Les Nuits du Père Lachaise/34

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A. Lemerle (3p. 49-78).


La Lettre.


Lady Glenmour sachant causer un grand plaisir à tout le monde, résolut de lire à haute voix la lettre de son mari ; mais que sa voix était faible et contrainte !


« Milady,

« Deux mois et demi sans vous écrire ! quel oubli impardonnable ! quelle légèreté et quelle ingratitude ! vous êtes-vous écriée sans doute. J’ai hâte de me justifier.

« Comment vous aurais-je écrit plus tôt ? Dès mon arrivée à Londres, j’ai trouvé en descendant à l’hôtel, l’ordre de l’Amirauté de partir sur-le-champ pour Plymouth avec une mission, libre ensuite à moi, ajoutait cet ordre, de jouir immédiatement de la prolongation de congé que j’étais venu solliciter.

« Rien au monde, au premier abord, ne paraissait plus conforme à mes vœux : j’arrivais à Plymouth, j’y remplissais ma mission ; je regagnais aussitôt la France. Quoi de plus facile, me disais-je ; sans doute, vous vous le dites aussi. Erreur de votre part comme de la mienne. J’arrive à Plymouth ; ma tâche officielle terminée, je me dispose à quitter ce port, mais au même instant un autre ordre émané encore de l’Amirauté m’envoie dans un autre port, toujours avec la promesse que j’entrerai en jouissance de la prolongation de mon congé quand ma mission sera accomplie. J’obéis, mais le croirez-vous ? l’accident de Londres et de Plymouth se reproduit une troisième fois ; il se reproduit une quatrième, une vingtième fois. Toujours des missions, toujours la même promesse retardée dans son exécution par une mission nouvelle. Ce phénomène a duré deux mois et demi : j’avais fini par croire, mylady, que j’étais sous la mauvaise influence de quelque enchanteur qui tenait, je ne devine pas dans quel but, à me priver indéfiniment et peut-être pour toujours de vous revoir ainsi que ceux que j’aime. »

À cet endroit de la lecture, le docteur Patrick s’agita tout-à-coup d’une façon si expressive, que lady Glenmour, involontairement aussi, s’arrêta interdite et gênée. Il fut obligé de lui dire :

— Continuez, milady, pardon de vous avoir interrompue.

« Le seul résultat heureux de ces ennuyeux voyages, c’est à vous que je le dois. Le hasard m’a fait rencontrer dans un hôtel de Plymouth, le fournisseur des modes de la reine. En causant avec lui, j’ai su quelles seraient les robes et les dentelles qui seront portées cet hiver par Sa Majesté. Aussitôt, je lui ai acheté pour vous les mêmes tissus et les mêmes broderies, en sorte, mylady, que vous serez cet hiver exactement parée comme la reine d’Angleterre, et que vous représenterez son goût exquis au milieu de la société parisienne. »

Pauvre Glenmour ! pensa Patrick, allons ! il la traite toujours en reine. Il ne reviendra pas de son erreur !

Sans remarquer que ce paragraphe coûtait peut-être deux cent mille francs à son mari, lady Glenmour continua :

« Grâce au ciel ! l’enchantement a cessé, ou du moins est-il suspendu, car j’ai pu enfin revenir à Londres où l’on m’a remis vos lettres et celles du docteur Patrick.

« Dans l’audience que j’ai obtenue du premier lord de l’amirauté, sa seigneurie, en me remerciant de mon zèle, m’a dit de demeurer encore quinze jours à Londres, après quoi aucun obstacle ne m’empêcherait plus de retourner en France pour y jouir de ma prolongation de congé.

« Ainsi, dans quinze jours, mylady, je serai près de vous ; c’est bien long ! mais le devoir le commande, et vous ne souffrez pas plus que moi, je vous l’assure, de ce dernier délai.

« Puissé-je, à mon prochain retour, vous trouver en meilleure santé et plus satisfaite de cœur et d’esprit qu’à mon départ pour Londres. Cela sera ainsi, n’est-ce pas ? »

Lady Glenmour suspendit sa lecture par un silence, de méditation triste que respectèrent ceux qui l’écoutaient de toutes les puissances de leur âme.

Elle poursuivit ainsi :

« Dites à Tancrède, je vous prie, que le vaisseau du capitaine Hog, destiné au voyage en découvertes au cercle polaire, mettra à la voile dans douze jours… »

Dans douze jours ! répéta Tancrède, un voyage de six ans !… Il pensa : Pourquoi ne suis-je pas mort dans ma chute ?

Chacun ne s’occupa plus en ce moment que du sort de ce pauvre jeune homme obligé de s’embarquer pendant l’hiver pour un voyage au pôle sous les ordres du plus indigne loup de mer.

Lady Glenmour changea tout-à-coup l’expression des physionomies, en reprenant :

« Mais que Tancrède se rassure, j’ai obtenu qu’il ne serait pas de cette expédition, à cause de l’état de sa santé encore chancelante. »

Un rayon de bonheur tomba sur le front du jeune convalescent.

« Je pense, continua lady Glenmour, qu’il a rempli près de vous, pendant ma trop longue absence, l’office d’un brave et fidèle chevalier d’honneur, ainsi qu’il s’y était engagé. »

— Mylord ! s’écria chaleureusement Tancrède honteux de tant de générosité et comme si lord Glenmour eût été là, mylord !… lady Glenmour vous dira la vérité ; et puis quand vous l’aurez entendue…

— C’est bien, l’interrompit à son tour la noble lectrice… on est content de vous, Tancrède… on le dira à lord Glenmour.

Que de réflexions ne roulait pas dans sa tête l’attentif et silencieux docteur en attendant toujours qu’il fût question de sir Archibald Caskil dans cette lettre.

Et que n’attendait pas non plus la douce et tremblante Pâquerette dont l’âme en peine errait autour de ce papier que tenait lady Glenmour, qui continua sa lecture.

« Le bon docteur me demande dans sa première lettre si je connais sir Archibald Caskil, descendu chez moi d’une façon si excentrique et dont l’excentricité a failli vous noyer tous dans le grand canal. »

Sir Patrick poussa un, Enfin ! qui fut entendu de lady Glenmour.

— « Si je connais sir Archibald Caskil ! qui connaîtrais-je si je ne le connaissais pas ? Si Archibald Caskil est bien certainement un richissime négociant du cap de Bonne-Espérance, et cela est aussi vrai qu’il m’a autrefois sauvé la vie ; oui, il est mon ami ; oui, il est mon ami, mon grand ami, et je le reconnais bien à ses prodigieuses extravagances dont vous vous êtes effrayés, du reste avec beaucoup de raison, vous gens tranquilles de ce côté-ci de l’équateur.

« Je vous en prie, et je vous l’ordonnerais, si j’avais quelques droits sur vous, mylady ; retenez sir Archibald Caskil chez moi, au château, jusqu’à mon retour ; et retenez-le par les meilleurs procédés que vous imaginerez, vous, Tancrède, et le docteur Patrick ; qu’il ait liberté entière comme chez lui ; passez-lui toutes ses folies, et quand vous ne pourrez pas en rire accommodez-vous-en ou incommodez-vous-en par amitié pour moi. Je vous en saurai un gré infini ; ma reconnaissance ne vous manquera pas.

« On n’a pas deux fois dans sa vie l’occasion de voir et d’entendre un pareil ami, un ami qui vient exprès pour moi du cap de Bonne-Espérance ! Quel bonheur de le serrer sur mon cœur à mon retour ! »

Il faut renoncer à peindre la profonde stupéfaction du docteur Patrick, stupéfaction qui alla presque jusqu’à l’hébétement, jusqu’à la pétrification, en entendant ce paragraphe si chaleureux et si concluant de la lettre de lord Glenmour.

Je me suis trompé ! se disait-il, et trompé à ce point ! sur le comte de sir Archibald Caskil. Il est bien ce qu’il est : l’ami, le meilleur ami de lord Glenmour. La confusion intérieure du bon docteur le navrait pour la misère de sa propre intelligence. Il s’avouait dépourvu de tout sens d’observation ; imbécile à tous les degrés, et pourtant… mais Dieu le veut, se dit-il avec résignation, et d’ailleurs ce jeune homme, ce sir Caskil est parti ; il court vers la Chine ; et que je me sois trompé ou non, il n’est plus ici.

« Ainsi donc, mylady, » acheva lady Glenmour, dont la situation était fort difficile à cette dernière partie, de sa lecture, « employez toutes les ressources de votre amabilité et de votre éloquence, toutes les douceurs de votre persuasion, en y joignant bien entendu celles de Tancrède et du bon docteur, pour empêcher sir Caskil, dont je connais l’humeur voyageuse et aventurière, de partir du château avant mon arrivée ; ne pas le trouver chez moi à mon retour ! j’en mourrais, je crois, de chagrin. »

— Tu ne mourras pas de chagrin, excellent Glenmour ! s’écria quelqu’un qui avait entendu la fin de la phrase, et c’était sir Archibald Caskil lui-même qui entrait.

— Vous n’êtes donc pas parti pour la Chine ? s’écria le docteur qui n’aurait pas été plus étonné s’il eût tout à coup recouvré la vue, et murmura aussi Tancrède ; et pas plus l’un que l’autre, ils ne prirent la peine de cacher leur désappointement.

Au milieu du cri d’étonnement et de joie qui lui échappa, lady Glenmour se dit : « Il est revenu, mais moi je partirai ! »

C’est à lady Glenmour seulement que sir Caskil répondit : Milady, hier je vous ai dit, je crois, qu’un dédit de deux cent cinquante mille francs serait payé par celui de nous deux, lord Black ou moi, qui renoncerait au pari.

— Et lord Black a renoncé à ce pari qu’il était si sûr de gagner ? dit lady Glenmour, ranimée sans s’en apercevoir.

— Ce n’est pas lui qui y a renoncé, c’est moi.

— Vous ? sir Caskil ! vous avez préféré perdre un demi-million quand vous paraissiez si décidé !…

— Oui, mylady, au moment de quitter la France, de m’en aller de Paris, le regret m’a saisi et j’ai reculé. J’ai payé ce dédit, mais je reste près de vous.

S’approchant ensuite de Tancrède et du docteur, dont la mine sournoise et de désagréable humeur ne lui avait pas échappé, lorsqu’il avait fait sa réapparition si peu désirée, il leur dit : « Mais si je compte rester près de vous, messieurs, je ne puis plus rester avec vous. Je vous quitte, mes bons amis. J’ai compris qu’abuser plus longtemps de l’hospitalité serait importun. Mon homme d’affaires m’a loué un logement à Paris, et aujourd’hui je compte en prendre possession… »

— Mais cela n’est pas possible, interrompit lady Glenmour ; lord Glenmour veut, dans cette lettre, que vous restiez chez nous jusqu’à son retour…

— Il ne peut demander cela…

— Il fait plus, il l’exige ; et vous ne voudriez pas, par votre refus, causer autant de peine à lui qu’à nous.

— J’obéirai donc, répondit sir Caskil, qui offrit son bras à lady Glenmour, pour descendre au salon ; car la cloche sonnait le déjeûner.

Il reprenait tranquillement ses anciennes habitudes. Ils sortirent tous les deux, lady Glenmour et lui, de la chambre du malade. La joie de Tancrède s’était un peu affaissée depuis ce retour inespéré.

Paquerette n’avait que cette pensée : Pas un mot pour moi dans sa lettre ; il a pourtant reçu la mienne puisqu’elle était dans celle à laquelle il répond. Il sait mon amour, maintenant. À son retour, il me chassera ; mais au moins il aura su mon amour !

Avant de sortir, le docteur Patrick, qui était resté le dernier, s’approcha du lit de Tancrède et lui dit :

— Il faut que dès aujourd’hui vous ne soyez plus malade, entendez-vous ? il le faut !

Tancrède se leva le lendemain il descendit ; trois jours après il était guéri ; et lorsqu’il demanda à Patrick le motif pour lequel il lui avait ordonné si impérieusement de n’être plus malade, et quelle était son arrière-pensée, le docteur lui répondit : « Mon arrière-pensée était que vous vous portassiez bien. »

Le docteur n’attendait pas de Tancrède que sa guérison ; il avait besoin de ses deux yeux de dix-sept ans ; de ses deux yeux d’amoureux pour surveiller les pas, les démarches, les actions de sir Caskil, toujours véhémentement suspect dans son esprit, malgré la lettre si rassurante de lord Glenmour. Par la réflexion, il se démontrait que ce sir Caskil, qu’avait connu lord Glenmour, pourrait bien ne plus être le même homme. On change de caractère comme de visage, avec les années. À tout hasard, il s’en tiendrait à son opinion défavorable sur lui ; le pari de deux cent cinquante mille francs, le voyage en Chine, le retour au château, n’étaient pas propres à la modifier. Jusqu’au retour de lord Glenmour, qu’il désirait plus instamment que jamais, il ne renonçait pas à épier la conduite de cet excellent ami de la maison.

Il se disait avec raison que si ce faux prétexte de voyage en Chine était un moyen, le retour au château ne pouvait manquer d’avoir un but. Ce but, le docteur ne se le dissimulait pas maintenant, était la séduction de lady Glenmour, qu’il jugeait beaucoup plus à plaindre qu’à blâmer de ne pas résister davantage au charme particulier qu’elle ressentait en la compagnie de sir Caskil.

Ce surcroît d’attention de la part du docteur amena pour lui, quelques jours après la réinstallation au château du comte de Madoc, une découverte, dont il s’effraya beaucoup plus que de tous les événements antérieurs ; il va en être question.

Malheureusement, il n’était pas en position de conjurer le danger avec toute l’énergie nécessaire ; d’abord parce qu’étant aveugle il ne pouvait pas agir lui-même ; ensuite, parce qu’en se confiant sans réserve à Tancrède il ouvrait à ce jeune homme, trop passionné pour se conduire avec adresse, un champ illimité d’imprudences, de coups de tête et de folies ; enfin, parce que lady Glenmour n’était ni sa femme, ni sa fille, et que les mœurs anglaises, promptes à s’effaroucher, sont loin d’admettre, comme les nôtres, les avertissements à demi-mots et les conseils officieux.

Il fallut donc que le docteur parât ce grand et imminent danger sans parler, sans agir, sans y voir.

Un espoir lui restait pourtant, c’est que l’on touchait au moment de quitter Ville-d’Avray, et qu’à Paris sir Caskil ne demeurerait pas sans doute avec eux.

Le faux sir Caskil allait plus souvent à Paris depuis sa fameuse gageure manquée, non pas comme auparavant avec lady Glenmour, mais seul. Il rentrait toujours fort tard. Le docteur Patrick, doué comme tous les aveugles d’une ouïe très fine, l’entendait rentrer à minuit, une heure, deux heures. Le lendemain, quand lady Glenmour, que ces absences préoccupaient beaucoup lui disait : « Que vous rentrez tard, sir Caskil ! — Oh ! ne m’en parlez pas, répondait-il ; mes correspondants absorbent le meilleur de mon temps — puisqu’il est passé loin de vous, — pour me parler d’affaires et de marchandises. Il est vrai que je médite avec eux une opération industrielle qui fera du bruit dans le monde ; j’espère qu’elle réussira.

L’état moral de lady Glenmour était singulier, presqu’incompréhensible depuis ce qui s’était passé, depuis ce qu’elle avait appris sur son mari, la fuyant avec la double rapidité des chevaux de poste et de l’oubli, depuis la lettre qu’elle avait envoyée à la reine pour obtenir la rupture de son mariage, depuis la propre révélation à elle-même de son amour pour sir Caskil.

Au lieu de s’enfermer et d’attendre dans l’isolement la réponse de la reine qui ne manquerait pas de contenir une déclaration de divorce, elle s’abandonnait sans réserve à l’attraction bruyante de sir Caskil. Elle avait doublé la liberté qu’elle lui avait accordée auprès d’elle. Il était l’homme de tous les instants. Licence sans exemple en Angleterre, il fumait en lui parlant ; il fumait en se promenant avec elle. Et quand le docteur Patrick pouvait ne pas s’en douter, elle roulait très prestement du tabac dans du papier fin, et s’en composait un cigare qu’elle fumait en compagnie du meilleur ami de son mari. On mêlait le rire, la fumée ; lady Glenmour savait aussi jouer au billard depuis l’arrivée de sir Archibald Caskil ; elle jouait des heures entières, et tout cela malgré le déplaisir écrit sur le visage du docteur qui la quittait le moins possible. « Métier rude, métier fatigant ! se disait-il ; lord Glenmour, revenez vite, bien vite, ou ne revenez plus. »

La conduite de lady Glenmour n’eût pas étonné celui qui eût été dans le secret de sa pensée.

Elle touchait au moment de rentrer dans sa famille, la plus sombre et la plus puritaine des familles anglaises ; elle n’attendait pour cela que la réponse de la reine qui assurément ne tarderait pas. C’était un deuil pour toute sa vie qu’elle se préparait ; elle le savait. Elle voulait s’étourdir jusqu’à ce moment avec la présence du seul homme dont l’humeur ronde, les manières franches et la verve exubérante l’avaient arrachée à un état de langueur qui l’aurait conduite à la mort. En lui se trouvaient à ses yeux un sauveur, un ami, une distraction perpétuelle, un miracle.

Elle jouait sans crainte avec une passion, quoiqu’elle sût fort bien comment il fallait la nommer depuis le délire de Tancrède, mais une passion que la force des choses allait briser, anéantir. Elle se donnait avec exagération de la liberté comme on donne du poulet et du vin de Bordeaux aux condamnés à mort. Dans dix jours elle n’existerait plus pour rien de ce qu’elle voyait autour d’elle.

Naturellement de l’hypocrisie se mêlait à cette gaîté trop excessive pour être entièrement vraie. S’il y avait du vrai, il y avait aussi de l’étourdissement. Ces deux éléments produisaient en elle un vertige heureux et triste à la fois, comme celui de l’opium. Elle sentait parfaitement qu’elle n’habitait pas les palais qui montaient du fond de son imagination.

Il lui semblait par moments qu’une voix plus forte que la conviction, plus vraie que la vérité, lui disait au cœur : « Tout ce qui vous paraît être n’est pas ; votre mari vous aime et sir Caskil est un mensonge. » Que de fois les femmes, même les plus passionnées, entendent ce cri qui vient traverser leur ciel tout parfumé d’un bonheur adultère.

Si Tancrède ne se montrait pas aussi sérieusement jaloux qu’auparavant des assiduités de sir Caskil, quoiqu’il eût encore ses angoisses poignantes et ses tempêtes, c’est qu’il était convaincu, depuis la nuit de son feint délire, que lady Glenmour l’aimait autant qu’il l’aimait, et qu’elle ne prodiguait tant de preuves d’intérêt à ce grossier sir Caskil, fermier du cap de Bonne-Espérance, qu’afin de mieux cacher à tous les yeux la passion sincère qu’elle avait pour lui, heureux Tancrède !

Quoi qu’il en soit, sir Archibald Caskil était toujours au château de Ville-d’Avray, pour le grand chagrin de sir Patrick. L’alarme de celui-ci fut vive un matin au déjeûner, et cet effroi se liait à la découverte du danger qu’il ne se sentait pas assez fort pour éloigner tout seul.

Lady Glenmour se mit à lui dire :

— Oh ! comme vous êtes encore rentré tard au château, cette nuit !

— Et que vous avez le sommeil léger ! lui répondit sir Caskil ; vous m’entendez presque toujours rentrer.

— Oh ! non, je n’ai pas le sommeil léger ; mais je n’étais pas encore couchée… je lisais…

— Sans cela, mylady, j’éviterais la nuit de rentrer par la grille du château, je passerais par la petite porte du parc…

— Non, en vérité, je n’ai pas le sommeil très léger, répéta lady Glenmour.

— Toutefois, si pendant votre sommeil des voleurs brisaient les volets ?…

— Je ne les entendrais pas…

— Si, à l’aide de fausses clés, ils s’introduisaient dans votre chambre ?…

— Je ne les entendrais pas davantage, je crois.

Le propos en resta là.

Le déjeûner fini, le docteur, que ce propos avait fort inquiété, prit Tancrède à part, et il eut une longue conférence avec lui. Il faut croire que ce que le jeune homme entendit lui parut fort extraordinaire, car il s’en alla en criant :

— Docteur, c’est impossible ! c’est trop monstrueux. Je vous demande bien pardon, mais je ne vous crois pas.

Quelques jours après, le comte de Madoc rentrait au château à trois heures après minuit, quoiqu’il eût dit dans la soirée que peut-être il coucherait à Paris.

Il entra dans son appartement sans produire le plus léger bruit, envoya son valet de chambre se coucher, et, quand il eut fermé sa porte à double tour, il croisa les volets et tira soigneusement les rideaux.

Un silence absolu régnait partout.

Le château dormait de la cave au grenier. Trois heures sonnaient.

— Maintenant, dit-il, examinons ces deux petites clés, parfaitement en état comme hier et tous ces jours derniers. M. le duc de Richelieu, le héros des serrures secrètes, vous y chercheriez en vain un défaut.

Il posa ses deux clés sur le marbre de la cheminée ; il se prépara ensuite pour son expédition nocturne.

Ses pieds, qu’il dégagea de ses bottes, coulèrent dans des pantoufles de cachemire ; une étroite robe de chambre de velours noir fut nouée à sa ceinture par une élégante cordelière. Il rabattit son col de chemise, et sa tête mâle, brune et caractéristique, ressortit admirablement sur ce fond blanc, rehaussé des reflets sombres et vigoureux de sa robe de chambre.

On eût dit le fatal Antonio, le moine de Lewis, allant au rendez-vous donné par le faux Rosario dans sa cellule. Murillo n’a jamais imaginé de plus chaud coloris. Le comte jeta un coup d’œil dans la glace, et véritablement la réflexion de ce regard noir et rapide eût rempli de terreur et d’amour une imagination romanesque. La glace était profonde, l’homme était beau, la nuit silencieuse ; un frisson plissa l’air de l’appartement.

Il est temps ! dit le comte de Madoc. Il s’avança alors vers la porte de l’escalier dérobé, l’ouvrit avec l’une des deux petites clés sans causer le moindre grincement au papier, et s’enfonça dans une spirale obscure. Dix-sept marches contournées en éventail glissèrent sous ses pantoufles ; bientôt il ne lui resta plus à franchir que l’obstacle de la porte derrière laquelle reposait avec confiance la femme la plus belle des trois royaumes.

La seconde clé glisse dans la serrure, elle tourne avec moins de bruit que si le comte l’eût tournée dans l’eau. La porte s’ouvre un peu, mais si peu qu’elle s’ouvre, elle laisse cependant échapper une lueur mystérieuse et un courant de ce tiède parfum de vie et de volupté qui est comme la respiration de l’appartement d’une jolie femme.

Le comte s’arrête un instant pour agrandir l’ouverture de la porte, il passe de profil et il est dans la chambre de lady Glenmour, à six pas du lit où elle repose.

Le lit de lady Glenmour s’allongeait sous une alcôve qui ne faisait point face à la porte secrète qu’il venait d’ouvrir avec tant de précaution et de bonheur ; en sorte qu’il put gagner l’un des côtés de la ruelle avant de se placer à l’entrée de l’alcôve.

Cette tactique nécessaire était protégée par une des tombées des rideaux blancs et jaunes qui descendaient royalement du dôme suspendu sur la tête de lady Glenmour.

Il est inutile de dire que le comte de Madoc, ce roi des Dangereux, n’éprouvait aucune émotion en passant par tous les incidents de cette tentative hardie, si ce n’est la crainte de ne pas réussir.

Sa main effleure les rideaux ; il suit ce mur mouvant sans l’agiter jusqu’à l’endroit où il s’ouvre comme un manteau ducal pour laisser passer les pieds du lit. Le comte est arrivé, le voilà en face de l’alcôve ; il avance curieusement la tête pour s’assurer que lady Glenmour dort… Il aperçoit de l’autre côté de la ruelle un pistolet dirigé sur lui. La lueur de la lampe de nuit en mouillait le canon.

Ce pistolet, c’est Tancrède qui le tient, et qui le tient d’une manière à ne pas permettre le moindre doute sur la fermeté de ses intentions.

Les deux jeunes gens se regardent, leurs yeux, allumés dans l’ombre, ne se quittent pas ; ils se croisent à la distance seulement du lit qui les sépare.

Le regard de Tancrède, clair, fixe, résolu, disait : — Si vous avancez d’une ligne, je vous brûle la cervelle ; vous êtes mort.

Celui du comte de Madoc, non moins hardi, semble répondre : — Je ne bougerai pas d’ici, soyez-en sûr, malgré la balle que j’aperçois dans le creux de votre pistolet.