Les Nibelungen/15

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Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 133-139).



XV. COMMENT SIEGFRID FUT TRAHI


Au quatrième matin, on vit trente-deux hommes chevaucher vers le palais. On annonça à Gunther, le riche, qu’ils venaient le défier. Ce mensonge causa aux femmes grande inquiétude et grande douleur.

Ils obtinrent audience, et se présentèrent à la cour. Ils dirent qu’ils étaient les hommes de Liudgêr. C’était ce roi que la main de Siegfrid avait vaincu et qu’il avait amené prisonnier dans le pays de Gunther.

Celui-ci salua les messagers et les fit asseoir. L’un d’eux parla : — « Seigneur, laissez-nous debout jusqu’à ce que nous vous ayons dit le message qui vous est destiné ; vous avez pour ennemis, vous ne l’ignorez pas, les fils de maintes mères.

« Liudgast et Liudgêr, auxquels jadis vous avez fait souffrir de grands maux vous défient. Ils veulent chevaucher contre vous dans ce pays avec une armée. » Le roi commença de s’irriter quand il apprit cette nouvelle.

On fit retirer les faux messagers en leur logement. Comment Siegfrid ou tout autre aurait-il pu échapper à ces machinations ? Mais plus tard la peine en retomba sur ceux qui les avaient préparées.

Le roi allait complotant avec ses amis : Hagene de Troneje ne le laissait jamais en repos. Les fidèles du roi auraient voulu tout oublier, mais Hagene ne prétendait pas abandonner son projet.

Un jour, Siegfrid les trouva ruminant leur trahison. Il se prit à les interroger, le héros du Nîderlant : — Pourquoi le roi et ses hommes marchent-ils si tristement ? Si quelqu’un vous a offensé, je vous aiderai toujours à vous venger. »

Le roi Gunther parla : — « Je suis en peine et non sans motif. Liudgast et Liudgêr m’ont défié. Ils veulent s’avancer dans mon royaume à force ouverte. » Le vaillant héros répondit : — Le bras de Siegfrid

« Vous aidera avec ardeur, et à votre grande gloire. Je traiterai encore ces guerriers comme autrefois. Je transformerai en désert leurs burgs et leurs terres, avant que je revienne. Je vous en réponds sur ma tête.

« Vous et vos guerriers, demeurez ici. Laissez-moi m’avancer avec les miens vers les ennemis. Je vous montrerai combien je suis prêt à vous servir. Par moi, sachezle bien, vos ennemis recevront grand dommage. »

— « Tes paroles me réjouissent, » répondit le roi, comme s’il était réellement heureux du secours qu’il lui offrait. L’homme déloyal s’inclina profondément, avec fausseté. Le seigneur Siegfrid ajouta : — « N’ayez point de soucis. »

Maîtres et écuyers se préparèrent pour l’expédition. C’était pour tromper Siegfrid et les siens. Siegfrid ordonna à ceux du Nîderlant de se tenir prêts, et ces guerriers prirent leur équipement de guerre.

Ainsi parla le fort Siegfrid : — « Ô mon père, seigneur Sigemunt, restez ici. Si Dieu nous protège, nous serons bientôt de retour aux bords du Rhin. Vous demeurerez ici en joie auprès du roi. »

On déploya les bannières comme si on allait partir. Il y avait un grand nombre des hommes de Gunther qui ignoraient ce qui était arrivé. Une troupe nombreuse se pressait autour de Siegfrid.

Ils attachèrent sur leurs coursiers casques et cuirasses. Maint fort chevalier du pays se préparait à partir. Hagene de Troneje alla trouver Kriemhilt. Il demanda qu’elle lui donnât son congé, car ils allaient quitter le pays.

— « Quel bonheur pour moi, dit Kriemhilt, que j’aie pu m’attacher un homme qui sache défendre mes bons amis, aussi bien que mon seigneur Siegfrid protège mes parents. Certes, j’en serai fière, dit la reine.

« Sire Hagene, ami qui m’êtes cher, pensez à cela, que je suis prête à vous rendre service et que jamais je ne vous fus hostile. C’est pourquoi, laissez-moi conserver mon époux bien-aimé : il ne doit point porter la peine de ce que j’ai fait à Brunhilt.

» Je m’en suis depuis bien repentie, ajouta la noble femme. Aussi m’a-t-il tant meurtri le corps pour ce motif ! Son âme était affligée que j’eusse dit ces choses ; mais il s’en est vengé, ce héros vaillant et bon. »

Hagene dit : — « Kriemhilt, dame chérie, la réconciliation suivra bientôt, durant ces jours. Mais dites-moi comment je puis vous servir au sujet de Siegfrid votre époux. Je le ferai volontiers, ô dame ; nul ne s’en acquittera mieux que moi. »

— « Je cesserais de craindre que quelqu’un lui ôte la vie dans la mêlée, dit la noble femme, s’il voulait ne se point livrer à sa trop bouillante ardeur. Ainsi le héros valeureux et bon serait à jamais hors de danger. »

— « Vous figurez-vous, ô dame, dit Hagene, qu’on puisse le blesser ? faites-le moi connaître. Par quel stratagème devrais-je m’y opposer ? Pour le garder constamment, j’irai et chevaucherai à ses côtés. »

Elle répondit : — « Tu es de mes parents et moi je suis des tiens. Je confie mon bien-aimé à ta foi, afin que tu veilles sur mon époux chéri. » Elle lui fit connaître des choses qui auraient dû rester secrètes.

Elle dit : — « Mon mari est brave et aussi très fort. Quand il tua le dragon, au pied de la montagne, il se baigna dans son sang, le guerrier magnanime. C’est pourquoi dans les combats nulle arme n’a pu le blesser.

» Pourtant je suis en souci quand il va à la bataille, et lorsqu’il s’expose aux coups de lance poussés par la main des guerriers, je crains de perdre mon époux chéri. Ah ! que de fois j’ai eu grands tourments au sujet de Siegfrid.

» Je te dirai à toi, ami qui m’es cher, en toute confiance — tu garderas ta foi envers moi, n’est-ce pas ? — où l’on peut blesser mon époux bien-aimé. Je te le dirai me confiant en ton affection.

» Tandis que le sang jaillissait tout chaud des blessures du dragon et qu’il s’y baignait, l’excellent chevalier, une très-large feuille de tilleul vint à tomber entre ses épaules. Là il peut être blessé, et voilà ce qui me cause tant de soucis et de peines. »

Hagene de Troneje reprit : — « Cousez une petite marque sur son vêtement, afin que je puisse savoir ou je dois le préserver, tandis que nous serons dans la mêlée. » Elle croyait sauver le héros ; elle préparait sa mort.

Elle dit : — « Avec de fine soie je coudrai sur son vêtement une petite croix peu visible. C’est là que ta main doit défendre mon époux, quand la rencontre deviendra rude et que, dans la mêlée, il se présentera à l’ennemi. »

— « Ainsi le ferai-je, ô ma dame très chérie, répondit Hagene ! » — Elle pensait, la femme, qu’il parlait en toute sincérité, et de cette façon fut trahi l’époux de Kriemhilt. Hagene prit congé d’elle, et partit tout joyeux.

Son maître lui ordonna de dire ce qu’il avait appris.

— « Si vous pouvez empêcher l’expédition, nous irons à la chasse. Maintenant je connais le secret de me rendre maître de lui. Pouvez-vous arranger cela ? » — « Je le ferai facilement, répondit le roi. »

Les compagnons de Gunther étaient très satisfaits. Je pense que jamais chevalier ne machina plus grande trahison que celle-ci, tandis que la reine se fiait complètement à sa loyauté.

Le lendemain matin, le seigneur Siegfrid, avec mille de ses hommes partit chevauchant plein de joie. Il pensait qu’il allait venger l’offense reçue par ses amis. Hagene le suivit de si près, qu’il pût examiner son vêtement.

Quand il eut aperçu la marque, il envoya secrètement deux de ses hommes, qui devaient apporter d’autres nouvelles disant que Liudgêr les avait envoyés vers le roi pour annoncer que le pays de Gunther demeurerait en paix.

Avec quels regrets Siegfrid retourna sur ses pas avant d’avoir vengé l’injure de ses amis ! Les hommes de Gunther le détournèrent avec peine de l’expédition. Il alla près du roi, qui se mit à le remercier.

— « Que Dieu vous récompense, seigneur Siegfrid, vous, mon ami, de ce que vous faites si volontiers ce que je vous demande. Je serai toujours disposé à vous rendre service en raison de ce que je vous dois. Je me confie en vous plus qu’en tous mes autres fidèles.

» Maintenant que nous n’avons plus à conduire notre armée, je veux aller chasser l’ours et le sanglier dans le Waskem-wald, ainsi que je l’ai fait bien souvent. » C’était là le conseil de Hagene, l’homme très déloyal.

« On dira à tous mes hôtes que je veux chevaucher de bon matin. Que ceux qui veulent chasser avec moi se tiennent prêts. Que ceux qui veulent rester se divertissent avec les dames : ainsi ils me feront plaisir. »

Le fort Siegfrid parla d’une royale façon : — « S’il vous plaît d’aller chasser, je vous accompagnerai bien volontiers. Mais vous me prêterez un piqueur et quelques chiens courants. Ainsi je chevaucherai parmi les sapins. »

— « Si vous ne vous contentez pas d’un seul piqueur, répondit aussitôt le roi, je vous en prêterai quatre, qui connaissent parfaitement la forêt et les sentiers que suivent les animaux. Ils ne vous laisseront point revenir semblable à un exilé. »

Le chevalier magnanime chevaucha vers sa femme. Hagene se hâta de dire au roi comment il comptait vaincre le fier guerrier. Jamais ne s’accomplit une aussi grande trahison.

Ces hommes déloyaux préparaient ainsi sa mort, et leurs amis le savaient. Giselher et Gêrnôt ne voulurent pas aller à la chasse. Je ne sais par quelle inimitié ils ne l’avertirent point ; ils en portèrent depuis la peine.