Les Mystères du peuple/XI/1

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Les Mystères du peuple — Tome XI
LA BIBLE DE POCHE

— SECONDE PARTIE —


LES


MYSTÈRES DU PEUPLE


OU


HISTOIRE D’UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES


À TRAVERS LES ÂGES

LA BIBLE DE POCHE


ou


LA FAMILLE DE CHRISTIAN L’IMPRIMEUR.

1534-1610.

SECONDE PARTIE

CHAPITRE PREMIER.


La famille Lebrenn à La Rochelle. — Événements publics importants de 1555 à 1569. — Un monastère pendant les guerres religieuses du seizième siècle. — L’abbaye de Saint-Séverin. — Le comte Neroweg de Plouernel. — L’escorte. — Catherine de Médicis et le cardinal Charles de Lorraine. — Les filles d’honneur, ou l’escadron volant de la reine. — Pasquils et satires du seizième siècle. — Mœurs de la cour. — Le philtre amoureux. — Anna-Bell, l’enfant trouvée. — Le capitaine des gardes du duc d’Anjou. — Dominique l’empoisonneur. — M. de Gondi et sa mission. — Le révérend père Lefèvre de la compagnie de Jésus et Catherine de Médicis. — Pacte infernal du Triumvirat. — Le prince Frantz de Gerolstein. — La cassette de Catherine de Médicis et ses poisons. — Le flacon d’or. — Départ d’Anna-Bell, fille d’honneur de la reine, pour le camp des huguenots. — Le franc-taupin et les Vengeurs d’Israël. — La chapelle de Saint-Hubert. — Le cordelier ordonné cardinal. — La prisonnière. — La médaille de l’église au désert. — Le camp des huguenots. — La prière au corps de garde. — Odelin et Antonicq Lebrenn. — L’amiral de Coligny. — Son testament. — Lanoüe et la lettre de Charles IX. — Le colonel de Plouernel. — Nicolas Mouche. — Combat d’avant-poste. — Le père et la fille. — Les deux frères. — Le comte Neroweg de Plouernel et son fils Odel. — Bataille de La Roche-la-Belle. — Le fratricide.

Trente-quatre ans se sont écoulés depuis le supplice d’Hêna Lebrenn, d’Ernest Rennepont et autres hérétiques brûlés devant le parvis Notre-Dame, en présence de François Ier et de sa cour, le 21 janvier 1535. — Moi, Antonicq Lebrenn, fils d’Odelin et petit-fils de Christian Lebrenn, l’imprimeur, je continue la légende de notre famille.

Christian Lebrenn, arrivé sain et sauf à La Rochelle, y fut rejoint par son fils Odelin et par Joséphin le franc-taupin ; mais déjà en proie à une profonde affliction causée par la mort de sa femme Brigitte et par la révélation de l’amour incestueux de son fils Hervé, mon aïeul, apprenant l’épouvantable mort de sa fille Hêna, ne résista pas longtemps à ce nouveau coup ; il languit près d’une année, écrivit la légende dont celle-ci est la suite, et mourut le 17 décembre 1535 à La Rochelle ; il y exerçait son métier d’imprimeur chez maître Auger, ami de M. Robert Estienne. Celui-ci termina ses jours en exil, à Genève. Odelin Lebrenn, mon père, se livra, comme par le passé, à son état d’armurier chez maître Raimbaud, aussi établi à La Rochelle depuis 1535 ; il trafiquait de ses belles armes avec l’Angleterre. Grâce à leur énergie, à leurs franchises municipales, les Rochelois, en immense majorité partisans de la réforme, et défendus par la position presque inexpugnable de leur cité, souffrirent peu des persécutions qui ensanglantèrent les autres provinces de la Gaule, jusqu’au jour de la prise d’armes des protestants contre leurs oppresseurs. L’heure de la révolte sonnée, les Rochelois devaient être des premiers à marcher au combat. Marié en 1545 à Marcienne, sœur du capitaine Mirant, l’un des meilleurs et des plus hardis mariniers de La Rochelle, mon père eut de ce mariage trois enfants : Thérèse, née en 1546 ; moi, Antonicq, né en 1549, et Marguerite, née en 1551. J’embrassai la profession de mon père ; il avait, après la mort de maître Raimbaud, décédé veuf et sans héritiers, succédé à son commerce d’armurerie. Il y a environ quatre ans, le malheur des temps conduisit à La Rochelle, où, ainsi que tant d’autres protestants, il venait chercher un refuge, Louis Rennepont, neveu de frère Saint-Ernest-Martyr, fiancé d’Hêna, et brûlé comme elle le 21 janvier 1535. Louis Rennepont, lorsqu’il eut l’âge de raison, instruit par son père du supplice du moine augustin, prit en horreur la religion romaine, au nom de laquelle se commettaient tant d’atrocités, et après la mort de son père, il entra dans le sein de l’Église évangélique ; avocat au parlement de Paris et décrété d’accusation, il échappa au bûcher en fuyant à La Rochelle. Un jour, passant sur le quai devant notre maison, l’enseigne de mon père : — Odelin Lebrenn, armurier, — le frappa en lui rappelant la douloureuse histoire de frère Saint-Ernest-Martyr ; il entra dans notre demeure afin de s’informer si nous étions parents d’Hêna Lebrenn, et apprit ainsi qu’elle avait été mariée à son oncle par un pasteur réformé. Louis Rennepont, presque notre parent, fut en cette qualité accueilli dans notre famille ; bientôt, touché de la grâce et des rares qualités de ma sœur Thérèse, il l’aima ; son amour fut partagé. C’était un jeune homme de noble cœur, d’un caractère élevé, sage, modeste, laborieux ; dépouillé de son patrimoine par sa condamnation comme hérétique, il gagnait honorablement sa vie à La Rochelle en exerçant sa profession d’avocat. Mon père apprécia le mérite de Louis Rennepont, lui accorda ma sœur Thérèse ; mariés en 1568, leur bonheur justifie les espérances de mon père. Ma plus jeune sœur, Marguerite, a disparu de la maison paternelle à l’âge de huit ans ; telles sont les circonstances mystérieuses de cette disparition : mon père, depuis son établissement à La Rochelle, éprouvait le plus vif désir de nous conduire, ma mère, mes sœurs et moi, en Bretagne, afin d’y accomplir une sorte de pieux pèlerinage, en nous rendant au berceau de notre famille, près les pierres sacrées de Karnak ; le trajet était court par la voie de terre, mais les guerres religieuses ravageaient aussi la Bretagne à cette époque ; mon père craignait de se hasarder avec sa femme et ses enfants au milieu des partis ennemis. Son beau-frère Mirant, le marin, devant faire la traversée de La Rochelle à Douvres, proposa à mon père de l’embarquer avec nous sur son brigantin, nous n’aurions ainsi à redouter aucun des dangers qu’offrait la route de terre ; le navire relâcherait à Vannes, port très-voisin de Karnak, et, notre pèlerinage accompli, nous mettrions à la voile pour Douvres, où mon père expédiait souvent des armes, et il visiterait son correspondant dans cette ville ; notre oncle Mirant prendrait son chargement de marchandises, et nous reviendrions en France, après une absence de deux ou trois semaines. Mon père accepta cette proposition avec joie. Peu de temps avant notre départ, ma sœur Marguerite fut atteinte d’une maladie peu dangereuse, mais qui ne lui permit pas cependant d’être du voyage, dont le jour était forcément fixé ; mes parents la laissèrent à la garde de sa marraine, excellente femme, mariée à Jean Barbot, maître chaudronnier (vous admirerez sa vaillance, fils de Joel, lors du siége de La Rochelle). Nous partîmes pour Vannes, à bord du brigantin du capitaine Mirant. La santé de ma sœur Marguerite se rétablit ; sa marraine la conduisait souvent à la promenade en dehors des remparts. Un jour, elle jouait avec d’autres petites filles dans un endroit planté d’arbres, elle s’écarta de dame Barbot ; lorsque celle-ci s’aperçut de l’absence de sa filleule, il était trop tard : Marguerite avait disparu ; il fut impossible de la retrouver, malgré les plus actives recherches ; en vain notre famille s’efforça de deviner le motif de l’odieux enlèvement d’une enfant de cet âge ; elle fut cruellement regrettée de nous tous, l’incertitude où nous étions sur sa destinée rendait ces regrets encore plus pénibles. Notre pèlerinage à Karnak, berceau de la famille de Joel, me causa, quoique bien jeune, une impression profonde, ineffaçable ; plus tard, je reviendrai sur les conséquences de ce voyage. Le capitaine Mirant, frère de ma mère (il fut aussi l’un des héros du siège de La Rochelle), veuf au bout de quelques années de mariage, avait une fille nommée Cornélie ; élevé près d’elle depuis notre enfance, je l’aimai d’abord comme une sœur, puis, à mesure que nous grandissions, notre affection devenant plus vive, nos parents projetèrent de nous unir. Cornélie, par ses mâles vertus, son courage, sa hauteur d’âme, promettait de ressembler à une Gauloise des temps héroïques et d’être digne de compter parmi ses aïeules Méroé, épouse d’Albinik-le-Marin, dont mon père nous a lu l’antique légende dans la ville de Vannes, théâtre de leur commun dévouement à la patrie. Ma cousine, ayant, très-jeune encore, perdu sa mère, accompagnait parfois son père dans ses rudes et lointaines navigations ; le caractère de cette jeune fille offrait, comme sa beauté, un rare mélange de douceur et de virilité, de grâce et de force. À l’époque où commence ce récit, Cornélie avait dix-sept ans, moi, vingt ans ; nos familles voulaient attendre encore trois ou quatre ans avant de nous marier, mais nous étions fiancés.

Mon grand-oncle, le franc-taupin, peu de temps après son arrivée à La Rochelle, céda aux instances de mon aïeul Christian, qui, sentant sa fin prochaine, supplia le brave aventurier de ne pas se séparer de son neveu, bientôt sans doute orphelin ; le franc-taupin ajourna la vengeance de la mort de Brigitte et d’Hêna, resta près de mon père Odelin et s’enrôla dans les archers de notre ville. Il avait, à la suite de ses chagrins de famille, renoncé à sa vie désordonnée ; la tutelle de son neveu, encore adolescent, lui créait de nouveaux devoirs. Il sut mériter le grade de sergent de la milice urbaine ; mais lorsque le massacre de Vassy souleva les protestants d’un bout à l’autre de la Gaule, et qu’enfin ils coururent aux armes, le franc-taupin alla se joindre aux insurgés, fut nommé chef d’une bande de partisans et se montra impitoyable dans ses terribles représailles, légitimées par la férocité des catholiques, dont sa sœur et sa nièce avaient été victimes. L’Anjou et la Saintonge prirent une vaillante part aux premières guerres religieuses ; mon père, marié depuis plusieurs années, quitta son armurerie pour aller servir parmi les volontaires de l’armée protestante, fit bravement son devoir, sous les ordres de MM. de Coligny, de Condé, de Lanoüe, Dandelot, et reçut deux glorieuses blessures. Assez âgé pour l’accompagner lors de la nouvelle prise d’armes de 1568 à 1570 (époque à laquelle j’eus, hélas ! la douleur de le perdre), j’avais marché avec lui comme volontaire, laissant à La Rochelle ma mère, ma sœur Thérèse, mariée à Louis Rennepont, et ma cousine Cornélie, qui voulut s’en aller intrépidement en croisière avec son père, le capitaine Mirant, afin de donner la chasse aux navires royaux, tandis que j’irais combattre à l’armée de M. de Coligny.

Avant de commencer cette légende, fils de Joel, je retracerai brièvement, selon l’usage de la chronique de notre famille, les faits accomplis depuis l’année 1535 jusqu’en l’année 1569.


L’épouvantable meurtre juridique dont Hêna Lebrenn fut une des victimes, le 21 janvier 1535, inaugura une nouvelle période de persécutions impitoyables. Les Vaudois, descendants des Albigeois, et qui, séparés depuis des siècles de la communion catholique, exerçaient paisiblement leur culte, sont massacrés par des bandes armées ; la contrée qu’ils habitaient est livrée au pillage, à l’incendie. Charles‑Quint envahit la Provence en 1536, s’avance jusqu’à Aix, met ce pays à feu et à sang, et repasse les Alpes devant les forces supérieures du connétable de Montmorency. En 1537, la guerre avec Charles‑Quint continue acharnée ; les Espagnols envahissent de nouveau nos frontières et assiègent Thérouanne ; une trêve de dix mois est signée, la guerre se rallume au printemps suivant. Après de nouveaux désastres, la paix est conclue pour dix ans ; mais en 1541, les ambassadeurs de François Ier sont assassinés en se rendant à Venise ; la guerre se déchaîne de nouveau. Les Rochelois s’insurgent, se constituent en cité républicaine ; cette place forte devient un asile assuré pour les réformés. Le trésor public est épuisé par les frais de guerres ruineuses, par le faste effréné de François Ier ; ce roi chevalier a recours à sa ressource habituelle : il bat monnaie en créant et vendant de nouvelles charges judiciaires, multipliant à un point dérisoire le nombre des officiers des cours souveraines ; ses coffres remplis, il lève de nouvelles troupes et redouble de prodigalités. L’Angleterre, l’Espagne et l’Allemagne se liguent contre la France ; malgré le gain de la bataille de Cérisoles par les généraux de François Ier, le roi d’Angleterre, en 1544, descend à Calais, assiège Boulogne, Montreuil, s’empare de cette place ; Luxembourg, Ligny, Commercy, Saint-Dizier, tombent au pouvoir de l’empereur, et François Ier, le roi gentilhomme, est forcé de signer une paix honteuse avec Charles‑Quint, le 17 septembre 1544. Henri VIII poursuit la guerre ; en 1546, François Ier achète encore une paix humiliante, ruineuse, au prix de huit cent mille écus d’or de dédommagement payés à l’Angleterre ; après quoi le roi très-chrétien meurt des suites d’une maladie honteuse, le 31 mars 1547, à l’âge de cinquante-trois ans, digne fin d’une pareille vie ! — « Il s’en va, le galant, il s’en va ! » — disait gaiement au fils du royal agonisant Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, en manière d’oraison funèbre.

Henri II devient roi de France, et possède désormais sans rival l’infâme créature dont il s’était partagé les faveurs avec son père, délaissant pour cette royale courtisane, âgée de quarante-huit ans, sa jeune femme, Catherine de Médicis, alors dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, mais profondément dissimulée ; ayant pour évangile le terrible livre de Machiavel, Catherine sentait que l’heure de sa domination n’était pas venue, et repliée dans les ténèbres de son âme infernale, elle savait attendre… et attendait… Henri II, habile écuyer, adroit gladiateur, indolent, débauché, laisse prendre tout empire à Diane de Poitiers ; elle s’unit au maréchal de Saint-André et aux deux chefs de la puissante maison de Guise, le cardinal Jean de Lorraine et le duc Claude, pour faire curée du royaume. Les Guises, princes lorrains, voulaient à la fois être indépendants comme seigneurs étrangers, et jouir des privilèges des princes français ; ils haïssaient et voulaient primer la branche royale de Bourbon et écraser la maison de Montmorency ; ils prétendaient descendre de Charlemagne, et plus tard, ainsi que Karl Martel, père de Karl-le-Grand, ils devaient tendre au rôle de maires du palais, aspirant même à détrôner la dynastie régnante. La curée de la France se fit donc entre les Guises, les Montmorency et Diane de Poitiers ; elle convia aussi au partage le maréchal de Saint-André, son amant, l’amour d’Henri II ne suffisant pas à cette Messaline. Mais que de gens à pourvoir !… le duc Claude de Guise avait six enfants ; le connétable de Montmorency, cinq fils et trois neveux ; le maréchal de Saint-André, onze neveux ou parents, tous fort pauvres ; enfin, Diane de Poitiers tenait à enrichir ses filles bâtardes et ses gendres. Mais, grâce aux labeurs écrasants de Jacques Bonhomme et à la confiscation des biens des hérétiques, cette bande de vautours de cour se gorgeait à plein ventre. De nouvelles guerres étrangères désolent la Gaule ; les Guises, par intérêt de famille, poussent le faible Henri II à s’allier avec l’Angleterre contre l’Allemagne et à sommer Charles‑Quint de venir, en sa qualité de comte de Flandre, lui prêter foi et hommage, ainsi que tout grand vassal doit agir envers son suzerain. « — Je me rendrai au sacre du roi de France à la tête de cinquante mille lances, » — répond le fier et violent empereur ; mais il n’y vint point sur l’heure, trop occupé des luthériens d’Allemagne. Dans l’espoir de concilier la religion catholique et la réforme en les amenant à des concessions mutuelles, il avait engagé le pape Paul III à réunir un concile à Trente ; le pape, plus soucieux des intérêts de sa maison que du catholicisme, met à la réunion du concile cette condition : que Charles‑Quint accordera la souveraineté du duché de Parme et de Plaisance à Louis Farnèse, son fils, à lui, Paul III (ces vicaires de Dieu ont presque tous des bâtards) ; mais n’obtenant pas ce qu’il attendait de Charles‑Quint, le saint-père ne réunit pas de concile, évoqua la question religieuse par-devant lui, comme suprême arbitre. Cet arbitrage avorta, les guerres religieuses continuèrent d’ensanglanter une partie de l’Allemagne. En 1548, une formidable insurrection éclate en France : Henri II, à bout de ressources et d’impôts, imagine de forcer chaque habitant de la Guyenne à acheter une certaine quantité de sel, dont l’État se réservait la vente, qu’il taxait à des prix exorbitants ; les malheureux qui refusaient d’acheter vingt fois plus de sel qu’ils ils en pouvaient consommer, et de le payer cent fois sa valeur, sont traînés en prison. Exaspérés par la sauvage iniquité de ces édits et par les violences dont ils sont accompagnés, la Guyenne, le Périgord, le Poitou, se soulèvent, massacrent les gabeleurs ; Bordeaux tombe au pouvoir des insurgés, mais le connétable de Montmorency entre dans cette ville à la tête d’une armée, fait pendre, rouer, écarteler, noyer, ceux qui ont pris part à cette légitime révolte, et force les échevins de déterrer avec leurs ongles le corps d’un officier royal tué pendant l’insurrection, puis Bordeaux est dépouillé de ses franchises. Pendant que le sang ruisselle dans les provinces, Henri II assiste aux fêtes du mariage d’Antoine de Bourbon avec Jeanne d’Albret (cette femme héroïque devait être la mère d’Henri de Bourbon). — En 1550, meurent les deux chefs de la maison de Guise : le duc Claude et son frère Jean, cardinal de Lorraine ; François, fils aîné du duc Claude, devient duc de Guise, et son frère Charles, jusqu’alors archevêque de Reims, s’empourpre du cardinalat. Ce cardinal, le plus dissolu, le plus orgueilleux, le plus ambitieux, le plus fourbe, le plus rapace des prélats, joignit, à la mort de son oncle, ses bénéfices aux siens, et, ainsi riche de plus de cinq cent mille livres de rente, ne paya pas une seule des énormes dettes du défunt, dont il ruina tous les créanciers. Les persécutions contre les réformés redoublent de fureur ; le Parlement, auquel on donna le nom de Chambre ardente, parce qu’il envoyait indistinctement tous les accusés au bûcher, ordonnait supplices sur supplices ; les biens des condamnés se partageaient entre les juges, Henri II, Diane de Poitiers et leur bande. Les Guises, soutenus par l’Espagne et par Rome, commencèrent, dans l’intérêt de leur ténébreuse politique et de leur ambition effrénée, à se déclarer protecteurs et chefs suprêmes des catholiques en France ; afin de mener à bien leurs desseins, le cardinal Charles de Lorraine, jeune et beau prélat, nageant en plein dans l’adultère et la débauche, voulant s’assurer d’un puissant empire sur Diane de Poitiers, sollicite et obtient les faveurs de cette vieille courtisane ; François de Guise domine, de son côté, le faible Henri II ; et les deux Guisards, ayant pour instruments le roi et sa maîtresse, les poussent à des mesures implacables contre la réforme, certains de l’appui de l’Espagne et de Rome. À cette époque, Del Monte, le prélat le plus corrompu du sacré collège, est élu pape, sous le nom de Jules III ; son premier acte est de donner le chapeau de cardinal à son entremetteur habituel, qui de plus gardait les singes de sa ménagerie, d’où le surnom lui resta du cardinal Singe. — Charles‑Quint, vieillissant, subit le joug de la société de Jésus, dont l’influence allait toujours grandissant et de plus en plus effrayante, il établit l’Inquisition dans les Pays-Bas, les couvre de bûchers ; le feu n’étant pas un supplice assez horrible, on enterrait vivants hommes et femmes hérétiques jusqu’à la ceinture ; ils périssaient ainsi. — En 1551, nouvelle guerre avec l’Allemagne ; puis, plus tard, Charles-Quint, las du monde, du trône et des batailles, se retire au couvent de Saint-Just, en 1555, et abdique en faveur de son fils Philippe II, aveugle et féroce instrument des disciples de Loyola. La même année, le cardinal Caraffa est élu pape, sous le nom de Paul IV. Philippe II et Paul IV, c’était l’Inquisition sur le trône d’Espagne et au Vatican ; une seule pensée les guide : éteindre en Europe l’hérésie dans le sang. Ils ont bientôt pour allié Henri II, dominé par les Guises ; ils font épouser à son fils, François II, leur nièce, Marie Stuart, et poursuivent leur œuvre d’extermination contre la réforme. Malgré d’impitoyables persécutions, elle gagnait chaque jour des partisans ; Genève était le grand foyer de l’Église évangélique, Calvin y dominait ; malheureusement, il entacha pour jamais sa mémoire par le meurtre juridique de Servet. Oui, Calvin, le fondateur de la réforme en France, Calvin, l’éloquent défenseur de la liberté de conscience, envoya Servet au bûcher parce qu’il différait avec lui sur quelques points de doctrine. — En 1558 (15 février), Paul IV publie une bulle, souscrite par tous les cardinaux, renouvelant les arrêts sanguinaires des conciles contre les protestants ; cette bulle déclarait en outre : « Que tous prélats, princes, rois ou empereurs qui tomberaient dans l’hérésie, ou pactiseraient avec elle, seraient privés de leurs bénéfices, États, royaumes, empires, lesquels seraient dévolus au premier occupant catholique. » Inspirée au saint-siège par la compagnie de Jésus, cette menace d’interdiction, planant sur les rois rebelles aux exigences de l’Église de Rome, pouvait et devait un jour ouvrir aux Guises, descendants de Charlemagne, la perspective du trône de France. — En 1559, ligue entre Philippe II et Henri II pour l’extermination de l’hérésie. Le pape impose à Henri II, par l’entremise des Guises, l’établissement de l’Inquisition en France ; ce roi s’empressa d’obéir, comptant sur le servilisme ordinaire du Parlement pour l’enregistrement de l’édit ; mais il comptait sans la cupidité du plus grand nombre et sans les honorables scrupules de la minorité des membres de cette cour. La plupart d’entre eux, se partageant les dépouilles des protestants, regimbèrent à la pensée d’abandonner ce lucre aux inquisiteurs, désormais chargés d’instruire les procès touchant la foi ; donc le Parlement refusa d’enregistrer l’édit promulguant l’établissement de l’Inquisition en France ; et Anne Dubourg, l’un des rares honnêtes gens de cette assemblée, répondit courageusement : « — Je vois commettre tous les jours des crimes impunis, des adultères, d’horribles débauches, des meurtres, et l’on invente chaque jour de nouveaux supplices contre de prétendus hérétiques à qui l’on ne peut reprocher nul méfait. » — Dufour, autre honnête et courageux parlementaire, répondit au roi Henri II, qui s’était rendu au Parlement afin de l’intimider par sa présence et de forcer ainsi l’enregistrement de l’édit : « — Sire, il faut bien s’entendre, et désigner ceux qui, dit-on, troublent l’Église, de peur qu’il n’advienne ce qu’Hélie dit à Achab : C’est toi qui troubles Israel. » — Henri II fait arrêter ces deux audacieux et ordonne l’enregistrement de l’arrêt ; mais ce prince, mort à la suite d’un tournoi (le 20 juin 1559), ne put jouir de l’exécution d’Anne Dubourg et de Dufour, tous deux brûlés en place de Grève.

Henri II, époux de Catherine de Médicis, laisse plusieurs bâtards et sept enfants légitimes, dont quatre fils : François II (né le 19 janvier 1553), qui monte sur le trône ; Charles (né le 27 juin 1550), il régna plus tard sous le nom de Charles IX, d’exécrable mémoire ; le duc d’Anjou (né le 21 septembre 1551), plus tard Henri III, de non moins exécrable mémoire ; et Hercule, duc d’Alençon (né le 18 mars 1554). Des trois filles, la première, Élisabeth, devint reine d’Espagne par son mariage avec Philippe II ; la seconde, Claude, épousa l’un des Guises, François II, duc de Lorraine ; et la troisième, Marguerite, devait se marier un jour à Henri de Bourbon, roi de Navarre. François II, roi de France à l’âge de quinze ans et demi, était depuis peu l’époux de la belle Marie Stuart, nièce des Guises ; elle dominait à leur profit ce roitelet chétif et scrofuleux. Catherine de Médicis, tenace, patiente, rusée, dévorée de la soif du pouvoir, n’avait pas attendu si longtemps l’heure de régner à son tour sous le nom de son fils, pour laisser aux Guisards la toute-puissance ; mais il lui fallait compter avec ces Lorrains. Elle entreprend de miner leur influence en liguant contre eux le connétable de Montmorency et Antoine de Bourbon, roi de Navarre ; elle emmène son fils François II à Saint-Germain, où elle l’isole, le laissant tout à son amour maladif et passionné pour Marie Stuart. Dès lors, Catherine de Médicis commença de poursuivre les ténébreuses menées qui, jusqu’à la fin de sa vie et sous le règne de ses trois fils, lui donnèrent une si grande part dans le gouvernement de la France ; vous verrez l’Italienne à l’œuvre, fils de Joel, vous jugerez ce monstre d’après ses actes ; vous saurez comment, par politique, elle ménagea et accabla tour à tour les Huguenots, dont elle voulut enfin l’extermination complète. Mais lorsque François II monta sur le trône, Catherine de Médicis n’était pas encore poussée par ses intérêts à ménager les réformés ; la persécution déchaînée contre eux par l’Église et par les Guisards, instruments des jésuites, atteignait les dernières limites de la férocité : aux exécutions juridiques succédaient des massacres accomplis par une populace aveugle et fanatique soulevée à la voix des moines. Les réformés, poussés à bout, se décident enfin d’en appeler aux armes pour défendre leur foi, leur vie, leurs familles, leurs biens. La Renaudie, gentilhomme du Périgord, homme actif, infatigable, se met en rapport avec les chefs protestants des diverses provinces de France, leur donne rendez-vous à Nantes ; ils s’y trouvent réunis le 1er février 1560. Là, il leur propose d’accepter pour général en chef de l’armée insurrectionnelle le prince de Condé, de se diriger sur Blois, où la cour séjournait alors, d’enlever les Guises, de les mettre en jugement et d’obtenir de François II la convocation des États généraux, qui, en assurant à chacun la liberté d’exercer son culte, mettrait terme aux atroces violences dont était victime l’Église nouvelle. Les projets de La Renaudie sont accueillis par la majorité des chefs réformés ; mais un traître, nommé Avenelle révèle leurs desseins au duc de Guise ; celui-ci fait aussitôt partir de Blois le roi et la cour et les conduit à Amboise sous bonne escorte. Plusieurs troupes de protestants, déjà en marche pour Blois, déroutés par ce changement de résidence, sont attaqués par des troupes postées sur leur passage par le duc de Guise ; d’autres réformés, avertis à temps, échappent à cette embuscade, s’introduisent dans Amboise par petites bandes ; ils sont saisis et exécutés sans forme de procès. « Il ne se passait ni jour ni nuit, — dit un témoin oculaire des faits, — que l’on n’en fit mourir un grand nombre, et tous personnages d’apparence ; les uns étaient noyés, les autres pendus, les autres décapités ; mais, chose étrange et inusitée sous toute forme de gouvernement, on les menait au supplice, sans leur prononcer aucune sentence, ni leur déclarer la cause de leur condamnation, ni même prononcer leurs noms… L’on réservait l’exécution des principaux de ces hérétiques pour après le dîner, afin de donner un passe-temps aux dames qui s’ennuyaient en ce lieu, et de vrai, les Guises et elles, arrangés aux fenêtres du château, comme s’il se fût agi d’assister à quelque comédie, jouissaient de ce funèbre spectacle ; et, qui pis est, le roi et ses jeunes frères comparaissaient à ces spectacles, et les patients leur étaient montrés par M. le cardinal de Lorraine, avec les signes d’un homme grandement réjoui, afin d’animer les jeunes princes contre les hérétiques ; et lorsque l’un d’eux mourait avec audace, — Voyez, sire, — disait M. le cardinal, — voyez, princes, ces effrontés et enragés, la crainte de la mort ne peut abattre leur félonie et leur orgueil ; que feraient-ils donc s’ils vous tenaient [1] ? »

Le prince de Condé, chef de la tentative, s’était rendu à Amboise avant les réformés ; aucune charge précise ne s’élevant contre lui, les Guises n’osent le faire emprisonner. Il quitte Amboise, attendant un moment plus favorable pour se mettre à la tête du mouvement protestant. De tous côtés en France on demandait la convocation des États généraux ; les catholiques eux-mêmes, écrasés d’impôts par les folles prodigalités de la cour, réclamaient des réformes urgentes ; enfin les huguenots espéraient, suprême espérance ! que la liberté de conscience leur serait accordée, suivant le vœu présumable de l’Assemblée nationale ; les Guises, voulant la tourner au contraire contre la nouvelle religion, avaient mandé à tous les parlements que nul ne fût envoyé aux États généraux s’il ne faisait une profession de foi catholique, apostolique et romaine, faute de quoi, non-seulement il ne serait pas élu, mais emprisonné et dépouillé de ses biens. Les députés élus sous cette effroyable pression arriveraient à Orléans, où devait se tenir l’Assemblée nationale ; ceux des princes du sang et des grands officiers de la couronne, tels que le prince de Condé, le roi de Navarre, Coligny, son frère Dandelot, et d’autres chefs protestants, assisteraient, en vertu de leur naissance ou de leurs fonctions, à l’ouverture des États, et si ces réformés refusaient de signer une profession de foi catholique, ils seraient suppliciés. Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et le prince de Condé sont arrêtés à leur arrivée à Orléans ; Coligny s’attendait à partager leur sort, il adressa des adieux stoïques à ses enfants et à sa femme, qu’il chérissait, convint avec elle des mesures qu’elle aurait à prendre lorsqu’elle serait instruite de sa captivité ou de sa mort, puis il partit pour Orléans, avec cette intrépidité sereine puisée dans la conscience du devoir, et qui jamais ne l’abandonna. Son écuyer, nomme Nicolas Mouche, homme d’un cœur d’or, d’un courage à toute épreuve, et qui a suivi Coligny dans toutes ses campagnes, m’a raconté à moi, Antonicq Lebrenn, qui écris ceci, qu’aux environs d’Orléans Coligny rencontra un Huguenot fuyant cette ville, « — où déjà, — disait-il, — étaient arrivés trente à quarante des plus experts bourreaux des lieux circonvoisins ; on les avait habillés d’une même livrée, aux couleurs des draperies de l’échafaud où ils devaient trancher la tête du prince de Condé, du roi de Navarre, de Coligny et autres seigneurs hérétiques. Il devait y avoir, en outre, un grand massacre dans Orléans, et les habitants avaient l’ordre de ne sortir de leurs maisons, après midi sonné, ni regarder par les fenêtres, sous peine d’être pendus ; enfin le sac de la ville avait été promis aux gens de guerre. [2] » — Coligny sourit tristement et continua son chemin vers Orléans ; un hasard le sauva, lui et tant d’autres victimes destinées au massacre prémédité, organisé par les Guises, et tacitement approuvé par la reine-mère. François II, depuis longtemps malade et sous la domination absolue des Guises, mourut le 5 décembre 1560. L’on a dit que Catherine de Médicis n’avait trouvé d’autre moyen d’arracher son fils à une influence qu’elle détestait et redoutait qu’en empoisonnant ce jeune prince… L’Italienne a commis tant d’autres crimes que le fait est vraisemblable. Son fils mort, elle opposa aux Guisards, par un revirement soudain de sa politique, ceux-là mêmes qui devaient être le lendemain victimes du fanatisme catholique : Antoine de Bourbon, le prince de Condé, Coligny, son frère Dandelot, et autres chefs considérables de la réforme. L’appui que Catherine de Médicis cherchait en eux contre les princes lorrains la fit forcément alors incliner vers les huguenots, et la convocation de l’Assemblée nationale, naguère si menaçante pour eux, leur donna, au contraire, de grandes espérances. Coligny exigea de la reine que Michel de L’Hôpital, l’un des plus beaux, des plus purs génies dont s’honore l’humanité, fût appelé aux fonctions de chancelier de France et ouvrît les États généraux ; l’Italienne, par crainte et haine des Guises, consentit à tout, même au bien, et l’Assemblée nationale fut convoquée pour le 13 décembre 1560. Les princes lorrains, stupéfaits, atterrés de la brusque résolution de la reine, faillirent, en cette circonstance, à leur audace accoutumée, ils se retirèrent dans leur principauté de Lorraine et dépêchèrent leurs agents à Philippe II et au pape, pour les instruire des dangers dont l’Église catholique était menacée, réclamant pour le soutien de la foi l’énergique appui de Rome et de l’Espagne. Les nominations des députés aux États généraux échappant à la pression des Guisards, les catholiques et les protestants se trouvèrent à peu près en nombre égal à l’Assemblée nationale ; elle fut ouverte à Orléans, le 13 décembre 1560, par le chancelier Michel de L’Hôpital. Son discours fut un noble et touchant appel à la sagesse, au calme, au patriotisme, à la concorde, il adjura les deux partis d’oublier leurs dissensions pour ne s’occuper que de leur devoir de citoyens. « — Renonçons, — leur dit-il, — à ces mots envenimés par les factions ; renonçons à ces noms de huguenots, de papistes ; conservons le nom de chrétiens. » — Les cahiers du tiers-état, contenant des réclamations nombreuses, révélaient un profond sentiment du bien public, le zèle pour l’ordre, la haine des abus, la science pratique des choses, un véritable désir de conciliation ; c’était tout un nouveau code rédigé avec une telle précision, qu’il pouvait immédiatement être converti en loi. L’esprit d’examen et de liberté, ravivé par le souffle puissant de la réforme, même chez les catholiques, en ce qui touchait le pouvoir royal, inspirait les députés des communes ; ils demandaient :

« — L’élection aux dignités ecclésiastiques par le concours du clergé et d’un certain nombre de citoyens ; — l’attribution d’une partie des revenus de l’Église à l’établissement de nouvelles chaires dans l’Université, et la fondation dans chaque ville d’un collège communal ; — l’interdiction aux prêtres de recevoir des testaments ; — la réduction des jours fériés à un petit nombre de fêtes ; — l’élection des juges par le concours de l’ordre judiciaire, des membres des municipalités et du pouvoir royal ; — la révision des anciennes ordonnances ; — la poursuite immédiate des crimes notoires, sans qu’il fût besoin de la partie intéressée ; — la suppression des droits de péage intérieurs, et l’adoption d’un seul poids et d’une seule mesure dans tout le royaume ; — l’établissement de tribunaux électifs, de commerce et de police ; — la restriction des justices seigneuriales ; — la déchéance des droits seigneuriaux pour tout noble convaincu d’exactions envers les habitants de ses domaines ; — enfin, la tenue des États généraux au moins tous les cinq ans [3]. »

Les trois ordres composant l’Assemblée nationale se trouvèrent en désaccord au sujet des questions religieuses, mais complètement d’accord sur l’impérieuse nécessité de la réduction des charges publiques et des impôts écrasants ; ces députés s’élevèrent avec énergie contre l’énormité des dettes de la royauté, se montant à plus de quarante-trois millions [4], dont seize millions empruntés à des maisons de banque, quinze millions à des particuliers, les douze millions de surplus comprenaient les dots promises aux sœurs du roi. La cour devait donc quarante-trois millions, quatre fois le revenu de la France, évalué en ce temps-ci à douze millions. Les États généraux refusèrent de voter de nouveaux subsides avant d’avoir pris l’avis de leurs bailliages et, afin de les consulter, retournèrent dans leurs provinces ; ces États provinciaux s’assemblent le 20 mars suivant. Un prêtre, un noble et un bourgeois sont nommés par chacune des treize provinces de France, et trente-neuf députés se réunissent à Pontoise au mois d’août ; les laïques seuls assistent aux séances, les ecclésiastiques se rendent au colloque de Poissy, convoqué, d’après l’avis du chancelier de L’Hôpital, dans le vain espoir d’amener les deux religions à de mutuelles concessions ; mais la fanatique opiniâtreté du clergé, surexcitée par Jean Lainez, un des premiers disciples de Loyola, déjoua cette tentative conciliatrice. — Les treize nobles et les treize bourgeois, investis du pouvoir des États généraux, se montrèrent, chose nouvelle, complètement d’accord sur les moyens et la nécessité de réfréner la royauté. Fils de Joel, vous le voyez, Étienne Marcel, ce grand citoyen, ne se trompait pas dans ses prévisions lorsque, il y a deux siècles, il disait à notre aïeul Mahiet-l’Avocat-d’armes : « — Je peux mourir demain, j’ai semé pour l’avenir ; pas de défaillance, le progrès est certain, mais laborieux et lent ; les siècles comptent à peine pour des heures dans la marche de l’humanité. » — Le lendemain du jour où il prononçait ces prophétiques paroles, le prévôt des marchands tombait victime de la fureur de ses ennemis, de l’ingratitude, de la mobilité d’un peuple ingrat, mobile parce qu’il est ignorant et misérable ! Ô martyr de la liberté ! ô Marcel ! c’était ton œuvre que poursuivaient les réformateurs de 1561, de même que tu poursuivais l’œuvre de tes devanciers, les héroïques échevins des communes affranchies, quasi-républicaines ; oui, ces vingt-six députés déclaraient, comme Étienne Marcel : « L’exercice du pouvoir royal subordonné au pouvoir de l’assemblée nationale ; ils affirmaient : — le droit absolu de l’État sur les biens de l’Église ; — le droit de vendre toutes les propriétés ecclésiastiques, sauf à indemniser les membres du clergé ; — le produit de ces ventes, évalué à cent vingt millions [5], serait affecté : — à l’extinction de la dette publique, — à solder une pension aux membres du clergé dépossédés, — à l’établissement d’universités enseignantes dans les provinces, — et à des placements à intérêt dans les villes et ports de mer, afin de donner un grand développement au commerce et à l’industrie ; — les offices de finances, de justice et de police, seraient réduits et remplacés par des commissions électives et triennales ; — la convocation des États généraux fixée à deux ans ; — enfin, les huguenots jouiraient du plein et libre exercice de leur religion [6]. »

Ces vœux, ces remontrances des Assemblées nationales n’étant pas appuyés par la force, seule capable de les imposer au pouvoir royal, la royauté (ainsi que le disait, fort du témoignage de l’histoire, mon grand-père Christian l’imprimeur), la royauté ne consentant jamais à renoncer volontairement, sincèrement à ses privilèges exorbitants, ces vœux, ces remontrances des vingt-six députés de la noblesse et des communes furent en partie accueillis avec dédain par la cour ; cependant, grâce à la fermeté de Michel de L’Hôpital et de Coligny, quelques-unes des réformes réclamées furent accordées : pour la première fois, l’exercice de la religion réformée fut légalement toléré en vertu d’un édit ; mais les parlements, non moins menacés dans leurs privilèges que la royauté par les vœux de l’Assemblée nationale, se refusèrent audacieusement d’enregistrer plusieurs arrêts du chancelier empreints de l’esprit émancipateur des communes ou en éludèrent l’exécution. Néanmoins, quelques nouveaux pas furent faits dans la voie de la destruction des abus : Catherine de Médicis, en haine et en crainte des Guises, soutenait au pouvoir Michel de l’Hôpital, protecteur des protestants, autant par respect pour le droit sacré de la liberté de conscience que par sympathie profonde pour la cause évangélique. Les exécutions juridiques sous prétexte d’hérésie cessaient ; et si la populace, fanatisée par les moines, massacrait encore des Huguenots, l’on recherchait les auteurs de ces meurtres. Cette trêve tacite dura quelques mois. Les réformés, pleins de confiance dans l’édit de tolérance, s’assemblaient paisiblement pour entendre leurs pasteurs ; calme décevant ! espérances trompeuses ! Philippe II et le pape Pie V, à qui les Guises, chefs du parti catholique, et la majorité des évêques de France se plaignirent avec amertume et violence de la criminelle faiblesse dont on usait envers l’hérésie, menacèrent Catherine de Médicis de l’excommunication et du soulèvement des catholiques du royaume si elle ne revenait pas à des mesures implacables contre la réforme ; le duc François de Guise et le cardinal de Lorraine, désormais certains de l’appui de Rome et de l’Espagne, voulant pousser les protestants à la révolte, afin de forcer Catherine de Médicis à sévir contre eux, entreprirent le massacre de Vassy… Voici, fils de Joel, le récit de ce carnage prémédité, accompli par les princes lorrains à leur retour de leur principauté, où ils s’étaient retirés courroucés de la faveur de Michel de L’hôpital ; ce récit m’a été donné par un témoin de cette monstruosité :

« Vassy est une petite ville appartenant au roi aux confins du duché de Barrois, du ressort de laquelle était de toute ancienneté la baronnie de Joinville, principale résidence du duc de Guise. L’église évangélique fut dressée à Vassy, le 12 octobre 1561, par un pasteur de Troyes en Champagne ; les catholiques, voyant le grand nombre des réformés merveilleusement accru, essayèrent premièrement d’épouvanter les fidèles en envoyant devers eux quelques hommes d’armes au commencement de novembre 1561 ; les réformés ne s’émurent pas ; alors les catholiques firent venir à Vassy l’évêque de Châlons accompagné d’un moine que l’on estimait fort suffisant théologien, lesquels ayant voulu, le 16 décembre, controverser avec le pasteur à l’heure du prêche, eurent tellement le dessous dans cette discussion, que plusieurs catholiques venus avec ce moine et l’évêque furent gagnés à l’Église évangélique. L’évêque, bien courroucé, de retour à Joinville, inventa de dire qu’on l’avait outragé, demanda vengeance des reformés de Vassy ; et madame Antoinette de Bourbon, mère du duc de Guise et capitale ennemie de la réforme, voulut intimider les gens de Vassy en les menaçant des vengeances de son fils, qui devait bientôt arriver de Lorraine. Ces menaces ne furent pas vaines : de retour d’Allemagne au mois de mars 1562, M. le duc de Guise, accompagné de madame la duchesse de Guise, sa femme, du cardinal de Lorraine, son frère, et suivi d’environ deux cents hommes armés d’arquebuses, de pistolets et de coutelas, ayant couché à Dampmartin-le-franc, alla droit à Vassy, le 1er mars, où sa compagnie d’hommes d’armes l’attendait depuis huit jours ; arrivé devant la halle de Vassy, le duc de Guise descendit de cheval, entra dans le couvent, où il conféra avec le prieur et un autre moine nommé Claude-le-Saint. Pendant cet entretien, les réformés étaient assemblés, au nombre de mille à douze cents, dans une grange voisine du couvent, où hommes, femmes et enfants écoutaient paisiblement et sans armes la parole de Dieu. Le duc de Guise, à la tête de ses gens, les uns à pied, les autres à cheval, tira droit vers cette grange ; Labrosse, guidon de la compagnie d’hommes d’armes du duc, entra le premier dans le temple, accompagné de cinq ou six soldats ; les réformés voisins de la porte offrirent à Labrosse de s’asseoir parmi eux, le sermon étant déjà commencé ; mais soudain le guidon s’écria, en blasphémant horriblement, qu’il fallait tout tuer ! au même instant, les autres soldats restés en dehors, rencontrant à la porte de la grange un pauvre crieur de vin, lui demandèrent à quoi il croyait ; il répondit : Je crois en Jésus-Christ ; ils abattirent pour cela ce malheureux d’un coup d’épée, et l’achevèrent à la porte de la grange, et tuèrent aussi là deux jeunes gens sortis aux cris de la victime. Dès lors, la porte du temple fut forcée par les hommes du duc de Guise, et la tuerie commença, bien que ces malheureux ne fissent aucune résistance ; le duc de Guise, l’épée à la main, présidait le massacre, ayant à ses côtés le frère aîné du guidon Labrosse, lieutenant de sa compagnie. Quand l’un des égorgés criait : — Seigneur Dieu, sois-nous en aide ! — les soldats lui répondaient : — Seigneur diable te châtie ! — et aux autres qui invoquaient Christ : — Appelle-le donc plus fort, ton Christ, et qu’il te sauve ! — Il y eut des réformés qui percèrent le toit pour se sauver, puis se jetèrent du haut en bas de la muraille ; ceux qui pouvaient se relever étaient tués à coups d’épée ou à coups d’arquebuse, entre autres la femme d’un échevin nommé Nicolas Thielman, laquelle, se voulant échapper, fut tuée par deux laquais du duc qui lui volèrent sa ceinture d’argent et ses bagues ; son fils, voulant la défendre, fut tué à ses côtés ; le pasteur reçut premièrement un coup d’épée lorsqu’il était à genoux, puis deux autres coups de coutelas sur la tête, et se croyant blessé à mort, il s’écria bien haut, disant ces mots du psaume :

« Seigneur, mon âme en tes mains je vais rendre
» Car tu m’as racheté, ô Dieu de vérité. »

On le traîna devers le duc de Guise, qui commanda de dresser une potence et de le pendre… Le cardinal de Lorraine, pendant ce carnage, s’était tenu près du mur du cimetière ; son frère, le duc de Guise, après la tuerie, lui apporta une grande bible saisie dans le temple, et dit au cardinal : — Lisez, mon frère, le titre du livre de ces huguenots. — Le cardinal lut et répondit : C’est la Sainte Écriture… — De quoi le duc se sentant confus repartit (en tirant sa barbe, signe de colère chez lui) : — Comment, sang-Dieu ! la Sainte Écriture ! Il y a quinze cents ans et plus que la Sainte Écriture est faite, et il n’y a qu’un an que ces livres sont imprimés ! Par la mort-Dieu ! tout n’en vaut rien !

S’ensuivent les noms de ceux que l’on a pu noter, tant des tués que des blessés, dont les uns moururent sur-le-champ, les uns après quelque temps de langueur, les autres demeurés impotents ; sans compter ceux, et le nombre en est bien grand, dont l’on n’a pu savoir les noms ; et nous avons voulu ici nommer les personnes, tant pour montrer la vérité du fait que pour montrer si c’est sans justice que ces réformés prirent enfin les armes défensives contre l’intolérable tyrannie des Guises. Voici donc les noms de ceux qui furent tués à Vassy : — La veuve Pierre-Denis Morisot, — Jean Moisy, — Jean de la Loge, — le valet du capitaine Claude Lejeune, — Jacques de Mongo, — Daniel, gendre de Colas Déchès, — Jacob Delavi, — Guillaume Huciel, — Poignant, gendre de Havé, — Guillaume Ardouin, etc., etc. [7]. »

Près de trois cents protestants furent tués ou blessés au massacre de Vassy ; la nouvelle de cette boucherie, selon les prévisions des princes lorrains, souleva d’indignation et d’horreur les réformés d’un bout de la France à l’autre. Il leur fallait, pour défendre leurs familles du massacre, courir aux armes ; cependant, une dernière fois, ils invoquent le recours des lois. Le prince de Condé expose leurs doléances à Catherine de Médicis, lui déclarant que refuser justice aux protestants, c’est les pousser à une révolte inévitable ; Théodore de Bèze, l’un des membres les plus considérables, les plus vénérés de l’Église évangélique, Michel de L’Hôpital, Coligny et Dandelot, son frère, joignent leurs instances à celles de Condé ; ils supplient la reine de ne pas exposer la France aux horreurs de la guerre civile par un flagrant déni de justice. Mais Catherine de Médicis, redoutant les menaces de Rome et de l’Espagne, et sentant que tolérer plus longtemps la réforme, c’est donner aux Guises, chefs du parti catholique, un dangereux avantage sur elle, pactise alors avec les princes lorrains et répond aux prières de Michel de L’Hôpital et des principaux protestants par un arrêt défendant, sous peine de mort, l’exercice de leur culte. Le connétable de Montmorency va brûler deux temples protestants dans le faubourg Saint-Jacques, et fait main basse sur ceux qui assistaient au prêche ; ce second massacre était une déclaration de guerre à outrance au parti réformé. Le chancelier de l’Hôpital fit en vain tous ses efforts pour conjurer les maux qu’il prévoyait ; l’influence des Guisards l’emporta sur la sienne, et les protestants, n’espérant plus ni justice ni miséricorde, se préparent à une guerre acharnée. Le prince de Condé, accompagné de Coligny, de son frère et d’autres chefs réformés, se rend à Orléans, appartenant en majorité à la nouvelle religion, et dépêche des courriers à toutes les églises évangéliques de France, pour les instruire du danger dont elles sont menacées, l’exercice de leur culte étant défendu sous peine de mort. À ce cri d’alarme, les huguenots se rendent maîtres des villes où ils sont le plus nombreux ; Rouen se soulève et s’érige en commune républicaine ; deux conseils, l’un suprême, composé de douze échevins, l’autre secondaire, composé de cent citoyens élus, exercent le pouvoir souverain. La Rochelle, Orléans, Poitiers, Nantes, et plusieurs autres villes, s’organisent aussi en communes ; mais dans les cités où les catholiques sont supérieurs en force, les huguenots sont massacrés, comme ils l’ont été à Vassy. C’en est fait ! l’implacable intolérance de l’Église de Rome, l’ambition des Guises l’ont voulu ; les guerres religieuses se déchaînent sur la Gaule dans toute leur fureur. Les protestants s’emparent de Tours, de Blois, du Mans, d’Angers, tandis que Dieppe, le Havre, Pont-Audemer, Caen, Bayeux, Coutances, Falaise, suivant l’exemple de Rouen, s’insurgent au nom de la réforme ; il en est ainsi de la plupart des villes de l’Angoumois, de la Saintonge, de la moitié du Languedoc, de la Guyenne, de la Gascogne, d’une partie de la Provence et du Dauphiné. Lyon court aux armes, et avec lui presque toute la Bourgogne se soulève ; mais en Champagne, en Picardie, en Bretagne et dans l’Île-de-France, les protestants, en minorité, sont bannis ou massacrés par les catholiques dès qu’ils apprennent l’insurrection des autres provinces. Sens, dont le cardinal de Guise est archevêque, devient le théâtre d’un abominable carnage ; une centaine de protestants, hommes, femmes, enfants, sont égorgés, torturés, puis jetés dans l’Yonne. Leurs coreligionnaires avaient jusqu’alors, dans les provinces et les villes où ils se trouvaient en force, témoigné d’une modération exemplaire ; mais ils répondent à cette nouvelle tuerie de Sens par de terribles représailles. Le maréchal de Montluc, tigre à face humaine et gouverneur en Guyenne, pousse la férocité jusqu’au délire, jusqu’au vertige ; le baron des Adrets, chef des protestants, dont il trahit plus tard la cause, tâche d’égaler, sans jamais l’atteindre, la furie sanguinaire de Montluc. La guerre devient un carnage sans pitié, sans merci ; les huguenots, exaspérés, ravagent, détruisent, incendient les couvents, les églises, renversent, brisent, profanent les statues des saints, se vengent d’une oppression séculaire en jetant au vent les cendres des princes et des rois, si souvent complices des papes de Rome. À Angoulême, les tombeaux des Valois, ancêtres de la famille régnante, sont ouverts, et leurs os sont traînés dans la boue ; à Cléry, les restes de Louis XI, ce roi moitié renard moitié loup, sont brûlés dans un feu de joie ; à Orléans, on jette dans un bûcher le cœur de François II ; à Rouen, justice tardive ! on saccage les tombeaux du vieux Rolf, duc de Northmandie, ce bandit qui, pendant tant d’années, à la tête des pirates northmans, mit la Gaule a feu, à sac et à sang, depuis l’embouchure de la Seine jusqu’à Paris, épousa la fille de Karl-le-Sot et s’empara de la province qui devint la Northmandie ; à Paris, le Parlement redouble de violence contre les protestants, plus de soixante d’entre eux sont égorgés par le peuple. Les moines fanatisent et poussent en masse les paysans de l’Île-de-France au carnage de tous ceux qu’on leur signale comme hérétiques ; leurs maisons sont pillées, incendiées. Plusieurs villes prises par les huguenots sont reprises par les catholiques dans diverses provinces, et les succès de la guerre se balancent entre les deux partis. Le 19 décembre 1562, les armées catholique et protestante se rencontrent près de Dreux ; les catholiques commandés par François, duc de Guise, et le maréchal de Saint-André, les protestants par Coligny et le prince de Condé. Après un long et meurtrier combat, dans lequel les généraux en chef des deux armées furent faits prisonniers, le champ de bataille reste à l’armée royale, dont les pertes égalaient d’ailleurs celles de ses adversaires. Coligny, déployant de jour en jour les rares qualités d’un grand capitaine, opère sa retraite en bon ordre et va rejoindre à Orléans son frère Dandelot, chargé de la défense de la ville ; François, duc de Guise, concentre toutes ses forces contre cette place et vient l’assiéger. Ce fut là qu’après avoir dévotement communié avec le maréchal de Saint-André et le connétable de Montmorency, ces trois hommes, qu’on appelait les triumvirs, jurèrent sur les saints Évangiles un pacte effroyable ; vous le connaîtrez plus tard, fils de Joel, vous frémirez de ses conséquences, elles ont enfanté un forfait inouï jusqu’ici dans l’histoire des peuples. Ce pacte juré, le duc François de Guise pousse activement le siège d’Orléans ; mais le 18 février 1563, en parcourant son camp, il est mortellement blessé d’un coup de pistolet tiré à bout portant par un jeune gentilhomme angevin nommé Poltrot de Méré, qui, pour accomplir ce meurtre, avait feint d’abandonner le parti protestant et de s’enrôler dans l’armée catholique ; il voulait, par cet assassinat, venger la boucherie de Vassy, dont François de Guise avait été le boucher, vengeance encore moins lâche, encore moins atroce, peut-être, que le crime qui la provoquait. Le duc de Guise survécut quelques jours à sa blessure, et mourut le 24 février. Cet homme impitoyable, d’une ambition effrénée, d’un orgueil dépassant toute créance, grand seigneur, prodigue, magnifique, habile homme de guerre, chef de parti actif, résolu, ne reculant devant aucune extrémité, était le plus redoutable instrument de l’Église de Rome et le plus puissant auxiliaire de Philippe II à la cour de France ; Catherine de Médicis, au contraire, voyant dans ce Guisard un audacieux et dangereux rival dont elle subissait forcément l’influence, se réjouit de sa mort, si regrettée par les catholiques et par l’Espagne. Cette reine infâme allait enfin régner sans partage. Tutrice de Charles IX, tigre adolescent, elle craignait peu le cardinal de Lorraine, frère de François de Guise, et celui-ci ne laissait qu’un fils presque enfant. L’amiral de Coligny abhorrait les guerres civiles ; la nécessité de défendre sa vie et celle de ses coreligionnaires l’avait forcé de tirer l’épée ; il profita de la stupeur où la mort du duc de Guise plongeait les catholiques et du contentement qu’elle causait à la reine pour négocier avec elle. Il s’engagea, au nom des réformés, à déposer les armes si l’exercice du culte évangélique était autorisé ; le chancelier de L’Hôpital, resté au pouvoir dans l’espérance d’atténuer les malheurs dont il n’avait pu sauver la France, pressa la reine de consentir aux propositions de Coligny… L’insurrection devait, comme toujours, porter ses fruits, hélas ! ensanglantés ; ce que les réformés n’avaient pu obtenir par les plus humbles supplications, en invoquant le bon droit, la justice, ils l’obtinrent par la force ; et le 19 mars 1563 fut rendu, à Amboise, un édit qui, en attendant la majorité du roi et les décisions possibles d’un concile, « permettait à tous barons, châtelains, hauts justiciers, seigneurs, tenant pleins fiefs de haubert, de pratiquer librement dans leurs maisons, avec leurs familles et les habitants de leurs domaines, la religion qu’ils disent réformée. Elle était aussi autorisée dans les villes où elle se pratiquait avant le 7 mars de cette année ; mais, à l’avenir, elle ne serait autorisée que dans une ville par bailliage, et elle demeurerait complétement interdite à Paris et dans les villes, bourgs et villages de son ressort. Tous les arrêts contre les réformes rendus depuis le règne de Henri II étaient rapportés ; les confiscations non encore exécutées mises à néant ; le prince de Condé, l’amiral de Coligny et tous les autres chefs et soldats volontaires de l’insurrection protestante considérés comme bons et loyaux sujets, et aucune poursuite touchant au passé ne serait exercée contre eux [8]. »

Cet arrêt, quoique encore très-restrictif d’un droit sacré, fut loyalement accepté par les Huguenots ; mais il courrouça l’Église et le parti catholique. Le chancelier de L’Hôpital fut accusé d’une tolérance sacrilège envers l’hérésie ; le parlement de Paris ne consentit à l’enregistrement de cet arrêt qu’après plusieurs remontrances ; quelques parlements des provinces refusèrent de le promulguer. La veuve du duc de Guise, son frère le cardinal, leur famille et ses nombreux partisans, reprochaient à l’amiral de Coligny… calomnie infâme… d’avoir soudoyé l’assassin du boucher de Vassy, soufflaient de nouveau le feu de la guerre civile, à peine éteint, en demandant à Catherine de Médicis la mise en accusation de l’amiral, retourné paisiblement après la guerre dans sa maison des champs de Châtillon ; le pape redoublait d’anathèmes contre les protestants ; un concile réuni à Trente reconnaissait la puissance infaillible et souveraine du saint-père sur l’Église de Rome ; Philippe II offrait aux chefs catholiques son or, et au besoin l’appui de ses armes, afin de les aider à obtenir la révocation du traité d’Amboise. Au commencement de l’année 1564, arrivait en France une grande ambassade envoyée par le pape, l’empereur, le roi d’Espagne et le duc de Savoie, dans le but d’engager le jeune roi Charles IX à accepter les décrets du concile de Trente et à révoquer l’édit d’Amboise, l’absolution qu’il accordait aux criminels de lèse-majesté divine (les huguenots) portant atteinte au pouvoir spirituel du saint-père ; ces ambassadeurs adjuraient en outre Charles IX de rechercher les instigateurs du meurtre de François de Guise, désignant ainsi l’amiral de Coligny et s’associant à une abominable calomnie. Catherine de Médicis, suivant encore les sages avis de L’Hôpital, et d’ailleurs jalouse d’exercer un pouvoir si longtemps convoité par elle, et ne voulant pas le compromettre par des mesures capables de rallumer la guerre civile à peine apaisée, répondit aux ambassadeurs d’une manière ambiguë et ne songea qu’à gagner du temps. Le hasard des guerres civiles m’a rapproché de Lanoüe, l’un des plus vaillants et des plus généreux chefs de l’armée protestante, ami et lieutenant de l’amiral ; il m’a permis de prendre connaissance de ses mémoires, écrits par lui-même durant les campagnes dont il prenait une part si glorieuse. Telles sont, selon Lanoüe (il était mieux à même que personne de se renseigner sûrement), telles sont les causes de la seconde insurrection des huguenots : « — L’édit d’Amboise, — dit Lanoüe, — avait causé en France un contentement universel ; toutefois, la haine et l’envie du côté des catholiques, la défiance du côté des réformés, ne furent pas amorties, mais demeurèrent cachées sans se montrer. Les principaux de la religion, qui ouvraient les yeux pour la conservation tant d’autrui que d’eux-mêmes, savaient et disaient qu’on les voulait miner peu à peu, et puis tout d’un coup leur donner le coup de la mort ; des causes qu’ils alléguaient, les unes étaient manifestes, les autres secrètes. Les premières consistaient dans le démantèlement des villes où les réformés dominaient, la construction de forteresses aux lieux où ils exerçaient leur culte ; enfin, les massacres qui, en plusieurs endroits, se commettaient de nouveau, et les assassinats de gentilshommes signalés comme chefs de protestants, cruautés dont on n’avait pu obtenir justice ; les catholiques répétaient que bientôt ceux de la religion réformée ne lèveraient pas la tête si haut ; enfin, on remarquait de nombreux enrôlements de Suisses dans l’armée royale. Quant aux causes secrètes, on parlait de lettres interceptées, venant de Rome et d’Espagne, où les desseins des catholiques se découvraient en plein : la résolution prise à Bayonne (dans une entrevue de Catherine de Médicis et du duc d’Albe, sanguinaire ministre du sanguinaire Philippe II) d’exterminer les Huguenots de France et les gueux de Flandre. Toutes ces choses, et d’autres dont je me tais, réveillaient fort ceux qui n’avaient point envie qu’on les prît endormis ; il y eut plusieurs assemblées des chefs réformés, afin de chercher des expédients légitimes et honnêtes avant de recourir aux dernières extrémités pour défendre leur vie et leur foi. Néanmoins, plus par le conseil de M. l’amiral de Coligny que de tout autre, chacun fut prié d’avoir encore patience ; en affaires si graves et qui, disait l’amiral, amenaient tant de maux, on devait plutôt céder à la nécessité que de courir au devant des événements par la promptitude de la volonté. — Mais bientôt l’on sut par M. le prince de Condé et M. de Coligny qu’ils tenaient d’un personnage de la cour très-affectionné à ceux de la religion réformée, qu’il avait été tenu chez la reine un conseil secret où délibération avait été faite de se saisir des deux chefs de la réforme, de tuer l’un (Coligny), de garder l’autre prisonnier (le prince de Condé), de révoquer l’édit d’Amboise et de défendre de nouveau l’exercice du culte réformé ; les plus sensitifs et impatients des protestants tinrent ce langage :

» — Veut-on attendre que l’on nous vienne lier les pieds et les mains ? Avons-nous mis en oubli que plus de trois mille personnes de notre religion sont péries de mort violente depuis la paix d’Amboise, sans que nous ayons jamais pu obtenir justice ? Nos pères ont eu patience plus de quarante ans, pendant lesquels on leur a fait éprouver mille supplices pour la confession du nom de Jésus-Christ, laquelle cause nous maintenons aussi. Prenons donc une bonne et prompte résolution ; en nous perdant, nous perdrions une multitude de gens [9]. »

Lanoüe ne dit que trop vrai : malgré l’édit d’Amboise, les catholiques, soulevés par le clergé, recommençaient de massacrer les protestants dans les villes où ceux-ci se trouvaient inférieurs en nombre ; ces meurtres, demeurés impunis et prêchés publiquement par les moines, poussèrent les réformés à recourir une seconde fois aux armes pour défendre leur vie. Les chefs convinrent d’enlever la reine et le roi à leurs funestes conseillers, entre autres les Italiens Gondi et Birago, dont l’influence neutralisait les derniers efforts du chancelier de L’Hôpital ; la cour se trouvait alors à Meaux. Le prince de Condé et Coligny, à la tête d’une nombreuse cavalerie de volontaires accourus à leur premier appel, se dirigèrent en hâte vers Meaux ; mais la reine, avertie à temps, avait mandé six mille Suisses, et, le 25 septembre 1567, elle se mit, sous l’escorte de cette infanterie, en route pour Paris avec le jeune roi Charles IV. Condé, à la tête de quatre ou cinq cents chevaux, rejoint ces bataillons et demande à présenter à la reine une pétition des réformés ; les Suisses refusent de laisser pénétrer Condé dans leurs rangs. Il les charge audacieusement, mais sans succès ; pendant cette escarmouche, le connétable de Montmorency conduit en hâte le roi Charles IX et sa mère à Paris, et l’édit d’Amboise, déjà aboli de fait par tant de nouvelles persécutions contre les protestants, est publiquement révoqué, la religion réformée interdite, sous peine de mort, et une seconde guerre religieuse se rallume. Les Huguenots, maîtres du cours de la Marne, établissent une garnison à Montereau, s’emparent de Saint-Denis, où le prince de Condé établit son quartier général ; une dernière fois, il offre à la reine de mettre bas les armes, si le roi veut consentir à licencier les Suisses, à accorder aux réformés l’exercice de leur culte, à convoquer les États généraux et à s’en remettre à leur décision au sujet de la liberté de conscience. Ces propositions rejetées, Condé, à la tête de deux mille hommes, attend sous les murs de Paris l’armée du connétable de Montmorency, composée de seize mille hommes, l’attaque avec acharnement ; le connétable est tué dans la bataille, les huguenots, à la tombée de la nuit, se retirent en bon ordre à Saint-Denis, où ils sont rejoints par des renforts amenés par Dandelot, frère de l’amiral Coligny. La mort du connétable jeta dans l’armée royale un grand découragement. Le pape et Philippe II envoient à la reine des renforts de troupes italiennes et espagnoles ; terrible nécessité des guerres civiles, et la plus déplorable de toutes, les réformés, afin de n’être pas écrasés dans la lutte, appellent à leur tour l’étranger à leur aide ! Des troupes allemandes protestantes, au nombre de sept mille reîtres (ou cavaliers) et de quatre mille lanskenets (ou fantassins), passent la frontière ; l’amiral et Condé, sans artillerie, sans bagage, se mettent en marche à travers la Champagne afin d’opérer leur jonction avec ces auxiliaires, et déploient dans cette manœuvre une prodigieuse habileté d’hommes de guerre. Les provinces du Midi, aussi soulevées, organisent des compagnies de volontaires destinées à aller augmenter l’armée principale ; elles se recrutent en route des bandes insurgées du Rouergue et du Dauphinois, et rejoignent à Pont-à-Mousson, en Lorraine, Coligny, déjà rallié aux troupes allemandes. Mais le premier cri des reîtres et des lanskenets fut de demander de l’argent (cent mille écus) avant d’entrer en campagne ; l’armée réformée était pauvre. Coligny, Condé, les ministres, les capitaines, donnant un généreux exemple, se dépouillent de tout ce qu’ils possèdent afin de parfaire une partie de la somme ; cet exemple est suivi par tous les volontaires, et l’on réunit ainsi trente mille écus, dont les reîtres, touchés de tant de dévouement, se contentent. Coligny continue sa marche au cœur de l’hiver et parvient à amener, du fond de la Lorraine en Beauce, une armée de vingt mille hommes, sans magasins, sans artillerie, et toujours poursuivi par des forces supérieures. Il débloque Orléans, prend Blois et Beaugency, et vient mettre le siège devant Chartres, après avoir battu à Houdan un corps d’armée catholique commandé par M. de La Valette. Catherine de Médicis et le parti catholique, effrayés de cette nouvelle insurrection et de ses succès, proposent la paix, et non-seulement le rétablissement de l’édit d’Amboise, mais la complète liberté du culte pour les protestants, jusqu’à ce qu’il plût à Dieu que tous les sujets du roi fussent réunis en une même religion. Coligny, instruit par l’expérience, demande comme garantie de l’exécution de ce traité que certaines places fortes, dites de sûreté, restent au pouvoir des protestants ; Catherine de Médicis se récrie contre ce doute de sa bonne foi, jure par les saints Évangiles que cette fois la paix est à jamais assurée. Coligny hésite à déposer les armes sans obtenir de sérieuses garanties de l’exécution du traité ; mais les volontaires, moins à même que leurs chefs de connaître la perfidie de la cour, fatigués, appauvris par cette nouvelle guerre, aspirant à retourner dans leurs foyers, auprès de leurs familles, pressent l’amiral d’accepter les conditions de la reine ; il se résigne. Le nouvel édit de tolérance est rendu à Longjumeau le 23 mars 1568. Les huguenots lèvent le siège de Chartres, rendent Soissons, Auxerre, Blois, Orléans, La Charité-sur-Loire, et licencient leurs auxiliaires allemands. Coligny pressentait un nouveau piège caché sous cette paix trompeuse ; malheureusement, ses prévisions ne le trompaient pas. Philippe II et Pie V, indignés de ce qu’ils appelaient un nouveau pacte avec l’hérésie, adressent à Catherine de Médicis des reproches menaçants ; les partisans des Guises surexcitent le fanatisme catholique. La reine, jugeant de plus près et plus sûrement les choses que le pape et le roi d’Espagne, leur répond qu’il faut gagner du temps et attendre le désarmement complet des huguenots pour révoquer l’édit de Longjumeau. En attendant l’heure de violer de nouveau la foi jurée, Catherine de Médicis renforce ses troupes suisses au lieu de les licencier, ainsi qu’avaient fait les réformés de leurs auxiliaires allemands ; elle conserve près d’elle les compagnies italiennes envoyées par le pape ; elle met des garnisons dans toutes les places protestantes et commence par défendre dans les villes du domaine royal l’exercice du culte réformé. Le clergé pousse de nouveau les populations catholiques à de sanguinaires violences contre les protestants ; plus de cent d’entre eux sont égorgés à Amiens ; de pareils carnages ont lieu à Rouen, à Bourges, à Issoudun, à Troyes, à Saint-Léonard, à Blois et à Orléans. Les réformés, effrayés, s’enferment dans les villes dont ils sont maîtres ; Montauban, Sancerre, Castres, Cahors, Milhaud, Vezelay, refusent de recevoir les soldats et les gouverneurs envoyés par le roi ; La Rochelle augmente ses fortifications, s’approvisionne de munitions, devient dans l’Ouest la place d’armes des huguenots. Enfin le meurtre du comte de Cipierre, en Provence, et de trente-cinq de ses coreligionnaires ouvre les yeux les moins clairvoyants ; la perte du parti protestant est jurée, malgré le second édit promulgué à Longjumeau. Le roi ordonne d’arrêter le prince de Condé et Coligny, revenus dans leurs domaines, où ils vivaient paisibles depuis la fin de la guerre ; instruits à temps par le maréchal de Tavannes, chargé de leur capture, mais incapable de cette félonie, ils s’échappent avec leurs familles et, après des traverses sans nombre, arrivent, le 18 septembre 1568, à La Rochelle. Ils sont bientôt rejoints par Jeanne d’Albret, reine de Navarre, accompagnée de son fils Henri de Béarn, à peine âgé de quinze ans ; cette femme héroïque vouait sa vie, ses biens, son royaume, ses enfants, à la cause de la réforme ; ralliant sur sa route les troupes volontaires levées par le colonel Piles, Montemar et Saint-Mégrin, elle entra dans La Rochelle avec quarante-deux enseignes (compagnies) d’infanterie et huit cornettes (escadrons) de cavalerie. Les autres chefs réformés, Ivoi et Blosset, soulevaient le Poitou ; Soubise, le Périgord ; Clermont, le Quercy ; Montgomery, la Normandie ; Lavardin, la Picardie ; de nombreux renforts, partis de ces contrées, s’acheminaient vers La Rochelle, rendez-vous général de l’armée protestante ; Niort, Fontenay, Saint-Maixent, Saintes, Saint-Jean-d’Angely, Cognac, Blaye et Angoulême s’insurgent. Cette fois encore, l’insurrection s’appuyait sur le bon droit ; car avant que ces mouvements fussent connus à la cour, le conseil de Charles IX, le 18 septembre 1568 (le jour même où Coligny et Condé devaient être arrêtés), rendait un arrêt enregistré par le parlement de Paris et interdisant, « sous peine de mort et de confiscation des biens, l’exercice de tout autre culte que le culte catholique ; ordonnant aux ministres de quitter le royaume sous quinze jours. Les huguenots qui abjureraient leur foi et rentreraient dans le giron de l’Église catholique seraient seuls amnistiés. » Le roi Charles IX déclarait enfin dans cet édit : « que c’était contre son gré qu’il avait précédemment toléré le culte hérétique ; mais qu’il avait toujours eu la ferme volonté de le détruire lorsque l’occasion serait favorable [10]. » Le chancelier de L’Hôpital, perdant alors tout espoir de conjurer une dernière guerre civile, abandonna pour jamais cette cour sanguinaire. Son testament a été rendu public ; voici dans quel noble et douloureux langage il s’exprime sur les événements :

«… Je fis place aux armes… et me retirai aux champs avec ma femme, ma famille et mes petits-enfants, priant à mon départ le roi et la reine de cette seule chose : que, puisqu’ils avaient arrêté de rompre la paix et de poursuivre par la guerre ceux avec lesquels peu de temps auparavant ils avaient accordé la paix, et que j’étais contraire à cette entreprise, je les priai, dis-je, s’ils n’acquiesçaient à mon conseil, qu’au moins, après avoir soulé et rassasié leur cœur et leur soif du sang de leurs sujets, ils embrassassent la première occasion de paix qui s’offrirait… Ayant fait cette remontrance en vain, je m’en allai avec une grandissime tristesse [11]. »

Le nouvel arrêt rendu au nom du jeune roi Charles IX éclairait le passé, le présent et l’avenir d’une lumière sinistre : les huguenots devaient abjurer, mourir ou combattre. La campagne s’ouvrit au mois de décembre 1568 ; les armées escarmouchèrent sans action décisive, et bientôt leurs opérations furent complètement suspendues par les rigueurs de l’un des hivers les plus rudes qu’on ait jamais vus. La fin de l’année 1568 et les deux premiers mois de 1569 se passèrent dans l’inaction ; catholiques et protestants profitèrent de cette suspension d’armes obligée pour recruter des auxiliaires. Le roi Charles IX fit appel aux Espagnols, aux Italiens et aux Suisses ; Coligny et Condé réclamèrent l’assistance des princes protestants d’Allemagne ; l’un d’eux, le duc des Deux-Ponts, se mit et marche pour la France à la tête d’un corps de troupes considérable ; mais avant sa jonction avec l’amiral de Coligny et Condé, ceux-ci, à la fin de l’hiver livrèrent une bataille rangée aux catholiques, le 15 mars 1569, à Jarnac, sur les bords de la Charente, non loin de Cognac. De fausses manœuvres, dues à l’inexpérience et au manque de discipline inévitables chez des soldats volontaires, déjouèrent les plans de Coligny ; séparé du gros de son armée, il soutint, à la tête de son avant-garde, le choc de toutes les forces royalistes, commandées par le duc d’Anjou, frère de Charles IX, sous la surveillance du maréchal de Tavannes, le général effectif. Les huguenots, malgré l’infériorité de leur nombre, firent des prodiges de valeur ; le prince de Condé, au moment de l’attaque, eut la jambe cassée d’un coup de pied de cheval ; malgré la souffrance de cette dangereuse blessure, il chargea intrépidement à la tête de ses cavaliers ; frappé d’une balle d’artillerie, son cheval expira sous lui. Ainsi engagé, entouré d’ennemis, il se rendit prisonnier et remit son gantelet à un gentilhomme catholique, nommé d’Argence, lui demandant la vie sauve ; elle lui fut accordée, selon les lois de la guerre ; mais le prince, voyant en ce moment accourir vers lui Montesquiou, capitaine des gardes suisses du duc d’Anjou, s’écria : « — D’Argence, je suis perdu ! cet homme-là va m’assassiner par l’ordre de son maître ! » — En effet, Montesquiou, par ordre du duc d’Anjou, tua, d’un coup de pistolet, le prince de Condé, prisonnier sur parole… Le désastre de Jarnac, loin de consterner les huguenots, redoubla leur audace ; Coligny, calme et habile tacticien, plein d’activité, de ressources, grandissait avec le danger ; il savait profiter même de la perte d’une bataille, et faisant plus tard allusion aux défaites subies par les protestants durant cette campagne, dont ils sortirent à la fin triomphants, il disait : « — Si nous n’avions été vaincus, nous ne serions peut-être pas vainqueurs. » — Et de fait, les troupes protestantes se formèrent à l’âpre école des revers. L’amiral, après la funeste journée de Jarnac, rallia ses troupes, opéra sa retraite en bon ordre, et se retira dans Cognac, en vain attaqué par l’armée royale, obligée de lever le siège faute d’artillerie ; enfin, à la suite de plusieurs mouvements stratégiques pendant lesquels les catholiques n’osèrent prendre l’offensive, et après quelques engagements partiels favorables aux Huguenots, le duc des Deux-Ponts parvint, le 9 juin à rejoindre en Poitou l’armée de Coligny. Celui-ci, grâce à ce renfort de troupes allemandes, résolut de pousser activement la campagne. C’est à cette époque, vers le milieu du mois de juin 1569, que commence, fils de Joel, la légende suivante.


L’abbaye de Saint-Séverin, située sur la route de Limoges, à peu de distance de la petite ville de Malraye, appartenait à l’ordre de Saint-Bernard ; c’était, avant le commencement des guerres religieuses, un splendide monument édifié des mains de Jacques Bonhomme, ainsi que tant d’autres innombrables moutiers dont est couvert le sol de la Gaule. Jacques Bonhomme, en digne vassal de l’Église, transportait sur son dos ou à l’aide de ses maigres bœufs, au grand dommage de la culture de ses guérets, délaissée pour cette pieuse corvée, les pierres, les charpentes, le sable, la chaux nécessaires à la bâtisse des fastueuses demeures monacales, où il apportait ensuite la dîme de son grain, de ses bestiaux, de ses volailles, de ses œufs, de son beurre, de son vin, de son huile, de ses toisons, de son miel, de son lin, enfin la prime fleur de tout ce qu’il produisait avec tant de labeur ; puis venaient les corvées : labourer, ensemencer, sarcler, moissonner les terres du couvent, entretenir viables les chemins du couvent, faucher les prés du couvent, curer les étangs du couvent, faire le guet et payer au besoin de sa personne pour défendre le couvent contre quelques bandes de routiers ou de malandrins, en retour de quoi, lorsque, épuisé par la fatigue, le travail, les privations, Jacques Bonhomme, ne pouvant plus sustenter sa misérable vie, allait à la porte du plantureux monastère tendre humblement son écuelle, les moines la remplissaient chrétiennement des eaux grasses de leur succulente cuisine ; puis, lorsque, agonisant, le vassal de l’Église mourait sur la paille infecte de sa tanière, les bons pères de lui dire : « — Dieu a créé l’homme pour la douleur et la misère… tu as été très-misérable, tu as beaucoup souffert… c’est bien, le ciel est content… Tu as accompli ta destinée ici-bas… monte en paix là-haut ! »

Mais vint le jour où l’esprit de la réforme pénétra dans quelques provinces… une lueur de vérité éclaira Jacques Bonhomme, depuis tant de générations attaché, dans son hébétement craintif, à la glèbe de la féodalité monacale, voyant cependant d’un œil marri le meilleur de ce qu’il produisait si péniblement aller engraisser la fainéantise des moines. Aussi le vassal de l’Église s’empressa, au nom de la réforme, de s’affranchir d’exactions séculaires ; il éprouva une joie sauvage à ruiner, à dévaster, à piller ces riches couvents bâtis par ses pères ou par lui ; à briser, à profaner ces images de saints et de saintes, ces reliques devant lesquelles il s’était tant de fois agenouillé crédule et fervent, déposant au pied du saint, de la sainte, ou sur la châsse de la relique, quelque argent, gagné au prix de tant de sueurs, afin d’obtenir du ciel, moyennant cette offrande : — la guérison d’une maladie ; — la fécondité de sa femme ; — le terme de la mortalité qui décimait ses troupeaux ; — le recouvrement de la vue, s’il était aveugle ; — de l’ouïe, s’il était sourd ; — de l’usage de ses membres, s’il était infirme. — Presque toujours, il est vrai, malgré l’intercession des saints, des saintes, et l’efficacité des reliques, Jacques Bonhomme restait sourd, s’il était sourd ; aveugle, s’il était aveugle ; la mortalité de son troupeau ne cessait point ; ses récoltes ne s’amélioraient pas. À ces déceptions, les moines répondaient, après avoir emboursé l’argent : « — Malheureux ! ton offrande est vaine parce que tu n’es pas en état de grâce ; c’est ta faute ! c’est ta très-grande faute ! Dis ton meâ culpâ et reviens dimanche avec une nouvelle offrande ! » — Enfin Jacques Bonhomme avait payé comptant, sonnant et trébuchant, du plus clair de sa pauvre épargne, le rachat de l’âme de ses proches gémissant au milieu des flammes du purgatoire, selon l’affirmation des prêtres ; il avait payé la célébration de messes dites pour une cause ou pour une autre ; payé pour le baptême ; payé pour le mariage ; payé pour l’enterrement ; toujours payé, payé sans fin ni cesse, de sorte que presque tout son pécule, employé en œuvres pies, passait de sa poche dans celle des bons pères. Or, lorsque Jacques Bonhomme entendit les pasteurs de l’Église nouvelle lui dire : « — Pauvre ignorant, pauvre abusé ! ces offrandes aux saints, ces messes, ces purgatoires, sont autant d’idolâtries, de mensonges, de fourberies, de vols, inventions sacrilèges des moines à l’aide desquelles ils s’approprient l’argent déposé par toi sur l’autel ou aux pieds de ces images de bois ou de pierre dont l’adoration est réprouvée de Dieu. Si tu ne me crois pas, lis le saint livre… Dieu défend ce trafic impie dont s’engraissent des milliers de fainéants qui rient sous leur froc de ta crédulité en leurs piperies ! » — à cette foudroyante révélation, appuyée des textes sacrés de l’Écriture sainte, Jacques Bonhomme, dans son rustique bon sens, se dit : — Voire ! je suis, de père en fils, outrageusement trompé, dupé, larronné, depuis des siècles, par l’Église de Rome ! Et à demi sauvage que le laissaient à dessein les prêtres, afin d’exploiter sa crasse ignorance, Jacques Bonhomme s’est vengé en sauvage : il s’est rué avec fureur sur les couvents, sur les églises ; il a renversé, brisé, profané ces autels, ces reliques, ces statues de saints et de saintes si longtemps l’objet de sa vénération et surtout de ses offrandes. Aussi, dans un grand nombre de provinces de la Gaule, ce fut une Jacquerie contre les moines et les couvents, de même qu’il y a deux siècles ce fut une Jacquerie contre les seigneurs et les châteaux.

Dans les provinces, au contraire, où la voix de la réforme ne put se faire entendre, et où les peuples, fanatisés, ne la connurent que par les prédications forcenées du clergé dépeignant aux populations les hérétiques sous les couleurs les plus noires, les plus endiablées, Jacques Bonhomme se rua sur les maisons, sur les châteaux des huguenots, mit ces demeures à feu et à sang, viola les femmes, égorgea les vieillards et les enfants, afin d’exterminer jusqu’au dernier rejeton de cette race ensabbatée. Ne voulaient-ils pas, ces mécréants, disaient les prêtres, empêcher les fidèles de racheter leur âme et leurs péchés moyennant œuvres pies et surtout monnayées ? Ne voulaient-ils pas priver Jacques Bonhomme du spectacle imposant de ces processions où les châsses d’or et d’argent des saints, les reliquaires éblouissants de pierreries étincelaient à la clarté de milliers de cierges, au milieu de la vapeur embaumée des encensoirs ? ces processions où bourgeois et artisans, membres des confréries religieuses, figuraient avec orgueil, leur bannière en tête, tenant en grand dédain ceux-là qui, n’ayant point place à la cérémonie, étaient piteusement réduits au rôle de spectateurs. Cet attrait des pompes idolâtres, flattant la matière aux dépens de l’âme, mettait en jeu beaucoup de petites passions vaniteuses et mauvaises ; cet appareil théâtral avait un effet puissant sur les simples ou sur de pauvres gens vivant d’ordinaire dans une misère sordide, au fond de tanières boueuses, et sortant de ces repaires, les jours de fête, afin d’assister à une messe dite par des prêtres vêtus avec splendeur, accompagnée des chants harmonieux de l’orgue retentissant au sein des magnifiques cathédrales aux vitraux coloriés : aussi cette satisfaction offerte aux sens aux dépens de l’esprit distrait du céleste recueillement de la prière par des vanités terrestres, a été, est et sera longtemps encore l’une des plus sûres amorces de l’Église romaine ! Héritière des pompes du paganisme, elle a brisé les temples antiques, renversé leurs statues, pour édifier sur leurs ruines, avec leurs débris, d’autres statues, d’autres temples, et y renouveler l’idolâtrie des images, alors que la Bible dit : « — Vous ne ferez pas de dieux d’argent ni de dieux d’or. — Vous me dresserez un autel de terre où vous m’offrirez vos hosties pacifiques [12]. » Un autel de terre ! Et les marbres les plus rares, les métaux les plus précieux, les pierreries, suffisent à peine à l’ornement des châsses et des reliquaires !

L’abbaye de Saint-Séverin, occupée, avant les guerres religieuses, par des moines bernardins, avait été saccagée comme la plupart des résidences monacales du Poitou, du Quercy et du Limousin, où la réforme comptait de nombreux partisans. Ce couvent, bâti, ainsi qu’ils le sont presque tous, dans une admirable situation, au versant d’une colline ombragée de bois touffus, dominant de vertes prairies arrosées par des ruisseaux d’eaux vives, ce couvent portait les traces d’un ravage récent : les fenêtres brisées, les portes défoncées ou arrachées de leurs gonds, une partie des murailles noircies par l’incendie, les chapiteaux des colonnettes du cloître, les nervures des portes ogivales écornées, mutilées par de nombreuses décharges d’arquebuserie, témoignaient d’un incroyable acharnement de dévastation. La furie des nouveaux iconoclastes se proportionnait à leur crédulité première ; les gens longtemps abusés deviennent impitoyables envers les fourbes dont ils ont été victimes.

Vers le milieu du mois de juin 1569, à la fin d’un beau jour d’été, le silence des ruines du monastère de Saint-Séverin, depuis longtemps abandonné par les moines, fut troublé par l’arrivée de deux escadrons de chevau-légers de l’armée catholique ; cette cavalerie escortait un long convoi de mulets de bât, leurs conducteurs portaient les couleurs et les armoiries de la maison royale de France et de la maison de Lorraine. Ce convoi entra dans la cour du cloître ; les gens de livrée, déchargeant les mulets, prirent possession de l’abbaye déserte. Les chevau-légers, ainsi que leur nom l’indiquait, formaient une cavalerie armée à la légère de morions et de corselets à bourguignotte, avec brassards, gantelets et tassettes à demi couvertes par la botte ; leur petite arquebuse, de trois pieds de long, bien polie et brillante comme leur fourniment, pendait à l’arçon de leur selle, sans compter l’estoc et la masse de fer. Cette gendarmerie avait pour commandant le maréchal des camps comte Neroweg de Plouernel, homme de soixante ans passés, d’une figure rude, hautaine et guerrière, couvert de la tête aux pieds d’une armure damasquinée d’or ; il montait un superbe cheval turc d’un gris d’argent, caparaçonné au cou, au poitrail et sur la croupe, de légères lames d’acier flexible richement ciselées et dorées ; sa housse et sa selle, de velours orange, étaient ornées de passements vert et argent, couleurs héraldiques de la maison de Plouernel ; la saie ou casaque flottante que le comte portait par-dessus son armure était aussi de velours orange rehaussé de passements vert et argent. Il descendit de cheval, fit sous ses yeux soigneusement fouiller le monastère, établit des postes et des factionnaires aux avenues et entrées principales de l’habitation ; puis il reprit la direction de Limoges, seulement suivi de l’un de ses escadrons. Aussitôt après le départ du comte, les fourriers des logis de la reine Catherine de Médicis, aidés de ses serviteurs et de ceux de Charles de Guise, cardinal de Lorraine, s’empressèrent de tirer le meilleur parti possible des appartements dévastés de l’abbaye pour y préparer le logement de la reine et du prélat. Les mulets, au nombre de plus de soixante, transportaient, soit sur leurs bâts, soit dans de grands coffres doubles, un splendide ameublement de voyage : tentures, pliants, tapis, escabeaux, lits démontés, rideaux, matelas, vaisselle d’argent, et de plus des provisions de bouche, des vins, des ustensiles de cuisine, et même de la glace renfermée dans des sacs de cuir. Les valets de chambre se mirent à l’œuvre et, avec une promptitude merveilleuse, tapissèrent l’appartement destiné à la reine et au cardinal, en accrochant aux murs, au moyen de clous, de riches tentures garnies à l’avance d’anneaux dorés ; puis ils meublèrent ces pièces des objets apportés à dos de mulet. Une chambre séparée de celle de la reine par un couloir fut aussi disposée pour recevoir quatre de ses filles d’honneur et leur gouvernante. Les pages, les gentilshommes, les chambellans, les officiers, les écuyers, devaient camper comme à la guerre dans les dépendances de l’abbaye, dont l’immense cuisine fut envahie par le maître-queux et ses aides ; ils préparèrent activement le souper, tandis que les maîtres d’hôtel disposaient la table royale dans le réfectoire du monastère. Peu de temps avant le coucher du soleil, des éclaireurs accoururent à toute bride annoncer l’arrivée de la reine à l’un des capitaines de chevau-légers commis à la garde du monastère par le comte Neroweg de Plouernel ; après les coureurs parut une avant-garde, puis plusieurs escadrons de pesants gendarmes, au centre desquels se trouvait la litière royale, fermée de rideaux de velours violet brodé d’or et portée par deux mulets aussi harnachés de velours violet ; une seconde litière, moins richement ornée, vide alors, était réservée à celles des filles d’honneur qui seraient fatiguées de la chevauchée ; mais toutes quatre et leur gouvernante avaient achevé la route montées sur de belles haquenées splendidement caparaçonnées de velours brodé rehaussé des armoiries de la maison de France. Des pages, des écuyers, suivaient les filles d’honneur ; puis s’avançait la litière du cardinal, enveloppée de rideaux de taffetas pourpre et entourée des principaux officiers de ce prince de l’Église de Rome. Jugez, d’après la somptuosité de pareils voyages et des énormes dépenses qu’ils entraînaient, jugez ! fils de Joel, de la lourdeur des impôts qui écrasaient la Gaule !

Peu de temps avant d’entrer dans la cour de l’abbaye, le prélat entrouvrit les rideaux de sa litière et fit mander près de lui, par l’un de ses gentilshommes, le commandant en chef des troupes de l’escorte. Charles de Guise, cardinal de Lorraine, avait alors quarante-six ans ; sur ses traits, d’une régularité remarquable, mais flétris par la débauche et de monstrueux excès, on lisait la finesse, la ruse, et surtout un orgueil rayonnant d’insolence et d’audace. Bientôt le comte Neroweg de Plouernel, mandé par le prélat, s’approcha de sa litière.

— Monsieur, — lui dit le cardinal d’un ton impérieux et bref qui cachait ses appréhensions, car sa couardise était proverbiale, — monsieur, vous répondez de la sûreté de la reine et de la mienne !

— Je le sais, monsieur le cardinal.

— Avez-vous pris toutes vos précautions ? On parle plus que jamais de cette bande de partisans huguenots commandés par un forcené surnommé le Borgne ; la férocité de ces scélérats justifie le nom qu’ils se sont donné ; ces vengeurs d’Israël ainsi qu’ils s’appellent, sont capables de tout. Vos troupes sont-elles suffisantes, monsieur, pour mettre ce monastère à l’abri d’un coup de main ?

— Monsieur le cardinal, je réponds sur ma vie de la sûreté de la reine. Les partisans huguenots ne sont pas à craindre ; l’armée de Sa Majesté nous couvre : campée entre les rebelles et nous, elle est commandée par un homme de guerre consommé, M. le maréchal de Tavannes. Il est instruit de la prochaine arrivée de la reine près de lui ; il a certainement fait éclairer et surveiller la route que suit Sa Majesté. Il eût été préférable, et je l’ai déjà fait observer à Votre Éminence, de pousser droit jusqu’à l’armée de M. de Tavannes au lieu de passer la nuit dans cette abbaye… mais…

— Croyez-vous donc, monsieur, que la reine et moi, puissions voyager sans débrider, comme des gendarmes ?

— Monsieur le cardinal, — reprit le comte Neroweg de Plouernel avec hauteur, — il n’appartient à personne de me rappeler le respect que je dois à Sa Majesté… à ce respect, je n’ai jamais failli.

— Monsieur ! — dit vivement le cardinal, bouillonnant dans sa superbe, — vous parlez à un prince de la maison de Lorraine… ne l’oubliez pas…

— Monsieur le cardinal, si vous savez l’histoire de votre maison… je sais l’histoire de la mienne…

— Qu’est-ce à dire, monsieur ?

— La maison de Pépin de Héristal, l’aïeul de Charlemagne, dont vous prétendez descendre, sortait de l’ombre alors que la maison de Neroweg, illustre en Germanie bien avant la conquête franque, était depuis deux siècles établie en Gaule dans ses domaines saliques de l’Auvergne, qu’elle tenait de l’épée d’un de nos ancêtres, leude de Clovis…

— Monsieur, — répliqua le prélat avec un sourire venimeux, — l’antiquité de leur origine ne sauvegarde malheureusement pas de la félonie certaines maisons… la vôtre est de ce nombre…

— Monsieur le cardinal, cet outrage !… 


— Baissez le ton, monsieur… ne m’obligez pas de vous rappeler que le colonel de Plouernel, votre frère, est l’un des chefs de ces infâmes révoltés qui se dressent en armes contre l’Église et la royauté…

— À moi ce reproche ! lorsque j’ai envoyé mon fils, à peine adolescent, servir à l’armée de M. de Tavannes, auprès de M. le duc d’Anjou ! — s’écria le comte Neroweg de Plouernel avec une farouche amertume. — À moi ce reproche ! lorsqu’à Jarnac ce traître que je renie pour mon frère ! ce misérable, la honte et l’horreur de ma famille ! est tombé sous mes coups ! Ah ! si deux de ses cavaliers ne s’étaient jetés entre nous, je l’achevais !… je retranchais à jamais de notre souche loyale ce rejeton pourri !…

— Monseigneur, — vint dire au cardinal l’un de ses pages, — la reine entre dans la cour du cloître…

Le prélat, laissant le comte Neroweg de Plouernel outré de se voir jeter à la face la félonie d’un frère abhorré, le prélat s’empressa d’aller offrir sa main à la reine afin de l’aider à descendre de la litière. Catherine de Médicis atteignait alors la cinquantième année de son âge et conservait des traces de sa rare beauté ; un léger embonpoint ne nuisait en rien à la majesté de sa taille élevé ; ses épaules, ses bras, ses mains, d’une blancheur éblouissante, eussent, par leur rare perfection, offert un modèle aux statuaires ; ses cheveux, encore noirs, à demi cachés par le bec d’un chaperon de damas, violet comme sa robe traînante, découvraient son front d’airain. Peu de regards pouvaient supporter son regard fixe, impérieux, profond et pénétrant ; la ruse, la perfidie, la cruauté de son sourire insidieux, l’audace, le dédain, l’ironie, empreints sur sa physionomie, donnaient à ce fier visage une expression saisissante Catherine de Médicis, s’appuyant sur le bras du cardinal de Lorraine, entra dans l’abbaye, suivie de ses filles d’honneur.


Les filles d’honneur de Catherine de Médicis se livrent en ces temps-ci, et par son ordre, à un métier infâme ; cette cour, si profondément dépravée, les désigne sous le surnom ironique de l’escadron volant de la reine. En effet, selon les besoins de sa ténébreuse ou sanglante politique, empruntée au livre effrayant de Machiavel, la reine engage ses filles d’honneur à se prostituer, tantôt à ceux qu’elle veut attirer à son parti, tantôt à ceux dont elle désire pénétrer les secrets, qu’ils ne sauraient taire à ces séductrices, tantôt même, dit-on, à ceux de qui la mort est nécessaire, René, parfumeur de la cour, préparant avec un art infernal les poisons les plus subtils, les plus sûrs, dont il imprègne des gants, les pétales d’une fleur fraîchement épanouie, des boules de senteur, ou enfin des dragées dont les gens de cour garnissent leurs drageoirs. Le poison le plus dangereux, parce que l’on s’en défie moins, est ainsi caché dans les parfums, dans des gants ou dans des fleurs, il s’absorbe par la moiteur de la peau ou par l’aspiration de l’odorat ; parfois ces sirènes, messagères du meurtre, ignorent elles-mêmes qu’elles offrent à leurs galants un bouquet ou un bonbon empoisonné. Telles sont les principales fonctions de l’escadron volant de la reine dans cette cour où les parfums enivrants déguisent à peine la fétide odeur du sang, où l’assassinat prend les traits charmants d’une jeune fille aux lèvres sensuelles, au regard lascif ; Catherine de Médicis dit d’habitude à ses nouvelles recrues : « — Mignonne, tu peux pratiquer à ton gré le culte de Diane ou de Vénus ; seulement, aie garde à l’enflure de la taille [13]. »

Après souper, le cardinal de Lorraine est resté seul avec la reine, ses filles d’honneur devisent entre elles dans une chambre voisine de l’appartement royal. Elles sont de beautés diverses, selon qu’il faut qu’elles soient pour servir les divers desseins de l’Italienne ; la plus jeune a dix-huit ans, la plus âgée vingt-deux ans ; corrompues dès l’enfance, un brillant vernis de grâce et d’élégance couvre cette dégradation précoce ; elles sont superbement vêtues : Catherine de Médicis aime le luxe avec frénésie, et, en voyage, toutes les personnes de sa suite emportent dans des coffres chargés à dos de mulet d’éclatantes parures. L’une des quatre filles d’honneur, Berthe de Verceil, est momentanément absente ; ses trois compagnes poursuivent leur entretien. Diane de Sauveterre, l’aînée des quatre, beauté blonde, blanche et rose, porte une cotte d’azur ornée de passements d’argent découpés à jour ; son chaperon de taffetas blanc, orné de petites plumes frisées bleues et argentées, marque de son bec le milieu du front, puis, s’évasant de chaque côté des tempes en deux ailes arrondies, découvre d’opulents cheveux blonds relevés à leur racine. Clorinde de Vaucernay, mignonne créature aux cheveux noirs et aux yeux bleus, est vêtue d’une robe et d’une cotte de damas jaune-paille pourfilé d’argent et de violet ; son chaperon, de pareille étoffe, est bordé d’un fil de perles. Enfin, Anna-Bell, la plus jeune et la plus jolie des trois, semble réunir en elle les charmes variés des autres filles d’honneur : sa taille est accomplie, son teint d’une blancheur éblouissante, son épaisse chevelure châtain-clair contraste avec ses sourcils, d’un noir de jais comme ses longs cils voilant à demi ses grands yeux d’un brun velouté ; sa cotte de satin rose vif rehaussé de cannetilles d’argent tranche sur sa robe de satin blanc ; son chaperon rose est garni de petites plumes blanches frisées ; seule parmi ses compagnes, dont elle partage cependant la dépravation précoce, Anna-Bell est en proie à une mélancolie profonde ; retirée quelque peu à l’écart de ses deux compagnes, accoudée à une fenêtre ouverte sur l’ombreux enclos de l’abbaye, elle contemple, rêveuse, le ciel étoilé, prêtant à l’entretien suivant une oreille distraite :

clorinde de vaucernay. — Quoi ! ce philtre amoureux aurait eu cette inconcevable puissance ?

diane de sauveterre. — Oui, M. de Langeais abhorrait cette odieuse madame de Noirmoutier ; elle a trouvé moyen, pendant un festin de gala, de verser quelques gouttes de son philtre dans le verre de M. de Langeais… un instant après, il était affolé de la Noirmoutier ! 


clorinde de vaucernay. — De fait, avant notre départ de Paris, Langeais ne la quittait pas plus que son ombre… Tant d’amour succéder à tant de haine… c’est à peine croyable !… Cependant des incrédules osent encore douter de l’efficacité des philtres amoureux… Et toi, Anna-Bell, es-tu de ces incrédules ?

anna-bel, soupirant. — L’amour sincère est le seul philtre qui puisse opérer des prodiges !…

En ce moment, Berthe de Verceil, quatrième fille d’honneur de la reine, vient rejoindre ses compagnes. Elle est d’une beauté mâle et brune, d’une taille élevée ; ses abondants cheveux noirs, ses sourcils prononcés, donneraient à sa figure un certain caractère de dureté si un sourire d’une joyeuse ironie n’effleurait ses lèvres purpurines estompées d’un léger duvet brun. Elle est superbement vêtue d’une robe de damas ponceau et d’une cotte blanche semée de fleurs d’or ; son chaperon, de pareille étoffe, est orné d’un cordon de rubis. Elle tient à la main plusieurs feuillets de papier et dit gaiement à ses compagnes :

— Je veux partager avec vous ma bonne fortune.

diane de sauveterre. — Que veux-tu dire ?

berthe de verceil. — Ce matin, vous le savez, au moment où nous montions à cheval, arrivait de Paris un page que m’envoyait mon cher et beau Brissac… ce page m’apportait des dragées, des fleurs conservées fraîches à miracle, et une lettre des plus amoureuses. Mais ce n’est pas tout ; cette lettre, que j’ai pu lire seulement tout à l’heure, contient… trésor inestimable… les pasquils les plus nouveaux, les plus mordants !

diane de sauveterre. — Oh ! la bonne aubaine ! Et contre qui sont-ils, ces pasquils ? 


berthe de verceil. — Innocente !… Contre qui seraient-ils, sinon contre la reine, contre M. le cardinal, contre la cour, contre nous ?

clorinde de vaucernay. — Les malins nous ménagent peu… Nous sommes du moins chansonnées en grande et royale compagnie.


diane de sauveterre. — Voyons, Berthe, dis-nous vite ces vers ; la reine peut nous mander d’un moment à l’autre pour son coucher.

berthe de verceil, montrant à ses compagnes Anna-Bell silencieuse et absorbée, leur dit à demi-voix. — Décidément, cette petite est amoureuse, et sottement amoureuse ; les oreilles ne lui dressent point à ce joli mot de pasquil ! divine friandise d’esprit et de méchanceté, dont le sel vaut cent fois le sucre des dragées.

clorinde de vaucernay. — Je gage qu’elle rêve toute éveillée à ce prince allemand dont elle parle en dormant… Quel indiscret que le sommeil ! Pauvre fille, elle croit son secret bien gardé !

diane de sauveterre. — Berthe, les pasquils ! les pasquils ! je brûle d’envie de les entendre.

berthe de verceil. — À tout seigneur tout honneur… commençons par notre bonne dame la reine. (Elle lit.)

« L’on demande la ressemblance
» De Catherine et Jésabel,
» L’une ruine d’Israël,
» L’autre ruine de la France ;
» L’une est d’une malice extrême,
» L’autre est la malice même.
» Enfin le jugement fut tel
» Par une vengeance divine :
» Les chiens mangèrent Jésabel,
» La charogne de Catherine
» Sera différente en ce point,
» C’est que les chiens n’en voudront point [14]. »

Les filles d’honneur rient aux éclats ; Anna-Bell, toujours pensive et retirée à l’écart près de la croisée ouverte, laisse son regard errer dans l’espace et reste étrangère à l’hilarité de ses compagnes ; elle n’a prêté aucune attention à la lecture des vers.

clorinde de vaucernay. — Vous verrez que, supposant notre bonne dame Catherine capable d’avoir avalé par mégarde quelque dragée destinée à l’une de ses victimes, ces fripons de chiens craindront que les restes de notre vénérable souveraine soient empoisonnés…

diane de sauveterre. — Il faudra lire ce pasquil à la reine ; elle en rira fort.

berthe de verceil. — De vrai, rien ne l’amuse davantage. Vous souvenez-vous qu’ayant lu dernièrement le Discours merveilleux dû à la plume satirique du fils du fameux imprimeur Robert Estienne [15], la bonne dame s’est mise à rire à gorge déployée, nous disant : « — Il y a du vrai là-dedans ! Mais ils ne savent pas tout… que serait-ce donc s’ils étaient mieux instruits ? » — Maintenant, écoutez. Après la reine, M. le cardinal, cela va de soi… On le suppose… on le désire mort… rien de plus naturel… voici son épitaphe. (Elle lit.)

« Le cardinal, lequel durant sa vie
» Troubla le ciel et la mer et la terre,
» Sert maintenant aux enfers de furie
» Et aux damnés comme à nous fait la guerre.
» Pourquoi vient-on jeter sur son tombeau
» Tant d’eau bénite et plus que de coutume ?
» C’est que gît là de guerre le flambeau,
» Et que l’on craint qu’encore il se rallume [16]. »

diane de sauveterre. — Pauvre M. le cardinal ! quelle vilaine calomnie ! Lui, si poltron, pour un Guisard… le comparer à un foudre de guerre !…

berthe de verceil. — Non pas foudre ! mais flambeau. Il se contente de tenir le flambeau de guerre, comme madame de Gondi, gouvernante des princes et princesses royales, tenait le flambeau de Vénus pour éclairer les amours du feu roi Henri II, dont elle était la digne entremetteuse.

clorinde de vaucernay. — Moi, j’approuve fort la reine d’avoir donné à ses enfants pour gouvernante… l’entremetteuse de son mari ; c’est une manière de charge héréditaire que l’on ne saurait confier en de trop dignes mains et perpétuer dans les familles.

berthe de verceil. — Aussi la Gondi, fidèle aux devoirs de son emploi, s’est-elle chargée de remettre le premier billet amoureux de mademoiselle Margot [17] au jeune et bel Henri de Guise, que nous allons voir à l’armée de M. de Tavannes ; et les malicieux de dire : « — En ces temps-ci, ce ne sont plus les hommes qui prient les femmes ; mais les femmes qui prient les hommes [18]. »

clorinde de vaucernay. — Quoi d’étonnant ? N’est-ce point aux reines à faire les premiers pas vers leurs sujets ? Que sommes-nous ? Reines… Que sont les hommes ? Nos sujets… Puis il est si beau, si vaillant, si amoureux, Henri de Guise ; quoiqu’il ait à peine dix-huit ans, toutes les femmes en raffolent… moi la première !…

diane de sauveterre. — Ah ! Clorinde ! si Biron t’entendait !…

clorinde de vaucernay. — Il m’a entendue, il sait qu’en parlant de constance, on excepte toujours l’aventure d’une rencontre avec le bel Henri de Guise… Mais les autres pasquils, Berthe ?

berthe de verceil. — Le suivant est piquant ; il a trait à la nouvelle coutume empruntée à l’Espagne par la reine. Il s’agit du titre de Majesté, dont elle veut qu’on la salue, ainsi que le roi son fils. (Elle lit.)

« La France décroissant, pour toute récompense,
» A pris sur l’Espagnol l’idolâtre vantance
» Qui égale de nom… l’homme à la déité.
» Et, lorsque leur état ruineux s’hypocrise,
» Je vois facilement, sans que l’on m’en advise,
» Nos Majestés en train… d’être sans majesté [19]. »

clorinde de vaucernay. — Je trouve plaisant : Nos Majestés en train… d’être sans majesté…

diane de sauveterre. — À défaut de la chose, on a le nom… cela suffit pour imposer aux sots.


berthe de verceil, indiquant aux autres filles d’honneur leur compagne, toujours assise près de la fenêtre et rêvant le front appuyé sur sa main. — Voyez donc Anna-Bell, quelle noire mélancolie !

diane de sauveterre. — Peste soit de la mélancolique ! Aimez donc des princes allemands… pour devenir si piteuse !

berthe de verceil. — Quel peut-il être ? Nous ne savons rien du secret de cette langoureuse, sinon ces mots, qui lui échappent souvent durant son sommeil : « — Prince… oh ! Allemagne !... Allemagne !… »

clorinde de vaucernay. — Anna-Bell serait donc Allemande ?

berthe de verceil. — Interroge à ce sujet notre bonne dame Catherine ; seule elle sait sans doute le mystère de la naissance d’Anna-Bell.

clorinde de vaucernay. — Son prince allemand lui fait un peu, ce me semble, oublier ce pauvre Solange ?

diane de sauveterre. — Voyez la grâce d’en haut… ou d’ailleurs… Les plus fameux prédicateurs, Feu‑Ardent, fra‑Hervé-le-Cordelier, n’avaient pu obtenir la conversion du marquis de Solange, forcené huguenot, et Anna-Bell l’a converti !…

clorinde de vaucernay. — Est-ce bien à la messe qu’il s’est converti ? (Les filles d’honneur rient aux éclats.) Revenons aux pasquils.


berthe de verceil. — Celui-ci est curieux par la forme… et la chute en est bouffonne… Jugez-en… (Elle lit.)

« Le pauvre peuple endure tout ;
» Les Gendarmes ravagent tout ;
» La sainte Église soudoie tout ;
» Les favoris demandent tout ;
» Le cardinal accorde tout ;
» Le Parlement vérifie tout ;
» Le chancelier scelle tout ;
» La reine-mère conduit tout ;
» Le saint-père pardonne tout ;
» Et le diable seul rit de tout ;
» Car le diable emportera tout [20]. »



La bruyante hilarité des demoiselles d’honneur, excitée par ce dernier trait, attire enfin l’attention d’Anna-Bell ; ses traits sont empreints d’une tristesse profonde, ses yeux humides de larmes ; elle craint d’être l’objet des railleries de ses compagnes, essuie furtivement ses pleurs, se lève et se rapproche lentement des autres jeunes filles.

clorinde de vaucernay. — Nous sommes un peu comme le diable, nous autres, nous rions de tout… Seule entre nous, Anna-Bell, tu es aussi triste qu’une femme qui verrait revenir son mari ou partir son galant.

anna-bell, s’efforçant de sourire. — Oubliez-moi, de même que la femme oublie son mari… Je suis en un jour de tristesse.


berthe de verceil, avec malice. — Peut-être le souvenir d’un mauvais rêve ?

anna-bell, rougissant. — Non… Ne ressent-on pas souvent et sans cause de vagues impressions chagrines ?… Puis, je ne suis pas, vous le savez, d’un naturel fort gai.


diane de sauveterre, vivement. — Ah ! mon Dieu ! en parlant de rêve, j’en ai fait un, et des plus affreux ! Notre escorte était attaquée par ces bandits huguenots qui se nomment les Vengeurs d’lsraël, et dont on raconte tant de férocités…

berthe de verceil. — Leur chef n’est-il pas, dit-on, un damné borgne ? Acharné aux prêtres, ce monstre leur enlève la peau du crâne… il appelle cela les ordiner cardinaux ! les coiffer de la calotte rouge !

clorinde de vaucernay. — Ah ! c’est à frissonner d’épouvante !

diane de sauveterre. — Si nous tombions entre les mains de ce réprouvé ! Pourtant, nous avons entendu une messe spéciale pour le bon succès de notre voyage ; oh ! j’ai prié sans distraction, cette fois, car les huguenots sont sans pitié !

berthe de verceil. — Vaines craintes, ma mie ! M. Neroweg de Plouernel commande notre escorte ; il est habile homme de guerre ; ces bandits n’oseraient seulement s’approcher de nos vaillants escadrons de gendarmes et de chevau-légers ! 


diane de sauveterre, riant. — Que Dieu nous tienne en sa garde ! Mais si une pareille alerte ne nous devait causer aucun mal, je la désirerais, rien que pour jouir de la mine effarée de M. le cardinal.

berthe de verceil. — En vérité, je ne sais pourquoi l’on accuse sans cesse M. le cardinal de couardise, lorsque tout le monde a été témoin de sa bravoure ! 


diane de sauveterre, riant. — La bravoure de M. le cardinal ?

berthe de verceil. — Certes… N’a-t-il pas d’abord, dans la fleur de son âge, poussé la vaillance, l’intrépidité aveugle… c’est le mot… jusqu’à être l’amant de la vieille Diane de Poitiers ? Est-ce du courage cela ?

diane de sauveterre. — Tu as raison, ma mie ; je me tais et j’admire…

berthe de verceil. — Ce n’est rien encore… N’a-t-il pas poussé l’intrépidité jusqu’à rompre avec la vieille Diane ? Et pourquoi cette rupture ? Pour devenir le galant de notre bonne dame Catherine, belle encore en ce temps-là, malgré ses quarante ans… Mais, vous le savez… (avec un sourire sinistre) galantiser avec Catherine de Médicis, c’est parfois galantiser avec la mort… Et voilà pourquoi M. le cardinal est à mes yeux un César !…

clorinde de vaucernay. — Oh ! certes, tu parlerais d’or, ma mie, si, au lieu d’affronter l’attaque de cet affreux borgne que l’on dit si féroce, M. le cardinal devait affronter quelque borgnesse… alors je témoignerais sans doute de cet héroïsme que tu admires si fort… Mais il s’agit d’un bandit…

diane de sauveterre. — Si le ciel est juste, ce scélérat rencontrera la troupe du fameux cordelier fra‑Hervé, qui, son bréviaire pendu à son côté, avec un chapelet de balles d’arquebuse, guerroie à la tête d’une compagnie de catholiques déterminés, sans autre arme que son lourd crucifix de fer, arme terrible entre ses mains… Femmes, enfants, vieillards, tout hérétique tombé au pouvoir de fra‑Hervé est mis à mort avec de singuliers raffinements… juste punition de ces ensabbatés… Mais revenons à nos pasquils ; Berthe, ta provision n’est pas épuisée, j’imagine ? 


berthe de verceil. — J’ai ménagé les meilleurs pour la fin ; et quoique ceux-là soient en prose, ils sont plus mordants que les autres. Écoutez. (Elle lit.)


« ouvrages nouveaux
» composant
» la bibliothèque de la cour.

» Le Pot-Pourri des affaires de France, traduit d’italien en français, par la reine de France.

» L’Oisonnerie générale, par le cardinal de Bourbon.

» Histoire de Ganimède, par le duc d’Anjou, fils favori de la reine. »

diane de sauveterre, riant. — Il n’aura point écrit ce beau livre tout seul ; je gage que le gentil Odet, fils de M. Neroweg de Plouernel, aura aidé monseigneur le duc d’Anjou dans cette occupation littéraire. Ces deux jouvenceaux sont inséparables !

clorinde de vaucernay, riant à gorge déployée. — Ô Italiam !… Italiam !…

diane de sauveterre, riant. — Tu parles latin, ma mie ?

clorinde de vaucernay. — Par vergogne !

berthe de verceil. — Quant à moi, j’ai horreur de ces petits hermaphrodites, attifés comme des femmes et portant fraises gauderonnées, joyaux aux oreilles, éventail à la main ! Que Vénus nous garde du règne des mignons !

diane de sauveterre. — Jalouse !

berthe de verceil. — Chacun prêche pour son saint… Je continue le pasquil. (Elle lit.)

« — Traité singulier de l’Inceste, par Mgr l’archevêque de Lyon, imprimé nouvellement et dédié à Mlle de Griselle, sa sœur. »


diane de sauveterre. — Il faut bien que M. l’archevêque étudie les cas réservés…

« — Sermons du révérend père Feu-Ardent, fidèlement recueillis par les crocheteurs de Paris. »

« — Le Parfait C.., par M. de Villequier, revu, corrigé et considérablement augmenté par Mme de Villequier [21]. »

Les filles d’honneur éclatent de rire ; Anna-Bell se dit :

— Hélas ! lorsqu’un chaste amour ne possédait pas mon cœur, je riais de ces honteux propos ainsi que mes compagnes… maintenant, ils me révoltent et me font monter la rougeur au front !

berthe de verceil. — Voici la fin, le bouquet… il s’agit de nous et de notre bonne dame Catherine… À elle les honneurs, comme toujours. (Elle lit.)

« le manifeste des dames de la cour.

» Soit manifeste à tous que les dames de la cour n’ont pas moins de repentance que de péchés, selon les lamentations qui suivent :

catherine de médicis, mère de roi.

» Mon Dieu ! mon cœur, sentant la mort prochaine, appréhende votre ire ! et ma damnation, quand pour régner je considère combien de péchés j’ai commis ! tant de ma personne que de mort violente, à l’endroit des autres et même de mes plus proches, — élevant mes enfants en tous vices, blasphèmes et perfidies ; — mes filles en licence impudique ; — souffrant, autorisant un bourdeau [22] dans ma cour ; — la France m’a fait ce que je suis ; — je la défais tant que je puis, — et avec le bon roi David je dis : — Tibi soli peccavi [23].

diane de sauveterre, riant. — C’est pousser trop loin la fiction… Notre bonne dame Catherine… se repentir !…

clorinde de vaucernay. — Moi, je trouve l’expression de « un bourdeau » impertinente ! L’on eût dit, comme notre cher Rabelais, « une abbaye de Thélème » ; ou bien encore, « un moutier de Cypris… dont la reine est la mère abbesse… » cela eût été d’un tour galant… sans nuire à la vérité… Mais bourdeau !… ah ! bourdeau ! fi ! fi ! le vilain mot !…

berthe de verceil. — Réserve ta vergogne ; voici notre tour… Écoutez…


« manifeste
» des
» filles d’honneur.

» Ah… ah… ah ! mon Dieu ! que deviendrons-nous donc, Seigneur ? Ah ! que deviendrons-nous ? si tu n’étends sur nous ta grande, grande… miséricorde ! Nous crions donc à haute voix que tu nous veuilles pardonner tant de péchés de la chair commis avec les rois, cardinaux, princes, gentilshommes, abbés, prieurs, poètes, musiciens et toute sorte d’autres gens de tous états, métiers et qualités, jusqu’aux muletiers, pages et laquais ; jusqu’aux ladres, pouâcres, punais, tendus, essorillés, grêlés, pelés, poivrés ! Ainsi disons avec la bonne Mme de Villequier : — Mon Dieu ! miséricorde ! donne-nous miséricorde ! et si nous ne trouvons maris, allons aux Filles repenties.

» Donné à Chercheau, voyage de Nérac.


Signé… [24]................................

» (Avec permission de M. l’archevêque de Lyon) [25]. »

Tel était le cynisme de la corruption de ces infortunées, viciées, gangrenées jusqu’au cœur, presque dès l’enfance, par la perversité d’une cour infâme, par les exemples et par les conseils de Catherine de Médicis, que cette sanglante satire de leur débauche fut, de tous ces pasquils, celui qui provoqua le plus l’hilarité de l’escadron volant de la reine… Seule, Anna-Bell rougit ; écrasée de honte, elle baissa la tête ; elle songeait que la fange dont on couvrait ses compagnes dissolues rejaillissait sur elle. Leurs éclats de rire furent interrompus par l’entrée de leur gouvernante.

— Silence donc ! — dit-elle, — silence, mes damoiselles ! Sa Majesté peut vous entendre… elle est ici près en conférence avec monseigneur le cardinal.


— Ah ! chère comtesse, — reprit Berthe de Verceil, contenant à peine de nouveaux éclats de rire, — si vous saviez quel malin pasquil nous venons de lire ! À l’entendre, l’on croirait nous voir sortir de notre puits d’amour, non plus vêtues que la déesse Vérité ou madame Ève en son paradis.

— Paix donc, folles ! paix donc ! — reprit la gouvernante. Puis, s’adressant à Anna-Bell : — Venez, ma mie, la reine veut vous entretenir après sa conférence avec S. E. monseigneur le cardinal. Vous allez attendre dans le cabinet voisin, séparé de la chambre de S. M. par un petit couloir ; lorsqu’elle vous mandera, en frappant comme de coutume trois fois sur un timbre, vous entrerez chez elle.

Anna-Bell sortit avec la gouvernante, et les éclats de rire des filles d’honneur, excités par les derniers vers satiriques, retentirent de nouveau.


Catherine de Médicis et le cardinal Charles de Lorraine poursuivaient leur entretien commencé après souper. Le prélat, souple, rusé, attentif au moindre mouvement des traits de l’Italienne et tâchant de distinguer le vrai ou le faux de ses paroles, car elle mentait comme les autres respirent, le prélat se montrait, tantôt profondément respectueux, tantôt hasardait une expression familière autorisée par le souvenir de ses relations adultères avec la reine ; celle-ci, contenue, pénétrante, moins occupée de ce que disait le Guisard que de ce qu’il taisait, le haïssant et le craignant à la fois, tâchait, de son côté, de surprendre le secret de sa pensée ; car ces deux complices de tant de crimes luttaient incessamment de dissimulation et de perfidie.

— Tenez, monsieur le cardinal, — dit ironiquement Catherine de Médicis, — vous me rappelez en ce moment-ci… et vous excuserez la comparaison suivante… car je suis grande chasseresse, vous le savez…

— Je sais que votre Majesté réunit toutes les déités, — reprit le cardinal avec un accent d’insinuante flatterie ; — Junon sur le trône… Diane dans les bois…

— Ah ! de grâce, monsieur le cardinal, ne parlons pas de ces mythologies-là ; elles étaient bien vieilles, et elles ont vécu… Diane comme les autres…

Cette cruelle allusion à ses ridicules amours avec la vieille et défunte Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, piqua au vif l’orgueilleux prélat ; il voulut rendre coup pour coup, et répondit, faisant à son tour allusion à ses amours avec la reine :

— Quoi, madame… la mort de la duchesse de Valentinois n’aurait point encore désarmé votre jalousie ?… Je voudrais le croire… car dans mon cœur l’espérance succéderait à mes regrets, nourris des plus tendres ressouvenirs…

Catherine de Médicis s’était prostituée à ce prêtre par calcul politique, de même qu’il l’avait recherchée par calcul d’ambition ; ces prostitutions dégradantes, lorsque les motifs qui les ont provoquées n’existent plus, ne laissent dans l’âme des deux coupables que fiel, mépris et aversion. L’Italienne ne parut pas avoir entendu la réponse du cardinal, lui lança un froid regard de vipère, et reprit impassible :

— Je vous le disais, monsieur, en vous priant d’excuser cette comparaison empruntée à la fauconnerie, je vous le disais : vos circonvolutions oratoires durant notre entretien de ce soir me rappellent les circonvolutions sans fin que décrit le faucon dans les airs, lorsqu’il s’élève à perte de vue, afin de dominer plus sûrement sa proie et de fondre sur elle… Mon attention s’est en vain fatiguée à vous suivre dans les nuages de votre discours ; mais la proie que vous poursuivez, où est-elle ? quelle est-elle ? Vous m’avez engagé à me rendre à l’armée auprès de mon fils d’Anjou [26], parce que, disiez-vous, ma présence serait au camp de La Roche-la-Belle d’un bon effet politique, afin de réconforter le moral des chefs catholiques, ébranlé par l’incroyable audace des huguenots, qui, malgré la perte de la bataille de Jarnac, malgré la mort de M. le duc des Deux-Ponts, malgré la mort de M. de Condé, malgré la mort de Dandelot, frère de Coligny, trois des chefs les plus considérables de leur parti, enlevés en moins d’un mois…

— Le doigt de Dieu est là, madame, — dit le cardinal, interrompant et observant attentivement l’Italienne ; — ces trois morts… subites sont providentielles…

— Providentielles… — poursuivit la reine, impénétrable. — Cependant, malgré ces pertes désastreuses, les huguenots poussent la campagne avec une nouvelle énergie, les chefs catholiques faiblissent ; ma présence doit, m’avez-vous dit, les raffermir. Votre avis m’a paru sage ; je l’ai suivi. Notre voyage touche à son terme ; demain, nous arrivons au camp, et voilà que ce soir vous me donnez à entendre, par des phrases sans fin, que ce voyage pourrait amener d’étranges découvertes, vous avez même prononcé le mot de trahison… Aussi, je vous le répète, monsieur le cardinal, je vois les évolutions du vol du faucon, mais non la proie qu’il menace… En d’autres termes, s’il y a trahison, quelle est-elle ? s’il est un traître, quel est-il ? Pas d’ambages ! parlez net… j’ai assez vécu pour m’attendre à tout…

— Madame, puisqu’il faut parler net… le traître est M. de Tavannes…

— Tavannes ?

— Cela étonne Votre Majesté ?

— Monsieur le cardinal, aucune trahison ne saurait m’étonner ; mais je cherche toujours à me rendre compte des causes probables de la trahison… Poursuivez.


— M. de Tavannes négocie secrètement avec M. de Coligny.

— C’est possible… car chargé d’arrêter M. de Coligny à son château de Châtillon, avant la révocation de l’édit de Longjumeau, qui devait amener la nouvelle prise d’armes des réformés, M. de Tavannes a fait avertir M. de Coligny que sa sûreté était menacée… aussi a-t-il pu se réfugier à La Rochelle… Mais quel serait le but des négociations de Tavannes avec Coligny ?

— Engager monseigneur le duc d’Anjou, fils de Votre Majesté, à embrasser la réforme…

— Mon fils d’Anjou ?

— Oui, madame ; et à ce prix, l’empereur d’Allemagne et M. de Coligny assureraient à monseigneur le duc d’Anjou la souveraineté des Pays-Bas, de la Saintonge et du Poitou. Ce complot ne manque point d’une perfide habileté ; on espère, grâce à la perspective d’une couronne, exalter la jalousie du jeune prince contre son frère régnant, S. M. Charles IX.

— Monsieur le cardinal, cette accusation est grave… Êtes-vous certain de ce que vous avancez ?

— Très-certain, madame ; cette trame a été révélée au roi Philippe II par l’un de ses agents des Pays-Bas ; S. M. catholique m’en a donné avis, et en même temps, afin de mettre à néant ces coupables projets, S. M. catholique m’a fait faire la proposition suivante :

— Voyons les propositions de S. M. catholique.

— Ce grand prince et le saint-père offrent à Votre Majesté, en outre des cinq mille soldats vallons et italiens venus dernièrement renforcer notre armée, d’envoyer six mille hommes de plus, à la condition que Votre Majesté mettra M. de Tavannes à l’écart et donnera le commandement en chef des troupes à M. le duc d’Albe ; sa haine implacable de l’hérésie serait un sûr garant de l’énergie qu’il déploierait dans cette lutte décisive contre les huguenots.

— Ainsi, — fit Catherine de Médicis en attachant son regard profond sur le cardinal, — le duc d’Albe, général espagnol, commanderait en chef les troupes françaises ?

— Il commanderait nominalement, madame ; il aurait immédiatement sous ses ordres mon frère d’Aumale et mon neveu Henri de Guise.

À cette proposition de livrer le commandement des troupes royales au duc d’Albe, âme damnée de Philippe II, avec qui le cardinal machinait ténébreusement, et d’adjoindre au duc pour lieutenants le frère et le neveu du prélat, de remettre ainsi l’armée française entre les mains de Philippe II, son perfide allié, et des princes lorrains, capables de tout pour satisfaire leur audacieuse ambition, Catherine de Médicis demeura impassible, ne témoigna ni surprise, ni indignation, ni courroux ; elle parut seulement réfléchir et reprit :

— Ceci n’est pas de tout point inacceptable… — Et voyant les traits du cardinal trahir imperceptiblement sa joie secrète, malgré son empire sur lui-même, la reine ajouta : — Mais il faudrait alors retirer à mon fils d’Anjou le commandement de l’armée ?

— Il faudrait surtout, madame, l’éloigner de ses détestables conseillers…

— Sans doute… si vos renseignements sur ce complot sont fidèles, ce dont je n’ose malheureusement douter… Cependant, je l’avoue, j’éprouverais quelque répugnance à mettre le duc d’Albe à la tête de notre armée.

— N’ai-je pas eu l’honneur de dire à Votre majesté que, dans ce cas, mon frère et mon neveu seraient adjoints au duc ?

— Croyez-vous donc, monsieur le cardinal, que, sans la condition expresse de l’adjonction de MM. d’Aumale et de Guise au général espagnol, j’aurais un instant prêté l’oreille à une pareille ouverture ? — répondit l’Italienne avec une incroyable force de dissimulation, dont le prélat fut complètement dupe, car il reprit vivement :

— Ah ! madame, croyez que le trône n’a pas de plus fidèle soutien que la maison de Guise.


— Scélérat ! — pensait l’Italienne, — jamais tu n’as ourdi trahison plus noire !… Ah ! s’il ne me fallait pas ménager ton exécrable famille, toute-puissante sur le parti catholique !…

L’un des pages de la reine, qu’elle autorisait, en de certaines circonstances urgentes, à entrer chez elle sans y être appelé, parut à la porte, s’inclina respectueusement et dit :

— Madame, M. le comte de La Rivière, capitaine des gardes de monseigneur le duc d’Anjou, et venant du camp, demande à être introduit auprès de Votre Majesté.

— Amène-le, — répondit Catherine de Médicis. Puis, au moment où le page s’éloignait : — Si M. de Gondi arrivait ce soir, ou même cette nuit, l’on m’avertira sur-le-champ.

Le page s’inclina de nouveau et sortit. Les dernières paroles de la reine inquiétèrent et surprirent tellement le cardinal, qu’il dit vivement à l’Italienne : — Quoi, madame, M. de Gondi ?

— À son retour de Bayonne, de Gondi a dû trouver une lettre de moi à Poitiers ; je lui mande de me rejoindre au camp de mon fils au lieu de poursuivre sa route vers Paris.

La nouvelle de l’arrivée imprévue de M. de Gondi, Italien rusé, l’un des plus intimes confidents de la reine, étonnait et inquiétait profondément le Guisard ; il se remettait à peine de sa surprise, lorsque M. de La Rivière, capitaine des gardes du duc d’Anjou, fut introduit par le page. Catherine de Médicis dit au prélat avec un gracieux sourire : — Nous nous reverrons avant la fin de la soirée, monsieur le cardinal.

Charles de Lorraine comprit qu’il devait se retirer ; il salua respectueusement la reine et sortit en proie à une vive anxiété.


Le capitaine des gardes du duc d’Anjou, présentant une lettre à Catherine de Médicis, lui dit : — Madame, monseigneur m’a ordonné de remettre cette lettre à Votre Majesté. 


— La santé de mon fils est-elle bonne ? — demanda la reine en prenant la missive. — Quoi de nouveau à l’armée ?

— Monseigneur se porte à merveille, madame ; et il y eut, hier, un engagement d’avant-garde entre nous et les huguenots, l’affaire a été de peu d’importance.

Catherine décachette la lettre, et à mesure qu’elle la lit, ses traits expriment tour à tour l’étonnement et une joie sinistre. — Ce Guisard accusait pourtant mon fils de négocier avec l’amiral ! — s’écrie la reine, ne pouvant maîtriser sa profonde satisfaction ; et s’adressant au comte de La Rivière : — Mon fils m’informe de votre dessein, monsieur… Bien ! bien !… c’est servir Dieu, le roi et la France !…

— Madame, je suis de mon mieux l’exemple de Montesquiou… il a su débarrasser le roi de M. de Condé…

— Vous primerez Montesquiou, si la chose réussit, monsieur !… Ah ! j’aurais donné dix Condé pour un Coligny !… Notre sainte religion et l’État n’ont pas de plus dangereux ennemi que l’amiral… Mais l’homme… êtes-vous sûr de lui ?

— Oui, madame, autant que l’on peut avoir de certitude en pareille occurrence. Il s’est jeté aux genoux de monseigneur le duc d’Anjou, et a juré sur son âme qu’il ne faillirait pas devant l’action ; il a reçu un acompte de six mille livres sur les cinquante mille promises… il a fallu hasarder cette somme.

— Pourvu qu’il n’ait pas quelque méchant retour de conscience… Et comment l’avez-vous connu, cet homme ?

— Hier, ainsi que j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, il y eut une escarmouche à nos avant-postes ; M. l’amiral de Coligny chargeait en personne, et Dominique (c’est l’homme en question) menait en main l’un des chevaux de relais de son maître…

— Il était donc au service de M. de Coligny ?

— Oui, madame ; depuis son enfance, il appartient à la maison de l’amiral. Il s’est trouvé séparé de lui pendant l’engagement ; deux de mes gendarmes allaient dépêcher ce Dominique, comme on dépêche tous les huguenots, lorsque, me voyant, il m’a crié : « — Quartier ! — Qui es-tu ? — lui ai-je demandé. — Serviteur de M. l’amiral, — m’a-t-il répondu. » — Alors, subitement, j’ai songé au parti que l’on pouvait tirer de cet homme ; et comptant déjà me l’attacher par la reconnaissance, je lui ai accordé la vie sauve… Puis sont venues les propositions dont monseigneur instruit Votre Majesté.

— S’il les a tout d’abord acceptées, — dit la reine en hochant la tête, — il faudrait se méfier de ce garçon !

— Il a, madame, au contraire, longtemps hésité… mais l’énormité de la somme promise l’a décidé… Monseigneur lui a remis certaine poudre dont il lui a indiqué l’usage.

— J’y songe ! Comment notre homme expliquera-t-il son retour au camp des hérétiques ?

— Très-naturellement, madame. Il dira que, fait prisonnier par nous, il a réussi à s’échapper ; l’amiral ne saurait concevoir aucune défiance de ce serviteur, élevé dans sa maison…

— Ah ! j’ose à peine espérer !… ce serait, pour le salut de notre sainte Église et du royaume, trop de succès en moins d’un mois !… Le duc des Deux-Ponts… Condé… Dandelot… et par surcroît Coligny !… Mais, notre homme… quand doit-il aller rejoindre les huguenots ?

— Cette nuit même, madame.

— Ainsi, demain ?

— S’il plaît à Dieu, madame !…

— Ah ! que je voudrais être à demain !… — murmura d’une voix sourde Catherine de Médicis, au moment où le même page, se présentant de nouveau à la porte, dit à la reine :

— Madame, M. de Gondi et un autre cavalier descendent de cheval.

— Fais entrer Gondi, — dit l’Italienne ; et s’adressant au comte de La Rivière : — Allez vous reposer, monsieur, vous partirez au
 point du jour ; je vous remettrai une lettre pour mon fils… Et que la chose réussisse ou non, nous récompenserons votre zèle pour le triomphe de la foi catholique et le service du roi.

— Votre Majesté me permet-elle de lui rappeler, à ce sujet, que Maurevert vient de recevoir le collier de l’ordre de Saint-Michel, parce qu’il a réussi à tuer par surprise M. de Mouy, redoutable capitaine huguenot, en s’introduisant dans le camp des réformés sous prétexte de renoncement à la foi catholique ?

— Monsieur de La Rivière, vous serez aussi satisfait de nous que nous le sommes de vous…

Le capitaine des gardes du duc d’Anjou salue profondément la reine et se retire au moment où entre M. de Gondi en costume de voyage. Cet Italien partage avec Birago, son compatriote, la confiance absolue de Catherine de Médicis. Elle fait vivement deux pas à l’encontre de Gondi, lui disant avec une impatiente curiosité : — Quelles nouvelles de Bayonne ?

— Madame, je ne reviens pas seul.

— Qui donc ramènes-tu ?

— Le révérend père Lefèvre, ancien général des Jésuites en France.

La reine regarde Gondi avec stupeur, puis reprend : — Que signifie cela ?

— Madame, le père Lefèvre, que j’ai trouvé à Bayonne, est chargé d’une très-importante mission auprès de vous de la part du pape et du roi d’Espagne.

— Mais de ta mission, à toi, quel est le résultat ?

— Aux premiers mots que j’en ai touché à M. le duc d’Albe, il m’a répondu, m’arrêtant net : « — Monsieur de Gondi, le révérend père Lefèvre allait se rendre auprès de la reine afin de l’entretenir de l’objet qui vous amène ici… il a reçu les instructions du roi mon maître et de notre saint-père… Ces instructions, il les fera connaître à la reine. » — Il m’a été impossible de rien tirer de plus de M. le duc d’Albe ; force m’a donc été de repartir, madame, et je vous amène le père Lefèvre…

— Ceci est étrange… et m’inquiète… Ce jésuite, quel homme est-ce donc ?

— Impénétrable…

— Impénétrable… à toi, Gondi… à toi ?

— La ténacité de son silence a lassé la ténacité de mes questions ; il demande à être reçu par vous ce soir même, madame.

— Recevons donc ce jésuite… Pourquoi me l’envoie-t-on ?… — Et réfléchissant : — Encore une fois, ceci est étrange et m’inquiète… Mais, j’y pense, et ma fille ?…

— Sa santé va toujours déclinant, madame ; elle ne quitte plus son lit.

— Tu le verras, Gondi, le roi d’Espagne empoisonne ma fille, comme il a empoisonné, l’an passé, son fils don Carlos !… Ah ! pourquoi ai-je donné Élisabeth à Philippe II ! ce moine couronné… ce spectre vivant !… — Et après un moment de silence : — Fais entrer le jésuite.

M. de Gondi sort et rentre presque aussitôt avec l’ancien ami de Christian l’imprimeur. Le révérend père Lefèvre a atteint sa soixante-cinquième année ; il est vêtu de noir, non en prêtre, mais en laïque ; il porte de grandes bottes de voyage éperonnées ; son visage rude et froid, encadré d’une fraise tuyautée, se termine par une courte barbe grise ; ses cheveux blancs, coupés ras, dessinent leurs cinq pointes sur son large front ; ses yeux clairs, perçants, surmontés d’épais sourcils encore noirs, ont une expression d’audace contenue ; le disciple d’Ignace a conscience du pouvoir redoutable et chaque jour croissant de la compagnie dont il est membre. Il s’avance sans embarras vers la reine ; elle jette sur lui un regard profond, il ne cherche pas à l’éviter, mais il s’incline devant l’Italienne. Elle fait un signe à M. de Gondi ; il la laisse seule avec le jésuite.



— Vous êtes le père Lefèvre ? — dit la reine ; — vous appartenez à la compagnie de Jésus ?

— Oui, madame.

— Notre saint-père et le roi d’Espagne vous ont chargé d’une mission près de moi ?

— Oui, madame.

— Je vous écoute.

— Madame, le saint-père et S. M. Philippe II sont fort malcontents…

— De moi ?

— De vous, madame.

— Ah !… Et le sujet de ce mécontentement ?

— Madame, la guerre contre les hérétiques se poursuit sans vigueur, sans ensemble, l’on n’en finit point avec eux ; prisonniers, on les épargne souvent, on se montre accommodant, il faudrait se montrer impitoyable… La patience de notre saint-père se lasse ; les fidèles s’indignent et s’irritent… Veuillez, madame, prendre connaissance de cette lettre de Sa Sainteté.

Le révérend père Lefèvre tire d’un étui de soie une cédule scellée du sceau pontifical, la porte respectueusement à ses lèvres, puis la remet à Catherine de Médicis ; elle rompt les sceaux et lit ceci :


« Madame et chère fille,

» En aucune façon et pour aucune cause que ce soit, il ne vous faut épargner les ennemis de Dieu. J’ai ordonné au commandant de mes troupes, M. le comte de Santa-Fiore, de faire tuer sur place tous les huguenots qui tomberaient entre les mains de ses soldats ; aucun respect humain touchant les personnes et les choses ne doit donc vous induire en la pensée d’épargner les ennemis de Dieu, qui n’ont jamais épargné ni Dieu, ni vous-même. Ce n’est que par l’entière extermination des hérétiques que le roi pourra rendre à ce noble royaume son antique religion ; que ces hommes très-scélérats soient livrés à de justes supplices.

» Recevez, madame et chère fille, notre bénédiction apostolique.

» Pie [27]. »...............................


Catherine de Médicis lit, impassible, la cédule apostolique, la place ensuite près d’elle sur une table, réfléchit pendant quelques moments et reprend :

— Ainsi, mon révérend, à Rome, à Madrid, l’on m’accuse de tolérance envers les huguenots ? on m’impute les lenteurs de la guerre ? on y voit un calcul politique de ma part ? d’où il suit que, si je continue de malcontenter Rome et Madrid, on avisera ?

— On a, madame, certains cas échéants… avisé…

— À quoi, mon révérend ?…

— Le saint-père, vicaire de Dieu sur la terre, peut… vous ne l’ignorez pas, madame… délier les sujets de leur obéissance envers le souverain, s’il tombe dans l’hérésie, pactise avec elle ou la tolère.

— Concluez, mon révérend.

— Voici : La bulle confirmatrice de S. S. Paul IV est formelle : le pape de Rome, en vertu de son droit divin, excommunie, interdit, dépose les rois coupables de lèse-majesté divine, ou favorables à ce crime irrémissible ; après quoi leur trône, déclaré vacant, est dévolu au premier occupant… bon catholique.

— C’est une menace… à mon fils Charles IX et à moi ?

— Un paternel avertissement, madame.

— Ensuite ? 


— Sa Sainteté Pie V et S. M. le roi d’Espagne vous avertissent donc, madame, très-paternellement, très-charitablement, très-chrétiennement, que…

— Assez d’adverbes, mon révérend.

— J’ajouterai donc ceci, madame, sans aucun adverbe : Il faut que le roi Charles IX se hâte d’exterminer l’hérésie ; il faut que le roi Charles IX cesse de conniver avec les criminels de lèse-majesté divine, sinon… notre saint-père, usant de ses pouvoirs spirituels, mettra terme à la désolation de la chrétienté. Le pieux concours de S. M. le roi d’Espagne est assuré aux catholiques français ; il leur offre ses trésors, l’appui de ses armes, pour venger notre sainte mère l’Église des opprobres dont on l’abreuve.

— Pour parler net, mon fils risquerait de se voir interdit et déposé par le saint-père ?

— Éventualité fâcheuse, madame.

— Mon révérend, je suppose le trône déclaré vacant par le pape… qui l’occupera ce trône ? La branche des Bourbons ? Non, elle est hérétique… et le premier occupant doit être bon catholique… Or, ce bon catholique ne serait-il pas, selon les vues de Rome et de l’Espagne, le jeune Henri de Guise, descendant de Charlemagne, si l’on en croit ces Lorrains ?

— Question temporelle, où je n’ai rien à voir, madame !… Seulement, il est notoire que le jeune Henri de Guise, fils du grand martyr d’Orléans, porte un nom cher à l’Église et à tous les bons catholiques, un nom enfin dont la popularité est immense.

— Fort bien… Ajoutez, mon révérend, que Philippe II, en retour de l’appui qu’il prêterait au jeune duc de Guise pour monter sur le trône de France, obtiendrait sans doute de ce nouveau souverain le démembrement de certaines provinces méridionales de notre royaume, depuis longtemps convoitées par l’Espagne ?

— Question temporelle, madame… ceci ne me regarde point.

— Ainsi, tel est le but de votre mission, mon révérend : une menace ?… Ah çà ! pourquoi m’imputer, à moi, femme, les lenteurs de la guerre contre les huguenots ?

— L’on pense, madame, et l’on croit que, par crainte de laisser grandir un général dont les victoires et l’influence vous porteraient ombrage, vous opposez. sans cesse les unes aux autres les rivalités des capitaines. Ces tiraillements, ces conflits entravent la marche de la guerre ; les hérétiques profitent de ces divisions. Aussi, dernièrement encore, M. le duc des Deux-Ponts a-t-il pu pénétrer au cœur de la France, amener aux huguenots un renfort considérable… et à cette heure, il les a rejoints.

— Le duc des Deux-Ponts ? — dit Catherine de Médicis avec un sourire sinistre. — Vous ignorez donc ?…

— Quoi, madame ?

— J’y songe… les dernières nouvelles n’ont pu parvenir à Bayonne avant votre départ.

— Et ces nouvelles, madame ?

— Nous y reviendrons… Mais d’abord, mon révérend, afin de vous mettre à même d’apprécier sainement les faits qui me concernent, je dois me confesser à vous… Je serai franche… Mon intérêt le veut…

— Madame, je suis prêt à vous entendre.

— Pour vous donner la clef de ma conduite à l’endroit des huguenots, toujours aussi diversement que faussement interprétée, je commence par vous déclarer ceci : je n’ai point de religion… Ce début vous étonne peut-être ?

— En aucune façon.

— Il vous indigne ?

— Pas le moins du monde.

— Et cependant, si impie, que soit cet aveu, mon révérend, vous le croyez sincère ?

— Très-sincère.

— En ce cas, mon révérend, nous pourrons nous entendre ; car vous justifiez ce que l’on rapporte des gens de votre ordre… Donc, je n’ai point de religion ; d’où il suit qu’absolument désintéressée au sujet des discussions religieuses, je n’ai vu en elles que des événements à exploiter au profit de mon pouvoir… Est-ce là de la franchise, mon révérend ?

— Madame, l’on ne peut la pousser plus loin…


— Il va de mon intérêt de ne vous rien cacher… J’ajouterai avec la même sincérité que j’aime à la furie le pouvoir… oui, régner, c’est ma vie… Tenez, mon révérend, je le sais, on me compare à Brunehaut ! on dit que, comme elle, j’ai favorisé chez mes fils une débauche précoce afin de les énerver, de les abêtir et de gouverner à leur place ! on dit que je sème entre mes enfants des germes de haineuse jalousie, dans le but de les diviser, de leur inspirer de mutuelles défiances, de les pousser à un espionnage réciproque, dont je suis seule confidente, et qui me livre tous les secrets de ma famille… On dit…

— On dit en effet beaucoup de choses, madame… mais…

— Oh ! il faut accorder fiance aux on dit, mon révérend, en ce qui me concerne du moins, ils se trompent rarement… faites votre profit de cet aveu… Je poursuis. Les guerres religieuses m’ont fourni l’occasion et le moyen d’abattre, les uns par les autres, ces puissants seigneurs catholiques ou protestants, qui, sous le règne de mon mièvre époux, reconstituaient déjà une féodalité menaçante pour la couronne ; j’ai eu, j’ai encore à lutter contre eux, comme la vieille Brunehaut a eu à lutter contre les maires du palais, les Guisards de ce temps-là !… Ils visaient au trône ! ceux de notre temps les imitent de leur mieux… Ainsi l’on prétend à Rome et à Madrid que j’ai toléré la réforme ? Pardieu ! je ne m’en suis point tenue là ! Non ! non ! Suivant les conseils du chancelier de L’Hôpital, parfaitement d’accord, d’ailleurs, avec mes convenances du moment, j’ai puissamment favorisé les protestants…

— Madame…

— Attendez !… Savez-vous pourquoi je les ai protégés ? Parce que les classes éclairées, riches, industrieuses, productives pour l’État, appartenaient généralement à la réforme. Minorité, direz-vous ? soit ; mais cette minorité représentait les forces vives de la nation ; de là ma prédilection pour les réformés. Les catholiques, au contraire, obéissant, sous l’inspiration des Guises, à toutes les exigences de Rome et surtout de l’Espagne, l’ennemi séculaire de la France, les catholiques m’inspiraient… je vous ai promis d’être franche… m’inspiraient, dis-je, un profond mépris…

— Ah ! madame… de telles paroles…

— Voyons, au fond, au vrai, mon révérend, de quoi se compose-t-il ce parti catholique ? d’une populace stupide, fanatique féroce, complètement à la discrétion des moines, avides, fainéants, ignares, crasseux et dissolus. Parlerai-je des chefs laïques ou ecclésiastiques ? Quelles sont leurs mœurs ?… J’en rougirais… si elles n’étaient les miennes ! De quoi vivent-ils ? Des nombreux bénéfices et des mille abus de l’Église. Qu’ajoutent ces gens-là aux ressources publiques ? Rien ! cupides et oisifs, inutiles et prodigues, ils rongent, ils épuisent, ils appauvrissent le pays ; tandis qu’au contraire les reformés, laborieux, actifs, austères, économes, doués du génie du commerce, enrichissaient l’État avant les guerres civiles.

— Je comptais, madame, sur votre franchise… Elle dépasse mes espérances… elle me confond, m’épouvante, et cette apologie des hérétiques…

— Mon révérend, croyez-vous Catherine de Médicis assez neuve aux affaires pour volontairement fournir des armes contre elle ?

— Quoi ! madame… ces aveux…

— … Plaideront tout à l’heure très-fort en ma faveur… Ainsi ne vous étonnez pas si j’ajoute qu’afin de prouver aux réformés combien j’inclinais vers eux, je leur ai fait savoir en ce temps-là que mon fils Charles, encore enfant, s’amusait, dans ses jeux, à travestir en mascarade les cérémonies de l’Église catholique. Gardez-vous de crier au sacrilège, mon révérend : n’ayant point, je vous le répète, de religion, j’agissais uniquement en politique. Enfin, grâce à mon appui, les protestants respiraient, espéraient ; la présence de L’Hôpital au conseil royal les rassurait ; l’on n’outrageait pas partout leur culte ; on les brûlait plus rarement ; on les massacrait un peu moins, ils se croyaient au seuil de Chanaan, leur terre de promission ; les haines religieuses s’apaisaient à la satisfaction des catholiques honnêtes gens, il en est… L’industrie, le commerce maritime, presque entièrement dévolus aux huguenots, reprenaient leur cours ; les coffres de l’État se remplissaient, j’y puisais à pleines mains ; car, ainsi que la vieille Brunehaut, j’aime passionnément à bâtir de fastueux édifices, à me livrer à toutes les fantaisies d’un luxe effréné ; jugez combien j’avais intérêt à poursuivre l’œuvre de conciliation, et surtout d’enrichissement public, entreprise par L’Hôpital ! Et puis c’était beau… c’était grand, c’était glorieux, disait le bonhomme. Oui, c’était beau, grand et glorieux… Seulement le bonhomme et moi nous mettions en oubli que le progrès pacifique de la réforme, le calme, la prospérité de la France, courrouçaient Rome, désespéraient l’Espagne et ruinaient les ambitieux projets des princes lorrains, chefs du parti catholique ; aussi, que fit François de Guise ? Il ordonna froidement la boucherie de Vassy, et, selon qu’il l’espérait, ce massacre souleva les protestants. Ils coururent aux armes… Les fruits naissants de la pacification furent anéantis, les haines religieuses se rallumèrent plus ardentes que jamais ; alors j’ouvris les yeux…

— Tardivement, madame, trop tardivement…

— Au contraire, mon révérend ; mes relations suivies avec les huguenots m’ont appris à les connaître… Je sais maintenant où… et comment les frapper. Donc, après le carnage de Vassy, l’établissement paisible et fécond de la réforme me parut un rêve ; les passions déchaînées devenaient sans merci ; aucun accord durable n’était désormais possible entre les catholiques pleins de haine et les huguenots pleins de défiance et de ressentiments ; il me fallut prendre ouvertement parti pour ou contre les réformés. En les soutenant, je soulevais contre moi l’Espagne, Rome, l’Église, le parti catholique, majorité énorme, et je donnais aux Guises, ses chefs, une influence qui nous perdait moi et mes fils… Alors je me suis tournée résolûment contre les protestants…



— Cependant, madame… les édits de tolérance ont été accordés aux hérétiques après leurs insurrections.

— Vous en parlez, pardieu, bien à votre aise, mon révérend ! Est-ce que ces édits ne nous ont pas été arrachés par la force ?… Les catholiques sont de vrai très en majorité en France… Mais faut-il combattre, à peine le quart d’entre eux se rend sous les drapeaux ; presque tous les protestants, au contraire, prennent les armes pour leur cause : aussi qu’arrive-t-il en temps de guerre ? leur nombre militant égale, s’il ne surpasse, celui des catholiques. Des édits de tolérance nous ont été imposés, mais leur révocation a toujours suivi de plus ou moins près leur enregistrement. Je me résume : la sincérité de ma confession dépasse, dites-vous, vos espérances ? Tant mieux, mon révérend, si vous vous pénétrez fermement de ceci : que de tous points désintéressée dans la question religieuse par mon défaut absolu de religion, j’ai soutenu les huguenots tant qu’il m’a paru avantageux de les soutenir ; le contraire échéant, ils m’ont trouvée, ils me trouveront impitoyable…

— Ce sont là, madame, de simples assurances de bon vouloir… et non des faits…

— Ah ! des faits ?… Eh bien, mon révérend, vous me parliez tout à l’heure du duc des Deux-Ponts, général des huguenots allemands, venus à l’aide de Condé, de Coligny et de son frère Dandelot, chefs de l’armée protestante ?

— Dites les têtes de l’hydre d’hérésie, madame.

— Eh bien, mon révérend, l’hydre a déjà trois têtes de moins… D’abord le duc des Deux-Ponts…

— Quoi, madame… le duc des Deux-Ponts ?

— Mort… mon révérend.

— Et M. Dandelot ?

— Mort… mon révérend.

— Et M. le prince de Condé ?

— Mort… mon révérend.


Le jésuite, stupéfait, regarde Catherine de Médicis avec une expression de doute et de défiance. Ce regard, elle le comprend et ajoute :

— Les détails vous affriolent ? soyez satisfait. Le lendemain de sa jonction avec l’armée protestante, le duc des Deux-Ponts était empoisonné… Le mot est cru, mon révérend ? mais vous et moi, avons souci des choses et point des mots… Le duc des Deux-Ponts était, dis-je, empoisonné, grâce à un cadeau de vin précieux ; ne fallait-il pas flatter les goûts de cet ivrogne ?… Deux jours après, Dandelot, malade d’une fièvre lente… avalait un prétendu breuvage pharmaceutique… d’un effet non moins certain que le vin offert au duc allemand, et Dandelot mourait en quelques heures… Enfin, à la bataille de Jarnac, récemment gagnée par notre armée, Condé se rend à d’Argence sur sa parole qu’il aura la vie sauve ; nonobstant cette promesse, Montesquiou, capitaine des gardes suisses de mon fils d’Anjou, casse d’un coup de pistolet la tête à M. de Condé, prisonnier. Ce meurtre si opportun a failli rendre mon pauvre enfant fou de joie !… c’était un délire ! À la vue du prince tué, par son ordre, il riait, il dansait, il piétinait ce corps à peine refroidi. Ce n’est pas tout ! Savez-vous de quoi s’est avisé ce drôlet ? Il a, par divertissement, fait placer le cadavre de son cousin de Condé sur une ânesse, la tête battant de ci, les jambes de là, ni plus ni moins qu’un veau. C’est dans ce bel équipage qu’il a renvoyé à l’armée protestante son défunt général, au milieu des huées de nos soldats [28]. — Puis, après une pause, Catherine de Médicis s’écria : — Voilà comme mes enfants traitent leurs parents hérétiques, et le pape prétend que maintenant nous pactisons avec les huguenots, nous qui venons de délivrer la chrétienté de trois de leurs chefs les plus importants !

— Ah ! madame, — s’écrie le jésuite à demi suffoqué par l’admiration. — Ah ! madame ! la parole me manque pour vous exprimer…


— Non, non, — reprend Catherine de Médicis avec des minauderies d’hyène, — je favorise les huguenots !

— Madame…

— Je chéris les huguenots !

— Ah ! madame… croyez que…

— Je traîne à dessein la guerre en longueur !

— Madame, de grâce… permettez moi de…

— Point, point ! Je voudrais, par amour tendre pour les huguenots, voir les Guisards détrôner mon fils…

— Madame, vous êtes sans pitié…

— Oh ! certes, les Guisards, le saint-père et Philippe II agiraient mieux que moi !… La campagne est à peine ouverte, et déjà c’est fait de Condé, l’âme du parti protestant français ; c’est fait du duc des Deux-Ponts, l’âme du parti allemand ; c’est fait de Dandelot, l’un des meilleurs généraux protestants !… Et ce n’est pas tout ! — ajoute l’Italienne en prenant sur la table la lettre du duc d’Anjou, apportée par son capitaine des gardes, et la donnant au père Lefèvre : — lisez ceci…

Le jésuite prend la lettre, lit, tressaille d’une joie sinistre et s’écrie en regardant la reine : — Quoi, madame… on peut aussi espérer que demain Coligny ?…

— Ira rejoindre son frère Dandelot… Ils s’aimaient tant !... Eh bien ! mon révérend, est-ce assez ?

— Ah ! madame… vous nous comblez… je…

— Autre chose encore… et à ce sujet… j’oubliais… — Puis la reine, s’interrompant, frappe deux coups sur un timbre placé près d’elle ; un page paraît. — Apporte-moi — lui dit la reine, — une cassette d’ébène placée dans ma chambre sur une table près de mon lit. — Le page sort, et Catherine de Médicis s’adressant au jésuite : — Connaissez-vous de nom le prince Frantz de Gerolstein ?

— Que trop ! madame ; la principauté de cette famille hérétique de père en fils est un foyer permanent de pestilence…


— Je le sais… je sais de plus que le duc des Deux-Ponts, en mourant, a laissé le commandement nominal de ses troupes au vieux Wolfgang de Mansfeld ; mais, de fait, il les a confiées au prince de Gerolstein, l’un des plus jeunes et des plus habiles généraux de la Germanie…

— Ce prince n’en devient que plus dangereux, madame.

— Aussi, cette nuit même, une de mes filles d’honneur devait partir pour…

Les confidences de la reine sont interrompues par la rentrée du page ; il dépose la cassette près de Catherine, et disparaît.

— Vous disiez, madame, — poursuit le père Lefèvre affriandé, — que le Prince de Gerolstein étant doublement dangereux… une de vos filles d’honneur devait ?…

— Non, non… je suis une huguenote forcenée…

— De grâce, madame, assez de railleries ; ces nouvelles si imprévues, si heureuses, dont Votre Majesté me fait part, le saint-père et le roi d’Espagne les ignoraient lorsque je les ai quittés ; or, je vous le déclare, madame, ces événements modifient profondément les termes de la mission dont je suis chargé près de vous.

— Eh ! mon révérend, je ne cesse de dire à l’ambassadeur d’Espagne et au légat du pape en France : « Attendez… laissez-moi faire… patientez… » Mais non… le saint-père obéit à toutes les inspirations des agents du cardinal de Lorraine ; et Philippe II ose rêver le démembrement de la France ! ose se bercer de l’espoir de pousser au trône le jeune Henri de Guise… Ah ! Philippe II joue là un jeu terrible, mon révérend ! Ne voit-il donc pas que renverser la dynastie régnante en France, c’est donner aux peuples un effroyable exemple ? c’est porter un coup mortel aux monarchies ? Ne sont-elles pas déjà assez ébranlées par l’esprit d’indépendance né de la réforme ? Est-ce que les plus audacieux des huguenots ne parlent pas maintenant de se fédérer en république comme les cantons suisses ? Est-ce que déjà, dans leurs livres imprimés à Genève, ils ne proclament pas l’hérédité royale un attentat aux droits permanents de la nation ? Je vous dis que nous vivons en de terribles temps ! Et tenez, vous-mêmes, mes révérends, ne prêchez-vous pas la doctrine du régicide ?… J’ai été sincère… soyez-le donc aussi !

— De vrai, madame ! nous voyons, sans regret, frapper les rois qui ne travaillent point énergiquement à la plus grande gloire de l’Église catholique…

— Est-ce que mes fils et moi nous refusons d’y travailler énergiquement, impitoyablement, à la plus grande gloire de votre Église ? Est-ce que je ne viens pas de vous donner des preuves de notre implacable résolution ? Je vous demande après tout qu’est-ce que cela fait au saint-père que les huguenots soient exterminés par nous, au lieu de l’être par les Guises et par l’Espagne ? Est-il donc besoin de renverser pour cela notre dynastie ?

— Madame, croyez-moi, Sa Sainteté voit fort clair dans le jeu du roi d’Espagne… Ce serait seulement à la dernière extrémité que Rome frapperait d’excommunication et d’interdiction le fils de Votre Majesté ! Que demandons-nous ? L’extirpation radicale, absolue de l’hérésie, et d’où qu’elle vienne, cette extermination, nous la glorifierons, nous la bénirons, nous la sanctifierons… dans son auteur ! Voilà pourquoi, madame, je suis venu vous engager, au nom de l’intérêt de Votre Majesté et de celui de votre fils… à poursuivre la guerre avec une inexorable rigueur.

— La guerre ! — reprit la reine avec impatience et haussant les épaules,— faut-il que vous, mon révérend, homme pénétrant, vous vous fassiez ainsi l’écho du pape et de Philippe II ? La guerre ! toujours la guerre !

— Mais, madame…

— Voyons, mon révérend, pour tuer votre ennemi, choisirez-vous le moment où il est sur ses gardes et armé ?

— Non, sans doute.

— N’attendrez-vous pas que, croyant n’avoir plus rien à redouter de vous, il ait remis l’épée au fourreau et dorme paisible en sa maison ?

— Certes.

— Enfin, pour l’amener à cette trompeuse sécurité, ne viendrez-vous pas à lui, le visage amical, la main tendue, lui disant : « Oublions nos inimitiés, soyons frères ? »

— Mais il faut que notre ennemi ait fiance à notre sincérité… madame.

— Et les serments ?…

— Oh ! oh ! les serments !… et surtout les serments de certaines personnes… Piège éventé… piège éventé… Croyez-moi, madame… si Votre Majesté compte là-dessus pour endormir les huguenots, elle s’abuse…

— Et voilà justement une déplorable erreur, mon révérend… Le serment impose créance à une foule de gens ; il ne faut point du tout dédaigner d’user du serment ; il doit faire partie du bagage des princes qui, moitié renards, moitié lions, suivent les préceptes de mon divin maître, Machiavel. Écoutez ce qu’il dit, je le sais par cœur ; c’est mon Évangile à moi : « — Les animaux dont le prince doit savoir revêtir la forme sont le renard et le lion ; le premier se défend mal contre le loup, et le second donne facilement dans les pièges qu’on lui tend ; le prince apprendra donc du renard à être adroit ; du lion, à être fort. Ceux qui dédaignent le métier de renard n’entendent rien au gouvernement des hommes ; en d’autres termes, un prince ne peut, ne doit tenir sa parole que lorsqu’il le peut sans se faire tort… Le point est de bien jouer son rôle, de savoir à propos feindre et dissimuler. Pour ne citer qu’un exemple, le pape Alexandre VI se fit toute sa vie un jeu de tromper ; cependant, malgré son infidélité bien reconnue, il réussit dans tous ses artifices : protestations, serments… » Vous entendez, mon révérend, — ajouta l’Italienne en appuyant sur le mot serments. « — Jamais prince ne viola plus souvent sa parole, ne respecta moins ses engagements, parce qu’il possédait parfaitement l’art de gouverner [29]. » Or… mon révérend, si je ne vaux mieux qu’Alexandre VI, incestueux, meurtrier, sacrilége… je ne vaux pas pis que ce pontife… L’on croyait à ses serments… pourquoi ne croirait-on pas aux miens ? Est-ce que, malgré la révocation de l’édit d’Amboise, le parti huguenot ne s’est point encore laissé prendre au nouveau leurre de l’édit de Longjumeau, confirmé par notre parole royale ? Mais, tenez… voulez-vous savoir toute ma pensée, mon révérend ?

— Je le désire vivement, madame.

— Donnez-moi cette cassette… non pas celle que le page vient d’apporter… mais l’autre…

Le jésuite remet le coffret à la reine ; elle l’ouvre au moyen d’une petite clef suspendue à sa cordelière enrichie de pierreries, cherche parmi plusieurs papiers, en remet un au père Lefèvre, et lui dit : — Lisez d’abord ceci, mon révérend…

Le père Lefèvre lit ce qui suit :

— « Sommaire des choses premièrement accordées entre le duc de Montmorency, connétable, le duc de Guise, grand maître, pairs de France, et le maréchal de Saint-André, pour la conspiration du triumvirat, et depuis mises en délibération à l’entrée du sacré et saint concile de Trente, et arrêtées entre les parties en leur privé conseil, fait contre les hérétiques et le roi de Navarre, en tant qu’il gouverne mal les affaires de Charles IX, roi de France mineur, lequel roi de Navarre est partisan de la nouvelle secte qui pullule en France. »

— Comment Votre Majesté est-elle en possession de ce pacte conservé, disait-on, si secret par le triumvirat ? — demande le jésuite très-surpris et fort intéressé. — J’avais vaguement entendu parler de cette pièce de la plus haute importance ; mais, pour la première fois… j’en prends une connaissance exacte…


— Peu importe d’où je tiens ceci… lisez… lisez…

Le jésuite poursuit ainsi sa lecture :

— « Premièrement, afin que la chose soit conduite par plus grande autorité, on est d’avis de donner la superintendance de toute l’affaire au roi très-catholique des Espagnes, Philippe II, qui serait le conducteur de l’entreprise. Il querellera le roi de Navarre sur l’appui qu’il prête à la nouvelle religion, et si ledit Navarrais se montre difficile, ledit roi Philippe II essayera de l’attirer en lui promettant la restitution de la Navarre, ou quelque autre grand profit ou émolument, l’adoucira ainsi, afin de l’attirer à conspirer contre la secte hérétique ; s’il résiste, le roi Philippe II fera quelques levées en Espagne, prendra le Navarrais à l’imprévu, l’opprimera facilement, le duc de Guise, se déclarant alors chef de la confession catholique, fera de son côté amas de gendarmes, et ainsi serré de deux côtés, le Navarrais tombera aisément en proie. »

— Vous le voyez, mon révérend… ce n’est pas d’hier que les Guisards machinent contre notre couronne. Ce pacte remonte à l’an 1561 ; il y a huit ans de cela… et déjà François de Guise se déclarait chef de la confession catholique, sous la protection du roi d’Espagne ; mais de moi, régente… mais de mon fils, roi de France, quoique mineur, pas un mot !… Continuez…

Le jésuite continue de lire :

— « L’empereur d’Allemagne et autres princes encore catholiques boucheront les passages qui vont en France pendant la guerre qui s’y fera, de peur que les princes protestants ne secourent les Navarrais et que les cantons suisses ne bougent. Il faut pour cela que les si cantons catholiques déclarent la guerre aux autres, et que le pape aide de tant de forces qu’il pourra lesdits cantons catholiques, et qu’il leur baille sous main argent et autres choses nécessaires au soutènement de la guerre.

» Le duc de Savoie, pendant que la guerre troublera ainsi la France et la Suisse, se ruera à l’imprévu sur Genève et Lausanne, s’emparera de ces deux villes, passera tout au fil de l’épée ; on jettera dans le lac tous les vivants qui y seront trouvés, sans distinction d’âge ou de sexe, pour donner à connaître à tous que la divine puissance a compensé le retardement du supplice par sa grandeur, et a voulu que les enfants portent la peine de l’hérésie de leurs pères. »

— Ah ! il faut le reconnaître, madame, — dit le jésuite avec admiration en suspendant sa lecture, — le grand François de Guise, que j’appellerais saint Guise, martyr d’Orléans, sans ma déférence pour l’Église, qui ne l’a point encore canonisé… le duc François de Guise était nourri de la moelle du catholicisme…

— Nous sucerons le même os, mon révérend, et nous réaliserons le rêve du Guisard… assassiné le lendemain de la convention de cet acte… Je recommande à toute votre attention le paragraphe suivant ; il contient l’œuf : il s’agit de le couver, de le faire éclore !

— « De même en France »— poursuivit le jésuite, continuant sa lecture, — « pour bonnes et justes raisons, il faut frapper sans distinction ni pitié tous les hérétiques (en profitant de la paix) ; et sera baillée cette mission d’extirper tous ceux de la nouvelle religion, au duc de Guise, qui, en outre, aura charge d’effacer entièrement le nom de la race et de la famille des Bourbons navarrais, de peur que d’eux ne sorte quelqu’un qui poursuive la vengeance de ces choses, ou remette sur pied la nouvelle religion. »

— Nous reviendrons tout à l’heure sur ce passage d’une importance capitale, mon révérend ; je vous ferai seulement remarquer qu’en extirpant la branche de Bourbon, le Guisard faisait un pas de plus vers le trône… Continuez :

— « Les choses ainsi ordonnées en France, et le royaume mis en son entier, — poursuivit le jésuite, — il serait bon d’envahir l’Allemagne protestante avec l’aide des empereurs et des évêques, et de rendre cette contrée au saint-siège apostolique ; pour ce faire, le duc de Guise prêtera à l’empereur et aux autres princes catholiques tout l’argent provenant de la confiscation et des dépouilles de tant de nobles et de riches bourgeois tués en France, comme hérétiques ; le duc de Guise sera plus tard remboursé de ce prêt par les dépouilles des luthériens qui, pour le même fait d’hérésie, auront été tués en Allemagne. »

— Avouez-le, mon révérend, quoique vous le regardiez comme un saint, ce François de Guise se montrait non moins habile financier que les fameux banquiers Fugger. Prêtait-il son argent à la cause catholique ? Non point ! il lui prêtait l’argent des Français massacrés pour cause d’hérésie, et l’on remboursait ce bon duc en même monnaie, moyennant la tuerie des hérétiques allemands.

— Aucune offrande, madame, ne pouvait être plus agréable au Seigneur que les dépouilles des hérétiques… J’achève :

— « Les cardinaux du sacré collège ne font doute que l’on ramènera pareillement les autres royaumes en troupeau sous le pasteur apostolique ; mais que, premièrement, il plaise à Dieu aider et favoriser les présents desseins, saints et pleins de piété [30]. »

— Oui, saints ! oui, pleins de piété ! — s’écrie le R. P. Lefèvre, en remettant sur la table le pacte affreux du triumvirat. — Ah ! pourquoi la mort a-t-elle arrêté le grand, le saint, l’archisaint duc de Guise, au début de son œuvre !

— Pourquoi, mon révérend ? parce que le Seigneur voulait sans doute réserver à nous, Valois, l’accomplissement de l’œuvre imaginée par ce Guisard, au moins autant dans l’espoir de nous détrôner, que pour assurer le triomphe de la foi ; je vous l’ai dit, je couverai l’œuf sanglant pondu par le Lorrain ; mais l’œuf ne peut éclore que pendant la paix.

— Cependant, madame, la guerre…

— Encore ! ! ! Est-ce que pendant la guerre les huguenots ne sont pas sur leurs gardes ? est-ce qu’on peut tuer toute une armée ? est-ce qu’on peut tuer les femmes, les enfants, les vieillards demeurés dans les villes ? N’est-ce pas, au contraire, en profitant de la sécurité où la paix plongera les hérétiques, que l’on pourra tout tuer, hommes, femmes, enfants, vieillards ! Oui, l’on tuera tout ! pas un n’échappera ! Serez-vous content, mon révérend ? Vous rendez-vous enfin à mon opinion ?

— Je l’avoue, madame, il est impossible d’aller plus au fond des choses ; les réflexions de Votre Majesté sont d’une justesse frappante !

— Eh ! pardieu ! c’est que la passion ne m’aveugle pas ! Je n’ai, je vous le répète, au point de vue religieux, ni amour, ni haine pour les huguenots ou pour les catholiques… Qu’est-ce que cela me fait, à moi, qu’on lise la Bible en français ou en latin ? Seulement, je me dis : si les huguenots ne sont pas prochainement exterminés, je risque mon pouvoir, le trône de mon fils, notre vie peut-être… alors, naturellement, je tue pour n’être pas tuée ; c’est l’A B C de la prévoyance humaine. Seulement, mon révérend, pour Dieu ! que Rome et Madrid me donnent le temps d’agir, ne soient point sans cesse à me harceler, à me menacer, parce que la guerre traîne en longueur ! Est-ce à dire qu’il faille brusquement la terminer ? Non, non, l’on doit profiter de ses chances pour détruire, comme j’ai déjà fait, le plus de huguenots qu’il se pourra, surtout les chefs, parce qu’en ceci le duc d’Albe dit vrai : « Un saumon vaut mieux que dix mille grenouilles. » Mais il faut, à la première occasion, traiter avec les protestants, leur accorder tout ce qu’ils demanderont ; plus le traité sera coulant, plus coulante sera la corde qui les étranglera… Enfin, l’édit promulgué, l’exécuter scrupuleusement, prouver au parti huguenot la loyauté de nos promesses, de nos serments, l’amener ainsi à se complètement désarmer, à se rassurer, à s’endormir dans une sécurité absolue ; alors, le moment venu, organiser la tuerie, le même jour, à la même heure, sur tous les points de la France, et tuer… Voilà tout simplement comme l’on doit procéder, sinon ce sera toujours à recommencer avec les huguenots… Tel est mon avis, mon révérend ; est-ce le vôtre ?

— C’est le mien, madame… Le saint-père et le roi d’Espagne patienteront, je m’en porte garant, lorsqu’ils sauront les projets de Votre Majesté et ses excellentes résolutions, lorsqu’ils sauront surtout que… (sans parler de l’espérance de Votre Majesté à l’endroit de M. de Coligny) grâce à vous, madame, son frère Dandelot, le duc des Deux-Ponts, le prince de Condé, ont été renvoyés devant leur juge naturel

— « Renvoyés devant leur juge naturel !… » — répète en riant Catherine de Médicis. — Il n’est que les gens de votre robe, mon révérend, pour donner aux choses un tour ingénieux et particulier…

— Puisqu’il est question, madame, de ceux-là pour qui l’on avance simplement l’heure du dernier jugement, je recommanderai derechef à l’attention de Votre Majesté ce prince allemand si dangereux.

— Frantz de Gerolstein ?

— Oui, madame. Il n’est pas de plus forcené huguenot !

— Je l’ai jugé tel. Il est venu l’an passé à ma cour, avant la nouvelle prise d’armes des réformés ; je l’ai vu fréquemment. Il a de l’esprit, de l’audace, de grands talents militaires ; son influence a décidé le duc des Deux-Ponts à amener à l’armée protestante ce renfort dont Frantz de Gerolstein devient le véritable chef, car le vieux Wolfgang de Mansfeld n’a de ces troupes que le commandement nominal, accordé à son âge et à son ancienneté…

— Ainsi, madame, vous espérez délivrer l’Église de ce pestilentiel Gerolstein ?

— L’une de mes filles d’honneur se chargera de cette mission délicate.

— Une de vos filles d’honneur, madame ?

— Ceci me regarde.

— Je comprends… une nouvelle Judith doit enivrer ce moderne Holopherne ? 


— Peut-être… — Puis, s’interrompant soudain et prêtant l’oreille du côté d’une petite porte communiquant dans la salle, Catherine de Médicis ajoute : — N’avez-vous rien entendu de ce côté, mon révérend ?

— Non, madame.

— Il me semble cependant qu’il s’est fait là quelque bruit ; allez ouvrir cette porte, je vous prie.

Le jésuite entrebâille la porte, regarde au dehors et dit à la reine : — Madame, je ne vois personne dans ce couloir obscur.

— Je me serai trompée ; c’est sans doute le sifflement du vent que j’aurai entendu, — répond l’Italienne, tandis que le père Lefèvre revient près d’elle.

— Madame, puisqu’il est question de personnes dangereuses, — dit le jésuite, — je vous prierai de signaler particulièrement aux généraux du roi certain hérétique forcené nommé Odelin Lebrenn ; son fils et lui, armuriers de leur état, sont volontaires, dans l’armée de l’amiral. Il serait opportun de les épargner si l’un ou l’autre, ou tous deux, tombaient entre les mains des catholiques…

— Quoi ! les épargner ?

— Oh ! provisoirement, et…

— Ce sont là, mon révérend, des détails dont je ne saurais m’occuper ; vous vous entendrez à ce sujet avec M. Neroweg de Plouernel, chef de mon escorte.

— La Providence, madame, me sert à souhait ; je ne pourrais mieux m’adresser qu’à M. Neroweg de Plouernel pour cette petite affaire.

— Revenons aux grandes, mon révérend. Il me reste à vous toucher deux mots du cardinal de Lorraine ; il a voulu, ce soir, me donner à croire que M. de Tavannes, commandant l’armée de mon fils d’Anjou, traitait secrètement avec M. de Coligny.

— Dans quel but, madame ?

— M. de Coligny offrirait à mon fils la souveraineté des Pays-Bas, de la Guyenne et autres provinces, s’il voulait embrasser la religion réformée… Le roi d’Espagne et le saint-père ont partout des espions ; avez-vous eu connaissance de ce projet ?

— Non, madame.

— Mon révérend, s’il n’est pas absolument indispensable à vos intérêts de me tromper là-dessus… répondez-moi sincèrement…

Le jésuite réfléchit un moment et reprend : — En effet, madame, nous avons eu connaissance de cette négociation… Maintenant, je peux vous le dire, elle a été l’une des causes de la mission que j’accomplis près de vous…

— Un agent du cardinal a été sans doute l’organe de cette révélation ?

— Il se pourrait, madame.

— Et afin de déjouer ce complot, le cardinal engageait Philippe II à me proposer le duc d’Albe comme général en chef de l’armée catholique, à la condition qu’il aurait pour lieutenants le jeune Henri de Guise, neveu du cardinal, et son frère le duc d’Aumale ?

— Ces propositions ont été faites, il est vrai, madame, au roi d’Espagne.

— Elles ont été favorablement accueillies ?

— Oui, madame… mais S. M. catholique ignorait les derniers événements survenus au détriment des huguenots, et votre inébranlable résolution de les extirper jusqu’au dernier, le moment venu…

— Vous avez lu tout à l’heure, mon révérend, la lettre de mon fils d’Anjou ; il m’annonce son bon espoir de renvoyer demain M. de Coligny devant son juge naturel… selon votre heureuse expression. Le cardinal mentait donc effrontément en accusant mon fils de traiter secrètement avec l’amiral… n’est-ce pas évident ?

— Cependant, madame, M. le cardinal n’est point un sot, tant s’en faut… Comment supposer que, sachant que demain vous verrez à l’armée M. de Tavannes et M. le duc d’Anjou, Son Éminence se soit embarquée dans un maladroit et dangereux mensonge ? Ceux qu’il accuse peuvent tout nier en votre présence et la sienne.

— Il compte justement sur les dénégations de mon fils et de M. de Tavannes pour jeter le doute, le trouble dans mon esprit, car tout mauvais cas est niable ; aussi le cardinal espère-t-il profiter de mon indécision pour m’amener à approuver son projet ; en d’autres termes : mettre l’armée française entre les mains de l’Espagne et des Guisards !

— À ce point de vue, madame, le mensonge de M. le cardinal ne manquerait point d’habileté.

— Aussi ai-je feint et feindrai-je de donner dans le piège… Maintenant, mon révérend, je me résume en deux mots : guerre aux huguenots, guerre impitoyable tant qu’elle durera… et, ensuite, offrir ou accepter une paix qui soit leur tombeau… Est-ce entendu ?

— C’est entendu, madame… Je n’augurais pas si bien de ma mission… Dès demain, je repars, afin d’instruire le roi d’Espagne et le saint-père de vos engagements et des actes qui font foi de leur sincérité.

— Mon révérend, puis-je vous accorder quelque grâce ? Cela est acquis de droit à tout négociateur.

— Nous avons, madame, peu souci des biens ou des honneurs de ce monde ; je me bornerai à vous prier d’obtenir de votre fils le roi Charles IX qu’il change de confesseur…

— Et qu’il en prenne un de votre compagnie ?

— Oui, madame… Je connais un homme d’esprit fort accommodant ; il sait tout entendre, tout comprendre… et tout pardonner…

— Son nom ?

— Le révérend père Auger.

— N’a-t-il pas prêché à Paris avec succès ?

— Avec beaucoup de succès, madame.

— Je vous promets d’amener mon fils Charles à prendre le père Auger pour confesseur.

— Vous me le promettez formellement, madame ? 


— Formellement, mon révérend… J’apprécie l’importance extrême de votre demande, et je vous l’accorde comme un gage de plus de mes intentions à l’endroit de l’hérésie.

— Ce gage, madame, est des plus rassurants ; je le reçois avec la confiance qu’il mérite.

— Bonsoir, mon révérend, allez vous reposer ; je vous verrai demain avant votre départ, et je vous remettrai une lettre pour le saint-père.

— Madame, n’oubliez point le prince de Gerolstein…

— Je vais sur l’heure m’occuper de lui, — répond la reine en frappant deux coups sur un timbre placé près d’elle. — Mon révérend, — ajoute-t-elle, — vous partagerez la chambre de M. Neroweg de Plouernel ; vous lui communiquerez vos intentions au sujet de l’homme dont vous m’avez parlé.

Le page entre ; la reine lui dit : — Conduis le révérend père chez M. Neroweg de Plouernel. — Puis elle frappe de nouveau, non plus deux coups, mais trois coups sur le timbre. Le jésuite, après s’être incliné devant Catherine de Médicis, sort sur les pas du page ; presque aussitôt Anna-Bell entre dans la salle par la porte s’ouvrant sur le couloir où la reine a cru entendre quelque bruit pendant son entretien avec le père Lefèvre.


Catherine de Médicis, frappée de la pâleur et de l’expression inquiète, presque effarée des traits de sa fille d’honneur, lorsque celle-ci paraît à l’appel du timbre, dit à Anna-Bell, en attachant sur elle son regard noir et pénétrant : — Tu es bien pâle, mignonne ? tes mains tremblent ? tu peux à peine contenir ton émotion ?…

— Que Votre Majesté daigne m’excuser…

— Je t’excuse… Mais d’où vient que tu es si émue ?

— Madame, la frayeur…

— La frayeur de quoi, mignonne ? 


— Je me suis empressée d’accourir à l’appel de votre timbre, madame, et, en traversant ce couloir obscur…

— Achève…

— Votre Majesté va me prendre en pitié…

— Enfin ?…

— Nous avions parlé ce soir, mes compagnes et moi, d’apparitions, de spectres…

— Et dans ce couloir… — reprit la reine en souriant, — tu as vu un spectre ?

— Illusion ou réalité, madame, il m’a semblé apercevoir une forme blanche… et…

— Bon ! ce sera quelque belle trépassée, qui croyant encore retrouver ici l’abbé de ce monastère… venait lui rendre une visite nocturne… Mais laissons là les morts et parlons des vivants… Je t’aime, chère mignonne… entre toutes tes compagnes.

— Votre Majesté a eu compassion d’une pauvre enfant abandonnée…

— Oui, Paula, l’une de mes femmes, il y a huit ou neuf ans de cela, passant sur la place du Châtelet, vit une Bohémienne faisant mendier une petite fille ; Paula, touchée de la beauté, de la gentillesse de cette enfant, a proposé à la vieille de la lui céder moyennant quelque argent ; la Zingara a accepté le marché. Paula m’a conté l’aventure. J’ai voulu voir sa protégée… c’était toi ; la Bohémienne t’avait sans doute volée à tes parents, huguenots, je le crains, à en juger, du moins, d’après une petite médaille de plomb pendue à ton cou, et représentant un pasteur appelant les brebis de l’Église du désert, ainsi que disent ces réprouvés dans leur langage cabalistique !

— Hélas ! madame, il ne me reste presque aucune souvenance de ma famille… et si j’ai toujours conservé cette médaille, c’est que…

— Je ne te fais point de ceci un reproche ; donc, lorsque Paula t’amena devers moi, tu m’as charmée par ta grâce enfantine, je t’ai fait soigneusement élever dans l’art de plaire et de charmer, seule éducation qui convînt à une femme destinée à séduire, puis je t’ai placée parmi mes filles d’honneur.

— Je sais ce que je dois à Votre Majesté… Aussi lorsqu’elle a commandé, j’ai obéi, quoi qu’il m’en ait coûté…

— Tu fais allusion à la conversion du marquis de Solange ?

— Madame…

— Il est vrai, je t’ai dit : Solange est huguenot, puissant dans sa province ; si la guerre se rallume, il peut devenir pour moi un dangereux ennemi ; il se propose de quitter la cour… retiens-le… rends-le follement épris de toi… obtiens de lui qu’il renonce à l’hérésie, qu’il reste parmi nous, quand tu devrais pour cela te…

— Madame… oh ! madame… — Anna-Bell n’achève pas ; elle cache dans ses mains son visage pourpre de honte.

Catherine de Médicis, sans paraître remarquer la douloureuse confusion de la jeune fille, poursuit ainsi : — Enfin, grâce à toi, Solange est devenu… excellent catholique et l’un de mes plus fidèles serviteurs. En cette occurrence, tu m’as témoigné de ton entier dévouement, je l’apprécie très-haut, loin de songer à l’amoindrir, en ajoutant que Solange est, après tout, un gentilhomme accompli, jeune, beau, brave, spirituel, et que les plus charmantes de ma cour t’envient ce galant… Non, non, je te sais autant gré d’avoir séduit le marquis que si tu avais dû te sacrifier à quelque vieil huguenot, le plus laid, le plus âpre, le plus renfrogné qui eût jamais nasillé un prêche dans Israël. Or, afin de te prouver, mignonne, combien je reste encore ton obligée… je veux te marier.

— Moi ?

— Je veux te faire princesse…

— Madame…

— Je veux satisfaire le désir le plus ardent, le plus secret de ton cœur…

— Je ne sais… ce… que Votre Majesté… 


— Anna-Bell… tu n’aimes plus Solange… tu aimes Frantz de Gerolstein…

— Grand Dieu !… madame…

— Quoi d’étonnant ? le prince est, mieux que pas un, fait pour plaire ; son renom de bravoure, de magnificence, de galanterie, l’avait précédé à ma cour, où tu l’as vu l’an passé ; il a souvent conversé avec toi tête à tête ; et lorsque d’autres femmes le provoquaient de leurs agaceries, ta jolie figure s’altérait, devenait d’une tristesse mortelle…

— Madame…

— Ne va pas me dire non !… j’ai tout vu… Oh ! rien ne m’échappe à moi ; les affaires d’État ne m’absorbent pas à ce point, que du coin de l’œil je ne suive vos amourettes, mes mignonnes… c’est mon délassement… J’aime tant à voir la belle jeunesse amoureuse se vouer au culte de la bonne déesse Vénus ! pratiquer le bel adage des Thélémites de Rabelais : Fais ce que voudras ! Combien de fois n’ai-je pas été m’asseoir parmi vous, chères filles, pour causer de vos galants, de vos ruptures, de vos raccords, de vos piquantes infidélités. Quels bons contes nous faisions ! Ces pauvres galants, comme vous les trompiez ! De vrai, ils vous le rendaient avec usure ! mais le tout à la plus grande gloire de sainte Aphrodite ! Cependant, je l’avoue, quoique je t’aie fait élever, mignonne, en vraie professe de l’abbaye de Thélèmes, ayant pour dieu l’amour, pour patronne la volupté, pour patron le caprice, tu as toujours été dépaysée parmi tes compagnes ; je ne te sais point d’autre amant que Solange. Sérieuse, souvent mélancolique, tu es une béguine auprès de tes lascives et folles compagnes ; ce qu’il te faut à toi, vois-tu, c’est un bon amour, bien pesant, bien dévoué, bien fidèle, un mari à adorer sans remords, une couvée d’enfants à chérir : voilà pourquoi, mignonne, je veux te marier à Frantz de Gerolstein.

— J’ai écouté Votre Majesté sans l’interrompre ; il lui plaît de se railler de moi…


— Non, pardieu ! Donc tu aimes ce beau prince allemand ; il a pris dans ton cœur la place de Solange, et cela presque malgré toi.

— Madame, de grâce…

— Laisse-moi achever… Je lis dans ton âme mieux que tu n’y lis toi-même… Or, voici ce que tu penses à cette heure où je te parle : — « Oui, j’aime Frantz de Gerolstein ! — te dis-tu ; — mais un abîme me sépare, me séparera toujours de lui ; il est dans le camp opposé de celui de la reine ma bienfaitrice ; il est chef d’une maison souveraine ; il ignore mon amour, et, le connût-il, jamais il ne pourrait songer à m’épouser ! Que suis-je ? une pauvre fille ramassée dans la rue ; j’ai déjà eu un galant ; puis les filles d’honneur de Catherine de Médicis sont réputées d’effrontées dissolues ; les satires, les pasquils peignent sous des traits d’une singulière ressemblance l’escadron volant de la reine ; je serais donc insensée de seulement rêver la possibilité de mon mariage avec Frantz de Gerolstein… »

— Madame… ayez pitié de moi, — reprit Anna-Bell, ne pouvant retenir ses larmes amères ; — lors même que vous diriez vrai, lors même que vous liriez au plus profond de ma pensée… soyez généreuse… ne vous faites pas, je vous en supplie, madame, un jeu de mes secrets chagrins.

— Mignonne, donne-moi cette petite cassette de bois de sandal, cerclée d’or, qui est sur la table…

Anna-Bell obéit. La reine prend l’une des petites clefs attachées à sa cordelière et ouvre le coffret ; son contenu n’était pas ignoré de la fille d’honneur elle frissonne ; sa pâleur augmente. Rien de moins effrayant cependant (du moins en apparence) que les objets contenus dans la cassette : c’étaient des gants brodés et parfumés, des pommes de senteur, des drageoirs de vermeil remplis de dragées de diverses couleurs, enfin plusieurs petits flacons d’or ou de cristal. Catherine de Médicis prend l’un d’eux, referme soigneusement le coffret et le remet à Anna-Bell ; elle va le replacer sur la table, revient près de la reine ; et celle-ci, souriant, dit à sa fille d’honneur, en faisant miroiter à ses yeux le flacon d’or :

— Tu vois ceci, mignonne ?

— Oui, madame.

— Sais-tu ce que contient ce flacon ?

— Non, madame.

— Il contient… l’amour de Frantz de Gerolstein.

— Je ne comprends pas les paroles de Votre Majesté…

— As-tu entendu parler des philtres qui font aimer ?

— Mes compagnes parlaient, ce soir, de ces magies…

— Y crois-tu ?

— Quel soupçon ! — pensa soudain Anna-Bell avec une secrète épouvante. — Ah ! tâchons de cacher mes craintes à la reine…

— Réponds, mignonne… crois-tu à la puissance des philtres qui font aimer ?

— Ce soir… — dit la fille d’honneur, s’efforçant de dominer son émotion, — ce soir, Clorinde de Vaucernay nous racontait, madame, qu’une femme de la cour était parvenue, au moyen de l’un de ces breuvages enchantés, à captiver un homme qui ressentait pour elle une profonde aversion.

— Ainsi tu crois à l’action des philtres ?

— Il le faut bien… madame, — répond Anna-Bell, afin de ne pas éveiller les défiances de la reine, — en présence de certains faits inexplicables sans cette croyance.

— Le doute même à ce sujet serait de l’aveuglement, ce serait volontairement fermer les yeux à la lumière… Eh bien, mignonne, le philtre contenu dans ce flacon et composé par Ruggieri, mon alchimiste, sous la conjonction d’astres merveilleusement favorables, est d’une telle efficacité, que quelques gouttes de ce breuvage, versées par une femme qui veut être aimée d’un homme, suffisent à le rendre pour toujours amoureux, entends-tu ?… amoureux jusqu’au délire… jusqu’au vertige… Enfin une femme ainsi follement aimée dirait à l’homme possédé de cet amour frénétique : « Tue ton père… tue ta mère… » il les tuerait ! ! — Et Catherine de Médicis, embrassant sa fille d’honneur avec effusion, lui met le flacon dans la main, et ajoute : — Prends donc, mignonne… va enivrer… puis épouser ton Frantz, sois heureuse… et rappelle-toi quelquefois ta maîtresse !

Anna-Bell ne conserve aucun doute ; la reine, exploitant le secret amour de sa fille d’honneur pour le prince, espère la rendre, à son insu, l’instrument d’un meurtre par le poison. Saisie d’effroi, mais parvenant à le dissimuler, elle reste muette, tenant machinalement le flacon dans ses mains. La reine, attribuant le saisissement et le silence d’Anna-Bell à l’excès de joie ou à l’anxiété que lui causent tant de difficultés à surmonter pour se rapprocher du prince, reprend : — Pauvre chère fille, te voilà tout interdite ? comme si, t’éveillant en sursaut au milieu d’un rêve, il devenait une réalité ? Tu te demandes comment te rapprocher de ton Frantz ?… Rien de plus facile… si ton courage est à la hauteur de ton amour.

Anna-Bell, dominant son trouble, répond d’une voix assurée : — J’espère, madame, ne pas manquer de courage… Si ce philtre…

— Il est tout-puissant, te dis-je… Que ton Frantz en boive seulement quelques gouttes versées par toi, il deviendra fou d’amour. Ton vouloir en toutes choses sera le sien… Un mot de ta bouche… et avec ivresse il t’offrira sa main.

— Mais, madame… comment pourrai-je ?…

— Te rapprocher de Frantz ?

— Oui, madame…

— Écoute-moi bien… Nous sommes à quelques lieues de l’armée ennemie ; elle occupe la petite ville de Saint-Yrieix ; notre escorte a été conduite jusqu’ici par des guides sûrs, gens de ce pays ; je vais ordonner à M. Neroweg de Plouernel de charger l’un de ces guides de le conduire jusqu’aux avant-postes des réformés ; tu prendras l’une de mes litières attelée de deux mulets, et demain, au point du jour, tu tomberas infailliblement dans quelque parti d’éclaireurs qui battent l’estrade aux environs du camp protestant, afin de prévenir les surprises.

— Grand Dieu !… madame… tomber entre les mains des huguenots…

— Ah ! si ton courage défaille… tout s’en va à vau-l’eau ! et d’ailleurs, tu ne cours aucun danger ! Est-ce que les huguenots tuent les femmes… et surtout les jolies filles comme toi ?… Te voici donc prisonnière…

— Que faire ensuite, madame ?

— Dire à ceux-là qui t’arrêteront : — « Messieurs, je suis l’une des filles d’honneur de la reine, j’allais rejoindre Sa Majesté, je me suis égarée en route ; je vous en supplie, messieurs, conduisez-moi auprès du prince Frantz de Gerolstein, je l’ai vu à la cour, il aura merci de moi ; il me gardera en otage jusqu’à ce que la reine, instruite de la peine où je me trouve, demande mon échange contre quelque prisonnier protestant… » Tu me comprends bien ?

— Oui, madame…

— Le reste va de soi ; les huguenots te conduisent vers le prince. En galant gentilhomme, il t’établira dans son logis ou sous sa tente, te donnera près de lui la place d’honneur à sa table… et, là où ailleurs… si l’amour t’inspire… tu trouveras facilement l’occasion de mêler au breuvage de Frantz quelques gouttes de ce philtre…

Cet entretien fut interrompu par un page ; il apprit à Catherine de Médicis que le comte Neroweg de Plouernel, ayant reçu à l’instant des révélations importantes d’un espion arrivé du camp des huguenots, demandait à être introduit sur l’heure auprès de la reine ; celle-ci baise Anna-Bell au front, et lui dit :

— Occupe-toi à l’instant des préparatifs de ton voyage, mignonne ; je vais demander un guide à M. de Plouernel, et ordonner à l’un de mes écuyers de faire préparer ta litière ; je te verrai avant ton départ.


La fille d’honneur suivit les instructions de la reine ; mais l’entretien de celle-ci avec M. de Plouernel se prolongeant, elle écrivit un billet à Anna-Bell pour l’engager à partir sans la revoir ; et vers une heure du matin, la fille d’honneur, montée dans l’une des litières de Catherine de Médicis, quitta l’abbaye de Saint-Séverin.


Le soleil se lève ; ses premiers rayons éclairent la cime d’une forêt située à environ une lieue de Saint-Yrieix, gros bourg servant de centre au campement de l’armée protestante. Une chapelle, autrefois dédiée à saint Hubert par un seigneur, forcené chasseur, s’élève aux confins de ces grands bois ; leur lisière est gardée par des vedettes à cheval, postées de loin en loin. Cette chapelle a été dévastée pendant les guerres religieuses ; les clochetons, les chapiteaux, les nervures de son portail, sont brisés, ses vitraux défoncés ; la statue de saint Hubert, patron des veneurs, gît décapitée au milieu des décombres, ainsi que celle du seigneur fondateur de ce saint lieu, choisi par lui pour sa sépulture ; les fragments de son image de marbre, où il figurait couché, les mains jointes, son cor de chasse en sautoir, son lévrier favori étendu à ses pieds, sont dispersés près de l’ouverture du caveau funéraire, ouvert et en ruines. L’intérieur de la chapelle sert d’écurie et de corps de garde à un piquet de partisans huguenots placés là en grand-garde ; leurs chevaux, sellés et bridés, sont alignés dans l’un des bas-côtés de la nef, de chaque côté d’une porte communiquant à l’ancienne sacristie ; et, à défaut de fourrage, ils mangent les feuilles de plusieurs fascines de branchages verts placées à leurs pieds. Les cavaliers, debout, assis ou couchés, enveloppés dans leurs manteaux, ne sont pas uniformément vêtus ; leurs armes défensives et offensives, quoique disparates ou rouillées, sont en bon état. Ces partisans volontaires ont pris le nom de Vengeurs d’Israël ; Joséphin le franc-taupin les commande ; les catholiques lui ont donné le surnom du Borgne. Autour de lui se sont réunis, depuis le commencement de cette nouvelle guerre, ceux-là chez qui le ressentiment de la perte d’objets chers à leur tendresse a étouffé toute pitié ; ils ont juré de se venger par de légitimes et implacables représailles, malgré l’opposition de l’amiral de Coligny, de Lanoüe et des autres généraux protestants, qui regrettaient de voir ainsi pratiquer la terrible loi du talion ; mais la volonté des chefs devenait souvent impuissante en face d’une armée presque entièrement composée de volontaires. Les Vengeurs d’Israël se montraient d’ailleurs d’une intrépidité sans égale, réclamant les postes les plus périlleux, et toujours des premiers au combat ; l’indomptable courage du franc-taupin, sa rare intelligence de la guerre de partisans, sa haine impitoyable contre les catholiques, sur lesquels il avait juré de venger sa sœur Brigitte et sa nièce Hêna, lui avaient valu le commandement de ces hommes redoutés. Ce jour-là, au lever du soleil, il préside une sorte de tribunal, composé de plusieurs de ses compagnons d’armes et siégeant au milieu des ruines de la chapelle de Saint-Hubert. Les années ont complètement blanchi la chevelure et la barbe du franc-taupin sans diminuer sa vigueur et son énergie ; il porte un vieux morion d’acier couvert de rouille, comme son corselet de fer ; ses chausses bouffantes, de drap rouge, sont à demi cachées par de grandes bottes de cuir poudreuses ; à sa bandoulière, contenant ses cartouches, est suspendu par une ficelle un court bâton de bois blanc entaillé de nombreuses coches ; elles s’élèvent au nombre de dix-sept : chacune d’elles marque la mort d’un prêtre ou d’un moine ; la dague de fin acier de Milan, présent d’Odelin adolescent, pend au côté droit du franc-taupin, et à son côté gauche une longue épée à poignée de fer. Ses traits bronzés, décharnés, rendus plus sinistres encore par le large emplâtre noir qui couvre son œil crevé, expriment en ce moment une cruauté sardonique ; il procède au jugement d’un cordelier, homme de haute et robuste taille, arrêté à l’aube dans les bois voisins, où il se cachait. Quelques lettres trouvées sur lui prouvent qu’il sert d’espion à l’armée royaliste ; et l’un des Vengeurs d’Israël l’a reconnu pour le principal instigateur du carnage de Mirebeau, où près de douze cents prisonniers huguenots ont été mis à mort avec d’horribles raffinements de cruauté. Entouré de plusieurs de ses compagnons, assis comme lui sur les ruines de l’autel de la chapelle, le franc-taupin vient de tirer sa dague et commence de l’aiguiser lentement sur une pierre placée entre ses jambes, sans regarder le moine, qui, livide de terreur, debout à quelques pas et les mains liées derrière le dos, s’écrie : — Damnés sacrilèges ! vous abusez de votre force… la main du Seigneur s’appesantira sur vous !

le franc-taupin, continuant d’aiguiser sa dague. — Bon ! hardi ! pousse, mon révérend ! dégorge ta bile monacale ! crache ton fiel apostolique ! ton sort n’empirera point ! attends-toi à tout… tu seras encore loin de ce que je te réserve !…

le cordelier. — Rien non plus ne pourra empirer votre sort ! réprouvés ! lorsque vous serez plongés dans les flammes éternelles !

le franc-taupin,. — Mort-de-ma-sœur !… tu as tort de parler de flammes ! grand tort tu as, mon révérend ! tu me rappelles ce que je n’oublie guère… Ma nièce, une pauvre innocente enfant, a été plongée vivante vingt-cinq fois… entends-tu, moine ?… plongée vivante vingt-cinq fois dans les flammes d’un bûcher… Ce bûcher, la férocité de ton Église l’avait allumé… Mais assez de moi et des miens ; ils ne crient pas seuls vengeance ici… Frères, apprenez à ce tonsuré pourquoi vous êtes enrôlés parmi les Vengeurs d’Israël. (Il continue d’aiguiser lentement sa dague.)

un huguenot. — Moine, écoute ceci : En pleine paix, après l’édit d’Orléans, un soir, ma maison a été assaillie en mon absence par une bande de fanatiques ; le vicaire de ma paroisse les conduisait… Mon vieux père, aveugle, demeuré dans notre logis, a été égorgé… Moine, j’ai juré de venger mon père.

autre huguenot. — Moine, écoute ceci : Le maréchal de Montluc commandait en Guyenne ; six soldats de sa compagnie d’ordonnance logeaient dans notre métairie ; un jour, ils forcent la porte de la cave, s’enivrent et font violence à la femme de mon frère. Blessé de deux coups de coutelas en voulant la défendre, il se traîne sanglant chez M. de Montluc, lui demande justice ; M. de Montluc le fait pendre sans vouloir l’entendre… Moine, j’ai juré de venger mon frère !

le cordelier.— Mais, misérables apostats ! réprouvés ! est-ce que j’ai ?…

le franc-taupin. — Silence, moine ! laisse parler les morts par la voix des vivants !

autre huguenot. — Moine, écoute ceci : Je suis aussi de Guyenne ; un dimanche, confiant dans l’édit de Lonjumeau, j’assistais au prêche avec ma mère et ma sœur ; une compagnie de bandouillers de M. de Montluc, conduite par son chapelain, envahit le temple, y renferme les hommes, chasse les femmes au dehors, et met le feu au bâtiment : nous y étions au nombre de soixante-cinq, tous sans armes, selon l’édit. Neuf d’entre nous ont pu échapper aux flammes ; les autres, brûlés, étouffés par la fumée ou écrasés sous la chute de la toiture, ont péri… Les femmes, les jeunes filles, traînées dans un enclos voisin du saint lieu, dépouillées de leurs vêtements, forcées à coups de trique de danser nues devant les soldats catholiques, ont ensuite été victimes de leur lubricité… Ma mère a été tuée en voulant sauver ma sœur du dernier outrage… ma sœur, neuf mois après, est morte en mettant au jour le fruit du viol… Moine, j’ai juré de venger ma sœur ! j’ai juré de venger ma mère !

autre huguenot. — Moine, écoute ceci : Je suis de Montalan, près Limoges ; environ trois mois après le nouvel édit, j’assistais au prêche avec mon jeune fils ; une bande de paysans, ayant à leur tête deux carmes et un dominicain, entrent dans le temple, nous assaillent à coups de fourche et de faux… Mon pauvre enfant… il n’avait pas quinze ans… mon pauvre enfant a eu, d’un coup de faux, la tête séparée du tronc… Moine, j’ai juré de venger mon fils ! 


le cordelier. — Est-ce donc moi qui les ai commis, ces actes dont vous poursuivez la vengeance ? 


le franc-taupin, s’interrompt d’aiguiser sa dague et jette sur le moine un regard sardonique. — Oh ! oh ! voici la dix-septième fois que j’entends cette réponse… car tu es le dix-septième tonsuré que je juge et condamne… Vois-tu ce bâtonnet ? (Il le montre.) Je l’entaille d’une coche à chaque représaille… Quand je serai à vingt-cinq, je ferai une croix… la fille de ma sœur a été plongée vivante vingt-cinq fois dans la fournaise…

le cordelier. — Mais est-ce moi qui ?…

le franc-taupin. — Non, ce n’est pas toi… Mais, dis-moi, dernièrement, après la prise de Mirebeau, tu as poussé les royalistes à égorger ou à supplicier près de douze cents prisonniers protestants ; que mal t’avaient-ils fait ces gens ? connaissais-tu l’un d’eux seulement ?

le cordelier. — Je les connaissais tous !… sur leur front de damnés, Satan avait écrit leur nom : « Hérétique ! ennemi de Dieu ! »

le franc-taupin. — Ennemi de Dieu ? Qui dit cela ? le pape. Voire ! qu’est-ce que le pape ? Un homme, souvent un monstre ! comme Alexandre VI, Jules II et tant d’autres ! (Se dressant terrible.) Mort-de ma-sœur ! quoi ! parce qu’un pape papelardant à Rome a dit un jour : « — Ceux-ci s’indignent de mon trafic d’indulgences ; ce sont les ennemis de Dieu ! des hérétiques ! tue les hérétiques !… » des milliers de frocards ont répété : « Tue… égorge… roue… brûle… les hérétiques !… » Et les enfants, les vieillards sont massacrés ! et les femmes sont violées, éventrées ! et les maisons sont livrées aux flammes ! et le sang ruisselle en Gaule comme dans l’étal d’un boucher ! et le frère s’arme contre le frère ! le fils contre le père ! partout la misère, les ruines, le deuil, la rage, le meurtre ! Et pourquoi tant de désastres, tant de carnages, déchaînés par vous, gens de Rome ? pourquoi ?… Pour défendre votre écuelle !…


le cordelier. — Malheureux ! 


le franc-taupin. — Et l’on ne vous appliquerait pas la loi du talion ! Moine, as-tu lu la Bible ?

le cordelier. — Ne blasphème pas… réprouvé !

le franc-taupin. — Moine, la Bible dit ceci : « Et en général, on rendra œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, meurtrissure pour meurtrissure, plaie pour plaie, brûlure pour brûlure [31]. » — Voire ! faute de quoi te brûler comme il convient… je veux te faire cardinal.

le cordelier, livide. — Que veux-tu dire ?

le franc-taupin.— Il me plaît de remplacer ta tonsure par une calotte rouge.

Et l’aventurier, de la pointe de sa dague, décrit un cercle autour de son crâne ; le moine comprend la signification de ce geste effrayant, pousse un cri affreux… Les Vengeurs d’Israël le renversent et le maintiennent au pied des marches de l’autel ; le franc-taupin passe le doigt sur le tranchant de sa dague, s’accroupit auprès du patient ; celui-ci pousse des hurlements de terreur en voyant la lame effleurer son front… Mais à ce moment, un des cavaliers entre précipitamment dans la chapelle en criant : — Bonne prise ! bonne prise !… une fille d’honneur de Jésabel !


Les filles d’honneur composant l’escadron volant de Catherine de Médicis, de Jésabel, ainsi que l’appelaient les protestants, leur inspiraient une horreur profonde ; ces hommes, de qui les mœurs austères sont reconnues même de leurs ennemis, trouvaient doublement monstrueuse cette prostitution de la jeunesse et de la beauté à de ténébreuses ou sanglantes trames dont ces dangereuses sirènes étaient les instruments. Aussi, lorsque Anna-Bell entre dans la chapelle, conduite par ceux qui venaient de l’arrêter, son âge, sa grâce, sa charmante figure, son trouble mêlé de crainte, loin d’intéresser les 
 Vengeurs d’Israël, les courroucent ; ils voient en elle l’une de ces attrayantes prostituées complices des infamies sans nom de Catherine de Médicis !… L’arrivée de la captive suspend le supplice du moine ; il reste étendu garrotté aux pieds de Joséphin… Celui-ci se relève, jette sur Anna-Bell un long et farouche regard ; puis il tressaille, cache son visage entre ses mains et pleure… oui, il pleure, cet homme inexorable… Hélas ! les traits de cette jeune fille offraient une vague ressemblance avec ceux d’Hêna… Il reste ainsi durant quelques moments abîmé dans de navrantes pensées, au milieu du profond silence des Vengeurs d’Israël ; la fille d’honneur est glacée d’effroi, elle a reconnu à l’emplâtre qui couvre à demi son visage ce terrible Borgne dont la férocité jette l’épouvante parmi les catholiques, et elle voit garrotté non loin de lui un moine blême comme un cadavre et murmurant d’un air égaré cette invocation lugubre des agonisants : — Miserere mei… Domine, miserere ! … — La terreur d’Anna-Bell est à son comble ; en vain ses yeux éplorés, suppliants, se lèvent sur les Vengeurs d’Israël, ils restent muets, menaçants. Le franc-taupin passe le revers de sa main décharnée sur son œil ardent et cave, dont l’éclat féroce semble augmenté par la larme qui vient de le baigner ; puis, s’adressant durement à Anna-Bell : — Tu es fille d’honneur de la reine ?

anna-bell, d’une voix tremblante. — Oui, monsieur.

le franc-taupin. — D’où viens-tu ?

anna-bell. — De Meilleret. Fatiguée du voyage, je m’étais reposée dans cette petite ville ; de là, j’ai continué ma route, afin d’aller rejoindre la reine… Mon guide s’est égaré, vos cavaliers ont arrêté ma litière… Je vous en supplie, monsieur, ayez pitié de moi… faites-moi conduire le plus tôt possible près de monseigneur le prince de Gerolstein…

le franc-taupin, surpris. — Tu le connais ?

anna-bell. — L’an passé, je l’ai vu à la cour de France… J’ose compter sur sa courtoisie… il me gardera en otage, et… 


le franc-taupin, d’un air défiant. — Tu viens, dis-tu, de Meilleret ? À quelle heure es-tu partie de cette ville ?

anna-bell. — Vers une heure du matin.

le franc-taupin. — Tu mens !… Il est à peine cinq heures… tu voyageais en litière, et il faut plus de huit heures pour venir de Meilleret ici à cheval en pressant sa marche.

anna-bell, tremblante et balbutiant. — Monsieur… je vous assure… je… enfin, je vous en conjure, faites-moi conduire près du prince de Gerolstein… c’est la seule grâce que je réclame de votre bonté…

Le franc-taupin, frappé de l’insistance avec laquelle la fille d’honneur demande d’être menée vers Frantz de Gerolstein, la contemple avec un redoublement de défiance, et, après réflexion, il dit soudain : — Fouillez cette femme !

Deux huguenots fouillent les poches d’Anna-Bell ; ils en retirent une bourse, une lettre, et le flacon d’or renfermant le philtre qui fait aimer… Le franc-taupin ouvre la lettre, déjà décachetée, la lit tout bas, semble interroger le sens d’un passage de cette missive, reste un moment pensif ; puis, frémissant et frappé d’une révélation subite, il lance un coup d’œil terrible sur la fille d’honneur, examine en silence le flacon d’or, et le montrant à Anna-Bell : — Femme, que contient ce flacon ?

anna-bell, éperdue. — Ce… ce flacon…

le franc-taupin. — Femme… que contient ce flacon ?

anna-bell, avec effort. — Je… je… ne sais…

le franc-taupin, avec un éclat de rire sardonique. — Ah ! tu ne sais pas ?…

Il s’approche lentement de la jeune fille, la saisit par le bras, et ajoute, en approchant le flacon de ses lèvres : — Bois cela !…

anna-bell, épouvantée. — Grand Dieu !

le franc-taupin. — Bois cela !…

anna-bell, défaillante, tombe à genoux. — Grâce !… grâce !…

le franc-taupin, d’une voix tonnante. — Empoisonneuse ! 



La fille d’honneur, agenouillée, s’affaisse sur elle-même, cache son visage entre ses mains et pousse des sanglots étouffés. Les huguenots, à cette accusation foudroyante, « empoisonneuse, » lancée par leur chef, se regardent avec stupeur ; un nouveau silence se fait, seulement interrompu par les gémissements d’Anna-Bell et la voix sépulcrale du moine qui, dans le délire de la terreur, répète : Miserere mei, Domine… Miserere ! !

le franc-taupin. — Frères… écoutez la lecture de cette lettre que vous venez de saisir dans la poche de cette femme.

« Un courrier de mon fils Charles arrive de Paris, chère mignonne, et m’oblige de conférer à l’instant avec M. le cardinal ; je ne peux te voir ce soir avant ton départ. Adieu, bon courage ; tu viendras à bout de ton prince… J’oubliais une recommandation importante : il faut verser le philtre tout aussitôt après avoir débouché le flacon. »

Les Vengeurs d’Israël jettent une exclamation d’horreur. Le franc-taupin ajoute : — Cette lettre est signée C. M., Catherine de Médicis !… Comprenez-vous ?… La reine envoie une de ses prostituées empoisonner Frantz de Gerolstein… Cette misérable s’est, à dessein, jetée dans nos avant-postes, comprenez-vous ?… On croit le prince allemand d’un naturel amoureux. La fille d’honneur, jeune et belle, demande instamment à être conduite près de lui… Elle a son poison en poche, et comme dit la lettre de l’Italienne : Bon courage ! l’empoisonneuse doit venir à bout du prince ! Comprenez-vous, Vengeurs d’Israël… Et, maintenant, dites quel supplice mérite un tel crime ?

Les huguenots, encore sous l’impression du lâche assassinat de Condé, des récents empoisonnements du duc des Deux-Ponts et du frère de l’amiral de Coligny, éclatent en imprécations ; la jeunesse, la beauté de la fille d’honneur, rendent à leurs yeux ses criminels desseins plus exécrables encore. Malgré les terribles apparences qui pèsent sur elle, Anna-Bell veut cependant tenter un dernier effort pour échapper au sort dont elle est menacée ; elle se dresse sur ses genoux, et, les mains jointes, s’écrie : — Messieurs… par pitié… écoutez moi… je vais tout vous avouer… je…

le franc-taupin, avec une exaltation farouche. — Ô Hêna… pauvre martyre ! je vengerai ta mort sur une infâme créature… belle comme toi… jeune comme toi ! car un moment ses traits m’ont rappelé les tiens !

anna-bell. — Au nom du Dieu vivant, écoutez-moi, par pitié !

un huguenot. — Tu oses invoquer Dieu…

autre huguenot. — Empoisonneuse !

autre huguenot. — Ô ma sœur !… chaste victime de la féroce luxure des soldats de Catherine de Médicis !… ils ne t’ont pas épargnée, toi si pure ! et l’on épargnerait cette prostituée !…


anna-bell, se tordant les mains de désespoir. — Mon Dieu… on ne tue pourtant pas une femme… sans l’entendre !

un huguenot. — Misérable !… tu allais empoisonner Frantz de Gerolstein.

anna-bell, levant les mains et les yeux au ciel avec une expression déchirante. — Moi… l’empoisonner, moi !…

le franc-taupin. — Amoncelons hors de la chapelle ces fascines dont nos chevaux ont mangé les feuilles. Le bois est vert… il brûlera lentement… tant mieux… Sur ce bûcher… nous lierons ensemble l’empoisonneuse et le moine, lorsque je l’aurai ordonné cardinal…

les huguenots. — Au bûcher l’empoisonneuse et le moine ! Trop de fois les bûchers catholiques ont flambé pour nous !

L’esprit d’Anna-Bell commence à s’égarer ; livide, frissonnante, ployée sur elle-même, sa voix s’étrangle dans son gosier desséché par la terreur, et ne laisse échapper que des sanglots convulsifs. Les Vengeurs d’Israël se hâtent d’entasser des fascines autour d’un grand chêne planté devant le portail de la chapelle ; le franc-taupin se rapproche du cordelier, murmurant toujours d’une voix agonisante : Miserere mei, Domine… miserere… mais un huguenot à barbe grise et à figure austère demande à Joséphin de surseoir au supplice du moine, et faisant un pas vers Anna-Bell, lui dit gravement : — Si vous avez conservé quelques sentiments de piété, malgré votre vie infâme, voulez-vous, selon la coutume catholique, vous confesser à ce cordelier avant de mourir, et recevoir de lui l’absolution ?

— Oui, oui ! — répond Anna-Bell palpitante, dans l’espoir de prolonger sa vie de quelques instants… Soudain l’on entend au dehors le bruit d’une nombreuse cavalerie ; presque aussitôt le prince Frantz de Gerolstein entre dans la chapelle. Petit-fils de Karl de Gerolstein qui, en l’année 1531, assistait à la réunion des réformés dans la carrière de Montmartre, ainsi que Christian Lebrenn, l’imprimeur, ce jeune homme a vingt-cinq ans ; la courte visière de son morion découvre ses traits d’une régularité parfaite : ils expriment à la fois la bienveillance et la résolution ; d’une taille svelte et robuste, sa lourde cuirasse noire à la reître et ses épais brassards ne semblent pas lui peser ; ses chausses bouffantes, de drap écarlate, disparaissent à demi sous ses grandes bottes de cuir fauve à éperons d’argent ; une large ceinture de taffetas blanc, signe de ralliement des protestants, est nouée à son côté. À peine entré dans la chapelle, et cherchant des yeux Anna-Bell qui, n’ayant pu encore l’apercevoir, s’est traînée défaillante vers le moine, le prince dit au franc-taupin : — Qu’ai-je appris par vos compagnons qui dressent ici un bûcher ? Vos vedettes ont arrêté une fille d’honneur de la reine… et l’on parle de poison ?

le franc-taupin. — Oui, prince… cette prostituée voulait vous empoisonner…

frantz de gerolstein. — Allons, vieux Joséphin… je ne saurais, par modestie, croire à cela… Catherine de Médicis réserve ses faveurs pour de plus puissants que moi…

Anna-Bell, à la voix et à la vue de Frantz de Gerolstein, s’élance vers lui, se jette à ses genoux et s’écrie : — Non ! non ! monseigneur !… ne les croyez pas !… Oh ! par pitié ! daignez m’entendre… je ne vous demande que cela, à genoux, les mains jointes ! daignez m’entendre !… 


frantz de gerolstein reconnaît la jeune fille et l’aide à se relever. — Je me souviens, mademoiselle, de vous avoir souvent rencontrée à la cour de France l’an passé… De grâce, rassurez-vous… il y a sans doute à votre sujet une funeste méprise…

anna-bell, saisit les mains du prince, les baise, les couvre de larmes et s’écrie : — Vous me sauvez la vie, monseigneur… Ne le regrettez pas… je suis innocente du crime horrible dont on m’accuse !

le franc-taupin, rudement. — Prince, il faut que cette femme meure !…

plusieurs huguenots. — Oui, oui ! pas de pitié pour les prostituées de l’Italienne !… pour ses messagères de mort !…

frantz de gerolstein. — Mes amis, vous m’avez souvent témoigné votre reconnaissance pour les services que j’ai été heureux de rendre à notre cause…

les huguenots. — Vous êtes l’un des plus vaillants soutiens de l’Église du désert ! — un de nos meilleurs généraux ! — Votre bourse est ouverte à nos pauvres volontaires ! — Vous visitez les blessés ! — Vous les réconfortez par vos touchantes paroles, au nom de la fraternité évangélique ! — Nous vous chérissons tous ! — Vous vous feriez tuer pour nous ! — Nous nous ferions tuer pour vous !

anna-bell se dit avec une navrante amertume. — Si vaillant ! si généreux ! si bon ! inspirer de tels sentiments à ces hommes impitoyables ! et j’ose l’aimer… misérable créature perdue que je suis !…

frantz de gerolstein. — Amis, ces assurances de votre affection me sont doublement précieuses ; elles me font espérer que vous écouterez ma voix. Vous ne retiendrez pas plus longtemps cette jeune fille prisonnière… Encore une fois, je ne puis croire au crime dont vous l’accusez ! Je l’ai connue à la cour de France ; j’ai souvent conversé avec elle, et j’en jurerais ! quelle que soit la déplorable renommée de ses compagnes, elle est une heureuse exception parmi elles…

anna-bell, avec un accent de reconnaissance ineffable. — Oh ! 
 merci, monseigneur, merci ! de rendre de moi ce témoignage… je n’en suis pas tout à fait indigne !…

le franc-taupin. — Prince, cette hypocrite avait son masque au temps dont vous parlez ! Lisez cette lettre de la reine… vous apprendrez pourquoi sa fille d’honneur s’est jetée à dessein dans nos avant-postes et a demandé instamment à être conduite près de vous… Quant à ce flacon… (il se tourne vers Anna-Bell) contient-il, oui ou non, du poison ?…

anna-bell. — Je ne le nie pas… mais…

La jeune fille n’achève pas et frémit en voyant Frantz de Gerolstein tressaillir à cet aveu et lire rapidement la lettre de Catherine de Médicis ; puis il lève les yeux au ciel, ses mains retombent avec accablement, sa noble figure exprime le dégoût et l’horreur.

anna-bell, d’une voix déchirante. — Monseigneur, ne croyez pas aux apparences… Mon Dieu ! si vous saviez !…

Frantz de Gerolstein jette un regard glacé sur la fille d’honneur ; puis, détournant la tête avec aversion, il se dirige vers la porte de la chapelle.

le franc-taupin, à Anna-Bell. — Femme, si tu veux te confesser, dépêche-toi… le bûcher t’attend…

anna-bell s’élance vers le prince, tombe à ses pieds, embrasse ses genoux et s’écrie : — Monseigneur, ne m’abandonnez pas !… Si j’étais seule avec vous, je vous dirais tout !… Au nom de votre mère, daignez m’entendre ! voilà mon unique prière, monseigneur… daignez m’entendre sans témoin ! Ce n’est pas la mort que je redoute… c’est votre mépris !… Je n’oserais mentir en ce moment terrible ! Croyez-moi donc, je suis innocente !… je suis innocente ! ..

L’accent de la vérité pénètre souvent les cœurs les plus prévenus ; Frantz de Gerolstein, ému malgré lui, s’arrête et, contemplant la fille d’honneur avec une douloureuse pitié : — Soit… — lui dit-il, — je veux encore douter du crime dont on vous accuse… — Et jetant les yeux autour de lui, il remarque l’entrée de la sacristie, s’ouvrant
 sur l’un des bas-côtés de la chapelle : — Venez, mademoiselle… je pourrai vous écouter sans témoin dans ce lieu retiré.

le franc-taupin. — Prince… prince… vous êtes jeune et généreux ! défiez-vous des larmes de crocodile ! Je vous laisse… mon cordelier m’attend !

Anna-Bell se relève avec effort, et, d’un pas chancelant, suit Frantz de Gerolstein au fond de la sacristie. Cette pièce sombre, seulement éclairée par une fenêtre ogivale dont les carreaux ont été brisés, est jonchée de débris de châsses de bois doré. La fille d’honneur se recueille un moment, et, s’adressant au prince d’une voix tremblante :

— Monseigneur, devant Dieu qui m’entend !… voilà la vérité… Hier soir, un peu avant minuit, à l’abbaye de Saint-Séverin, où la reine a séjourné, elle m’a mandée près d’elle, et après m’avoir rappelé ce que je devais à sa générosité ; car… — ajoute Anna-Bell en fondant en larmes, — je suis une créature abandonnée, ramassée par charité sur le pavé des rues…

— Vous ?

— Oui, monseigneur… et cet aveu vous inspirera peut-être pour moi plus de pitié que d’aversion !

— Vous étiez orpheline ?

— Je ne le crois pas… Il me reste un souvenir confus de mes premières années… J’habitais une ville voisine de la mer ; mon père devait être forgeron ou exercer quelque métier de ce genre… mon enfance s’est passée au bruit de l’enclume et du marteau…

— Que dites-vous ? — s’écrie Frantz de Gerolstein avec surprise et réfléchissant. — Vous avez, dans votre enfance, habité un port de mer ? vous entendiez souvent résonner l’enclume et le marteau ?… Quel âge avez-vous ?

— Dix-huit ans, monseigneur.

— À quelle époque avez-vous été séparée de votre famille ?

— L’une des femmes de la reine m’a achetée, il y a environ dix ans, m’a-t-elle dit, à une Bohémienne qui me faisait mendier devant le parvis Notre-Dame, à Paris.

— Cette Bohémienne vous avait donc enlevée à vos parents vers l’âge de huit ans ?

— Je le pense, monseigneur.

— Rapprochements étranges ! — se dit Frantz de Gerolstein, de plus en plus pensif ; puis il reprend tout haut : — Mais par quelles circonstances êtes-vous devenue fille d’honneur de Catherine de Médicis ?

— La femme qui m’avait recueillie m’a présentée à la reine, et, pour mon malheur !… pour ma honte !… la reine s’est intéressée à moi !…

— Pour votre malheur ?… pour votre honte ?…

— Monseigneur, — répond Anna-Bell avec une expression navrante, — à seize ans… grâce aux principes, aux conseils, aux exemples que j’avais reçus… j’étais digne… entendez-vous bien… j’étais digne de faire partie de l’escadron volant de la reine !…

— Je vous comprends, infortunée !… Ah ! c’est horrible !…

— Ce n’est pas tout, monseigneur… Vint le jour où je dus prouver à ma bienfaitrice ma reconnaissance… C’était pendant la dernière trêve des guerres religieuses… M. de Solange, quoique protestant, venait souvent à la cour…

— Je l’ai connu… il était l’âme de son parti dans sa province.

— Il fallait le détacher de sa cause, monseigneur…

— Achevez…

— Il m’avait témoigné quelques préférences ; la reine m’a dit : « — M. de Solange t’aime ; il te plaît ; il te sacrifiera sa foi… si tu n’es pas cruelle envers lui… » — Enfin, monseigneur, j’ai cédé aux obsessions de la reine… aux exemples dont j’étais entourée… aux funestes principes dans lesquels l’on m’avait élevée… je n’ai eu conscience de l’indignité de ma conduite que le jour où… — mais Anna-Bell, s’interrompant, devient pourpre de confusion et n’ose achever… Soudain retentissent dans l’intérieur de la chapelle des cris affreux, bientôt étouffés ; cependant parfois encore, malgré le bâillonnement qui les comprime, ils s’échappent en sourds rugissements de douleur… La fille d’honneur, épouvantée, se rapproche brusquement du prince, semble implorer sa protection, et murmure d’une voix entrecoupée : — Monseigneur… entendez-vous… entendez-vous ?…

— Ah ! — reprend Frantz de Gerolstein avec un douloureux accablement, — maudits à jamais soient ceux-là qui, les premiers, par leur férocité, ont provoqué, légitimé, ces exécrables représailles, l’horreur de l’humanité !… Cent fois, en vain, M. de Coligny et les autres chefs de l’armée ont voulu s’opposer à ces cruautés ; mais comment invoquer la pitié, la miséricorde, auprès d’hommes exaspérés qui vous disent : « — Mon père, ma mère, ma sœur, ma fille, mon frère, ont péri dans d’effroyables tortures ! »

Les gémissements qui parvenaient au fond de la sacristie se changèrent en râles sourds, convulsifs, de plus en plus affaiblis… puis le silence se fit de nouveau… le moine, expirant, était ordonné cardinal par le franc-taupin, selon ses effroyables expressions !

— Je suis heureusement arrivé à temps, mademoiselle, pour vous sauver de la vengeance de ces hommes impitoyables, — reprit le prince. — La franchise de vos paroles me paraît jusqu’ici prouver la fausseté des accusations portées contre vous… pourtant, cette lettre de la reine… ce flacon…

— Veuillez m’écouter avec la même bienveillance, monseigneur, tout vous sera expliqué, — répond Anna-Bell ; et elle poursuit ainsi, la terreur qu’elle venait d’éprouver s’étant calmée peu à peu : — Hier soir, avertie par notre gouvernante que la reine désirait m’entretenir, j’attendais ses ordres ; je l’ai cru entendre frapper trois fois sur un timbre, c’est ainsi que la reine a l’habitude de nous appeler près d’elle… Excusez ces détails, monseigneur ; mais…

— Continuez, de grâce.



— Un couloir de quelques pas et très-obscur séparait la chambre où je me trouvais de l’appartement de la reine ; me supposant mandée par elle, je m’empresse d’accourir, et au moment où j’allais ouvrir la porte, j’entends prononcer votre nom, monseigneur…

— Mon nom ?

— La reine parlait de vous avec le père Lefèvre.

— Un prêtre de la compagnie de Jésus ? l’un des conseillers du roi d’Espagne ?

— Oui, monseigneur.

— Et à quel propos mon nom était-il prononcé par la reine et par le jésuite ?

— Vous êtes à leurs yeux, monseigneur, un ennemi redoutable, la reine a promis au père Lefèvre de tenter de se défaire de vous… Une de ses filles d’honneur devait être chargée d’accomplir ce meurtre par le poison… Cette fille d’honneur, c’était moi…

— Vous ! vous !…

— Daignez, monseigneur, m’écouter jusqu’à la fin… Épouvantée de ce que j’entendais, je ne pus retenir un cri de terreur involontaire ; presque aussitôt j’entends le bruit des pas de quelqu’un qui s’approchait de la porte ; j’eus heureusement le temps de sortir du couloir obscur et de regagner la chambre voisine sans être découverte ni même soupçonnée d’avoir surpris l’entretien de la reine, car bientôt elle me manda près d’elle… Je vous l’ai dit, monseigneur, elle me rappela d’abord ses bontés pour moi et ajouta qu’elle voulait combler les plus chers… les plus secrets désirs de mon cœur…

— Pourquoi vous interrompre ?

— La honte m’écrase, monseigneur, lorsque je songe à ce qui me reste à vous apprendre !… Mais, il n’importe, je dois, je veux vous convaincre que je suis innocente du projet affreux dont on m’accuse… — Anna-Bell, dont la pâleur s’empourpra d’une rougeur brûlante, reprit d’une voix altérée, sans oser lever les yeux sur le prince : — Monseigneur, vous n’ignorez pas, sans doute, que certaines personnes croient à la puissance des philtres amoureux…

— Cette folle croyance est, je le sais, malheureusement répandue…

« — Anna-Bell, m’a dit la reine, j’ai lu dans ton cœur… »

— Achevez…

— Hélas ! monseigneur, — reprit la fille d’honneur d’une voix navrante, — il s’agit ici pour moi de vous prouver que je ne suis pas une empoisonneuse… sans cela, je mourrais à vos pieds plutôt que de me résigner à vous avouer… mais il le faut… il le faut… — Et la jeune fille ajouta ces mots, qui semblaient brûler ses lèvres : « — Anna-Bell, m’a dit la reine, tu n’aimes plus M. de Solange… tu aimes secrètement le prince de Gerolstein depuis que tu l’as vu à la cour l’an passé… »

— Ah ! mademoiselle !…

« — Prends ce flacon ; il contient un philtre qui fait aimer… » a ajouté la reine, — poursuivit Anna-Bell d’une voix brève, haletante, et se sentant défaillir. « — Un guide te conduira aux avant-postes des huguenots, tu tomberas entre leurs mains, tu demanderas à être conduite auprès du prince de Gerolstein… Il est gentilhomme, il aura compassion de toi, il te logera sous sa tente… L’amour t’inspirera… tu trouveras le moyen de verser quelques gouttes de ce philtre à Frantz de Gerolstein… et ainsi… tu viendras à bout de ton prince… » a écrit la reine dans son billet…

— Et devinant que ce philtre était un poison, craignant d’éveiller les soupçons de la reine… vous avez feint d’accepter cette mission de mort ?…

— Oui, dans l’espoir de vous prévenir des dangers dont vous étiez menacé, monseigneur !… — murmura la fille d’honneur ; et, épuisée par tant d’émotions, écrasée de honte, de douleur, elle se laisse tomber sur un des bancs de la sacristie, fond en larmes et cache sa figure entre ses mains.

Cette révélation, empreinte d’une irrésistible franchise, éveille dans le cœur de Frantz de Gerolstein le plus touchant intérêt pour cette infortunée. — Mademoiselle, — lui dit-il, d’une voix pénétrante, — je crois à votre sincérité… je crois à vos malheurs…

— Maintenant, monseigneur, je peux mourir… je voudrais mourir…

— Loin de vous ces pensées sinistres… une consolation inespérée vous attend peut-être.

— Une consolation inespérée, monseigneur ?

— D’après certains détails que vous m’avez donnés sur vos premières années, je suis presque certain de connaître vos parents !…

— Grand Dieu !

— Vous devez être née à La Rochelle ?… votre père exerçait sans doute le métier d’armurier ?

— Oui ! — s’écrie Anna-Bell, — oui, je m’en souviens, l’aspect des armes frappait souvent mes yeux dans mon enfance… Mais comment savez-vous, monseigneur ?

— Lorsque vous avez été enlevée à votre famille, ne portiez-vous aucun collier, aucun bijou ?

— Je portais au cou, et j’ai toujours conservé depuis, une petite médaille de plomb ; son peu de valeur n’aura pas tenté la Bohémienne qui m’a enlevée.

— Cette médaille, vous l’avez sur vous ?

— La voici, attachée à cette chaîne.

Frantz de Gerolstein court à la porte de la sacristie et appelle Joséphin ; il entre lentement, occupé d’entailler de ses mains rouges de sang le bâton suspendu à sa cartouchière ; il dit avec un sourire farouche, après avoir fait cette nouvelle coche à ce morceau de bois, où il marque ainsi le nombre de ses victimes catholiques : — Dix-huit !… Voire ! encore sept pour atteindre vingt-cinq !… Oh ! j’aurai mon compte, mort-de-ma-sœur ! j’aurai mon compte !…

Frantz de Gerolstein, surmontant l’aversion que lui inspirent ces impitoyables représailles dont le franc-taupin vient encore d’ensanglanter ses mains, lui dit vivement : — À quel âge la fille d’Odelin a-t-elle été enlevée à sa famille ?

le franc-taupin, surpris. — Elle avait huit ans… Il y a dix ans de cela.

frantz de gerolstein. — Ne portait-elle rien sur elle qui pût la faire reconnaître un jour ? 


le franc-taupin, soupirant. — Elle portait au cou une médaille de l’Église du désert, ainsi que tous les enfants protestants… J’avais donné cette médaille à sa mère le jour de la naissance de la pauvre petite créature, aussi regrettée à cette heure par nous, ses parents, que si nous l’avions perdue hier…

frantz de gerolstein, montrant au franc-taupin la médaille qu’Anna-Bell vient de lui remettre. — Reconnaissez vous cette médaille ?

le franc-taupin. — Elle est en tout semblable à celle que j’avais donnée à la femme d’Odelin pour son enfant.

frantz de gerolstein, désignant Anna-Bell. — Joséphin, cette jeune fille a été enlevée, il y a dix ans, à sa famille… elle habitait La Rochelle… son père était armurier… elle portait au cou cette médaille…

le franc-taupin, frappé de stupeur. — Qu’entends-je ?…

frantz de gerolstein. — J’en jure Dieu, ma foi et mon honneur ! cette jeune fille est innocente du crime dont on l’accuse !… C’est la fille d’Odelin Lebrenn.

le franc-taupin examine Anna-Bell avec un trouble croissant. — Plus de doute, c’est la fille d’Odelin… voilà donc pourquoi elle m’avait tout d’abord frappé par sa vague ressemblance, par son air de famille avec Hêna…

anna-bell oublie l’effroi que lui a inspiré le franc-taupin et s’écrie. — Monsieur ! vous connaissez mes parents !… De grâce, où sont-ils ?…



le franc-taupin, accablé. — Ah ! pour la famille, quelle honte ! quelle honte !… une fille d’honneur de la reine !…

un officier de M. de Coligny entre dans la sacristie, et s’adressant à Frantz de Gerolstein. — Monseigneur, je viens de la part de M. l’amiral donner l’ordre aux grand-gardes et aux avant-postes de se replier sur Saint-Yrieix.

frantz de gerolstein se tourne vers plusieurs Vengeurs d’Israël qui ont suivi l’officier. — À cheval, messieurs ! (S’adressant à Anna-Bell.) Venez, mademoiselle... veuillez remonter en litière… nous vous accompagnerons à Saint-Yrieix… et en chemin je vous instruirai de ce qui concerne votre famille… à laquelle j’appartiens… Oui, nous sommes du même sang…

À ces derniers mots, Anna-Bell regarde le prince avec stupeur ; il prévient la question qu’elle va lui adresser en lui offrant son bras. Il sort avec elle de la sacristie, suivi de l’officier des huguenots et du franc-taupin, se disant avec amertume : — Quelle découverte pour Odelin… pour Antonicq, lorsque, tout à l’heure, à Saint-Yrieix, ils vont apprendre que cette malheureuse créature… est leur fille… est leur sœur !…

Les Vengeurs d’Israël et l’escadron de reîtres allemands, à la tête desquels Frantz de Gerolstein était allé pousser une reconnaissance aux environs de la forêt, sont éloignés depuis quelque temps ; la chapelle de Saint-Hubert est silencieuse et déserte ; la brise matinale balance le corps du moine pendu à l’une des branches d’un grand chêne planté devant le portail du saint lieu ; l’expression des traits de ce cadavre est terrible, ils ont conservé l’empreinte des tortures de l’agonie du cordelier ; la peau de son crâne est enlevée… on le dirait coiffé d’une calotte rouge…

Représailles abominables !… moins abominables encore que les crimes sans nom dont elles sont l’expiation vengeresse !



Le bourg de Saint-Yrieix, récemment tombé au pouvoir des huguenots, après avoir été tellement saccagé par les royalistes, que le petit nombre d’habitants échappés au massacre de la population s’étaient enfuis sans oser reparaître ; le bourg de Saint-Yrieix formait le centre du camp retranché occupé par l’armée de l’amiral de Coligny. Inflexible sur la discipline, il maintenait parmi les troupes placées sous son commandement immédiat un ordre rigoureux ; jamais de pillage, jamais de maraude ; ses soldats payaient tout ce qu’ils demandaient aux gens des cités ou des campagnes ; bien plus, si d’aventure les paysans, effrayés à l’approche des gens de guerre, quittaient momentanément leur village, les officiers laissaient dans les maisons, par ordre de M. de Coligny, le prix des denrées, des fourrages dont s’approvisionnaient les soldats en l’absence des maîtres du logis ; enfin, exemple nécessaire et terrible : tout pillard surpris, par ses chefs, en flagrant délit de vol, était impitoyablement pendu ; l’on attachait à ses pieds les objets larronnés par lui. Jamais non plus l’on ne voyait dans le camp huguenot ces essaims de femmes de mauvaise vie qui encombraient d’ordinaire les bagages de l’armée catholique, placées, selon l’antique usage, sous la surveillance du roi des Ribauds, et dépassant le nombre des moines dont les troupes étaient suivies. Généralement les mœurs des protestants du corps d’armée de M. de Coligny étaient pieuses, austères et probes ; mais il ne pouvait imposer une discipline rigide aux bandes nombreuses qui parfois se ralliaient temporairement à lui, et qui, d’habitude, se livrant à une guerre de partisans, rivalisaient alors de rapine et de cruauté avec les royalistes.

L’amiral, les princes d’Orange, de Nassau et de Gerolstein, le fils du prince de Condé, assassiné par ordre du duc d’Anjou, le jeune Henri de Béarn et autres principaux chefs protestants, demeuraient dans quelques maisons de Saint-Yrieix, moins ravagées que les autres ; l’ancien prieuré était occupé par M. de Coligny. Au point du jour il avait, selon sa coutume, quitté sa chambre accompagné de ses serviteurs, afin d’entendre en commun la prière faite chaque matin au camp des huguenots et appelée : prière du corps de garde. Les officiers et soldats du poste placé dans le logis de l’amiral, joints à ceux de quelques postes voisins, remplissaient la cour du prieuré ; debout, tête nue, silencieux, ils attendaient avec recueillement l’heure d’élever leur âme à Dieu ; vieux soldats à barbe grise, couturés de blessures ; jeunes enrôlés touchant encore à l’adolescence, riches gentilshommes élevés dans les loisirs des châteaux, laboureurs accourus, ainsi que les bourgeois et les artisans des cités, à la défense de l’Église du désert, tous animés d’une foi ardente, s’unissaient sous le niveau de l’égalité évangélique ; le seigneur, combattant côte à côte de son vassal pour la sainte cause de la liberté de conscience, ne voyait plus en lui qu’un frère. Ainsi germaient chez les protestants ces tendances de fraternité républicaine mortelle aux distinctions de caste et de race plus enracinées que jamais chez les royalistes. Une légère rumeur, témoignage de l’affection et du respect qu’il inspirait, accueillit l’arrivée de l’amiral de Coligny. Sa haute taille s’était voûtée par suite des rudes fatigues de tant de guerres ; ses cheveux, blancs comme sa barbe, la pâleur de son noble visage, profondément altéré depuis la perte de son frère traîtreusement empoisonné, donnaient à la physionomie du chef suprême des armées protestantes une expression vénérable et touchante ; couvert de pied en cap d’une armure de fer bruni sans aucun ornement et à demi cachée par la casaque flottante ou saie de drap blanc, signe de ralliement des huguenots, il avait la tête nue ; près de lui se tenait le brave François de Lanoüe, gentilhomme breton, atteignant à peine la maturité de l’âge ; le courage, la droiture, la bonté, se lisaient sur sa figure mâle et loyale ; une sorte de bras d’acier, artistement forgé par Odelin Lebrenn, et à l’aide duquel M. de Lanoüe pouvait conduire son cheval, remplaçait le bras perdu à la bataille par le hardi capitaine. Une légère rumeur salua la venue de l’amiral, puis un profond silence se fit parmi les soldats rassemblés dans la cour du prieuré ; l’un des pasteurs qui suivaient l’armée, jeune homme nommé Féron, prononça d’une voix grave et sonore cette courte prière :

« Notre aide soit au nom de Dieu, qui a fait le ciel et la terre. Ainsi soit-il ! »

Cette invocation est répétée d’abord par l’amiral de Coligny, puis en chœur par l’assistance. Le pasteur Féron poursuit :

« Notre Père et Sauveur, puisqu’il t’a plu, au milieu des chances de la guerre, nous conserver cette nuit jusqu’à ce jour, veuille faire que nous l’employions tout à ton service ; ô Père céleste ! nos frères se reposent sur notre vigilance et notre courage, à nous leurs défenseurs ; daigne, par ta grâce, nous aider à accomplir fidèlement notre charge sans négligence ni lâcheté ! enfin, qu’il te plaise, ô grand Dieu des armées ! de changer ce temps calamiteux en un temps heureux où régneront la justice et la religion ! Alors nous ne serons plus réduits à nous défendre, alors ton saint nom sera de plus en plus glorifié par le monde ! Toutes ces choses, ô Dieu, notre père ! ô Dieu juste et bon ! nous te les demandons au nom et par la grâce de notre Sauveur Jésus-Christ. Nous te prions d’augmenter notre foi, de laquelle nous faisons confession, en disant : Je crois en Dieu le Père tout-puissant, et en son Fils notre rédempteur. »

Cette confession sacramentelle est répétée en chœur par tous les soldats, le pasteur achève ainsi la prière :

« Que la bénédiction de Dieu le Père, la grâce et la faveur de Notre Seigneur Jésus-Christ soient et demeurent éternellement pour nous tous, par la communion du Saint-Esprit. Ainsi soit-il [32]. »

— Ainsi soit-il ! — reprend M. de Coligny d’une voix grave et recueillie.


— Ainsi soit-il ! — répètent ses soldats. La prière du matin est dite.


Pendant que l’amiral assistait religieusement à la prière dans la cour de son logis, l’un de ses serviteurs, fait prisonnier la veille par les royalistes et nommé Dominique, poursuivait l’exécution du crime tramé par le duc d’Anjou et son capitaine des gardes, nouvel assassinat qui inspirait à Catherine de Médicis et au jésuite Lefèvre tant de sinistres espérances.

De retour pendant la nuit du camp des catholiques, ce Dominique entre dans la chambre de M. de Coligny alors absent, et s’avance avec précaution, l’œil et l’oreille au guet, épiant de ci, de là s’il n’est ni vu ni entendu ; puis il s’approche d’une table où se trouve, à côté de plusieurs papiers, un vase de grès contenant un breuvage rafraîchissant que Coligny buvait habituellement chaque matin, et que préparait son fidèle écuyer Nicolas Mouche. Celui-ci assistait en ce moment à la prière du matin avec les autres serviteurs de la maison de son maître. Dominique seul s’était abstenu de ce devoir, comptant sur l’éloignement de ses camarades pour accomplir son forfait. En entrant dans la chambre de l’amiral, l’empoisonneur était pâle, il devint livide lorsque, d’une main tremblante, il saisit le vase de grès pour y jeter le poison… Il hésite pendant un moment… Élevé dans la maison de M. de Coligny, traité par lui avec une bonté paternelle… il songeait au passé… mais sa cupidité, excitée par les promesses du duc d’Anjou, étouffe toute pitié dans l’âme de l’assassin ; il tire de sa poche un sachet contenant une poudre grise, la verse dans le vase et l’agite plusieurs fois, afin de mélanger le poison au breuvage ; il replaçait le pot où il l’avait pris, lorsqu’il entend des pas au dehors de l’appartement ; il tressaille, s’éloigne brusquement de la table, et voit entrer Odelin Lebrenn. Celui-ci rapportait le casque de l’amiral. Ce casque, faussé la veille par une balle de grosse arquebuse tirée à toute volée du camp royaliste, pendant une reconnaissance faite par M. de Coligny, avait eu besoin de réparations ; Odelin s’était chargé de ce soin, car tout en servant comme volontaire dans l’armée protestante avec Antonicq, son fils, tous deux continuaient leur métier d’armurier, au moyen d’une forge portative ; ils rendaient ainsi service à leurs compagnons de guerre, en remettant en bon état les armes endommagées à la bataille. Trente-trois ans se sont écoulés depuis qu’encore adolescent et revenant d’Italie avec maître Raimbaud, Odelin a été involontairement témoin du supplice de sa sœur Hêna ; il atteint sa quarante-huitième année ; sa barbe et ses cheveux grisonnent ; ses traits expriment la franchise et la résolution. Il n’avait pas revu Dominique depuis sa capture par les catholiques, et il lui dit cordialement : — Bonjour, Dominique ; j’ai appris ce matin avec plaisir, par Nicolas Mouche, que vous aviez pu vous échapper des mains des royalistes ; M. de Coligny a dû être satisfait de vous revoir, car vous êtes l’un de ses plus fidèles serviteurs… Je rapporte son casque et… — Mais, remarquant la lividité de ce misérable, il ajoute : — Qu’avez-vous ? vous êtes d’une pâleur mortelle…

— Je ne sais… ce que… vous voulez dire, — balbutie Dominique. — Mon maître va revenir de la prière… Vous pouvez lui remettre son casque… Et l’empoisonneur sort précipitamment.

Ce brusque départ, la pâleur, le trouble de cet homme, frappent Odelin ; aucun soupçon ne s’éveille encore en lui, cependant il a remarqué qu’à son entrée dans la chambre Dominique s’est vivement éloigné de la table où se trouve un vase ; mais Odelin est soudain distrait de ses pensées à la vue de son fils Antonicq accourant, la figure bouleversée, des larmes dans les yeux, et s’écriant de la porte : — Ah ! mon père !

— Qu’as-tu ?… qu’est-il arrivé ?

— Venez, au nom du ciel, venez !

— Mais encore ? 


— Le prince de Gerolstein vient d’arriver au camp avec mon oncle Joséphin…

— Eh bien ?…


À ce moment, Nicolas Mouche, écuyer de confiance de l’amiral, entre chez son maître, et ne pouvant encore envisager ni Odelin ni son fils qui lui tournaient le dos, il s’écrie, surpris et inquiet : 
 — Des étrangers !… malgré les ordres sévères donnés aux sentinelles ! — Et s’avançant, il ajoute : — Qui êtes-vous ? que faites-vous ici ?… — Mais à l’aspect de l’armurier et de son fils, qu’il aimait d’une vive amitié, sachant leur dévouement pour M. de Coligny, le vieil écuyer reprit : — Pardon… mon cher Lebrenn, je ne vous avais pas tout d’abord reconnu… pardon, vous et votre fils, vous êtes, à bien dire, de la maison, il n’y a pas de consigne pour vous…


— Je rapportais le casque de M. de Coligny… — reprend Odelin… — mon fils est venu me chercher… je ne sais encore la cause de son émotion… Voyez combien sa figure est altérée… Encore une fois, mon enfant, que s’est-il passé ?

— Ma sœur… Marguerite…

— Que dis-tu ?

— Nous la croyions à jamais perdue pour nous…

— Grand Dieu !… achève…

— Je n’ose… le prince… et mon oncle… vous diront tout… venez… venez !

— Quoi ! — s’écrie Nicolas Mouche, s’adressant à Odelin, — cette pauvre enfant, depuis si longtemps disparue… et dont vous m’avez tant de fois parlé, serait retrouvée ?…

— Ah ! je ne peux croire encore à un pareil bonheur ! — reprit Odelin, palpitant de doute et d’espérance ; — Antonicq, explique-toi…

— Non, non… venez, vous saurez tout…

— Adieu ! — dit l’armurier à Nicolas Mouche, en suivant son fils, non moins éperdu que lui à la pensée de cette découverte inattendue. 


— Pauvre père ! — pensait le vieil écuyer, en suivant Odelin des yeux, — pourvu qu’il ne coure pas au devant d’une cruelle déception. — Puis se rapprochant afin de s’assurer que l’écritoire de son maître ne manquait pas d’encre, Nicolas Mouche jette un regard sur le vase de grès, le voit plein jusqu’aux bords et s’écrie : — M. l’amiral n’a pas seulement bu une gorgée de son eau de chicorée ! En vérité ! il est, quant aux soins à prendre de lui-même, aussi insoucieux qu’un enfant ! ! Justement, le voici… il n’échappera point à la semonce. — Et s’adressant à M. de Coligny qui rentrait dans sa chambre après la prière, l’écuyer lui dit d’un ton de reproche familier qu’autorisent ses longs services : — Eh bien, monsieur l’amiral ? et votre eau de chicorée ? Ce pot est aussi plein que lorsque je vous l’ai apporté à votre réveil…

— C’est vrai, — reprit M. de Coligny en souriant. — Mais tu rends ce breuvage si terriblement amer, que je retarde le plus possible l’heure de le boire.

— Voilà-t-il pas une belle raison, monsieur l’amiral ? L’amertume de ce breuvage le rend surtout efficace !

— Ne te courrouce pas…

— Monsieur, vous allez boire tout de suite… devant moi !

— Nicolas, écoute…

— Point, point, monsieur l’amiral ! vous voulez temporiser… À d’autres ! vous boirez à l’instant…

— Voyons, composons… Je te promets d’avoir bu tout ce pot avant une heure…

— En ce cas, je le considère comme avalé… Je sais, monsieur, ce que vaut une promesse de vous… me voilà tranquille.

— Nos chevaux sont-ils sellés et bridés ?

— Oui, monsieur. Si nous montons à cheval ce matin, j’emmènerai, pour conduire vos relais, Julien, le Basque et Dominique. Ce pauvre garçon, malgré sa mésaventure d’avant-hier, qui pouvait lui coûter cher… mais heureusement il a pu s’échapper du camp ennemi… ce pauvre garçon m’a supplié ce matin de le désigner pour vous accompagner aujourd’hui s’il y avait quelque engagement.

— Dominique est un digne serviteur ; son retour m’a fait plaisir.

— Comment Dominique ne serait-il pas honnête homme ? élevé chez vous, monsieur, et fils d’un de vos anciens serviteurs, ce brave forestier de vos bois de Châtillon ?

— Ah ! ma pauvre maison de Châtillon, mes prés, mes bois, mes vignes, mes guérets, mes bons laboureurs ! vous reverrai-je jamais ? — dit M. de Coligny avec un soupir mélancolique. — Ah ! la vie des champs ! la vie de famille !… — Et après un moment de silence recueilli, il ajoute : — Laisse-moi ; j’ai à écrire.

— Monsieur l’amiral, — dit l’écuyer en se retirant, — n’oubliez pas votre promesse.

— Quelle promesse ?

— Comment, monsieur, elle est déjà oubliée ?… Mais l’eau de chicorée, diantre ! l’eau de chicorée !

— Tout sera bu avant une heure ; tu viendras t’en assurer par toi-même… Es-tu satisfait ?

— Oui, monsieur. Nonobstant, je reviendrai, s’il vous plaît, avant une heure pour m’assurer que le pot est vide.

L’écuyer sorti, M. de Coligny se dirige lentement vers la table, s’assoit, appuie son front dans sa main, reste longtemps rêveur et se dit : — Pourquoi cette pensée m’est-elle venue plutôt aujourd’hui qu’un autre jour ? Je ne sais ; Dieu me l’inspire, suivons-la… Il est bon, à tout hasard, de se mettre en règle avec le ciel ; puis il me faut bien répondre devant Dieu et devant les hommes aux accusations portées contre moi ; il me faut bien répondre à cette sentence capitale et infamante dont moi et les miens sommes frappés… — Et, prenant un papier sur la table, l’amiral lit ce qui suit : « Comme principal auteur et conducteur de la conspiration et rébellion faites contre le roi et son État, ledit sieur de Coligny est condamné à être pendu et étranglé en place de Grève, pour être ensuite porté et accroché au gibet de Montfaucon… Ses biens sont acquis et confisqués au roi ; ses enfants. » — L’amiral s’interrompt et répète d’une voix navrée : — Mes enfants ! eux aussi… — Puis il continue : — « Ses enfants seront déclarés ignobles, infâmes, incapables de tenir office ou de posséder des biens dans le royaume… Cinquante mille écus d’or sont promis à qui livrera, mort ou vif, ledit sieur de Coligny… Les enfants de son frère le sieur Dandelot sont aussi déclarés infâmes… » Et rejetant sur la table ce feuillet contenant l’extrait de l’arrêté enregistré au Parlement de Paris le 27 mai 1569, M. de Coligny ajoute avec un accent de douleur profonde, levant au ciel ses yeux baignés de larmes :

— Mon pauvre et bon frère ! ils t’ont lâchement tué par le poison ! tes enfants sont orphelins ! ils n’ont plus que moi pour soutien… et ma vie est mise à prix ! ! et aujourd’hui, demain, dans un combat, Dieu peut me rappeler à lui !… Ah ! que j’emporte du moins la consolation de penser que les orphelins de mon frère, et les miens, seront confiés à de dignes mains !

M. de Coligny reste pendant quelques instants encore absorbé ; puis il prend une feuille de papier, une plume, et écrit ainsi son testament [33] :

« — Entre toutes les créatures, Dieu a créé l’homme pour la plus excellente ; aussi doit-il, durant sa vie, faire toutes choses pour glorifier le Seigneur, rendre bon témoignage de sa foi, donner bon exemple à son prochain, et laisser, autant qu’il le peut, le repos à ses enfants, quand il a plu à Dieu de lui en donner.

» Quoique nos jours soient comptés devant Dieu, rien n’est plus incertain que l’heure à laquelle il lui plaira nous appeler ; nous devons donc toujours nous tenir si préparés que nous ne soyons pas surpris : ce pourquoi j’ai voulu faire le présent écrit, afin que ceux qui demeureront après moi entendent mes intentions, sachent ma volonté.

» En premier lieu, après avoir invoqué le nom de Dieu, je lui fais une confession sommaire de ma foi, le suppliant qu’elle me serve à l’heure à laquelle il lui plaira m’appeler, parce qu’il sait que je fais cette confession de cœur et d’affection.

» Je crois à ce qui est contenu au vieil et nouveau Testament comme étant la vraie parole de Dieu, à laquelle il ne faut ni ajouter ni retrancher, ainsi qu’elle l’enseigne. Enfin, je cherche en Jésus-Christ, et par lui seul, mon salut et la rémission de mes péchés, suivant ce qu’il a promis. Je souscris à la confession de foi de l’Église réformée en ce royaume ; je veux vivre et mourir dans cette foi, m’estimant bien heureux s’il faut pour cela que je souffre.

» Je sais que l’on m’accuse d’avoir voulu attenter aux personnes du roi, de la reine et de Messeigneurs, frères du roi ; je proteste devant Dieu que je n’en eus jamais ni envie, ni volonté. L’on m’accuse aussi d’ambition, à cause de la prise d’armes que j’ai faite avec les réformés ; je proteste que le seul intérêt de la religion et la nécessité de défendre ma vie et celle de ma famille m’ont fait prendre les armes. À ce sujet, je confesse que ma plus grande faute a été de ne pas assez ressentir les injustices et meurtres que l’on faisait de mes frères ; il a fallu que je fusse poussé à prendre les armes par les dangers, par les trames dont j’étais l’objet. Mais je le dis aussi devant Dieu, j’ai essayé par tous les moyens de pacifier, ne craignant rien tant que la guerre civile, prévoyant qu’elle apporterait après soi la ruine de ce royaume, dont j’ai toujours désiré la conservation. J’écris ceci parce que, ignorant l’heure à laquelle il plaira à Dieu de m’appeler, je ne veux pas laisser mes enfants notés d’infamie et de rébellion… »


L’amiral essuie de ses mains vénérables ses yeux baignés de larmes à la pensée de l’indignité dont ses enfants sont frappés par son arrêt de condamnation ; il reste de nouveau pensif, puis continue d’écrire.

« J’ai pris les armes, non contre le roi, mais contre ceux dont la tyrannie a obligé les réformés à défendre leur vie ; je savais en conscience que l’on agissait souvent contre la volonté du roi, selon plusieurs lettres et instructions qui en font foi. Je sais que je dois comparaître devant le trône de Dieu et y recevoir mon jugement ; qu’il me condamne si je mens en disant que mon plus vif désir est qu’il soit servi partout en toute pureté, selon ses ordres, et que le royaume de France soit conservé. À ces conditions, j’oublierai bien volontiers tout ce qui m’est personnel : injures, outrages, confiscation de mes biens, pourvu que la gloire de Dieu et le repos public soient assurés ; à cela, je suis résolu de m’employer jusqu’au dernier soupir de ma vie. Voilà ce que je veux faire entendre afin de ne point laisser de mauvaise impression de moi [34]. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

L’amiral s’interrompt de nouveau ; ses traits expriment un profond attendrissement. — À vous maintenant, mes enfants bien aimés ! — dit-il d’une voix émue. — Combien étaient douces vos caresses, lorsque, pour la dernière fois, je vous ai quittés !… Hélas ! si jeunes encore, la pensée des dangers que j’allais courir ne pouvait se présenter à votre esprit ; je vous ai laissés joyeux… et à cette heure, pauvres chers innocents, vous êtes déshérités, déclarés infâmes !… Ah ! que du moins ma sollicitude paternelle vous suive, vous protège au delà de mon tombeau, qu’elle fasse de vous, avec l’aide du ciel, des gens de bien… et non des gens de cour !

L’amiral continue d’écrire.

« Je prie et ordonne que mes enfants soient toujours entretenus en l’amour et la crainte de Dieu ; qu’ils continuent leurs études jusqu’à l’âge de quinze ans sans interruption ; j’estime ce temps-là mieux employé que de les envoyer dans une cour ou à la suite de quelque seigneur. Surtout je prie leurs tuteurs de ne jamais leur laisser hanter mauvaise ou vicieuse compagnie, nous sommes trop enclins à mal par notre nature même ; je prie que ceci soit souvent rappelé à mes enfants, afin qu’ils sachent bien que telle est mon intention, telle que je la leur ai plusieurs fois déclarée moi-même.

» Je prie que mes enfants soient élevés avec ceux de mon frère Dandelot, ainsi qu’il l’a désiré lui-même par son testament ; que les uns et les autres prennent exemple de la bonne et fraternelle amitié qui a toujours existé entre mon frère et moi… »

Au souvenir de la mort affreuse de ce frère si aimé, de ce vaillant soldat, compagnon de tant de batailles, de cet ami consolateur de tant de jours d’épreuves, l’amiral laisse tomber sa plume, couvre son visage de ses deux mains et ne peut contenir ses sanglots ; enfin, dominant les ressentiments de son incurable chagrin, il poursuit ainsi :

« — Aimant tous mes enfants également, j’entends que chacun d’eux recueille en ma succession ce que leur accordent les coutumes du pays où sont situés mes biens (si la confiscation qui les frappe doit cesser) ; je prie que les joyaux appartenant à feu ma femme soient également départis à mes deux filles.

» Je désire que mon fils aîné porte le nom de Châtillon ; Gaspard, mon second fils, celui de Dandelot ; et Charles, le troisième, celui de La Brétèche.

» Je prie madame Dandelot, ma belle-sœur, de vouloir bien garder près d’elle mes deux filles tant qu’elle demeurera en veuvage ; si elle se remarie, je prie madame de La Rochefoucauld, ma nièce, de se charger d’elles.

» Ayant appris que l’on a brûlé le collège fondé par moi à Châtillon, je veux et entends qu’il soit rebâti, parce que c’est un bien public par lequel Dieu peut être honoré et glorifié… »

— Ah ! l’ignorance ! — se dit l’amiral, — l’ignorance ! que de maux elle engendre ! Elle est mère de ce fanatisme aveugle, féroce, qui arme, à la voix des moines, les populations catholiques contre nous ; ainsi le sang a coulé à torrents dans nos guerres fratricides… Tâchons du moins de sauvegarder mes bonnes gens de Châtillon de ce terrible fléau, l’ignorance !… N’oublions pas non plus les pauvres que je pensionne et mes fidèles domestiques. — Il écrit :

« — J’ordonne de payer à mes serviteurs et pensionnaires tout ce qui leur sera dû le jour de mon décès, et, de plus, de leur accorder une année de gages. — Pour le grand contentement que j’ai de Lagrèle, précepteur de mes enfants, et du soin qu’il a d’eux, je lui donne mille francs. — À Nicolas Mouche et à sa femme Jeanne, pour leurs bons services envers moi et feu ma femme, je leur donne cinq cents francs [35] et dix-sept setiers de blé par an durant leur vie, parce qu’ils ont beaucoup d’enfants.

» Quand il plaira à Dieu de m’appeler, je désire, s’il est possible, que mon corps soit porté à ma maison de Châtillon, pour y être enterré auprès de ma femme, sans aucune pompe funèbre ni autre cérémonie que celle de la religion réformée.

» Et pour accomplir les choses susdites, je supplie M. le comte de Châtillon, mon frère, M. de La Rochefoucauld, mon neveu, MM. de Lanoüe et de Saragosse, d’être les exécuteurs de mes dernières volontés. Je leur recommande surtout l’éducation et l’instruction de mes enfants. Je les consacre au service de Dieu, le suppliant de les vouloir toujours conduire et guider par son Saint-Esprit, et faire que, par leurs actions, ils contribuent à sa gloire, au bien public et à la pacification du royaume. Je supplie aussi Dieu d’avoir pour agréable la bénédiction que je donne à mes enfants, afin d’attirer sur eux celle du ciel.

» Et quant à moi, offrant au Seigneur le mérite de Jésus-Christ en rédemption de mes péchés, je le prie de recevoir mon âme et de lui accorder la vie bienheureuse et éternelle en attendant la résurrection des corps…

» Pour conclusion, je supplie MM. de La Rochefoucauld, de Saragosse et de Lanoüe d’être tuteurs et curateurs de mes enfants… »

M. de Coligny achevait d’écrire ce testament, dont chaque ligne respirait la sincérité, la droiture, la sagesse, la modestie, les plus touchantes vertus familiales, la foi dans la sainteté de sa cause, l’amour de la France et l’horreur de la guerre civile, lorsque M. de Lanoüe entre chez l’amiral, les traits empreints d’indignation ; il tient une lettre à la main ; il va adresser la parole à M. de Coligny ; celui-ci, le prévenant :

— Mon ami, je viens d’écrire votre nom au bas de mon testament, vous priant, ainsi que M. de La Rochefoucauld, de vouloir bien être les tuteurs de mes enfants et de ceux de mon frère. — Puis, tendant sa main à Lanoüe : — Vous acceptez, n’est-ce pas, cette marque suprême de mon amitié, de ma confiance ? Élevés sous vos yeux, mes neveux et mes enfants, s’il plaît à Dieu, seront gens de bien.

— Monsieur l’amiral, — répond Lanoüe avec une émotion profonde, — je serai, par le cœur du moins, digne de la mission sacrée dont vous m’honorez.

— Que l’on puisse dire un jour de mes neveux et de mes fils : « Ils ont les vertus de Lanoüe... » Dieu aura exaucé ma dernière prière. Je vous confie ce testament, mon ami, gardez-le.

— Il n’est pas cacheté, monsieur l’amiral ?

— Mes amis et mes ennemis peuvent le lire… ce que l’on dit à Dieu, les hommes peuvent l’entendre, — répond l’amiral avec une grandeur antique. (Moi, Antonicq Lebrenn, qui écris cette légende, j’ai dû plus tard à l’amitié de M. de Lanoüe la communication de ce testament, où se révèle tout entière la belle âme de M. de Coligny.) — Me voici en règle avec moi-même, — reprend l’amiral ; — parlons de nos dispositions militaires de la journée.

— Ah ! quelle guerre !… — s’écrie Lanoüe. — Non, ce n’est plus la guerre ; c’est le guet-apens, c’est l’assassinat ! Et le guet-apens honoré ! l’assassinat dignifié !… Je reçois une lettre de Paris ; l’on me donne copie d’une missive du duc d’Anjou à son frère au sujet de Maurevert.

— Le lâche assassin de Mouy ?

— Oui, ce lâche assassin, ce Maurevert, venu à notre camp en ami, et qui, profitant de la nuit et du sommeil du brave de Mouy, l’a tué à coups de couteau et s’est enfui après le meurtre !… Écoutez, monsieur l’amiral, écoutez ! c’est le roi de France, Charles IX, aujourd’hui régnant, qui écrit à son frère :

« À mon frère le duc d’Alençon,

» Mon frère, pour le signalé service que m’a fait Charles de Louvier, sieur de Maurevert, présent porteur, étant celui qui a tué Mouy de la façon qu’il vous dira, je vous prie, mon frère, de lui bailler de ma part le collier de mon ordre, ayant été choisi et élu par les frères dudit ordre, pour y être associé et de plus faire en sorte qu’il soit (ledit Maurevert) gratifié par les manants et habitants de ma bonne ville de Paris, de quelque honnête présent, selon ses mérites, priant Dieu, mon frère, qu’il vous tienne en sa sainte et digne garde.

» Écrit au Plessis-les-Tours, le 1er jour de juin 1569.

» Votre bon frère,

» Charles [36] »...............................

— La glorification de l’assassinat a-t-elle jamais été poussée plus loin ! — ajoute Lanoüe, après la lecture de cette royale cédule. — Ah ! monsieur l’amiral, vous l’avez dit souvent ! vous comme moi, comme tant d’autres, nous sommes attachés de cœur, de principes, sinon aux rois, du moins à la royauté ; mais cette famille de Valois se couvrira de tant de crimes, qu’elle inspirera la haine de la monarchie ! Ne voyons-nous pas ce désir de se fédérer républicainement, ainsi que les cantons suisses, désir déjà commun à grand nombre d’esprits honnêtes, faire chaque jour de nouveaux progrès !

Nicolas Mouche paraît en ce moment au seuil de la porte. — Je gage, — pense-t-il, — je gage que l’eau de chicorée a encore été oubliée. — Puis, s’approchant de son maître. — Eh bien ! monsieur l’amiral… l’heure est écoulée ?

— Quoi ! — répond M. de Coligny, absorbé par de pénibles pensées éveillées en lui par les prophétiques paroles de Lanoüe, — que veux-tu dire ?

— Et votre tisane ? — reprend l’écuyer. Puis se tournant vers l’ami de son maître : — Monsieur de Lanoüe, je vous en supplie, joignez-vous à moi pour faire entendre raison à M. l’amiral ; il sait que son chirurgien, M. Ambroise Paré, lui a surtout recommandé l’usage de l’eau de chicorée en campagne, M. l’amiral restant souvent douze à quinze heures à cheval sans débotter. Eh bien ! il ne veut pas suivre l’ordonnance du médecin… Je voulais vous cacher cette affligeante vérité, monsieur de Lanoüe… mais cela ne m’est plus possible…

— Vous entendez les doléances de ce digne serviteur, monsieur l’amiral ? — reprit Lanoüe en souriant. — Je conviens qu’il a raison…

— Allons, allons… qu’il en soit ainsi que le désire M. Nicolas ! — répond M. de Coligny ; et prenant sur la table le pot de grès, il en contemple un moment le contenu verdâtre avec une visible répugnance ; mais la surmontant, il porte le vase à ses lèvres… 


— Enfin ! — dit le vieil écuyer avec un soupir d’allégement, — il va boire… ça n’aura pas été sans peine !

À ce moment, Odelin Lebrenn, accourant du dehors, se précipite dans la chambre en s’écriant : — Monsieur l’amiral !

M. de Coligny, dont les lèvres effleuraient à peine le breuvage, se retourne brusquement. Odelin s’élance, lui arrache le vase des mains et le brise à ses pieds en s’écriant : — Merci Dieu ! j’arrive à temps !…

Lanoüe, Nicolas Mouche, saisis de stupeur, restent muets ; Odelin, suffoqué par l’émotion, haletant de sa course rapide, s’appuie d’une main sur la table, fait signe qu’il va parler. Enfin, il dit d’une voix palpitante : — Un moment plus tard, M. l’amiral était empoisonné par le breuvage… qu’il allait boire…

— Grand Dieu ! — s’écrie Lanoüe en pâlissant, tandis que Nicolas Mouche tremblait comme la feuille en regardant son maître ; — expliquez-vous, monsieur Lebrenn !

— Ce matin, à l’heure où vous écoutiez la prière, ainsi que vos serviteurs, monsieur l’amiral, — reprend Odelin, s’adressant à M. de Coligny, — je suis venu rapporter votre casque ; Dominique se trouvait seul ici…

— En effet, — dit Nicolas Mouche, — il n’assistait pas à la prière comme les autres…

— Sans m’étonner de la présence de Dominique dans la chambre de son maître, — poursuit Odelin, — je remarquai seulement le trouble… la pâleur de cet homme, et plus tard… béni soit Dieu ! je me rappelai qu’en entrant, je l’avais vu s’éloigner brusquement de la table où était ce vase… renfermant, ainsi que me l’a dit souvent Nicolas Mouche, une tisane que vous buvez chaque matin, monsieur l’amiral… Dans cette tisane, Dominique a jeté du poison…

— Lui ! — dit Coligny avec horreur. — Lui ! c’est impossible… un serviteur élevé chez moi… depuis son enfance…

— Ah ! le misérable ! — s’écrie Nicolas Mouche. — Ce matin, me voyant préparer ce breuvage… Dominique m’a offert de se charger de ce soin… Je n’ai vu là qu’une prévenance et… — Mais l’écuyer s’interrompant, blême d’épouvante, se jette en pleurant aux pieds de l’amiral. — Monseigneur, ayez pitié de moi… Malédiction sur moi ! mon insistance allait vous faire boire ce breuvage empoisonné.

Nicolas Mouche, sanglotant, se tord les mains de désespoir. M. de Coligny le relève avec bonté, lui disant : — Calme-toi, fidèle serviteur… pouvais-tu soupçonner une pareille trahison ?…

— Mon Dieu ! — reprend Lanoüe jusqu’alors muet d’indignation et de terreur, — mon Dieu ! ne permettez-vous donc de tels forfaits que pour inspirer au monde l’exécration des méchants ?

L’amiral, profondément attristé, non de l’imminence du danger dont il avait été menacé, mais de la noire ingratitude d’un serviteur qu’il croyait affectionné, dit à Odelin : — Monsieur Lebrenn, tant de scélératesse est-elle donc possible ?

— Monsieur l’amiral, Dominique a tout avoué… Les instigateurs de ce meurtre sont le duc d’Anjou et le comte de La Rivière, l’un de ses capitaines de gardes… L’appât d’une somme considérable a déterminé l’assassin.

— Ô Catherine de Médicis ! tes enfants se montrent dignes des exemples qu’ils ont reçus de toi ! — s’écrie Lanoüe. — Mais comment avez-vous découvert ce crime, monsieur Lebrenn ?

— Mes remarques de ce matin eussent sans doute à l’heure même éveillé mes soupçons, mais distrait par la brusque arrivée de mon fils et par la nouvelle qu’il m’apportait, je le suivis en hâte ; je passais avec lui à peu de distance d’ici, devant l’ancienne auberge où sont logés vos chevaux, monsieur l’amiral, lorsque je vois sortir de l’écurie Dominique, monté à poil sur un courtaud qu’il venait de brider à la hâte, et partir au galop ; l’effarement sinistre des traits de cet homme, son empressement à fuir du camp, réveillent mes premiers soupçons, je m’élance à sa poursuite en criant : — Arrête ! arrête… — Mon oncle, le franc-taupin, et quelques-uns de ses hommes se trouvaient sur le passage de ce misérable ; ils se jettent à la bride de son cheval ; j’accours. — Tu as empoisonné M. l’amiral, — lui dis-je à brûle-pourpoint. La surprise, l’épouvante, le remords… car ce misérable s’est repenti… lui arrachent aussitôt l’aveu de son crime. « — C’est vrai, — répond-il, — et je me repens. Le duc d’Anjou m’a offert une grosse somme si je voulais empoisonner mon maître… J’ai consenti… On m’a donné le poison, et je suis revenu ici pour commettre le meurtre [37]. » À ces mots, laissant mon fils près de Dominique, je suis accouru ici, monsieur l’amiral… Vous savez le reste…

— Monsieur Lebrenn, — dit Coligny, en serrant avec effusion les mains d’Odelin, — il y a trente ans et plus, j’ai vu votre digne père à l’une des premières réunions des réformés dans les carrières de Montmartre ; j’étais bien jeune alors, et votre père, artisan de l’imprimerie de Robert Estienne, avait déjà vaillamment servi notre cause… Il m’est doux de vous devoir la vie… à vous, son fils…

— Le canon !… — s’écrie soudain Lanoüe en prêtant l’oreille à un grondement sourd et lointain, apporté par la brise matinale. — Je ne me trompe pas… c’est le canon…

— Nicolas, — dit Coligny, sans témoigner de surprise, — regarde à mon horloge de poche ; il doit être près de dix heures ?

— Oui, monsieur l’amiral, — répond l’écuyer, après avoir consulté l’horloge, — il est bientôt dix heures.

— La Rochefoucauld a ponctuellement exécuté mes ordres. Nous ne pouvons tarder à voir arriver l’un de ses officiers… Lanoüe, préparons-nous à monter à cheval, — dit M. de Coligny ; et se tournant vers son écuyer : — Fais amener les chevaux devant la porte du prieuré… Monsieur Lebrenn, je compte sur votre fils pour m’accompagner et porter mes ordres comme d’habitude.

— Le voici, monsieur l’amiral, — répond Odelin, voyant entrer Antonicq, auquel il dit vivement : — Et ce misérable ?

— Mon père, il a renouvelé ses aveux, accusant de nouveau le duc d’Anjou et son capitaine des gardes de l’avoir poussé à ce crime, dont il témoignait un profond repentir. Mais les soldats exaspérés ont fait sur l’heure justice de l’empoisonneur… ils l’ont pendu…

Un officier huguenot, couvert de poussière, paraît au seuil de la porte, et M. de Coligny lui dit :

— Je vous attendais, monsieur ; l’escarmouche est engagée ?

— Oui, monsieur l’amiral, quelques compagnies de l’armée royale, répondant à notre attaque, ont passé la petite rivière qui couvrait le front de leur camp.

— M. de La Rochefoucauld a dû feindre un mouvement de retraite vers la colline du Haut-Moulin, à l’abri de laquelle sont massés les vingt escadrons de reîtres du prince de Gerolstein ?

— Oui, monsieur l’amiral, au moment où il m’a dépêché près de vous, M. de La Rochefoucauld exécutait ce mouvement de retraite, et peu de temps avant l’engagement le prince était venu prendre le commandement de sa cavalerie.

— Tout va bien ! — dit Coligny à Lanoüe ; — les escadrons du prince ne doivent, selon mes ordres, se démasquer et charger qu’alors que les troupes royales, entraînées à la poursuite des nôtres, arriveront au pied de la colline.

— Monsieur l’amiral, M. de La Rochefoucauld m’a aussi commandé de vous faire part d’une nouvelle importante. Quelques prisonniers royalistes nous ont appris que ce matin la reine et M. le cardinal étaient venus rejoindre à son camp M. le duc d’Anjou…

L’amiral, instruit de l’arrivée de Catherine de Médicis, réfléchit, se rapproche de la table, écrit rapidement quelques mots, les remet à l’officier en lui disant :

— Monsieur, retournez à toute bride porter cet ordre à M. de La Rochefoucauld. — Et s’adressant à Lanoüe, pendant que l’officier sort précipitamment : — La présence de la reine parmi les troupes royales pourra suggérer à M. de Tavannes le désir d’engager une action décisive… Venez, mon ami, — ajouta Coligny en quittant la chambre, — je veux me consulter avec MM. les princes d’Orange et de Nassau, avant de monter à cheval.

Presque aussitôt après la venue de l’officier dépêché par M. de La Rochefoucauld auprès de l’amiral, Odelin Lebrenn et Antonicq s’étaient en hâte rendus à leur demeure, où Anna-Bell les attendait, leur entrevue avec elle ayant été retardée par la découverte du crime dont M. de Coligny devait être victime.


Odelin Lebrenn avait établi son atelier d’armurerie au rez-de-chaussée de l’une des maisons de Saint-Yrieix, abandonnée par ses habitants. Frantz de Gerolstein occupait avec ses gentilshommes et ses pages quelques chambres, situées au-dessus de la salle basse, servant de demeure à Odelin, à son fils et au franc-taupin ; une litière de paille, où ils couchaient tous trois, garnissait le fond de ce réduit. Près d’une haute cheminée, l’on voyait les marteaux, l’enclume, la forge portative des armuriers. Le jour touchait à sa fin. Anna-Bell, depuis le matin, n’avait pas quitté ce logis ; assise sur un banc de bois, son front appuyé dans ses deux mains, elle prêtait de temps à autre l’oreille du côté de la rue. À la bruyante animation du camp succédaient la solitude et le silence ; toutes les troupes, moins quelques compagnies, chargées de la garde des bagages, s’étaient portées en avant du bourg et des retranchements, afin d’aller se former en bataille à une lieue de là, l’amiral prévoyant la possibilité d’un combat général.


Odelin Lebrenn avait eu dans la matinée une première entrevue avec Anna-Bell, entrevue touchante et pénible à la fois. Il retrouvait une enfant, jadis aimée tendrement, et longtemps pleurée ; mais il la retrouvait flétrie du titre de fille d’honneur de Catherine de Médicis ! et avec une franchise navrante, l’infortunée lui avouait ses désordres passés… aussi la plaignait-il plus qu’il ne l’accusait. Anna-Bell achevait de raconter sa vie à son père, lorsque l’on appela tous les protestants aux armes. Antonicq se rendit auprès de M. de Coligny après avoir entendu les révélations de sa sœur, et Odelin, quelques moments plus tard, cédant à l’impérieuse voix du devoir, quitta sa fille éplorée, afin de rejoindre l’escadron où il servait en qualité de cavalier volontaire.

Anna-Bell, restée seule, éprouva de mortelles angoisses ; son père, son frère… et Frantz de Gerolstein allaient courir les dangers d’une bataille ! L’aveu arraché de ses lèvres par une nécessité terrible semblait rendre plus profond, plus douloureux encore l’amour de la jeune fille pour le prince ; cet amour, elle espérait moins que jamais le voir partagé ; cependant elle éprouvait une sorte de consolation amère en songeant que Frantz de Gerolstein n’ignorait plus qu’elle l’aimait passionnément, et que, pour le sauvegarder d’un meurtre, elle avait risqué sa vie ; ce chaos de navrantes pensées, rendues plus cruelles encore par ses alarmes pour ceux qu’elle chérissait, plongeait Anna-Bell dans d’inexprimables angoisses ; elle comptait les heures avec une inquiétude croissante ; tout à coup les sourds roulements des tambours, les fanfares des trompettes, résonnent au loin ; la jeune fille tressaille, écoute ; bientôt elle entend des chevaux s’approcher, puis s’arrêter devant le logis ; elle court à la porte, l’entrouvre, espérant revoir son frère et son père ; mais elle aperçoit un page vêtu aux livrées du prince de Gerolstein, et tenant un second cheval en main.

— Monsieur… — dit Anna-Bell avec inquiétude à l’adolescent, — quelles nouvelles de la bataille ? 


— Il n’y a pas eu de bataille, mademoiselle… mais un vif engagement d’avant-poste, les royalistes ont été écharpés ! — Puis le jouvenceau, étouffant un soupir, ajouta, les larmes aux yeux : — Malheureusement, mon pauvre camarade Wilhem, l’un des pages de monseigneur le prince de Gerolstein, a été tué dans l’une de ces escarmouches… je ramène son cheval…

— Et le prince ? — demanda vivement Anna-Bell. — Le prince n’a-t-il pas été blessé ?

— Non, mademoiselle, je précède monseigneur ; il va rentrer au camp avec ses escadrons, — répondit le page en descendant de cheval ; et il reprit avec un nouveau soupir, tandis que de grosses larmes roulèrent sur ses joues : — Pauvre Wilhem… je l’ai vu mourir…

Anna-Bell, rassurée sur la vie de Frantz de Gerolstein, eut un mot de compassion pour la douleur du page, et lui dit : — Je vous plains, monsieur… perdre un ami de votre âge…

— Ah ! mademoiselle… je l’aimais tant… il est mort si vaillamment ! Un arquebusier mettait le prince en joue… Wilhem se jette au-devant du coup… et reçoit la balle en pleine poitrine…

— Généreux enfant ! — dit Anna-Bell ; et elle ajoute dans sa pensée : — Mourir pour Frantz !… sous ses yeux !… Ah ! c’est un sort digne d’envie…

— Pauvre Wilhem ! — continua tristement le page, — ses dernières paroles ont été pour sa mère ; il m’a prié de lui remettre, si je retourne jamais dans notre pays, une écharpe brodée par elle, et qu’il a laissée dans notre logis avec ses habits de gala…

Anna-Bell, à ces derniers mots du page, parut frappée d’une idée subite ; mais, voyant de loin venir Odelin au grand trot de son cheval avec d’autres cavaliers, elle s’écria : — Voilà mon père ! Merci à vous, mon Dieu ! il n’est pas blessé ! Mais je n’aperçois pas mon frère !

Anna-Bell, n’osant, par réserve, paraître aux yeux des étrangers dont était accompagné l’armurier, rentra dans la salle basse. Odelin conduisit sa monture dans une écurie où logeaient aussi les chevaux de Frantz de Gerolstein, et se hâta de venir rejoindre sa fille ; elle s’élança vers lui, baisa respectueusement sa main et lui dit : — Grâce au ciel, mon père, vous êtes sain et sauf… mais mon frère ?

— Rassure-toi, — répondit Odelin en embrassant tendrement sa fille, — Antonicq n’est pas blessé ; il escorte, ainsi que d’autres volontaires, plusieurs prisonniers que l’on amène au camp… Pauvre enfant ! ton anxiété a dû être grande depuis que je t’ai quittée ?…

— Ah ! je comptais les heures… les minutes…

— Encore ! embrasse-moi encore ! — reprit Odelin les larmes aux yeux en tendant ses bras à sa fille et la serrant passionnément contre lui. — Ô divine puissance du bonheur ! il apporte avec lui l’oubli du passé ! Je te retrouve, fille chérie… en un jour, des années de chagrin sont effacées !…

Anna-Bell, contenant à peine ses larmes, répondit avec l’effusion de la reconnaissance aux caresses d’Odelin ; son ineffable clémence ne se démentait pas. — Mon père, — lui dit-elle, — voulez-vous qu’en l’absence d’Antonicq je vous aide à vous désarmer ? votre cuirasse doit vous peser…

— Merci, mon enfant, — répondit l’armurier en allant allumer un fallot suspendu au mur, afin d’éclairer la salle basse déjà envahie par les ombres de la nuit ; puis ôtant son casque et débouclant son ceinturon, il revint près de sa fille et reprit : — Je resterai armé ; M. l’amiral a donné l’ordre aux troupes de prendre quelques heures de repos et de se tenir prêtes à marcher à tout événement.

— Mon Dieu… on va donc encore se battre !

— J’ignore les projets de M. de Coligny, je sais seulement… et c’est là pour moi l’important… je sais que nous avons quelques heures à passer ensemble. Assieds-toi là, chère enfant, en face de la lumière de ce fallot, que je te voie bien à loisir… car, ce matin, les larmes à chaque instant obscurcissaient mes yeux… — Et ayant contemplé Anna-Bell pendant un moment avec une tendre et silencieuse curiosité, Odelin reprit : — Oui, ta douce beauté est bien celle que promettait ta mine charmante… Ah ! que de fois j’ai quitté mon enclume et mon marteau pour caresser ta tête blonde ! Tes cheveux ont bruni… beaucoup bruni… tu étais, dans ton enfance, blonde comme ma pauvre sœur Hêna… plusieurs de tes traits rappellent les siens ; elle et moi, nous nous ressemblions ! mais ce sont toujours tes beaux yeux bruns veloutés… leur couleur n’a pas changé… Je retrouve ta fossette au menton… l’on en voyait aussi deux petites au coin de tes joues, lorsque tu riais… et tu riais toujours…

— Ah ! j’étais heureuse alors ! — murmura la jeune fille, en songeant avec d’amers regrets à ces jours d’innocence ; — j’étais près de vous, mon père… près de ma mère… et depuis… — Anna-Bell n’acheva pas et fondit en larmes.

— Ciel et terre ! — s’écria l’armurier dont les traits naguère épanouis s’assombrirent, — penser que tu as mendié ton pain !… pauvre enfant… battue peut-être par cette Bohémienne qui t’a enlevée à notre tendresse…

— Mon père, — reprit la jeune fille avec une expression navrante, — ces jours de misère n’ont pas été mes plus mauvais jours… que ne suis-je restée mendiante…

— Je comprends ta pensée, malheureuse enfant ! — Et frappant du pied avec fureur, Odelin ajouta : — Oh ! reine infâme ! c’est toi, monstre ! qui as corrompu ma fille !… — Puis, après un douloureux silence, Odelin reprit : — Tiens… je t’en conjure, ne parlons plus du passé… tâchons de l’oublier à jamais…

— Hélas ! mon père, si votre clémence oublie, ma conscience se souviendra… chaque jour elle me dira que je suis la honte de ma famille… Mon Dieu ! la rougeur me monte au front à la seule idée de paraître devant ma sœur… devant ma mère !

— Ta mère ! Mais tu ignores donc les trésors d’amour, d’indulgence, de pitié… que renferme le cœur d’une mère ? Mais tu viendrais à elle coupable… et repentante, que ta mère te pardonnerait encore ! Et tu n’es pas coupable… tu es victime et non complice du passé ! Ton cœur est reste bon, tes sentiments honnêtes… élevés… tes pleurs… tes remords… tes craintes, me le prouvent… Non, non, rassure-toi, ta mère, ta sœur, t’accueilleront avec bonheur, avec confiance, parce que, j’en jurerais… ta vie sera désormais comme la nôtre, pure, modeste, laborieuse… Ah ! je le sais… et de cela mon cœur saigne… et ma tendre compassion pour toi redouble… tu ne dois jamais connaître les austères et douces joies de l’épouse… de la mère ! C’est la sévère punition d’une faute qu’il n’est permis qu’à ta famille d’absoudre ; mais les enfants de ta sœur seront les tiens ; ton frère aussi se mariera. Cornélie, sa fiancée, est digne de notre affection ; tu tromperas le besoin de ton cœur, en aimant ces enfants comme tu aurais aimé les tiens ; ils te chériront, tu vieilliras près d’eux, près de nous ; va, crois-moi, le foyer domestique est inépuisable en consolations pour les affligés…

Ces paroles, pleines de mansuétude, émurent si profondément Anna-Bell que, tombant aux genoux de son père, elle couvrit ses mains de larmes, de baisers. Puis le contemplant avec une sorte d’adoration : — Ô mon père ! vivante image de Dieu ! votre bonté, votre miséricorde, peuvent seules égaler la sienne !

— C’est que tu souffres… pauvre chère enfant ! — reprit Odelin, dont les yeux se noyèrent de pleurs. Et relevant sa fille, qu’il assit près de lui, il l’enlaça de ses bras. — C’est que tu as encore à souffrir… c’est que tu aimes… c’est que tu dois aimer… sans espoir !

— Mon père…

— Écoute… — reprit l’armurier avec un accent solennel et tendre, — cette fois seulement je te parlerai de ce douloureux amour… Si j’aborde un pareil sujet, moi, ton père… c’est qu’il m’est impossible de blâmer le choix de ton cœur ! Frantz de Gerolstein, par l’élévation de son caractère, la générosité de ses sentiments, la noblesse de sa vie entière, mérite d’être passionnément aimé… aussi… sais-tu pourquoi je pleure… sais-tu pourquoi tu m’inspires une ineffable pitié ?…

— Achevez, mon père…

— Je t’en conjure, — reprit Odelin d’un ton presque suppliant, serrant entre ses mains celles d’Anna-Bell, — je t’en conjure… ne vois pas dans mes paroles la récrimination d’un passé que je veux oublier… que j’oublierai ; mais enfin, sans ce fatal passé… ton amour n’eût pas été sans espoir… car tantôt, pendant une halte, Frantz de Gerolstein, venant à moi, me dit : « pourquoi faut-il que la seule barrière infranchissable pour moi… l’honneur… me sépare à jamais de votre fille… »

— Mon Dieu !…

— Ce n’était pas là une consolation banale, non ; je connais le dédain de Frantz pour les distinctions de caste ; d’ailleurs, nous sommes du même sang, notre famille a la même origine… mais ce fatal passé… tel est l’abîme infranchissable qui te sépare à jamais du prince… Et voilà pourquoi tu m’inspires tant de compassion ! Oui, tu me deviens plus chère, en raison de ce que tu souffres, en raison de ce que tu dois souffrir encore, pauvre chère créature, innocente du mal que tu as commis ! — ajouta Odelin avec un redoublement de tendresse ; — mais courage ! courage !… cet amour sans espoir est du moins honorable et pur… tu peux sans honte le conserver dans le profond secret de ton âme… Je ne te dirai plus un mot de cette funeste passion… Mais lorsque de retour au milieu de nous, entourée de notre affection… je te verrai parfois rêveuse, attristée, tes yeux noyés de pleurs… crois-moi, pauvre affligée, je plaindrai ton chagrin dont je saurai la cause… chacune de tes larmes retombera sur mon cœur…

Odelin prononçait ces derniers mots, lorsque son fils, les traits assombris, bouleversés, entra vivement dans l’atelier d’armurerie ; Anna-Bell courut au-devant du jeune homme et lui dit : — Grâce à Dieu, mon frère, je vous revois sain et sauf ! 


Tel était le trouble d’Antonicq, que, sans répondre à sa sœur, sans jeter les yeux sur elle, il l’écarta même légèrement de la main, en se rapprochant de son père, et l’emmenant au fond de la salle, il l’entretint à voix basse avec animation. Anna-Bell, douloureusement surprise de se voir presque repoussée par son frère, qui n’avait pour elle ni une parole, ni un regard, alors qu’elle lui exprimait sa joie de le voir revenu sain et sauf de la bataille, se crut méprisée de lui.

— Hélas ! pensa la fille d’honneur, — mon frère ne me pardonne pas le passé… l’âme d’un père seule est capable d’indulgence… Grand Dieu… si ma sœur… si ma mère, devaient aussi m’accueillir avec dédain… ou aversion ? Ah ! j’aimerais mieux mourir que de m’exposer à tant de honte !

Antonicq continuait de parler bas à son père ; soudain celui-ci frémit et cacha sa figure entre ses mains. Un profond silence se fit… Anna-Bell, ressentant de plus en plus ces ombrageuses défiances que la conscience d’une faute inspire à une âme repentante, se crut l’objet de l’entretien mystérieux de son père et de son frère ; les traits d’Odelin rembrunis, courroucés, exprimaient le dégoût, l’indignation, il ne put retenir ces mots murmurés avec un douloureux accent :

— Pourtant, malgré ces horreurs révoltantes, je lui suis attaché par un lien sacré ! Ah ! maudit soit ce jour qui nous aura rapprochés ! maudite soit cette fatale découverte ! Mais ce dernier devoir accompli… que le ciel me délivre à jamais de son odieuse présence !… Écoute ! — ajouta l’armurier, en baissant de nouveau la voix et s’adressant à son fils : — tel est mon projet…

Tous deux poursuivirent leur secret entretien. Anna-Bell fut persuadée qu’il s’agissait d’elle en entendant son père s’écrier : — « Malgré ces horreurs révoltantes, je lui suis attaché par un lien sacré mais le dernier devoir accompli, que le ciel me délivre à jamais de son odieuse présence ! » — Et cependant quelques instants auparavant Odelin lui témoignait la plus tendre indulgence. De ce brusque revirement, la jeune fille cherchait en vain à deviner la cause ! Quelle était cette fatale découverte dont Antonicq venait d’instruire son père et qui semblait exciter tout à coup son indignation, son courroux ? Anna-Bell n’avait-elle pas fait les aveux les plus sincères ? de quoi pouvait-on l’accuser encore ?… En proie à une anxiété croissante, son esprit se troubla ; elle se sentit presque défaillir voyant son père prendre à la hâte son épée, son casque et s’apprêter à sortir en disant à Antonicq : — Donne-moi ma cape…

Le jeune homme alla prendre sur la litière de paille une ample et longue mante de gros drap brun à capuchon écarlate, dont se servent communément les Rochelois, aida son père à endosser ce vêtement par dessus son armure ; puis, se coiffant de son casque, et sans adresser un regard à sa fille qui, tremblante, effrayée, suivait tous ses mouvements ; Odelin se dirigea rapidement vers la porte, disant à Antonicq d’une voix altérée :

— Ah ! c’est à maudire sa naissance et la mienne !

— Il est donc vrai, mon père !… mon frère !… vous maudissez le jour où je suis née !… Je vous fais horreur… vous m’abandonnez !… — murmurait Anna-Bell d’une voix déchirante, tombant à genoux devant le seuil de la porte, après le brusque départ d’Odelin et d’Antonicq, sortis de la maison sans paraître songer à la présence de la jeune fille.

Anna-Bell pleura longtemps… Ses larmes taries, elle envisagea l’avenir avec une sinistre résolution ; elle se croyait un objet de dégoût, d’aversion pour son père et pour son frère ; abandonnée d’eux, un abîme infranchissable… l’honneur !… la séparait pour toujours de Frantz de Gerolstein, elle n’avait donc plus qu’à mourir… Soudain un éclair de joie brille dans ses yeux rougis par les larmes ; elle se redresse et se dit :

— Oui, mourir ! mais mourir sous les yeux de Frantz… mourir pour lui peut-être comme ce jeune page tué tantôt en se jetant au-devant du coup qui allait frapper son maître… L’armée va sans doute retourner au combat ; les vêtements, le cheval du page mort aujourd’hui, sont ici… je supplierai son ami de… — Et après un moment de réflexion : — Oui, mon projet réussira… Cet adolescent ne repoussera pas ma prière… à cet âge on est bon… compatissant… — Remarquant alors sur le manteau de la cheminée quelques feuillets de papier, une plume et de l’encre contenue dans un débris de vase, Anna-Bell ajoute en soupirant :

— Ô mon père ! ô mon frère ! malgré vos mépris, votre aversion, vous aurez mes dernières pensées !


Hervé Lebrenn, cet incestueux qui leva sur sa mère une main parricide, fra‑Hervé le cordelier, ainsi qu’on l’appelait dans l’armée royale, ne méritait que trop son nom de prédicateur fougueux, de chef de partisans implacable ; ses sermons d’une farouche éloquence, ses férocités à la guerre, inspiraient aux catholiques une admiration fanatique ; blessé, puis fait prisonnier lors des derniers engagements de la journée, on l’a conduit garrotté à Saint-Yrieix et renfermé dans un caveau ténébreux. La porte de cette prison s’ouvre ; la lueur d’une lanterne dissipe en partie les ténèbres de ce lieu souterrain. Fra‑Hervé, assis sur le sol et adossé à la muraille, voit entrer un homme enveloppé d’une mante brune, son capuchon écarlate, complètement rabattu, cache le visage du visiteur nocturne ; ce visiteur est Odelin Lebrenn ; il referme la porte, dépose à terre son fallot, et, en proie à de cruelles émotions, il contemple silencieusement son frère qui ne l’a pas encore reconnu ; il le revoit pour la première fois, depuis ce jour où, encore adolescent, et revenant d’Italie avec maître Raimbaud, l’armurier, il a involontairement assisté au supplice de sa sœur Hêna et de frère Saint-Ernest-Martyr… Hervé aussi assistait sous son froc au supplice de sa sœur en compagnie de fra‑Girard, son démon tentateur !

Odelin Lebrenn regardait avec une muette horreur son frère prisonnier ; la lanterne, placée sur le sol, jetait de bas en haut sa vive lumière, coupée d’ombres noires et dures sur les traits cadavéreux, ascétiques, décharnés, de fra‑Hervé ; son large front chauve, jaune et crasseux, était à demi caché par un bandeau de toile ensanglanté ; le sang de cette blessure avait coulé, puis séché sur une de ses joues osseuses, se coagulant dans sa barbe épaisse ; son froc brun, usé, rapiécé en vingt endroits, est ceint d’une corde à laquelle pend un chapelet de balles d’arquebuse, terminé par une petite croix de plomb ; des éperons de fer rouillé sont attachés par des lanières de cuir à ses pieds fangeux, chaussés de sandales ; fra‑Hervé, ne pouvant distinguer la figure de son frère, abritée sous le capuchon de sa casaque, tourne lentement la tête vers lui, avec une expression de sombre dédain, s’agenouille et dit d’une voix caverneuse : 


— C’est la mort ?… Je suis prêt…

Le cordelier, inclinant alors son grand front chauve, en élevant ses deux mains garrottées vers la voûte du cachot, murmure tout bas la funèbre invocation des agonisants. Odelin ramène en arrière son capuchon, prend le fallot, l’élève, de sorte que ses traits sont vivement éclairés. — Mon frère, — dit-il au moine avec un accent qui trahissait sa profonde émotion, — regardez-moi… je suis Odelin Lebrenn !

Fra‑Hervé, toujours agenouillé, se rejette en arrière, examine pendant quelques instants le visage d’Odelin, rassemble ses souvenirs, le reconnaît… soudain un éclair de haine illumine ses yeux caves ; ils étincellent dans l’ombre de leurs profonds orbites, un sourire infernal crispe ses lèvres blêmes, il s’écrie : — Dieu t’envoie ! je cracherai la vérité à ta face d’apostat ! Oh ! que ton père n’est-il là…

— Respectez sa mémoire… notre père est mort !

— Dans l’impénitence ?

— Il est mort dans sa foi !

— Il est mort damné ! — répond Fra‑Hervé avec un éclat de joie féroce, — à jamais damné ! ce corrupteur de mon enfance ! ce lépreux d’hérésie ! ce pourri de pestilence ! damné ainsi que sa femme ! J’y comptais, Seigneur ! Dans ta colère, tu l’as voulu… le feu de l’enfer leur sera doublement ardent ! ils verront éternellement face à face leur fille damnée par eux, damnée comme eux ! se tordre au milieu des flammes éternelles !

— Ne prononcez pas les noms de notre sœur… de notre mère… ah ! ne les prononcez pas !

— Notre mère, notre père, notre sœur ! — répéta le moine avec un éclat de rire sardonique. — Ce renégat ! il ose invoquer des liens brisés… abhorrés ! Homme… je n’ai d’autre père que le vicaire du Christ… d’autre mère que l’Église… d’autres frères que les catholiques… Hors de cette famille sainte… sainte, trois fois sainte ! je ne vois que des bêtes féroces acharnées dans leur rage à déchirer en lambeaux le corps sacré de ma sainte mère ! Et je les tue, et je les égorge, et je les immole au Dieu vengeur, ces bêtes féroces à face humaine !… Ah ! que n’es-tu, comme elles, tombé sous mon lourd crucifix de fer, béni par le saint-père ! quel plus bel holocauste à offrir au courroux implacable du Seigneur ! lui dire comme Abraham sur la montagne : — « Seigneur, que la vapeur de ce sang monte vers toi doublement expiatoire… ce sang, c’est le mien ! c’est celui de ma race ! »

— Le sang… toujours le sang ! — reprit Odelin, frissonnant de dégoût et d’horreur. — Hervé, le sang vous a enivré ; vous êtes, ainsi que tant d’autres prêtres, en proie à une frénésie sauvage… une folie sanguinaire égare votre esprit ; j’ai pour vous la pitié qu’inspire un fou furieux…

— Ta pitié ! ah ! c’est trop ! c’est trop…

— Écoutez-moi, vous êtes, après une résistance désespérée, tombé au pouvoir de plusieurs cavaliers protestants ; mon fils, l’un d’eux, vous a reconnu à la lugubre renommée dont votre nom est entouré ; ses compagnons voulaient vous tuer sur l’heure, il a obtenu d’eux que votre mort fût différée, prétextant qu’elle serait plus exemplaire en présence de tous les soldats de notre camp ; l’avis de mon fils a prévalu, vous avez été amené ici, dans ce caveau dépendant du prieuré occupé par M. l’amiral de Coligny, qui, grâce à Dieu, a aujourd’hui échappé au poison… à un nouveau et abominable crime…

— Empoisonner les loups… un crime ?

— Je ne discute pas avec un fou furieux… Donc on vous a conduit ici ; mon fils est venu tout à l’heure m’instruire de votre capture et de son désir de vous sauver… Le désir, je le partage… puisque le malheur veut que nous soyons fils du même père… sinon j’aurais laissé votre destinée s’accomplir… Votre religion vous ordonne de me tuer, la mienne m’ordonne de vous sauver… vous, Hervé, mon frère…

— Prends garde, apostat… prends garde…

— Je vais délier vos mains, vous endosserez cette casaque, vous rabaisserez le capuchon sur votre visage ; mon fils est votre seul gardien ; il a proposé au factionnaire placé près de cette porte de le remplacer ; cette offre a été acceptée ; nous allons sortir de ce caveau ; la mante rocheloise que vous porterez cachera votre froc et éloignera tout soupçon ; vous me suivrez ; je suis connu des gens et des soldats que nous pourrons rencontrer en traversant le vestibule et la cour de la maison de l’amiral. J’espère ainsi, à la faveur du déguisement que je vous apporte, assurer votre fuite… Ce devoir sacré pour moi, je l’accomplis au nom de nos parents qui ne sont plus…

— Ô Dieu vengeur ! — s’écrie fra‑Hervé avec une exaltation farouche, — toujours tu frappes, dans ta colère, tes ennemis d’aveuglement ! ils brisent eux-mêmes les chaînes de leurs immolateurs !… — Et tendant à son frère ses bras garrottés, le moine ajoute : — Vil instrument du roi des rois ! délivre ces saintes mains de leurs liens ! elles ont encore à moissonner le champ sanglant de l’hérésie !

Odelin, calme et triste, délie les mains de fra‑Hervé. À peine celui-ci a-t-il retrouvé la liberté de ses mouvements que, lançant à son frère un regard de tigre, il recule de deux pas en arrière, saisit le lourd chapelet de balles de plomb, qui pend à son côté, lui imprime le rapide mouvement d’une fronde, et avant que son libérateur, stupéfait de cette brusque attaque, ait eu le temps de se mettre en défense, il lui assène sur la tête avec furie plusieurs coups du pesant chapelet ; ces chocs violents, quoique amortis par l’épaisseur du casque d’Odelin, l’étourdissent d’abord ; un moment il chancelle ; mais, reprenant ses esprits, il tire son épée au moment où fra Hervé va redoubler ses atteintes, les pare, et d’un revers coupant la cordelle qui reliait les balles de plomb, elles s’égrènent et tombent aux pieds du moine. Cependant Odelin, emporté par la colère, par l’indignation, abandonne son épée, se précipite sur son frère, le saisit au cou, le renverse et le maintient sous ses genoux ; dans cette lutte où, affaibli par sa blessure, fra‑Hervé a le désavantage, il mord avec furie la main d’Odelin : celui-ci ne peut retenir un cri de douleur ; à cette exclamation, Antonicq, de guet à la porte du caveau, s’y précipite, voit son père aux prises avec le cordelier, qui, dans sa rage, ne démordait pas, tâchant, après l’avoir entamé jusqu’à l’os, de broyer entre ses dents le pouce de son frère. Antonicq, exaspéré, ramasse l’épée d’Odelin et, d’un coup du pommeau de cette arme assené sur la mâchoire de fra‑Hervé, lui fait lâcher prise en lui brisant quelques dents. Odelin se relève ; le cordelier, haletant de fureur, épuisé par la violence de la lutte, tombe à terre, arrache le bandeau qui met à nu la blessure béante de son crâne, et, dans un silence farouche, étanche le sang qui coule à flots de sa bouche.

— Mon fils, tu vois ce moine ! — dit d’une voix altérée Odelin à Antonicq ; — cet homme a été jadis rempli de tendresse, de respect pour mon père et pour ma mère… il nous chérissait, ma sœur et moi… Élevé comme nous dans la pratique du juste et du bien, doué d’une intelligence remarquable, il était la joie, l’orgueil, l’espoir de notre famille… Regarde-le… frémis… le voilà tel que les prêtres l’ont fait !…

— Ah ! c’est horrible ! — répondit Antonicq en cachant sa figure entre ses mains. Puis soudain, prêtant l’oreille à un tumulte lointain qui, à travers le profond silence de la nuit, arrivait jusqu’aux profondeurs du caveau : — Mon père, entendez-vous ce bruit ? Les troupes sont sur pied.

— Oui, — reprit Odelin en écoutant à son tour. — Sans doute l’amiral veut surprendre l’armée royaliste avant le jour ; nous allons bientôt nous mettre en marche. Reste de faction à la porte de ce caveau ; le prisonnier est l’objet de tant de haine, que l’on ne saurait tarder à venir le chercher pour le mettre à mort avant la bataille. On trouvera son cachot vide ; tu diras la vérité : tu diras que cet homme était mon frère et que j’ai favorisé sa fuite. Tu viendras, avant de monter à cheval, me rejoindre au logis ; nous y avons laissé ta pauvre sœur, notre brusque départ a dû la surprendre, l’inquiéter peut-être ; car, dans mon trouble, je n’ai pas songé à la rassurer, je le regrette… Hâtons-nous. — Et jetant à fra‑Hervé la cape rocheloise : — Si vous voulez échapper à la mort, endossez ce vêtement et venez… Envers vous et malgré vous, j’agirai en frère jusqu’à la fin…

— Et moi, je te poursuivrai d’une haine vengeresse jusqu’à la fin, apostat ! — répond le moine d’une voix implacable en se redressant et vêtissant la casaque. — Le Seigneur me délivre par ta main ; il a ses desseins : je serai l’exterminateur de ta race hérétique !… Marche… guide-moi… sauve-moi !… Dieu te l’ordonne… Obéis !…

Grâce au déguisement de fra‑Hervé, vêtu de la cape rocheloise, ainsi qu’un grand nombre de volontaires protestants, Odelin réussit à le faire évader du prieuré qui lui servait de prison ; puis tous deux traversèrent les rues de Saint-Yrieix, encombrées de soldats se rendant silencieusement à leur poste, l’amiral, afin de surprendre l’ennemi par une marche de nuit, ayant défendu de rassembler les troupes au son du tambour. Odelin et fra‑Hervé virent passer non loin d’eux le franc taupin et les Vengeurs d’Israël, qui se rendaient à la prison du cordelier afin de procéder à son supplice… quelques instants après,
 conduit par son frère jusqu’aux dernières limites du camp, fra‑Hervé disparaissait à travers les ténèbres en jetant un dernier cri de haine, de vengeance et d’anathème contre son libérateur.

Odelin retourna précipitamment à son logis afin de rassurer sa fille et de l’embrasser avant de marcher au combat ; mais Anna-Bell, laissant une lettre sur l’enclume de l’armurerie, avait disparu…


L’armée protestante, forte d’environ vingt-cinq mille hommes, a quitté Saint-Yrieix vers une heure du matin dans un profond silence. La masse noire et mobile de cette longue file de bataillons et d’escadrons se distingue à peine au milieu de la demi-obscurité de la nuit, faiblement éclairée par le scintillement des étoiles ; la colonne suit les courbes de la route blanchâtre qui se perd à l’horizon dans la direction de La Roche-la-Belle, campement des royalistes. La marche mesurée des fantassins, la trépidation sonore de la cavalerie, le cliquetis des armures, le roulement cahoté de l’artillerie, se confondent en un seul bruit sourd et imposant ; des éclaireurs, l’œil et l’oreille au guet, le pistolet au poing, précèdent de beaucoup l’avant-garde. À la tête de cette avant-garde s’avance l’amiral de Coligny, ayant à ses côtés deux adolescents : Henri de Béarn, fils de la vaillante Jeanne d’Albret, reine de Navarre ; et Condé, fils du prince assassiné par Montesquiou ; d’autres chefs protestants, et parmi eux Lanoüe et Saragosse, accompagnent aussi l’amiral. Il monte ce jour-là un vaillant cheval turc, gris d’argent, blessé sous lui à Jarnac, et qu’il préfère à toute autre monture ; une légère maille de fer couvre le col, le poitrail et la croupe du fier animal. M. de Coligny porte son armure de fer bruni sans ornement ; ses bottes fortes montent jusqu’à la naissance de ses cuissards ; sa casaque flottante, en drap blanc et à larges manches, laisse apercevoir sa cuirasse ; à son baudrier de cuir est suspendue sa vieille épée de bataille ; la crosse de ses longs pistolets sort de ses arçons. Il chevauche voûté par l’âge, par le chagrin, par la fatigue de tant de guerres ; sa tête vénérable semble s’incliner sous le poids de son casque ; il guide son cheval de la main gauche, son gantelet droit s’appuie à sa cuisse. Soudain il se redresse sur sa selle, arrête sa monture, et dit d’une voix grave :

— Halte, messieurs ! 


Cet ordre se répète de rang en rang jusqu’à l’arrière-garde ; l’un des volontaires servant d’aide de camp à l’amiral part au galop, afin d’ordonner aux éclaireurs de rester stationnaires. Une lueur presque imperceptible commençant de blanchir l’horizon annonce l’aurore ; un vent tiède s’élève du couchant et devient assez vif pour chasser devant lui quelques nuages ; ils voilent d’abord çà et là les étoiles, puis envahissent peu à peu toute l’étendue du firmament. Coligny, examinant l’aspect du ciel avec attention, dit à ses lieutenants :

— Le vent d’ouest s’élevant au moment de l’aurore présage ordinairement un jour pluvieux ; il faudra, messieurs, pousser vivement l’attaque avant que la pluie survienne, sinon le feu de notre infanterie serait à peu près nul. — Et s’adressant à Lanoüe : — Mon ami, les chefs de corps ont mes ordres ; faites mettre l’armée en bataille.

Lanoüe et quelques officiers s’éloignent afin d’exécuter les instructions de l’amiral. La route en cet endroit traversait un vaste plateau de plus d’une lieue d’étendue où l’armée protestante se développa et prit ses positions. Coligny, ayant pour lieutenants Lanoüe, Jean de Soubise, le prince Louis de Nassau, commandait la droite ; La Rochefoucauld commandait le centre et avait sous ses ordres : Henri de Béarn et Condé, le prince d’Orange, Wolfgang de Mansfeld et le Prince de Gerolstein ; enfin la gauche avait pour chef Saragosse ; les colonels Piles et Baudiné couvraient le flanc droit avec leurs régiments ; les colonels Rouvray et Pouilly, le flanc gauche. Les lanskenets et l’artillerie s’étendaient sur les ailes, et un corps considérable de cavalerie (vingt escadrons) se tenait en réserve avec plusieurs vieux régiments d’infanterie [38].


À mesure que la clarté crépusculaire rendait au loin l’horizon plus distinct, l’on apercevait du point culminant du plateau où se déployait l’armée protestante, et environ à une demi-lieue de distance, le clocher de l’église de La Roche-la-Belle, bourg occupé par les royalistes, dont les retranchements se profilaient en noir sur l’aube blanchissant l’orient.

L’armée rangée en bataille, Coligny dit à Antonicq, l’un des volontaires servant d’aide de camp :

— Monsieur Lebrenn, allez donner l’ordre au colonel de Plouernel de se porter en avant avec son régiment et dix compagnies auxiliaires ; surtout qu’il effectue sa marche dans le plus profond silence, sans tambours ni clairons, afin de surprendre l’ennemi. Le colonel s’emparera de la chaussée de l’étang, fortement défendue ; lorsque ce poste sera enlevé, vous viendrez m’en avertir.

Antonicq part au galop et se dirige vers l’extrémité de l’aile droite, poste du colonel de Plouernel, frère puîné du comte Neroweg de Plouernel, chef de l’escorte de Catherine de Médicis lors de son arrivée au monastère de Saint-Séverin. Les discordes religieuses avaient jeté ces deux frères dans des camps opposés, funeste division, si fréquente en ces malheureux temps. Le colonel, durant le cours des guerres civiles, avait, ainsi que tant d’autres protestants, cherché un refuge à La Rochelle ; Odelin savait, grâce à la légende laissée par son père Christian, que celui-ci, lors de l’une des premières réunions des réformés dans les carrières de Montmartre, avait eu beaucoup à se louer de la courtoisie du chevalier de Plouernel (on l’appelait ainsi à cette époque). Un jour, à La Rochelle, Odelin vit entrer dans sa forge le chevalier, devenu colonel dans l’armée huguenote ; il venait acheter des armes, et remarquant sur l’enseigne de la boutique le nom de Lebrenn, il s’enquit de l’armurier s’il existait quelque parenté entre lui et un artisan autrefois imprimeur chez M. Robert Estienne. Odelin répondit qu’il était fils de cet artisan ; et touché de la façon cordiale dont il entendit parler de son père par M. de Plouernel, il noua quelques relations avec lui, trouvant un charme singulier dans ces rapports affectueux avec l’un des descendants de cette antique famille franque en face de laquelle les fils de Joel s’étaient tant de fois rencontrés les armes à la main à travers les âges. Enfin, appréciant de plus en plus le noble caractère, le cœur généreux, la simplicité du colonel de Plouernel, dénué de tout orgueil de race et pénétré mieux que personne des principes égalitaires des réformés, il lui raconta les hasards de l’antagonisme séculaire de leurs deux familles avant et depuis la conquête de Clovis, et lui donna connaissance des passages de la chronique domestique relatifs à ces faits historiques. Peu à peu une étroite intimité se lia entre Odelin et M. de Plouernel ; celui-ci, durant l’interruption des guerres civiles, ayant épousé une jeune fille de Vannes dont il avait deux fils encore enfants, fut forcé de chercher, avec eux et sa femme, un refuge à La Rochelle lors de la dernière prise d’armes des protestants ; il loua des chambres vacantes dans la maison d’Odelin, désirant laisser madame de Plouernel et ses enfants près d’une famille dont il appréciait les vertus. Il ressentait pour Antonicq, fils d’Odelin Lebrenn, un attachement presque paternel ; car il existait entre eux une grande différence d’âge. M. de Plouernel, grâce à sa valeur, à sa renommée, à ses talents militaires et à son expérience de la guerre, fort appréciés des protestants, commandait dans cette campagne un régiment composé presque entièrement de Bretons ; ces soldats, remplis de courage, d’ardeur, mais malheureusement enclins à l’indiscipline, comme tous les volontaires, et encore peu rompus au métier des armes, dont ils ignoraient les nécessités, méconnaissaient souvent l’autorité d’une tactique habile, prudente, et n’écoutaient que leur aveugle intrépidité. Ce régiment et ses compagnies auxiliaires comptaient environ trois mille hommes, rangés en bataille à l’extrémité de l’aile droite, lorsque Antonicq, porteur des ordres de l’amiral, arriva au galop de son cheval devant le front de cette troupe. Les uns, gens des campagnes, portaient l’antique vêtement gaulois : la saie flottante, les braies sanglées aux reins par une ceinture et le bonnet de laine ; les autres, artisans ou bourgeois des cités, portaient des chausses larges et le pourpoint recouvert du corselet, de la bourguignote, de la brigandine, du jaque de mailles ou d’autres armes défensives dont chacun se munissait à son gré. Les coiffures offraient un aspect aussi varié : casques, morions, bassinets, salades, chapeaux clabauds, protégés par deux cercles de fer croisés. Les armes offensives n’étaient pas moins diverses : lances, piques, hallebardes, épieux, antiques arbalètes à croc, vieilles épées à deux mains de quatre pieds de longueur, masses de fer, coutelas, arquebuses de chasse, arquebuses de guerre, pistolets ; quelques bûcherons, quelques laboureurs s’armaient d’une cognée ou d’une faux emmanchée à revers. Le seul signe uniforme commun à tous était un brassard ou une ceinture d’étoffe blanche. Ces hommes, d’une apparence peu militaire et presque toujours incomplètement armés, montraient cependant tant d’élan, tant d’ardeur à la guerre, que lorsque, obéissant à la voix d’un chef expérimenté, ils refrénaient leur valeureuse audace et la subordonnaient à la discipline, à la tactique, ils culbutaient les meilleures troupes royales façonnées par une longue discipline.

Le colonel de Plouernel, armé à la reître, casque noir, cuirasse noire et casaque blanche, montait une vigoureuse cavale bretonne d’un bai doré, caparaçonnée d’écarlate. Lorsque Antonicq s’approcha de lui, il s’entretenait avec plusieurs officiers de son régiment ; parmi eux se trouvait un pasteur nommé Féron, jeune homme d’une rare énergie, d’une figure austère et résolue. Souvent, ainsi que beaucoup d’autres ministres de la religion reformée, il marchait au combat à la tête des troupes, chantant des psaumes, ainsi que les bardes des Gaules précédaient les guerriers en chantant leurs héroïques bardits ; le pasteur Féron, blessé plusieurs fois, inspirait aux protestants autant de confiance que de vénération. Antonicq transmit les ordres de M. de Coligny au colonel de Plouernel, celui-ci dit aux capitaines dont il était entouré :

— Monsieur l’amiral nous fait l’honneur, messieurs, de nous confier la première attaque ; nous serons dignes de cet honneur… Il s’agit de surprendre l’armée royale. Le jour va bientôt paraître ; mais le revers de cette colline, au pied de laquelle se prolonge la route que nous allons suivre, cachera notre marche aux vedettes de l’ennemi ; nous pourrons ainsi arriver sans être aperçus jusqu’aux abords de l’étang. Dans la prévision de l’attaque dont nous sommes chargés, j’ai, tout à l’heure, envoyé le franc-taupin et quelques-uns de ses hommes déterminés sonder les passages guéables de la rivière et de l’étang. À vos rangs, messieurs ; que les tambours restent muets, et que nos hommes gardent le plus profond silence.

— Mon frère, — dit le pasteur Féron avec exaltation, — à quoi bon dissimuler aux Philistins notre venue ? Le Seigneur ne marche-t-il pas devant les enfants d’Israël ? Fions-nous à lui seul, et les tours orgueilleuses de Sion tomberont devant le souffle de l’Éternel… Allons à l’attaque, non pas comme de timides et rusés larrons, mais ouvertement, hardiment ! en vrais soldats de Dieu ! C’est à ciel ouvert que David attaqua et vainquit Goliath !

— Oui, oui, pas de détours ! — s’écrièrent plusieurs officiers, — marchons droit à l’ennemi ! en chantant les louanges du Seigneur… il est avec nous…

— Mes amis, — dit le colonel de Plouernel, — me croyez-vous moins brave que vous ?

— Non, non !

— Me croyez-vous, moins que vous, dévoué à la cause ?

— Non, non !

— Suivez donc mon conseil, agissons prudemment : l’armée royale est très supérieure en forces à la nôtre ; il nous faut suppléer au nombre par la tactique ; arrivons sans bruit près des avant-postes ennemis ; là, les occasions de prouver votre vaillance ne vous manqueront pas. Allez vous mettre à la tête de vos compagnies, messieurs, et en avant ! au pas redoublé ; mais dans le plus profond silence.

L’autorité de la parole de M. de Plouernel, la sagesse de ses ordres, la confiance des volontaires dans sa valeur militaire, triomphèrent cette fois de leur bouillante impatience, quoique le pasteur Féron parût mécontent d’une manœuvre où il voyait une sorte de faiblesse, de dissimulation indigne des enfants d’Israël ; les officiers prirent leur rang, la colonne s’avança silencieuse, couverte à sa droite par le versant d’un coteau prolongé qui la masquait complètement du côté des retranchements ennemis. La route qu’elle suivait traversait alors une vaste plaine de bruyères roses, trempées de la rosée nocturne et épandant leur fraîche odeur aromatique ; M. de Plouernel, aspirant avec délices cette senteur matinale et s’adressant à Antonicq qui marchait à ses côtés au pas de son cheval :

— Ah ! mon enfant ! ce doux parfum me rappelle les landes de la Bretagne.


— La Bretagne ! ah ! colonel ! la Bretagne ! c’est le rêve de ma vie !… Mon père, dans mon enfance, nous a conduits à Vannes en pèlerinage, près des pierres sacrées de Karnak ; elles s’élèvent non loin de l’endroit où devait se trouver le berceau de notre famille, au temps de Jules César… Mon père, en raison de mon âge, ne m’avait alors que sommairement raconté notre légende… mais à cette heure je l’ai lue tout entière ; aussi n’ai-je qu’un désir, et mon père le partage : c’est de pouvoir, si Dieu met un terme à ces funestes guerres, quitter un jour La Rochelle, et aller nous établir à Vannes ; peut-être trouverons-nous à acheter quelque coin de terre sur les bords de la mer, près des pierres de Karnak.

— Ces pierres sacrées, témoins du sacrifice volontaire de votre aïeule Hêna, la vierge de l’île de Sên ? cette vieille Armorique dont votre aïeul Vortigern a si vaillamment défendu l’indépendance contre les fils de Charlemagne ? 


— Jugez que de souvenirs pour nous, colonel. Ah ! que de souvenirs !

— Eh bien, mon enfant, je songeais dernièrement que votre désir et celui de votre père pourraient se réaliser.

— Comment cela ?

— Fils puîné de ma famille et objet de son exécration parce que, obéissant à la voix de ma conscience, j’ai embrassé la réforme…

— Ah ! colonel… quand je pense qu’à Jarnac, sans le dévouement de deux de vos soldats, vous tombiez, déjà blessé, sous l’épée de votre frère, le comte Neroweg de Plouernel ! — dit Antonicq. Et se rappelant la lutte récente de son père contre fra‑Hervé, il ajoute en soupirant : — Ah ! ces haines fratricides sont l’un des maux les plus affreux des guerres religieuses !

— Oui, c’est affreux ! — reprit M. de Plouernel, d’un air sombre ; — car, j’en jure Dieu… si jamais mon frère ou son fils… — Le colonel s’interrompit et ajouta : — Mais chassons ces odieuses pensées ; à quoi bon prévoir de terribles nécessités ? N’est-ce pas assez de s’y résigner… l’heure venue ?… Je vous le disais, mon enfant, à mon frère seul appartiennent, en vertu de son droit d’aînesse, les immenses domaines héréditaires de notre famille en Auvergne et en Bretagne ; mais le père de ma chère femme, Jocelyne, bon et brave Breton bretonnant, possède quelques biens situés non loin des pierres de Karnak, au bord de l’Océan, et, selon ce que votre père m’a raconté de vos légendes, cette métairie doit se composer en partie des champs de votre aïeul Joel le Brenn, de la tribu de Karnak ; or, si Dieu veut que nous ayons la paix, rien ne me serait plus facile que d’obtenir du père de ma femme la cession, soit par vente, soit à loyer, de quelques-unes de ces terres où vous pourrez vous établir avec votre famille.

— Ah ! colonel… vous devoir le bonheur de vivre en Bretagne ! près du berceau de notre famille ! avec mon père… ma mère, mes sœurs et Cornélia, ma fiancée devenue ma femme ! 


— Chose étrange cependant, mon enfant ! nos aïeux se sont haïs, combattus à travers les âges, et, je me hâte de le dire, le bon droit autorisait les terribles représailles du conquis sur le conquérant, en ces temps d’effroyable oppression ! Il fallait la rude école des guerres religieuses pour rapprocher dans une communion de croyance les fils de Joel-le-Gaulois et de Neroweg-le-Frank, ainsi que dit votre père… Ce premier pas dans la voie de la fraternité évangélique est en progrès immense : ainsi peu à peu des haines séculaires se calment, l’antagonisme des races s’efface, ainsi qu’il s’est effacé entre nos deux familles, si longtemps hostiles l’une à l’autre…

— … Et maintenant, colonel, unies par les liens d’une inaltérable amitié. Puisse-t-elle se perpétuer dans notre descendance !

— C’est mon ferme espoir, mon cher Antonicq ; j’élève mes fils dans cette pensée ; plus d’une fois je leur ai cité en exemple certains faits des légendes de votre famille, afin de pénétrer leur jeune intelligence de cette vérité : que ces droits, ces privilèges, ces titres, dont la noblesse est si fière, si jalouse, ont pour principe ou pour sanglante origine les abominables violences de la conquête.

Pendant cet entretien du colonel de Plouernel et d’Antonicq, le régiment continuait silencieusement sa marche à l’abri du versant d’une colline assez élevée, mais dont l’extrémité s’abaissait graduellement jusqu’au niveau d’une vaste prairie baignée par les eaux de l’étang et de la rivière qui protégeaient le front du camp de l’armée royale. Selon les ordres de l’amiral apportés au colonel de Plouernel, la colonne d’attaque, cheminant sans bruit, devait déboucher dans la prairie avant le lever du soleil, et ainsi, assaillir à l’improviste la chaussée de l’étang, fortement retranchée. L’exécution de ce plan fut déjouée par l’impatience belliqueuse des volontaires, surexcitée par l’exaltation du pasteur Féron, plein d’une confiance aveugle dans l’irrésistible puissance du bras d’Israël. Les huguenots se trouvaient environ à une demi-heure de marche de l’ennemi, lorsque soudain le pasteur, précédant les tambours qui, selon l’ordre donné, ne battaient pas, entonna d’une voix retentissante ce psaume, bien connu des protestants :

« L’Éternel ici-bas regarde
» Nuit et jour du haut des cieux ;
» À tous les mortels il prend garde,
» Et rien ne se cache à ses yeux. »



« De son trône auguste
» Ce roi saint et juste
» Voit distinctement
» Tout ce qui se passe
» Dans le grand espace
» Du bas élément. »



« Au fort des alarmes
» Ni camp, ni gendarmes
» Ne sauvent un roi !
» Le fer, le courage,
» Sont de nul usage,
» Éternel… sans toi ! »



« Oui, Dieu de ses ailes
» Couvre les fidèles
» Et veille toujours,
» Pour qui le révère,
» Pour qui rien n’espère,
» Que de son secours. [39] »


À peine le pasteur eut-il entonné ce psaume, d’une poésie biblique, que chacun de ses versets fut répété en chœur par les huguenots. Rien de plus solennel que ce choral de trois mille voix sonores et mâles éclatant au milieu du profond silence de la plaine et semblant saluer d’un hymne guerrier les premières lueurs de ce jour de bataille ; mais ces chants, d’une funeste inopportunité, révélaient à l’ennemi l’approche des protestants. Le colonel de Plouernel, désespéré de cette infraction aux ordres si sages de l’amiral, essaya d’abord de rétablir le silence en s’adressant aux premières compagnies ; vains efforts, vaines suppliques, les soldats s’exaltaient à leur propre voix.

— Ah ! l’indiscipline nous sera toujours fatale ! — dit M. de Plouernel à Antonicq ; — nous avons ainsi presque toujours compromis ou perdu des batailles dont le succès était certain ! L’ennemi est instruit de notre approche ; annonçons-la du moins résolument ! — Et s’adressant aux tambours : — Enfants ! battez la marche redoublée !

Le tambour résonne aussitôt, sans couvrir la voix des protestants, accompagnement militaire et imposant. La colonne accélère son pas ; après une demi-heure de marche, ses premiers rangs débouchent dans la prairie. Les premières lueurs du soleil, perçant un amoncellement de sombres nuages, rougissaient les eaux dormantes d’un vaste étang où venait se déverser un cours d’eau alimenté par plusieurs ruisseaux descendant d’une vallée dominée par le bourg de La Roche-la-Belle. Cette rivière et cet étang, bornés du côté du camp royal par un retranchement, formaient la première ligne défensive de l’ennemi ; une épaisse châtaigneraie s’étendait à gauche de l’étang ; sa chaussée, s’avançant à angle droit, était fortifiée d’un parapet de terre aux embrasures armées de sacres et de fauconneaux ; cette artillerie légère pouvait balayer dans toute sa longueur le cours d’eau qu’il fallait traverser pour attaquer une enceinte palissadée, crénelée de meurtrières pour l’arquebuserie et complétant la défense du campement des catholiques. Enfin, à droite, plusieurs pièces de grosse artillerie, assises sur un coteau assez élevé, pouvaient aussi battre la rivière ; feux croisés qui rendaient ce passage doublement périlleux ; mais ce péril eût été presque écarté par l’exécution des ordres de l’amiral ; car la colonne d’attaque, arrivant silencieuse au point du jour, surprenait les royalistes endormis, et avant que ceux-ci eussent eu le temps de courir aux armes, aux canons, de former leurs rangs, les huguenots traversaient la rivière et assaillaient vigoureusement les positions, bientôt soutenus par le corps d’armée. Il en fut autrement. Le retentissement du chant des psaumes donna l’éveil à l’ennemi, déjoua les projets de Coligny ; les tambours des catholiques battaient déjà de toutes parts le rappel dans leur camp lorsque la première compagnie des réformés déboucha dans la prairie. Le colonel de Plouernel fit faire halte, descendit de cheval, réunit les capitaines et leur dit, afin de s’épargner de nouvelles déconvenues :

— Nous ne pouvons plus espérer surprendre l’ennemi ; je vais, messieurs, vous instruire de mon nouveau plan d’attaque.

À peine le colonel eut-il prononcé ces mots, qu’il entendit une vive arquebusade crépiter du côté de la chaussée de l’étang ; il tourna les yeux vers cet endroit, sans pouvoir s’imaginer d’abord sur qui l’on tirait, car lui et sa troupe se trouvaient hors de la portée de ces projectiles ; mais bientôt les ricochets des balles sur la surface de l’étang attirèrent l’attention de M. de Plouernel, et il distingua çà et là, à une assez grande distance les unes des autres, plusieurs têtes d’hommes casquées s’élevant à fleur d’eau, et qui, de temps à autre, plongeaient dans l’espoir d’échapper aux arquebusades.

— C’est le franc-taupin et quelques Vengeurs d’Israël ! ils viennent de sonder les passages guéables de la rivière et de l’étang, — dit vivement le colonel ; leurs renseignements vont nous être d’une grande utilité. — Puis il s’écria : — Malheur ! l’un de ces braves a été atteint !

En effet, l’un des Vengeurs d’Israël qui, à l’exemple du franc-taupin, et afin de ne pas offrir tout leur corps au tir de l’ennemi, rampaient dans l’eau, à mesure qu’elle diminuait de profondeur aux abords du rivage couvert de roseaux, l’un des Vengeurs d’Israël reçut une balle d’arquebuse en pleine tête, se dressa debout par un mouvement convulsif, étendit les bras, pirouetta sur lui-même et disparut sous l’onde, bientôt rougie en cet endroit. Le franc-taupin et ses compagnons continuèrent de se traîner à travers les joncs jusqu’aux bords de l’étang ; là les balles ne pouvaient plus les atteindre, ils retrouvèrent leurs armes, leurs munitions, déposées par eux à quelques pas de la rive ; reprirent leurs fourniments et se dirigèrent vers le groupe d’officiers qu’ils voyaient au loin, près de la dernière ondulation du pli du terrain qui masquait encore la colonne. Antonicq, descendu de cheval, ainsi que M. de Plouernel, courut au devant du franc-taupin et l’embrassa, lui disant :

— Grâce à Dieu, vous venez d’échapper à la mort !

— Bonjour, mon garçon, — répondit l’aventurier. — Mais assez d’embrassades… tu vas te mouiller, car je ruisselle. J’ai fait la taupe dans ma jeunesse ; je fais l’écrevisse de marais dans ma vieillesse… donc, assez d’embrassades. D’ailleurs, je suis courroucé contre ton père et toi… Grâce à vous, Hervé, ce scélérat ! a échappé au supplice. Nous avons trouvé cette nuit sa prison vide… Qui a fait évader ce frocard ? sinon toi, qu’on avait, à mon insu, chargé de sa garde ?

— Mon oncle, les liens du sang…

— Mort-de-ma-sœur ! les a-t-il respectés, lui, les liens du sang !… — Et, s’approchant de M. de Plouernel : — Colonel, voici le résultat de nos observations de ce matin : Avant l’aube, nous sommes arrivés ici ; nous avons laissé nos chevaux dans cette métairie en ruine que vous voyez là-bas ; nous nous sommes mis à l’eau. Les royalistes n’avaient pas l’éveil. L’étang est guéable à la cavalerie à partir de cette ligne de roseaux qui s’étend obliquement ; la rivière est partout guéable à l’infanterie ; l’eau n’a pas plus de quatre pieds en son plus profond, et partout le sol est ferme ; si vous vouliez prendre à revers le retranchement de la chaussée de l’étang, il faudrait remonter sa rive pendant environ trois mille pas, du côté de cette châtaigneraie ; là se trouve, à travers le marais, une jetée assez large : dix hommes peuvent y marcher de front ; elle aboutit à un épaulement palissadé facile à enlever ; c’est le côté faible de la défense de l’ennemi. Ces renseignements sont certains, colonel ; j’ai tout vu par moi-même. Je n’ai qu’un œil ; mais il est bon. 


— L’on peut se fier complètement à vous, Joséphin, je le sais, — répondit M. de Plouernel ; — vos informations me confirment dans le plan d’attaque que j’avais projeté. — Puis, s’adressant aux officiers, à qui venait de se joindre le pasteur Féron : — Voici, messieurs, en deux mots, mon plan : nous perdrions inutilement beaucoup de monde en assaillant de front la chaussée de l’étang et l’enceinte palissadée ; l’ennemi est sur pied, la rivière qu’il nous faut traverser serait battue de droite et de gauche par des feux croisés d’artillerie. Donc, afin de rendre l’attaque plus sûre et moins meurtrière, nous nous diviserons en trois corps ; le premier (j’en prendrai le commandement) tentera le passage de la rivière, si périlleux qu’il soit, afin d’attirer l’ennemi sur ce point, tandis que notre second corps de troupes, masqué par la châtaigneraie, remontera jusqu’à la jetée du marais, afin de prendre à revers les retranchements de la chaussée ; enfin, notre troisième corps se portera vers cet autre ouvrage avancé que vous voyez au delà de la courbe de la rivière. L’attaque ainsi engagée sur trois points à la fois, le gros de l’armée, qui nous suit à peu de distance, viendra nous soutenir. Le combat sera chaud, messieurs ; épargnons autant que possible le sang de nos soldats. Courage et prudence !

— De la prudence ! de l’hésitation ! lorsque le Seigneur combat à notre droite ! — s’écria le pasteur Féron, dans son bouillant enthousiasme ; — enfler l’orgueil de ces Philistins en n’osant les aborder de front !

— Diviser nos forces, au lieu d’accabler l’ennemi en les réunissant sur un seul point ! — ajouta l’un des principaux officiers ; — Monsieur de Plouernel, y songez-vous ?

— Messieurs, — s’écria le colonel, désolé de ces nouvelles objections, — je vous en adjure, croyez à ma vieille expérience… attaquer de front et en masse cette position est une entreprise aussi folle qu’intrépide !

— L’intrépidité est la force des enfants d’Israël ! — s’écria le pasteur ; — unis, ils sont invincibles ! En avant tous ! côte à côte comme des frères ! En avant ! le front haut et sans peur ! Le doigt de Dieu nous montre le chemin !…

— Oui, oui, attaquons en masse, avec furie ! — répétèrent les officiers. — En avant tous ! ne nous séparons pas ! réunis, rien ne pourra nous résister !

Hélas ! cette fois encore, ainsi que cela s’est déjà vu si souvent durant nos guerres, pour le malheur de nos armes, l’outre-vaillance aveugle, l’inexpérience, l’indiscipline, une foi exagérée dans le triomphe de la cause, prévalurent encore sur les sages commandements d’un officier vieilli sous le harnais, et dont la science militaire égalait la bravoure. Les capitaines, et bientôt les soldats, instruits de rang en rang de l’objet de la délibération, exaltés par l’ardente parole du pasteur, croyant affaiblir leurs forces en les divisant, craignant surtout de paraître hésiter devant l’ennemi, demandèrent à grands cris de marcher en masse au combat ; le colonel de Plouernel pratiquait depuis trop longtemps les soldats volontaires bretons, et connaissait assez leur opiniâtreté proverbiale pour songer même à essayer de les ramener à son avis ; aussi les voyant exaltés jusqu’au délire de l’héroïsme, il dit froidement aux officiers :

— Vous le voulez, messieurs ? Marchons !… Tambours, battez la charge !…

M. de Plouernel, tirant alors son épée d’une main, serre de l’autre celle d’Antonicq et lui dit tout bas :

— Mon ami, nous allons à la boucherie. Si vous échappez par bonheur au carnage que je prévois, vous porterez à ma femme, à mes fils et à votre digne père mes derniers adieux.

— Ces braves gens sont fous ! nous serons écharpés ! — dit à son tour le franc-taupin à Antonicq. — Je mourrai donc sans avoir mis à mort mes vingt-cinq catholiques ! le diable m’en doit encore sept !… Hardi ! mon garçon, ne nous quittons pas ; nous aurons du moins tous deux cette rivière pour tombeau… Voire ! moi qui, dans ma jeunesse, aimais tant le vin… mourir en pleine eau !…

La colonne s’ébranle en masses compactes, au pas de charge, tambours en tête ; et, précédant les tambours, le pasteur Féron entonne ce psaume, bientôt répété en chœur par les protestants, au milieu d’une grêle de balles et de boulets :


« Dieu fut toujours ma lumière et ma vie.
» Mort, je te brave ! ah ! qu’ai-je à redouter ?
» Dieu me soutient de sa force infinie !
» L’homme mortel peut-il m’épouvanter ? »



« Quand les méchants m’ont livré cent combats,
» Lorsqu’ils m’ont cru déchirer de leurs dents,
» Je les ai vus, ces ennemis ardents,
» Broncher, tomber, mourir à chaque pas ! »



« Que tout un camp m’approche et m’environne,
» Mon cœur jamais ne s’en alarmera !
» Qu’en ce péril tout secours m’abandonne,
» La main de Dieu toujours me soutiendra ! [40] »


La bataille est dans toute sa furie ; les prévisions du colonel de Plouernel se sont réalisées : malgré des prodiges d’intrépidité, sa colonne, traversant la rivière en masses serrées, compactes, a été accueillie de front et sur les flancs par de terribles feux croisés d’arquebuserie et d’artillerie ; les trois quarts des volontaires sont tombés sous cette pluie de fer avant d’avoir pu traverser la moitié du cours d’eau. Coligny, surpris de la longueur de cette attaque d’avant-poste, dont il croyait le succès assuré en la confiant à M. de Plouernel, a vu soudain revenir Antonicq Lebrenn à toute bride, la cuisse percée d’une balle ; instruit par lui des causes du funeste résultat du combat, l’amiral a aussitôt ordonné aux colonels du Bueil et Piles de se porter au pas de course à la tête de leurs vieux régiments vers la jetée du marais, afin de prendre la chaussée à revers. MM. de Soubise, de La Rochefoucauld, de Saragosse, reçoivent et exécutent d’autres ordres avec leur bravoure et leur intelligence habituelles. Bientôt la bataille, engagée sur tous les points, a changé de face ; l’artillerie des huguenots a riposté à la batterie du coteau et éteint son feu ; les royalistes, assaillis de front, sur leur droite et sur leur gauche, sont délogés des retranchements de l’étang. Ils se retirent derrière une première enceinte palissadée, d’où ils continuent un feu meurtrier ; mais les palissades sont rompues ; l’infanterie, puis la cavalerie des protestants s’y précipitent par plusieurs brèches ; la mêlée s’engage acharnée au moment où les sourds roulements du tonnerre et de grosses gouttes de pluie annoncent l’approche de l’orage prévu dès le matin par M. de Coligny.

Moi, Antonicq Lebrenn, qui écris cette légende, j’éprouve un grand chagrin à l’achever ; la fin de ce récit réveille en moi de cruels souvenirs.

L’amiral, lorsque j’étais allé l’instruire de l’échec subi par la colonne de M. de Plouernel, l’amiral, me voyant blessé, avait exigé que son chirurgien pansât ma plaie. Quoique grave, elle ne m’empêchait pas de me tenir à cheval ; le pansement terminé, je me hâtai de retourner sur le lieu du combat. Une nombreuse cavalerie, commandée par le maréchal de Tavannes, ayant à ses côtés le duc d’Anjou, frère de Charles IX, et le jeune Henri de Guise, couvrait la droite du camp royaliste ; M. de Coligny lança contre ces gens d’armes et ces chevau-légers vingt escadrons de reîtres, sous les ordres du prince Frantz de Gerolstein. Je rejoignais alors le champ de bataille. Les coups de tonnerre, de plus en plus fréquents, dominaient les détonations de l’artillerie ; l’orage allait bientôt éclater dans toute sa furie. La cavalerie protestante s’avançait au galop, sur trois lignes de profondeur, afin de charger la cavalerie catholique. Frantz de Gerolstein, l’épée à la main, précédait de quelques pas ses escadrons, entouré de gentilshommes et de pages ; parmi ceux-ci, je crus, avec une stupeur profonde, reconnaître ma sœur Anna-Bell… mais cette vision disparut au milieu de la fumée des pistolades et du choc terrible de cette masse de cavaliers s’abordant le pistolet au poing et échangeant une première décharge. Soudain, j’entends la voix de mon père me criant :

— Dieu t’envoie, mon enfant ; viens combattre à mes côtés !

— Mon père, — lui dis-je en rangeant mon cheval près du sien, car il se trouvait à la droite et à l’extrémité d’une ligne de cavaliers volontaires rochelois qui suivaient les reîtres à cette charge, — mon père, cette nuit, lorsque vous m’avez quitté, avez-vous revu ma sœur ?

— Hélas ! non ; mais j’ai trouvé une lettre d’elle, et…

Mon père n’acheva pas ces paroles. Deux régiments d’arquebusiers à cheval, sous le commandement du comte Neroweg de Plouernel (frère aîné du colonel), venaient nous charger afin de nous isoler des reîtres ; cette manœuvre réussit. L’impétuosité de l’attaque jette le désordre dans nos rangs, l’ennemi les rompt ; nous ne pouvons plus combattre en ligne. La mêlée s’engage, on combat homme à homme ; je parviens, malgré ce grand désarroi, à rester près de mon père. La fatalité nous pousse, lui et moi, en face du comte Neroweg de Plouernel ; à ses côtés chevauchait son fils Odet, adolescent de seize ans, l’un des favoris du duc d’Anjou. J’entendis le comte s’écrier :

— Courage, mon fils ; montrez-vous digne du sang des Neroweg !

Presque aussitôt je vois le comte se dresser sur ses arçons, son épée va frapper mon père, lorsque celui-ci, d’une pistolade tirée à bout portant, casse l’épaule de Neroweg de Plouernel. Il laisse tomber son épée, pousse un grand cri ; son fils Odet dirige sa légère arquebuse sur mon père, qui remettait son pistolet dans ses fontes. J’enlève mon cheval de deux coups d’éperons, il s’élance et, d’un bond, heurte poitrail contre poitrail le courtaud d’Odet de Plouernel, à qui j’assène, à l’instant où il décharge son arquebuse sur mon père, un si furieux coup d’un sabre excellent forgé par moi, que j’ouvre le casque et le crâne du jouvenceau ; il étend les bras et, sanglant, tombe renversé sur la croupe de son cheval ; le mien, les reins brisés par deux balles, soudain s’affaisse et tombe sur moi, pesant de tout son poids sur ma cuisse blessée. La douleur m’empêche de me dégager ; plusieurs combattants me foulent aux pieds ; mon corselet se fend sous les fers des chevaux ; mon morion, faussé, aplati, enserre dans ses parois d’acier mon crâne comme dans un étau ; ma vue se trouble, je me sens défaillir, lorsqu’un spectacle affreux, en me causant une violente émotion, retient, pour ainsi dire, mes esprits prêts à m’abandonner… La mêlée se poursuivait plus loin, laissant derrière elle sur le champ de carnage les morts, les mourants, les blessés parmi lesquels je gisais… Je vois, à quelques pas de moi, mon père, désarçonné par l’arquebusade du jeune Odet de Plouernel, se redresser livide sur son séant et porter ses mains à sa cuirasse, trouée par une balle ; au même instant arrivent à mon oreille ces cris forcenés :

— Tuez tout !… tuez tout !…

Alors, au milieu des éclats de la foudre, à travers le miroitement des éclairs, apparaît à mes yeux, monté sur un petit cheval noir aux longs crins flottants, fra‑Hervé, vêtu de sa robe brune retroussée jusqu’aux genoux et découvrant ses jambes décharnées, nues comme ses pieds chaussés de sandales éperonnées, dont il talonne sa monture ; un bandeau recouvre sa récente blessure et ceint son crâne chauve ; ses yeux caves étincellent d’une furie sauvage, et, armé d’un large coutelas dégouttant de sang, il continue de crier :

— Tuez tout ! tuez tout !…

Le moine guidait au carnage une bande d’hommes à figures patibulaires, valets coutilliers de l’armée catholique, chargés d’achever les blessés à coups de masses de fer, de haches et de couteaux. Hervé reconnaît son frère Odelin, qui, une main appuyée sur l’endroit de sa blessure et l’autre sur le sol, essayait de se relever ; une expression de haine diabolique éclate sur la figure du cordelier ; il saute à bas de son cheval et pousse un rugissement de triomphe féroce. Mon père se voit perdu ; cependant il tente de fléchir son bourreau et s’écrie suppliant :

— Hervé ! mon frère ! j’ai une femme, des enfants ; cette nuit, je vous ai sauvé la vie !…

— Seigneur ! — s’écrie le prêtre d’une voix pantelante en levant ses yeux flamboyants et son coutelas vers le ciel tonnant, sillonné d’éclairs, — Dieu vengeur ! reçois en holocauste le sang de ce Caïn !…

Et fra‑Hervé se précipite sur son frère, le renverse, s’accroupit sur sa poitrine, le saisit d’une main aux cheveux, et de l’autre brandit son coutelas… Odelin pousse un cri d’horreur, ferme les yeux, tend la gorge… Le fratricide est accompli !… Fra‑Hervé se relève couvert du sang de son frère, crosse du pied le cadavre, et s’élance sur son cheval en hurlant :

— Tuez tout ! Égorgez tout !…

À cet épouvantable spectacle, mes esprits, jusqu’alors tenus en suspens par la terreur même, m’abandonnent, et je perds complètement connaissance.


Lorsque je sortis de mon évanouissement (moi, Antonicq Lebrenn), j’étais couché sur la paille, dans notre armurerie à Saint-Yrieix ; le franc-taupin et le colonel de Plouernel me veillaient. Ils m’apprirent l’issue de la bataille de La Roche-la-Belle, funeste aux royalistes, complètement battus en cette rencontre. Le violent orage de la veille, suivi d’une pluie torrentielle, ne permit pas à l’amiral de Coligny de poursuivre l’armée catholique dans sa retraite ; les protestants, victorieux, rentrèrent le soir à Saint-Yrieix. Le franc-taupin et les Vengeurs d’Israël, ramenés par les mouvements de la bataille vers le lieu où j’étais étendu sans mouvement sous mon cheval, près du cadavre de mon père, égorgé par fra‑Hervé, m’avaient reconnu et placé sur l’une des charrettes destinées au transport des munitions de l’artillerie. Le champ de bataille nous restait ; le franc-taupin, aidé de ses compagnons, creusa pieusement une fosse où fut enseveli mon père. J’appris plus tard, par le prince de Gerolstein, le triste sort de ma sœur, et je retrouvai la lettre qu’elle avait écrite à mon père. L’infortunée, se croyant méprisée, abandonnée de nous, était, disait-elle, décidée à mourir, et nous adressaıt des adieux navrants ; voulant éclairer mon père et ses coreligionnaires sur les ténébreux et sanglants projets de Catherine de Médicis, Anna-Bell rapportait dans sa lettre le secret entretien de la reine et du père Lefèvre au sujet des réformés (entretien surpris par Anna-Bell lors de son séjour au monastère de Saint-Séverin). Après nous avoir ainsi témoigné son attachement jusqu’à la fin, elle obtint de l’un des pages du prince d’endosser les habits et de monter le cheval de l’adolescent tué dans le combat du matin ; elle espérait trouver la mort près de Frantz de Gerolstein : hélas ! son vœu fut exaucé. Elle rejoignit le prince ; celui-ci, aussi surpris qu’alarmé de son dessein, la supplia vainement de se retirer un moment avant le choc des deux corps de cavalerie. Ni Anna-Bell ni Frantz ne furent blessés à cette première rencontre ; mais peu d’instants après, les reîtres traversant une seconde fois la rivière pour poursuivre la cavalerie ennemie, Anna-Bell, frappée d’une balle au cœur pendant ce nouvel engagement, tomba de cheval dans la rivière où elle se noya, sans que le prince de Gerolstein, entraîné par l’impétuosité du combat, pût revenir sur ses pas et tenter de sauver ma sœur. Enfin, le colonel de Plouernel, instruit par mon récit de la double lutte de son frère le comte de Neroweg et de son fils Odet contre mon père et moi, apprit plus tard que tous deux, succombant aux suites de leurs blessures, le laissaient chef de sa maison et seul héritier de ses immenses domaines.


Les protestants, victorieux à La Roche-la-Belle, éprouvèrent une cruelle défaite au mois de septembre de cette même année 1569. L’armée royale et l’armée protestante se rencontrèrent en Poitou, près de la ville de Montcontour ; Coligny, très-inférieur en nombre, manœuvrant avec sa prudence et son habileté ordinaires, se retrancha derrière la rivière de la Dive, position presque inexpugnable, à l’abri de laquelle il voulait attendre des renforts promis par Montgomery, presque entièrement maître de la Gascogne. Mais, ainsi que cela était déjà tant de fois arrivé, pour le malheur de la cause, l’amiral, malgré la fermeté de son caractère, dut céder à la fougueuse impatience de son armée, en majorité composée de volontaires ; la campagne durait depuis longtemps, chefs et soldats avaient abandonné leurs familles, leurs biens, leurs métiers, leurs champs, leurs maisons, pour la défense de la religion ; ils désiraient vivement revoir leurs foyers ; aussi, espérant par une victoire imposer de nouveau la paix au roi Charles IX et reconquérir le libre exercice de leur culte, ils demandèrent à grands cris le combat ; Coligny se résigna. Le 3 septembre 1569, il livra bataille à une armée presque deux fois supérieure à la sienne ; malgré les prodiges de bravoure des huguenots, et quoique les royalistes eussent essuyé des pertes considérables dans cette journée, ils restèrent victorieux. Mais après Montcontour, comme après Jarnac, Coligny, loin de se laisser abattre par un revers prévu et qu’il avait en vain tenté de conjurer, opéra une retraite si menaçante, que l’armée catholique n’osa le poursuivre ; durant la nuit même qui suivit la défaite, les chefs protestants, réunis à Parthenay, expédièrent des courriers en Écosse, en Allemagne, en Suisse, pour faire appel à leurs coreligionnaires, rassemblèrent les débris de leurs armées, laissèrent de fortes garnisons à Niort, à Saint-Jean-d’Angély, à Saintes, à La Rochelle, passèrent la Charente, allèrent rejoindre en Gascogne Montgomery, maître de cette province, et Coligny recommença la guerre avec succès, choisissant pour base de ses opérations les fleuves du Tarn et de la Garonne. Des bandes de partisans intrépides harcelaient, lassaient les troupes royales ; Charles IX et sa mère avaient cru les huguenots anéantis après les défaites de Jarnac et de Montcontour : ils renaissaient plus ardents, plus dévoués que jamais à la défense de leurs droits. Catherine de Médicis, de plus en plus persuadée que la paix et non la guerre offrait le seul moyen d’en finir avec les huguenots, songea dès lors résolument à l’exécution du projet infernal conçu par François de Guise à l’époque du triumvirat, et confié par elle au père Lefèvre ; elle fit faire à Coligny des ouvertures au sujet d’un nouveau traité de pacification ; cette offre fut écoutée. L’amiral et plusieurs chefs protestants, députés comme plénipotentiaires des huguenots, conférèrent longuement avec les envoyés de Charles IX ; et le 10 août 1570 fut signé, à Saint-Germain, un nouvel édit, le plus large qui eût jusqu’alors été accordé aux protestants. Le voici en substance :

« La mémoire de toutes choses passées de part et d’autre est abolie. — La liberté de conscience est implicitement accordée dans tout le royaume. — Personne ne pourra être désormais contraint à rien faire contre sa conscience au sujet de la religion. — Aucune distinction n’est établie entre les catholiques et les protestants pour leur admission dans les écoles, universités, hôpitaux, maladreries et autres établissements d’instruction ou de charité. — Nul ne pourra être recherché pour ses actes passés. — Coligny et les autres chefs protestants sont déclarés bons et fidèles sujets. — Les protestants sont aptes à posséder toutes charges royales, seigneuriales et municipales. — Les jugements rendus contre les huguenots seront à jamais effacés des registres judiciaires. — Enfin, pour garantir l’exécution de cet édit, Charles IX donnait en garde pour deux ans, aux princes de Navarre et de Condé et à vingt chefs protestants, les villes de La Rochelle, Cognac, Montauban et La Charité, places dites de refuge, pour ceux qui n’oseraient encore retourner dans leurs maisons [41]. »

Hélas ! ceux-là qui, selon l’édit, n’osaient encore retourner dans leurs maisons, malgré la paix signée, promulguée, jurée, prévoyaient avec raison quelque nouveau piège caché sous cette paix trompeuse. Antonicq Lebrenn ne s’était séparé de MM. de Coligny et de Lanoüe qu’après la fin de la guerre ; il leur avait confié la lettre d’Anna-Bell adressée à Odelin Lebrenn, lettre dans laquelle la fille d’honneur de Catherine de Médicis rapportait l’entretien surpris par elle entre cette reine infâme et le jésuite Lefèvre, leur projet d’endormir les huguenots dans la sécurité d’une pacification mensongère, afin de les surprendre désarmés, confiants, et de les exterminer le même jour, à la même heure, sur tous les points du royaume. Ce projet parut si monstrueux à Coligny, qu’il le considéra comme un rêve de la scélératesse en délire et le crut impraticable, ne fût-ce que par le manque de bourreaux nécessaires à cette immense boucherie.

L’amiral se trompait : les bourreaux ne font jamais faute au parti catholique ; ils se lèvent par milliers à la voix des prêtres de Rome… Lisez la fin de cette légende, fils de Joel, vous assisterez à un forfait jusqu’alors inouï dans l’histoire de l’humanité.


  1. Régnier de la Planche, p. 424.
  2. Régnier de la Planche, p. 725.
  3. Cahier du Tiers-État de 1560, art. 40, 69, 72, etc. Des États généraux et autres assemblées nationales, t. XI, p. 275 et suivantes.
  4. Ces 45 millions représentaient 500 à 550 millions de nos jours, car leur valeur intrinsèque était de 140 à 145 millions, le marc d’argent étant alors de 15 livres.
  5. Plus de 600 millions de nos jours.
  6. Cahiers du Tiers-État de Pontoise, Manus. Bibliot. Roy., n° 80027, f° 33. Ap. Aug. Thierry, XCXIX. — Introduction à l’Histoire du Tiers-État.
  7. Théodore de Bèze, Chroniques ecclésiastiques, vol. I, p. 455-57. Lille, imprimerie de Leleu, 1841.
  8. Arrêts et ordonnances de 1563, reg. XV, f° 173.
  9. Mémoires de Lanoüe, p. 610.
  10. Arrêts et ordonn. royales, reg. I, f° 175.
  11. Testament du chancelier de L’Hôpital. Ap. Brantôme, p. 217.
  12. Exode, LXX, ch. XXII, 23.
  13. Brantôme, Femmes illustres, t. IV, p. 474.
  14. Registre-Journal de l’Étoile, p. 28.
  15. Discours merveilleux sur Catherine de Médicis, par Henri Estienne, Genève, 1565. — Le mot de la reine est historique.
  16. Registre-Journal de l’Étoile, p. 50.
  17. On appelait ainsi familièrement à la cour la princesse Marguerite (fille de Catherine de Médicis et de Henri II), si connue par ses débordements. Elle épousa Henri IV, et il obtint plus tard son divorce.
  18. De Thou, LXXIV, p. 249.
  19. Registre-Journal de l’Étoile, supplément, p. 57.
  20. Registre-Journal de l’Étoile, supplément, p. 198.
  21. Registre-Journal de l’Étoile, p. 254. — Il nous est impossible, par respect pour nos lecteurs, de citer in extenso cette satire malheureusement trop vraie des mœurs abominables de la cour de France, au seizième siècle.
  22. Mauvais lieu.
  23. Registre-Journal de l’Étoile, p. 236-239.
  24. Un mot obscène.
  25. Registre-Journal de l’Étoile, supplément, p. 230.
  26. … La reine, poussée du cardinal de Lorraine, qui blâmait les actions de M. le duc d’Anjou, vint à l’armée pour s’éclaircir de la faute de n’avoir pas combattu avant que les ennemis fussent joints (après la mort du duc des Deux-Ponts, empoisonné par des vins de présent d’un marchand de vin d’Avallon), S. M. veut aller à la guerre avec M. de Tavanes, etc. (Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes, p. 522-525.)
  27. Lettres de Pie V, 25 mars-13 avril 1569, à Catena. Vie de Pie V, p. 85.
  28. De Thou, Hist., LXXXV, p. 129.
  29. Machiavel, Du Prince, p. 57.
  30. Mémoires-Journaux de François de Lorraine, duc d’Aumale et de Guise, contenant les affaires de France et les négociations avec l’Écosse, l’Italie et l’Allemagne, de 1547 à 1561. (Publié sur les manuscrits originaux, p. 464-465.)
  31. Exode, l. I, ch. XXIV.
  32. Prière du matin au corps de garde, en 1569, Revue protestante, vol. I, p. 405.
  33. Testament olographe de l’amiral Coligny, d’après la minute originale conservée aux manuscrits de la Bibliothèque nationale. Collection du Puy, t. LXXXI. — Cette pièce, d’une si grande valeur historique, a été publiée pour la première fois complète en 1852, par la Société de l’Histoire du protestantisme français, t. I, p. 265. Ce qui donne, selon nous, un double intérêt à ce testament, c’est qu’il a été écrit par l’amiral durant la guerre (en juin 1569), après la bataille de Jarnac et avant la bataille de Montcontour.
  34. Nous supprimons quelques dispositions testamentaires relatives à des intérêts de famille de peu d’importance pour nos lecteurs.
  35. 500 livres à cette époque avaient environ la valeur intrinsèque de 2,500 de ce temps-ci, et plus du double en valeur représentative.
  36. Journal-Registre de l’Étoile, p. 217. Cette lettre horrible a été déposée en original parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale, par décret de la Convention, le 14 ventôse an II de la République. Nos immortels conventionnels voulaient ainsi une fois de plus clouer la royauté au pilori.
  37. «… Pendant que M. l’amiral était au camp, Dominique, l’un de ses valets de chambre, convaincu d’avoir voulu empoisonner son maître, fut pendu… Pris par La Rivière, capitaine des gardes du duc d’Anjou, il avait été accablé de promesses : on lui avait fait tout espérer, s’il voulait empoisonner son maître. Dominique y consentit, reçut de l’argent, une poudre empoisonnée, et vint retrouver M. de Coligny… » (De Thou, Hist., livre LXV, p. 626-627, t. V. Voir le même historien pour l’empoisonnement du duc des Deux-Ponts, Dandelot, etc.)
  38. Voir pour les détails de cette bataille, De Thou, LXV, t. V, p. 590 ; — Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes, t. I, p. 523 et suiv. ; — Mémoires de François de Lanoüe, t. I, p. 625 et suiv.
  39. Psaume XXXIII, p. 88.
  40. Psaume XXVIII, p. 79.
  41. Mémoires de l’État de France sous Charles IX, t. I, p. 5-12.