Les Névroses (Janet)/Première Partie/Chapitre V

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Chapitre V
Les paralysies et les phobies.
◄   Chapitre IV Première partie Chapitre VI   ►


À côté des agitations motrices se place un phénomène négatif constitué par des insuffisances et même des suppressions en apparence complètes du mouvement volontaire, ce sont les célèbres paralysies fonctionnelles ou paralysies hystériques. Il n’est pas facile de voir quel est le phénomène psychasténique qui correspond nettement à celui-ci : je propose de lui comparer le symptôme important des phobies dont le mécanisme sinon l’apparence me semble être identique.

Ces impuissances motrices des névropathes ont joué un rôle capital dans les études cliniques et dans les études psychologiques. C’est pour les distinguer des paralysies organiques qu’on a été amené depuis Charcot à faire les plus belles analyses des mouvements, des réflexes, des fonctions motrices. C’est pour les comprendre que la psychologie pathologique a en grande partie constitué la plupart de ses théories. Enfin si l’on songe que nous sommes de plus en plus disposés à rattacher les troubles névropathiques à des insuffisances de la volonté et de l’action personnelle, on voit que ces paralysies représentent peut-être le type le plus net des accidents névropathiques, celui qui bien compris permettrait d’interpréter tous les autres.


1. - Les paralysies hystériques.


Ces paralysies surviennent à peu près dans les mêmes circonstances que les autres symptômes de la névrose : il s’agit toujours d’un accident en lui-même minime qui est accompagné d’une violente émotion et de troubles de l’imagination. Un cas déjà ancien et fort intéressant au point de vue historique est tout à fait typique : je fait allusion à l’observation d’Estelle qui donna lieu au beau livre d’un ancien magnétiseur, Despine (d’Aix), en 1840. Il s’agit d’une jeune fille de douze ans, qui, malgré la défense de sa mère, s’est mise en colère, s’est disputée et battue avec une de ses petites amies; dans l’ardeur du combat, elle a été renversée et s’est assise brusquement par terre. Cette chute sur le derrière a été compliquée par une circonstance aggravante, c’est que la robe a été fortement salie à un endroit significatif. Petite douleur insignifiante qui n’empêche pas la fillette de se relever et de rentrer, mais, émotion pénible, sentiment de honte et de crainte, effort de dissimulation : voilà le résume de l’accident. Le lendemain, cette jeune fille a commencé une paralysie complète de deux jambes, une paraplégie grave qui a duré huit ans. Le fait mérite d’être relevé : huit ans de paralysie des membres inférieurs pour être légèrement tombée sur le derrière. Ces phénomènes n’étaient guère connus à cette époque que de ces singuliers magnétiseurs.

Plus tard différents auteurs comme Brodie, Todd, Duchenne (de Boulogne), Russell, Reynolds, Charcot, Oppenheim et beaucoup d’écrivains contemporains se sont mis à étudier ce qu’on appelait d’abord la névrose traumatique. En effet, les accident traumatiques sont parmi les causes les plus fréquentes de ces paralysie; ainsi on les observe souvent à la suite des catastrophes de chemins de fer et certains médecins anglais avaient même adopté pour les désigner l’expression « railway’s spine ». Les chutes de voitures, les chutes de cheval, les chocs dans les bagarres en sont aussi l’origine la plus commune : un charretier ivrogne tombe de son siège sur le bras droit et présente ensuite une paralysie de ce bras; un jeune homme de dix-huit ans tombe dans un escalier sur le dos, il a une paralysie des jambes et des contractures des muscles lombaires, etc. Souvent le choc n’est qu’imaginaire : le célèbre malade des premières leçons de Charcot croit avoir été écrasé par une voiture qui n’a pas du tout passé sur lui et il a cependant les deux jambes paralysées. Une des dernières observations que j’ai recueillies est très singulière à ce point de vue : un individu a commis une imprudence en chemin de fer; pendant que le train est en marche, il est descendu sur le marche-pied pour passer d’une portière à l’autre. Il s’est aperçu à ce moment que le train allait entrer sous un tunnel et il s’est imaginé que le côté gauche de son corps qui dépassait allait être pris en écharpe et écrasé contre la paroi du tunnel. En pensant à ce danger terrible, il s’est évanoui; mais heureusement pour lui il n’est pas tombé sur la voie, il a été tiré par des amis dans l’intérieur du wagon et son côté gauche n’a pas même été frôlé. Cela n’empêche pas que cet individu a réalisé les jours suivants une hémiplégie gauche tout à fait complète.

D’autres circonstances peuvent agir de la même manière, les fatigues par exemple, lorsqu’elles sont localisées à un membre, peuvent amener de telles paralysies. Un peintre a senti sa main droite très fatiguée pendant qu’il peignait un plafond, il a présenté à la suite d’une grave monoplégie de la main droite, et il ne s’agissait pas de paralysie saturnine, comme on pourrait le croire. J’ai constaté le même fait chez une jeune fille qui apprenait le violon, chez plusieurs autres personnes qui fatiguaient leurs mains sur le piano. Mais ici encore il faut qu’à la fatigue se joigne l’état émotionnel, comme dans la célèbre observation de Féré. Une jeune fille qui travaillait à apprendre un morceau de piano a présenté subitement une paralysie de la main droite au moment où elle devait jouer son morceau dans une cérémonie. La part de l’émotion est si grande qu’elle peut agir seule et s’ajouter à une fatigue purement imaginaire, comme dans cette autre observation de Féré. Une jeune fille rêve la nuit qu’elle est poursuivie par un individu et qu’elle court très fort dans les rues de Paris pour lui échapper, elle rêve qu’elle est épuisée de fatigue quoiqu’elle n’ait point bougé : le lendemain elle n’en est pas moins paraplégique. Enfin, il y a des paralysies qui s’installent à la suite de somnambulismes et de crises d’agitation motrice; mais, comme nous le verrons plus tard, elles portent sur des membres qui ont été autrefois paralysés, qui présentaient déjà d’autres troubles hystériques du mouvement, ou qui avaient en eux des causes d’affaiblissement, déformations rachitiques, anciennes cicatrices, varices, etc., ce qui produit la localisation de la névrose.

Ces paralysies ainsi déterminées peuvent être très diverses : une des formes les plus curieuses et les plus intéressantes au point de vue psychologique est celle que l’on connaît sous le nom de paralysie systématique, parce qu’elle porte sur une fonction, sur un acte, plutôt que sur un membre tout entier. Plusieurs auteurs dont les premiers furent Jaccoud, Charcot, Blecq, Séglas, avaient signalé une forme de paralysie hystérique très singulière et au premier abord peu intelligible. Il s’agissait de sujets, le plus souvent de jeunes gens, qui semblaient ne pas avoir la moindre paralysie des jambes, quand on les examinait dans leur lit : non seulement les réflexes étaient intacts, mais les mouvements eux-mêmes paraissaient parfaitement conservés. Si on leur demandait de lever la jambe, de la plier, de la tourner à droite ou à gauche, ils accomplissaient exactement tout ce qu’on leur disait de faire; bien plus ils semblaient avoir conservé une très grande force, tout à fait suffisante et comparable à la force normale. Alors, dira-t-on, ils n’avaient aucun trouble du mouvement des jambes : ils étaient cependant tout à fait incapables de marcher. Dès qu’on essayait de les mettre debout sur le sol, ils fléchissaient, ils contorsionnaient leurs jambes, ils les lançaient de tous les côtés à tort et à travers et ils finissaient par tomber sans avoir fait un pas; cette impuissance singulière se prolongeait pendant des semaines et des mois. Ces malades semblaient réaliser ce paradoxe de n’avoir aucune paralysie des jambes et de ne pas pouvoir marcher. Chez quelques-uns de ceux qu’a décrits Charcot, la comédie était plus complète encore; ils étaient capable d’accomplir avec leurs jambes certains actes particuliers qui semblaient très compliqués, ils pouvaient sauter, danser, marcher à cloche-pied, courir, mais ils tombaient par terre dès qu’ils essayaient de marcher; la marche simple et correcte était la seule chose qu’ils ne pouvaient plus faire. Pendant quelque temps ce symptôme bizarre qu’on appelait l’astasie-abasie hystérique resta à peu près isolé; mais bientôt il fallut reconnaître qu’il y avait beaucoup de paralysies analogues à celles-là et que les paralysies systématiques étaient même assez fréquentes. Certains sujets peuvent encore marcher et ne peuvent pas se tenir debout, d’autres perdent certaines fonctions des mains. Par exemple ils oublient souvent leur métier; une couturière ne sait plus coudre, quoiqu’elle n’ait aucune paralysie de la main, une blanchisseuse ne sait plus tenir le fer à repasser, ou, ce qui est très fréquent, les jeunes filles ne savent plus du tout écrire ou jouer du piano. On a montré autrefois des faits du même genre à propos des fonctions de la bouche : le malade ne sait plus siffler ou souffler tandis qu’il peut faire tous les autres mouvements des lèvres. Ces exemples suffisent pour montrer qu’il y a très souvent chez les hystériques des paralysies systématiques dans lesquelles le sujet ne perd pas tous les mouvements d’un membre, mais seulement un certain système de mouvements groupés par l’éducation en vue d’un même but, pour exécuter un certain acte.

Dans un second groupe se rangent les paralysies localisées dont les limites semblent déterminées par la forme anatomique d’un membre plutôt que par une fonction systématique; elles semblent enlever toutes les fonctions d’un bras, d’une jambe, d’une main. Elles peuvent porter aussi sur la face et sur le tronc, quoique ces faits soient moins fréquents et moins bien connus. J’ai publié à ce propos l’observation d’une jeune fille de quinze ans qui, après une chute dans un puit, a présentée pendant plusieurs mois une paralysie totale des muscles du tronc. Si on la mettait assise, le corps tombait indéfiniment d’un côté ou de l’autre, sans qu’elle pût aucunement se soutenir. On voit par cet exemple que ces paralysies localisées ont la même origine que les précédentes, qu’elle se développent après des chocs, des émotions, ou des fatigues. Nous retrouvons ici ces jeunes filles dont la main droite se paralyse complètement parce qu’elles se fatiguent à préparer un morceau de piano et qu’elles doivent le jouer dans une cérémonie impressionnante. Il faut seulement ajouter que des paralysies localisées peuvent se développer à la suite des paralysies systématiques précédentes dont elles semblent ainsi n’être qu’un degré plus élevé; pendant un certain temps il n’y a qu’une forme d’astasie-abasie, puis peu à peu une jambe ou les deux jambes se paralysent complètement. On vient de voir l’observation de cette ouvrière qui, à la suite d’émotions dans son travail, a eu une paralysie systématique de la couture. Avant de parvenir à la guérison, elle a traversé des périodes variées pendant lesquelles, tantôt la paralysie était nettement limitée à la couture, tantôt elle s’étendait plus loin sur un plus grand nombre de fonctions de la main et l’empêchait par exemple aussi de bien tenir un crayon, tantôt elle était tout à fait complète et supprimait tous les mouvements de la main que la malade ne pouvait plus bouger volontairement.

La paralysie peut s’étendre encore davantage et atteindre plusieurs membres à la fois : par exemple, elle peut prendre la forme paraplégique dans laquelle les deux jambes sont paralysées complètement. Cet accident survient souvent quand une émotion surprend l’individu pendant la marche et qu’elle produit l’affaiblissement, le dérobement des jambes. Une jeune infirmière de vingt-cinq ans, qui avait sans doute peu de préparation pour son métier, vit la nuit une malade en crise de somnambulisme qui se levait et qui circulait enveloppée dans un drap. Elle la prit pour un fantôme et eut une peur terrible; elle sentit ses jambes flageoler et tomba sans pouvoir se relever. À la suite de cette émotion elle resta paraplégique pendant plusieurs mois. Cet accident survient aussi après les accouchements et après les maladies un peu longues dans lesquelles les malades sont restés au lit. Enfin c’est là un accident qui se rattache très souvent à toutes les émotions génitales; la paraplégie s’observe fréquemment non seulement après les accouchements, mais après les viols, après les excès de masturbation ou simplement dans le cour d’une émotion amoureuse; c’est une remarque dont il faut se méfier dans le traitement de ces affections. Bien entendu la paraplégie peut se développer après toutes les paralysies systématiques des jambes, en particulier après l’abasie, et souvent elle peut alterner avec elle.

Une autre forme de ces paralysies étendues à plusieurs membres qui a été plus étudiée aujourd’hui c’est l’hémiplégie. Une moitié du corps est entièrement paralysée, d’ordinaire il est vrai, la paralysie hystérique touche les membres plutôt que la face, mais ce n’est pas une règle absolue. Quand la paralysie siège du côté droit, il arrive souvent que la parole soit troublée comme dans les hémiplégies organiques et qu’un certain degré de mutisme accompagne la paralysie du bras et de la jambe. Voici l’observation d’une jeune fille de dix-neuf ans, fille d’une mère épileptique et ayant déjà présenté des accidents névropathiques, qui est tombée gravement malade à la suite de la mort de son père. La pauvre enfant le soutenait de son bras droit pendant toute l’agonie; le soir même après la mort, elle se sentit épuisée de fatigue surtout du côté droit, et sa jambe droite tremblait quand elle essayait de s’appuyer sur elle; elle n’a pas pu dormir, croyant à chaque instant voir et entendre son père. le lendemain matin, elle eut des souffrances dans le ventre et constata la réapparition des règles en dehors de leur époque; elle se plaignait en outre d’une faiblesse plus grande du côté droit. Le surlendemain, le bras et la jambe droite remuaient encore un peu, mais tremblaient continuellement; le troisième jour, l’hémiplégie droite était complète et la parole était entièrement perdue. Grâce à un traitement purement suggestif, les mouvements sont revenus graduellement au bout de quinze jours et se sont rétablis d’une façon complète ainsi que la parole.

C’est ici le moment de faire observer que cette hémiplégie peut survenir d’une façon plus dramatique à la suite d’une attaque convulsive ou d’un sommeil profond qui simule alors complètement l’atta-que d’apoplexie. Le diagnostic est dans certains cas très délicat et, quoique l’hypothèse d’une hémiplégie fonctionnelle et d’un sommeil hystérique associé avec elle semble singulière, il faut cependant y penser. Il n’y a pas longtemps, j’ai constaté un accident de ce genre chez un homme de cinquante ans qui au premier abord semblait tout à fait avoir eu une apoplexie véritable suivie d’hémiplégie. Mais il ne présentait absolument trouble des réflexes, il avait des mouvements subconscients dont on verra tout à l’heure l’importance, il avait eu autrefois toutes sortes d’accidents névropathiques et il me parut plus sage de considérer son accident comme hystérique; une guérison complète après un traitement purement moral vint d’ailleurs confirmer cette interprétation.

À ces diverse paralysies bien connues je voudrais ajouter une dernière forme qui est rarement signalée à cette place. M. Paul Richer a signalé des quadriplégies, c’est-à-dire des paralysie qui portent à la fois sur les quatre membres et il remarque qu’elles sont rares. Je crois que l’on peut observer plus fréquemment des paralysies absolument totales portant sur tous les mouvements volontaires aussi bien sur ceux de la face que sur ceux des membres. Les sujets sont absolument immobilisés, incapables de réagir par aucun mouvement volontaire aux excitations qu’ils sentent cependant fort bien. Aussi les prend-on d’ordinaire pour des sujets endormis et méconnaît-on la véritable nature du phénomène en l’appelant une crise de sommeil. Le fait caractéristique consiste en ce que les sujets sentent tout et se souviennent de tout quand ils sortent de cet état, après plusieurs heures ou même plusieurs jours. Ils racontent tout ce qui s’est passé autour d’eux, ils disent qu’ils ont essayé de bouger, de se défendre, mais qu’ils n’ont pas pu faire le moindre mouvement. Des faits de ce genre ont souvent joué un rôle dans les histoires de léthargie ou de mort apparente.

Ces paralysies que nous venons de distinguer par leurs formes peuvent aussi se distinguer par leurs degrés. Dans les cas typiques, elles sont complètes et portent sur toutes les forme et tous les degrés du mouvement supprimé. Dans beaucoup de cas elles sont incomplètes et semblent ne porter que sur une partie du mouvement. Ainsi, dans l’amyosthénie, le mouvement atteint s’exécute encore en partie, mais avec lenteur et avec faiblesse. Ce qui est supprimé, c’est la forme vive, énergique du même mouvement ou, si l’on préfère, ce qui est supprimé, c’est le phénomène de l’effort appliqué à ce même mouvement.

Une forme très curieuse de ces paralysies incomplètes est celle à laquelle j’ai proposé autrefois de donner le nom de syndrome de Laségue[1]. Quoique Laségue en ait donné l’analyse la plus précise, le fait était déjà signalé autrefois comme une curiosité. L’une des premières descriptions est celle de Charles Bell en 1850 : « Une mère nourrissant son enfant, disait-il est atteinte de paralysie; elle perd la puissance musculaire d’un côté du corps et en même temps la sensibilité de l’autre côté. Circonstance étrange et vraiment alarmante, cette femme ne pouvait tenir son enfant au sein avec le bras qui avait conservé la puissance musculaire qu’à la condition de le regarder sans cesse. Si les objets environnants venaient à distraire son attention de la position de son bras, ses muscles se relâchaient peu à peu et l’enfant était en danger de tomber ». Beaucoup d’auteurs comme Trousseau, Jaccoud, Landry, Briquet et surtout Laségue en 1864, ont examiné des cas de cette singulière affection qui semblait être une énigme médico-psychologique. Ces sujets avaient très bien conservé le mouvement tant qu’ils regardaient leurs membres, mais ils devenaient paralysés dès qu’ils ne pouvaient plus les voir. Il en résulte qu’ils étaient paralysés quand on leur fermait les yeux et qu’ils étaient également paralysés dans l’obscurité. Certains auteurs avaient même cru à ce propos qu’ils s’agissait de paralysie périodiques et nocturnes; en réalité, ce trouble bizarre n’est qu’un degré, qu’une forme des paralysies fonctionnelles précédentes.


2. - Les tremblements et les contractures hystériques.


Les hystériques présentent souvent d’autres troubles moteur fort intéressants, quoique souvent difficiles à interpréter, qui semblent être intermédiaires entre les agitations motrices dont nous parlions dans le précédent chapitre et les paralysies proprement dites. Ce sont, en particulier, les tremblements et les contractures.

Le tremblement détermine une série ininterrompue de secousses musculaires très régulièrement rythmées, mais très petites et très rapides. On constate, dans les graphiques, que ces petites secousses sont au nombre de cinq à douze par seconde et que leur régularité est d’ordinaire très grande. Il n’est pas facile de comprendre par quel mécanisme se produit cette altération du mouvement et le tremblement n’est pas mieux compris dans les névroses que dans les maladies dites organiques du système nerveux. On rendra, je croix, son étude plus simple, si on observe qu’au point de vue psychologique les cas de tremblement hystérique peuvent, le plus souvent, se ranger dans l’un des trois groupes suivants.

Certains tremblements, les plus lents peut-être, me paraissent ressembler à certaines chorées et se présente dans les mêmes conditions. Une femme de trente-huit ans[2] qui présentait un tremblement intense à la main droite a fini par avouer que ce tremblement était survenu à la suite de longues pratiques de l’écriture automatique pour interroger les esprits. Il suffisait de mettre un crayon dans la main droite pour que le tremblement cessât et fût remplacé par de l’écriture médianimique. On peut dire qu’il s’agissait, ici, d’une sorte de chorée, d’une action subconsciente très incomplète qui prenait, dans certaines conditions, l’apparence d’un tremblement, d’ordinaire plus rapide (7 à 12 oscillations par secondes), ne se transforme jamais en véritables mouvements choréiques ayant une signification; il semble une simple manifestation émotionnelle en rapport avec des émotions conscientes ou subconscientes qui persistent indéfiniment. Le tremblement est, ici, un phénomène surajouté à ces idées fixes que nous avons étudiées tout au début. Je l’ai observé d’une manière remarquable chez un ouvrier qui, à la suite de la chute d’un échafaudage, était resté suspendu pendant vingt minutes à la gouttière d’une maison; le tremblement était associé chez lui d’une manière très nette à des terreurs, des hallucinations, des idées fixes, se présentant sous toutes les formes. Enfin, il y a une troisième forme du tremblement qui accompagne les parésies, qui précède ou qui suit les paralysies dans les périodes où elles sont incomplètes. Il est alors évidemment en rapport avec l’affaiblissement de l’action volontaire : son mécanisme physiologique ou psychologique est loin d’être encore entièrement élucidé.

Un autre phénomène bien plus important vient compliquer les paralysies hystériques, ce sont les contractures. Il s’agit toujours d’une impuissance motrice, mais elle s’accompagne d’un état de rigidité persistante et involontaire des muscles. Les membres, au lieu de retomber flasques, comme dans les paralysies, présentent, quand on essaye de les mouvoir, une certaine rigidité et restent indéfiniment dans les attitudes particulières que ni le sujet ni l’observateur ne peuvent modifier.

L’histoire de ce phénomène, qui commence surtout avec les leçons de Brodie en 1837 « Lectures illustratives on certains local nervous affections ». Qui continue avec les travaux de Coulson, 1851, de Paget, 1877, de Charcot, de Laségue, de Paul Richer, correspond à l’évolution des plus grands problèmes de la médecine. On a été amené à séparer peu à peu la contracture hystérique de toutes les affections osseuses, articulaires, nerveuses et médullaires avec lesquelles elle se confondait jadis : c’est dire que ce problème touche à toute la médecine. On peut, en effet, observer ces contractures sur la plupart des muscles du corps et dans chaque région. Elles soulèvent des problèmes curieux de diagnostic. Quand la contracture siège à la face, sur les paupières, sur les muscles des yeux, sur ceux de la bouche, elle donne naissance à des symptômes qu’il faut soigneusement distinguer de certains phénomènes paralytiques en apparence analogues, du ptosis des paupières, de la paralysie d’un côté de la face qui, elle aussi, détermine une déviation de la face. La contracture peut siéger au cou, dans le dos, à l’abdomen, au thorax et, à chaque endroit, voici de nouveaux problèmes qui surgissent. Ici, elle simule une maladie des vertèbres, des déviations de la colonne vertébrale; là, elle transforme la respiration et fait croire à des maladies pulmonaires; ailleurs, elle donne l’apparence de toutes les tumeurs possibles de l’abdomen : ce sont ces contractures qui ont été l’origine des plus grandes erreurs médicales. Quand il s’agit des membres, nous rencontrons les contractures des jambes, les contractures des muscles de la hanche avec le gros problème de la tumeur blanche du genou et de la coxalgie tuberculeuse. Je crois que le médecin le plus exercé ne doit jamais se vanter de ne pas commettre une erreur quand il a à décider entre la coxalgie hystérique et la coxalgie tuberculeuse. Quand il s’agit des bras, la difficulté est, en général, moins grave; mais il faut encore se méfier des fausses luxations de l’épaule, des arthrites et des kystes du coude et du poignet. En un mot, il n’y a pas de plus gros problème clinique que celui des contractures hystériques. Ce qui est bien singulier, c’est qu’il y a là également un gros problème psychologique et que c’est là certainement une des questions les plus obscures et les plus intéressantes de la psychologie pathologique. Son étude permettra, plus tard, de mieux comprendre la nature du mouvement volontaire et les dégradations qu’il présente dans diverses circonstances.

Pour le moment, il faut se borner à mettre en évidence les phénomènes les plus simple qui caractérisent l’évolution et la forme des contractures. Nous savons d’abord que les contractures débutent com-me tous les symptômes hystériques, à propos de faits psychologiques, qui sont le plus souvent des symptôme émotionnels. Un choc n’agit dans ce sens que s’il détermine de grand phénomènes d’émotion et d’imagination et souvent, comme pour les paralysies, un choc réel fait moins qu’un choc imaginaire.

Il en est de même pour la guérison de ces contractures. Dans certains cas, elles persistent indéfiniment : j’ai recueilli deux observations dans lesquelles des contractures nettement hystériques se sont prolongées pendant trente ans. Dans d’autres cas plus fréquents, elles guérissent subitement ou se transforment sous des influences qui seraient incompréhensibles, si l’on ne tenait pas compte des imaginations et des émotions. Ce sont ces maladies qui font la fortune des reliques religieuses et des sources miraculeuses. Quand on lit l’histoire d’un individu cul-de-jatte qui a été poussé à la source dans une petite voiture, avec les jambes tordues sous le corps, dures et desséchées, et qui s’est élevé subitement en emportant sa petite voiture sur ses épaules, on peut affirmer, sans la moindre hésitation, qu’il s’agit là de contractures hystériques. On trouvera, en particulier, plusieurs récits très curieux de ce genre dans le livre célèbre de Carré de Montgeron sur les miracles effectués au cimetière de Saint-Médard, sur la tombe du diacre Paris. Ce sont aussi des phénomènes de ce genre que les médecins ont guéri bien souvent par toutes sortes de précédés, par le courant électrique, par les aimants, par les applications de plaques métalliques, par la simple parole. Il y a donc un ensemble de phénomènes psychologiques dans les terminaisons comme dans les début des contractures.

Si nous jetons un coup d’œil sur les diverses formes que peuvent prendre ces contractures, nous constatons qu’elles peuvent être systématiques comme les paralysies : c’est là un point sur lequel j’ai beaucoup insisté autrefois[3] . Il est souvent méconnu, parce que l’on ne considère pas les contractures à leur début et que le plus souvent, au bout d’un certains temps, la contracture s’étend et perd la forme systématique qu’elle avait au moment de sa formation. De telles contractures conservent aux membres, d’une manière permanente, une attitude expressive, rappelant une action ou une émotion : après une colère, le bras reste levé, le poing fermé et menaçant; une femme donne une gifle à son enfant et, comme par une punition céleste, son bras et sa main restent fixés dans la position qu’ils ont prise à ce moment. Une jeune fille, qui apprenait à jouer du violon, a eu le bras gauche contracturé dans la position du joueur de violon; une femme, que j’ai souvent décrite, marche, depuis des années, sur la pointe des pieds, elle ne peut plier les pieds qui sont raidis dans la position de la crucifixion; il s’agit d’une malade qui a des crise d’extase et qui se croit sur la croix comme le Christ[4].

Le plus souvent les contractures sont localisées, elles siègent sur un membre dont elles raidissent tous les muscles à peu près également, de manière à déterminer une attitude, toujours la même, qui dépend de la force inégale des différents muscles de la région. Les contractures du tronc sont fort fréquentes, quoiqu’elles ne soient bien connues que depuis peu de temps. Quand elles siègent d’un seul côté du corps, elles déterminent de grandes déviations de la taille et les attitudes les plus surprenantes. On voit de ces malades qui restent tordues sur elles-mêmes ou accroupies sans pouvoir se relever. Quand ces contractures sont bilatérales, elles déterminent seulement une raideur bizarre de la démarche mais amènent, plus qu’on ne le croit, des troubles de la respiration et de la digestion. Il faut toujours songer à ces contractures quand on cherche la cause des étouffements, des constipations, des troubles digestifs[5]. Les contractures du cou en arrière ou sur les côtés sont très fréquentes et ont les mêmes causes que les chorées siégeant au même point que nous avons examinées. Les contractures de la face et de la langue donnent naissance au spasmes glosso-labié, important surtout au point de vue du diagnostic.

Les contractures du bras déterminent le plus souvent l’extension du bras accolé le long du corps avec la fermeture du poing, mais elles peuvent amener d’autres attitudes en rapport avec les causes qui les ont déterminées. Ainsi, une jeune fille avait été frôlée par un omnibus, dans la région de l’épaule : elle conserva, pendant des mois, une contracture permanente de l’épaule gauche, qui restait élevée et accolée contre le cou[6].

Les contractures des jambes sont fréquentes et importantes : les deux jambes sont souvent prises en même temps et alors elles restent étroitement accolées l’une contre l’autre, dans l’extension complète. Le pied contracturé des hystériques prend le plus souvent, quand il ne s’agit pas de contractures systématiques, l’attitude connue sous le nom de varus équin, en extension avec torsion en dedans.

De même que la paralysie, la contracture peut être hémilatérale, et il n’est pas rare de voir, chez un même sujet. La paralysie du bras et de la jambe céder la place à une contracture de ces deux membres, ou inversement, car l’évolution de ces deux phénomènes n’a aucunement, dans l’hystérie, la régularité que l’on observe dans les hémiplégies dues à des lésions organiques. Enfin, la contracture peut être générale et occuper, à peu près, tous les muscles du mouvement volontaire. Ces raideurs de tout le corps ne sont pas d’ordinaire aussi prolongées que les contractures localisées, elles font plutôt partie de cet ensemble de phénomènes assez passagers qu’on appelle l’attaque d’hystérie; cependant, j’ai vu de ces contractures générales se prolonger, sans interruption, pendant plusieurs jours.

Ces diverse contractures se mêlent avec les phénomènes précédents et déterminent, chez les hystériques, un grand nombre de troubles de toutes espèces.


3. - Les phobies des actions chez les psychasténiques.


Les malades dont nous avons étudié les obsessions et les doutes ne présentent pas comme les malades précédents des paralysies ou des contractures. C’est là un caractère important qui sépare les psychasténiques des hystériques. Je crois cependant qu’ils présentent un phénomène correspondant, ce sont les phobies et en particulier les phobies des fonctions et les phobies des actions.

En apparence, la fonction du mouvement n’est pas supprimée, le sujet croit qu’il peut parfaitement remuer ses membres et même il commence à exécuter l’action d’une manière tout à fait correcte. Mais à ce moment même il éprouve toutes espèces de troubles; il sent que son esprit est envahi par les rêves les plus bizarres et par toutes sortes d’agitations de la pensée. Il sent que ses membres s’agitent et éprouvent le besoin de se remuer à tort et à travers; mais surtout il éprouve des troubles viscéraux, des palpitations de cœur, des étouffements, des angoisses. Cet ensemble de troubles se traduit dans sa pensée par un sentiment vague et très douloureux, analogue à la peur, et cette terreur augmente à mesure qu’il continue cette action qu’il se croyait au début bien capable de faire , si bien qu’il ne peut plus continuer, qu’il s’arrête découragé. Comme cette angoisse recommence chaque fois qu’il essaie de faire l’action, il ne peut plus jamais la faire et en définitive l’action finit par être pratiquement supprimée exactement comme dans les paralysies hystériques.

On observe d’abord de tels phénomènes à propos du mouvement des membres. Le syndrome qu’on a appelé « akinesia algera » n’est le plus souvent qu’une phobie du mouvement : le sujet n’a ni paralysie, ni contracture, mais à la suite d’un accident quelconque, il conserve une douleur plus ou moins réelle dans une articulation et il n’ose plus remuer à cause des angoisse terribles qu’il ressent dès qu’il commence le moindre mouvement. La basophobie correspond exactement aux abasies des hystériques : le sujet, pour une raison quelconque, est envahi par la peur de marcher. Il a de telles terreurs, de telles angoisses dès qu’il essaye de faire un pas qu’il renonce absolument à quitter son lit ou sa chaise; le résultat ne serait pas différent s’il avait réellement perdu la fonction de la marche. Inversement dans l’akathisie le sujet ne peut plus s’asseoir pour travailler; bientôt il ne peut plus, sans terribles angoisses, rester assis sur aucune chaise[7]. On retrouverait de telles phobies à propos de toutes les fonctions.

Dans d’autres cas bien plus fréquents, le même état qui ressemble à une émotion de peur très douloureuse se produit simplement à propos de la perception d’un objet, et on a désigné ce symptôme sous le nom de phobie des objets[8]; je crois cependant que c’est un phénomène tout fait voisin du précédent. La perception de l’objet peut être faite par n’importe quel sens, dès que le sujet est averti de la présence de l’objet qu’il redoute, il a ses terreurs et ses angoisses. Il y a ainsi des phobies à propos des couteaux, des fourchettes, des objets pointus, à propos des billets de banque, des bijoux, de tous les objets de valeur, à propos de la poussière, des ordures, des plumes, du linge, des objets de toilette, des boutons de porte, des métaux, des vêtements, de tous les objets qui peuvent être sales, ou dangereux, ou respectables, etc… Tous ces symptômes ont été autrefois désignés par des noms particuliers, comme autant de maladies distinctes : on avait ainsi l’astraphobie, la lyssophobie, la misophobie, la rupophobie, l’aicmo-phobie, etc… Sauf la bizarrerie du nom, ces désignations n’ont plus aujourd’hui aucun intérêt.

Le plus souvent ces phobies du contact se compliquent d’une foule de pensées obsédantes et impulsives. Celle-ci a peur de commettre un homicide ou un suicide si elle touche à un objet pointu et prend en horreur également les fleurs rouges et les cravates rouges qui lui rappellent l’homicide ou même tous les sièges sur lesquels ont pu s’asseoir des individus porteurs de cravates rouges. Celle-là ne peut plus toucher un verre, parce que les verres peuvent contenir des purgatifs et que cela pourrait lui donner la pensée de se faire avorter si elle était enceinte et si elle s’était laissée séduire.

À côté de ces phobies des objets se placent des phobies un peu plus compliquées que j’ai appelées des phobies des situations. Elles portent non plus sur un objet, mais sur un ensemble de faits et d’impressions du sujet. Le type de ces symptômes est l’agoraphobie, décrite par Westphal en 1872, puis par Legrand du Saulle en 1877. « La peur des espaces, dit ce dernier auteur, est un état névropathique très particulier, caractérisé par une angoisse, une impression vive et même une véritable terreur, se produisant subitement en présence d’un espace donné. C’est une émotion comme en présence d’un danger, d’un vide, d’un précipice, etc… Un malade commence par avoir des coliques dans la rue… La pensée d’être abandonné dans ce vide le glace d’effroi et la conviction d’une assistance, quelle qu’elle soit, l’apaise sans effort. Point de peur sans le vide, point de calme sans l’apparence d’un semblant de protection. » Cette phobie est fréquente et se présente sous bien des formes, tantôt le malade redoute les espaces vides à la campagne, tantôt il craint les places et les rues de la ville, tantôt il a peur de la rue elle-même, tantôt il redoute la foule qui remplit ou qui peut remplir la rue, ou les sergents de ville qui peuvent l’arrêter par erreur, ou les voitures, ou les chiens, ou n’importe quoi.

À l’agoraphobie doit se rattacher une autre phobie très voisine, celle des endroit clos, la claustrophobie, signalée par Beard de New-York, puis par Ball en 1879. Le malade a peur d’étouffer dans un endroit fermé, il ne peut entrer dans une salle de théâtre ou de conférence, dans une voiture, dans un appartement, dont les portes sont fermées, etc…

Il est plus intéressant d’insister sur un groupe de phobies voisines qui jouent dans ces désordres un très grand rôle. Les phobies des situations sociales sont déterminées par la perception d’une situation morale au milieu des hommes. À mon avis le type de ces phobies est la fameuse éreutophobie, si souvent étudiée depuis les travaux de Casper, 1846, de Duboux, 1874, de Westphal, 1877. J’emprunte à M. Clarapède, 1902, un résumé rapide de l’aspect caractéristique d’un malade éreutophobe : « Il n’ose plus se montrer en public, ni même sortir dans la rue. S’il s’agit d’une femme, elle n’ose plus rester en présence d’un homme, de peur que sa rougeur intempestive ne soit l’occasion de propos malveillants sur son compte, s’il s’agit d’un homme, il fuira les femmes. Comme cependant les nécessités de la vie obligent l’éreutophobe à ne pas vivre absolument isolé, il va inventer certains stratagènes pour masquer son infirmité. Au restaurant, il se plongera dans la lecture d’un journal pour qu’on n’aperçoive pas son visage; dans la rue, il se dissimulera sous son parapluie, ou sous les larges ailes de son chapeau. Il sortira de préférence le soir, à la nuit tombante, ou , au contraire, par une journée de grand soleil, afin que son teint écarlate n’ait rien d’extraordinaire. S’il est pris à l’improviste, il s’essuiera la figure avec son mouchoir, se mouchera, fera semblant de ramasser un objet sous un meuble ou ira regarder par la fenêtre afin de dissimuler la rougeur qui vient. Parfois il recourt à la poudre de riz, plus souvent à l’alcool; il espère par ce dernier moyen noyer sa coloration morbide dans celle de l’éthylisme. Pour un motif analogue il supplie le médecin ou le pharmacien de lui donner une drogue qui lui teigne le visage en rouge. Il cherche et combine dans sa tête tous les moyens de remédier à son mal. Cette crainte perpétuelle, cette incertitude, à chaque instant, du moment qui va suivre, retentit sur tout son caractère, l’aigrit, l’irrite. La vie pour l’éreutophobe est un véritable calvaire : à chaque pas, il voudrait en avoir fini avec cette insupportable existence et va jusqu’à maudire l’être qui lui a donné le jour ».

Des troubles du même genre peuvent être déterminés par une cicatrice au visage, par une malformation quelconque, plus ou moins réelle. Mais le caractère essentiel qui se retrouve toujours dans ces phénomènes terrifiants, c’est le fait d’être devant des hommes , d’être en public, d’avoir à agir en public. Aussi on pourrait ranger dans le même groupe les phobies du mariage qui sont si fréquentes, les phobies de certaines situations sociales comme celles de professeur, de conférencier, la peur des domestiques, la terreur du concierge, etc… Toutes ces phobies sont déterminées par la perception d’une situation sociale et par les sentiments auxquels cette situations donne naissance[9].


4. - Les caractères psycho-physiologiques des paralysies hystériques.


Les mouvements volontaires de l’homme sont des phénomènes très complexes qui dépendent de l’action harmonique d’un très grand nombre de parties associées et superposées hiérarchiquement. Dans tout mouvement, par exemple, doivent intervenir, sans compter les os et les articulations, les muscles, les nerfs, la moelle épinière, les centres inférieurs de l’encéphale, l’écorce cérébrale, dont le fonctionnement, semble-t-il, se manifeste par les phénomènes proprement psychologiques. Une paralysie qui supprime un mouvement volontaire peut dépendre d’une altération portant sur tel ou tel de ces éléments; elle peut dépendre d’une destruction ou d’une atrophie du muscle, d’une névrite, d’une lésion de la moelle ou de l’encéphale, d’une modification des fonctions psychologiques de l’écorce. Quel que soit le siège de ce trouble, le résultat est toujours une suppression du mouvement volontaire, une paralysie. Mais les grand progrès de la clinique des maladies du système nerveux ont permis de constater que cette paralysie n’a pas les mêmes caractères, suivant qu’elle dépend d’un trouble situé sur telle ou telle partie plus ou moins élevée dans la hiérarchie. Pour analyser les paralysie hystériques, on doit rechercher si leurs caractères sont identique à ceux que déterminent les lésions musculaires ou nerveuses, ou bien à ceux qui dépendent des troubles de la moelle ou de l’encéphale, ou enfin s’il s’agit de modification psychologiques, et alors quelle est la nature de ces modifications.

Il n’y a pas lieu d’insister beaucoup sur la première question : les caractères des paralysies hystériques permettent-ils de les rattacher à des lésions élémentaires des muscles ou des nerf? Les altérations de ces organes, en effets, peuvent être isolées; elles peuvent porter sur un seul muscle ou sur un seul nerf, ou irrégulièrement sur plusieurs muscles ou sur plusieurs nerfs disséminés au hasard. Les paralysies qu’elles déterminent alors sont limitées au mouvement d’un seul muscle ou au mouvement de quelques muscles disséminés dans une région, en laissant subsister le mouvement des autres muscles, ce qui déforme le mouvement de la région, en prenant le mot « déformer » dans le sens que nous venons de discuter à propos des convulsions. Ces lésions peuvent aussi déterminer des paralysies portant sur tous les muscles innervés par un même nerf, et sur ceux-là seulement. Jamais les paralysies hystériques ne présentent aucun caractère de ce genre : jamais elles ne portent exclusivement sur un seul muscle ni sur le groupe de muscles innervés par un seul nerf; j’aimais elles ne déterminent la déformation du mouvement d’une région. Elles portent toujours sur un ensemble complexe de muscles et de nerfs, troublant complètement l’un, faiblement l’autre, plus fortement un troisième, d’une manière toujours harmonieuse et systématique. En un mot, nous retrouvons dans les paralysies un caractère analogue à celui que nous avons noté dans les agitations motrices qui sont toujours systématiques et non déformantes.

Cette systématisation fondamentale nous oblige à remonter plus haut et à nous demander si le trouble n’existe pas dans les grands systèmes de la moelle épinière ou de la base de l’encéphale, et s’il n’y a pas une lésion quelconque dans les conducteurs ou dans les centres qui gouvernent l’association des nerfs et des muscles. L’étude de cette supposition et du diagnostic qui en découle a déterminé un très grand nombre de recherches sur un nouveau caractère des paralysies hystériques, caractère surtout négatif, mais d’une très grande importance. Ce nouveau caractère peut se résumer ainsi : on ne trouve pas dans ces paralysies les symptômes qui ont toujours été constatés à la suite des lésions de la moelle ou de l’encéphale.

Ainsi on ne constate pas les altérations musculaires, les atrophies qui accompagnent si souvent ces lésions. Un membre atteint de paralysie hystérique conserve le plus souvent son volume normal ou ne présente que des diminutions peu importantes en rapport avec l’im-mobilisation. On ne constate pas ces troubles de réactions électrique qui caractérisent l’atrophie : la réaction dite de dégénérescence, si rapide dans certaines formes de lésions médullaires, n’existe pas dans la paralysie hystérique. On ne constate pas non plus ces contractures secondaires, avec des caractères spéciaux qui suivent ordinairement les hémiplégies organiques. Même après un temps prolongé, le membre paralysé reste intact et peur rapidement reprendre ses fonctions d’une manière complète.

Enfin les études de neurologie attachent une importance considérable à l’état des divers réflexes, de ces réactions musculaires qui se produisent à la suite de l’excitation de certaines régions, des tendons, par exemple, ou de certains points de la peau. Ces réflexes, en effet, dépendent des centres inférieurs de la moelle et de l’encéphale, et leur état indique les conditions dans lesquelles se trouvent ces centres. Charcot avait déjà démontré que dans les paralysies hystériques les réflexes tendineux ne sont ni supprimés, comme dans le tabes, ni exagérés, comme dans les lésions le faisceau pyramidal. On savait déjà fort bien à cette époque que le clonus déterminé par le relèvement brusque du pied n’appartient pas à la symptomatologie de l’hystérie; on savait aussi que, d’une manière générale, les réflexes pupillaires sont normaux dans cette névrose et qu’on n’y observe jamais, par exemple, le signe d’Argyll Robertson, si important dans le tabes. De nos jours, les mêmes études ont porté sur les réflexes cutanés, et on a montré que certains de ces réflexes, celui du peaussier du cou, le réflexe abdominal, le réflexe crémastérien, altérés dans plusieurs maladies organiques du système nerveux, subsistent intacts dans les paralysies hystériques. M. Babinski a insisté sur un réflexe très important qui consiste en un mouvement des orteils lorsque l’on frotte légèrement avec une pointe mousse la plante du pied. Chez les adultes normaux, car il y a des irrégularités chez les enfants, les orteils se fléchissent en masse vers la plante du pied. Dans les lésions de la moelle, les orteils, surtout le gros orteil, se relèvent en extension. Cette excitation de la plante du pied chez des individus atteints de paraplégie hystérique ne donne jamais cette réaction si particulière du gros orteil en extension.

Il est évident qu’il ne faudrait pas exagérer trop l’importance et la précision de ces signes qui sont pratiquement des plus utiles, mais qu’il est nécessaire, dans certains cas particuliers, de discuter et d’interpréter. Certains amaigrissements peuvent simuler des atrophies; des réactions de dégénérescence ont été signalées, quoiqu’elles me paraissent douteuses. Il ne faut pas, à mon avis, attribuer trop d’importance à la simple exagération des réflexes rotuliens. Cette exagération est extrêmement difficile à apprécier et elle est très irrégulière. Beaucoup de sujets, quand ils sont un peu émotionnés ou nerveux, lancent leurs jambes trop fortement quand on frappe le genou. On peut bien dire qu’il faut distinguer le réflexe véritable, rapide, simple, du mouvement semi-volontaire, semi-émotionnel qui s’ajoute, qui est trop tardif, trop long, trop généralisé. Tout cela est assez vrai, mais en pratique il n’est pas toujours facile de faire la distinction, et d’ailleurs je suis disposé à croire que chez les hystériques et chez les neurasthéniques il y a souvent une exagération réelle des réflexes qui est peut-être due à une diminution de l’inhibition cérébrale. Le signe du clonus du pied a déjà beaucoup plus d’importance et il est beaucoup plus rare de rencontrer quelque chose d’analogue dans l’hystérie; cela est arrivé cependant. Dans ces cas quelques auteurs croient trancher la question en prenant le graphique de la secousse avec l’appareil enregistreur. Ils espèrent distinguer la régularité du clonus organique de la courbe beaucoup plus irrégulière fournie par le clonus hystérique : cette démonstration n’est pas encore bien complète. Le signe des orteils est extrêmement intéressant : je ne crois pas qu’il ait été encore observé nettement dans une paralysie hystérique. Mais c’est un signe irrégulier qui manque souvent d’une manière totale; beaucoup de sujets ne réagissent pas du tout ou réagissent par une rétraction en masse de la jambe. L’examen des réflexes pupillaires peut être rendu difficile par la dilatation pupillaire qu existe chez beaucoup de névropathes. Il n’est pas bien démontré qu’il n’y ait jamais chez les hystériques des contracture de l’iris en dilatation ou en myosis qui empêchent les réflexes de se produire aisément et qui amènent des erreurs. Ces signes si importants ne sont donc pas d’une certitude absolue. D’ailleurs il en est de même dans tout examen clinique : c’est toujours un ensemble de signes qui détermine un diagnostic, et celui-ci ne peut jamais être fait mécaniquement par l’examen inintelligent d’un seul symptôme. Quoi qu’il en soit, cette recherche nous a permis de déterminer un second caractère des paralysies hystériques, l’absence des modifications organiques qui s’ajoute à leur systématisation.

Nous sommes obligés de remonter plus haut et de considérer la paralysie hystérique comme un trouble portant sur les parties les plus élevées de la fonction motrice, sur les phénomènes psychologiques qui en sont le couronnement. Depuis longtemps plusieurs auteurs avaient été amenés à cette conception que la paralysie hystérique est une paralysie psychique, et ils avaient constaté à ce propos qu’elle présente un certain nombre de caractères psychologiques. Déjà, autrefois, Laségue et Charcot avaient insisté sur un sentiment d’indifférence qui paraît accompagner ces paralysies. Si nous étions paralysés d’un bras, cela nous gênerait énormément; nous serions très préoccupés de cette maladie, nous aurions des regrets perpétuels et nous ferions sans cesse des efforts désespérés pour retrouver le mouvement perdu. Aussi ne pouvons-nous pas nous défendre d’une certaine surprise et d’une certaine mauvaise humeur quand nous soignons un hystérique paralysé. Ce genre de malades nous agace par sa tranquillité, son indifférence et son inertie. Ils n’ont pas l’air d’être attristés par la privation de leur membre; ils trouvent tout naturel de ne marcher qu’avec une jambe et ne font pas le moindre effort pour se servir de leur jambe paralysée. Cette indifférence joue un rôle dans la démarche du malade, et c’est à ce propos que Charcot a essayé d’établir sa distinction entre la démarche hélicopode de l’hémiplégique organique et la démarche helcopode de l’hémiplégique hystérique. Tandis que le premier fait des efforts désespérés pour faire avancer le membre et le projette en hélice par une secousse du bassin, l’hystérique ne semble plus s’en préoccuper et le traîne après lui comme un boulet.

À cette indifférence se rattachent des troubles de la sensibilité qui accompagnent très souvent les paralysies et qui étaient déjà connus à l’époque de Briquet. Beaucoup de ses sujets sentent peu ou même point les attouchements, les piqûres que l’on fait sur leurs membres inertes et ne se rendent pas compte de la position qu’on leur donne quand on les déplace. Ces troubles de la sensibilité méritent une étude spéciale qui sera faite dans le chapitre suivant, mais il faut constater ici qu’il s’agit là d’un nouveau phénomène psychologique qui s’ajoute souvent à la paralysie hystérique.

L’indifférence du malade dépend ici, semble-t-il, de certains troubles curieux de la mémoire et de l’imagination. Quand on interroge ces personnes, on voit qu’elles n’ont pas conservé la mémoire de leurs membres. Elles semblent ne plus bien savoir ce que faisait ce membre paralysé et elles ne peuvent plus réaliser les efforts d’imagination pour le concevoir. C’est M. Féré qui a, l’un des premiers, insisté sur ce point. « Après avoir fermé les yeux de la malade, dit-il, je la prie de chercher à se représenter sa main gauche exécutant des mouvements d’extension et de flexion. Elle en est incapable. Elle se représente bien la droite exécutant des mouvements très compliqués sur le piano, mais à gauche il lui semble que son bras se perd dans le vide; elle ne peut même pas s’en représenter la forme. » J’ai vérifié une dizaine de fois cette remarque; cette absence de représentation et de mémoire du membre paralysé est souvent une des choses les plus typique[10]. Beaucoup d’auteurs l’ont également remarquée; voici, par exemple, ce que disait un auteur anglais, M. Bastian, qui a d’ailleurs de l’hystérie une toute autre conception que nous : « Quand on lui demande si elle peut imaginer qu’elle touche le bout de son nez avec le doigt gauche, elle répond tout de suite oui; si on lui demande d’imaginer les mêmes mouvements avec l’autre main paralysée, elle hésite et finit par répondre : non. Elle peut s’imaginer jouer du piano de la main gauche, mais elle ne peut l’imaginer du côté droit. » En un mot, la représentation du mouvement volontaire semble perdue aussi bien que la volonté de l’exécuter et il semble que nous sommes en présence de troubles psychologiques.

C’est aussi la conclusion à laquelle était déjà parvenu l’auteur anglais Brodie quand il disait : « Dans les paralysies hystériques ce ne sont pas les muscles qui n’obéissent pas à la volonté, mais c’est la volonté elle-même qui n’entre pas en action… Quand le malade dit : Je ne peux pas, cela signifie je ne peux pas vouloir », et M. Huchard ajoutait : « Elles ne savent pas, elles ne peuvent pas, elles ne veulent pas vouloir ». Le trouble n’est donc pas dans les organes qui servent à la transmission des ordres, à l’exécution de la fonction motrice, il serait dans la partie psychologique de cette fonction.

Nous nous trouvons alors en présence d’une nouvelle question : quelle est la nature et la profondeur de ce trouble psychologique? Est-ce une véritable destruction des phénomènes psychologiques relatifs à certains mouvements volontaires, telle qu’elle pourrait être réalisée par la destruction de certains centres corticaux, ou s’agit-il d’une altération moins radicale de ces fonctions psychologiques? Pour répondre à ces questions, il suffit de répéter les remarques qui ont déjà été faite à propos des diverses amnésies.

Le souvenir, disions-nous, n’est pas complètement perdu; il peut réapparaître dans certaines conditions, il existe aujourd’hui même, quoique le sujet ne puisse pas l’utiliser. Il en est exactement de même pour ces actes en apparence supprimés; d’abord ces paralysies peuvent guérir et guériront même d’une manière absolument complète. Des paralysies qui dépendent d’une lésion du cerveau ne guérissent jamais complètement, elles laissent toujours à leur suite des affaiblissements et des maladresses trop faciles à constater. Si elles guérissent, on peut dire que ce n’est pas la fonction ancienne telle qu’elle était qui réapparaît, le sujet a besoin de toute une éducation qui se prolonge pendant des années, il reforme une nouvelle fonction beaucoup plus qu’il ne retrouve l’ancienne. Les guérisons des paralysies hystériques sont très différentes, elles sont absolument complètes et rétablissent la fonction telle qu’elle était avant l’accident, elles peuvent être extrêmement rapides, se faire en quelques jours ou en quelques heures, dans un délai si court qu’il est tout à fait insuffisant pour rétablir la fonction si elle n’était pas conservée. Pendant le cours même de la maladie, nous voyons que sous toutes sortes d’influences cette fonction, en apparence supprimée, peut manifester son existence et réapparaître au moins momentanément. Il faut insister fortement sur ce phénomène tout à fait typique de la disparition momentanée des paralysies pendant les somnambulismes, pendant les attaques délirantes, dans les états hypnotiques artificiels, simplement pendant les ivresses. Pour rappeler rapidement des faits que nous avons déjà étudiés, rien ne me paraît plus instructif que l’observation de Sm… Cet homme est paraplégique, depuis trois mois, il n’a jamais pu bouger ses jambes; une nuit il entre dans un état délirant, pendant lequel, comme on l’a vu, il veut sauver son enfant. Et le voici, prenant son oreiller sous le bras, et qui descend habilement de son lit, se sauve de la salle et, s’aidant d’une gouttière, grimpe sur les toits. Quand on le rattrape et le réveille, il retombe paraplégique. C’est là l’idéal de la paralysie hystérique. On observe des faits semblables dans toutes sortes de circonstances[11].

Bien mieux, exactement comme pour les amnésies qui sont après tout des phénomènes du même genre, on peut souvent constater la conservation de l’action pendant la veille même du malade, au moment où il se croit et où il se montre tout à fait paralysé. Je fais ici allusion à l’expérience des actions subconscientes dans les paralysies hystériques dont j’ai montré la grande importance en 1886 et 1889. J’ai présenté, à ce moment, une femme paraplégique que l’on pouvait, par suggestion, faire marcher pendant la veille, quand elle était distraite et quand elle ne se rendait pas compte de son mouvement. J’ai présenté des sujets amusants complètement paralysés du bras droit chez lesquels on pouvait provoquer l’écriture automatique des médiums avec cette même main paralysée. D’ailleurs, à la même époque, d’autres auteurs ont présenté des faits semblables[12].

Ces expériences mettent bien en évidence le caractère essentiel d’une paralysie hystérique qui est de laisser subsister intacts les mouvements subconscients. Elles ont cependant des inconvénients, c’est qu’elles sont excessivement difficiles à réussir, qu’elles demandent du temps, un milieu approprié et certaines conditions morales dans lesquelles il faut placer le sujet; ce sont des expériences de laboratoire qui ne peuvent guère servir pour établir le diagnostic extemporané d’une paralysie hystérique. On a proposé depuis ce moment des expériences exactement du même genre, mais plus simples, plus facile à réussir rapidement. Dans certains cas on peut se servir des mouvements associés; par exemple, nous sommes habitués à lever ensemble les deux épaules pour exprimer certains sentiments. Dans les hémiplégies, organiques vraies, le sujet, même distrait, ne peut lever que l’épaule saine, l’hystérique hémiplégique s’oublie à lever les deux épaules. M. Babinski a ajouté deux expériences curieuses du même genre, l’une consiste dans l’examen des mouvements des muscles peaussiers, par exemple du peaussier du cou. La paralysie organique porte sur ce muscle comme sur les autres, tandis que la paralysie hystérique laisse ordinairement intacts les mouvements des muscles peaussiers qui agissent sans que le sujet s’en doute. Une seconde expérience est ingénieuses mais un peu compliquée et peut être sujette à discussion. Quand nous sommes étendus sur le dos et que nous cherchons à nous asseoir, nous devons non seulement contracter les muscles antérieurs pour relever le tronc, mais encore contracter les muscles postérieurs de la fesse et de la cuisse pour fixer les jambes au sol et les empêcher de se lever quand nous contractons l’abdomen. Le sujet atteint de paralysie organique a perdu ces derniers mouvements du côté malade; aussi, quand on le prie de s’asseoir, ne peut-il pas s’empêcher de lever en l’air sa jambe malade qui n’est pas suffisamment retenue par la contraction des muscles fessiers. L’hémiplégique hystérique se conduit autrement; sans s’en douter, elle associe la contraction des muscle fessiers avec celle de l’abdomen et maintient sa jambe sur le sol comme si elle n’était pas paralysée. Ces expériences ont le grand avantage d’être plus faciles à reproduire en clinique, au moins dans un certain nombre de cas, car je n’ai pas pu les reproduire toujours; mais elles ne font que fournir une nouvelle application des méthodes précédentes appliquées déjà autrefois à tous les accidents de l’hystérique.

Ne cherchons pas à comprendre ici comment les choses ont pu prendre cet aspect, il nous suffit de les décrire. L’hystérie se comporte comme si elle n’était paralysée que dans les mouvements attentifs conscients et volontaires, comme si la paralysie n’existait pas dans les mouvements habituels, exécutés par distraction ou exécutés en rêve, en un mot, dans les mouvements automatiques.

Les choses semblent tout à fait analogue à ce que nous avons observé à propos des somnambulismes et des amnésies, quand certaines idées nous paraissaient se séparer de la conscience personnelle et subsister séparément à l’état d’idées dissociées. Il faut ajouter seulement ce que nous avons déjà eu l’occasion de remarquer à propos du langage. Ici, ce n’est plus une idée proprement dite qui se sépare de la conscience personnelle, c’est un système d’images et de mouvements, une fonction. L’analogie de ces paralysies avec les amnésies hystériques se comprend aisément quand on considère surtout les paralysies systématiques : l’oublie de l’écriture, l’oubli de la couture ressemblent assez à la perte d’un souvenir, à l’oubli d’une idée, mais on a quelque peine à comprendre qu’il en soit de même pour les paralysies localisées, pour les paraplégies, pour les hémiplégies.

Je crois que ces nouvelles paralysies sont cependant construites sur le même modèle et qu’elles sont également des paralysies systématiques. À mon avis, l’astasie-abasie n’est pas une paralysie hystérique exceptionnelle, c’est le type de toutes les paralysies que l’on observe dans cette névrose. Dans une paralysie hystérique de la main, tous les mouvements de la main et rien que les mouvements de la main sont supprimés : les sensations mêmes déterminées par l’attouchement de la main cessent d’être perçues, comme on le verra plus trad. On peut encore se représenter ce trouble comme la dissociation de tout un système d’images et de mouvements, système ayant son unité et relatif à la mise en œuvre d’un même organe. Il en est de même pour la paralysie des deux jambes; car les deux jambes forment une unité non seulement anatomique, mais encore psychologique. Les animaux nos ancêtres, ont construit dans leur pensée l’association des membres d’un même niveau, d’un même segment, car ces membres ont un rôle commun et par conséquent une unité. Ce système d’images relatif aux deux jambes est très vaste, il renferme des subdivisions comme le système de la marche, de la danse, du saut; mais il n’en est pas moins un dans son ensemble. C’est pourquoi si certaines parties de ce système peuvent se dissocier isolément, il peut aussi se dissocier dans son ensemble. Enfin, j’oserai presque dire que l’hémiplégie hystérique est un phénomène du même genre et qu’elle ressemble plus qu’on ne le croit à la perte systématique de la marche ou de la couture. Nous avons une idée très nette de l’ensemble des actions du côté droit opposé à l’ensemble des actions du côté gauche et il s’est formé dans la suite des temps, chez des animaux très anciens peut-être, un système d’images pour le côté droit et un système d’images pour le côté gauche. L’un de ces systèmes peut se dissocier dans son ensemble et exister à part de la conscience personnelle.

Beaucoup de personnes, habituées à considérer les choses au point de vue anatomique plutôt qu’au point de vue psychologique, pourront s’étonner des remarques précédentes : elles pourront rappeler que l’unité des mouvements d’un côté du corps est une unité anatomique et que l’hémiplégie dépend de la lésion de ce centre qui donne son unité au groupe de mouvement.

Je ne le nie en aucune façon : de ce qu’un système est psychologique il ne faut pas en conclure qu’il ne soit pas en même temps anatomique, au contraire, l’un entraîne l’autre. Quand je commence à monter sur une bicyclette, je groupe volontairement des images dépendant de plusieurs centres et qui n’ont jamais été réunies, aussi suis-je très maladroit. Au bout d’un certain temps, je sais me tenir sur une bicyclette, cela veut dire que diverses images se sont associées et s’évoquent régulièrement l’une l’autre. Il est probable que cette association fonctionnelle correspond à une association anatomique qui s’est faite entre les divers centres et qu’il s’est formé dans mon cerveau un petit centre spécial, celui de la bicyclette. C’est même parce que ce centre persiste et se développe, que l’année prochaine je saurai monter sans avoir à apprendre de nouveau. Quand il s’agit ainsi de fonctions nouvelles, nous comprenons bien que le système soit à la fois mental et physique, mais il ne faut pas oublier que les singes, nos ancêtres, ont appris à marcher sur deux pattes comme nous avons appris à monter sur une bicyclette et qu’avant les singes il y a eu des être qui ont appris à systématiser les mouvements d’un même côté du corps et qui ont inventé le côté droit et le côté gauche. Cette fonction, très ancienne, a ses centres bien organisés, mais cela ne l’empêche pas d’être une fonction, c’est-à-dire un système complet de sensations et d’images.

Eh bien, de même que l’hystérique peut perdre dans le somnambulisme un petit système de pensées qui s’émancipe, ce qui amène deux symptômes, l’agitation somnambulique et l’amnésie, de même cette malade peut perdre de la même manière, par dissociation, un grand et vieux système de sensations et d’images, celui du côté droit ou celui des deux jambes. Cette dissociation se manifestera encore par deux grands symptômes : 1 les agitations motrices involontaires que nous avons étudiées dans notre précédente leçon sous forme de chorées et de tics plus ou moins étendus et, 2 les paralysies hystériques. Je n’insiste pas sur les détails de ces phénomènes, sur les divers degrés de ces paralysies. Je ne cherche pas non plus par quel mécanisme cette dissociation, au moins apparente, se produit, il suffit de constater ici les caractères essentiels de ces accidents.


5. - Les caractères psycho-physiologiques des contractures hystériques.


Les contractures hystériques se rapprochent beaucoup des paralysies précédentes, et il suffit de résumer brièvement un certain nombre de symptômes qui sont communs à ces deux phénomènes.

Ces contractures ne peuvent être rattachées à une lésion périphérique des muscles ou nerf, d’abord parce que beaucoup de phénomènes psychologiques président, comme on l’a vu, à leur évolution, et surtout parce qu’elles présentent toujours une remarquable systématisation. D’une manière générale, on n’observe jamais de contracture hystérique siégeant exactement sur un seul muscle, ni sur tous les muscles innervés par un seul nerf. Dans quelques cas particuliers, on rencontrera peut-être quelques difficultés, car, au moment de la guérison, quelques contractures semblent persister isolément sur certains muscles, mais je crois le fait exceptionnel, et, en général, la contracture, comme la paralysie, porte sur des systèmes de muscles en rapport avec des idées et des fonctions.

En second lieu, ces membres contracturés ne présentent pas les modifications organiques qui dépendent des lésions de la moelle ou de l’encéphale. Les muscles atteints par la contracture ne se modifient pas, ils ne s’atrophient pas, et ce n’est qu’après de longues années que l’on peut observer des rétractions tendineuses en rapport avec l’immo-bilité. Les réflexes ne sont pas modifiés et l’on ne constate point de trépidation épileptoïde comme dans les contractures dites organiques.

Un certain nombre de phénomènes analogues à ceux que nous avons étudiés à propos des paralysies nous montrent également qu’il s’agit ici de phénomènes essentiellement psychologiques. Il suffit de rappeler les émotions qui jouent un rôle au début et à la fin de la maladie, les idées fixes qui accompagnent souvent ces contractures et qui, dans bien des cas, ont un rapport très étroit avec l’attitude même du membre. Je n’ajoute qu’un exemple à tous ceux qui ont déjà été cités : un jeune homme de dix-huit ans est tourmenté très souvent par l’idée fixe de s’enfuir et de voyager dans des pays merveilleux; à plusieurs reprises, cette idée fixe a déterminé des fugues très remarquables de plusieurs semaines de durée, suivies d’amnésie et analogues à de véritables somnambulismes. Dans l’intervalle de ces fugues, le malade rêve pendant son sommeil à ces beaux voyages, et, à un moment, ses jambes remuent régulièrement l’une après l’autre, comme s’il marchait dans son lit; ce sont des phénomènes de chorée rythmée dont nous avons déjà étudié les caractères. On n’hésitera pas à admettre que l’idée fixe du voyage joue un rôle dans ces chorées rythmées comme dans les fugues. Eh bien, de temps en temps, les jambes s’immobilisent dans la position de la marche, et quand le jeune homme se réveille, il ne peut plus les faire bouger, car elles sont contracturées dans cette position : il est bien probable que l’idée fixe intervenue dans les deux phénomènes précédents joue également un rôle dans celui-ci. De même que l’on voit ici la relation de la contracture avec la chorée rythmée, d’autres exemples nous montrent la relation des contractures avec les attitudes cataleptiques, que nous avons étudiées à propos des idées fixes de forme somnambulique et qui, elles aussi, dépendent de certaines idées fixes. Une femme dans un état somnambulique de ce genre, déterminé par une émotion, se figure être poursuivie par un individu qui vient derrière elle du côté gauche. Dans son rêve, elle tourne la tête de ce côté et regarde constamment en arrière avec terreur. Au réveil, elle a la tête et les yeux tournés à gauche et en arrière et ne peut plus modifier cette position, quoiqu’elle ne comprenne plus maintenant quelle est l’idée qui lui fait ainsi tourner la tête.

D’ailleurs, on peut constater ce rôle de la pensée et de l’idée fixe par l’examen de l’état du muscle lui-même. Si on étudie un sujet qui présente des contractures organiques développées à la suite d’hémorragie cérébrale et si on essaye d’étendre la main ou le bras, on rencontre une résistance élastique parfaitement régulière et continue. Si on fait la même expérience sur la contracture hystérique, on rencontre une résistance très irrégulière et variable : la main est au début peu serrée quand on n’essaye pas de la déplier, mais on sent brusquement une augmentation de la contraction au moment où on essaye de l’étendre; si on cesse la tentative et si on laisse le membre au repos, on observe qu’il se détend visiblement. Ce qui est curieux, c’est que le même phénomène se produit quand les efforts pour produire le mouvement sont faits par le sujet lui-même : quand celui-ci essaye sincèrement d’étendre son bras, la contracture augmente, et elle diminue si le sujet renonce à mouvoir son membre et ne s’en occupe plus. On dirait qu’il y a dans le membre contracturé une sorte d’entêtement à maintenir une certaine position et à résister à toutes les tentatives de déplacement.

Cet entêtement, d’ailleurs, n’est pas perpétuel et définitif : depuis longtemps, on a observé que la contracture disparaissait dans certains états psychologiques. Le sommeil chloroformique, quand il est poussé assez loin pour supprimer les phénomènes de conscience, amène toujours la résolution complète. Celle-ci survient aussi quelquefois même pendant le sommeil naturel, de même que les chorées et les tics cessent pendant le sommeil quand il est complet. Mais il faut répéter ici la remarque déjà faite à propos des agitations motrices. Le sommeil des hystériques est souvent anormal, il est souvent remplacé par diverses formes d’insomnies ou par des variétés du somnambulisme et quand il en est ainsi les contractures peuvent persister. On serait donc mal fondé à nier le caractère hystérique d’une contracture qui persiste pendant la nuit dans un état de sommeil apparent. Pendant certains états de somnambulisme, les contractures peuvent persister, mais elles peuvent aussi disparaître ou bien être remplacées par de la chorée, des attitudes cataleptiques, des mouvements en rapport avec le délire. Même pendant la veille, on peut, par divers procédés psychologiques, obtenir des mouvements très nets de ce membre, en apparence immobilisé et la cessation passagère de la contracture.

Si ces contractures ressemblent à une sorte d’entêtement, il n’en est pas moins vrai que cet entêtement n’est pas identique à celui que l’on peut observer chez des individus bien portants ou même chez des obsédés : il n’est certainement ni volontaire, ni conscient. Des malades très sincères, et il y en a évidemment, ont souvent gémi sur cette impuissance et sont parfaitement convaincus que ce n’est pas leur propre volonté qui détermine cet accident. À moins de méconnaître entièrement l’état mental de ces malades et de la accuser bien superficiellement de simulation, comme font quelquefois les ignorants, il n’est pas possible de dire que la paralysie soit chez eux une immobilité volontaire, ni que la contracture soit un entêtement volontaire.

Ce qui pousse un observateur superficiel à une affirmation de ce genre, c’est la remarque suivante : on se figure qu’un individu bien portant peut reproduire assez facilement une contracture hystérique. Même si cela était vrai, cela prouverait simplement que la contracture hystérique ne réclame pas des altérations des organes périphériques, qu’elle peut être reproduite par des organes sains, cela n’indiquerait rien sur le mécanisme intime de ces contractures et sur l’état mental qui les accompagne. Il est fort probable que l’état mental du simulateur est fort différent de celui de la malade et qu’il n’y a d’analogie que dans l’attitude extérieure. On peut de même simuler l’attitude d’un dément ou le langage d’un persécuté, et cela ne prouve pas du tout que la démence ou le délire de persécution soient des phénomènes volontaires chez le malade. Mais il est absolument inutile d’insister sur cette discussion, car, à mon avis, cette simulation de la contracture est extrêmement grossière et même n’a jamais été faite sérieusement. D’abord, il est fort probable, ainsi que je l’ai toujours constaté, que le graphique de la contraction volontaire du simulateur ne serait pas du tout identique à celui de la contracture hystérique. Ensuite, il n’y aurait même pas lieu de pousser l’analyse aussi loin, car la simulation n’a jamais reproduit le caractère essentiel des contractures hystériques, je veux dire la durée de ce phénomène. Un individu qui a simulé pendant quelques minutes une contracture, laisse entendre que, s’il le voulait bien, il pourrait continuer ainsi indéfiniment, mais en fait il ne continue pas. C’est que sa volonté de maintenir le bras dans la même position est rapidement transformée par le changement des circonstances, par la sensation de fatigue, par l’ennui, par le sentiment du ridicule, par le simple besoin de se servir de son bras pour écrire ou pour déjeuner. Ce qui caractérise le phénomène hystérique, c’est justement que, ni la fatigue, ni l’ennui, ni le ridicule, ni le besoin de se servir de son bras pour gagner sa vie et pour échapper à la misère, ne peuvent changer l’état mental qui détermine la contracture. En réalité, il n’y a pas lieu de parler de la simulation des contractures hystériques, tant que cette simulation ne s’est pas prolongée régulièrement pendant des semaines et des mois.

Si la volonté du malade semble avoir si peu d’influence sur la contracture pour la produire ou la supprimer, c’est que l’état mental qui détermine le phénomène, sensation ou image particulière, rêve, idée fixe, sont en dehors de la conscience du sujet. Ils réapparaissent dans des états spéciaux et dans des conditions spéciales comme les idées fixes de forme somnambulique, mais ils sont oubliés et cessent d’être conscients en dehors de ces états. En réalité, le sujet qui a une contracture véritable ne sait pas pourquoi il l’a, ni pourquoi il l’a sous telle ou telle forme. Si nous rattachons ces contracture à des phénomènes psychologiques, nous sommes forcés de les rattacher le plus souvent à des phénomènes subconscients. On pourrait donc soutenir, qu’au moins en apparence, une contracture est un phénomène analogue aux agitations motrices, qu’elle rentre dans le groupe des mouvements, des attitudes en rapport avec des idées fixes, mais qu’à cette agitation se joignent une paralysie, une impuissance du sujet incapable de mouvoir volontairement son membre dans l’intervalle des mouvements choréiques, comme cela avait lieu dans les agitations précédentes. C’est la conception que j’ai déjà indiquée à plusieurs reprises.

Je crois aujourd’hui qu’elle reste vraie, mais qu’elle est incomplète et que la contracture nous présente un problème plus compliqué. Elle n’est complètement identique ni à un mouvement volontaire, ni même à un mouvement subconscient. Le graphique de ces diverses contractions n’est pas pareil : il y a toujours plus de tremblements dans les mouvements ordinaires prolongés que dans les contractures. La fatigue n’est pas sentie de la même manière quand il s’agit d’une contracture et quand il s’agit d’un mouvement normal; elle ne détermine pas les mêmes conséquences. Je crois également que M. Paul Richer avait fait autrefois des observations fort justes, quand il soutenait que la courbe de la contraction et de la décontraction n’est pas la même, quand on l’observe chez des individus normaux et sur des sujets disposés à la contracture. En un mot, les contractures ne sont pas seulement des actions subconscientes, ce sont des actions altérées suivant des lois que nous connaissons bien mal.

Voici l’hypothèse que l’on peut présenter à ce propos d’une manière toute provisoire : les actions qui se manifestent par des mouvements musculaires présentent différents degrés de perfection en rapport avec le développement et la systématisation de la conscience qui les accompagne. Ces degrés de perfection se manifestent d’abord par des caractères psychologiques de l’action, délicatesse, harmonie, utilité de l’acte, mais ils se manifestent aussi par des propriétés mêmes du mouvement. Le mouvement musculaire de la main d’un dessinateur n’est pas le même que le mouvement musculaire de la patte d’un chien ou de la patte d’un crocodile. Il y a des propriétés physiologiques particulières accompagnant la perfection de l’acte. On en connaît quelques-unes : la rapidité de la contraction et surtout la rapidité de la décontraction sont certainement bien plus considérables. Dans les muscles des animaux inférieurs, comme on l’a souvent montré, la contraction se fait lentement et se défait lentement. Je crois même, et je prie d’excuser la témérité de ces suppositions, qu’il doit y avoir des différences anatomiques dans l’état des muscles en rapport avec ces degrés de perfection du mouvement. On a beaucoup insisté dernièrement sur les deux organes qui existent dans la fibre musculaire : les fibrilles donnant des contractions brèves et le sarcoplasme donnant des contractions longues et permanentes; le second élément prédomine dans les muscles lisses des viscères, le premier dans les muscles striés qui servent aux mouvements volontaires. Eh bien, l’action qui devient subconsciente, qui se sépare de la conscience personnelle, c’est-à-dire de l’ensemble des autres fonctions, subsiste-t-elle sans aucune altération? Est-ce que les fonctions psychologiques, en même temps qu’elles s’unissent les unes aux autres, n’acquièrent pas par cette union une perfection plus considérable? Peuvent-elles se séparer sans dommage et n’y a-t-il pas une dégradation en même temps qu’une dissociation des fonction? La réponse à ces questions n’est pas difficile, quand il s’agit des idées ou du langage : les fonctions intellectuelles dissociées subissent évidemment une dégradation. En est-il de même pour les fonctions motrices? Sans doute on ne constate pas à la suite de ces dissociations de grosses altérations des réflexes, mais il se peut qu’il y ait d’autre altérations plus délicates et que les fonctions retournent en arrière et prennent des formes plus élémentaires et plus anciennes. La contracture, avec les modifications du mouvements qu’elle présente, est peut-être un exemple de ce retour en arrière. Le mouvement des membres devient non seulement automatique, mais encore plus grossier, plus lent, plus indépendant de la fatigue. Il se rapproche de certains mouvements élémentaires observés chez des animaux plus simples ou dans les muscles lisses de fonction moins noble. Ce ne sont là que de rapides réflexions à propos d’un problème qui ne peut être discuté de la sorte et qui doit être simplement indiqué à propos de l’étude des contractures hystériques.


6. - Les caractères psychologiques des phobies de l’action.


Le rapprochement que j’ai proposé des phobies psychasténiques et des paralysies hystériques demande à être justifié. Pour le comprendre, il faut d’abord établir un premier fait : c’est que toutes les phobies, malgré leurs noms différents, qu’elles soient des phobies des fonctions, des phobies du contact ou des phobies des situations des agoraphobies, des éreutophobies ou des phobies du mariage, etc., sont au fond toutes du même genre et que ce sont toutes des phobies d’actes.

Pour le premier groupe, les phobies des fonctions, les phobies de la marche, par exemple, cela est évident; pour les autres, il faut ajouter quelque analyse. Nous avons déjà vu que certaines phobies, comme les éreutophobies, sont d’ordinaire très mal comprises : ce n’est pas la rougeur proprement dite qui tourmente le sujet, il tolère cette rougeur avec le plus grand calme quand il est tout seul; ce qui le rend malheureux, c’est la rougeur en public, et nous avons déjà vu que ce sont là des phobies des situations. Mais ici encore l’analyse est incomplète : la situation en elle-même n’est rien et notre sujet serait parfaitement calme s’il ne la remarquait pas, s’il ne s’en rendait pas compte. Ce qui l’effraye, c’est d’avoir à se placer lui-même dans cette situation, d’avoir à jouer un rôle dans le salon, à y entrer, à y parler. Il s’agit, en réalité, ici d’une action dans certaines conditions, et c’est cette action qui est redoutée.

La discussion semble plus difficile pour les phobies des objets, car, en réalité, le trouble semble naître après une simple perception d’un objet rouge ou d’un objet sale. Quelques observations peuvent cependant déjà mettre sur la voie de l’interprétation : les objets qui déterminent ces phobies ne sont pas pris au hasard. On constate des phobies des rasoirs, des ciseaux, des appareils télégraphiques, de la plume; mais chez qui les constate-t-on? La phobie du rasoir appartient au coiffeur, celle des ciseaux à la couturière, celle de la plume au notaire, celle de l’appareil télégraphique à l’employé des postes. Ce n’est pas par hasard que l’objet terrifiant est justement l’instrument professionnel. Il n’est pas difficile de voir que l’objet n’est ici qu’un symbole, un instrument de quelque chose qui est l’acte professionnel.

Dans les autres cas, il en est toujours de même; cette maladie était appelée primitivement le délire du contact, parce que le trouble vient le plus souvent à la suite d’un toucher de l’objet; mais, comme je l’ai montré dans beaucoup d’expériences, il ne s’agit pas d’un contact quelconque. La plupart de ces sujets tolèrent facilement le contact passif dans lequel l’objet est simplement approché du sujet par une autre personne. Iu… « pour rien au monde ne touchera elle-même les vêtements où elle s’imagine avoir fait tomber des fragments d’hos-tie »; mais si je prends moi-même la robe et l’approche de ses mains, elle se résigne à subir le contact en disant : « C’est vous qui faites l’action et qui prenez la responsabilité ». L’objet qui détermine l’angoisse est surtout un objet qui intervient dans une action qu’il faudrait exécuter; l’objet n’est ici, à mon avis, qu’une occasion, ainsi que le contact, parce qu’on n’agit pas sans toucher à des objets; mais l’essentiel, c’est l’acte. L’analyse sera, suivant les cas, plus ou moins difficile, à cause de la complication des délires, de l’association des idées, des symboles qui transportent la phobies plus ou moins loin; mais je crois que toujours on trouvera à son point de départ un acte qu’il s’agit d’accomplir et que le sujet ne parvient pas à faire.

Mais, dira-t-on, il ne le fait pas parce qu’il a peur, c’est la phobie qui empêche l’acte. Ce n’est pas du tout mon avis, et ma thèse sur ce sujet a consisté à renverser ces termes. La prétendue peur est, en réalité, un ensemble de phénomènes pénibles, constitués par des agitations viscérales, surtout respiratoires, et par toutes sortes d’agitations mentales. Ces phénomènes sont douloureux, ils s’accompagnent de grandes manifestations émotionnelles, aussi les considère-t-on comme très importantes; mais, en réalité, ils sont secondaires et dissimulent d’autres troubles plus profonds.

Ce qui semble le démontrer, c’est leur extrême variabilité. Chez le même sujet, ces angoisse peuvent prendre bien des formes : tantôt il s’agit d’étouffements, tantôt de palpitations de cœur, tantôt de sueurs profuses, tantôt de vertiges; souvent même ces troubles viscéraux peuvent disparaître et être remplacés par des phénomènes tout différents, par de l’agitation mentale. Le sujet, au lieu d’avoir une respiration haletante, reste tranquille et très calme; mais il se met à rêver indéfiniment, à combiner dans sa tête toutes sortes de raisonnements compliqués. Ou bien encore le même sujet peut avoir, à la place de l’angoisse respiratoire, des crisses d’agitation motrice, des besoins de marcher indéfiniment ou de parler à tort ou à travers. On obtient très facilement ces changements; mais il est facile de voir que le sujet n’est pas guéri quand on a remplacé les angoisses respiratoires par de l’agitation motrice ou par de la rumination mentale. La maladie restent exactement la même; pourquoi cela? Parce qu’au fond un phénomène essentiel est resté immuable, c’est qu’il y a toujours une action qui aurait dû être faite et que le sujet n’arrive pas à faire. Quand le notaire de Billod se trouve en présence d’un acte à signer, il peut avoir des angoisses respiratoires ou cardiaques, d’interminables obsessions de scrupules, ou des tics et des secousses de tous les muscles; tout cela est indifférent, l’essentiel c’est que l’acte ne peut pas être signé. C’est toujours le trouble de l’action qui reste invariable et fondamental, et les angoisses s’y ajoutent comme un phénomène secondaire résultant d’une dérivation plus ou moins facile à expliquer.

Dans les cas typiques, cette interprétation se comprend bien, parce que l’acte est visiblement supprimé; mais, dans un grand nombre de cas, la discussion est beaucoup plus délicate, parce qu’il y a des phobies et des angoisses à propos d’actions qui nous semblent exécutées d’une manière à peu près correcte. Nous répétons au malade qu’il a tort d’avoir peur, car il marche très bien, il fait très bien son métier. Eh bien! je crois qu’ici nous ne savons pas assez analyser l’exécution d’une action; nous la voyons du dehors, et il nous suffit d’en voir sommairement les résultats pour la croire bien exécutée. Le sujet, qui voit son action du dedans, qui en a conscience, n’est pas du tout de notre avis.

Depuis fort longtemps, avant même l’apparition des angoisses, il avait, à ce propos de son action, des sentiments très curieux : toujours il sentait que l’action n’était pas bien faite, qu’il lui manquait quelque chose, qu’elle était incomplète. Ces sentiments d’incomplétude[13] se présentent de bien des manières. Chez beaucoup de malades, on constate un sentiment exagéré de la difficulté de la tâche. L’action, qui demande de tels efforts, leur semble d’ailleurs inutile et bête : « À quoi bon » est un refrain qui joue un grand rôle dans leurs gémissements. Ils sentent qu’à eux seuls ils n’arriveront jamais au bout de l’acte, ils font toujours appel à une puissance mystérieuse qui les débarrasserait de l’action et surtout de la complexité d’une action donnée : « J’attends pour agir qu’une bonne fée ait tout mis en ordre d’un coup de baguette ».

Si cependant il essayent d’avancer, ils n’arrivent jamais à une décision ferme et ils ne peuvent jamais savoir s’ils veulent telle action plutôt qu’une autre. J’ai raconté ailleurs l’histoire de cette jeune fille qui travaillait à fabriquer des fleurs de porcelaine. Le premier signe de sa maladie fut qu’elle gagnait moins d’argent dans la journée, parce qu’elle faisait plus lentement ses pétales de roses. Elle hésitait toujours entre deux plis ou deux courbes à adopter. Ce sentiment d’indécision s’accompagnait d’une sorte de petite douleur à la place du petit plaisir qu’elle avait autrefois à terminer un pétale et à le trouver joli. Chez d’autres malades, le sentiment de décision est remplacé par un sentiment de gêne, de résistance à l’action : ce sentiment peut plus tard se préciser et les malades vont prétendre que c’est telle ou telle manie, telle ou telle phobie, telle ou telle idée qui les gêne pour agir; mais il est visible, au début, qu’ils ne savent pas eux-mêmes ce qui les gêne et les arrête.

Dans la décision, il y a, comme nous l’avons remarqué, un sentiment de possession, de personnalité, puisque l’action nous semble adoptée par nous-mêmes : on ne sera pas surpris de voir ce sentiment manquer totalement chez certains scrupuleux. C’est ce qui produit le sentiment d’automatisme dont l’importance, dans les maladies mentales, est, à mon avis, tout à fait considérable. Le malade de Ball décrit très bien cette impression : « Dans cet état atroce, il faut cependant que j’agisse comme avant, sans savoir pourquoi. Quelque chose qui ne me paraît pas résider en moi me pousse à continuer comme avant et je ne puis pas me rendre compte que j’agis réellement, tout est mécanique en moi et se fait inconsciemment[14]. Tous nos malades tiennent le même langage; les mots machines, automates, mécaniques reviennent constamment dans leur langage : « Je ne suis qu’une machine et je dois faire des efforts bien pénibles pour rester quelqu’un. »

Un degré de plus dans ce sentiment d’absence d’action personnelle, d’automatisme, et les malades vont dire que quelque puissance extérieure pèse sur eux et détermine leurs actes; en un mot, ils vont attribuer à des volontés étrangères l’action qu’ils ne sentent plus en rapport avec leur propre volonté; de là, beaucoup de sentiment bizarres, comme le désir fou d’une liberté illimitée, la peur d’être dominé, le sentiment d’un pouvoir irrésistible et mystérieux et souvent de véritables idées de persécution.

Dans bien des cas, le trouble de l’action se développe encore davantage : non seulement l’acte s’accompagne de tous ces sentiments de mécontentement et d’insuffisance, mais il devient de plus en plus difficile, sinon impossible. Certaines catégories d’actes disparaissent les premières, tandis que d’autres, en apparence voisines, sont encore à peu près exécutées. Ainsi, on voit disparaître toute action un peu nouvelle, toutes celles qui demandent une adaptation à des circonstances nouvelles : on constate que tous ces individus sont des routiniers recommençant indéfiniment avec ennui et tristesse la même existence monotone et incapables d’aucun effort pour la changer. Ils ont une peine énorme à rompre des habitudes une fois acquises et ils sont incapables d’en acquérir de nouvelles en s’accoutumant à une situation nouvelle.

Après les actes nouveaux, il y a une catégorie d’actes qui sont très fréquemment supprimés, ce sont les actes sociaux, ceux qui doivent être accomplis devant quelques personnes ou qui, dans leur conception, impliquent la représentation de quelques-uns de nos semblables. Cette impuissance à agir devant les hommes, cette aboulie sociale me paraît l’essentiel de la timidité. Comme je l’ai déjà remarqué en parlant du langage, il ne faut pas croire que le timide soit, en réalité, capable d’accomplir l’action et qu’il soit simplement arrêté par l’émotion. L’acte que le malade exécute, quand il est seul, n’est pas du tout le même que celui qu’il a à exécuter en public, et sa timidité consiste réellement en une impuissance, une incapacité à faire un acte particulier, qui est justement cette action, dans les conditions spéciales que crée la présence des témoins.

On observe encore chez les psychasténiques des aboulies professionnelles, le dégoût énorme du métier qui semble plus fatigant que tout autre, ridicule et honteux. C’est que le métier est encore l’ensem-ble d’actions le plus considérable pour les hommes qui agissent peu; c’est là que l’aboulie commence a se faire sentir. Il est intéressant de remarquer que l’une des premières aboulies qui aient été décrites, celle du notaire Billod, est une aboulie professionnelle; ce sont les papiers de son étude que le malade ne peut plus signer. Enfin, cet arrêt, cette inhibition de l’acte peut s’appliquer à toutes sortes d’actions qui, après avoir longtemps paru difficiles, automatiques, incomplètes au malade, finissent par ne plus s’exécuter du tout.

C’est à ce moment que se présentent les phénomènes secondaires de l’agitation et de l’angoisse et que les phobies précédentes sont constituées. Il suffit de faire comprendre au malade qu’il est dispensé d’exécuter l’acte, qu’il n’a plus à parler, à écrire, à marcher pour qu’aussitôt il se calme. L’angoisse ne venait qu’à la suite des efforts impuissants pour aboutir à l’action. Inversement, on peut guérir l’angoisse et la phobie par une autre méthode bien plus avantageuse : si on arrive, en aidant le malade, en l’encourageant, en l’excitant à lui faire exécuter l’action devant laquelle il s’arrêtait, l’angoisse disparaît tout de suite, ce qui montre bien son caractère secondaire. Toutes ces remarques nous démontrent que, dans les phobies précédentes, le phénomène essentiel est un trouble de l’action, une incapacité d’exé-cuter certains actes déterminés qui est tout à fait analogue aux paralysies des hystériques.

Pour aller plus loin, il faut se demander de quelle nature est ce nouveau trouble de l’action. Bien entendu, les premiers problèmes, soulevés par l’étude des paralysies hystériques, ne se présentent pas ici : on ne peut songer à un trouble des muscles, des nerfs ou de la moelle, et nous savons d’avance que tous les réflexes sont intacts. C’est que le trouble porte d’une manière plus systématique sur des actions précises, déterminées par la conception de leur but, par la perception de leurs circonstances. L’impuissance est moins vague, moins générale; il s’agit rarement d’un trouble portant sur les mouvements de la jambe ou du bras, c’est un trouble portant sur une marche particulière, sur une signature d’une lettre spéciale : le caractère psychologique est tout de suite évident.

Cependant les derniers problèmes qui ont été envisagés, à propos des paralysie hystériques, se posent encore de la même façon. Peut-on dire que l’action soit complètement supprimée, que le malade soit absolument incapable de marcher, de compter ou d’écrire? Évidemment non; il suffit souvent de changer très peu de chose aux conditions de l’action pour qu’elle puisse s’exécuter aisément. Supprimons les témoins, par exemple, le timide va faire tout ce qu’il ne pouvait pas exécuter. Bien mieux, prions le sujet de renoncer pour un moment à accomplir l’action avec perfection, dispensons-le de se décider par lui-même en prenant sur nous la responsabilité, évitons-lui le trouble de la liberté en lui imposant notre volonté, et on va le voir exécuter tout de suite, sans émotions, ce qu’il ne parvenait pas à faire. C’est ainsi que l’agoraphobe traverse très bien les places si on le conduit, que le douteur accepte les ordonnances du médecin. J’ai souvent insisté sur ces malades amusants qui se roulent en efforts désespérés « pour faire une action avec liberté, par eux-mêmes », et qui agissent tout de suite, dès qu’on les pousse un peu en disant : « Ce n’est pas moi qui agis, ce sont mes mains ».

Les expériences sont beaucoup moins précises que lorsqu’il s’agit des paralysie hystériques; la condition qui facilite l’acte n’est pas toujours la même et n’est pas seulement la distraction ou la perte de la conscience. Ces conditions sont variées; elles me paraissent consister surtout dans la suppression de tous ces caractères qui rendent complète l’action volontaire, dans la suppression de la décision personnelle, de la liberté, de la responsabilité, de la joie du succès. Ce qui est perdu, ce que le sujet psychasténique ne peut pas faire, c’est l’action complète avec attention, effort, liberté et plaisir.

Quelques-uns renoncent à ce couronnement de l’acte ou ne songent même pas à le chercher : ils agissent avec ennui et routine; mais d’autres veulent dépasser ce point et alors ils sentent leur impuissance et souffrent de toutes les phobies qui surviennent. Ce sont alors des impuissants, des paralytiques d’une genre très spécial qu’on ne songeait pas tout d’abord à comparer aux malades précédents. Il y a cependant dans tous ces troubles beaucoup d’analogies. Les hystérique, comme les psychasténiques, n’ont perdu les uns comme les autres que les plus hauts degrés de l’action : mais les premiers ont perdu l’action consciente et personnelle, tandis que les seconds n’ont perdu que l’action volontaire et libre.


◄   Chapitre IV Première partie Chapitre VI   ►


Notes d'édition[modifier]

  1. État mental des hystériques, stigmates mentaux, 1893, I, p. 174.
  2. Névroses et idées fixes, 1898, II, p. 332.
  3. Automatisme psychologique, 1889, p. 358, 461; Névroses et idées fixes, 1898, I, p. 175.
  4. Une Extatique, Bulletin de l’Institut psychologique, 1900, p. 209
  5. Contractures, paralysies, spasmes des muscles du tronc chez les hystériques, Névroses et idées fixes, I, p. 292.
  6. Contractures hystériques, Ibid., II, p. 422.
  7. Obsessions et psychasthénie, 1903, I p. 190, II, p. 73, 171.
  8. Ibid., I, p. 198.
  9. Obsessions et psychasténie, I, p. 201.
  10. Automatisme psychologique, p. 347, 362; État mental des hystériques, II, p. 117.
  11. État mental des hystériques, II, p. 122.
  12. Automatisme psychologique, 1889, p. 359. État mental des hystériques, II, p. 123.
  13. Obsessions et psychasténie, I, p. 264.
  14. BALL. Revue scientifique, 1882, II, 43.