Les Nibelungen/4

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Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 29-47).



IV. COMMENT SIEGFRID COMBATTIT LES SAHSEN.


Des nouvelles étranges arrivèrent dans le pays de Gunther : des messagers lui étaient envoyés de loin par des guerriers inconnus, lesquels lui portaient de la haine. Quand on entendit ces récits, il y eut vraiment un grand effroi.

Je vous nommerai ces guerriers : c’étaient Liudgêr, du pays des Sahsen, un chef puissant et respecté, et aussi le roi Liudgast du Tenemark[1]. Ils conduisaient dans cette expédition beaucoup de chefs superbes.

Les messagers que lui envoyaient ses ennemis étaient arrivés dans le pays de Gunther. On demanda à ces hommes inconnus la nouvelle qu’ils apportaient, et on les fit paraître promptement à la cour, devant le roi.

Le roi les salua courtoisement et dit : — « Soyez les bienvenus. Celui qui vous a envoyés, je ne le connais pas ; vous me ferez entendre qui c’est. » Ainsi parla le bon roi. Ils craignaient grandement la fureur de Gunther.

— « Voulez-vous permettre, ô roi, que nous vous disions le message que nous vous apportons ; nous ne vous le cacherons pas. Nous vous nommerons les chefs qui nous ont envoyés ici. Liudgast et Liudgêr veulent vous visiter dans votre terre.

« Vous avez mérité leur colère ; nous avons parfaitement entendu que ces deux chefs vous portent grande haine. Ils veulent mener une armée à Worms sur le Rhin. Beaucoup de guerriers les secondent, soyez-en averti.

« Dans douze semaines l’expédition doit se faire. Si vous avez de bons amis, faites-les venir en hâte, afin qu’ils conservent la paix à vos burgs et à vos campagnes. Bien des casques et bien des boucliers seront brisés ici.

« Ou bien si vous voulez traiter avec nos chefs, faites-leur des offres. Ainsi n’approcheront pas les nombreuses bandes de vos puissants ennemis, qui s’avancent pour l’affliction de votre âme ; car par eux doivent périr beaucoup de bons chevaliers très renommés.

— « Attendez quelque temps, je vous ferai connaître ma volonté quand j’aurai mieux réfléchi, dit le bon roi. À tous mes preux je ne cacherai rien : je me plaindrai à mes fidèles de ce message de violence. »

C’était un grand souci pour Gunther le riche. Ce message ne sortait pas de son esprit. Il fit mander Hagene et d’autres de ses hommes. Il ordonna aussi d’aller très promptement à la cour de Gêrnôt.

Alors arrivèrent là les meilleurs guerriers qu’on pût trouver. Il dit : — « On veut venir nous attaquer ici dans notre pays avec de fortes armées ; veuillez en prendre souci. » Gêrnôt répondit ceci, le chevalier brave et estimé :

— « Nous nous défendrons avec l’épée, » ainsi dit Gêrnôt : « Ceux-là seuls meurent qui sont destinés à mourir ; laissons-les couchés dans la mort. Je ne puis pour cela oublier mon honneur. Nos ennemis nous seront les bienvenus. »

Alors parla Hagene de Trojene : — « Cela ne me paraît pas bon : Liudgast et Liudgêr portent loin l’outrecuidance. Nous ne pouvons avertir tous nos hommes en si peu de temps — ainsi s’exprima le guerrier hardi, — il faut en parler à Siegfrid. »

On donna des logements dans la ville aux messagers. Quoique ce fussent des ennemis, Gunther le puissant ordonna de les très bien servir (ce qui fut parfaitement exécuté), jusqu’à ce qu’il se fût assuré qui d’entre ses fidèles voulait le soutenir.

Plein de souci, le roi ressentait de vifs tourments. Un très vaillant chevalier, ignorant encore ce qui lui était arrivé, le vit ainsi affligé. Il pria le roi Gunther de lui en apprendre la cause.

— « Je m’étonne de celle grande merveille, dit Siegfrid, que vous ayez ainsi changé les façons joyeuses qui pendant si longtemps vous étaient habituelles. » Gunther, le guerrier magnifique, lui répondit :

— « Je ne puis dire à tout le monde les graves préoccupations qu’il me faut porter en secret dans mon cœur. On doit se plaindre de ses tourments de cœur à ses amis. » La figure de Siegfrid devint rouge et pâle.

Il parla ainsi au roi : — « Je ne vous ai rien refusé. Je vous porterai secours dans toutes vos peines. Cherchez-vous un ami, je serai le vôtre, et vous serai fidèle avec honneur jusqu’à ma mort. »

— « Que Dieu vous récompense, seigneur Siegfrid ; vos paroles me plaisent. Et quand personne ne me porterait secours, je me réjouirais de la nouvelle, puisque vous m’êtes si dévoué. Que je vive encore quelque temps et il vous en sera tenu compte.

« Je veux vous faire entendre pourquoi je suis affligé. Par des messagers de mes ennemis j’ai appris qu’ils voulaient me poursuivre jusqu’ici avec des armées, injure que jamais guerriers ne nous ont fait subir dans notre pays. »

— « Ne vous en préoccupez nullement, dit Siegfrid ; calmez vos esprits ; faites ce que je vous demande. Laissez-moi défendre votre honneur et votre intérêt, et priez vos guerriers qu’ils vous viennent en aide.

« Quand vos forts ennemis auraient trente mille hommes, je leur résisterai, n’en eussé-je que mille. Laissez m’en le soin. » Le roi Gunther dit : — « Toujours je vous en serai reconnaissant. »

— « Ainsi, faites-moi obtenir mille de vos hommes, car de mon côté je n’ai que douze guerriers avec moi ; je défendrai votre terre. La main de Siegfrid vous servira toujours fidèlement ;

« Et nous viendront en aide Hagene et aussi Ortwîn, Dancwart et Sindolt, vos guerriers préférés. Volkêr marchera avec nous, l’homme hardi, et il portera l’étendard ; je ne puis le confier à personne mieux qu’à lui.

« Laissez chevaucher les messagers vers le pays de leurs maîtres. Qu’on leur fasse savoir qu’ils nous verront bientôt, afin que nos burgs restent en paix. » Alors le roi fit avertir à la fois et ses hommes et sa parenté.

Les écuyers de Liudgêr parurent à la cour ; ils étaient très joyeux de ce qu’ils allaient rentrer en leur pays. Gunther le bon roi leur donna de riches présents et leur accorda une escorte. Ils étaient fiers de cet accueil.

— « Maintenant dites à mes puissants ennemis, ajouta Gunther, qu’ils feraient très bien de renoncer à leur expédition ; mais s’ils veulent venir me chercher ici dans ma terre et si mes fidèles ne m’abandonnent pas, ils auront fort à faire. »

Alors on apporta de riches présents aux messagers ; Gunther en avait assez à distribuer ! Les hommes de Liudgêr ne voulurent pas les refuser. Quand ils eurent pris congé, ils partirent joyeusement.

Lorsque les envoyés furent arrivés en Tenemark et que le roi Liudgast eut appris comment ils venaient du Rhin et qu’il connut l’outrecuidance des Burgondes, il en fut fortement irrité.

Ils dirent que ceux-ci avaient beaucoup d’hommes intrépides et qu’ils avaient vu parmi eux un guerrier qui était appelé Siegfrid, un héros du Nîderlant. Liudgast en eut grand souci.

Lorsque ceux du Tenemark ouïrent cela, ils se hâtèrent d’autant plus de réunir des alliés, jusqu’à ce que Liudgast eût gagné à son expédition vingt mille guerriers parmi les hommes hardis.

Le brave Liudgêr, chef des Sahsen, les appela à lui et parvint à rassembler quarante mille hommes et encore plus, avec lesquels il voulait chevaucher contre le pays des Burgondes. Le roi Gunther avait aussi envoyé dans son royaume,

Vers ses parents et vers les hommes de son frère qui voulaient marcher dans cette guerre et aussi vers les guerriers de Hagene. Ces héros devaient veiller au péril. Bien des guerriers trouvèrent la mort dans cette lutte.

Ils se préparèrent en hâte pour l’expédition. Au moment du départ, Volkêr, l’homme hardi, porta l’étendard, et quand ils quittèrent Worms sur le Rhin, Hagene de Trojene fut le chef des bandes.

Avec eux chevauchaient aussi Sindolt et le brave Hûnolt qui étaient capables de bien mériter l’or de Gunther ; Dancwart, le frère de Hagene, et puis Ortwîn, qui certes pouvait avec honneur faire partie de l’armée.

— « Seigneur roi, restez ici, dit Siegfrid, puisque vos guerriers veulent bien me suivre, restez près des femmes et portez haut votre courage. J’ai confiance que je saurai défendre à la fois votre honneur et vos biens.

« Ceux qui voulaient vous attaquer à Worms sur le Rhin — ce que je saurai bien empêcher — pourront demeurer chez eux. Nous chevaucherons si rudement dans leur pays, que leur outrecuidance se changera en affliction. »

Quittant le Rhin, ils chevauchèrent avec leurs guerriers à travers la Hesse, contre le pays des Sahsen, où bientôt on combattit. Par pillage et incendie ils dévastèrent tellement le pays, que les deux chefs l’apprirent avec douleur :

Ils arrivèrent sur la Marche ; les écuyers se hâtaient. Siegfrid, le très fort, se prit à demander : — « Qui sera chargé de défendre notre suite maintenant ? Jamais chevauchée n’a été plus destructive pour les Sahsen. »

Ils répondirent : — « Que les jeunes gens veillent sur les chemins avec le hardi Dancwart ; c’est un guerrier rapide, nous en perdrons d’autant moins de monde par la main des hommes de Liudgêr. Que lui et Ortwîn forment aujourd’hui l’arrière-garde. »

— « Moi-même je chevaucherai, dit Siegfrid, la bonne épée, et je ferai bonne garde contre les ennemis, jusqu’à ce que je parvienne à rencontrer ces guerriers. » Et il fut bientôt armé, le fils de la belle Sigelint.

Comme il voulait avancer, il confia l’armée à Hagene et à Gêrnôt, ces hommes très braves. Puis il chevaucha seul vers le pays des Sahsen. En ce jour, plus d’un casque fut brisé par lui.

Il vit devant lui, campée dans la plaine, une grande armée, qui surpassait innombrablement sa troupe. Ils étaient bien quarante mille ou encore plus. Plein d’une noble ardeur, Siegfrid les voyait avec grande joie.

Là aussi un guerrier s’était avancé contre l’ennemi pour faire la garde, et il était très vigilant. Le seigneur Siegfrid le vit, et ce brave guerrier vit Siegfrid. Aussitôt tous deux commencèrent à se surveiller l’un l’autre.

Je vous dirai qui était celui qui faisait ainsi la garde. Il portait à la main un brillant bouclier d’or : c’était le roi Liudgast, qui veillait sur ses bandes. Le très noble étranger bondit superbement.

Le chef Liudgast lui jeta aussi des regards furieux. Ils enlevèrent leurs chevaux, l’éperon dans le flanc. De toute leur force ils poussaient les lances sur les boucliers l’un de l’autre. Le roi puissant fut en ce moment saisi d’un grand trouble.

Après ce coup porté, les coursiers emportèrent les deux fils de roi, l’un passant devant l’autre comme si une tempête eût soufflé ; mais avec la bride ils les ramenèrent en bons chevaliers. Ils s’attaquèrent avec l’épée, ces deux hommes qu’animait la colère.

Alors le seigneur Siegfrid frappa si violemment, que toute la plaine en retentit. Des casques et des grandes épées jaillissaient les étincelles rouges de feu sous la main des héros. Chacun d’eux avait trouvé dans son adversaire son égal,

Car Liudgast frappait aussi sur son ennemi maints et maints coups furieux. Leur bras à tous deux tombait rudement sur le bouclier de l’adversaire. Trente de ses hommes s’étaient aperçus du combat, mais avant qu’ils arrivassent, Siegfrid avait remporté la victoire.

Par trois fortes blessures qu’il fit au roi à travers sa blanche cotte d’armes — elle était cependant bien bonne ! — le sang jaillit des blessures sous le tranchant de l’épée. Le courage du roi Liudgast en fut abattu.

Il pria son ennemi de lui laisser la vie, lui tendit la main et lui dit qu’il s’appelait Liudgast. En ce moment arrivèrent ses guerriers qui avaient bien vu ce qui était arrivé aux deux champions qui faisaient la garde.

Quand Siegfrid voulut emmener le vaincu, il fut assailli par trente de ses hommes ; alors la main du héros défendit son puissant prisonnier en portant des coups prodigieux. Depuis lors, il causa de plus grands dommages encore, le guerrier aux belles couleurs.

Vaillamment il les tua tous les trente, sauf un qu’il laissa vivre. Celui-là chevaucha rapidement et raconta la nouvelle de ce qui venait d’arriver. Aussi pouvait-on voir toute la vérité à son casque rougi.

Ceux du Tenemark, quand ils l’apprirent, éprouvèrent douleur et colère de ce que leur chef était pris. On le dit à son frère qui, pris d’une rage intraitable, commença à mugir, comme si on l’eût fait souffrir lui-même.

Liudgast le héros fut emmené par le bras puissant de Siegfrid aux hommes du roi Gunther. Il le recommanda à Hagene ; quand celui-ci apprit que c’était le roi, ce ne lui fut pas une médiocre joie.

On ordonna aux Burgondes de replier leurs bannières. — « En avant ! dit Siegfrid , bien des choses seront accomplies avant que le jour soit à sa fin, si je conserve la vie. Cela attristera plus d’une belle femme au pays des Sahsen.

« Vous, héros du Rhin, suivez-moi, je puis vous conduire vers l’armée de Liudgêr. Vous verrez briser les casques par la main des vaillants guerriers. Avant que nous retournions, vous éprouverez bien des alarmes.

Gêrnôt et ses hommes s’élancent vers leurs chevaux. Aussitôt le barde intrépide, le Seigneur Volkêr, soulève le drapeau et chevauche devant la bande ; la suite se prépare aussi bravement au combat.

Ils n’étaient pas plus de mille hommes, plus douze chefs. La poussière commença à poudroyer sur les routes ; ils chevauchaient à travers la plaine. On voyait étinceler plus d’un splendide bouclier.

Les Sahsen étaient aussi venus avec leurs escadrons et leurs épées bien fourbies, comme je l’ai appris depuis. Aux mains des héros elles coupaient bien, les épées ! Ils voulaient défendre burgs et terres contre les étrangers.

La troupe du chef des bandes s’ébranla en avant. Siegfrid marchait aussi avec les hommes qu’il avait emmenés du Nîderlant. Dans la tempête de ce jour, plus d’une main devint sanglante.

Sindolt et Hûnolt et aussi Gêrnôt frappèrent à mort maints guerriers dans le combat, avant qu’ils eussent pus sentir combien grande était leur bravoure. Plus d’une belle femme en pleura depuis.

Volkêr et Hagene et aussi Ortwîn souillèrent dans la mêlée l’éclat de maints casques par le sang qu’ils faisaient couler, ces hommes terribles comme la tempête. Maint prodige de valeur fut accompli par Dancwart.

Ceux du Tenemark essayèrent aussi la force de leurs bras, et l’on entendait les boucliers retentir sous les chocs et sous les épées acérées dont on frappait sans cesse. Les Sahsen, braves au combat, firent un grand carnage.

Les Burgondes se ruaient dans la mêlée et taillèrent plus d’une large blessure. On voyait ruisseler le sang sur les selles. Ainsi cherchaient l’honneur, les bons et braves héros.

On entendait les armes acérées retentir bruyamment aux mains des guerriers là où ceux du Nîderlant se précipitaient derrière leur chef, au milieu des escadrons. Ils y arrivèrent héroïquement en même temps que Siegfrid.

Il n’y en eut aucun du Rhin qui les suivit. Sous la main de Siegfrid on voyait des ruisseaux de sang couler à travers les heaumes brillants, jusqu’à ce qu’il trouvât Liudgêr devant ses combattants.

Trois fois il s’était frayé un chemin à travers toute l’armée. Alors Hagene arriva ; il l’aida bien à assouvir sa colère dans le tourbillon. Plus d’un bon guerrier périt sous ses coups.

Lorsque le fort Liudgêr trouva Siegfrid, levant haut dans sa main le bon glaive Balmung et lui tuant nombre des siens, la fureur et la rage du chef furent grandes.

C’était une furieuse mêlée et un grand fracas d’épées ; leurs troupes se ruaient les unes contre les autres. Les héros se cherchaient avec plus d’ardeur, mais les escadrons commencèrent à plier. Une haine furieuse animait les combattants.

Au chef des Sahsen il avait été dit que son frère était prisonnier ; cela l’affligeait profondément. Il savait bien que le fils de Sigelint avait accompli ce fait d’armes. (On l’attribuait à Gêrnôt ; on apprit la vérité depuis).

Les coups de Liudgêr étaient si forts que sous la selle le cheval de Siegfrid pliait. Mais le cheval se releva, et Siegfrid déploya dans la mêlée une force effrayante.

Hagene le soutenait et aussi Gêrnôt, Dancwart et Volkêr ; sous leurs coups beaucoup tombèrent morts ; Sindolt et Hûnolt et Ortwîn, la bonne épée, en abattirent un grand nombre dans la mêlée.

Au sein du tourbillon, les chefs illustres furent inséparables. On vit lancer de la main des guerriers sur les heaumes à travers les boucliers brillants de nombreux javelots. Maintes rondaches magnifiques furent teintes de sang.

Dans la furieuse tempête, les guerriers en grand nombre tombaient de leurs chevaux. Ils se précipitèrent l’un sur l’autre, Siegfrid le hardi et Liudgêr. On voyait voler les traits et plus d’une pique aiguë.

La boucle du bouclier vola en éclats sous la main de Siegfrid. Le héros du Nîderlant pensa qu’il allait remporter la victoire sur les braves Sahsen qu’on voyait fourmiller là. Combien de mailles brillantes brisa le vaillant Dancwart.

Le chef Liudgêr aperçut une couronne peinte sur le bouclier que portait Siegfrid. Il reconnut que c’était l’homme fort, et le héros se prit à crier haut à ses amis :

— « Vous tous, mes hommes, cessez le combat, j’ai vu ici le fils de Sigemunt ; j’ai reconnu le fort Siegfrid. Le mauvais démon l’a envoyé vers les Sahsen. »

Dans le tourbillon du combat, il fit abaisser la bannière : il désirait la paix. Elle lui fut accordée ; cependant il devait se rendre prisonnier dans le pays de Gunther : la main de Siegfrid l’y avait contraint.

De commun accord on cessa le combat. Leurs mains déposèrent casques et boucliers percés à jour. Tous ceux qu’on voyait là portaient les traces sanglantes des mains des Burgondes.

Ceux-ci firent prisonniers qui ils voulaient ; certes ils en avaient le droit. Gêrnôt et Hagene, ces héros rapides, firent mettre les blessés sur des civières ; ils emmenèrent avec eux vers le Rhin cinq cents captifs.

Les guerriers vaincus chevauchèrent vers le Tenemark. Les Sahsen n’avaient pas si bien combattu qu’on pût les louer : cela faisait grande peine aux héros. Ceux qui étaient tombés furent beaucoup pleurés par leurs amis.

Les Burgondes firent transporter les armes vers le Rhin. Le guerrier Siegfrid les avait conquises de ses mains ; il l’avait fait avec grande vaillance, tous les hommes de Gunther devaient l’avouer.

Le seigneur Gêrnôt envoya ses fidèles vers Worms, et il leur enjoignit de dire en son pays les succès qu’ils avaient obtenus, lui et tous ses hommes.

Comme ils coururent, les varlets, par qui tout fut raconté ! Ceux qui naguère avaient souci se réjouirent, pleins de reconnaissance des heureuses nouvelles qui étaient arrivées. De nobles femmes s’informèrent à maintes reprises comment avaient réussi les hommes du puissant roi.

On fit paraître un des messagers devant Kriemhilt. Cela se passa en secret ; ouvertement elle n’eût pas osé ; car parmi les guerriers se trouvait le bien-aimé de son cœur.

Lorsqu’elle vit le messager venir vers sa chambre, Kriemhilt la belle dit avec grande bonté : — « Viens ! dis-moi de chères nouvelles ; je te donnerai de mon or, si tu le fais sans mentir, et je te serai toujours favorable.

« Comment est sorti du combat mon frère Gêrnôt et mes autres fidèles ? Nous a-t-on tué quelqu’un ? Et qui fit le mieux ? Voilà ce que tu dois me dire. » Le messager répondit aussitôt : — « Nous n’avons pas un seul lâche.

« Cependant pour la vigueur dans la bataille, personne ne chevaucha aussi bien, ô noble reine, puisqu’il faut vous le dire, que le très noble étranger venu du Nîderlant. La main du hardi Siegfrid a accompli de grandes merveilles.

« Ce que tous les héros ont fait dans le combat, Dancwart et Hagene et les autres hommes du roi, quoiqu’ils aient combattu d’après les lois de l’honneur, tout cela n’est que du vent au prix de ce que fit à lui seul Siegfrid, le fils du roi Sigemunt.

« Ils ont renversé beaucoup de guerriers dans la mêlée. Mais nul ne peut vous dire les prodiges qu’accomplit Siegfrid quand il chevaucha au plus fort de la bataille. Aux femmes et aux parents des ennemis, il causa d’horribles afflictions.

« Les bien-aimés de beaucoup de femmes y restèrent. On entendait sur les heaumes les coups retentissants qui faisaient de larges blessures ; le sang coulait à flots. Il est de tous points un cavalier intrépide et admirable.

« Que n’a pas accompli Ortwîn de Metz ! Ceux qu’il pouvait atteindre avec son épée, tombaient blessés et la plupart morts. Votre frère leur fit subir les plus grandes pertes.

« Qu’on ait jamais subies dans les combats connus. On doit dire la vérité touchant ces hommes d’élite : les fiers Burgondes se sont conduits de façon à conserver leur bravoure à l’abri de toute honte.

« Leurs mains ont fait vider maintes selles, et aux coups de leurs épées brillantes la plaine retentit avec fracas. Les guerriers du Rhin ont si bien chevauché, que les éviter eût mieux valu pour leurs ennemis.

« Les hardis Troneje firent de grands ravages quand les armées se choquèrent en masses serrées. La main du brave Hagene donna la mort à plus d’un ; il y aurait beaucoup à en raconter ici, en la terre des Burgondes.

« Sindolt et Hûnolt, les hommes de Gêrnôt, et Rûmolt le hardi ont tant fait, que ce sera une douleur éternelle pour Liudgêr d’avoir provoqué tes parents du Rhin.

« Mais le plus prodigieux faits d’armes qui ait eu lieu, le premier et le dernier qu’on ait vu, celui-là la main de Siegfrid très héroïquement l’accomplit. Il amène de puissants prisonniers au pays de Gunther.

« Il les dompta par la force, cet homme si beau. Le roi Liudgêr doit en souffrir le dommage, ainsi que son frère Liudgast, du pays des Sahsen. Maintenant écoutez mon récit, noble reine.

« La main de Siegfrid les a pris tous deux. Jamais on ne conduisit en ce pays des prisonniers en aussi grand nombre, qu’il en vient maintenant vers le Rhin, par suite de ses brillants exploits. »

Aucune nouvelle ne pouvait être plus agréable à Kriemhilt. — « On en amène cinq cents non blessés ou plus, et des blessés, sachez-le, ô dame, quatre-vingts brancards rougis de leur sang. La main du hardi Siegfrid a frappé la plupart d’entre eux.

« Ceux qui par outrecuidance avaient provoqué les hommes du Rhin, sont maintenant prisonniers du roi Gunther. On les amène avec joie dans ce pays. » De splendides couleurs s’épanouirent en fleurs sur ses joues lorsqu’elle apprit cette nouvelle.

Son beau visage devint couleur de rose, quand elle sut qu’il s’était tiré avec bonheur de si grands dangers, Siegfrid le beau jeune homme. Elle se réjouit aussi pour ses fidèles, ainsi qu’il y avait motif de le faire.

Elle parla, la vierge digne d’amour : — « Tu m’as dit de bonnes nouvelles. Tu en auras pour récompense un riche vêtement. Je te ferai porter dix marcs d’or. » On fait volontiers de pareils récits à des dames puissantes.

Au messager on donna sa récompense, l’or et le vêtement. Alors maintes jeunes filles allèrent aux fenêtres ; elles regardaient par les chemins. On y voyait chevauchant nombre des plus braves du pays des Burgondes.

Vinrent d’abord ceux qui étaient sans blessures. Les blessés suivaient ; ils pouvaient s’entendre saluer par leurs amis, sans honte. Le roi chevaucha joyeusement au devant des étrangers. Sa grande affliction s’était changée en allégresse.

Il reçut gracieusement les siens ; il reçut de même les étrangers. Il était juste que le puissant roi remerciât avec bonté ceux qui s’étaient rendus à son appel, puisqu’ils avaient honorablement remporté la victoire dans cette lutte terrible.

Gunther pria qu’on lui dît des nouvelles de ses fidèles qui avaient été frappés à mort durant l’expédition. Il n’avait perdu que soixante hommes. On devait les pleurer comme on pleura depuis beaucoup d’autres héros.

Ceux qui étaient sains et saufs rapportaient au foyer de Gunther maints boucliers hachés, maints heaumes percés à jour. La troupe descendit de cheval devant la salle du roi ; pour cette cordiale réception, on entendait de grands cris de joie.

On fit loger les guerriers dans la ville ; le roi pria qu’on les traitât avec grand soin. Il ordonna de veiller aux blessés et de leur procurer toutes les commodités nécessaires. On vit sa magnanimité à l’égard de ses ennemis.

Il parla à Liudgast : — « Soyez le bienvenu en ce jour. Par votre faute j’ai souffert beaucoup de dommages, dont maintenant j’obtiendrai réparation, si le bonheur ne m’abandonne point. Que Dieu récompense mes fidèles ! Ils ont bien fait leur devoir envers moi. »

— « Vous pouvez les remercier, dit Liudgêr. Jamais roi n’a conquis de si illustres captifs. Pour être bien traités, nous donnerons de grands biens, afin que vous en agissiez gracieusement envers vos ennemis. »

— « Je vous laisserai aller librement tous deux, dit le roi ; mais il me faut des gages que mes ennemis resteront ici près de moi et qu’ils ne quitteront pas mon pays sans mon assentiment. » Liudgêr lui en donna la main.

On les mena se reposer et on leur procura leurs aises. On offrit aux blessés toutes les choses nécessaires ; aux hommes dispos on donna de l'hydromel et de bon vin. Jamais hôtes ne vécurent en plus grande liesse.

On emporta les boucliers brisés. On voyait là bien des selles ensanglantées : on les déroba à la vue, pour que les femmes ne pleurassent point. Maints bons chevaliers revenaient épuisés de fatigue.

Le roi reçut ses hôtes avec grande bonté. Ses terres étaient remplies d’étrangers et d’amis. Il fit soigner avec égard ceux qui avaient de graves blessures ; leur dure arrogance s’était bien adoucie.

On présenta de riches récompenses aux savants dans l’art de guérir, de l’argent sans le peser et de l’or brillant, afin qu’ils pansassent les héros après les périls du combat. De plus, le roi offrit à ses hôtes de très somptueux présents.

Ceux que la fatigue de la route poussait à retourner vers leur demeure, ceux-là on les invitait à rester comme on fait à des amis. Le roi demanda conseil pour savoir comment il récompenserait des hommes qui avaient accompli sa volonté avec si grand honneur.

Alors le seigneur Gêrnôt parla : — « Qu’on les laisse partir ; mais qu’on leur fasse savoir que dans six semaines ils aient à revenir à une grande fête : plus d’un qui souffre de ses blessures sera alors guéri. »

Siegfrid du Nîderlant désirait aussi prendre congé. Quand le roi Gunther apprit son dessein, il le pria très amicalement de rester encore près de lui. Si ce n’eût été pour la sœur du roi, Siegfrid ne l’eût pas fait.

Il était trop riche pour accepter une récompense ; mais il l’avait bien méritée ! Le roi lui était attaché ; ses parents l’étaient aussi, eux qui avaient vu ce que le bras de Siegfrid avait accompli dans le combat.

À cause de la belle, il résolut de rester, afin de la voir : ce qui arriva depuis. Heureusement, selon son désir, la vierge lui fut connue ; après cela, il chevaucha joyeux vers le pays de Sigemunt.

L’hôte royal encourageait en tout temps les exercices de la chevalerie, auxquels se livraient volontiers beaucoup de jeunes gens. Dans ce but il fit élever des sièges devant Worms sur le sable, pour tous ceux qui viendraient au pays des Burgondes.

Vers le temps où ils devaient venir, la belle Kriemhilt avait appris que le roi voulait offrir une grande fête à ses fidèles. Alors une infatigable activité fut déployée par maintes belles femmes,

Pour préparer les robes et les rubans qu’elles allaient porter. Uote la très riche entendit faire le récit de tous les fiers guerriers qui allaient se réunir là ; quantité de riches vêtements furent tirés des coffres.

Pour l’amour de ses enfants, elle fit apprêter des habillements. Ainsi furent parés beaucoup de femmes et de jeunes filles et beaucoup de jeunes guerriers du pays des Burgondes. Elle fit aussi préparer pour les étrangers mains habits magnifiques.




  1. Sahsen, les Saxons ; Tenemark, le Danemark.