Les Nuits du Père Lachaise/35

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A. Lemerle (3p. 79-108).


Les deux réveils.


C’est entre ces deux cariatides terribles, que la belle lady Glenmour, qui n’avait pas prévu cette double visite, dormait paisiblement.

Elle était fraîche et souriante comme Ève à son premier sommeil. On eût dit que l’ombre d’une vigne jouait sur son front. Un de ses bras, à demi-nu, s’enfonçait dans une peau de tigre jetée sur son lit ; l’autre bras était mollement passé derrière sa tête, et sa bouche, qui s’y appuyait, s’était à demi ouverte sous cette pression, qui laissait voir la rangée étincelante de ses dents et l’intérieur rose de sa bouche, comme une belle pêche ouverte par le soleil de septembre laisse voir la pulpe aurore de sa chair parfumée. Une boucle de ses cheveux était détendue, et cette flamme noire courait sur sa joue et venait lécher son menton. La pâleur du sommeil la faisait plus belle encore ; ses longs cils paraissaient bleus sur cette chair blanche et pure.

La situation était délicate et suprême entre les deux jeunes gens.

Point de milieu possible.

Il fallait à fin de compte que l’un des deux fût un assassin ou l’autre un lâche. Si l’un avançait, l’autre tirait ; et s’il reculait, c’était un lâche.

Tancrède, qui, malgré son courage, était un peu fat, comme on l’est toujours à son âge, se mit à sourire avec une supériorité impatientante.

Le comte de Madoc lui renvoya son sourire avec pitié.

Tancrède redoubla de raillerie.

Le comte de Madoc redoubla de mépris.

Mais ils ne bougeaient ni l’un ni l’autre.

L’arme ne variait pas non plus d’une ligne.

Tancrède, au bout de quelques minutes, fit signe de la main gauche au comte de Madoc de regagner la porte par où il était venu, et qu’il aurait la générosité de l’épargner.

Le comte de Madoc, blessé de cette compassion outrageante, écarte brusquement le rideau et marche vers le haut du lit.

À l’instant même Tancrède arme son pistolet ; le double ressort d’acier fait entendre un coup sec ; le coup va partir.

Madoc s’arrête, mais c’est pour opposer un pistolet au pistolet de Tancrède. Il était armé, lui aussi. Il pose son doigt sur la détente : ils vont se tuer tous les deux. Ce lit de tulle et de satin va être couvert de sang…

Quel réveil pour lady Glenmour !

Tout-à-coup un troisième personnage sombre, difforme, obscur, indistinct, hideux, s’élève soudainement du pied du lit entre les deux jeunes gens qui, à cette apparition, reculent tous deux d’épouvante ; mais pas assez vite cependant pour que le fantôme velu ne saisisse d’autorité le pistolet du comte de Madoc.

C’est Maracaïbo, le singe gigantesque de lady Glenmour, celui qui couche toujours aux pieds de son lit et qui s’est dressé sur ses pattes ayant senti remuer près de lui.

Il s’est éveillé et le voilà !

Sur l’un et sur l’autre jeunes gens il darde le fluide jaune de ses yeux ; il se ramasse ensuite sur sa croupe nerveuse et velue, et entre ses bras, durs comme une corde de fer, il est prêt à étrangler jusqu’à ce que mort s’ensuive celui qui fera un pas, un geste de plus. Ses deux longs fléaux de bras se joignent ensuite, et Maracaïbo est alors un singe, plus, un homme. Il serre, il étreint par le tube le pistolet qu’il a pris et le soulevant sur sa tête, le rejetant en arrière pour en décupler la pesanteur, il menace de briser le crâne du comte de Madoc. C’est à lui qu’il en veut, à lui qui l’a si souvent raillé, battu, souffleté.

Sa pose est burlesque et sinistre, sa grimace bouffonne et satanique, sa menace est la mort.

Encore une seconde et il va piétiner avec mille ricanements sur un cadavre.

Ce silence animé a ému l’espace ; lady Glenmour fait un brusque mouvement ; elle ouvre les yeux. Mais Tancrède souffle sur la lampe. Tout tombe et s’évanouit dans une obscurité profonde.

— Qui est là ? demande en sursaut lady Glenmour.

— Mais qui est là ? répète-t-elle avec effroi. Oh ! mon Dieu ! il y a quelqu’un ici…

Elle sonne.

— Venez, Paquerette ! accourez !

Paquerette vient, une lampe à la main.

— Qu’y a-t-il, madame ?

— J’ai entendu du bruit dans la chambre… j’ai eu peur… regardez bien… cherchez…

— Il n’y a rien ; mais je ne vois rien, madame, dit Pâquerette, après avoir parcouru la chambre en tous sens. Maracaïbo est couché à vos pieds.

— Allons, c’est que j’aurai rêvé. C’est bien. Allez vous coucher, Pâquerette.

Voici ce que se dit Tancrède quand il fut remonté dans sa chambre : Je tuerai cet infâme sir Archibald Caskil ce matin avant le déjeûner ; ma faute envers lord Glenmour en sera du moins plus légère ; et s’il me tue… je l’aurai effacée.

Quant au comte de Madoc, son très bref et très froid monologue se réduisit à ces mots : Mon coup a parfaitement réussi, à l’accident près de ce maudit singe. J’ai voulu être vu au milieu de la nuit dans la chambre de lady Glenmour ; j’y ai été vu.

— Ainsi donc, s’écria le marquis de Saint-Luc, le comte de Madoc comptait rencontrer quelqu’un dans l’appartement de lady Glenmour ?

— Il avait tout arrangé pour que cela arrivât, répondit le chevalier De Profundis. En provoquant l’attention timorée du docteur, en parlant devant lui à lady Glenmour de sommeil, de fausse clé, de voleurs, il était sûr que Patrick préviendrait Tancrède, ce qui avait eu lieu, et que Tancrède à son tour aurait sans cesse l’oreille au guet pendant la nuit. Vous voyez s’il s’était trompé.

— Mais dans quel but le comte de Madoc commettait-il cette imprudence calculée ?

— Dans quel but ? D’abord pour que lord Glenmour le sût, et ensuite vous allez connaître pourquoi.

Le lendemain matin le faux sir Archibald Caskil et Tancrède se rencontrèrent comme d’habitude au salon quelques minutes avant le déjeûner.

Tancrède, sans perdre de temps, alla le regard en fureur vers sir Archibald Caskil et il lui dit tout bas en frémissant :

— Monsieur, j’ai à vous parler.

— Moi aussi, répondit le comte de Madoc en souriant.

— Mais tout de suite.

— Moi aussi, mon ami.

— Sortons.

Sur le perron, sir Archibald Caskil dit à Tancrède en allumant un cigare : Voulez-vous me permettre, mon cher Tancrède, de parler le premier ?

— Parlez, monsieur.

— Je vous ai surpris cette nuit, aventureux jeune homme, dans la chambre à coucher de lady Glenmour. Chut !… c’est très bien !…

— Monsieur !…

— Je ne vous demanderai pas le motif qui vous y appelait.

— Monsieur ! la plaisanterie est un peu trop forte !

— J’ai toutes les discrétions, mon jeune ami. C’est hardi ! ma foi…

— Monsieur ! je vous dis !…

— Mais je vous excuse ; car j’espère que vous recommencerez.

— Monsieur ! à la fin !…

— Cette nuit, quand j’ai entendu du bruit sur ma tête, continua paisiblement le comte de Madoc, j’ai cru qu’un voleur s’était introduit chez lady Glenmour. Je suis monté aussitôt par l’escalier dérobé…

— Vous aviez donc une clé de cet escalier ? interrompit Tancrède.

— Et vous en aviez une aussi, il paraît, répondit sir Archibald Caskil. Mais moi, j’avais trouvé la mienne derrière une malle… par hasard… Je ne vous demande pas comment vous avez eu la vôtre. Je monte donc par l’escalier dérobé, croyant toujours surprendre un voleur ; mais je vous vois et je change aussitôt d’avis. Je me suis dit que je n’avais pas affaire à un voleur. Une autre fois… je ne me dérangerai plus.

— Mais monsieur, c’est vous, au contraire, qui vouliez… s’écria Tancrède à bout de patience…

— Moi !… je voulais !… qu’est-ce donc que je voulais ?… Quoi ? voler lady Glenmour ?…

— Non, mais abuser…

— Abuser de quoi ? quand c’est vous que je surprends chez elle. Tenez, continua le comte de Madoc, acceptez les choses comme elles sont. Vous aimez beaucoup lady Glenmour et vous avez tenté la petite séduction nocturne. Allons donc !

— Mais, monsieur, je vous dis encore une fois…

— Cher Tancrède, la défense est inutile. N’êtes-vous pas descendu le premier, avec une fausse clé, dans la chambre à coucher de lady Glenmour ? Raisonnons un peu. Quel est de nous deux celui qui a surpris l’autre ? D’ailleurs lady Glenmour est à déjeûner : voulez-vous que nous allions lui poser cette simple question, qui terminera tout ?

Tancrède se croyait trop aimé de lady Glenmour pour accepter une proposition qui les aurait singulièrement embarrassés tous les deux.

— Vous voyez donc que j’ai votre secret, s’écria le faux sir Archibald Caskil.

— Mon secret… mon secret ! dites-vous ?

— Très complètement…

— Comment ?… qui vous fait croire ?… quel est enfin ce secret ?…

— Vous aimez…

— Monsieur, prenez garde !…

— Vous aimez, dis-je, passionnément…

— Passionnément !

— Eh ! le plus ou le moins en pareil cas ne fait pas le crime. Vous aimez passionnément lady Glenmour…

— Parlez plus bas !…

— Si bas que vous voudrez. Mais vous aimez lady Glenmour depuis trois mois et vous me l’avez prouvé cette nuit…

— Mais encore une fois, cette nuit…

— Encore une fois, vous êtes un jeune homme charmant, digne d’être aimé… Comptez d’ailleurs sur la discrétion d’un honnête homme aussi simple que moi.

La colère de Tancrède fut littéralement étouffée entre son embarras et sa confusion.

— Mais venez donc déjeûner, messieurs, cria lady Glenmour du fond de la salle à manger. J’ai un rêve à vous raconter, oh ! un rêve affreux… Venez donc !

Les deux jeunes gens rentrèrent dans la salle à manger. Tancrède était consterné.

Quand lady Glenmour eut fini de raconter son rêve qui se composait, on le suppose, de deux ombres, d’un singe, d’une lampe éteinte, Patrick se pencha vers Tancrède et lui demanda tout bas :

— Mais n’est-ce qu’un rêve ?

— Ce n’est qu’un rêve, répondit Tancrède.

— Cependant… murmura Patrick.

— Docteur, je vous l’assure, ce n’est qu’un rêve.

— Maintenant il est aisé de comprendre la ruse du comte de Madoc, dit le marquis de Saint-Luc. En prouvant à Tancrède qu’il savait son amour pour lady Glenmour, il pouvait désormais agir librement sans lui porter ombrage. Tancrède demeurait convaincu que le faux sir Archibald Caskil n’était monté dans la chambre de lady Glenmour que parce qu’il avait entendu du bruit : et lui Tancrède était ainsi tombé dans le piège qu’il avait tendu à un autre sur les indications du docteur Patrick, décidément visionnaire au premier degré, aveugle ennemi au moral comme au physique de l’honnête sir Archibald Caskil.

— C’est parfaitement cela, ajouta le chevalier De Profondis ; et maintenant il importait à sir Archibald Caskil ou au comte de Madoc d’agir vite, très vite ! car le temps pressait : il fallait qu’avant dix jours lord Glenmour fût déshonoré.

— Vous oubliez, dit le marquis de Saint-Luc, que dans moins de huit jours la lettre de la reine d’Angleterre arrivera, et qu’une fois le divorce prononcé, le comte de Madoc n’aura plus aucune raison de perdre cette femme, puisqu’elle ne sera plus celle de lord Glenmour.

— Je n’ai pas oublié cette lettre, monsieur le marquis, mais quand elle arrivera, c’est au comte de Madoc qu’elle sera remise par un domestique gagné, et le comte de Madoc la mettra dans sa poche.

— Ainsi, voilà Tancrède et le docteur Patrick, qui n’agissait qu’avec l’aide de Tancrède, complètement hors d’état de nuire au comte de Madoc ?

— Peut-être, monsieur le marquis. Attendons.

— Cet homme, en vérité, me fait peur. Don Juan, du moins, déshonorait pour son plaisir, et votre comte de Madoc pour sa vengeance.

— Reste à savoir, reprit le chevalier De Profundis, si la vengeance, pour certaines âmes, n’est pas le premier des plaisirs. Avouez, du reste, que lord Glenmour l’avait cruellement rendu ridicule. Ce n’était, après tout, qu’un combat à armes égales.

— Mais empoisonnées, chevalier.

— Oui, mais égales.

Fort peu satisfait avec raison des éclaircissements qu’il avait reçus de Tancrède à l’occasion du rêve de lady Glenmour, rêve trop mêlé à des détails réels pour n’être rien qu’un rêve à ses yeux, Patrick alla sans transition au but alarmant de ses doutes.

Dans la journée il prit à part lady Glenmour et il lui dit :

— Mylady, vous avez rêvé la nuit dernière qu’on entrait dans votre chambre à coucher ?

— Oui, docteur, mais je n’y pense plus.

— Et qu’un voleur à l’aide d’une fausse clé s’y introduisait ?…

— Oui, mais c’est passé.

— Que ce voleur se tenait près de votre lit ?

— Je vous l’ai dit ; pour quel motif revenir ?…

— Qu’il éteignait votre lampe ?

— Laissons cela.

— Vous ne rêviez pas, mylady.

— Allons, docteur… vous voulez m’effrayer…

— Non, mylady, sur mon honneur…

— Et qui aurait osé s’introduire dans ma chambre ?

— Quelqu’un qui est chez vous…

— Ce n’est pas possible… Patrick ?

— Sur votre honneur, mylady, c’est quelqu’un qui est chez vous.

— Et pour me voler ?

— Non, mylady, pas pour vous voler.

— Ah !… Et qui ? demanda impétueusement lady Glenmour toute rouge de la pudeur anglaise.

— Un jeune homme ; j’attendrai pour le nommer que vous l’ayez nommé, mylady.

Croisant son châle sur sa poitrine, lady Glenmour s’écria :

— Tancrède aurait osé !… Mais ce serait sa mort, si lord Glenmour le savait !… Je ne le verrais plus de ma vie…

— Mylady, ce n’est pas Tancrède qui s’est introduit la nuit dernière dans votre chambre à coucher.

— Ce n’est pas Tancrède !… Je ne soupçonne pas alors… je ne devine pas… balbutia lady Glenmour, qui passa graduellement en une minute de la pudeur à l’étonnement, de l’étonnement à la curiosité.

— C’est un autre jeune homme, dit Patrick.

— Mon Dieu ! docteur, dites-moi vite son nom. Ces énigmes m’impatientent.

— C’est sir Archibald Caskil.

— Ah ! l’excellente plaisanterie… Lui ! docteur, c’est vous qui rêvez en ce moment.

— Mylady, c’est lui-même, sir Archibald Caskil, qui a osé pénétrer dans votre chambre…

— Tenez, docteur, je vous ai laissé dire jusqu’ici, mais je n’ai qu’une simple observation à émettre pour renverser votre acte d’accusation. Mon rêve est un rêve ou non, n’est-ce pas ? Si c’est un rêve, je n’ai rien à supposer, tout est dit : si, au contraire, c’est une réalité, il y avait évidemment deux hommes au lieu d’un dans ma chambre à coucher, car j’en ai vu deux : et quel serait alors le second ?

Là-dessus lady Glenmour partit, laissant le docteur Patrick atterré. En effet, se disait-il quel serait le second des deux hommes, si le premier est sir Archibald Caskil… Tancrède ? Mais Tancrède dit que c’est un rêve… Oh ! mon Dieu ; s’écria le docteur, je perds donc tout-à-fait la tête ?

Quelques heures après sa conversation avec lady Glenmour, et quelques instants seulement avant de quitter le château pour aller s’installer, avec toute la maison dans l’appartement de la rue de Rivoli, le docteur Patrick reçut une lettre de lord Glenmour.

Paquerette, la lectrice confidentielle, fut aussitôt appelée pour la lire…

— Venez, mon enfant, venez me rendre encore un service.

— Quoi donc, docteur ?

— Lisez-moi cette lettre de lord Glenmour.

Paquerette n’ignorait pas qu’elle était de lord Glenmour ; elle avait vu le facteur porter la lettre, et elle l’avait suivie de main en main jusqu’à celles du docteur.

— Mais comme vous avez la voix souffrante et fatiguée…

— Je suis venue si vite.

— Vous êtes malade, Paquerette, et cette lecture vous fatiguerait…

— Oh ! non, docteur, bien au contraire…

— Comment, au contraire ?

— Cela me distraira… je veux dire…

Paquerette tendait toujours la main pour prendre la lettre de lord Glenmour.

— Voyons ce visage, approchez, vous savez que je vois avec les mains.

— Pauvre enfant, dit le docteur en promenant lentement ses deux mains ouvertes sur le front délicat et flétri de Pâquerette, sur l’arcade saillante de ses yeux, sur les pommettes de ses joues et les arrêtant ensuite au cœur. Pauvre enfant ! vous n’avez pas voulu vous soigner, et… il est trop tard maintenant, se dit-il mentalement.

— Ne parlons pas de cela, docteur…

— Mon enfant, il faut que vous retourniez bientôt en Angleterre.

— Jamais ! docteur.

— Il faut partir, vous dis-je, dans huit jours, demain si c’est possible : l’air des montagnes ! l’air natal !…

— Impossible, docteur ; je veux rester ici, je veux rester.

— Je dirai votre état à lady Glenmour…

— Docteur, par pitié ! par pitié ! ne lui dites rien ; elle me ferait partir !

— Je ne lui dirai rien ; mais dès votre installation à Paris, vous vous mettrez au lit, et nous commencerons un traitement rigoureux. Vous entendez. Tancrède aujourd’hui me lira cette lettre…

— Docteur, je vous en prie à genoux, que ce soit moi qui la lise ; et ensuite je serai très malade si vous l’exigez…

— Allons, lis-la, dit le bon docteur en relevant la pauvre créature qui se mourait d’amour ; lis-la… mais bien doucement…

Et Paquerette, dont les palpitations redoublèrent, lut aussitôt :

« Que viens-je d’apprendre, cher Patrick ? le comte de Madoc est à Paris ! »

Patrick, de ses deux poings fermés, frappa violemment sur la table… Continuez, Paquerette… Il est à Paris !… Continuez !

« Comprenez-vous tout ce que m’inspire de justes craintes la présence de cet homme que je croyais pour longtemps, pour toujours disparu de la scène du monde ?… Il est à Paris, et je suis à Londres ! Heureusement que je n’y suis plus que pour huit jours… Ces huit jours vont me sembler huit éternités… Comment est-il à Paris ?… Devinez-vous pourquoi ?… Il y est, voilà le fait… On l’a vu, et vous n’en savez rien, mon ami ?… Comment n’en savez-vous rien ?… Il est vrai que je ne vous ai pas prévenu de son arrivée… Est-ce que je la prévoyais ?… Oui, on l’a vu à Paris, et l’on ne se trompe pas sur le signalement d’un pareil homme… »

— Le comte de Madoc est à Paris, répétait avec inquiétude Patrick qui aurait voulu ne pas interrompre, et qui, par ses exclamations brusques et involontaires, arrêtait à chaque mot Paquerette, fort étonnée aussi de son côté, car elle ne savait pas le premier mot de la cause de cette crainte inspirée par le comte de Madoc.

« D’ailleurs, poursuivit-elle, ne cachant pas son nom, il se montre partout avec l’éclat de son luxe, la distinction originale de ses belles manières. On l’a rencontré récemment à l’Opéra, aux Italiens, dans les plus hautes réunions, aux bals des ambassades… Il s’est mis enfin au-dessus, il paraît, de l’immense ridicule que mes derniers égarements de jeunesse lui ont attiré. »

Ici le docteur poussa un soupir, auquel Paquerette répondit par un autre soupir parti du fond du cœur.

— Allez toujours, mon enfant…

« Vous ne supposez pas, cher Patrick, qu’il a découvert ni même cherché à découvrir notre retraite de Ville d’Avray ; il nous croit sans doute aux environs de Lisbonne où j’avais fait courir le bruit que j’étais avec lady Glenmour. Lady Glenmour a dû sans doute entendre parler de lui au château, quoiqu’elle y ait vécu fort retirée depuis mon départ… Qu’a-t-elle dit ?… qu’a-t-elle pensé ?… Mes appréhensions, je le gage, vous semblent exagérées… »

Patrick fit un signe de tête négatif.

« … Tant mieux ! je voudrais qu’elles le fussent encore davantage… On m’assure, du reste, que le comte de Madoc se montre encore plus froid et plus réservé qu’autrefois à Londres… Il est vrai que cette froideur ne l’a jamais empêché de réussir. Mais il a surpris moins avantageusement, dit-on, les femmes de Paris par ce bon ton glacial, cette dignité hyperbolique qu’il apporte dans ses manières… »

Paquerette était étourdie de cette énigme déroulée avec tant d’émotion et de peur par lord Glenmour… D’elle, pas un mot encore… Elle attendait toujours la ligne qui renfermerait son congé pour avoir osé écrire à son maître.

« Mais pourquoi, je me le demande encore, est-il à Paris ? Après tout, pourquoi n’y serait-il-pas ? Paris n’est-il pas le rendez-vous banal du monde entier ? Je me dis cela… Tenez, docteur, j’aimerais mieux, ma parole de gentilhomme, recevoir dix boulets rouges dans les œuvres vives de ma frégate, la voir démâtée de tous ses mâts que d’apprendre que le comte de Madoc est à Paris, à quelques lieues de mon château, à quelques pas seulement de notre porte bientôt ; car je calcule qu’aujourd’hui ou demain vous serez installés dans votre nouveau logement, à la rue de Rivoli. Le nom de cet homme me fait jaillir le sang au cœur, aux yeux, au cerveau. — J’y vois rouge ! — Et mes mains vingt fois plus nerveuses que de coutume briseraient du fer comme une paille, je le sens… Ciel et enfer ! »

Paquerette, bouleversée, s’arrêta. Était-ce bien l’élégant lord Glenmour qui parlait ? Était-ce là l’homme paisible, doux, qu’elle connaissait, qu’elle aimait pour sa figure suave, pour son caractère égal, pour sa voix d’ange ?

Sous le coup étourdissant de cet étonnement elle continua :

« Voilà la douzième plume que j’écrase depuis que j’ai commencé cette lettre, dans laquelle je voudrais mettre toute ma clairvoyance exercée…, toute ma fiévreuse inquiétude…, toute mon expérience infaillible… toute ma colère… pour vous les communiquer… »

Les bras de Pâquerette fléchirent détendus et brisés. Quel style ! quel langage ! quelle incroyable violence ! Il lui sembla recevoir un soufflet au cœur et un rire moqueur au visage.

C’est à peine si dans son vertige elle chercha à deviner le motif de cette brutale colère.

« Voici en mon absence ce qu’il faut faire, mon cher docteur, quoique au fond le péril ne soit peut-être pas grave, imminent… il faut… il faut que je me repose un instant, mon ami, le sang vient de me jaillir avec violence par le nez… J’étouffe d’être si loin de cet homme qui est si près de vous… Si ce sang pouvait-être le sien… »

— Votre voix s’éteint, Paquerette, dit le docteur ; reposez-vous…

— Non, docteur ; plus tard je me reposerai.

Ce plus tard était d’une étrange mélancolie dans la bouche de la désenchantée lectrice.

« Voici donc ce qu’il faut faire en attendant mon prochain retour : Prévenir lady Glenmour que le comte de Madoc, dont je lui ai parlé… dont elle m’a parlé… veux-je dire, est à Paris… Ensuite… Non ! non ! mille fois non ! Ne dites rien à lady Glenmour… c’est inutile… c’est peut-être imprudent… Ah ! j’y suis !… Ce qu’il faut faire, le voici… Ne laissez absolument pénétrer aucun étranger chez moi ; aucun ; entendez-vous ?… Et mort à qui résiste ! »

Serait-ce de la jalousie ? Il aimerait à ce point lady Glenmour ? pensa Paquerette qui fut obligée de s’interrompre pendant un quart-d’heure sous le poids de l’oppression qui l’étouffait.