Les Nuits du Père Lachaise/36

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
A. Lemerle (3p. 109-149).


La loge des Italiens.


« Mais la précaution, » continua enfin Paquerette en lisant la lettre de lord Glenmour, « me semble bien fausse, car comment, au premier abord, ne pas reconnaître le comte de Madoc ? Pareille surveillance alors est à la fois odieuse et ridicule. D’ailleurs, ce n’est pas le pistolet au poing, le poignard aux dents, que le comte de Madoc s’introduirait chez moi… Les armes de cet homme sont moins visibles et infiniment plus à craindre… Elles sont dans son langage, dans ses regards mystérieux, dans son art infini d’entourer peu à peu l’existence d’une femme et de la charmer, de l’envahir mollement par mille ondulations lentes, savantes, calculées, irrésistibles.

« Alors tranchons la situation, puisque ce n’est pas chez moi que le comte de Madoc peut me nuire, c’est ailleurs, c’est partout qu’il est à éviter ; à la promenade… dans les salons… au temple… Il importe donc qu’il n’approche pas de lady Glenmour… S’il en approche, je le sens, elle est perdue… »

— Et moi, et moi qui croyais qu’il n’aimait pas lady Glenmour ! pensa encore Paquerette… Ce n’est peut-être que de l’amour-propre exalté…

« Mais, allez-vous vous récrier, lady Glenmour n’est ni assez faible ni si peu digne pour céder ainsi aux attaques d’un jeune homme qu’elle ne connaît pas ; et vous la jugez bien peu honorablement… Vous avez raison, cher Patrick : c’est mal de douter ainsi d’elle. Mais si vous connaissiez comme moi le comte de Madoc !… mes craintes vous paraîtraient moins injurieuses…

« L’art de pareils hommes est de déplacer toutes les règles admises. Quand une femme est aimée et qu’elle aime, sa chute est dans l’ordre ; mais quand une femme n’est pas aimée et qu’elle tombe, il faut croire qu’elle fléchit devant d’autres raisons dont le secret échappe. Il échappe complètement surtout… »

Paquerette étouffait de nouveau sous ses palpitations ; elle lisait pour ainsi dire sa vie, son erreur et sa condamnation.

« Surtout, reprit-elle, à celles qui en sont dupes. Après tout, ces hommes sont infiniment rares, j’ai pu en être un… »

Les yeux de Pâquerette se fermèrent à demi, et ce n’est qu’à travers une voûte de larmes qu’un rayon continua à parcourir la lettre de lord Glenmour.

« J’ai pu en être un… le comte de Madoc est un de ces hommes assurément… Les femmes vont à eux comme l’eau suit fatalement la pente, le fer l’aimant ; ils ne sont souvent ni plus beaux, ni plus aimables ; ils sont quelque chose qu’on ne peut pas plus dire qu’on ne peut dire pourquoi dans ce monde on est heureux, prince ou somnambule. »

— Je vous disais bien que cette lecture était au-dessus de vos forces, interrompit le docteur, n’entendant plus Paquerette… L’air vous manque… Prenez un verre d’eau sucrée… Vous ne répondez pas ?… Qu’avez-vous ?… Paquerette !

Surmontant l’horrible oppression qui, tout-à-coup, lui avait éteint la voix, et comprimé la respiration, Paquerette poursuivit :

« Ainsi donc, cher Patrick, je crois à la haute vertu de lady Glenmour ; mais en attendant, ne vous fiez pas, par tous les diables ! au comte de Madoc.

« Le meilleur moyen de se mettre à l’abri de ses projets, s’il en a… car tout ce que je dis est peut-être un rêve… c’est de ne jamais laisser sortir lady Glenmour toute seule, ni de la laisser jamais seule dans le monde ; mais de la faire constamment accompagner par deux amis qui en valent cent. Vous devinez que je veux parler de notre Tancrède, son chevalier d’honneur, et de notre brave, digne et excellent sir Archibald Caskil. Un pareil ami n’a pas besoin de deux avertissements : Glissez prudemment deux mots dans l’oreille de ce cher Caskil ; racontez-lui, si vous le jugez nécessaire, l’histoire de ma rivalité avec le comte de Madoc, et ne craignez plus rien… non, ne craignez plus rien de ce fameux comte, fût-il trois fois plus subtil et plus dangereux.

« Entre ces deux jeunes gens, Caskil et Tancrède, je laisserais aller sans crainte lady Glenmour au milieu d’une contrée peuplée de Madoc.

« Ainsi il est bien convenu, cher Patrick, que lady Glenmour dont vous ne gênerez en rien la liberté sera, jusqu’à mon retour, toujours accompagnée de Tancrède et de sir Caskil. Le dernier seul s’en plaindra peut-être, car le brave jeune homme aime mieux son coin du feu, l’hiver, et son grog au genièvre qu’une soirée du grand monde ; mais il est assez mon ami pour que je lui cause ce grave ennui.

« Je vous aurais épargné ces importunités-là si j’avais pu partir sur-le-champ pour Paris, mais j’ai encore huit jours à passer ici, et je ne sais pas trop pourquoi, par exemple. J’ai beau le demander, on ne me rend que des réponses évasives.

« Ainsi donc, attention, vous, sir Caskil et Tancrède ! C’est que lady Glenmour n’est pas ma maîtresse… Aurait-elle été ma maîtresse, je l’aurais disputée aux atteintes du comte de Madoc avec non moins de résolution et d’énergie ? Et ne l’ai-je pas déjà conquise une fois sur lui ? Qu’il ne vienne pas après coup, je l’y engage, rôder en ennemi sournois autour de ma conquête ; qu’il se souvienne, et qu’il tremble ! Son ridicule saigne encore. Je sais défendre ce que j’ai conquis… Qu’il songe à ce que je lui ai laissé quand la rivalité nous a mis en présence de deux femmes… J’ai eu lady Glenmour, et lui qu’a-t-il eu ? »

— Mon Dieu ! mon Dieu, disait tout bas Paquerette dans la désolation et le désenchantement de son âme ; mon ange était un démon !

« J’ai tort de m’emporter, » continua-t-elle, reprenant d’un dernier souffle sa lecture, « de m’enflammer à ces souvenirs du passé, quand je cherche à en prévenir, à en conjurer les derniers résultats. Non, cette colère ne vaut rien. Les épées qui tuent sont froides. Il faut être épée avec un pareil homme. Je parle au moral. Je ne prévois pas, grâce au ciel, de collision entre lui et moi.

« Tout ceci, cher docteur, tous ces discours flottants, décousus, extravagants, mêlés d’accents de colère et de confiance ; tous ces emportements que je ne puis réprimer à propos du comte de Madoc, qui ne pense peut-être pas à moi, attribuez-les nettement, je n’en rougis pas, à mon amour extrême pour ma femme. L’absence est une fée : elle découvre le bien, elle guérit le mal, elle fait oublier ; oui, mais elle fait aussi rendre justice. Elle éloigne et ramène. Lady Glenmour est belle, charmante, adorable, unique ; je l’aime comme si je ne l’avais pas épousée par dépit, pour ne pas mourir sous le coup du ridicule que m’avait asséné sur la tête le comte de Madoc. »

La voix déjà si faible de Paquerette diminua encore ; elle fit un effort violent sur elle-même et poursuivit :

« Je l’aime, docteur, tout bonnement comme si elle était la fille d’un marchand de gants de la cité, et comme si j’étais le fils d’un honnête mercier. Je l’aime, non pas comme un gentilhomme, comme un riche lord, ah bath ! mais comme un jeune homme qui a du sang dans les veines, du feu dans le cœur, comme un marin, mais pour la faire sauter dans mes bras jeunes et robustes et la laisser retomber dans mes bras ; je l’aime pour la montrer à mes côtés, au milieu de l’Océan, sur le pont de ma frégate, en disant à mes matelots : Amis, voilà le beau temps à bord ! » Je l’aime pour la montrer avec fierté dans toutes les contrées où le vent me poussera, et pour dire aux étrangers : Messieurs, voilà l’Angleterre ! Je l’aime, docteur, bon Patrick, comme un enfant, comme un vieillard, comme tout. Allons ! Patrick, debout ! chapeau bas ! le verre de wisky à la main ! trois hourras partis du cœur pour ma femme : hourra ! hourra ! hourra ! »

— Il y est enfin venu, je crois, s’écria le docteur. Son masque se détache.

La voix de Paquerette diminua encore : ce n’était plus qu’une lueur de voix.

Où prit-elle assez de force, la malheureuse fille, pour terminer ?

« Sacrebleu ! docteur ! sacrebleu ! prenez ma femme par la tête et je n’en serai pas jaloux ; pressez-lui le front entre vos deux mains et embrassez-la dix fois chaudement pour moi en lui disant : Votre matelot vous adore, ma belle Flavie.

« Je crois que vous aviez raison, docteur : il faut être avec sa femme ce qu’on est ; ni plus ni moins : nous verrons cela à mon retour… Mais d’ici là, mille millions de tonnerres ! ayez toujours le pied sur l’ombre du comte de Madoc, et votre main près de son épaule.

« Tout mûrement pesé, ne communiquez rien de cette lettre à lady Glenmour ; qu’elle ignore le jour, le moment de mon arrivée. Je veux la surprendre, comme disent, comme font les bons bourgeois de la Cité.

« Mon cœur à elle, à vous, à sir Archibald Caskil, à Tancrède.

« Votre Glenmour. »


Paquerette manqua de force pour ramasser la lettre qui lui tomba des mains. C’est machinalement qu’elle obéit à la voix des gens de lady Glenmour, l’appelant de tous côtés pour monter en voiture. On quittait le château de Ville-d’Avray ; toute la maison se rendait à Paris.

En arrivant dans le nouveau logement, Paquerette tomba évanouie. Sa puissance nerveuse, longtemps surexcitée, l’avait pourtant suivie et soutenue jusque là. On attribua sa longue défaillance à la fatigue du voyage, au changement d’air, et on la coucha. Ensuite, ensuite, on la laissa, on l’oublia comme on en use d’ordinaire envers les domestiques. Ses premiers mots, en revenant à elle, furent ceux-ci :

— Ah ! mon Dieu ! j’ai un doute !… un doute horrible !… cette lettre de lord Glenmour me l’a donné… à qui le confier ?…

— J’avais commencé à vous peindre la fameuse Mousseline dans son intérieur luxueux, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, lorsque vous m’avez interrompu fort à propos pour connaître l’histoire du major de Morghen. Maintenant il est temps, si vous y consentez, d’aller la retrouver et de vous la montrer conspirant avec le comte de Madoc, à qui elle doit en grande partie la magnificence de sa position, contre lady Glenmour et l’honneur de son mari.

Mousseline tenait depuis longtemps un bout du réseau où lady Glenmour allait être enveloppée, si une circonstance miraculeuse ne venait la protéger et la sauver. Après avoir partagé l’exil volontaire du comte en Italie, elle était revenue à Paris quelques mois après lui. Une riche dotation payait la part active et mystérieuse qu’elle prenait à ses sourdes menées ; elle occupait le premier rang de sa classe équivoque.

Rien ne lui manquait, ni chevaux, ni riche mobilier, ni nombreux domestiques, ni rentes sur l’État ; car, je vous l’ai dit, fille de son siècle, Mousseline songeait sérieusement à l’avenir. Elle avait les plus grands vices et le plus bel ordre ; c’était l’inconduite la mieux réglée. Vous l’avez vu, elle avait un teneur de livres !… Elle ne jetait rien par les fenêtres ; il est une chose cependant qu’elle aurait désiré faire passer par cette voie, c’est son honorable famille, dont nous avons connu l’esprit et les mœurs pendant son séjour à Londres.

Elle s’était déjà débarrassée de son frère Félix ; mais il lui restait encore son père et sa sœur Eurydice sur les bras.

Mousseline était dans une colère furieuse contre son père (qui était aussi son cuisinier, s’il vous souvient), le jour même où lady Glenmour prenait possession de son appartement de la rue de Rivoli. Ce jour-là le comte de Madoc qui, depuis longtemps, avait patiemment tracé ses lignes d’opération autour de lady Glenmour, devait venir dîner chez Mousseline et ouvrir avec elle le siège dans la soirée. Il avait promis de se présenter chez elle à six heures ; il en était quatre, et son père, sorti depuis dix heures, n’était pas encore rentré. Comment dîner sans lui, le cuisinier de la maison ? Elle l’envoya chercher chez ses confrères, dans les cuisines des environs ; aucun ne l’avait vu.

À cette inquiétude de Mousseline s’en joignait une autre qu’elle n’osait pas approfondir ; elle avait prié son père d’aller porter pour elle trois cents francs à la caisse d’épargne, heureux résultat de son gain au jeu, la veille. Si son père, détourné de sa voie, avait été volé, assassiné ?… l’argent est si rare !

Enfin, à cinq heures le vieux Trabucq arriva à la maison, mais dans un état qui prouva à sa fille, que s’il n’avait pas perdu la vie, il avait beaucoup perdu de sa raison. S’il n’avait encore perdu que cela !…

— Figure-toi, mon enfant, commença-t-il par dire d’un ton animé et en s’asseyant sur un divan de satin rose…

— Je ne veux rien me figurer du tout, l’interrompit Mousseline, où est mon argent ? répondez-moi et quittez je vous prie, cette place… vous allez tacher mon divan…

— Apprenez ma fille, qu’un père ne fait tache nulle part.

— Mon argent ?… les trois cents francs que je vous ai remis pour les porter à la caisse d’épargne où sont-ils ?

— Ils sont placés.

— Le livret, voyons le livret ?…

— Le voici… vous vous défiez donc de votre père ?

— Vous n’avez rien placé, s’écria Mousseline.

— Pardon, j’ai placé mais pas à la caisse d’épargne.

— Et où donc ?

— Selon mon cœur.

— Pas de farce !

— Soit : figure-toi que deux amis d’enfance m’ont engagé à déjeuner, ce matin, comme je sortais d’ici.

— Et vous avez dépensé ?… demanda Mousseline en colère.

— Quarante francs : c’est pour rien…

— Et le reste ? le reste de l’argent ?

— Ah ! le reste… en sortant du marchand de vins, j’ai encore rencontré, figure-toi… deux autres amis encore plus d’enfance, qui m’ont engagé à aller faire à petits pas, à petits pas, une promenade à Saint-Cloud. La caisse ne ferme qu’à cinq heures ; et l’appétit, comme dit l’autre, vient en ne pas mangeant ; allons à Saint-Cloud ! me suis-je dit.

— Misérable ! murmura Mousseline.

— Arrivés à Saint-Cloud, nous avons mangé à la Tête-Noire quelques fritures arrosées de quelques bouteilles de Chambertin ; ça été la mort violente de soixante francs.

— Brigand !

— Ce titre à celui à qui vous devez le jour et la nuit !

— Et les deux cents francs qui restaient ? Les avez-vous encore du moins !…

— Ah ! ceux-là par exemple, je comptais bien les placer, mais voilà qu’en rentrant à Paris, je rencontre sur les boulevards ton frère, ce chou de Félix…

— Un monstre qui a mis ma voiture en gage et vendu mes chevaux ; ne me parlez pas de lui… Où sont les deux cents francs ?

— Figure-toi…

— Je vous défigurerais volontiers…

— Tu ne défigureras pas ton père, dit la Bible… Or ton frère m’a fait pitié… il avait besoin d’argent, je lui ai prêté les deux cents francs… et je l’ai pardonné.

— Vous êtes un fier gueux ! comme dit M. Hugo.

— Ensuite je me suis dirigé vers la caisse d’épargne…

— Mais vous n’aviez plus rien à y porter ?

— C’est ce que je me suis dit et je ne suis pas allé à la caisse d’épargne… je viens te faire à dîner…

— Allez vous coucher !

— Ton père ! tu envoies se coucher ton père !

— Ou je vous fais mettre au violon.

— Je vais te maudire…

C’est sur ce propos que vint le comte de Madoc, pour y mettre un terme. Il pria Mousseline de passer vite dans son boudoir, il avait à lui parler. Tous deux s’éloignèrent alors du vieux cuisinier qui s’étendit sur le divan de satin rose en chantant à tue-tête.


« Quand on fut toujours vertueux
« On aime à voir lever l’aurore. »


— C’est ce soir que nous commençons l’attaque, dit-il à Mousseline ; lady Glenmour est à Paris.

— Elle est à Paris ! s’écria Mousseline avec la joie féroce du pirate qui aperçoit blanchir une voile à l’horizon ; et dans ses yeux se peignit la même expression qu’elle y laissa voir le jour où elle dit sur la pelouse du château de Ville-d’Avray : Encore une vertu au sac ! mot qui la révèle tout entière ainsi que celles de son espèce, ennemies acharnées de ce qu’elles nomment dédaigneusement une honnête femme. Ce mot leur cause des grincements de dents ; le Corse ne hait pas plus le Génois, le Portugais l’Espagnol, que la femme déchue n’abhorre l’honnête femme ; sa haine irait jusqu’à l’anthropophagie. Mousseline caressa sa proie de la pensée, et dit en se campant en Romaine devant le comte de Madoc :

— Eh bien ! puisqu’elle est ici, me voilà ! Qu’allons-nous faire, comte ?

— Nous allons ce soir aux Italiens.

— Est-ce qu’elle y sera ?

— Non ; mais après-demain…

— Mais alors ?…

— Tout vous sera expliqué ; ne perdons pas de temps… Je viens vous dire le costume qu’elle aura après-demain soir, pour que vous en mettiez un exactement semblable aujourd’hui. Vous avez, n’est-ce pas ? un double de toutes ses robes ?

— De toutes. Parlez. Dites-moi d’abord sa coiffure.

— Des torsades de perles dans les cheveux et des nattes rejetées très en arrière.

— Ensuite ?

— Une robe de soie lilas avec de grands volants en dentelle noire.

— Très bien !

— Une mantille pareille aux volants.

— Ensuite ?

— Une parure d’émeraudes.

— Et le bouquet ?

— Camélias et violettes de Parme.

— Dans une heure, je serai prête ; j’ai ici tout ce qu’il me faut. Eurydice me coiffera.

— Faut-il vous attendre ?

— Oui… seulement…

— Quoi ?

— Je n’ai pas dîné, et je ne sais comment vous donner à dîner ; mon père…

— Eh bien ! tandis que vous vous ferez habiller, je vais envoyer commander un dîner au café de Paris ; nous dînerons ici quand vous serez prête.

— Du vin de champagne frappé surtout.

— Nous en aurons.

— Et du café très fort pour remonter la fibre.

— Soyez tranquille.

Mousseline se déshabilla lestement tout en causant avec le comte de Madoc. Ses cheveux se dénouèrent, sa robe quittait ses épaules ; elle sonnait ses femmes de chambre…

— À propos, demanda-t-elle, que faudra-t-il que je fasse aux Italiens ?

— Bien vous mettre en vue d’abord.

— C’est facile.

— Détourner le plus possible l’attention des spectateurs pour l’attirer de votre côté.

— Sans trop de scandale cependant ?

— Un peu de scandale.

— Vous me direz quand il y en aura assez. Est-ce tout ?

— Non.

— Quoi encore ?

— Vous me compromettrez en parlant très haut et en prononçant mon nom.

— Fiez-vous à moi pour compromettre.

— Et enfin ?

— Enfin être excessivement jolie.

— C’est déjà fait, dit Mousseline, en retirant son bras et en donnant un coup de pied, de son petit pied rose, au comte de Madoc pour le prier de sortir.

Elle entr’ouvrit une demi minute après la porte de son boudoir, pour crier au comte qui était déjà loin dans la galerie, si je vous mets à la porte, c’est que j’ai faim, vous ne songiez plus au dîner… n’allez pas vous y tromper…

Après avoir reçu la lettre de son ami lord Glenmour, le docteur Patrick se trouva dans la disposition d’esprit où à sa place nous serions probablement tous.

Entre deux dangers, il fut entraîné à s’occuper du plus grand aux dépens de l’autre ; il n’avait que des doutes plus ou moins graves sur les intentions du jeune négociant du cap de Bonne Espérance, et l’on venait lui porter d’alarmantes certitudes sur les projets du comte de Madoc. Naturellement c’est sur le comte de Madoc qu’il lui importait de diriger toutes les forces de son attention au lieu de continuer à les tendre vers sir Archibald Caskil. Les diviser, c’était les employer sans profit.

D’ailleurs un géant comme le comte de Madoc réclamait toute la puissance et toute l’habileté de ses adversaires.

Patrick ne vit donc rien de mieux que de suivre à la lettre les avis timorés de lord Glenmour à l’égard des mesures d’extrême précaution qu’il convenait de prendre pour garantir sa femme des pièges du comte.

Il garda envers celle-ci le silence que son ami, dans un intérêt de surprise, lui recommandait d’observer.

En sorte que lady Glenmour se raffermit encore dans l’opinion funeste que lord Glenmour ne reviendrait plus et que la réponse à la lettre adressée par elle à la reine était sur le point d’arriver.

Elle se laissait vivre entre ces deux faits et conduire par les événements. Rien ne lui paraissait plus mettre obstacle à son habitude passionnée de recevoir sir Caskil qu’elle n’avait plus à voir que pendant un très petit nombre de jours. Lui, la France, que sa présence avait fini par faire aimer à lady Glenmour, Paris et ses fêtes qui commençaient aux premières lueurs des neiges de l’hiver, disparaîtraient bientôt de ses yeux comme un décor.

Sa jeunesse était aussi une bien légitime excuse à cet attachement de confiance pour un jeune homme qui s’occupait d’elle tous les instants, sans diminuer jamais de gaîté, sans rien perdre de son naturel fougueux et entraînant, tandis que son mari se bornait à lui envoyer de froides parures de bal.

Encore une soirée à passer avec lui, se dit-elle sous l’impression du même sentiment de plaisir et avec la même pointe de regret, en montant, toute parée, en voiture, pour aller aux Italiens, entre Tancrède et sir Archibald Caskil.

— C’est vous qui avez voulu me conduire aux Italiens, ne l’oubliez pas, disait sir Caskil à lady Glenmour pendant le trajet de l’hôtel au théâtre ; vous avez entraîné l’ours hors de sa tanière ; et puis, se penchant vers Tancrède, il ajoutait tout bas : — Il est convenu, cher Tancrède, que nous ne dirons pas à lady Glenmour que son mari nous a chargés de veiller de près sur elle, par crainte de ce comte de Madoc.

— C’est parfaitement convenu, repartit Tancrède, et ironiquement il pensa : Ce jeune homme ne se guérira donc jamais de sa naïveté ?

Quand lady Glenmour et ses deux jeunes cavaliers entrèrent dans leur loge, le spectacle était commencé depuis une demi-heure.

De l’étonnement produit par un bruit qui passe, la foule s’éleva à une surprise plus caractérisée en voyant la dame que le comte de Madoc accompagnait. Les immuables habitués semblaient la reconnaître pour l’avoir déjà vue l’avant veille. On se serait mépris à moins. C’était le visage de Mousseline, sa même toilette, sa même parure. C’est bien elle : est-ce bien elle ? Pour s’en convaincre, on attendait que la jeune femme ainsi lorgnée de tous les points de la salle recommençât ses licences de la dernière représentation. Car Mousseline, on le suppose, n’était point demeurée au-dessous des instructions qu’elle avait reçues du comte de Madoc.

Elle s’était mise au balcon de sa loge comme au balcon de sa croisée, le corps en avant, la tête presque au-dessus du parterre qu’elle affrontait avec une dédaigneuse impertinence. Elle avait causé tout haut, laissé tomber son bouquet sur les crânes aristocratiques de la galerie, redemandé toute seule, au milieu du silence général, un morceau d’ensemble très insignifiant, et vingt fois prononcé le nom du comte de Madoc, assis près d’elle.

Il n’est pas une personne de la salle qui ne l’eût remarquée.

On ne parlait que d’elle et du comte de Madoc le lendemain à l’Opéra. Eh bien ! c’est avec cette femme hardie que deux jours après le même public des Italiens confondait lady Glenmour et la confondait à juste titre, grâce à cette ressemblance extérieure, œuvre perfide du comte.

Ni elle, ni Tancrède, ne s’aperçurent d’abord qu’ils étaient l’objet de l’attention universelle ; mais le comte remarqua tout. Il était placé sur le devant de la loge à la droite de lady Glenmour ; Tancrède, qui occupait seul le second rang, était assis derrière elle. Il pouvait la voir et de sa place elle pouvait le voir dans une des deux glaces latérales fixées aux deux côtés de la loge.

Ce n’est que dans la salle que lady Glenmour et Tancrède remarquèrent la riche et élégante toilette du comte sur laquelle leur attention ne s’était pas portée dans la demi-obscurité de la voiture.

Voulant qu’il n’y eût pas d’erreur, pas de doute de la part du public sur son identité, le comte de Madoc s’était habillé comme l’avant-veille, et il était délicieusement mis.

À une époque effacée, où l’on ne peut citer ni la couleur des étoffes puisqu’elles ont toujours à peu près la même couleur, ni la finesse des broderies puisqu’on n’en porte plus, il devient fort difficile de préciser la supériorité d’une toilette d’homme sur une autre toilette.

Cette supériorité est presque tout entière dans les façons, la tournure, les mouvements, la grâce personnelle, la civilisation de l’individu. Cela suffit, il est vrai, pour qu’un homme soit très différent d’un autre homme. Pour résumer les éloges écrits sur les lèvres attentives de toutes les femmes en voyant le comte, il faut se borner à dire qu’il partagea avec lady Glenmour la surprise générale, non à cause de sa beauté, le comte de Madoc n’était pas réellement beau, mais à cause de l’excellence de sa tenue, de la noblesse et de la sobriété de ses manières, déjà célèbres du reste dans tous les clubs élégants de Paris.

Ce soir-là, le comte avait trouvé le difficile secret de paraître encore plus distingué, tout en perdant cependant un peu de sa sévérité accoutumée. Il fallait qu’il fût encore un peu l’honnête sir Archibald Caskil pour Tancrède et pour lady Glenmour, déjà bien étonnés du changement opéré dans son extérieur.

Nous avons dit que Tancrède était placé au second rang derrière lady Glenmour. Dans cette position, il la voyait parfaitement dans la glace latérale, malgré le comte placé entre elle et cette glace. Ses yeux n’en déviaient pas : aucun mouvement de lady Glenmour ne lui échappait.

On jouait i Puritani ; à chaque morceau amoureux de cet opéra qui en abonde, la tête de lady Glenmour se tournait involontairement vers le comte de Madoc qui lui souriait avec une bonhomie tendre qui tenait un peu de sir Archibald Caskil, mais beaucoup plus en ce moment du comte de Madoc. Ce mélange adroit trompait sa confiance ; elle croyait ne s’associer qu’aux suffrages d’un homme sensible au charme d’une belle musique, et elle s’enivrait avec lui d’une émotion triplée par les feux de la salle, l’influence de l’harmonie, et cette vapeur qui circule à longs flots, toute faite d’haleines jeunes, et du parfum des fleurs rares.

Tancrède prenait pour lui ses regards humides et doux, timidement dirigés du côté du comte : il les suivait, il y répondait en dardant les siens dans la glace ; il se fondait dans l’extase : « Comme elle m’aime ! comme elle éprouve la même ardeur que moi aux sons de cette musique divine ; oui, c’est son existence et la mienne qui se rencontrent au fond du foyer lumineux de cette glace, où trois mille personnes se peignent, et où je ne vois qu’elle et où elle ne distingue que moi, que moi seul ! »

Il se penchait vers cette ombre aimée, placée si près de la réalité, mais si près, qu’il n’y avait entre l’une et l’autre, pensait-il, que l’épaisseur de sir Archibald Caskil. Sir Caskil n’était pas un obstacle, au contraire ; il servait merveilleusement au jeu de cette pantomime du cœur, qui se joue si souvent dans les loges de spectacle.

Et comme la touchante musique de Bellini, qui exprimait en ce moment un adieu, vint à redoubler de passion, la main gauche de lady Glenmour, tandis que sa main droite, couverte d’un gros bouquet, s’allongeait sur le rebord de la loge, tombait aveuglément, fatalement, chaste encore, mais vaincue, sur la main du comte, tout-à-fait cachée par l’ombre du bouquet et d’ailleurs placée sur ses genoux.

Tancrède qui, dans la glace, ne voyait que la main chargée du bouquet, commit une des plus étranges et pourtant une des plus naturelles erreurs : il s’imagina que ce bouquet de camélias et de violettes de Parme, où lady Glenmour avait longtemps posé ses lèvres pendant la soirée, s’avançait vers lui, c’est-à-dire dans la glace, afin qu’il le vît et y cherchât une expression de ce qu’éprouvait pour lui lady Glenmour dans cette minute d’extase.

Son illusion fut des plus complètes.

À dix-huit ans qui n’a pas de ces illusions ? Ébloui, passionné, fou jusqu’aux larmes de cette preuve d’amour dans un lieu où tout commande la retenue, Tancrède s’agenouilla à demi dans le fond de la loge et alla poser ses lèvres sur la glace, à l’endroit où la réflexion reproduisait le bouquet de lady Glenmour. Pendant ce temps le comte de Madoc relevait la main de lady Glenmour et y posait ses lèvres.

L’amour vrai baisait une glace, l’amour menteur embrassait la réalité. Triste vérité ! charmante allégorie !

Si Tancrède, de sa place, ou plutôt dans son attitude, ne pouvait pas voir le comte de Madoc, le public, qui était beaucoup moins amoureux et moins distrait, s’aperçut de la scène un peu galante entre le comte de Madoc et la jeune dame qui ressemblait tant à Mousseline, si toutefois ce n’était pas Mousseline elle-même.

Les plaisanteries, les murmures ricaneurs de l’avant-veille recommencèrent sourdement, et alors lady Glenmour s’aperçut qu’il était question d’elle dans la salle. Tremblante de confusion, lady Glenmour se dit :

— Oh ! mon Dieu ! je me suis oubliée, on me regarde, c’est nous qu’on désigne ; où me cacher ?

Tancrède n’avait rien vu, il ne voyait rien. Quant au comte, il se dit : — Tout va bien !

Pour que tout allât encore mieux sans doute, il dit, cinq minutes après, quand la rumeur de la salle commençait à s’apaiser : — Si nous nous retirions, mylady, vous paraissez souffrante ?…

Là seulement Tancrède sortit de sa léthargie… S’en aller, c’était le meilleur moyen de raviver le scandale.

— Oh ! oui, allons-nous-en, répondit lady Glenmour, la chaleur m’incommode… j’ai besoin d’air…

— C’est moi, pensa Tancrède, qui suis cause de l’indisposition qu’elle éprouve ; j’aurai été trop hardi, trop imprudent… Oh ! quelle maladresse !

Ils quittèrent aussitôt le spectacle pour rentrer bien vite à l’hôtel.

Lady Glenmour se retira à l’instant même dans ses appartements.

— Je ne me trompais pas, se redit Tancrède, mon imprudence lui a déplu ; elle en a été blessée, offensée peut-être… J’ai tout perdu…

Un moment après, le comte de Madoc, qui ne perdait pas Tancrède de vue, s’approcha de lui et lui dit :

— Vous n’ignorez pas, je présume, la cause de la rumeur qui nous a fait partir sitôt du spectacle ?

— Je l’ignore… balbutia Tancrède.

— Vous ne vous en doutez pas ?

— Mais non… Est-ce que lui aussi m’aurait vu ?

— Écoutez-moi alors, mon cher Tancrède ; vous aimez passionnément, follement, lady Glenmour, et cet amour effréné vous accompagne partout. Je vous ai suivi des yeux ce soir au Théâtre-Italien.

Tancrède pâlit.

— Les leçons de morale, mon cher Tancrède, ne me plaisent guère ; mais les leçons de physique, qui se gravent davantage dans la mémoire, sont infiniment plus de mon goût. Voulez-vous recevoir de moi une leçon de physique ?

Cette leçon, la voici : Vous, et tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles, sachez bien une chose fort importante, c’est que toutes les fois qu’on voit une personne dans une glace, on en est vu. Dans la glace de notre loge, aux Italiens, vous voyiez la moitié de la salle ; eh bien ! par la même raison, la moitié de la salle vous voyait aussi… Elle vous a vu, quand vous avez posé vos lèvres sur la glace…

— Oh ! comment me faire pardonner de lady Glenmour ? s’écria Tancrède, confondu par cette confidence qui ne lui permettait plus le doute sur la publicité de son imprudence.

— Comment ? enfant ; en lui demandant pardon, et en l’aimant toujours davantage… Mais allez vous reposer, Tancrède… vous rêverez le bonheur…

— Tenez, sir Caskil, je vous ai méconnu… Vous êtes un excellent homme…

— Ah ! je crois bien… Mais allez vous reposer, mon ami.

— Encore un mot : vous croyez, sir Caskil, qu’elle m’aimera encore, quoique je l’aie si gravement compromise ?

— Axiome, mon cher Tancrède : plus on compromet une femme, plus elle vous aime.

Le comte ajouta mentalement : « Oui, pourvu qu’elle vous aime. »