Les Nibelungen/19

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Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 165-173).



XIX. COMMENT LE TRÉSOR DES NIBELUNGEN FUT APPORTÉ À WORMS


La noble Kriemhilt étant ainsi devenue veuve, le comte Eckewart demeura auprès d’elle, dans le pays, avec ses hommes. Il la servait chaque jour et souvent se joignait à sa dame pour pleurer son seigneur.

À Worms, près de la cathédrale, on lui charpenta une demeure large et haute, grande et riche, où elle demeura privée de toute joie, avec sa suite. Elle se rendait volontiers à l’église et y trouvait quelque consolation.

Elle allait chaque jour, l’âme attristée, à la tombe de son bien-aimé. Bien rarement elle y manqua et elle priait le Dieu bon de recueillir l’âme du héros. Que de fois elle le pria d’un cœur fidèle !

Uote et sa suite la consolaient à toute heure. Il y avait dans ce cœur blessé un si effroyable vide, que rien ne pouvait le remplir, quelque consolation qu’on lui offrit. L’angoisse de revoir son doux ami était plus grande

Que ne fut jamais désir de femme vers un époux bien-aimé. À cela on pouvait reconnaître sa grande vertu. Elle gémit jusqu’à la fin, tant que dura sa vie. Mais bientôt elle se vengea cruellement, l’épouse du hardi Siegfrid !

Elle demeura ainsi dans sa douleur, ceci est certain, trois ans et demi, depuis la mort de son époux, sans dire un mot à Gunther et sans voir jamais, pendant ce temps, son ennemi Hagene.

Hagene de Troneje parla au roi : — « Ne pourriez-vous agir de façon que votre sœur redevienne votre amie ? Ainsi l’or des Nibelungen arriverait en ces pays. Vous pourriez y gagner beaucoup, si la reine nous rendait sa confiance. »

Le roi répondit : — « Nous l’essaierons. Mes frères sont près d’elle ; nous les prierons d’intercéder, afin qu’elle nous rende son amitié et qu’elle voie volontiers que nous possédions le trésor. » — « Je ne crois pas, répondit Hagene, que cela puisse jamais arriver. »

Gunther fit appeler en son palais Ortwîn et le margrave Gêre. Puis, quand ils furent là, on introduisit aussi Gêrnôt et le jeune Gîselher. Ils intercédèrent amicalement auprès de dame Kriemhilt.

Gêrnôt, vaillant parmi les Burgondes, parla : — « Vous pleurez trop longtemps la mort de Siegfrid, ô dame. Le roi veut vous démontrer que ce n’est pas lui qui l’a tué. On vous entend toujours gémir si lamentablement. »

Elle répondit : — « Personne ne l’en accuse. C’est la main de Hagene qui a frappé Siegfrid. Quand il apprit de moi où l’on pouvait le blesser, comment pouvais-je deviner la haine qu’il lui portait. Ah ! que n’ai-je évité, ajouta la reine,

« De trahir le secret de son beau corps ? Je n’aurais pas à pleurer maintenant, pauvre femme désolée ! Jamais, je ne pardonnerai à ceux qui ont commis le crime. » Gîselher, le charmant jeune homme, commença de la supplier.

Elle dit : — « Je le saluerai, puisque vous l’exigez de moi. Mais la faute, et elle est grande, en est à vous. Le roi m’a causé tant de maux sans que je les aie mérités ! Ma bouche lui accordera le pardon, mais mon cœur lui est à jamais fermé. »

— « Tout ira mieux plus tard, dirent ses parents. Peut-être fera-t-il que vous soyez encore heureuse. » — « Oui, il vous consolera, dit Gêrnôt le héros. » La femme accablée de douleurs répondit : « Voyez, je fais ce que vous voulez.

« Je ne me refuse plus à saluer le roi. » Elle y consentant, il se présenta devant elle avec ses meilleurs amis. Mais Hagene n’osa paraître en sa présence ; il avait conscience de son crime ; il lui aurait fait trop de mal.

Comme elle voulait bien mettre en oubli sa haine contre Gunther, il convenait qu’il l’embrassât. Si le malheur ne l’avait point frappée par sa faute, il aurait mi hardiment aller la visiter.

Jamais réconciliation entre amis ne se fît avec tant de larmes. La perte qu’elle avait faite, la faisait souffrir. Elle la pardonna à tous, sauf à un seul. Nul ne l’aurait tué, si Hagene ne s’en était chargé.

Peu de temps après, ils firent en sorte que dame Kriemhilt fit chercher le trésor au Nibelunge-lant et le fit conduire aux bords du Rhin. Il était à bon droit le sien ; car c’était sa morgengâbe[1].

Pour le quérir, Gîselher et Gêrnôt partirent. Kriemhilt ordonna à huit mille hommes d’aller le prendre, là ou il était caché sous la garde du guerrier Albrich et de ses plus vaillants amis.

Quand on vit arriver ceux du Rhin pour prendre le trésor, Albrich le très hardi dit à ses compagnons : — « Nous ne pouvons conserver le trésor plus longtemps, si la noble reine le réclame, car c’est sa morgengâbe.

« Pourtant je ne l’eusse jamais livré, si nous n’avions si malheureusement perdu Siegfrid et la Tarnkappe ; car il la portait toujours, l’époux de la belle Kriemhilt.

« Maintenant, hélas ! il est arrivé malheur à Siegfrid, de ce qu’il nous enleva, ce héros, le chaperon enchanté et soumit tout ce pays à sa puissance. » Le camérier se hâta d’aller chercher les clefs.

Les hommes de Kriemhilt et une partie de ses parents se tenaient devant la montagne. Ils emportèrent le trésor vers la mer et le placèrent dans leurs bonnes barques ; on les conduisit sur les flots en remontant le Rhin.

Vous pouvez ouïr merveille de ce trésor. Douze chariots lourds et grands purent à peine le porter, en quatre jours et quatre nuits, de la montagne vers les barques, et chaque chariot devait faire trois voyages par jour.

Ce n’était qu’or et pierreries. Quand on en aurait acheté le monde, sa valeur n’eût pas diminué d’un marc. Ce n’est pas sans motif que Hagene le convoitait.

Dans le trésor se trouvait une petite verge d’or, la baguette du souhait. Celui qui l’aurait su, aurait pu être le maître de tous les hommes, dans l’univers entier. Plusieurs des parents d’Albrich partirent avec Gêrnôt.

Quand le seigneur Gêrnôt et Gîselher l’enfant se furent emparés du trésor, ils se soumirent aussi le pays, les burgs et maints fiers guerriers. Par force ou par crainte, il fallut que tout s’inclinât devant eux.

Quand ils eurent porté le trésor au pays de Gunther et que la reine en eut pris possession, sa chambre et ses tours en furent remplies. Jamais on n’ouït parler d’un aussi prodigieux amas de richesses.

Mais quand il y en eût eu mille fois davantage, si Siegfrid eût pu revivre sain et sauf, Kriemhilt serait volontiers restée près de lui, les mains vides. Plus jamais, un héros n’aura femme aussi fidèle.

Quand elle eut le trésor, elle attira dans le pays maints guerriers inconnus. La main de cette femme donnait tant, que jamais on ne vit bonté si grande. Elle pratiquait beaucoup de grandes vertus, on devait l’avouer.

Elle commença à donner aux pauvres et aux riches de sorte que Hagene songea, que, si elle vivait seulement quelque temps, elle aurait gagné tant d’hommes à son service, que mal pourrait lui en advenir.

Le roi Gunther répondit : — « Son corps et son bien sont à elle. Comment l’empêcherais-je d’en faire ce qu’elle veut ? J’ai obtenu avec peine qu’elle cessât de m’en vouloir. Eh ! qu’importe à qui elle distribue ses pierreries et son or rouge ? »

Hagene dit au roi : — « Un homme habile ne laisserait rien de ce trésor à la disposition d’une femme. Avec ses dons, elle fera tant, qu’un jour viendra où les braves Burgondes pourront bien se repentir de l’avoir laissée faire. »

Le roi Gunther reprit : — « Je lui ai fait le serment que je ne lui causerais plus jamais de peine, et ce serment je veux le tenir ; elle est ma sœur. » — Mais Hagene répliqua : « Eh bien, que je sois, moi, le coupable ! »

Les serments qu’ils avaient faits ne furent point respectés. Ils enlevèrent à la veuve ses immenses richesses. Hagene s’était emparé de toutes les clefs. Gêrnôt entra en fureur quand il apprit cette nouvelle.

Le seigneur Gîselher parla : — « Hagene a commis une grave offense envers ma sœur ; je m’y opposerai. Et s’il n’était mon parent, il le paierait de sa vie. » Derechef la femme de Siegfrid recommença de pleurer.

Alors le seigneur Gêrnôt dit : — « Plutôt que de troubler notre repos par cet or, il nous le faut jeter dans le Rhin, afin qu’il n’appartienne à personne. » Kriemhilt alla en gémissant se placer devant son frère Gîselher.

Elle dit : — « Frère chéri, pense à moi. Il faut que tu sois le protecteur et de mon corps et de mes biens. » — Il répondit à la dame : — « Il en sera fait ainsi, quand nous serons de retour ; maintenant nous avons l’intention de chevaucher. »

Le roi et ses parents sortirent du pays, du moins les plus braves d’entre eux. Seul, Hagene y demeura, à cause de la haine qu’il portait à Kriemhilt, et ce fut pour le dommage de la reine.

Avant que le puissant roi fût de retour, Hagene s’était emparé du trésor. Il le descendit tout entier dans le Rhin près de Loche [2]. Il espérait pouvoir en jouir ; mais il n’en fut pas ainsi.

Depuis lors, il ne put plus rien tirer du trésor, comme il arrive souvent aux traîtres. Il pensait en jouir seul tant qu’il vivrait ; mais désormais le trésor fut perdu et pour lui-même et pour les autres.

Les princes revinrent avec leurs troupes nombreuses. Kriemhilt commença de se lamenter, avec ses femmes et ses filles, de la grande offense qu’elle avait subie : ses pensées étaient amères. Gîselher était prêt à faire preuve de son dévoûment.

Ils se dirent entre eux : — « Il a bien méchamment agi. » Hagene se déroba à la colère des princes, jusqu’à ce qu’il eût de nouveau regagné leur faveur. Ils ne lui infligèrent aucun châtiment ; mais la haine de Kriemhilt était portée à son comble.

Avant que Hagene de Troneje fît disparaître le trésor, ils s’étaient juré, Gunther et lui, par le serment le plus solennel, de le garder caché aussi longtemps que l’un d’eux vivrait. De cette façon, aucun des deux ne pouvait ni le donner aux autres, ni en jouir lui-même.

Le cœur de Kriemhilt était affligé d’une nouvelle douleur. Son époux mort, on venait lui enlever maintenant tout son trésor. Durant sa vie, sa plainte ne finit plus jusqu’à son dernier jour.

Après la mort de Siegfrid — ceci est la vérité — elle demeura, treize ans, en proie à mainte affliction. Elle ne pouvait oublier la mort du héros et elle lui fut fidèle, ainsi l’affirme-t-on généralement.

Après la mort de Dancrât, dame Uote fonda une riche abbaye princière, dotée de beaucoup de fertiles terres à labour qui lui appartenaient. Le couvent de Lôrse [3] les possède encore, et il lui en revient beaucoup d’honneur.

Kriemhilt donna aussi, d’une main prodigue, une grande quantité d’or et de pierreries pour le repos de l’âme de Siegfrid et pour celui de toutes les âmes. On n’a jamais ouï parler d’une femme aussi fidèle.

Depuis que dame Kriemhilt, après avoir pardonné à Gunther, avait perdu le grand trésor par sa trahison, les douleurs de son âme étaient mille fois plus poignantes. La noble et haute dame aurait voulu quitter Worms.

Une résidence d’une grande richesse fut préparée pour dame Uote près de son couvent de Lôrse. La veuve s’y retira, quittant ses enfants. La noble princesse y repose enterrée dans un tombeau.

La reine parla : — ma fille bien-aimée, puisque tu ne peux rester ici, viens près de moi à Lôrse, dans ma demeure ; je t’y laisserai pleurer. » Kriemhilt répondît :

— « À qui donc confierais-je le corps de mon époux ? »

— « Laisse-le couché dans sa tombe, dit dame Uote, »

— « Ô ma mère chérie, le Dieu du ciel ne le veut pas, répondit la douce femme ; je ne le quitterai pas ; car il faut certainement que je remporte avec moi. »

La femme accablée d’afflictions le fit enlever hors de sa fosse. Puis aussitôt après, on enterra ses nobles ossements à Lôrse, près du couvent, avec de grands honneurs. Le héros intrépide repose là dans un grand cercueil.

Au moment où Kriemhilt allait rejoindre sa mère dans le lieu où elle désirait vivre, il lui fallut rester ; il devait en être ainsi. Elle fut retenue par des nouvelles qui arrivèrent de bien loin au delà du Rhin.



  1. Le don du matin, que le mari offrait à sa femme. V. Tacite, Germ. XVIII. Il en est question dans les plus anciennes lois germaniques, dans la loi burgonde entre autres.
  2. Le mot Loche, écrit avec une majuscule dans certains manuscrits, signifierait Lockheim, près de Gerusheim sur le Rhin, endroit connu dès les temps carlovingiens ; écrit avec une minuscule, il signifierait un gouffre en général, et en particulier le gouffre du Loroley, près de Saint-Goar.
  3. Lorse, anciennement Lorissa, Lorsch ou Laurisheim, près du Rhin, non loin de Worms. L’abbaye de Lorsch fut fondée en 764, par Cancor, comte dans le Rheingau, et par sa mère Williswinda, d’origine carlovingienne.