Les Nibelungen/32

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Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 286-290).



XXXII. COMMENT BLŒDE FUT TUÉ


Les hommes de Blœde étaient prêts. Ils s’avancèrent au nombre de mille, revêtus de hauberts, vers le lieu où Dancwart était à table avec les varlets. La plus grande animosité éclata entre les guerriers.

Quand le sire Blœde passa devant les tables, Dancwart, le maréchal, le reçut avec empressement : « Soyez le bienvenu ici, mon seigneur Blœde. Je m’étonne de ce qui se passe, et qu’allez vous m’apprendre. »

— « Il ne t’est point permis de me saluer, dit Blœde, car ma venue doit t’apporter la mort, à cause de ton frère, Hagene qui a tué Siegfrid. Il faut que les Hiunen t’en fassent porter la peine à toi et à maint autre guerrier. »

— « Oh ! non pas, seigneur Blœde, dit Dancwart, car ainsi nous pourrions bientôt nous repentir de notre voyage à cette cour. J’étais encore un petit enfant quand Siegfrid perdit la vie ; j’ignore ce que me reproche la femme du roi d’Etzel. »

— « Je ne puis t’en dire davantage à ce sujet, tes parents Gunther et Hagene commirent le crime ; maintenant défendez-vous, étrangers ; vous ne pouvez en réchapper. Il faut que votre mort serve de satisfaction à Kriemhilt. »

— « Ainsi vous ne voulez point renoncer à vos projets, dit Dancwart ? J’ai regret de mes excuses ; j’aurais mieux fait de me les épargner. » Le guerrier rapide d’un bond se leva de table. Il tira une épée acérée qui était forte et longue.

Et il asséna sur Blœde un coup si prompt de cette épée, qu’à l’instant sa tête vola à ses pieds. « Ce sera là la Morgengâbe, dit Dancwart le héros, pour la fiancée de Nuodunc, à qui tu voulais offrir ton amour.

« On peut la fiancer demain à un autre époux, et s’il veut avoir le don des fiançailles, on le traitera de la même façon. » Un Hiune qui leur était dévoué lui avait dit que la reine leur préparait de mortelles embûches.

Quand les fidèles de Blœde le virent étendu mort, ils ne voulurent point épargner plus long temps les étrangers. Avec une rage furieuse et l’épée levée, ils se jetèrent sur les serviteurs. Plus d’un s’en repentit bientôt.

Dancwart cria à haute voix à tous les gens de la suite : — « Vous voyez bien, nobles varlets, quel est le sort qui vous attend. Ainsi donc, étrangers que nous sommes, défendons-nous bien. Certes nous sommes en péril, quoique Kriemhilt nous ait invités si gracieusement. »

Ceux qui n’avaient point d’épée prirent des bancs et soulevèrent de dessous les pieds maints longs escabeaux. Les varlets burgondes ne voulaient point reculer. Les lourdes chaises bosselèrent maintes cuirasses.

Ah ! comme ces serviteurs, loin de leur patrie se défendirent furieusement ! Ils repoussèrent les gens armés hors du bâtiment. Cinq cents d’entre ceux-ci ou même plus restèrent morts sur la place. Tous les gens de la suite étaient humides et rouges de sang.

Cette terrible nouvelle fut racontée aux guerriers d’Etzel — c’était pour eux une amère douleur — que Blœde et ses hommes avaient été tués, et que c’étaient le frère de Hagene et les varlets qui l’avaient fait.

Avant que le roi s’en aperçût, les Hiunen animés par la haine, se réunirent au nombre de deux mille ou même plus. Ils allèrent aux varlets — il devait en être ainsi — et de toute la suite n’en laissèrent pas échapper un seul.

Les infidèles amenèrent une puissante armée devant ce bâtiment. Les serviteurs étrangers se défendirent bravement ; mais à quoi bon leurs valeureux efforts ? Ils devaient succomber. Peu de temps après on en vint à une terrible catastrophe.

Vous pouvez ouïr des merveilles d’un événement épouvantable. Neuf mille serviteurs étaient couchés à terre massacrés, ainsi que douze chevaliers hommes-liges de Dancwart. On le vit tout seul résister encore aux ennemis.

Le bruit s’apaisa, le fracas cessa. Dancwart, la bonne épée, regarda par dessus son épaule et s’écria : — « Malheur ! que d’amis j’ai perdus ! Maintenant je dois tout seul, hélas ! tenir tête à l’ennemi. »

Les coups d’épée tombaient pressés sur son corps. Mainte femme de héros pleura ce moment : levant son bouclier il en serra plus fort les courroies et fit ruisseler des flots de sang sur plus d’une cotte de mailles.

— « Malheur à moi ! quelle souffrance, s’écria le fils d’Adriân. Maintenant reculez, guerriers Hiunen ! Laissez-moi prendre de l’air ; que le vent me rafraîchisse, car je suis fatigué du combat. » Et l’on vit le héros s’avancer bravement.

Ainsi épuisé de la lutte il s’élança hors de ce logis. Que d’épées résonnèrent sur son heaume ! Ceux qui n’avaient pas vu les merveilles faites par son bras, bondirent à l’encontre du guerrier du pays burgonde.

— « Dieu veuille, dit Dancwart, que je puisse avoir un messager, pour faire savoir à mon frère Hagene en quelle extrémité me réduisent ces assaillants. Il me délivrerait d’eux ou il tomberait tué à mes côtés. »

Les Hiunen répondirent : — « Tu seras, toi, le messager, quand nous te porterons mort devant ton frère. Alors l’homme-lige de Gunther connaîtra enfin la douleur. Tu as causé ici tant de maux au roi Etzel. »

Il reprit : « — « Cessez vos menaces et éloignez-vous de moi, ou j’inonderai encore de sang la cuirasse de plus d’un d’entre vous. J’irai raconter moi-même la nouvelle à la cour et je me plaindrai à mon seigneur de vos furieuses attaques. »

Il se défendit si vigoureusement contre les hommes d’Etzel qu’ils n’osèrent plus l’attaquer avec l’épée. Ils lancèrent leurs piques dans son bouclier, qui en devint si lourd, qu’il dut le laisser tomber de son bras.

Ils crurent bien le vaincre, maintenant qu’il ne portait plus son bouclier. Mais que de profondes blessures il leur fit à travers leurs heaumes ! Maint homme hardi tomba devant lui. L’audacieux Dancwart en acquit beaucoup de gloire.

Des deux côtés ils s’élancèrent sur lui, mais plus d’un s’était avancé trop vite au combat. Il courut devant ses ennemis, comme devant les chiens fuit le sanglier dans la forêt. Pouvait-il se montrer plus brave ?

Il marqua sa route, en la rendant humide du sang qu’il versait. Un seul guerrier a-t-il jamais combattu ses ennemis mieux qu’il ne le fit ? On vit le frère de Hagene se diriger fièrement vers la cour.

Sommeliers et échansons entendant le retentissement des épées, laissèrent tomber de leurs mains le vin et les mets qu’ils apportaient aux convives. Il rencontra devant les degrés maint ennemi vigoureux.

— « Comment donc ! sommeliers, dit le héros fatigué, songez à servir convenablement vos hôtes, apportez de bons mets à ces seigneurs et laissez-moi donner des nouvelles à mes maîtres chéris. »

Parmi ceux qui, confiant en leur force, s’avancèrent devant les marches, il en frappa quelques-uns de si lourds coups d’épée, que tous par crainte remontèrent les degrés. Sa force puissante avait accompli de grands prodiges.