Les Nuits du Père Lachaise/30

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A. Lemerle (2p. 299-313).


Convalescence de Tancrède.


Un étourdissement, ou plutôt un anéantissement de plusieurs jours, succéda au choc terrible éprouvé par Tancrède au tournoi où le comte de Madoc l’avait vaincu.

Quand on se fut assuré qu’il n’était pas tout à fait mort, on ne fut pas sûr pour cela qu’il survivrait au coup formidable dont il n’avait pas même encore la force de se plaindre. On n’espérait guère le sauver. Y avait-il épanchement au cerveau ? de quelle nature était-il ? Le docteur Patrick l’ignorait ; mais cette agonie prolongée n’indiquait rien de bon.

— Le sauverez-vous ? lui demandait sans cesse avec anxiété lady Glenmour.

— Je soigne et Dieu guérit, répondait le docteur. Chacun son métier.

Enfin Dieu ou le docteur Patrick, et peut-être l’un et l’autre, parvinrent à mettre le pauvre Tancrède en état de permettre tout espoir à ceux qui l’aimaient ; et tout le monde l’aimait au château de Ville-d’Avray ; chacun faisait des vœux pour son rétablissement.

Lady Glenmour restait de longues heures auprès du chevet du malade, qui n’était pas encore assez lucide pour reconnaître tant de bontés et exprimer sa reconnaissance.

Quand lady Glenmour le crut tout à fait hors de danger, elle songea à reprendre ses courses à Paris où l’appelaient impérieusement les travaux de décoration et d’embellissement de son appartement de la rue de Rivoli.

L’hiver approchait ; il fallait qu’elle se hâtât de terminer une besogne arrêtée depuis plusieurs semaines, et fort peu avancée jusqu’ici. Mais Tancrède n’était plus là pour l’accompagner ; le docteur Patrick ne pouvait le remplacer ; sir Archibald Caskil vit son extrême embarras et se mit à sa disposition.

La proposition fut présentée si simplement, avec ce sans-façon qui exige si peu de celui qui l’accepte, que lady Glenmour ne comprit pas comment elle n’avait pas été la première à demander un pareil service. Elle accepta donc sir Archibald Caskil pour le compagnon de ses voyages à Paris qui furent repris aussitôt.

Il survenait souvent dans ces petits voyages des circonstances qui ne se présentaient jamais autrefois quand Tancrède accompagnait lady Glenmour.

Dès le jour même où le prétendu sir Archibald Caskil entrait en fonction, l’essieu de la voiture cassa entre Sèvres et Auteuil. Heureusement, il n’y eut pas d’autre accident. Le temps était beau. Ce qu’eurent de mieux à faire lady Glenmour et son compagnon, fut d’abandonner la voiture aux soins du cocher et du domestique, et d’attendre, tout en marchant à petits pas, qu’une des nombreuses diligences des environs vînt à passer et les prît.

Il passa beaucoup de voitures, mais toutes étaient pleines, à cause de je ne sais plus quelle foire de la banlieue. Les voilà donc forcés de continuer à marcher, en attendant un autre moyen de délivrance. Pour la première fois de sa vie, la délicate lady Glenmour, l’ex-demoiselle, d’honneur de la reine d’Angleterre, allait à pied dans la poussière d’une grande route.

Son malheur l’amusa beaucoup ; elle riait de toutes ses forces, quand sir Archibal Caskil criait à quelque coucou de Ville-d’Avray ou de Saint-Cloud : « Cocher ! y a-t-il de la place dans votre voiture ? » et que le cocher répondait : « Je n’en ai qu’une, mon bourgeois, et sur l’impériale ; vous serez en lapin tout là-haut ; mais on y est crânement bien. »

D’Auteuil, les deux naufragés se dirigèrent bravement sur Passy, toujours à pied. La course est bonne ; enfin, ce ne fut que très près de Passy qu’ils trouvèrent un fiacre où ils montèrent.

Quoique courbée de fatigue, quoique blanche de poussière et les joues de sueur, lady Glenmour était charmée de sa course au soleil et sur la grand’route, enchantée de la mésaventure. En vérité, elle ne croyait pas qu’il y eût tant de plaisir à aller à pied si longtemps. Comme elle égaierait le bon docteur Patrick au retour, en lui racontant tout ce qu’elle avait éprouvé.

— Cocher ! cocher ! répétait-elle en riant à gorge déployée, en agitant son mouchoir, et imitant le dialogue de sir Archibald Caskil avec les cochers de coucou : Cocher ! eh ! dites-donc, cocher, y a-t-il de la place dans votre voiture ? — Je n’ai qu’une place pour un seul lapin, mon bourgeois ; mais on y est crânement bien ! Et de rire encore comme une véritable enfant avec sir Archibald Caskil, qui riait aussi très volontiers.

Qui aurait déjà reconnu dans lady Glenmour cette femme maladive, dégoûtée, triste à la mort, que je vous ai montrée au début de cette histoire ? Elle renaissait à la vie, elle commençait à ouvrir les yeux et à respirer : heureux épanouissement ! Mais pour ne pas retomber, par le poids de l’habitude, au fond de ce marasme, il lui fallait constamment la verve, le bruit, l’entrain, le tapage de sir Archibald Caskil, dont la bizarrerie et la vulgarité lui plaisaient par-dessus tout.

Elle ne pouvait même plus se passer de lui maintenant dans ses voyages de Ville-d’Avray à Paris ; car, grâce à lui, à son entraînement, à ses intarissables conversations, ces déplacements étaient devenus des récréations vivantes, pleines d’intérêt, toujours nouvelles, à tel point agréables que lady Glenmour se prenait parfois à dire, en souvenir de la première journée : « Si l’essieu de la voiture pouvait casser, c’est que là-haut nous serions crânement bien en lapin, mon bourgeois. »

Pour éviter une de ces visites importunes qui vous accablent et qui sont si bien connues des gens retirés à la campagne, elle fut obligée un jour de partir du château sans avoir déjeûné.

À Saint-Cloud, sir Archibald Caskil se mit à dire :

— Voyez-vous ces cabanes au bord de l’eau, mylady ?

— Pauvres gens ! répondit lady Glenmour, qui crut que sir Caskil invoquait son intérêt.

— Voyez-vous aussi ces hommes grossièrement vêtus ?

— Ah ! sir Caskil, pourquoi tout le monde n’est-il pas riche ?

— Voyez-vous encore ces femmes brunes, aux bras nus, occupées devant leurs portes ?

— Voulez-vous, sir Caskil, que je leur jette quelque menue monnaie en passant ?

— Vous ne m’avez pas compris, mylady. Ces hommes, loin d’être des mendiants, sont d’habiles pêcheurs, et ces femmes apprêtent admirablement le poisson que prennent leurs maris. Dans ces huttes, on vous sert très rustiquement, mais très proprement, ce poisson, toujours frais.

— Sir Caskil, si vous ne l’eussiez dit, je n’aurais jamais imaginé cela.

— Comme je vous dépoétise tout, n’est-ce pas, mylady ? Où vous vous plaisiez à voir la simplicité touchante, la mélancolie de la misère, je vous montre, moi, des marchands de matelottes, de bonnes commères qui l’apprêtent pour des originaux comme moi avec du thym, du laurier, du bouillon, du jaune d’œuf, du poivre, de la muscade, du barbillon, de la carpe, de l’anguille…

— J’ai faim, sir Caskil ; le croiriez-vous ?

— Et moi aussi, mylady. Ma foi, mylady, quel mal y aurait-il à déjeûner ici ?

— Mais je n’en vois aucun, sir Caskil… pourvu qu’on ne soit pas trop vu.

— Et quand on serait un peu vu ?

— En effet, quand on serait vu ?

— Où est le grand crime, mylady, de manger avec l’appétit que Dieu envoie ?…

— Cocher ! dit lady Glenmour, arrêtez-nous là, devant cette cabane de pêcheur.

— Mais, c’est le cabaret du Roi des Goujons.

— Je vous dis d’arrêter là.

Le cabaret du Roi des Goujons a, comme la plupart des cabarets de Saint-Cloud, de Sèvres et de Boulogne, une entrée sur la route et une entrée sur la Seine.

Par l’entrée fluviale s’introduisent les poissons, et par l’entrée terrestre ceux qui les mangent. La campagne, qui est incomparable à cet endroit, contribue aussi à embellir ces huttes branlantes ; elle prête ses paquets de roseaux, ses bouquets de saules et ses faisceaux de peupliers pour former des bosquets plantés presque dans l’eau, et sous lesquels viennent s’asseoir, l’été, l’automne et aux premiers beaux jours du printemps, des couples non moins amoureux les uns des autres que de la nature.

Quand lady Glenmour et sir Archibald Caskil entrèrent dans la salle-basse dont les croisées donnent sur la Seine, il y avait sous une tonnelle couverte de feuilles de vignes vierges déjà bien rougies par les approches de l’hiver, un de ces couples venus de Paris pour déjeûner avec leur estomac et leur cœur.

La jeune grisette riait du meilleur de son âme en plantant la fourchette de plomb dans une matelotte digne de la table de Neptune.

La charmante fille de Paris laissait voir à la fois, au même instant, et comme si elle eût vidé un écrin, ses petites dents de souris, ses yeux de chatte, ses folles boucles de cheveux blonds, sa gaîté, ses rubans cerise, et ses vingt ans. Il n’était pas moins enjoué qu’elle, ni moins jeune, ni moins heureux, le jeune homme qui lui faisait compagnie sous la tonnelle de vignes vierges.

Ce tableau de liberté si vrai, mais si neuf pour lady Glenmour l’étonna, l’émut comme un aveu, et étendit deux couches de feu sur ses joues.

Pendant quelques minutes, elle resta penchée sur la croisée pour le voir tout à son aise, quoiqu’elle fît semblant d’admirer les jolis coteaux de Sèvres et de Boulogne.

Comme elle ne confia pas sa jolie découverte à sir Archibald Caskil, celui-ci de son côté eut l’air de ne rien voir, quoiqu’il eût tout vu, et l’on se mit à table en causant de tout autre chose.

À ce déjeûner maritime, lady Glenmour mangea avec l’appétit de la grisette qui était au jardin ; elle mangea de la matelotte, de la sole normande, de délicieux goujons frits empilés en pyramide, et but, sans trop sourciller, deux ou trois verres d’un petit vin qui était vert ! mais vert !… Qu’importe ! Tout parut charmant. Déjeûner aux senteurs rurales du foin, des algues, du goudron et de l’eau du fleuve sur une table boiteuse très court vêtue d’une demi-nappe, avec des fourchettes de plomb !

D’où ils étaient assis, ils voyaient en déjeûnant les champs, les vignes couleur de safran, la Seine finement moirée, les petits bateaux, les grands bateaux, les moulins de Meudon, joyeux sur leur tapis vert de faire la roue comme des saltimbanques, un joli ciel pomme d’api, le soleil dans sa gloire d’automne, les ponts de fer, les ponts de bois, les châteaux pensifs sur la montagne, les cabanes de chaume ! Sir Archibald Caskil fût ébouriffant de propos rustiques, il célébra l’églogue, l’idylle, il cita des vers de Pope, il bêla de bonheur ; mais il buvait toujours.

Il se leva à la manière anglaise, au dessert, pour prononcer un speech ou discours de table.

Son verre taillé à côtes dans la main, il dit solennellement, avec cette demi-ivresse anglaise qui ne compte pas, qui passe même pour de la sobriété chez la grande nation : « Je ne suis qu’un prosaïque négociant du Cap, mais je ne donnerais pas le déjeûner que je viens de faire en si noble et si délicate compagnie pour une couronne, pour deux couronnes, — le nombre de couronnes n’y fait rien. — Quel édit royal vaut la savoureuse matelotte que nous avons mangée ? Le roi dit : Moi, le roi ! Moi, sir Archibald Caskil, je dis : J’ai divinement mangé. Qui de nous deux a l’estomac plus satisfait ? Le roi ne dit que ce qui plaît à ses ministres, moi j’ai le droit de dire tout ce qui leur déplaît, si tel est mon bon plaisir. Mais mon bon plaisir en ce moment est de boire une fois, deux fois, éternellement de fois à la santé de mon ami, lord Glenmour, à celle de la femme de mon ami, lady Glenmour et à la santé des amis de leurs amis. » Sir Archibald Caskil se tut pour boire encore un nombre infini de fois, et cela à la grande hilarité de lady Glenmour qui, de sa vie, n’avait jamais vu un homme ivre.