurs franks parmi lesquels on distingue Burchart, seigneur du pays de Montmorency, remarquable par sa grande taille ; au bas de l’estrade, en face du roi et de cette assemblée de seigneurs et de prélats, se trouve Rolf accompagné de Gaëlo, de la belle Shigne et des principaux chefs north-mans. Le vieux pirate porte toujours la chemise blanche de néophyte par-dessus son amure ; sa physionomie est triomphante, insolente et narquoise ; Karl-le-Sot, triste, abattu, essuie ses larmes à la dérobée ; cet homme, malgré son imbécile faiblesse, cet homme aime sa fille, et le sort de Ghisèle l’épouvante.

Radieux d’échapper aux nouveaux désastres que Rolf menaçait de déchaîner sur la Gaule, le Comte de Paris, l’archevêque de Rouen, les autres seigneurs et prélats, savourent l’abjection de ce roi dont la lâcheté les sauve ; mais si avili, si vain que soit son titre, ils le jalousent encore. L’archevêque Francon descend de l’estrade d’un pas majestueux, s’approche de Rolf et lui dit d’une voix solennelle :

— Karl, roi des Franks, a bien voulu t’octroyer à toi et à tes hommes tous les champs, forêts, villes, bourgs, villages, habitants et bétail de la Neustrie...

— Si le roi que voici ne m’eût pas donné cette province, je l’aurais prise, — dit Rolf en interrompant le prélat, — et à ce sujet, un mot, Francon ? Tu m’as baptisé moi et mes champions, nous nous sommes (et tu sais pourquoi) laissé mettre tout nus dans de grands cuveaux et asperger d’eau salée, vraie saumure d’océan, après quoi nous avons revêtu par-dessus nos armures une longue chemise blanche.

— C’est le sacré symbole de la pureté de ton âme, lavée de toutes ses souillures par la sainte immersion du baptême, — reprit l’archevêque d’une voix grave, — désormais tu es catholique et fils de l’Église de Rome !

— C’est dit, mais tu nous a fait payer fort cher tes cuveaux, tes chemises blanches et ton eau salée, car tu m’as demandé en retour pour l’Église toutes les terres des abbayes de mon duché de North-mandie ; or c’est presque le quart de ma province !

— Les biens de l’Église sont les biens de Dieu ! — répondit avec hauteur l’archevêque, — ce qui est à Dieu est à Dieu, nulle puissance humaine ne peut s’en emparer !

— Prêtre ! — s’écria Rolf en fronçant les sourcils et regardant Francon de travers, — ne me donne pas l’envie de chasser tes tonsurés de leurs abbayes pour te prouver une fois de plus que Rolf et ses champions prennent ou gardent ce qui appartient à ton Dieu, quand ce qui appartient à ton Dieu plaît à Rolf et à ses champions !

— Au diable l’homme au bonnet d’or à deux pointes ! — s’écrièrent quelques-uns des pirates nouvellement baptisés ; — quoi ! nos navires regorgent encore des richesses pillées par nous dans les abbayes et les basiliques ! et ce prêtre vient nous parler de ce que son Dieu veut ou ne veut pas ! Par le cheval blanc de notre Dieu Thomarog, qui en vaut bien un autre ! est-ce qu’il nous prend pour des ânes, ce prêtre-là ?

— Je vais lui répondre, mes champions, — reprit Rolf en se tournant vers ses pirates, et il dit à l’archevêque de Rouen : — Le vieux Rolf n’écume pas la mer depuis cinquante ans et plus, sans avoir appris que celui-là est un maître-sot qui donne une baleine pour un hareng ! Donc si j’ai consenti à recevoir le baptême et à laisser en retour leurs abbayes à tes prêtres, c’est que tu m’as dit ceci : — « Toi et tes hommes, faites-vous catholiques, et l’Église menacera des flammes de l’enfer les serfs de la Neustrie s’ils ne se résignent pas à t’obéir et à travailler pour toi et pour tes hommes. » Je t’ai cru, Francon, parce que, vous autres gens d’église, vous êtes, je le sais, sans pareils pour châtrer les peuples ; voilà l’histoire de mon baptême ; maintenant tu viens me menacer au nom de ton Dieu, je reprends mes dons, reprends ta chemise, — et il la dépouilla et la jeta aux pieds du prêtre ; — je m’en taillerai à ma guise, et des culottes aussi, dans les nappes d’autel de ton Dieu ! 


— Rolf, — dit l’archevêque, afin d’apaiser le pirate, — la lumière de la foi n’a point encore suffisamment éclairé les ténèbres où le paganisme avait plongé ton esprit ; je ne te menace pas... je serai fidèle à nos conventions.

— Alors, c’est dit, — reprit le pirate ; — donnant, donnant : si tes prêtres me servent bien et utilement, ils garderont leurs terres, seulement je veux ravoir par ailleurs les biens que je laisse à tes abbés. — Et s’adressant au roi qui, indifférent à cet entretien, restait muet, sombre et affligé : — Karl, tu m’as donné Ghisèle et la Neustrie, ce n’est point assez, la fille d’un roi doit être plus royalement dotée. Ma duché de North-mandie confine à l’ouest la Bretagne, je veux aussi posséder cette province (V).

— Tu la veux ! — s’écria Karl-le-Sot, sortant pour la première fois de son morne abattement, et témoignant une sorte de joie amère — Ah ! tu veux la Bretagne ! sois satisfait, je te la donne de grand cœur, cette gracieuse province... Va, Rolf, vas-en prendre possession, et cela le plus tôt possible... Ce sera un beau jour pour moi que celui où j’apprendrai que tu as mis le pied dans ce doux pays... Oui... oui, Rolf, crois-moi, de grand cœur je te la donne, cette docile et paisible Armorique !

Le vieux pirate, assez surpris de l’empressement du roi à lui faire une cession si considérable, se retourna vers ses hommes. Gaëlo lui dit à demi-voix :

— C’est un piège... Karl t’accorde ainsi facilement le pays des Bretons parce qu’il est imprenable.

— Il n’y a rien d’imprenable pour moi et pour vous, mes vaillants champions !

— Rolf, les Français, depuis six cents ans, n’ont jamais pu s’établir en cette rude et indomptable contrée ; plusieurs fois ils l’ont envahie, vaincue... jamais ils ne l’ont soumise !

— Les North-mans dompteront ce que les gens français n’ont pu dompter. 


— Encore une fois, prends garde, — dit Gaëlo. — L’Armorique sera le tombeau de tes plus vaillants soldats.

Le vieux pirate haussa les épaules avec impatience, et faisant deux pas vers le roi : — Ainsi, Karl, cette province est à moi... c’est dit ?...

— Oui... oui, elle est à toi... et grand bien te fasse, duk de North-mandie et de Bretagne !

— Rolf, — reprit Gaëlo à demi-voix, — une dernière fois, écoute mes paroles, renonce à tes prétentions sur l’Armorique... elles te seraient fatales...

— Assez ! — répondit le pirate avec hauteur. — Rolf veut ce qu’il veut !

— Et moi, je te dis ceci, — reprit fièrement Gaëlo : — De ce jour tu ne me compteras plus parmi tes hommes...

Le chef north-man allait demander au jeune guerrier la cause de cette brusque résolution, lorsque l’archevêque de Rouen, s’adressant au vieux pirate, lui dit : — Karl t’a investi de la souveraineté des duchés de North-mandie et de Bretagne, tu dois prêter foi et hommage à Karl, roi des Franks, comme à ton seigneur suzerain.

— Oh ! oh ! à quoi bon ceci ?

— C’est l’usage... Ton investiture ne sera complète qu’après cette formalité.

— Allons, soit ; mais dépêchons ; car j’ai faim et grand’hâte d’aller rejoindre ma femme... Elle m’affriande fort cette royale fillette !

— Rolf, répète après moi la formule consacrée, — dit l’archevêque de Rouen ; et il prononça les paroles suivantes, que le chef north-man redit à mesure après lui : « — Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, indivisible Trinité, moi, Rolf, duk de North-mandie et de Bretagne, je jure foi et hommage à Karl, roi des Franks, je jure de lui garder la fidélité la plus entière, de lui prêter appui en tout, de ne jamais soutenir à son préjudice ses ennemis par mes armes. Je jure ceci en présence de la Majesté divine et des âmes des bienheureux, espérant la bénédiction éternelle en récompense de ma fidélité, Amen ! (X). »

Karl-le-Sot avait écouté ce serment de foi et d’hommage avec une sombre amertume, sachant par expérience la vanité de ces formules.

— Est-ce tout ? — demanda le pirate à l’archevêque ; — si c’est tout je vais aller souper et embrasser ma femme.

— Il reste une dernière formalité à remplir, — reprit l’archevêque. — Tu dois, Rolf, en signe de respect, baiser le pied du roi (Y).

Le pirate croyant avoir mal entendu le prélat, lui dit, après un premier moment de surprise : — Répète donc tes paroles...

— Je t’ai dit que, selon l’usage, tu devais, en signe de respect, baiser le pied du roi.

À ces mots de l’archevêque de Rouen, il y eut parmi les North-mans une explosion de huées, d’imprécations, de menaces. La seule pensée de l’acte humiliant que l’on osait exiger de leur chef les révoltait. Rolf, dont le visage s’était empourpré de fureur, avait répondu à la proposition de Francon par un geste si menaçant, que l’archevêque, effrayé, s’était vivement reculé ; mais après un moment de réflexion, le pirate, calmant d’un signe les cris tumultueux de ses hommes, se rapprocha de l’archevêque, et lui dit d’un air sournois et farouche : — Ainsi... je dois baiser le pied de Karl ?

— Oui, l’usage veut que tu donnes au roi cette marque de respect.

— Mes champions, — dit le chef north-man à ses pirates en leur faisant un signe d’intelligence, — Rolf va, selon l’usage, prouver la grandeur de son respect pour le roi des Français. — Puis, s’avançant gravement vers Karl, il lui dit : — Allons, donne ton pied, que je le baise...

Le pauvre sot, toujours debout sur son estrade, au bas de laquelle se trouvait Rolf, lui tendit son pied droit ; mais le vieux bandit, saisissant, à la hauteur de la cheville, la jambe que le roi lui tendait, la tira si violemment à lui, que, perdant l’équilibre, Karl-le-Sot tomba tout de son long et à la renverse sur l’estrade (Z), tandis que Rolf, riant de son gros rire, s’écriait :

— Voilà comment le duk de Normandie et de Bretagne témoigne son respect au roi des Franks !

La joviale brutalité du pirate fut accueillie par les éclats de rire et les huées des North-mans. Les seigneurs franks et les prélats, loin de songer à venger l’outrage de leur roi, de qui Rolf venait d’épouser la fille, restèrent muets, immobiles, et souriant de la honte de Karl (AA). Gaëlo vit ce descendant de Karl, le grand empereur, chercher à se relever, pleurant d’humiliation et de douleur, car, dans sa chute, il s’était blessé à la tête... son sang coulait...




Eidiol, son fils, sa fille et Rustique-le-Gai, revenus de Rouen depuis deux jours, étaient réunis le soir dans leur pauvre maison de Paris. Plus que jamais ils s’apercevaient du vide que laissait au foyer domestique la mort de Marthe, la bonne ménagère. La rue est silencieuse, la nuit noire ; on frappe à la porte, Rustique-le-Gai va ouvrir, et voit entrer, portant des manteaux par-dessus leurs armures, Gaëlo et la belle Shigne. Le vieux nautonnier ne s’était pas rencontré avec les deux jeunes gens depuis la nuit où, ayant signifié au Comte de Paris les volontés de Rolf, ils étaient tous deux revenus attendre, dans la maison d’Eidiol, le retour du Comte Roth-bert, parti en hâte pour Compiègne, afin d’instruire Karl-le-Sot des ordres du pirate.

— Bon père, — dit Gaëlo à Eidiol, — nous venons, ma femme et moi, te faire nos adieux et t’apprendre une nouvelle qui réjouira ton cœur.

— Que veux-tu dire ?

— Je t’ai entendu déplorer la disparition de ta fille, la première née de tes enfants ; elle n’est pas morte... je l’ai vue...

— Ma fille ! — s’écria le vieillard avec stupeur en joignant les mains. — Quoi ! Jeanike vivrait ! tu l’as vue !

— Notre sœur ! — dirent à la fois Anne et Guyrion. — Oh ! dis, où est-elle ? où est-elle ?

— Auprès de Ghisèle, femme de Rolf, duk de North-mandie.

— Jeanike ! il serait vrai ? — reprit Eidiol avec un bonheur et une surprise croissant. — Mais comment se trouve-t-elle auprès de Ghisèle ?

— Ta fille, selon ses vagues souvenirs, a été enlevée toute petite par ces mendiants qui volent les enfants pour en trafiquer. On l’avait vendue toute enfant à l’intendant du domaine royal ; c’est ainsi qu’elle a vécu et grandi serve, à Kersy-sur-Oise. Mariée plus tard à un serf de cette résidence, Jeanike fut, comme lui, attachée à la domesticité du palais, et eut deux enfants : un fils, à cette heure serf forestier des bois de Compiègne, et une fille qu’elle allaitait tandis que la reine allaitait Ghisèle ; cette reine mourut de frayeur lors d’une descente des North-mans à Kersy. On chercha une nourrice pour sa fille ; Jeanike avait, je te l’ai dit, une enfant du même âge que Ghisèle, et entre elles deux Jeanike partagea son lait. Affranchie depuis, elle n’a plus quitté la pauvre créature qui est aujourd’hui femme de Rolf.

— Quel étrange hasard ! —reprit Eidiol avec une émotion profonde. — Mais pourquoi Jeanike ne t’a-t-elle pas accompagné ? Ne lui as-tu pas dit que toi et moi nous étions parents, et que je demeurais à Paris ?

— Ghisèle est mourante... L’horreur que lui inspire Rolf l’a mise aux portes du tombeau ; elle a supplié ta fille de ne pas la quitter... Jeanike ne pouvait refuser.

— Ah ! mon père ! — dit Anne-la-Douce en pleurant, — cette sœur que nous retrouvons s’est aussi appitoyée sur le sort de cette malheureuse fille de roi !

— La femme assez lâche pour partager la couche d’un homme qu’elle hait, mérite son sort ! — reprit avec une fierté farouche la belle Shigne, jusqu’alors silencieuse. — Pas de pitié pour les cœurs méprisables ! 



— Hélas ! — dit timidement Anne-la-Douce sans oser lever les yeux sur la guerrière, — que pouvait-elle faire, cette infortunée Ghisèle ?

— Tuer Rolf ! — répondit l’héroïne. — Et si elle ne se sentait pas la main assez ferme pour frapper un tel coup, elle devait se tuer... ou dire à sa nourrice : Tue-moi !

— Gaëlo, — reprit le vieillard, — ta femme parle comme nos mères des temps passés, ces vaillantes Gauloises qui, pour elles et pour leurs enfants, préféraient la mort aux hontes de l’esclavage... Mais, ma fille, comment l’as-tu reconnue ?

— Rolf, le jour de son mariage, après avoir prêté foi et hommage au roi des Français...

— ... L’a fait tomber à la renverse en le tirant par le pied, — dit Eidiol en interrompant Gaëlo — Le bruit de cet outrage s’est répandu le soir même dans la cité de Rouen.

— Et l’on a beaucoup ri, — reprit Rustique-le-Gai, — oh ! l’on a beaucoup ri de cet hommage au pied levé...

— Donc, — reprit Gaëlo en souriant de la joyeuseté du jeune marinier, — après la cérémonie de son mariage et de l’investiture de ses duchés de North-mandie et de Bretagne, Rolf alla souper, s’enivra, et lorsqu’il fut ivre, il s’écria : « Maintenant, je vais chez ma femme ! » Si peu pitoyable que je sois pour les races royales, le sort de Ghisèle me toucha ; je fis, non sans peine, entendre à Rolf qu’il fallait prévenir sa femme de sa venue, et, me chargeant de ce soin, je me fis conduire à l’appartement de Ghisèle ; sa nourrice me reçut, je l’engageai, pour cette nuit du moins, à cacher la jeune épousée, afin de la soustraire aux brutalités de l’ivresse de Rolf. En parlant à Jeanike, je remarquai par hasard sur ses bras, qu’elle avait demi-nus selon la coutume, ces deux mots : Brenn-Karnak.

— Maintenant, je comprends tout ! — reprit Eidiol ; — reconnaissant à ce signe que Jeanike appartenait à notre famille, et te souvenant de mes regrets sur ma fille disparue, tes soupçons se sont éveillés... 


— Oui, bientôt je n’ai plus douté que Jeanike fût ta fille... Juge de sa joie à cette révélation ! Malheureusement retenue auprès de Ghisèle mourante, Jeanike n’a pu se rendre auprès de toi ; mais bientôt tu la verras avec sa fille Yvonne et son fils Germain, le serf forestier, s’il obtient la permission de quitter le domaine pour un jour. Et maintenant, Eidiol, adieu... je m’en vais heureux de te laisser au cœur un bon souvenir de moi, puisque je t’aurai révélé l’existence de ta fille...

— Et où vas-tu ?

— Je retourne dans le pays du nord avec Shigne.

— Et dans ces pays lointains, que vas-tu faire ?

— La guerre ! — répondit fièrement l’héroïne. — Les rois de la mer bataillent toujours entre eux ; nous retournons les rejoindre, Gaëlo et moi, nous ne sommes pas de ces lâches qui, oubliant leur vœu de ne jamais dormir sous un toit, désertent les combats et l’océan pour vivre sur terre, comme Rolf et ses compagnons !

— Ce n’est pas tout, — ajouta Gaëlo, — Karl-le-Sot a aussi octroyé le duché de Bretagne à Rolf ; en vain je lui ai prédit que cette terre serait le tombeau de ses vaillants soldats, s’il tentait de l’envahir ; il ne m’a pas cru. Il voulait me donner le commandement de la flotte qu’il va envoyer sur les côtes de l’Armorique pour en prendre possession...

— Tu as dû refuser ?

— Oui... Mais quelle étrange destinée la conquête franque fait à la Gaule ! Un de nos ancêtres, Amael, favori de Karl-Martel, avait, par coupable ambition de jeunesse, servi les Franks ; il sut du moins vaillamment réparer sa faute, lorsque Karl-Martel lui proposa d’envahir la Bretagne, berceau sacré de notre famille. Un siècle plus tard, mon grand-père, mon père, puis moi, par haine contre les Français, nous avons bataillé contre eux, et Rolf me propose d’être le chef de sa guerre impie contre l’Armorique ! Ah ! quoiqu’elle soit aujourd’hui opprimée par des prêtres et des seigneurs de race bretonne, cette terre est encore libre, si on la compare aux autres provinces de la Gaule, et cette liberté, j’aurais voulu la défendre contre les North-mans !

— Qui t’en empêche ?

— Vieillard ! — reprit la belle Shigne, — les hommes de Rolf sont de ma race... Combattrais-tu les hommes de ta race ?

— Non, — répondit Eidiol, — je ne peux qu’approuver ta résolution.

— Avant notre dernier adieu, — dit Gaëlo en remettant au vieux nautonnier un rouleau scellé, — garde ces parchemins, tu y trouveras le récit des aventures qui ont amené mon mariage avec Shigne ; là aussi tu trouveras quelques détails sur les mœurs des pirates north-mans et sur le stratagème à l’aide duquel, ma compagne et moi, nous nous sommes emparés de l’abbaye de Saint-Denis. Si un jour, toi ou ton fils, afin d’accomplir le vœu de notre aïeul Joel, vous écrivez une chronique destinée à continuer notre légende, tu pourras dire un mot de ma vie, et joindre à ce récit le fer de flèche retiré par toi de ma blessure ; cet objet augmentera le nombre des reliques de notre famille.

— Gaëlo, tes veux seront accomplis, — répondit le vieillard avec émotion. — Si obscure qu’ait été ma vie jusqu’ici, j’avais eu la pensée de retracer les événements qui se sont dernièrement passés depuis l’apparition des pirates north-mans sous les murs de Paris jusqu’au mariage de Rolf et de la fille de Karl-le-Sot ; ce récit, je le compléterai grâce aux notes que tu me donnes.

Après un dernier et touchant embrassement, Gaëlo et la belle Shigne quittèrent la maison d’Eidiol. Leurs deux holkers, montés, l’un par les vierges-aux-boucliers, l’autre par les champions de Gaëlo, les attendaient dans le port Saint-Landry. Bientôt les deux légers bâtiments descendirent la Seine pour aller prendre la route azurée des Cygnes à travers l’océan du Nord.





Moi, Eidiol, j’ai écrit la chronique précédente peu de jours après le départ de Gaëlo, me servant de son récit, en ce qui touche ses aventures et les particularités de la vie des pirates north-mans et des vierges-aux-boucliers.

Le lendemain du départ de Gaëlo, je me suis rendu à Rouen, auprès de ma bien-aimée fille Jeanike. J’ai embrassé avec bonheur ses deux enfants, Yvonne et Germain, le forestier. Après m’avoir témoigné sa joie et sa tendresse, Jeanike m’a raconté l’entretien de Ghisèle, de son père et de l’archevêque de Rouen, ensuite de l’arrivée du Comte de Paris à Compiègne. Ma fille avait entendu cette conversation, qui m’a permis de rapporter avec exactitude les faits qui se rapportent au mariage de Ghisèle, à cette heure quasi-mourante.

J’ai fini d’écrire cette légende aujourd’hui, le onzième jour des kalendes d’août, l’an 912, date heureuse, car ce matin j’ai fiancé Anne-la-Douce à Rustique-le-Gai.

Hélas ! ma pauvre femme Marthe manquait seule à cette joie de notre foyer domestique.




fin du fer de flèche ou la sagette barbelée.