Les Nibelungen/11

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Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 107-111).



XI. COMMENT SIEGFRID RENTRA DANS SON PAYS AVEC SA FEMME.


Lorsque les hôtes furent tous partis, le fils de Sigemunt dit aux hommes de sa suite : — « Nous allons aussi nous préparer à rentrer dans notre pays. » Quand Kriemhilt apprit cette nouvelle, elle s’en réjouit.

Elle dit à son époux : — « Puisque nous partons d’ici, point n’est besoin de tant nous hâter. Mes frères doivent d’abord partager les terres avec moi. » Ces paroles de Kriemhilt peinèrent Siegfrid.

Les princes allèrent vers lui et lui dirent tous trois : — « Sache, roi Siegfrid, que nous sommes toujours prêts à te servir fidèlement jusqu’à la mort. » À cette offre si cordiale, il s’inclina devant eux.

— « Nous partagerons aussi avec toi, ajouta le jeune Giselher, les pays et les burgs qui nous appartiennent. De tout ce qui nous est soumis dans ce vaste royaume, vous aurez votre part avec Kriemhilt. »

Quand le fils de Sigemunt eut entendu les paroles et la volonté des princes, il leur répondit : — « Que Dieu vous rende toujours heureux dans votre héritage, nous pouvons nous en passer, ma chère femme et moi.

« Elle n’a pas besoin de la part que vous voulez lui donner, car elle portera la couronne, et si nous conservons la vie, elle deviendra plus puissante que nulle reine au monde. Pour tout ce que vous ordonnerez du reste, je suis tout à votre service. »

Alors dame Kriemhilt parla : — « Si vous n’avez pas besoin de mon héritage, les guerriers burgondes ne sont point de si peu d’importance. Un roi peut les conduire avec plaisir dans son pays. Je désire que la main de mes frères chéris les partage entre nous. »

Le seigneur Gêrnôt répondit : — « Choisis ceux que tu veux. Tu en trouveras beaucoup ici qui voudront chevaucher avec toi. Parmi trente fois cent guerriers, prends mille hommes destinés à former ta suite. » Kriemhilt envoya aussitôt

Vers Hagene de Troneje et vers Ortwîn pour demander si eux et leurs parents voulaient la suivre. À cette nouvelle, Hagene fut rempli de dépit. Il s’écria : — « Gunther ne peut nous céder à personne.

« Que d’autres chevaliers vous suivent, vous devez bien connaître les usages des Tronejers. Nous devons rester ici à la cour du roi. Nous ne servirons dans l’avenir que celui que nous avons suivi jusqu’à ce jour. »

La chose en resta là et l’on se prépara à partir. Dame Kriemhilt s’attacha une noble suite, trente-deux jeunes filles et cinq cents hommes. Eckewart, le comte, suivit la reine quand elle partit.

Chevaliers et écuyers, dames et damoiselles, prirent congé ainsi qu’il convient. On se sépara après avoir échangé maints baisers. Ils quittaient satisfaits les terres du roi Gunther.

Leurs proches les conduisirent bien loin par le chemin. On fit préparer partout des logements dans le pays du roi là où ils préféraient passer la nuit. Des messagers furent alors envoyés à Sigemunt,

Afin que lui et dame Sigelint pussent savoir qu’ils arrivaient avec la fille d’Uote, la belle Kriemhilt, de Worms d’outre-Rhin. Jamais nouvelle ne leur fut plus agréable.

— « Bien heureux suis-je, dit Sigemunt, d’avoir vécu jusqu’au jour où la belle Kriemhilt marchera ici, la couronne en tête. Je veux que mon héritier soit honoré davantage encore. Il faut que mon fils Siegfrid soit roi lui-même »

Dame Sigelint donna au messager du velours écarlate et un grand poids d’or et d’argent ; ce fut là sa récompense. Elle se réjouit de la nouvelle qu’elle venait d’apprendre. Sa suite s’habilla en toute hâte comme il convenait.

On lui dit ceux qui accompagnaient son fils dans le pays. Elle fit aussitôt préparer des sièges là où il devait s’avancer portant la couronne devant ses fidèles. Les hommes de Sigemunt chevauchèrent à sa rencontre.

Je ne sache pas que personne fut jamais mieux reçu que ne le furent ces héros dans le pays de Sigemunt. Sigelint chevaucha à la rencontre de la belle Kriemhilt avec maintes gracieuses femmes et maints hardis cavaliers,

L’espace d’une journée de marche, jusque-là où se trouvaient les étrangers. Les Nibelungen et les Burgondes avaient souffert bien des incommodités avant d’être arrivés à un grand burg qui s’appelait Santen, où depuis Siegfrid porta la couronne.

La bouche souriante, Sigemunt et Sigelint embrassèrent Kriemhilt avec tendresse, des heures entières ainsi que leur fils. Leurs soucis s’étaient dissipés. Toute la suite était la très bien venue.

On fit approcher les hôtes de la salle de Sigemunt. Puis on enleva les belles jeunes filles de leurs haquenées. Il y avait là maints chevaliers qui se hâtèrent de rendre ce service à ces charmantes femmes.

Quoique la splendeur des noces aux bords du Rhin fût connue, on distribua ici aux guerriers des vêtements plus riches que tous ceux qu’ils avaient portés jusqu’à ce jour. On put raconter merveille de leur grande richesse.

Tandis que les princes étaient assis dans leur splendeur, leur suite portait des habits de couleur d’or, avec des galons et de riches pierreries travaillées dans le tissu. Ainsi les traitait courtoisement la noble reine.

Et voilà que le seigneur Sigemunt prit la parole devant ses fidèles : — « Je fais connaître à tous les parents de Siegfrid qu’en présence de ces guerriers il va porter ma couronne. » Les habitants des Nîderlanden apprirent cette nouvelle avec joie.

Il lui confia sa couronne, son droit de justice et son pays. Depuis lors, Siegfrid en fut le seigneur. Quand il devait juger ou bien discerner ce qui revenait à chacun, il le faisait avec tant d’équité, qu’on craignait grandement l’époux de la belle Kriemhilt.

Il vécut ainsi en grand honneur, et pendant dix ans, cela est certain, il rendit la justice, couronne en tête. Alors la belle reine eut un fils, à la grande satisfaction de tous les parents du roi.

On se hâta de le baptiser et on lui donna le nom de Gunther, ainsi que s’appelait son oncle, et de ce nom il ne devait pas rougir. Heureux s’il eût pu lui ressembler ! On l’éleva avec soin, et il devait en être ainsi.

Vers le même temps mourut dame Sigelint. La noble fille d’Uote s’empara de l’autorité dans le pays, comme il appartenait à une si puissante reine ; mais on pleura beaucoup celle que la mort venait d’enlever.

Aux bords du Rhin également, ainsi l’avons-nous enentendu dire, la belle Brunhilt donna un fils au puissant Gunther dans le pays des Burgondes. On l’appela Siegfrid par affection pour ce héros.

Ah ! comme on le faisait surveiller avec soin. Gunther le très riche lui donna un gouverneur qui devait lui inculquer toutes les vertus pour le temps où il deviendrait homme. Hélas ! depuis lors que d’amis lui enleva l’adversité !

On parlait constamment de la noble façon dont vivaient les valeureux guerriers dans le pays de Sigemunt. Mais on sait que Gunther vivait de même avec ses fidèles.

Le pays des Nibelungen était soumis à Siegfrid — nul de ses parents ne fut jamais aussi riche — ainsi que les deux héros de Schilbung et tout leur bien. Siegfrid en portait le cœur plus haut.

L’homme hardi possédait un trésor, le plus grand que jamais homme posséda, excepté ceux qui l’avaient eu avant lui. Il l’avait gagné par la force de son bras, au pied d’une montagne, et en cette occasion il donna la mort à plus d’un valeureux chevalier.

Il avait des honneurs à souhait, et si rien n’était survenu, on aurait pu dire avec raison de ce noble héros qu’il était le plus heureux de tous ceux qui jamais montèrent un coursier. On craignait sa force et non sans motif.