Les Nibelungen/10

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Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 90-106).



X. COMMENT BRUNHILT FUT REÇUE À WORMS


De l’autre côté du Rhin, on voyait le roi, suivi de plusieurs chevauchées, s’approcher du rivage ; on menait par la bride les haquenées de maintes jeunes filles. Ceux qui les devaient recevoir étaient tous prêts.

Quand les guerriers de l’Islande et les Nibelungen, les hommes de Siegfrid, arrivèrent sur leurs barques, ils se dirigèrent rapidement — infatigables étaient leurs bras ! — vers l’endroit où se trouvaient les amis du roi, à l’autre bord du fleuve.

Écoutez maintenant le récit comment la reine Uote, la très riche, amena la vierge hors du Burg et chevaucha elle-même. Maints chevaliers et jeunes filles firent connaissance en ce jour-là.

Le margrave Gêre conduisit par la bride le cheval de Kriemhilt, mais seulement jusqu’aux portes du Burg. Au delà Siegfrid, l’homme brave, la servit tendrement. C’était une belle enfant ! Depuis il en fut bien récompensé par la jeune fille.

Ortwîn le hardi chevauchait près de dame Uote. Un grand nombre de chevaliers et de vierges les suivaient. Jamais, il faut l’avouer, on n’avait vu à pareille réception tant de femmes réunies.

Jusqu’à l’arrivée de la barque, de brillants jeux d’armes furent accomplis (il serait mal de l’oublier) par des guerriers fameux devant la belle Kriemhilt. Alors on enleva de la selle maintes femmes richement vêtues.

Le roi et ses illustres hôtes avaient traversé le fleuve. Ah ! devant les femmes, quelles fortes lances volèrent en éclats. On entendait le bruit de maints boucliers violemment entre-choqués. Leurs pointes, richement ornées, résonnaient au loin sous les coups.

Les femmes se tenaient près du rivage. Gunther descendit du vaisseau avec ses hôtes. Il conduisait lui-même Brunhilt par la main. Les vêtements et les splendides pierreries brillaient à l’envi.

Avec mille gracieuses honnêtetés, dame Kriemhilt s’avança pour recevoir dame Brunhilt et sa suite. De leurs blanches mains on les vit écarter les tresses de leurs cheveux quand elles échangèrent leur baiser ; elles le firent en toute affection.

La vierge Kriemhilt parla amicalement : — « Soyez la bienvenue en ce pays, pour moi, pour ma mère et pour tout ce que nous avons de fidèles amis » Et l’on s’inclina de part et d’autre.

Et les femmes s’embrassèrent à plusieurs reprises. Jamais on n’a ouï parler d’une réception aussi affectueuse que celle faite à la fiancée par dame Uote et par sa fille. Plusieurs fois elles baisèrent ses douces lèvres.

Quand les femmes de Brunhilt furent toute descendues sur le sable, maints jeunes guerriers menèrent par la main maintes vierges richement vêtues. Ces nobles jeunes femmes entouraient Brunhilt.

Avant que toutes les salutations fussent achevées, une grande heure s’écoula. Pendant ce temps fut baisée plus d’une bouche rose. Les filles des rois se tenaient encore l’une près de l’autre. Nombre de héros fameux se plaisaient à les contempler.

Ils les suivaient du regard ceux qui avaient ouï dire que nul ne pouvait voir rien de plus beau que ces deux femmes, et on le disait sans mentir ; car dans la beauté de leur corps, rien n’était emprunté ni trompeur.

Ceux qui savaient apprécier les femmes et leurs formes gracieuses, ceux-là louaient la beauté de la fiancée de Gunther. Mais les plus sages qui les avaient mieux comparées, disaient qu’on pouvait bien préférer Kriemhilt à Brunhilt.

Femmes et vierges s’avancèrent les unes vers les autres. Que de beautés magnifiquement vêtues ! Des pavillons de soie et un grand nombre de tentes couvraient toute la campagne devant Worms.

Les parents du roi se pressaient autour de lui. On conduisit les deux reines et toutes les dames vers les endroits protégés du soleil. Les guerriers du pays burgonde les accompagnaient.

Tous les hôtes étaient venus à cheval. On heurta brillamment les lances contre les boucliers. La plaine se couvrit d’un nuage de poussière, comme si tout le pays eût été en flammes. On reconnut bien vite les vrais héros.

Les dames regardaient les jeux des chevaliers. Je crois que Siegfrid passa et repassa maintes fois devant les pavillons, chevauchant l’épée à la main. Il conduisait mille hommes valeureux des Nibelungen.

Suivant l’avis du roi, Hagene de Troneje s’avança et fit cesser amicalement le tournoi, afin de préserver de la poussière ces belles jeunes filles. Tous les étrangers le suivirent à l’instant sans nulle difficulté.

Le Seigneur Gêrnôt parla ainsi : — « Laissez-là vos chevaux jusqu’à ce que vienne la fraîcheur. Nous irons accompagner les belles dames vers le palais, afin que quand le roi voudra chevaucher, vous soyiez tous prêts. »

Aussitôt cessèrent les passes d’armes. On quitta la plaine pour se retirer sous les tentes, où le temps s’écoula agréablement. Les guerriers se tenaient près des dames dont ils espéraient obtenir les faveurs. Ainsi passaient les heures jusqu’au moment du départ.

Avant la tombée de la nuit, le soleil baissant, l’air commençait à fraîchir et l’on ne voulut point s’attarder davantage : dames et chevaliers chevauchèrent vers le Burg. Les yeux se reposaient avec plaisir sûr les charmes de ces belles femmes.

Montrant leur courage, les bons guerriers coururent des passes pour des vêtements, suivant l’usage du pays, jusqu’à ce qu’on arrivât au palais, où le roi mit pied à terre. Là les dames furent servies par les chevaliers comme il convenait à des héros de si haute valeur.

Alors les reines se quittèrent. Dame Uote et sa fille se retirèrent dans leurs vastes appartements, accompagnées de leur suite. De tous côtés on entendait retentir de terribles cris d’allégresse.

On prépara des sièges. Le roi voulait se rendre au banquet avec ses hôtes. On voyait à côté de lui la belle Brunhilt. Dans le pays du roi, elle portait la couronne. Oh ! qu’elle était richement vêtue !

Maints sièges princiers étaient placés autour des bonnes larges tables, toutes couvertes de mets, ainsi qu’on nous l’a raconté. Rien ne manquait de ce qu’on pouvait désirer. Près du roi était assis maint convive de grande lignée.

Les camériers royaux portaient l’eau dans des coupes d’or rouge. Ce serait en vain qu’on dirait qu’à d’autres fêtes de princes on fut mieux servi : nul ne voudrait le croire.

Avant que le chef du Rhin eût pris de l’eau, le seigneur Siegfrid fit ce qu’il avait le droit de faire. Il lui rappela la foi donnée et la promesse faite avant qu’ils eussent vu Brunhilt dans sa patrie, l’Islande.

Il dit : — « Vous devez vous souvenir de ce que votre main me jura : que si jamais dame Brunhilt venait dans ce pays, vous me donneriez votre sœur. Que sont devenus vos serments ? J’ai accompli pour vous dans ce voyage maints rudes travaux. »

Le roi répondit à son hôte : — « Vous m’avez averti avec raison. Certes ma main ne sera point parjure. Je vous aiderai de mon mieux à réussir dans ce projet d’union. » Et il pria amicalement Kriemhilt de se rendre au banquet.

Elle entra dans la salle suivie de plusieurs belles vierges ; mais du haut d’un degré, Gîselher s’écria : « Faites retourner ces jeunes filles, car il faut que ma sœur paraisse seule devant le roi. »

On conduisit Kriemhilt là où se trouvait le roi. De nobles chevaliers de maints pays remplissaient la vaste salle. On les pria de se tenir tranquilles : déjà Brunhilt s’était rendue à la table.

Elle ignorait ce qui allait se passer. Alors le fils de Dankrât dit à son plus proche parent : — « Aidez-moi à ce que ma sœur prenne Siegfrid pour époux. » — Tous s’écrièrent à la fois : — « Elle peut le faire avec honneur. »

Le roi Gunther parla : — « Ô ma très charmante sœur, que par ta vertu mon serment s’accomplisse. Je t’ai promise à un héros. S’il devient ton époux, tu auras rempli mes vœux avec une grande fidélité. »

La noble vierge répondit : — « Mon frère bien-aimé, point n’est besoin que vous me priiez. Je veux toujours faire ce que vous me commanderez. Qu’il en soit donc ainsi. J’aimerai volontiers, seigneur, celui que vous me donnez pour époux. »

Siegfrid rougit de bonheur et d’amour. Le héros offrit son hommage à Kriemhilt. On les fit approcher l’un de l’autre dans le cercle des parents, et on lui demanda si elle acceptait l’homme valeureux.

Un pudique embarras de jeune fille l’arrêta d’abord toute confuse. Mais pour la félicité et la joie de Siegfrid, elle ne le repoussa pas longtemps. Il la prit aussi pour femme, le noble roi du Nîderlant.

Il était fiancé à la vierge et elle à lui. Siegfrid prît doucement dans ses bras la charmante enfant. Puis il embrassa la noble princesse devant rassemblée des héros.

Alors ceux-ci se partagèrent en deux groupes. En face de l’hôte, on voyait assis Siegfrid et Kriemhilt. Maint homme vaillant le servait. Les Nibelungen accompagnaient Siegfrid.

De l’autre côté étaient assis le roi et Brunhilt la vierge. Quand elle vit Kriemhilt à côté de Siegfrid (jamais elle n’eut tant de peine), elle se prit à pleurer. Le long de ses blanches joues, on voyait tomber des larmes.

Le chef du pays lui dit : — « Qu’y a-t-il, ma femme, que vous laissiez obscurcir ainsi le brillant éclat de vos yeux. Il faut vous réjouir plutôt. Mon pays, mes burgs, tous mes vaillants hommes vous sont soumis. »

— « Ah ! plutôt je veux pleurer, répondit la belle vierge : c’est pour votre sœur que j’ai ainsi le cœur marri. Je la vois assise à côté de votre homme-lige, et il me faut pleurer de la voir à ce point abaissée. »

Le roi Gunther reprit : — « Gardez le silence. En un autre moment je vous raconterai pourquoi j’ai donné ma sœur à Siegfrid. Ah ! qu’elle puisse toujours vivre heureuse avec ce héros. »

— « Je le regretterai sans cesse, reprit-elle, à cause de sa beauté et de ses vertus. Si je savais où aller, je fuirais volontiers, et plus jamais je ne serais assise à vos côtés jusqu’à ce que vous m’ayez dit pourquoi Siegfrid est devenu l’époux de Kriemhilt. »

Le roi Gunther répondit : — « Eh bien ! je vous le dirai : sachez donc qu’il possède aussi bien que moi un grand nombre de burgs et un grand pays. Croyez-moi, c’est un roi puissant. C’est pourquoi je lui ai donné pour femme la belle et gracieuse jeune fille. »

Quoi que Gunther pût lui dire, elle conserva sa sombre humeur. Les vaillants chevaliers désertèrent la table. Leurs passes d’armes furent si rudes que tout le Burg en retentit. Et pourtant le roi s’ennuyait auprès de ses hôtes.

Il pensait qu’il serait plus doucement auprès de sa belle femme. Son cœur s’attachait à l’espoir qu’elle s’acquitterait bien de sa dette d’amour. Il se prit à regarder affectueusement dame Brunhilt.

On pria les hôtes de cesser leur tournoi, car le roi désirait conduire sa femme vers la couche nuptiale. Kriemhilt et Brunhilt se rencontrèrent ensemble sur les degrés de la salle. Nulle haine n’existait encore entre elles.

Leur suite les accompagna sans tarder davantage. Les camériers richement vêtus apportaient les lumières. Les guerriers des deux rois se séparèrent. On vit un grand nombre de ces bonnes épées accompagner Siegfrid.

Les chefs arrivèrent tous deux dans leur appartement. Chacun d’eux pensait vaincre par son amour sa femme charmante. Cette idée rendait leurs sentiments plus doux. La félicité de Siegfrid fut complète et sans bornes.

Quand il fut couché auprès de Kriemhilt, il offrit tendrement à la jeune fille son noble amour. Elle lui devint comme sa propre chair. Et certes elle le méritait, cette femme riches en vertus.

Je ne vous dirai pas davantage ce qu’il fit pour elle. Mais écoutez le récit de ce qui arriva à Gunther près de dame Brunhilt. Plus d’un beau cavalier s’est souvent trouvé à plus douce fête auprès d’autres femmes.

La foule s’était retirée, dames et chevaliers. Il se hâta de fermer la porte, car il espérait que son beau corps serait à lui. Mais le moment n’était pas encore venu où elle deviendrait sa femme.

Elle se dirigea vers sa couche en sa blanche chemise de lin. Le noble chevalier se disait : « Maintenant je vais obtenir ce que j’ai désiré depuis tant de jours. » Et certes elle devait bien lui plaire par son éclatante beauté.

De sa main le noble roi éteint la lumière, puis il s’approche de la jeune femme, le guerrier courageux. Il se couche à côté d’elle. Grande est sa joie ! il serre dans ses bras la vierge digne d’amour.

Il allait lui prodiguer les plus tendres caresses, si Brunhilt le lui eût permis. Elle s’irrita si effroyablement, qu’il s’en désola. Il espérait trouver du bonheur, il ne rencontrait qu’inimitié et que haine.

Elle lui dit : — « Noble chevalier, vous allez renoncer à tout ce que vous aviez projeté. Cela ne s’accomplira point. Sachez-le bien, vierge je veux rester, jusqu’à ce que j’apprenne le secret que je vous ai demandé. » Gunther se prit à la haïr.

Par force il voulut obtenir son amour et il déchira son vêtement. La femme puissante saisit soudain une ceinture faite d’un galon très fort, dont elle se ceignait les reins. Elle fit grand mal au roi.

Elle lui lia les pieds et les mains, puis le porta et l’attacha à un clou qui était fixé dans le mur, afin qu’il ne troublât plus son sommeil ; elle lui défendit de l’aimer. Sa force était si grande, qu’il faillit en recevoir la mort.

Il commença à la prier, celui qui aurait dû être le maître. — « Détachez mes liens, très noble vierge. Je ne tenterai plus de vous vaincre, ô belle dame, et je ne viendrai plus guère me coucher si près de vous. »

Elle s’inquiéta peu de la façon dont il se trouvait. Elle était, elle, mollement couchée. Il resta ainsi suspendu toute la nuit, jusqu’au lendemain, quand la lumière du matin vint éclairer la fenêtre. Pendant ce temps les plaisirs du roi n’étaient pas grands.

— « Çà, dites-moi, seigneur Gunther, ne seriez-vous point fâché si vos camériers vous trouvaient ainsi lié par la main d’une femme ? » La belle vierge parla de la sorte. Le noble chevalier répondit : — « Ce ne serait pas non plus à votre avantage.

« Mais j’avoue qu’il m’en reviendrait peu d’honneur. Au nom de vos vertus, laissez-moi venir près de vous, et puisque mon affection vous est si à charge, ma main ne s’approchera plus même de vos vêtements. »

Aussitôt elle détacha ses liens et le laissa libre. Il se remit dans la couche où reposait Brunhilt ; mais il se tenait si loin qu’il ne touchait même pas son fin vêtement ; c’est que même cela, elle ne le voulait point.

Ses suivantes arrivèrent, lui apportant de nouveaux atours : on en avait préparé un grand nombre pour cette matinée nuptiale. Quoique chacun fût joyeux, le chef du pays restait d’humeur sombre, et leur gaité lui faisait mal.

D’après la coutume qu’ils suivirent et avec raison, Gunther et Brunhilt ne tardèrent pas à se rendre à la cathédrale, où l’on chantait la messe. Le seigneur Siegfrid s’y rendit également. La foule s’y pressait très nombreuse.

Là ils reçurent les honneurs royaux qui leur revenaient, la couronne et le manteau. Quand ils eurent été bénis tous les quatre, on admira leur belle prestance, la couronne en tête.

Apprenez qu’un grand nombre de guerriers, six cents ou même davantage, reçurent l’épée ce jour-là en l’honneur du roi. Il y eut grande réjouissance dans le pays des Burgondes ; on entendait retentir les lances aux mains des nouveaux chevaliers.

Les belles vierges étaient assises aux fenêtres. Elles regardaient briller au loin les boucliers éclatants ; mais le roi se tenait écarté de ses hommes. Quoi qu’on fit, on le voyait marcher pensif et triste.

L’humeur de Siegfrid et celle de Gunther étaient bien différentes. Le noble chevalier savait bien ce qui tourmentait le roi. Il s’avança vers lui et lui demanda : « Que vous est-il donc arrivé ? Faites-le moi connaître. »

Gunther répondit à son hôte : — « Avec cette femme j’ai introduit dans ma demeure la honte et le malheur. Quand j’ai voulu lui parler d’amour, aussitôt elle m’a lié fort et ferme. Puis, me traînant, elle m’a suspendu haut et court à un clou fiché dans le mur.

« J’y demeurai plein d’angoisses toute la nuit. Ce ne fut qu’au jour qu’elle me délia. Et elle, elle était là mollement couchée ! Je te le dis en secret, comme à un ami fidèle. » Le fort Siegfrid répondit : — « Vraiment, j’en suis aflligé ;

« Mais je t’en rendrai maître. Cesse de fomenter ta colère. Je ferai en sorte que cette nuit elle soit couchée si près de toi que désormais elle ne te refusera plus jamais son amour. » Ces paroles consolèrent Gunther de sa douleur.

— « Maintenant, regarde mes mains, comme elles sont gonflées. Elle m’a dompté comme si j’étais un enfant. Le sang jaillissait de mes ongles. Je croyais que j’y aurais laissé la vie. »

Le puissant Siegfrid parla : — « Ne crains rien, tu en reviendras. Nos nuits n’ont pas été semblables. Ta sœur Kriemhilt m’est comme ma propre chair. Il faut qu’aujourd’hui même dame Brunhilt devienne ta femme. »

Puis il ajouta : — « La nuit je viendrai dans ta chambre, invisible par l’effet de ma Tarnkappe, de sorte que personne ne pourra se douter de la ruse. Laisse donc tes camériers se rendre à leurs logements.

« J’éteindrai les lumières dans les mains des enfants. Ce te sera le signe que je suis là tout prêt à te venir en aide. Je forcerai cette femme à t’accorder son amour, ou bien j’y laisserai ma vie. »

— « Pourvu que tu ne lui marques point d’amour, répondit le roi, tu peux faire ce que tu yeux à ma chère épouse. Du reste, j’en serai satisfait. Quand tu devrais lui prendre la vie, j’y consentirais encore. C’est une femme terrible ! »

— « Je promets sur ma foi, dit Siegfrid, de ne lui point témoigner d’amour. Je préfère ta charmante sœur à toutes les femmes que j’aie jamais vues. » Gunther crut sans arrière-pensée aux paroles de Siegfrid.

Les guerriers se livraient pendant ce temps aux plaisirs et aux dangers des jeux chevaleresques. On mit fin aux tournois et aux chocs des lances, afin que les femmes pussent se rendre dans la grande salle. Les camériers faisaient faire place devant elles.

Chevaux et gens quittèrent la cour. Un évêque conduisait chacune des deux princesses qui se rendait à la table royale. La suite des galants chevaliers venait après elles.

Le roi était assis à côté de sa femme plein d’espoir. Il pensait sans cesse à ce que Siegfrid lui avait promis. Ce seul jour lui sembla durer trente jours au moins. Son âme tout entière était absorbée par l’idée de l’amour de Brunhilt.

Il attendit avec peine qu’on quittât la table. On conduisit la belle Brunhilt et Kriemhilt aussi, chacune vers son appartement. Oh ! quelles vaillantes épées on voyait marcher devant le roi.

Le seigneur Siegfrid était assis tendrement à côté de sa femme charmante ; sa joie était grande et sans mélange. De ses blanches mains elle caressait les siennes, quand tout à coup il disparut à ses yeux sans qu’elle sût comment.

Voilà qu’ils badinaient ensemble et soudain elle ne le voit plus. La reine dit à ses suivantes : — « C’est vraiment un prodige ; où donc peut être passé le roi ? Qui a pu prendre ainsi ses mains hors des miennes ? »

Puis elle cessa de parler. Il était allé là où se tenaient les camériers portant des flambeaux. Il commença par les éteindre aux mains de ces enfants : Gunther comprit que Siegfrid était là.

Le roi savait bien ce qui allait se passer. Aussi fit-il partir dames et damoiselles. Quand cela fut fait le noble prince alla lui-même fermer la porte ; puis il tira deux solides verroux.

Il se hâta de cacher la lumière sous les draperies du lit. Alors commença entre le fort Siegfrid et la belle vierge (il devait en être ainsi) un terrible jeu. C’était à la fois peine et plaisir pour le roi Gunther.

Siegfrid se coucha à côté de la reine. Elle parla : — « Maintenant, seigneur Gunther, quels que puissent être vos désirs, demeurez en repos, si ne voulez subir de nouveau honte et douleur. Sinon mes mains sauront bien vous punir. »

Siegfrid retint sa voix et ne répondit point. Quoiqu’il ne le vit pas, Gunther entendait très bien que rien de mystérieux ne se passait entre eux. Peu de repos les attendait sur cette couche !

Siegfrid fit semblant d’être le puissant roi Gunther, et il prit dans ses bras la vierge digne d’amour. Mais elle le jeta hors du lit sur un banc qui était près de là, avec tant de force, que sa tête résonna bruyamment sur l’escabeau.

Avec une vigueur nouvelle l’homme hardi se releva d’un bond. Il voulait tenter mieux ; mais mal lui en advint, quand il essaya de la dompter. Jamais femme, j’imagine, ne se défendit si rudement.

Comme il ne voulait point se retirer, la vierge se redressa : — « Il ne vous est point permis de lacérer ma blanche chemise. Vous êtes bien outrecuidant ; il vous en arrivera malheur. Je vais vous le faire sentir. » Ainsi dit la belle jeune fille.

Elle saisit dans ses bras le vaillant héros et veut le lier, comme elle avait fait le roi, afin que sur sa couche elle pût goûter le repos. Elle voulait tirer une terrible vengeance de ce qu’il avait déchiré son vêtement.

À quoi servait la grande force de Siegfrid en ce moment où elle déployait la puissance supérieure de ses membres ? Elle l’entraina avec violence — il ne pouvait résister — et le pressa sans merci contre un bahut près du lit.

Hélas ! pensa le guerrier, si je dois ici perdre la vie par les mains d’une vierge, désormais les femmes montreront à leurs maris une humeur plus farouche qu’elles ne l’ont jamais fait.

Le roi entendait tout ; il tremblait pour le héros. Mais la honte saisit Siegfrid au cœur : il commença à s’irriter. Il la repoussa avec une vigueur prodigieuse et reprit contre dame Brunhilt une lutte pleine d’angoisse.

Quelque fortement qu’elle le contînt, sa colère et aussi sa merveilleuse vigueur lui vinrent en aide. Il parvint à se relever malgré elle. Son anxiété était grande. De ci et de là ils s’entre-choquèrent dans la chambre close.

Le roi Gunther était aussi en grande transe. À chaque moment il devait les éviter de côté et d’autre. Ils luttèrent ainsi avec tant de violence, que c’est vraiment merveille qu’ils en soient sortis sains et saufs.

Le roi gémissait sur le danger de tous deux ; mais il craignait bien plus la mort de Siegfrid, car elle avait presque enlevé la vie au guerrier. S’il l’eût osé, il serait volontiers allé à son secours.

La lutte entre eux deux dura longtemps furieuse. Enfin il parvint à ramener la vierge au bord du lit. Quelque vigoureusement qu’elle se défendit, ses forces finirent par s’épuiser. Le roi soucieux avait mille pensées diverses.

Le temps lui parut long avant que Siegfrid parvint à la vaincre. Elle lui serra les mains avec tant de violence que le sang lui jaillit des ongles. C’était une torture pour le héros. Pourtant il contraignit la noble vierge.

À changer l’indomptable volonté qu’elle avait eue d’abord. Le roi entendait tout, quoiqu’il ne dit mot. Siegfrid la pressa contre le lit à lui faire jeter de hauts cris. Par sa grande force il lui faisait terriblement mal.

Alors elle porta la main à son flanc pour saisir sa ceinture et l’en lier. Mais son bras vigoureux la repoussa avec tant de violence que ses membres craquèrent, ainsi que tout son corps. La lutte était finie : elle devint la femme de Gunther.

Elle dit : — « Noble roi, laisse-moi la vie. Pardonne ce que je t’ai fait. Jamais plus je ne me défendrai contre ton amour. J’ai trop éprouvé que tu sais dompter les femmes. »

Siegfrid laissa la dame couchée et se retira comme s’il voulait se dépouiller de son vêtement. Il lui prit du doigt un anneau d’or sans que la noble reine s’en aperçût.

Il lui enleva aussi sa ceinture faite d’un beau tissu tressé. J’ignore s’il le fit par orgueil. Il la donna à sa femme et depuis il lui en arriva malheur. Le roi et la belle vierge demeurèrent l’un près de l’autre.

Il la traita avec grande tendresse, d’une façon digne de tous deux. Elle dut renoncer à sa colère et à sa pudeur. Ses tendresses la firent légèrement pâlir. Hélas ! l’amour chassa sa grande force.

Et depuis lors elle ne fut pas plus forte qu’une autre femme. Il caressa avec amour ses charmes sans pareils. C’est en vain que Brunhilt eût essayé de résister encore. Voilà ce que Gunther avait obtenu par son affection.

Il resta ainsi rempli d’un tendre amour près de sa femme chérie, jusqu’à la pleine clarté du jour. Le seigneur Siegfrid était rentré chez lui, où il fut bien accueilli par sa belle épouse.

Il devina la question qu’elle allait lui adresser. Il cacha longtemps ce qu’il avait apporté pour elle, jusqu’à ce que, portant la couronne, elle fût arrivée dans son pays. Combien peu il sut lui refuser ce qu’il comptait lui donner !

Au matin, le roi était de bien meilleure humeur qu’il ne l’avait été jusque-là. Maint noble homme de divers pays se réjouit de la gaîté du roi. Il offrit ses dons à tous ceux qu’il avait invités.

Les noces durèrent quatorze jours, et pendant tout ce temps jamais ne cessa le bruit des réjouissances auxquelles chacun se livrait. On pèserait difficilement les trésors que le roi dépensa en cette occasion.

D’après les ordres du noble Gunther, ses parents distribuèrent, en son honneur, à maint vaillant guerrier des vêtements et de l’or rouge, des chevaux et de l’argent. Les chefs qui étaient venus se retirèrent tous satisfaits.

Et le roi Siegfrid du Nîderlant donna à ses mille hommes tous les vêtements qu’ils avaient apportés avec eux et de beaux chevaux avec la selle. Ils pouvaient désormais vivre en seigneurs.

Avant qu’on eût distribué tous ces riches présents, le temps parut long à ceux qui désiraient rentrer dans leurs terres. Jamais compagnons d’armes ne furent mieux traités. Ainsi finit la fête des noces et maints guerriers partirent.