Les Nibelungen/21

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Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 194-201).



XXI. COMMENT KRIEMHILT VOYAGEA.


Laissons chevaucher les messagers. Nous vous ferons savoir comment la reine voyagea à travers le pays et où Gîselher et Gêrnôt se séparèrent d’elle, après lui avoir rendu le service que l’affection leur commandait.

Ils chevauchèrent jusqu’à Vergen[1] sur la Tuonouw. Là ils demandèrent congé à la reine, car ils voulaient s’en retourner vers le Rhin. La séparation ne put se faire sans que les amis dévoués ne versassent des larmes.

Gîselher le rapide dit à sa sœur : « Si tu as besoin de moi, ô dame, ou si tu crains quelque danger, avertis-moi, et pour ton service je chevaucherai jusque dans le pays d’Etzel. »

Ceux qui étaient ses parents lui baisèrent les lèvres. En ce moment, les amis de Kriemhilt firent de tendres adieux aux hommes du margrave. La reine conduisait maintes vierges gracieuses.

Cent quatre, qui étaient vêtues de riches vêtements d’étoffes magnifiquement peintes. On portait de larges boucliers à côté des femmes, pendant la route. Plusieurs superbes guerriers se séparèrent d’elles pour rentrer en leur pays.

Le reste de la troupe s’avança rapidement, descendant à travers le Beierlant. La nouvelle se répandit de l’arrivée d’hôtes nombreux et inconnus. Là où il existe encore aujourd’hui un couvent et où l’Inn mêle ses flots rapides à ceux de la Tuonouw,

Dans la ville de Pazzouw[2] siégeait un évêque. Tous les logements furent désertés et aussi la cour du prince : chacun se précipita dans le Beierlant, vers l’endroit où l’évêque Pilgerim rencontra la belle Kriemhilt.

Ce ne fut certes pas un chagrin pour les guerriers du pays de voir toutes ces belles vierges qui suivaient. Ils courtisèrent du regard ces filles des nobles chevaliers. On donna de bons logis à tous les étrangers.

On leur procura à Pledelingen ce dont ils pouvaient avoir besoin. De toutes parts on voyait accourir la foule. On leur donnait volontiers ce qu’ils désiraient et ils l’acceptaient avec courtoisie. Il en fut ainsi partout.

L’évêque et sa nièce chevauchèrent vers Pazzouw. Quand on eut dit aux habitants de la ville que Kriemhilt arrivait, la fille de la sœur du prince, elle fut bien accueillie par tous les marchands.

L’évêque espérait que ses hôtes séjourneraient quelque temps avec lui ; mais le sire Eckewart prit la parole : — « Cela ne peut être : nous devons descendre vers les terres de Ruedigêr. Un grand nombre de guerriers nous attendent, car ils sont instruits de notre approche. »

La nouvelle en parvint à la belle Gœtelint. Elle se prépara en hâte, elle et sa noble fille. Ruedigêr lui avait fait dire qu’il lui semblait bon qu’elle consolât le cœur attristé de la reine.

En chevauchant à sa rencontre avec ses hommes jusqu’à l’Ense. C’est ce qui fut fait : on vit de toutes parts les chemins couverts de gens qui allaient à la rencontre des étrangers, à pied et à cheval.

La reine était arrivée à Everdingen. Bien des hommes du Beierlant auraient voulu dépouiller les voyageurs, suivant leur coutume, et peut-être les eussent-ils dangereusement assaillis.

Mais le margrave altier les tint en respect ; il conduisait mille chevaliers et même davantage. Et voici venir Gœtelint, la femme de Ruedigêr ; maints bons guerriers la suivaient en magnifique équipement.

Quand on fut arrivé dans la plaine près de l’Ense, au delà de la Trûne[3], on y vit dressés de toutes parts tentes et pavillons, sous lesquels les étrangers devaient passer la nuit. Les vivres étaient offerts aux guerriers par Ruedigêr.

Gœtelint la belle quitta son logement pour marcher en avant. Sur la roule s’avançaient maints coursiers superbes aux brides retentissantes. La réception fut très belle et Ruedigêr en eut grande joie.

Ceux qui arrivaient des deux côtés par le chemin chevauchaient magnifiquement. Que de vaillantes épées étaient là ! Mainte jeune fille regardait les joutes qui avaient lieu. Le service de la reine n’était certes pas à charge aux chevaliers.

Quand les hommes de Ruedigêr arrivèrent auprès des étrangers, que de tronçons de lances volèrent dans les airs, brisés par la main des guerriers, dans leurs jeux chevaleresques. On jouta pour prix devant les dames.

Puis on s’arrêta. Les hommes se saluèrent mutuellement avec grande cordialité. On conduisit ensuite la belle Gœtelint là où elle aperçut Kriemhilt. Ceux qui étaient disposés à servir les dames n’eurent guère de loisir en ce moment.

Le chef de Bechelâren chevaucha vers sa femme. C’était un bonheur pour la margrave de le voir revenu sain et sauf des bords du Rhin. Le poids qui pesait sur son cœur avait fait place à une grande joie.

Quand elle l’eut salué, il lui dit de mettre pied à terre sur l’herbe, avec toutes les femmes qui l’accompagnaient. Maints nobles hommes étaient là très affairés. Ils mettaient le plus grand zèle à rendre service aux dames.

Quand la reine Kriemhilt vit venir au devant d’elle la margrave avec sa suite, elle ordonna de ne point aller plus avant. Serrant la bride, elle aussi arrêta son cheval et pria qu’on l’enlevât aussitôt de la selle.

On voyait l’évêque conduire vers Gœtelint la fille de sa sœur, de concert avec Eckewart ; au même moment tous s’écartèrent. L’étrangère baisa Gœtelint sur la bouche.

La femme de Ruedigêr parla très affectueusement : — « C’est un grand bonheur pour moi, ô chère dame, que j’aie pu de mes yeux contempler votre beauté en ce pays. Rien de plus agréable ne pouvait m’arriver maintenant. »

— « Que Dieu vous récompense, très noble Gœtelint, dit Kriemhilt. Si le fils de Botelung et moi nous conservons la santé, ce pourra être un bonheur pour vous de m’avoir vue. » À toutes deux était inconnu ce qui devait arriver.

Les femmes se rencontrèrent avec grande courtoisie. Les guerriers étaient prêts à les servir. Après les salutations échangées, elles s’assirent sur le trèfle ; elles apprirent bien des choses qu’elles ignoraient complètement.

On versa du vin aux dames ; c’était vers le milieu du jour. Mais la noble compagnie ne se reposa point longtemps en cet endroit ; elle se dirigea vers les pavillons de verdure préparés pour elle, où se trouvait en abondance tout ce dont elle avait besoin.

On se reposa la nuit, jusqu’au matin de bonne heure. Ceux de Bechelâren firent tous les préparatifs nécessaires pour recevoir tant d’illustres hôtes. Ruedigêr avait fait en sorte que rien ne leur manquât.

Le burg de Bechelâren était ouvert et aucune des fenêtres dans les murs n’était close. Ils entrèrent chevauchant, les étrangers qu’on voyait volontiers. Le noble seigneur leur fit offrir toutes les commodités désirables.

La fille de Ruedigêr et sa suite s’avancèrent pour recevoir la reine avec la plus grande prévenance. La femme du margrave était présente, ainsi que les jeunes filles, qui se saluèrent affectueusement.

Elles se prirent par la main pour se rendre dans un vaste palais très bien décoré, devant lequel coulait la Tuonouw. Elles s’assirent aux croisées et leur divertissement fut grand.

Je ne puis vous dire tout ce qui se fit encore là. Ils partirent à regret, les guerriers de Kriemhilt, et on les entendit se plaindre ; car leur peine était réelle. Ah ! que de bons chevaliers partirent avec eux de Bechelâren !

Ruedigêr leur offrit gracieusement ses services. La reine donna à la fille de Gœtelint douze bracelets d’or ronge et de très beaux vêtements ; elle n’apportait rien de mieux au pays d’Etzel.

Et quoique le trésor des Nibelungen lui eût été enlevé, elle gagnait le cœur de tous ceux qui la voyaient, avec le peu de bien qui lui restait. De grands dons furent distribués à la suite du chef.

De son côté, la dame Gœtelint traita avec honneur et aussi avec grande affabilité les étrangers du Rhin, de sorte qu’il y en eut bien peu d’entre eux qui ne reçurent point de pierreries ou de riches vêtements.

Quand ils eurent pris le repas du matin et au moment de partir, la dame du logis offrit ses plus dévoués services à la femme d’Etzel. On caressa beaucoup aussi la charmante fille du margrave.

Elle dit à la reine : — « Si jamais cela peut vous plaire, je sais que mon père m’accordera volontiers d’aller vers vous dans le pays des Hiunen. » Kriemhilt sentit bien qu’elle lui était toute dévouée.

Les chevaux étant prêts, ils furent amenés devant Bechelâren. La noble reine prit congé de la femme de Ruedigêr et de sa fille. Beaucoup de belles vierges se séparèrent aussi, avec force salutations.

Elles ne se revirent plus guère après ces jours-là. De Medilicke on apporta maintes riches coupes d’or, dans lesquelles on versa du vin pour les étrangers sur la route ; ils étaient les très bien venus.

En ce lieu siégeait un seigneur appelé Astolt, qui leur montra les chemins à travers l’Osterlant[4], vers Mûtâren, en descendant la Tuonouw. Là on s’empressa de rendre hommage à la reine.

L’évêque se sépara enfin de sa nièce avec de grandes démonstrations d’attachement. Avec quelle ardeur il lui souhaita de vivre heureuse et de s’acquérir de la considération comme Helche l’avait fait. Oh ! que d’honneurs elle obtint depuis chez les Hiunen.

Ensuite on mena les étrangers vers la Treisem[5]. Les hommes de Ruedigêr les servirent avec zèle jusqu’à ce que les Hiunen arrivassent, chevauchant par les plaines. On rendit de grands honneurs à la reine.

Près de la Treisem, le roi du Hiunen-lant possédait un vaste burg qui était très célèbre et qui s’appelait Zeizenmûre[6]. Là siégeait naguère dame Helche ; là elle pratiquait ses nombreuses vertus d’une façon que nulle ne surpassa,

Si ce n’est dame Kriemhilt, qui aussi se plaisait à donner. Après toutes ses infortunes, elle pouvait bien jouir du bonheur d’être honorée par les hommes d’Etzel. Ces héros lui vouèrent le plus grand respect.

La domination d’Etzel était reconnue au loin, et en tout temps on trouvait à sa cour les plus vaillants guerriers, et les plus renommés parmi les chrétiens et parmi les païens. Ils étaient tous accourus auprès de lui.

Toujours chrétiens et païens étaient réunis à sa cour. Rien de comparable n’existe plus, et quelle que fût la façon de vivre de chacun, la bonté du roi faisait que tous recevaient de quoi être satisfaits.



  1. Aujourd’hui Mehring près d’Ingolstadt. Il y existait autrefois un passage sur le Danube.
  2. Passau, le Castra Patava des Romains.
  3. La Traun, rivière qui se jette dans le Danube.
  4. Osterreich, l’Autriche, le pays de l’Est, l’ancienne Ostmark, que Charlemagne établit contre les Avares et les Hongrois.
  5. Trasen-fluss, qui se jette dans le Danube, près de Melk.
  6. Actuellement Trasmaur, sur la rive gauche du Trasen ; le Trigisamum des Romains au passage des monts Comagènes.