Les Nibelungen/33

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Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 290-299).



XXXIII. COMMENT LES BURGONDES SE BATTIRENT CONTRE LES HIUNEN


Quand l’audacieux Dancwart pénétra sous la porte, il ordonna à la suite d’Etzel de reculer. Tout son vêtement était couvert de sang ; il portait nue en sa main une épée très acérée.

Au moment même où Dancwart se présentait à la porte, on portait çà et là, de table en table, Ortlieb, le prince de haute lignée. Ces horribles nouvelles causèrent la mort du petit enfant.

Dancwart, cria à haute voix au guerrier : — « Frère Hagene, vous restez trop longtemps assis. Je me plains à vous et au Dieu du ciel de notre détresse. Chevaliers et varlets ont été massacrés en leur logis. »

L’autre lui répondit : — « Qui a fait cela ? » — « C’est le sire Blœde avec ses hommes. Mais aussi il l’a payé cher, je veux bien vous le dire : de ma main je lui ai abattu la tête. »

— « C’est un léger malheur, dit Hagene, quand on vous apprend qu’un guerrier a perdu la vie par la main d’un héros. Les belles femmes auront d’autant moins à le plaindre.

« Mais dites-moi, frère Dancwart, comment êtes-vous si rougi de sang ? J’imagine que de vos blessures vous souffrez grande douleur. Qui que ce soit, dans ce pays, qui vous les a faites, quand le mauvais démon lui viendrait en aide, il devrait le payer de sa vie. »

— « Vous me voyez sain et sauf. Mes habillements sont humides de sang ; mais il a coulé des blessures d’autres guerriers. J’en ai tué un si grand nombre aujourd’hui, que je ne saurais les compter, dussé-je faire mon serment. »

Hagene parla : — « Frère Dancwart, garde-nous la porte et ne laisse pas sortir un seul de ces Hiunen. Je veux parler à ces guerriers, ainsi que la nécessité nous y oblige. Nos gens de service ont reçu d’eux une mort imméritée. »

— « Puisque je suis camérier, répondit l’intrépide jeune homme — il me semble que je saurai bien servir de si puissants rois — je garderai ces marches à mon honneur. » Rien ne pouvait être plus funeste pour les guerriers de Kriemhilt.

Hagene reprit la parole : — « Je m’étonne grandement de ce que ces Hiunen murmurent entre eux. Je pense qu’ils se passeraient volontiers de celui qui garde la porte et qui a apporté ici aux Burgondes la fatale nouvelle.

« Il y a longtemps que j’ai entendu dire que Kriemhilt ne pouvait oublier ses afflictions de cœur. Maintenant buvons à l’amitié et payons l’écot du vin du roi. Et d’abord, au jeune prince des Hiunen. »

Et Hagene, ce brave héros, frappa l’enfant Ortlieb si terriblement, que le sang jaillit le long de son épée sur ses mains, et que la tête sauta jusque sur les genoux de sa mère. Alors commença parmi ces guerriers un grand et effroyable carnage.

Il asséna sur le maître qui soignait l’enfant un si fort coup de son épée, qu’à l’instant sa tête tomba au pied de la table. C’était une triste récompense qu’il donnait là à ce maître.

Voyant près de la table d’Etzel un ménestrel, il s’élance vers lui dans sa fureur, et lui abat la main droite sur sa viole : — « Voilà pour ton message dans le pays des Burgondes.

— « Hélas ! ma main, s’écria Werbel. Seigneur Hagene de Troneje, que vous ai-je fait ? Je vins en toute loyauté au pays de vos maîtres. Et maintenant que j’ai perdu ma main, comment ferai-je résonner les accords ? »

Et quand il n’eût jamais plus joué de la viole, qu’importait à Hagene ! Plein de fureur, il fit aux guerriers d’Etzel de profondes et mortelles blessures et en tua beaucoup. Ah ! que de guerriers il mit à mort dans cette salle !

Volkêr, le très agile, se leva de table d’un bond, et son archet résonna fortement en sa main. Le ménestrel de Gunther joua des airs effrayants. Ah ! que d’ennemis il se fit parmi les Hiunen hardis !

Les trois nobles rois se levèrent aussi de table ; ils auraient voulu séparer les combattants, avant que de plus grands malheurs arrivassent. Mais, malgré toute leur bonne volonté, ils ne purent rien empêcher, tant était terrible la colère de Volkêr et de Hagene.

Le seigneur du Rhin, voyant qu’il ne pouvait arrêter le combat, fit lui même maintes larges blessures à travers les cottes de mailles polies de ses ennemis. C’était un héros adroit : il le fit voir d’une effroyable façon.

Le fort Gêrnôt s’élança aussi dans le combat. Avec l’épée tranchante que lui avait donnée Ruedigêr, il mit à mort plus d’un Hiune. Il causa de terribles maux aux guerriers d’Etzel.

Le plus jeune fils de dame Uote se jeta aussi dans la mêlée. Il poussa son glaive magnifique à travers les heaumes des fidèles d’Etzel du Hiunen-lant. La main du valeureux Gîselher accomplit maints prodiges.

Quelques braves qu’ils fussent tous, les rois et leurs hommes, on vit avant tous les autres, Gîselher, ce vaillant héros, se tenir au premier rang en face des ennemis ! Il en renversa plus d’un dans le sang avec une force terrible.

Les hommes d’Etzel se défendirent aussi vigoureusement. On voyait les étrangers parcourir la salle royale, hachant autour d’eux avec leurs épées étincelantes. De tous côtés on entendait un effroyable bruit de cris et de clameurs.

Ceux qui étaient dehors voulaient pénétrer à l’intérieur, où étaient leurs amis. Mais ils gagnaient peu de terrain du côté de la porte. Ceux qui étaient dans la salle en auraient voulu sortir ; mais Dancwart n’en laissa aucun ni monter ni descendre les degrés.

Il en résulta une grande presse vers la porte, et les épées retentissaient en tombant sur les casques. Le hardi Dancwart fut en grand danger ; mais son frère y veilla, ainsi que le lui commandait son affection.

Hagene cria très haut à Volkêr : — « Voyez-vous là-bas, compagnon, mon frère lutter contre les Hiunen sous leurs coups redoublés ? Ami, sauve mon frère, ou nous perdons ce héros. »

— « Certes je le ferai, » dit le joueur de viole, et il se mit en marche à travers le palais, jouant de l’archet. Une épée de fin acier résonnait en sa main à coups pressés. Les guerriers du Rhin le remercièrent avec empressement.

Volkêr le hardi dit à Dancwart : — « Vous avez supporté aujourd’hui de terribles attaques ; votre frère me prie d’aller à votre secours. Voulez-vous vous placer dehors, moi je me mettrai en dedans de la salle. »

Dancwart le rapide se plaça en dehors de la porte, et il repoussait des degrés quiconque se présentait pour y monter. On entendait ses armes retentir aux mains du héros. Ainsi faisait à l’intérieur, Volkêr du pays burgonde.

Le brave ménestrel cria au dessus des têtes de la foule : — « La salle est bien fermée, ami sire Hagene. Oui, les mains de deux héros ont mis le verrou à la porte d’Etzel ; elles valent bien mille barreaux. »

Quand Hagene de Troneje vit la porte si bien gardée, il jeta son bouclier sur l’épaule, le vaillant et illustre guerrier. Puis il se mit à tirer vengeance du mal qu’on leur avait fait. Alors ses ennemis perdirent tout espoir de conserver l’existence.

Quand le seigneur de Vérone vit que Hagene, le fort, brisait tant de casques, il sauta sur son banc, le roi des Amelungen, et s’écria : — « Oui, Hagene verse la plus déplorable des boissons. »

Le souverain du pays avait de grands soucis, il n’en pouvait être autrement — ah ! que d’amis chéris furent tués sous ses yeux — et lui-même échappa, à grand’peine, à ses ennemis. Il était assis là plein d’angoisses : à quoi lui servait d’être roi ?

Kriemhilt, la riche, appela Dietrîch : — « Venez à mon aide, noble chevalier, sauvez-moi la vie au nom de tous les princes du pays des Amelungen, car si Hagene m’atteint, je serai tuée à l’instant. »

— « Comment vous aiderais-je ici, dit le seigneur Dietrîch, ô noble reine ? Je veille pour moi-même ! Les hommes de Gunther sont si animés de fureur, qu’en ce moment je ne puis sauver personne. »

— « Oh ! si vraiment, sir Dietrîch, noble et bon chevalier, montrez aujourd’hui votre vertu et votre courage, en m’aidant à sortir d’ici, ou bien j’y trouverai la mort. La crainte de ce danger m’oppresse. Oui ! ma vie est en danger ! »

— « Je veux bien essayer si je puis vous être de quelque secours ; car de longtemps je n’ai vu tant de vaillants chevaliers si furieux. Oui, je vois sous les coups d’épée le sang jaillir à travers les casques ! »

Ce guerrier d’élite se mit à élever une voix si puissante, qu’elle résonnait comme le son d’une corne de bison et que le vaste Burg en retentit. La force de Dietrîch était démesurément grande.

Gunther, entendant crier cet homme dans cette terrible tempête, se mit à écouter et dit : — « La voix de Dietrîch est venue à mon oreille. Je crois que nos guerriers lui auront tué quelqu’un des siens.

« Je le vois sur la table faire signe de la main. Amis et parents du pays burgonde, cessez le combat ; laissez-moi voir et écouter ce que mes hommes ont fait ici à ce guerrier. »

Le roi Gunther priant et commandant, ils arrêtèrent leurs épées au fort de la mêlée. Il se fit un effort plus grand encore pour que personne ne frappât plus. Gunther demanda en hâte au chef de Vérone de quoi il s’agissait.

Et il dit : — « Très noble Dietrîch, qu’est-ce que mes amis vous ont fait ici ? Je suis prêt à en faire amende honorable et à composer avec vous. Quoi qu’on vous ait fait, c’est pour moi une peine très amère. »

Le seigneur Dietrîch parla : — « Il ne m’est rien arrivé. Laissez-moi sortir de la salle et quitter en paix cette rude mêlée avec ma suite. En vérité, je vous en serai toujours obligé. »

Le guerrier Wolfhart s’écria : — « Pourquoi si vite supplier ? Ce ménestrel n’a pas si bien fermé la porte, que nous ne l’ouvrions assez large pour pouvoir en sortir. » — « Taisez-vous donc, dit le seigneur Dietrîch, vous faites le diable ! »

Le roi Gunther répondit : — « Certes je veux vous le permettre. Emmenez hors de ce palais peu ou beaucoup de gens, excepté mes ennemis. Ceux-là resteront ici ; car ils m’ont fait trop de mal ici au pays des Hiunen. »

Quand il entendit cela, Dietrîch prit à son bras la noble reine, dont l’angoisse était grande, et de l’autre côté il emmena Etzel. Et maints superbes guerriers l’accompagnèrent.

Le noble margrave Ruedigêr prit la parole : — « Si quelqu’un de plus parmi ceux qui sont prêts à vous servir, peut sortir de la salle, faites-le-nous savoir. Une paix constante doit régner entre bons amis. »

Gîselher du pays burgonde répondit : — « Paix et concorde régneront entre nous, puisque vous et vos hommes vous nous êtes fidèles. C’est pourquoi sortez d’ici avec vos amis sans nulle inquiétude. »

Quand le seigneur Ruedigêr quitta la salle, cinq cents hommes ou même davantage le suivirent. Les chefs y avaient consenti en toute confiance. Depuis il en arriva grand dommage au roi Gunther.

Un guerrier d’entre les Hiunen, voyant Etzel marcher à côté de Ruedigêr, voulut profiter de l’occasion pour sortir ; mais le joueur de viole lui donna un coup tel que sa tête vola aux pieds d’Etzel.

Quand le souverain du pays fut enfin hors du palais, il se retourna, et considérant Volkêr : — « Malheur à moi, à cause de ces hôtes ! C’est une horrible calamité que tous mes guerriers doivent succomber sous leurs coups !

« Malheur à cette fête ! dit l’illustre roi ; il en est un dans la salle qui se bat comme un sanglier farouche ; il se nomme Volkêr et c’est un ménestrel. Je n’ai évité la mort qu’en échappant à ce démon.

« Ses chants ont une harmonie funèbre, ses coups d’archet sont sanglants, et à ses accords maints guerriers tombent morts. Je ne sais pas pourquoi ce joueur de viole nous en veut, mais jamais je n’eus d’hôte qui me fit tant de mal. »

Le seigneur de Vérone et Ruedigêr, ces illustres guerriers, se rendirent en leur logis. Ils ne voulaient point se mêler de la lutte, et ils ordonnèrent à leurs hommes de ne point rompre la paix.

Et si les Burgondes avaient pu prévoir tous les malheurs qui devaient leur arriver par la main de ces deux hommes, ceux-ci ne seraient point si facilement sortis du palais. Ils eussent d’abord fait sentir à ces braves la force de leurs bras.

Ils avaient laissé sortir de la salle ceux qu’ils voulaient. Alors un effroyable tumulte s’éleva dans cette enceinte, Les étrangers se vengèrent de tout ce qui leur était arrivé. Que de casques il brisa, Volkêr le très hardi !

Gunther, l’illustre roi, se tourna vers l’endroit d’où venait le bruit : — « Entendez-vous, Hagene, ces chants que Volkêr chante aux Hiunen, quand ils s’approchent des degrés. Son archet est trempé dans le sang. »

— « Je regrette vivement, dit Hagene, d’être jamais resté en ma demeure séparé de ce guerrier. J’étais son compagnon et lui le mien. Si jamais nous rentrons dans notre patrie, je veux être encore son ami fidèle.

« Maintenant, vois, noble roi, combien Volkêr t’est dévoué ; il mérite largement ton or et ton argent. Son archet coupe le dur acier. Il brise sur les casques les ornements au loin étincelants.

« Jamais je ne vis joueur de viole combattre aussi bravement que l’a fait le guerrier Volkêr aujourd’hui. Ses chansons retentissent à travers heaume et bouclier. Oui, il doit monter de bons chevaux et porter de magnifiques vêtements. »

De tous les parents et de tous les amis des Hiunen, aucun n’échappa. Le bruit cessa, car nul ne combattait plus. Ces héros hardis et adroits déposèrent les épées qu’ils tenaient en leurs mains.