Les Nuits du Père Lachaise/41

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A. Lemerle (3p. 273-302).


La crise.


Paquerette était seule, à côté d’elle veillait une lampe, dernière clarté qui avait frappé ses yeux sur la terre. Glenmour saisit la morte, la souleva, et après avoir éteint la lampe, il descendit furtivement avec son triste fardeau à l’appartement de sa femme. L’escalier était obscur ; tous les domestiques dormaient. On ne vit, on n’entendit rien.

Glenmour déposa la jeune morte sur le divan qu’occupait sa femme il n’y avait qu’un instant ; il alla ensuite vers l’alcôve de lady Glenmour, en écarta les rideaux…

— Grand Dieu ! s’écria-t-elle, qu’est-ce donc que j’aperçois sur ce canapé ?… ce visage pâle !…

— Plus bas, mylady… vous avez promis d’avoir du courage. Ce cadavre est celui de votre demoiselle de compagnie…

— Paquerette !!

— Morte cette nuit.

— Morte !… mais pourquoi, mylord, ce funèbre spectacle offert à mes regards ?

— Vos questions, mylady, prolongeraient d’une manière nuisible à mon projet le temps fort restreint que j’ai à donner à son exécution…

— Mais que faites-vous, mylord ? que faites-vous ?… de grâce !…

— J’ôte les diamants, les perles et les fleurs noués à vos beaux cheveux pour les nouer aux cheveux de la morte…

— Dans quel but ?

— Silence !

— Pourquoi ?… mais pourquoi ?…

— Silence, mylady ?

— Vous m’effrayez… mais, mylord daignez me dire…

— Levez-vous maintenant, passez un peignoir et aidez-moi à habiller Paquerette avec ces habits de soirée que vous venez de quitter…

— Une pareille bizarrerie exige au moins une explication… jouer ainsi avec la mort !…

— Voulez-vous que je vous aide à vous lever ?

Forcée d’obéir, lady Glenmour, descendit d’un pied effaré de son lit et commença avec des répugnances pleines d’effroi, des frémissements nerveux, des scrupules, pieux jusqu’à l’épouvante, la toilette de la morte. Rude tâche ! de manier, de soutenir, de lacer ce corps qui s’en va et veut toujours toucher la terre, la dernière volonté qu’il ait.

Et puis il était nuit, le silence était profond, et lord Glenmour avec un front d’airain poursuivait l’exécution de cette formidable fantaisie. Il fallut une heure à lady Glenmour pour coiffer, parer et ganter Paquerette, qui fut digne ensuite d’aller au bal des fantômes.

— Oh ! mylord, cette grande profanation !…

— N’est pas la dernière qui aura lieu pendant les vingt-heures qui vont s’écouler pour vous et pour moi. Mais notre temps, je vous l’ai dit, est précieux. Rejetez vite la couverture de votre lit et pas de remarque, je vous prie.

D’une main convulsive lady Glenmour renversa la couverture, et son mari ayant pris une seconde fois la morte dans ses bras, la porta et l’étendit dans le lit de lady Glenmour.

— Et vous allez, mylord, me faire coucher maintenant dans ce lit ?… s’écria lady Glenmour, qui recula jusqu’à la porte.

— Non, mais sur ce divan…

— Pourquoi me coucherais-je ? Je n’ai pas sommeil.

— Il faut pourtant que vous vous couchiez et que vous ayez un sommeil profond, si profond, que vous soyez aussi immobile que cette jeune fille-là… c’est facile… Le docteur Patrick est aveugle. Pourvu que vous ne bougiez pas, il sera dupé.

— Dupe de quoi ?… Je voudrais vous comprendre…

— Mylady, la morte avait ce foulard bleu autour de la tête ; mettez-le, et couchez-vous, je le répète, sur ce divan. Plus vite ! mais plus vite ! Elle tenait aussi dans les mains cette couronne de roses blanches.

— Mylord, une seule question, demanda lady Glenmour qui se coucha sur le divan : votre projet est-il de me faire mourir ?…

Pour toute réponse lord Glenmour posa énergiquement sa main gauche sur la bouche émue de sa femme ; de la droite il tira tant qu’il eut de force le cordon de sonnette placé près du divan…

Un valet de chambre répondit du fond de plusieurs pièces : Qui appelle ?

— Levez-vous ! lui cria fortement lord Glenmour, et appelez tout de suite le docteur Patrick… dites-lui que lady Glenmour se trouve mal… qu’elle est très mal… qu’elle est en danger… Allez vite…

Dans le temps que le domestique allait éveiller le docteur Patrick, lord Glenmour s’assit encore devant la table sur laquelle il avait écrit pendant l’évanouissement de sa femme. Il plia ensuite une lettre, la mit sous enveloppe et la cacheta. La suscription portait au Comte de Madoc.

On frappa en ce moment à la porte de la chambre. C’était le docteur. Glenmour courut ouvrir…

— Ah ! mon ami ! accourez !…ma femme… est dans un état qui réclame tous vos soins…

— Qu’a-t-elle ?

— Vous savez, je suis allé ce soir à l’Opéra… Je l’ai trouvée… Une scène terrible… scandaleuse… J’ai vu le comte de Madoc !…

— Quelle nuit ! s’écriait le docteur, quelle nuit !

— Nuit horrible, mon ami… Ma présence… la conduite que j’ai dû tenir… les propos échangés avec le comte de Madoc, et ma femme présente à cet entretien… enfin lady Glenmour a perdu connaissance, elle est tombée ; je l’ai fait porter ici ; mais depuis ce moment elle n’a pas rouvert les yeux,

— Où est-elle ? demanda Patrick… où est-elle ?

— Sur son lit.

— Conduisez-moi vers elle, mon ami.

— Malheur sur malheur, disait le docteur aveugle en marchant vers le lit de lady Glenmour. Quand il fut tout auprès, il tâta, prit le bras de Paquerette, que lady Glenmour avait couvert d’un long gant de soirée… et il dit : Je vois qu’elle est encore parée… Il aurait fallu la délacer… ces vêtements gênants l’étouffent.

Patrick se hâta de déchirer ensuite le gant de peau dans toute sa longueur, afin d’arriver plus vite au poignet… enfin il parvint à la chair ; il pose son doigt sur l’artère… Oh ! mon Dieu ! est-ce que je me tromperais ?… je ne sens rien… pas de pulsation !… plus haut… rien ! le docteur jeta un cri d’étonnement sinistre…

— Patrick !…

— Glenmour ! s’écria Patrick d’un ton déchirant, il y a deux mortes dans votre maison cette nuit.

— Deux mortes !

— Lady Glenmour n’est plus qu’un cadavre ; son évanouissement était la mort.

— Ma femme est morte !!

— Oui… oui… oh ! oui… Et Patrick fondait en larmes amères, en pressant contre son cœur la main de son ami et la main glacée de celle qu’il croyait être sa femme.

Lady Glenmour se souleva un peu et examina avec terreur cette scène hypocrite et lugubre à la fois, pleine d’épouvante, d’obscurité et de mystère pour elle.

— Patrick, reprit Glenmour, affectant la plus sombre désolation, je n’eus jamais plus besoin de votre amitié, de vos services…

— Ne suis-je pas tout à vous ?

— Je compte donc sur vous… entièrement…

— Parlez, Glenmour…

— Qu’une chaise de poste m’attende demain soir, depuis onze heures jusqu’à… jusqu’au jour ; qu’elle m’attende enfin toute la nuit à la barrière d’Aulnay, à l’extrémité de la rue de la Roquette… Faut-il vous écrire ces indications ?…

— Non, mon ami…

— En sortant d’ici, vous irez d’abord à cette adresse avec quelqu’un de la maison, et vous direz à la personne qui vous recevra que je l’attends dans la journée…

— Je le ferai…

— Et cette lettre avant midi chez le comte de Madoc, place Vendôme.

— C’est pour moi la plus pénible de toutes les commissions, ami, car je prévois que cette lettre…

— Pourrions-nous regretter de quitter la vie, ami, interrompit Glenmour, sombre et lent comme la fatalité dans le son de sa voix, quand deux femmes, l’une et l’autre jeunes, belles, accomplies, partent de ce monde le même jour, presqu’à la même heure, et avant vingt ans ?… Patrick, cher Patrick, vous verrez que je n’ai oublié ni l’une ni l’autre dans ma douleur…

— Merci, Glenmour… dit Patrick en donnant libre cours à ses larmes.

— Je n’ai pas voulu, en attendant la triste cérémonie, que Paquerette restât reléguée sous les combles d’une mansarde, comme une créature indifférente… Elle était de notre maison… Je l’ai fait descendre… Paquerette est ici… près de nous…

— Cette bonne pitié aura sa récompense au ciel ; où est-elle que je pose encore une fois mes mains sur son front glacé…

Glenmour s’arrêta interdit. Il ne s’attendait pas à cette demande…

Lady Glenmour semblait dire à son mari : que faut-il faire ?

— Vous ne me conduisez-pas vers elle ?…

— La voilà, docteur… approchez…

— Ah ! oui… c’est elle… Cette couronne blanche dans ses mains… Que c’est navrant, mon Dieu !… Ami, veillez sur elles deux !… sur nos mortes chéries… Priez… Moi, je cours…

— Allez vite, mon ami… allez !

À dix heures, le comte de Madoc lisait le billet suivant, porté chez lui par le docteur Patrick :


« Monsieur le comte,

« J’aurais voulu satisfaire plus tôt à votre impatience et à la mienne ; mais je ne suis pas un homme outragé seulement, je suis aussi un officier de marine au service d’un état puissant, qui a le droit de me demander compte de mes actions. Je vais prendre le temps rigoureusement nécessaire pour régler mes affaires et mettre lady Glenmour dans la tombe. Je ne vous demande que ce délai… »

Lady Glenmour est morte ! s’écria Madoc. Ah ! je suis trop vengé… Il reprit :

« Mais quelques heures après le convoi de lady Glenmour, je serai tout à vous. Veuillez donc vous trouver demain à onze heures précises du soir à la barrière d’Aulnay, avec l’arme dont il est convenu que nous nous servirons. J’aurai la pareille.

« Je serai seul, soyez seul.

« Lord Glenmour. »

— Barrière d’Aulnay, où donc est cette barrière ? se demanda le comte de Madoc, en étendant sur une table le plan de Paris… Mais cette barrière touche au cimetière du Père La Chaise… Singulier choix !…

Quoique très brave, le comte de Madoc fit une grimace sinistre…

— L’endroit n’est pas gai… Après tout, se reprit-il, un duel à cinq pas et à la carabine n’est pas un bal non plus.

Dès que le docteur Patrick fut parti, Glenmour ferma à double tour la porte de la chambre, et alla lentement vers sa femme qui, accroupie sur le divan où elle avait joué le rôle de morte, attendait, avec une souffrante anxiété, l’explication de ce drame douloureux, obscur, semé de tristes pressentiments.

— Vous m’avez dit, mylady, que vous étiez décidée à tout affronter pour sauver les débris de votre honneur et le mien… Si vous avez fait d’avance comme moi le sacrifice de votre vie, rien ne doit vous coûter…

— C’est l’inconnu, mylord, dit-elle, qui m’épouvante, et non la mort.

En disant ces paroles elle cherchait à lire sur le visage de lord Glenmour l’expression du sentiment qui le conduisait à commettre cette suite d’actions extraordinaires, qui se déroulaient comme un crêpe sans fin sous ses yeux. Était-il cruel ? était-il fou ?

— Cet inconnu, mylady, plane sur votre tête comme sur la mienne… Je commence tout, la fatalité fera le reste…

— Ce n’est donc pas fini ?… dit lady Glenmour.

— Glenmour sourit.

— Oh ! non… il s’en faut… lisez ceci, lisez à haute voix…

— Qu’est-ce donc ? on dirait l’inscription d’une tombe…

— Lisez…

— Mais…

— Lisez !

Lady Glenmour à la lueur blafarde du jour qui reparaissait, lut :


Ici repose,
Et là-haut existe
Sous
L’œil de Dieu et dans les bras des anges,
Ses frères,
Lady Flavy Glenmour,
Comtesse de Wisby
de
Pennmore et de Glendalough.
Jeune fille, elle fut dévouée ;
Femme, elle fut digne
Du nom
De son mari, lord Glenmour.
Si le charme de sa beauté
Fut incomparable
Sur la terre ;
Si elle fut surnommée la perle du lac
Par ses compagnes,
et
Si ses qualités périssables

Se sont évanouies
Comme
Le brouillard du matin
Aux
Rayons du soleil,
Sa douceur, sa piété,
Sa sagesse
Ne passeront pas, tant qu’il y aura
Du respect dans le monde,
Pour
Les nobles et belles âmes.

Morte à dix-huit ans, mon Dieu !

Flavie ! Flavie ! la moitié de ton cœur,
Ton mari,
Te dit adieu dans le présent ;
Et au revoir
Dans l’Éternité.

Farewell ! adieu ! Farewell, adieu !


— Mais c’est mon épitaphe, mylord ! Vous voulez donc me rendre folle…

— Je veux pouvoir t’aimer ! s’écria de toutes les forces de son âme lord Glenmour, en inondant de larmes le visage de sa femme, en la tenant serrée contre lui, en ouvrant enfin son cœur à un épanchement, torrent de douleurs et de pleurs amassé depuis longtemps au fond de sa poitrine. Oui, je veux pouvoir t’aimer !… et sur cette lointaine espérance je mets tout : mon rang, ma jeunesse, mon ambition, ma vie et la tienne…

— Eh bien ! faites, mylord ! Je suis prête à tout… Je suis déjà morte… Voilà mon épitaphe… Il ne reste plus…

— Vous avez presque deviné… N’allez pas plus loin… Il est des choses qu’il ne faut pas nommer pour les accomplir…

Avertie par le docteur Patrick, toute la maison fut bientôt en deuil du double malheur qui la frappait si inopinément. Elle communiqua en quelques heures la fatale nouvelle aux personnes qui formaient le cercle d’amis et de connaissances de lord Glenmour. L’étonnement et le regret qu’elle leur causa les attira en très grand nombre chez lui. Mais nul ne fut reçu. « Lord Glenmour, accablé, anéanti par la douleur, disaient les domestiques, s’est enfermé dans l’appartement mortuaire, et il ne veut pas de témoins à ses larmes. » On se retirait profondément ému des marques d’un chagrin si expressif, sans être étonné cependant ; lady Glenmour était si jeune, si belle, si digne d’une plus longue existence !… malgré sa faute. C’est avec toutes les peines du monde qu’on parvint à faire passer au mari désolé quelques légers aliments pendant la journée.

Patrick, on s’en souvient peut-être, avait été chargé par lord Glenmour de plusieurs commissions importantes.

Il devait commander des chevaux de poste pour le lendemain dans la soirée, aller chez une personne la prier de se rendre auprès de lord Glenmour et remettre un billet au comte de Madoc.

Les chevaux avaient été commandés, le billet au comte de Madoc remis ; dans l’après-midi, la personne que désirait voir lord Glenmour se présenta à l’hôtel. C’est Patrick qui l’introduisit dans la chambre mortuaire, assombrie par la nuit qui commençait à descendre et par l’interposition calculée d’épais rideaux. Patrick se retira ensuite.

Cette personne, vêtue de noir des pieds à la tête, fut conduite par Glenmour dans un cabinet presque aussi privé de lumière que la chambre, et là s’établit à voix basse ce dialogue que lady Glenmour n’entendit pas.

— J’ai été frappé comme vous le voyez, d’un malheur très grand, irréparable.

— Et vous voudriez honorer les cendres de madame votre épouse d’un tombeau dans tout ce qu’il y a de mieux ?

— Oui, monsieur.

— C’est fort triste, mais c’est facile.

— Je prévois pourtant une difficulté… Décidé à quitter Paris, où tout me rappellerait trop souvent ma douleur, je désirerais être sûr, en m’éloignant de la France, que ma femme reposera dans un tombeau digne de son rang et de ma fortune…

— Je ne vois pas là de difficulté sérieuse, répliqua l’homme noir ; je vais vous soumettre plusieurs plans de tombeaux riches et vous ferez votre choix. Quand nous serons tombés d’accord, vous pourrez partir…

— Ceci ne remplit pas mon but, répliqua Glenmour ; vous mettriez au moins un an à construire le tombeau dont j’ai accepté le plan… Et c’est tout de suite qu’il m’en faut un.

— Mais nous avons aussi des tombes d’attente… On appelle ainsi des tombes toutes prêtes… qui n’attendent plus que les locataires.

— Et ces tombes d’attente sont-elles grandes ?

— Grandes et magnifiques, monsieur, avec caveau sec et spacieux, portes de fer ciselé, marches en marbre et rampe de cuivre doré. Mais c’est cher…

— Ne discutons pas le prix, je vous prie, monsieur, traitons à l’instant pour un de ces tombeaux d’attente livrables à l’instant.

— J’en ai un qui fera merveilleusement votre affaire…

— Combien faut-il vous compter ?

— Vingt mille francs…

Glenmour ouvrit son secrétaire et y prit vingt billets de banque de mille francs.

— Quelle épitaphe gravera-t-on en lettres d’or sur la tombe de madame votre épouse ?

— Celle-ci, répondit Glenmour, en donnant à son interlocuteur l’inscription qu’il avait lue la nuit dernière à sa femme.

— Oserai-je maintenant demander à monsieur s’il a pensé au cercueil ?

— J’allais vous en parler… J’en veux un très grand, d’une forme très élevée… Tristes détails, monsieur !…

— Bien tristes. Enfin vous désirez un cercueil où l’on soit à l’aise… En plomb ?…

— Non tout simplement en bois ; plus tard nous le ferons d’une autre matière…

— C’est entendu, monsieur : votre cercueil… celui de madame votre épouse, veux-je dire, sera ici dans deux heures. Et quand la conduira-t-on à sa demeure dernière ?

— Demain, à quatre heures.

— Je serai là pour diriger le travail.

— J’y serai aussi ajouta lord Glenmour… Ah ! pardon, monsieur, se reprit-il, mon malheur est plus grand que vous ne le pensez… j’ai aussi perdu une autre personne qui était très attachée à ma femme… je voudrais qu’on la déposât près d’elle…

— Nous avons donc un mort supplémentaire ?

— Oui, monsieur.

— Votre tombeau, répliqua l’entrepreneur, est un caveau de famille, vous êtes maître d’y déposer qui bon vous semble…

Glenmour fit un signe de la main et l’entrepreneur des tombes salua jusqu’à terre ; il se retira enchanté de sa journée…

Cette journée étant finie et la nuit tout-à-fait revenue, lord Glenmour fit allumer un seul flambeau, et il persista à passer la nuit dans la chambre de deuil.

Deux heures après la visite de l’entrepreneur, deux cercueils furent déposés à l’entrée de la chambre de lord Glenmour, qui referma ensuite la porte et alla vers sa femme.

— Mylady, lui dit-il, en la faisant asseoir près de lui, je n’ai pas besoin de vous apprendre maintenant à qui je destine l’un de ces deux cercueils…

— Dieu lit sans doute dans votre pensée, mylord ; mais pour moi, je n’y vois que ténèbres épaisses… Vous rêvez des choses terribles… et tout bien pesé dans ma conscience, je refuse de me soumettre à cette épreuve, — car c’est à moi que vous destinez ce cercueil, — si vous ne me dites pas jusqu’où elle doit aller.

— Vous refusez de vous coucher dans ce cercueil ?

— Oui, mylord, jusqu’à ce que vous m’ayez dit ce que vous prétendez faire ensuite.

— J’allais vous l’apprendre, mylady.

— Parlez, mylord…

— Demain, à deux heures, des hommes entreront ici et mettront ce cadavre dans ce cercueil et le vôtre dans celui-ci… Ils jetteront un manteau noir sur tous les deux et les porteront au cimetière du Père Lachaise, où un tombeau les attend.

— Ma mère ! s’écria lady Glenmour, secourez-moi !

— Vous saurez, mylady, que vous êtes, depuis hier, au rang des femmes galantes de Paris ; voulez-vous que je vous donne la liberté avec le déshonneur ?… je suis prêt…

— Continuez, mylord…

— Au Père La Chaise, on descendra les deux cercueils dans le caveau de cette tombe, qui portera, dans trois jours, l’inscription que vous avez lue ; puis on fermera la porte de fer de ce caveau, et l’on m’en remettra la clé…

— Seule, dans ce caveau ! Seule !

— La nuit viendra…

— Et vous accourrez me délivrer, n’est-ce pas ?

— Pas encore…

— Mais quand ?… jamais ?… Lady Glenmour poussa un second cri et se tordit les poignets…

— Voulez-vous, mylady, pouvoir être encore appelée lady Glenmour ou bien être appelée tout de suite Mousseline ?

— Achevez, mylord…

— À onze heures vous entendrez peut-être du bruit près de votre tombeau…

— À onze heures !… du bruit !…

— À onze heures vous entendrez du bruit près de votre tombeau, répéta Glenmour, il sera causé par ma présence et par celle du comte de Madoc…

— Lui ?… avec vous ?

— Il est prévenu.

— Mais pourquoi cette rencontre, là, dans la nuit ?…

— Vous voyez cette carabine, mylady ?…

— Que signifie ?

— Elle sera chargée avec trois balles. Le comte de Madoc en aura une semblable. Nous nous mettrons face à face près de votre tombeau et nous ferons feu en même temps…

— Et si vous êtes tué ?… Oh ! mon Dieu ! Que deviendrai-je ?

— Vous resterez pour toujours dans votre caveau, mais vengée du moins… Si je tue le comte de Madoc, j’ouvre votre caveau… je vous délivre… et nous partons ensemble pour le Havre, où nous nous embarquons pour les Indes… Aux Indes, je vous épouse comme si vous étiez une autre personne… Lady Glenmour n’existe plus… on l’a enterrée à Paris… chacun l’a vu… Je suis veuf… chacun le sait… Vous êtes la fille d’un négociant de Londres… vous devenez ma femme… et votre déshonneur et le mien sont à jamais lavés…

— Glenmour, je me coucherai demain dans ce cercueil, s’écria-t-elle.

Puis lord Glenmour, asseyant sa femme sur ses genoux, comme s’il eût été Roméo et elle Juliette, il lui dit :

— Si vous craignez de manquer de courage, mylady, vous prendrez quelques gouttes du narcotique renfermé dans ce flacon.

— Je ne veux pas de ce secours, de cette énergie factice.

— Vous aurez donc extrêmement de courage ?

— Non, mylord, j’aurai extrêmement peur, mais je résisterai à ma peur.

— C’est que je n’ai pas fini…

— Vous n’avez pas tout dit ? Lady Glenmour demeura pétrifiée… Que lui reste-t-il à m’apprendre ? pensa-t-elle, avec le frisson au cœur. Elle reprit, en plongeant un regard d’une indéfinissable frayeur dans les yeux de Glenmour : Et que comptez-vous encore faire de moi ?

— Vous ne le saurez qu’au moment où vous serez délivrée par moi de votre tombeau… Si toutefois je survis à mon duel avec le comte de Madoc… mais ne m’adressez plus de questions… assez pour cette nuit ; silence ! jusqu’à l’autre.