Les Nuits du Père Lachaise/31

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A. Lemerle (2p. 314-328).


Plus d’une surprise et plus d’un mensonge.


Lady Glenmour suivait avec une curiosité adorable cette surprenante dégradation de l’intelligence. Lorsqu’elle vit sir Archibald Caskil presque assoupi, elle prit doucement dans son sac le numéro du journal anglais qu’elle avait emporté avec elle, et elle alla, sous prétexte de le lire, se placer à la croisée d’où elle avait aperçu avant le déjeûner le jeune couple parisien.

Il y était encore, mais il ne mangeait plus ; car lady Glenmour recula discrètement de deux pas en rougissant un peu et en déployant aussitôt son journal ; les journaux anglais, admirables éventails.

Sous l’abat-jour de ses paupières, sir Archibald Caskil suivait lady Glenmour d’un regard, on peut le croire, qui n’avait rien de trouble.

— Ah ! mon Dieu, s’écria-t-elle tout-à-coup, sir Caskil !

— Mylady, répondit sir Archibald Caskil.

— Avez-vous vu le journal ?

— Non, mylady, pas encore.

— Il renferme un article… un singulier article.

— Curieux, mylady ? Mais comme vous paraissez surprise !

— Oui, mais oui, très curieux pour moi…

— Pour vous ?

— Oui… sir Caskil, pour moi… je ne suis pas nommée dans cet article. Il n’eût plus manqué que cela ! Mais je suis assez désignée pour m’y reconnaître.

— Ce ne peut être un secret, je suppose, ajouta sir Archibald Caskil, puisque… puisqu’il s’agit d’un journal.

— Je vais vous lire cet article, dit fort émue lady Glenmour ; mais vous n’y prendrez pas un grand intérêt, j’y pense maintenant, faute d’être au courant de certains usages d’une certaine société. Ah ! vraiment, c’est ridicule… c’est outrageant…

— Quelle société, mylady ? demanda sir Archibald Caskil, qui, pour beaucoup, aurait voulu deviner ce que lady Glenmour tardait tant à lui apprendre.

— Une société inouïe, extravagante, impudente, qui existe à Londres… la Société des Dangereux.

— En effet, je ne connais pas cette société, mylady ; et que fait-elle cette société ?

— Elle se compose de séducteurs d’élite, d’hommes dangereux, comme ils s’intitulent, d’hommes…

— Mais quel rapport, mylady, peut-il exister entre vous et cette société, ce club ?

— Mon mari, dit-on, en faisait partie, ainsi qu’un comte de Madoc, le fameux comte de Madoc… vous savez !

Pardon, mylady, interrompit tranquillement le faux sir Archibald Caskil, quoiqu’il brûlât d’envie de connaître le contenu de l’article du journal anglais ; mais par quoi est donc fameux le comte de Madoc ?

— Mais par beaucoup de choses, assure-t-on, par sa beauté particulière comme homme, par le choix de ses manières, la distinction de son esprit, surtout par l’art, poussé au plus haut degré chez lui, d’exercer la séduction, par sa rare élégance, sa grande fortune et son courage personnel…

— Que d’avantages ! s’écria sir Archibald Caskil : il est bien peu croyable qu’un homme en réunisse autant.

— Cela est vrai, pourtant, sir Caskil.

— Vous l’avez donc connu, mylady ?

— Je ne l’ai jamais vu… mais permettez, sir Caskil, que je vous lise cet article, puisque vous avez désiré le connaître…

« Depuis quelques semaines nous pouvons assurer que le fameux comte de Madoc n’est plus à Venise, où l’on avait fini par connaître sa mésaventure et sa position assez ridicule. »

— Mais qu’avez-vous, sir Caskil ?

— Rien… mylady… rien, j’ai renversé mon verre au moment où j’allais vous demander si le nom du comte de Madoc est imprimé en toutes lettres dans cet article.

— En toutes lettres, sir Caskil.

— Poursuivez, je vous prie, dit sir Archibald Caskil en sentant les flammes de la colère lui monter au cerveau… Il sourit pourtant au fond de l’âme. Si l’affront était là, la vengeance était là aussi. Il pouvait patienter.

— Je poursuis, dit lady Glenmour, qui reprit : « Où l’on avait fini par connaître sa position assez ridicule. Tout le monde savait que le fameux comte de Madoc et lord Glenmour, tous deux membres de la société des Dangereux, s’étant trouvés rivaux auprès d’une demoiselle d’un rang très élevé et d’une comédienne française… »

— La demoiselle d’un rang très élevé, c’est moi ! s’interrompit vivement lady Glenmour.

— La comédienne, c’est Mousseline, et le comte de Madoc, c’est moi, pensa le faux sir Archibald Caskil.

— D’une comédienne ! répéta avec un dédain de reine lady Glenmour et en froissant le journal anglais. J’ignorais cela… on ne m’en à rien dit. Mais qui me l’eût dit, en effet ?…

— Quelle histoire, mylady !… Et la suite ? la suite… s’il vous plaît ?

La voici, répondit lady Glenmour en étouffant son indignation ; la voici. Elle lut encore :

« Lord Glenmour eut l’adresse, la gloire et le bonheur d’épouser la fille de haut rang, tandis que le comte de Madoc, le superbe comte de Madoc, dut se contenter, — triste avantage, — d’être l’amant de la comédienne. »

— Convenons, s’arrêta pour dire lady Glenmour, que la défaite est fort humiliante, et ce qui la rend encore plus humiliante, c’est qu’elle est très comique.

— Très comique, mylady, très comique, dit sir Archibald Caskil en mettant les convulsions des muscles de son visage sur le compte d’un rire forcé.

« Déshonoré, se reprit à lire lady Glenmour, souffleté par cet outrage qui a causé dernièrement beaucoup de scandale en Angleterre, particulièrement à Londres, le comte de Madoc s’est enfui de ville en ville. Il espérait peut-être vivre ignoré à Venise. Il s’est trompé : on y a su son histoire. Le comte a été chansonné, raillé comme à Londres ; il s’est battu, car il est très brave, et fort adroit à toutes sortes d’armes : il a blessé ses adversaires. Mais que peut-on contre l’opinion et le ridicule ? Il est parti, il a quitté Venise ; il a fini par aller chercher sans doute une retraite plus obscure dans une des îles de l’archipel Grec. »

— Il doit y être, dit sir Archibald Caskil en priant du geste lady Glenmour d’achever.

Elle acheva ainsi :

« Que les maris se rassurent donc, la galanterie, dans la personne du fameux comte de Madoc, a eu enfin son Waterloo. »

— Mais c’est un véritable héros que notre cher Glenmour ! s’écria sir Archibald Caskil, aussi jaune en ce moment que lady Glenmour était pâle. Après tout, mylady, tout est bien, qui finit bien, comme dit notre William Shakspeare… Je félicite lord Glenmour… Vous avez été le prix de sa belle victoire…

— Victoire sans combats, sir Caskil, dit lady Glenmour en relevant la lèvre avec une fierté royale.

— Comment cela, mylady ?

— C’est que je n’ai jamais vu de ma vie, je vous l’ai déjà dit, ce fameux comte de Madoc.

— Mais, en effet, cela diminue beaucoup alors le mérite de la victoire remportée par notre cher Glenmour.

— S’il y a eu rivalité, je n’en ai rien su… sir Caskil…

— Après tout, soyons justes, continua le comte de Madoc, c’est toujours Glenmour, avouez-le, que vous eussiez préféré… Le comte de Madoc n’est pas ici pour en rougir.

— J’aurais voulu du moins, sir Caskil, qu’on eût attendu ma préférence, puisqu’on dit qu’il y avait eu rivalité. — Je comprends maintenant, pensa alors lady Glenmour, je comprends sa froideur, son indifférence, ses égards somptueux que je donnerais pour… Non, il ne m’aime pas, il m’honore ! Il m’a épousée par calcul de vengeance, par orgueil, pour l’unique plaisir d’écraser un rival… Mais, dit-elle à haute voix à sir Archibald Caskil, craignant par la longueur de ses réflexions de paraître trop vivement froissée, comme vous l’avez dit : Tout est bien qui finit bien.

— Vous avez raison, mylady… Tenez ! il n’y a de parfaitement heureux… Et sir Archibald Caskil fit semblant de chercher au ciel et à l’horizon ce qu’il y a de parfaitement heureux au monde ; puis, en abaissant, comme par hasard, son regard découragé sous la croisée, il dit : Il n’y a de parfaitement heureux que ces gens-là… Il désigna à lady Glenmour les jeunes gens de la tonnelle, qui sommeillaient en ce moment la main dans la main, et la tête de l’un mollement penchée sur l’épaule complaisante de l’autre, sous le bosquet de vignes-vierges. Mais, à vos ordres, mylady.

Charmés de cette douce matinée, quoiqu’elle eût eu son nuage, lady Glenmour et le faux sir Archibald Caskil quittèrent le cabaret du Roi des Goujons et remontèrent en voiture pour se rendre à Paris. En traversant Boulogne, lady Glenmour aperçut un des domestiques du château. Celui-ci sortait de la boutique d’un pharmacien et paraissait très pressé de rapporter le bocal qu’il avait à la main. — Jean ! lui cria-t-elle, où allez-vous donc ? Quelqu’un est-il indisposé au château ?

— Ah ! madame… M. Tancrède…

— Eh bien !… parlez… qu’y a-t-il ?

— Pendant un quart d’heure nous l’avons cru mort…

— Oh ! mon Dieu !… que nous apprenez-vous ?

— Le docteur a dit que c’était le cerveau… le sang… enfin il a un peu repris connaissance… M. Patrick m’a aussitôt envoyé chercher cinquante sangsues…

— Cocher ! cria lady Glenmour, au château !

Bientôt la voiture passa au galop sur le pont de Saint-Cloud et fila comme le vent vers la côte de Ville-d’Avray.

— Remarquez, dit à cet endroit du récit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, que la visite importune qui avait obligé lady Glenmour à quitter le château, avant le déjeûner, que le déjeûner à Saint Cloud au cabaret du Roi des Goujons, que l’épisode des deux jeunes gens assis et mangeant sous le bosquet de vignes vierges étaient des moyens préparés d’avance par le comte de Madoc pour arriver à son but.

— Parbleu ! qui est maintenant assez visible, repartit le marquis de Saint-Luc. Le comte de Madoc avait découvert, par étude patiente et préparatoire, que lady Glenmour, femme blasée à l’excès, morte pour ainsi dire à tous les plaisirs difficiles et délicats, ne serait éveillée que par la puissante commotion du trivial, de l’énergique, je n’ose dire de la brutalité… Mais de là à se faire aimer d’elle, la distance est infinie. Et non-seulement elle est infinie, ajouta le marquis de Saint-Luc, mais sur le chemin de la séduction où elle est entraînée par le comte de Madoc, je vois, immense obstacle, si je ne me trompe, le jeune Tancrède, tout amour, dévoûment et poésie, enfant rendu plus intéressant encore par un accident funeste et causé par celle-là même qui est aimée, adorée ; enfin par lady Glenmour.

— Tancrède, j’en conviens, répliqua le chevalier De Profundis, est un rival redoutable pour le comte de Madoc, mais… mais retournons à Tancrède.