Les Nuits du Père Lachaise/13

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A. Lemerle (2p. 1-8).


La femme qui cherche et celle qui a trouvé.


De longues larmes ruisselèrent sur les joues de lady Glenmour. Sa figure pâlit comme certaines fleurs après minuit. Ce n’était plus la même femme. Outre le mal dont souffrait lady Glenmour, mal auquel le fameux médecin anglais Astley Cooper a donné le nom fort original de mal de cour, c’est-à-dire un mal qui naît de la satiété de toutes choses, des meilleures comme des plus rares, elle éprouvait une tristesse incommensurable, causée par sa conviction profonde que l’homme qu’elle avait épousé ne l’aimait pas.

Depuis six mois qu’elle était sa femme, elle se persuadait avoir eu assez d’occasions de reconnaître qu’elle n’inspirait à lord Glenmour qu’une affection commandée par le devoir et soutenue par la délicatesse. Les riches cadeaux dont il l’accablait ne servaient qu’à la raffermir dans cette conviction. Il cachait, sous la magnificence de ses dons, la pauvreté de ses sentiments. Elle était flattée en reine par un courtisan ; mais elle, la femme, n’avait jamais éveillé en lui l’amour qu’elle croyait avoir le droit d’inspirer. Lord Glenmour lui semblait un dieu qui n’avait pas encore daigné prendre pour elle la transformation qui le ferait aimer. Cette persuasion, de jour en jour mieux établie en elle par une succession de faits qu’elle croyait irrécusables, la minait sourdement. Et ne prévoir aucun terme à cette existence contrainte ! n’était-ce pas une affreuse situation pour une jeune femme qui avait imaginé, à qui l’on avait dit sans doute que son mariage avec lord Glenmour, un des plus beaux, un des plus élégants gentilshommes anglais, la rendrait la femme la plus heureuse du monde. Convaincue du faible attachement qu’il avait pour elle, elle restait toujours au-dessous de ses efforts quand elle essayait maintenant de triompher d’elle-même, et ses maladresses valaient encore moins que son indifférence. Cette dernière journée lui avait été une preuve de plus qu’elle n’aurait jamais à espérer autre chose de lord Glenmour que des procédés gracieux, que des surprises toujours faciles à un aussi riche seigneur que lui. Elle devait renoncer à des marques simples et vives de tendresse.

Aussi les beaux cadeaux qu’il lui avait faits avant son départ n’avaient pu lui arracher un sentiment supérieur à la plus simple reconnaissance. Ce n’est que lorsqu’il fut parti, que lorsque sa chaise de poste volait vers Boulogne, qu’elle donna un libre cours à sa tristesse, qu’elle délaça, pour ainsi dire, son cœur.

Elle pleura longtemps et amèrement.

Elle se leva ensuite pour se retirer dans son appartement. Contre son habitude, l’idée lui vint de traverser le cabinet de lord Glenmour qui communiquait par un escalier secret avec sa chambre.

À l’instant où elle y pénétrait, elle fut fort étonnée d’y voir Paquerette, sa femme de chambre, qui, non moins étonnée d’être trouvée sans lumière dans cette pièce, et à une heure, si avancée de la nuit, balbutia aussitôt un prétexte pour expliquer l’étrangeté de sa présence.

— Je mettais en ordre le cabinet de lord Glenmour.

— Je croyais que c’était la tâche de son valet de chambre.

— Sans doute, mylady ; mais je voulais moi-même cette fois, pour être sûre que le travail serait mieux fait…

— Vous étiez cependant sans lumière ?

— La bougie s’est éteinte comme mylady a ouvert la porte.

— C’est bien…

— Je me retire, mylady, ajouta, toujours confuse et tremblante, Paquerette, dont les joues flétries portaient l’empreinte d’une longue souffrance intérieure ; je vais attendre madame dans sa chambre pour l’aider à se déshabiller.

— Allez.

Paquerette se retira par une porte secrète qui communiquait, à la faveur d’un escalier dérobé, avec l’appartement de lady Glenmour. Cette communication, parfaitement dissimulée, par des tableaux et la continuité exacte du papier, n’était connue que de quelques personnes du château. Le même travail, pratiqué dans l’épaisseur du mur, se prolongeait jusqu’au troisième étage, toujours dans le même but de corrélation discrète.

— Je ne devine pas, se dit lady Glenmour, sans mettre beaucoup d’importance à ce qu’elle disait et en posant un instant sur la cheminée du cabinet de son mari le flambeau qu’elle tenait à la main, ce que Paquerette avait à faire ici à cette heure. Mettre en ordre… m’a-t-elle dit ?… mais, en effet, se ravisa aussitôt lady Glenmour en promenant le regard autour d’elle, tout est bouleversé dans ce cabinet… des morceaux de cristal semés sur le parquet… le lustre brisé… ce fauteuil brisé aussi… ces porcelaines foulées au pied… Mais que signifie ? Lady Glenmour sonna.

Paquerette revint.

— Mais que signifie, Paquerette, ce désordre que vous n’avez pas entièrement réparé ?…

Paquerette fut aussi surprise que sa maîtresse du bouleversement dont on lui demandait compte, bien qu’elle prétendît s’être trouvée dans le cabinet pour le mettre en ordre.

— Je ne sais, Madame…

— Qui donc a brisé ainsi ce lustre, ces porcelaines, ce fauteuil ?

— Monsieur, peut-être…

— Monsieur ! dit lady Glenmour avec un éclair flamboyant dans les yeux, et un élan extraordinaire dans le son de sa voix.

— Oui, Madame, ce sera monsieur qui, dans un accès de colère…

— De colère, dites-vous, de colère ! Et pour quel motif ? contre qui ? demanda vivement lady Glenmour à sa femme de chambre, laquelle, se reprenant aussitôt, dit :

— Oh ! non ! je me trompe ; mylord ne se met jamais en colère… il est si doux !

— Vous avez raison, Paquerette, reprit lady Glenmour avec un soupir.

— Ah ! je devine maintenant ! continua la femme de chambre ; la croisée était ouverte, Maracaïbo sera entré et aura fait tous ces dégâts.

— Prenez ce flambeau, dit lady Glenmour visiblement dépitée de cette nouvelle explication donnée à l’événement, et venez me déshabiller.

Les deux femmes sortirent du cabinet de lord Glenmour.