100%.png

Les Nouvelles admirables lesquelles ont envoyées les patrons des gallées qui ont esté transportées du vent en plusieurs et divers pays et ysles de la mer, et principalement ès parties des Yndes

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Les nouvelles admirables lesquelles ont envoyées les patrons des gallées qui ont esté transportez du vent en plusieurs et divers pays et ysles de la mer, et principallement ès parties des Yndes.

vers 1495



Les nouvelles admirables lesquelles ont envoyées les patrons des gallées qui ont esté transportez du vent en plusieurs et divers pays et ysles de la mer, et principallement ès parties des Yndes. Et ont veu tant de diverses nations de gens et de bestes que c’est merveilles. Desquelles la declaration appert en ces presentes lettres. Escriptes en la cyté d’Arjel, le VIe jour de may1.

Nos tres chiers et parfaictz amys seigneurs de Porion et de Saint-Germain, frequentans la mer en la region occidentalle, nous nous recommandons à vous et à tons noz amys de par delà, vous faisans savoir que depuis nostre partement à la fortune des vens, nous avons esté transportez en plusieurs pays et ysles en la mer. Et premièrement en l’ysle de Coquelicaris, où les hommes sont de merveilleuse figure et sont bonnes gens. Ilz nous ont consolez et confortez en leur langaige, qui est bien estrange. Et ont le stature de grandeur environ comme geans ; leurs yeulx esclèrent la nuyt comme torche, et voyent plus de nuyt que de jour ; le nez long de trois piez et la barbe longue jusques à terre, verte comme pré ; la queue comme ung lyon, et mengent ung mouton à l’heure. Ils boivent, le jour, la mer sallée, et, la nuyt, chascun bien douze potz de vin ; ilz sont de telle nature que ils s’endorment par l’espace de trois jours et trois nuytz, et, quant ilz sont reveilliez, ils font ung si grant et si horrible cry qu’on les orroit braire de quatre à cinq lieues ; ilz tyrent à la charue comme chevaulx et font leur labour sans ayde de bestes.

Leurs femmes sont petites comme nayns et ont deux queues, et sont vestues de peaulx de garapotz, qui sont grandes bestes comme beufz ; la teste longue de six piez, le corps comme ung cerf et à six piedz, ceulx de devant comme griffons, ceux du parmy2 comme ung beuf, et ceulx de derrière comme ung lyon ; le poil jaune, vert, noir et blanc, et long de trois piez.

Item, les cocqs portent laine vermeille de quoy on fait les draps fins, et sont grans comme grues, la creste blanche et longue d’une aulne, et au bout la dicte creste a une pierre si excellente qu’on ne la sçauroit estimer : car l’hostel où les dictz coqs seront, le tonnoire, l’escler, la fouldre ne la tempeste n’y pourront faire aucun mal, pour la grant vertu et dignité de la dicte pierre. Ilz ont le bec large comme une becque, et les fault tondre tous les moys, et les dictz coqs et poulles chantent tousjours ensemble si trez melodieusement qu’ilz endorment les gens : car il semble que soient luz3 et harpes de ouyr leur chant.

Les poulles sont perses4 comme azur et n’ont point de plumes, si non en la queue, qui est blanche et comme miroer de paon, et ponnent les œufz tous cuytz, pour la grant chaleur qui est en eulx, et est bonne et excellente viande ; et qui les veult mengier clerez, il les convient mettre en eau chaulde.

Item, avons esté en une aultre ysle nommée l’ysle de Hude-Fridaga, où les femmes ont deux couillons5, et sont moitié noires et moitié blanches, et filent la soye le plus excellentement que jamais on sçauroit veoir. Les hommes ont les cheveulx trainans jusques en terre et sont jaunes comme fil dor, et ne font rien, ne aussi ilz ne veulent rien faire, sinon danser, ryre et galler.

En la dicte ysle a une manière de bestes qu’on appelle opy loripha, grosse comme ung tonnel, et est toute ronde, le poil blanc, jaune, noir et vert ; le col long bien dix aulnes, et a la teste comme une gargouille. Elle gette feu par la gueule, qui sent le souffre, especiallement quant il tonne, et se resjouyst tant du tonnoirre qu’on l’orroit braire et crier de plus de sept lieues.

Item, en l’ysle de Sosorogo, qui est grande, en la quelle nous avons esté bien l’espace de trois sepmaines, et est auprès du pays d’Albanie, merveilleuse cyté et grande près de Alexandrie, où madame sainte Catherine fut née et où les marmotz sont. En ceste dicte ysle les vaches n’ont point de cornes ne de queue, et semblent estre painctes, et le laict quelles donnent semble estre vin blanc, et est aussi bon que l’on sçauroit trouver, et sont tonsées deux fois l’an, et de la laine qu’elles portent on en fait ces draps de veloux blanc.

Item, les chièvres ont le laict si aigre qu’il ne sert que de verjus ou de vinaigre. Les moutons ont sept cornes6 et deux testes et la laine verte, et n’est loup qui en puisse approuchier, tant sont courageux ; ilz sont grans comme asnes et ont la queue comme ung lyon. En ceste dicte ysle, les gens sont vestuz de peaulx de pyrelmogues, qui est une beste de la grandeur d’un chat et de longueur demye aulne ; le poil de la couleur au col d’un mallart, la teste comme ung synge, la queue comme une marmote blanche, et est très excellente penne7 ; elle conserve et garde une personne de plusieurs maladies, mais on n’en peut avoir ne pour or ne pour argent, tant est precieuse la penne de ceste dicte beste.

Item, en l’ysle de Tapilomugan, qui est auprès de Arcusie et de Samarie, où les enfans mangent leurs pères et leurs mères quant ilz sont anciens ; et est auprès du mont Ostrac, où les oliphans8 et les griffons9 sont, qui se combatent aux hommes du pays et leur font grande guerre, et de l’autre part le pays où les hommes vivent de l’odeur d’une pomme.

En ceste dicte ysle a une rivière grande qui descent dedans le fleuve de Eufrates, lequel vient de paradis terrestre10, où l’on pesche des anguilles de quatre cens piez de long, et saillent hors de la rivière pour ouyr le son de la loure11, et en la dicte rivière n’ose aller aucun navire où il y ait point de fer, car les pierres qui sont au fons le saperoient et tireroyent au fons12. En ceste dicte ysle a des oyseaulx grans comme oes, et, quant ilz sont nourriz et quils peuvent voler, le père et la mère en chassent une partie, et par dueil qu’ils ont ils volent si hault que le soleil les cuyt et tue13 ; et puis quant ils sont cheuz on les menge, et est très bonne viande, et en y a si grant nombre quilz en sont au dit pays tous reffais.

Item, au mont de Tripho, en la partie orientalle, nous avons veu ung chasteau fait d’esquailles de gouffiques et une roche de fin or d’un costé, et d’autre costé tout de cristal ; de la quelle montaigne on ne voit point le couppel14, et de grosseur tout entour deux lieues, et au couppel de cette dicte roche a un oysel que est plus grand que six griffons15, le quel mengue tous les jours de trois à quatre beufz ; et n’est homme qui se osast trouver sur terre en ces contrées à l’heure de sept ou de huyt, qu’il va repaistre ; et, quant vient environ neuf heures, il s’en va à son dit lieu, et tout le jour il chante si haultement et si melodieusement que on l’ot de plus de 25 lieues, car il resonne son chant si treffort que tous les autres oyseaulx de tout le dit pays laissent à chanter, et chacun oyseau se mussent pour la crainte et tremeur du dit oyseau. Ce dit oyseau est appellé pypharaum. Les œufs qu’il pont sont gros comme ung baril, et ne les peut-on casser, et semble qu’ilz soient paingtz de toutes couleurs. Trois ou quatre fois la sepmaine il volle en l’air ; il a les yeulx si très reluisans que il semble estre feu, et est aucunes fois bien quatre heures sans revenir. En l’air est pour regarder où il prendra sa proye ; il n’espargne foible ne fort ; il se boute plainement en la mer pour prendre le poisson, et s’il trouve une balaine il la mettra à mort.

Item, au pied de la dicte roche a dix grans chasteaulx, les quelz sont tous faitz de pierres precieuses, et y a des femmes qui les gardent ; et en chacun chasteau a sept grosses tours, et en chascune tour a un grand serpent de diverses couleurs, et moult merveilleux, et dit-on que ces sept serpens signifient les sept pechiez mortelz qui guerroient les dix commandemens que les dictes femmes gardent.

Item, nous avons esté en une autre ysle nomée Vulfephaton, en la quelle a une rivière qui descend au fleuve de Gyon16, qui vient de paradis terrestre, et en ceste dicte ysle ne hante que femmes ; on ne les peut congnoistre d’avec les hommes, tant sont vaillantes en guerre. Et auprès a une autre ysle qu’on appelle Tripongalagan, et fault qu’ils passent une rivière qu’on appelle Magrouffa quant ilz veulent habiter aux femmes, et se les femmes enfantent ung filz masle, elles l’envoient demeurer avec les hommes ; se c’est une fille, elles la tiennent et la nourrissent, et lui ardent la mamelle dextre, affin, quant elles sont grandes, quelles puissent mieulx courir la lance, car elles guerroient mieulx que les hommes17. Item, pareillement, en ensuivant toutes les choses dessus dictes, nous avons veu ung grant et merveilleux poisson qui saulte sur la mer plus de cinquante brasses en hault et de travers ; il nage plus viste et plustost que ung oyseau ne sçauroit voler, et si a les dentz si fortes et si aguës que quant il empoigne ung batel, il le dessire et le met en pièces, et quant on le veult appaisier, il convient sonner ung gros tambour. Il a bien douze vingtz piez de long, et de haulteur bien quarante piez ; sa teste est toute ronde, ses oreilles pendantes plus de vingt brasses ; il a treize cornes, longues bien de sept aulnes ; il gette feu par les dictes cornes plus de cent brasses à long ; les yeulx plus gros que une chauldière à tainturier, et est couvert d’esquailles, et ot-on sonner les esquailles, quant il naige, de cinq ou sept lieues loing ; il a la queue fourchée en quatre, et fait esclisser la mer de sa queue plus d’une lieue de hault18.

Mon très chier cousin, j’ay entendu que aucuns de nos gens ont veu des lymaçons qui sont gros comme des tonneaulx, et pareillement des hanetons qui sont si grans et si merveilleux qu’il n’est homme qui y puisse demourer.

Item, nous avons esté gettez si arrière le plus merveilleusement que jamais homme vit du vent et de l’orage, qui nous a transporté en bien peu de temps jusques au bas occident ; et là nous n’avions point de nuyt, et y avons esté trois moys sans revenir, et y avons veu plusieurs et divers pays.

Nous avons esté en une grande et merveilleuse cyté, nommée la cyté de Montane, où nous avons veu une montaigne la quelle a plus de cent lieues de hault, et est ung pays de bestes sauvages, où les tygres sont, les panthères et autres bestes moult merveilleuses ; et si y a des pyes qui sont plus grandes que grues, et n’est homme qui osast aller seul sans estre accompaigné de cinq ou de six hommes, pour les pies et autres oyseaulx qui sont dangereux et à craindre, et ont les dictes pies le bec long bien une aulne.

Item, en ces pays a grans forestz, et sur tous autres arbres nous avons veu ung grant arbre le quel a plus de trois lieues de tour de ses branches, et n’en voit-on point le couppel, et est environné tout d’eaue, et le fruyt qu’il porte est long comme une andouille et rend le jus vermeil comme sang, et n’est point de si excellent vin, et dedans chascun fruyt a une pierre precieuse qui esclère la nuyt comme le jour, et ne porte le dit arbre que de trois ans en trois ans, et auprès du dit arbre est la roche de Videquin, où toutes les bestes sauvages du dit pays vont couchier dedans la dicte roche, pour la crainte des chahuans, qui leur portent guerre la nuyt, car ilz sont plus grans que griffons et sont en grant nombre.

Item, nous avons esté en ung lieu bien plus approuchable, venant vers les parties de paradis terrestre, où il y a un prestre françois, au quel prestre Jehan ou son vicaire a donné la cure de Cytrie, en la quelle le dit curé a de disme du plus excellent blé que l’on sçauroit demander, et pareillement des meilleurs vins, et tous les ans bien cinq cens oysons, cinquante veaulx, deux cens aigneaulx qui portent la laine verte, et n’ont non plus de queue que ung cynge, et n’ont que une corne ; outre plus bien quarante barilz de miel, car les mousches sont grandes comme poulles19.

Item, nous avons esté au pays de Garganie par la mer Rouge, près de paradis terrestre, où nous avons veu des choses admirables, comme bestes sauvages et autres, et est ce dit pays tant fertille de tous biens que cest merveilles. Item, nous avons veu la fronde et la pierre de quoy David tua Goliath, et plusieurs autres choses qui seroient trop longues à raconter.

Item, les poulles sont grandes à merveilles et n’ont point de creste ne de queue non plus qu’un cynge, et n’ont aussi qu’une corne, et ponnent les œufs aussi gros que oes ; et y a tant de paons qu’on n’en scet que faire, si non que le dessus dit curé seroit bien joyeux qu’il y demeurast plusieurs François avec lui pour vivre des biens qu’il a en la dicte cure ; mais les gens de ce pays n’y sçauroient bonnement vivre, pour l’intemperance de l’air, dont est dommage.

Autre chose ne vous sçauroy que rescripre pour le present. Recommandez-nous à tous noz amys de par delà. Dieu vous doint bonne vie et longue.

Escript en la cité d’Arjelle, le vi jour de may.

Le vostre

Villagence.

Conducteur des gallées de Provence.

Cy finent les Nouvelles admirables que les capitaines des gallées ont veues en diverses ysles de mer vers les parties orientalles.



1. Nous devons la communication de cette pièce très curieuse à l’obligeance de notre ami M. Charles Livet, qui l’a copiée avec le soin le plus minutieux sur l’exemplaire, sans doute unique, que possède la bibliothèque de Nantes. Elle est imprimée en gothique, in-8, sans pagination. Au verso du premier feuillet, où le titre se trouve, l’on voit une grossière gravure à sept personnages, dont un assis au milieu sur un siége surmontant une estrade à deux marches. Le même frontispice, nous dit M. Charles Livet, se trouve en tête de la pièce intitulée : L’Entrée du roy à Romme (du mercredi dernier décembre 149.). Le dernier chiffre ne s’y trouve pas, mais il faut lire 1494, car il s’agit de l’entrée de Charles VIII dans la ville des papes, le 31 décembre de cette année-là. M. Livet pense que la pièce qu’il nous communique est du même temps, et je partage cet avis. C’étoit le moment de la première et de la plus vive curiosité qu’avoient dû exciter les voyages et les découvertes de Colomb ; il devoit courir par toute l’Europe, au sujet de cette entreprise, aux incroyables résultats, beaucoup de petits livrets du genre de celui-ci, dans lesquels l’imagination populaire, remplie d’idées singulières touchant l’existence de tout un monde fabuleux, trouvoit moyen de renchérir encore sur ce que la réalité étaloit de merveilles. M. Brunet cite, dans le Manuel du libraire (t. 3, p. 111), une pièce qui montre avec quelle avidité la curiosité du peuple se fit partout un appât des nouvelles qui venoient de ce monde récemment découvert. C’est la traduction que Giuliano Dati fit en vers italiens de la première lettre latine par laquelle Colomb annonça au monde ancien le monde nouveau. M. Libri, qui possédoit cette pièce très rare, dont voici le titre : La lettera (in ottava rima) dellisole che ha trovato nuovamente il re dispagna, etc., pense qu’on la chantoit dans les rues. Quadrio, Storia e ragione d’ogni poesia, Milano, 1739, in-4, t. 4, p. 48, en parle, mais lui donne à tort la date de 1495, au lieu de celle de 1493. Le récit, fait aussi sous forme de lettre, que nous donnons ici, fut peut-être inspiré par le même événement ; seulement, ne tirant point comme l’autre ses faits d’une lettre du grand navigateur, il est complétement fabuleux, comme ceux qui couroient depuis long-temps sur les pays gouvernés par le prêtre Jean. Quelques noms de lieux qui ont la prétention d’être des noms espagnols prouvent toutefois qu’il peut s’agir ici des pays que Colomb découvrit et baptisa pour le roi d’Espagne. — La cyté d’Arjel, d’où la lettre est datée, doit être la cité d’Alger.

2. Milieu.

3. Luths.

4. C’est-à-dire d’un bleu vert.

5. Dans les Prodiges de l’Inde, manuscrit cité par M. Berger de Xivrey, à la p. 117 des Traditions teratologiques, il est parlé de femmes barbues qui ont douze pieds de haut et portent une corne au nombril.

6. Dans le précieux volume in-4 gothique possédé par la Bibliothèque impériale : Prestre Jehan à l’empereur de Rome et au roy de France, il est aussi parlé d’animaux à sept cornes. M. G. Duplessis a publié cette légende, d’après les meilleurs textes, à la suite de la Nouvelle fabrique des excellents traits de vérité, Biblioth. elzevirienne, Paris, P. Jannet, 1853. M. Ferdinand Denis en avoit déjà donné un bon texte dans son petit volume : Le Monde enchanté, Paris, 1843, p. 376.

7. Sans doute pour plume.

8. Les éléphants. Voir la légende de Prestre Jehan citée plus haut, et les Traditions teratologiques de M. Berger de Xivrey, p. 407.

9. Dans la légende de Prestre Jehan, les griffons sont des oiseaux qui peuvent, en effet, aller de pair avec les oliphans : « Ils portent bien ung beuf ou un cheval en leur nid pour donner à manger à leurs petiz oyseaulx. »

10. V. aussi, pour une rivière qui descend « de Paradis terrestre et est appelée Syon », le livre de Prestre Jehan.

11. Sorte de musette qui avoit donné son nom à une danse grave dont elle régloit les mouvements.

12. Tradition orientale qui se trouve dans les Mille et une Nuits (histoire des Trois Calanders).

13. C’est ce qui arrivoit au phénix, d’après la légende de Prestre Jehan : « S’en monte vers le ciel sy près du soleil, tant que le feu se prent à ses helles, et puis descend en son nid et se art. »

14. Coupeau, sommet.

15. Dans la zoologie fantastique de tous les peuples se trouve un oiseau gigantesque comme celui dont on parle ici. Les Indiens ont le garouda, les Arabes ont le rokh, dont les Mille et une Nuits content tant de merveilles. « Un jour, lit-on dans la 74e nuit, il s’abattit sur un rhinocéros qui venoit d’éventrer un éléphant d’un coup de corne, et il emporta dans ses serres le vainqueur et le vaincu. »

16. Celui qui est appelé Syon dans la légende de Prestre Jehan, et dont nous avons parlé dans une de nos précédentes notes.

17. C’est l’éternelle fiction des Amazones, qui a parcouru toutes les régions. Selon M. de Humboldt, « elle appartient au cercle uniforme et étroit de rêveries et d’idées dans lequel l’imagination poétique ou religieuse de toutes les races d’hommes et de toutes les époques se meut presque instinctivement. » (Histoire de la géographie du nouveau continent, t. 1, p. 267.) — Dans le De monstris, reproduit par M. Berger de Xivrey dans ses Traditions teratologiques, les Amazones apparoissent aussi sous le nom d’Androginæ, telles que les avoit représentées Pline (liv. 7, chap. 11), telles qu’on les voit ici. La légende de Prestre Jehan en parle aussi : « Et sachez qu’elles se combatent fort, comme si elles fussent hommes ; et sachez que nul homme masle ne demeure avecques elles fors que neuf jours, lesquels durant il se peut deporter et solacier avecques elles et engendrer, et non plus, car autrement il seroit mort. »

18. Ce poisson nous semble être tout à fait de la même famille que le fameux Kraken, dont il est tant parlé dans les relations des anciens voyageurs et dans quelques livres de savants, tels que l’Histoire anatomique de Bartholinus, le Mundus mirabilis d’Happelius et le De piscibus monstruosis d’Olaüs Wormius, où il est appelé Hafgufa. C’est le dernier venu de ces poissons merveilleux : il n’y a pas cinquante ans qu’un navigateur prétendit encore l’avoir rencontré dans les mers du Nord, au milieu des îles Orkeney ; mais celui-là venoit trop tard, en 1808, pour accréditer son mensonge. La science alors avoit dit son mot sur le Kraken ; l’on sçavoit que, sauf les immenses proportions dont l’avoit gratifié la terreur populaire, ce n’étoit autre chose qu’une sorte de sèche gigantesque, appelée sèche à coutelas, qui se rencontre parfois dans les mers du Nord. Le peuple, lui-même, n’y croyoit plus guère en 1808, et je penserois volontiers que le mot craque (mensonge) étoit un souvenir de ce pauvre Kraken dont on lui avoit fait peur si long-temps, et auquel il ne vouloit plus croire. Le comte de Provence, qui auroit pu être l’un des premiers incrédules, fut aussi l’un des derniers qui tâcha de s’en amuser. On connoît l’article qu’il publia dans le Journal de Paris, puis en brochure, sur la grande harpie de mer, appelée Cœleno, nom sous lequel on voulut retrouver une altération de celui de M. de Calonne, le rapace ministre. (V. nos articles sur les Rois journalistes, Constitutionnel des 4 et 5 août 1852.) Au temps où parut la pièce donnée ici, l’on croyoit sérieusement à l’existence de poissons de l’espèce du Kraken. Le passage qui motive cette note en est la preuve. Dans le Nova typis transacta navigatio novi Orbis Indiæ occidentalis, etc., livre très singulier décrit par le Manuel, on peut lire le merveilleux récit d’un monstre de cette sorte qui, après avoir soulevé un navire, laisse les marins dire très dévotement la messe sur son dos, puis replonge dans la mer, remettant ainsi le bâtiment à flot sans avaries. Dans un autre curieux ouvrage : Recueil de la diversité des habits qui sont de présent en usaige tant ès pays d’Europe, Asie, Afrique et illes sauvages, le tout fait après le naturel par François Deserpz, Paris, 1562, in-8, se trouve le portrait de l’evesque ou moine de la mer, dessiné d’après les dessins de défunt le capitaine Roberval et décrit très sérieusement : car, encore une fois, l’on croyoit alors aux monstres dont on parloit, et l’on ne faisoit pas comme le comte de Provence ou comme l’excellent père Bougeant, de qui, selon Voisenon, la fabrication des monstres étoit l’industrie : « Quand il avoit besoin d’argent pour acheter ou du café, ou du chocolat, ou du tabac, il disoit naïvement : Je vais faire un monstre qui me vaudra un louis. C’étoit une petite feuille qui annonçoit la rencontre d’un monstre très extraordinaire qu’on avoit vu dans un pays très éloigné et qui n’avoit jamais existé. » (Œuvres complètes de Voisenon, t. 4, p. 126.)

19. Prestre Jehan, dans sa légende, conte les mêmes merveilles du pays qu’il habite : « Item, en nostre terre, y a habundance de pain, de vin, de chairs et de toutes choses qui sont bonnes à soustenir le corps humain. »