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Les Origines de l’Odyssée/02

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Les Origines de l’Odyssée
Revue des Deux Mondes5e période, tome 9 (p. 623-652).
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Les
origines de l’Odyssée

II[1]

NAUSIKAA



I

Ulysse a quitté l’île de Kalypso. Il revient vers son Ithaque. D’Espagne, il rentre dans les mers grecques. Assis au gaillard d’arrière, il tient le gouvernail de son radeau et, pour suivre le droit chemin, pour ne pas dériver vers les mers septentrionales des Baléares et de la Sardaigne, il veille en méditant les conseils de la Nymphe : « Tu garderas toujours, lui disait-elle au moment des adieux, le Nord sur ta gauche. » C’est bien la manœuvre qui convient pour rentrer sûrement des mers espagnoles dans les mers helléniques. À droite, les côtes africaines servent de garde-fou ; mais à gauche, s’ouvre la perfide immensité des mers de France et d’Italie. Dix-sept jours, le héros navigue ainsi, sans que la bonace l’arrête. Le dix-huitième matin, il aperçoit les rives de Phéacie.

L’île de Corfou passait chez les Anciens pour le royaume d’Alkinoos. Déjà parmi les contemporains de Thucydide, cette opinion faisait loi. Par l’étude des noms de lieu, d’abord, puis par l’étude des sites, nous allons à l’appui de cette opinion découvrir quelques bonnes preuves.

Dans l’Odyssée, l’île des Phéaciens s’appelle Schérie, nom incompréhensible en grec. Durant l’antiquité, l’île de Corfou porte le nom de Kerkyra ou Korkyra, nom tout aussi mystérieux. Mais cette île avait aussi un nom grec, Drépanon ou Drépanè : elle était l’Ile de la Serpe, δρέπανον. Ce n’est pas, quoique certains l’aient dit, pour la raison que l’île a la forme d’une serpe. Elle a cette forme, en effet, sur nos cartes : elle présente la courbure allongée d’une serpe ou d’une faucille. Mais il ne faut pas juger des noms primitifs par nos conceptions récentes ni, surtout, par nos vues de géographes en chambre : les premiers navigateurs n’avaient pas nos cartes sous les yeux ; leurs regards n’embrassaient pas, au-dessus de l’eau, en une vue cavalière, les cent kilomètres de la courbure corfiote. Sur la mer, et non sur la carte, Corfou n’est pas une serpe, mais une haute et longue muraille découpée, — l’île s’appelle aussi Makris la longue, — dont la hauteur va croissant du Sud au Nord. Si les premiers marins ont nommé celle de la Serpe, c’est qu’ils virent dans ces parages la fameuse serpe qui avait servi à mutiler le bon père Kronos. Les plus vieilles légendes grecques nous racontent, en effet, comment Zeus avait jeté cette serpe sur les côtes corfiotes, avec les chairs sanglantes de son père, et comment Korkyre avait reçu cette serpe toute rouge de sang. Les Instructions nautiques nous décrivent dans le détroit de Corfou « les roches Serpa, qui sont juste à fleur d’eau : ces roches accores, avec de grands fonds sur leur côté Est, réduisent à un mille la largeur du chenal qui les sépare de la côte d’Albanie ; par temps calme, elles s’aperçoivent à leur couleur rougeâtre qui contraste avec la couleur bleue de la mer. »

Voilà donc la serpe sanglante que possédait l’ancienne Korkyre. Ce rocher de la Serpe avait donné son nom au mouillage voisin, puis à la terre qui portait ce mouillage, à l’île tout entière. C’est une opération commune à toutes les onomastiques. Les marins prennent l’habitude de désigner un port ou un rivage par tel accident de côte ou de mer, qui peut y guider leur manœuvre, par telle roche, tel arbre, tel îlot ou tel cap caractéristiques. Nos Instructions nautiques nous décrivent sur les côtes de Grèce, un peu au Sud de Marathon, « le Port du Tailleur, » Porto-Raphti, ainsi nommé à cause de « l’îlot Raphti ou îlot de la Statue, ayant moins de deux encablures de diamètre et haut de 90 mètres. On y voit les restes d’une statue colossale qui, de loin, paraît avoir la position d’un tailleur, les jambes croisées. De là son nom, qui a été donné également à l’îlot et à la baie, à l’entrée de laquelle il se trouve. » On pourrait citer vingt exemples pareils. Déjà nous avons vu le Rocher de Kalypso, l’îlot de la Cachette, donner son nom à tout le continent d’Ispania. Sans même sortir de Corfou, c’est tout pareillement que les deux « sommets » du mouillage vénitien, Koryphous, Korphous, fourniront à la ville moderne ce nom de Corfou, que l’île tout entière porte aujourd’hui. Par les situations réciproques de la roche et de l’île, on peut deviner que ce nom de Serpe, Drépanè, fut donné à Corfou par les navigateurs du détroit, qui, venus des îles Ioniennes ou du continent albanais, rencontraient d’abord la roche de la Serpe, puis la côte et le mouillage insulaires, vers lesquels cette roche caractéristique leur servait de guide et d’ « amer, » comme disent nos marins.

Or, l’on pourrait imaginer un nom de même sorte, mais un peu différent, donné à cette même île de Corfou par des navigateurs qui l’aborderaient sur l’autre façade Car la côte nord-occidentale de l’île, en face des mers italiennes et du grand détroit vers l’Adriatique, offre aussi un rocher caractéristique dont le profil très net a toujours frappé les navigateurs : c’est, surgissant de l’eau, un navire qui marche, avec sa mature dressée, sa voilure déployée et son canot attaché à l’arrière. Découpé comme à l’emporte-pièce, ce rocher sans épaisseur a sur les deux côtés le même profil. De la terre ou de la haute mer, ce « Bateau » se distingue toujours dans le fouillis des autres roches : les Grecs modernes l’appellent Karavi, le « Bateau. »

Par sa situation à l’extrême Nord-Ouest de Corfou, ce repère du Bateau est utile surtout aux marins étrangers qui viennent des mers occidentales. Sur nos caries marines, rétablissez le cabotage des vieux thalassocrates entre les mers helléniques du Levant et les mers barbares du Couchant. Pour rentrer des mers barbares dans les eaux helléniques, leurs flottes, parties de la dernière pointe italienne, du cap S. Maria di Leuca, avaient à traverser les quatre-vingts ou quatre-vingt-dix kilomètres, « le grand abîme de mer, » de notre canal d’Otrante. Sur l’autre bord de ce détroit, ils venaient reconnaître au-devant de la grande île notre rocher du Karavi : « En face du Cap Chauve de Korkyre, dit Pline, on voit la Roche du Bateau, ainsi nommée à cause de sa forme qui fit reconnaître en cet îlot le vaisseau pétrifié d’Ulysse. » La description odysséenne du bateau pétrifié trouverait ici, en effet, son exacte application. On se souvient de l’épisode. Quand les Phéaciens ont déposé Ulysse sur la plage d’Ithaque, leur croiseur (je traduis ainsi les mots odysséens naus-thoè, vaisseau-rapide : « galère-subtile, » diraient les gens du XVIIIe siècle) revient en Phéacie. Et déjà il approche du port d’Alkinoos. Il vogue à pleines voiles. Il n’est pas encore en rade ; mais il monte de la grande mer nébuleuse. Les Phéaciens l’aperçoivent. Il n’a pas encore fait la manœuvre habituelle aux bateaux homériques, qui, pour venir dans l’intérieur du mouillage, démâtent ou carguent la voile et gagnent à la rame leur remise sur la plage de débarquement. Le croiseur est encore maté ; il est encore sous voiles… Soudain Poséidon en fait une pierre qu’il enracine parmi les flots.

Et voilà bien notre Roche du Bateau avec sa mâture, sa voile triangulaire et son canot à la remorque. C’est bien, proche de terre, une roche semblable à un croiseur en marche, à un bateau tout entier, arrêté en pleine course.

Il faut noter soigneusement les moindres détails de ce texte. Car, sur l’autre face de Corfou, dans le détroit de la Serpe, nos Instructions connaissent une autre roche qu’elles appellent la Barque ou la Barquette : « Un petit rocher, nommé Barchetta, la Petite Barque, émergeant de quelques pieds seulement et accore, gît dans l’est de Tignoso : il faut se tenir à mi-distance entre la côte et ce rocher Barchetta, qui n’est pas plus grand qu’une embarcation, la quille en l’air. » On voit la différence entre cette barque naufragée, retournée, à peine visible au ras de l’eau, émergeant de quelques pieds seulement, et notre bateau maté, garni de toile, haut de 30 mètres, voguant à travers les chenaux de roches. Il semble donc bien que nous ayons ici la Roche odysséenne du Croiseur. Les légendes populaires n’ont jamais oublié l’origine miraculeuse de cette pierre. Pour les Grecs modernes, c’est le successeur de Poséidon dans l’empire de la mer, saint Nicolas, qui, voulant punir les irrévérences d’un capitaine et d’un équipage mécréans, pétrifia leur vaisseau. D’autres racontent une plus belle histoire : « Il y avait jadis sur le promontoire corfiote d’Aphiona une grande ville nommée Pamphlagona. Elle avait reçu ce nom de la reine Pamphlagona, sœur de la princesse Corcyre. Son roi s’en fut en guerre dans un lointain pays. Il se laissa charnier par une méchante reine qu’il épousa. Il la ramenait à son bord. Pamphlagona, la reine légitime, connut la trahison et guetta leur retour. Quand leur vaisseau apparut à l’horizon, elle invoqua la justice de saint Nicolas, qui pétrifia la nef. »

Mais si notre Bateau est le croiseur homérique, nous allons comprendre peut-être le vieux nom de notre grande île, Korkyre ou Kerkyre. Si, pour les marins grecs, Corfou était l’Ile de la Serpe, Drépanè, je crois que, pour les marines antérieures, pour les navigateurs de Tyr et de Sidon, elle avait été l’île du Croiseur, l’île du Bateau, Kerkyra. Garnie kerkoure ou kerkyre est une sorte de vaisseau levantin, dont Pline rapporte l’invention aux Chypriotes, et les scoliastes ajoutent que c’est un vaisseau de course, un vaisseau léger et non un lourd vaisseau de charge. Le kerkoure figure dans les flottes de Carthage. Les Arabes ont encore des kurkura, « vaisseau long et grand. » Ce mot kerkoure ne veut rien dire en grec ni en latin ; mais il a une claire étymologie sémitique. Les Hébreux appelaient kerkera leurs chamelles de course, leurs coureuses : dromas, dirent ensuite les Hellènes, d’où nous avons fait, dromadaire. Kerkera-dromas, la Coureuse, forment un doublet gréco-sémitique. Cette épithète coureuse devint un nom commun, que les Sémites terriens appliquaient à leurs bêtes de course : les gens de Tyr ou de Sidon l’appliquèrent, je crois, à leurs croiseurs « qui sont les chevaux de la mer. » Les Phéniciens eurent dans leurs flottes des kerkoures, comme les Hellènes eurent des coureurs, des dromons : kerkyra-dromon serait un autre doublet fort exact. Le bas latin cursorius, dont nous avons fait coursaire ou corsaire, nous en donnerait une juste traduction : comme les Grecs anciens avaient emprunté kerkoure aux Sémites, les Grecs modernes ont emprunté korsarikon aux Latins, jusqu’au jour où les puristes d’Athènes ont voulu chasser de la langue les mots intrus et revenir aux expressions classiques : ils ont traduit en katadromikon le mot semi-étranger korsarikon. L’Odyssée a traduit de même le mot étranger kerkoure et la meilleure traduction de ce mot nous est encore fournie par elle : c’est νηῦς θοὴ (nêus thoê), un vaisseau-rapide, une galère subtile, un croiseur. C’est une νηῦς θοὴ (nêus thoê), un croiseur, que Poséidon change en pierre sur les côtes de Kerkyra. Ce n’est pas un de ces lourds vaisseaux de charge, une de ces larges phortides, que connaît aussi l’Odyssée. Les héros homériques pour leurs courses et croisières ne se servent guère que de croiseurs. Aussi, dans l’épopée, les deux mois vaisseau-rapide deviennent presque inséparables pour désigner le vaisseau homérique ; ils arrivent à ne faire qu’un mot composé auquel le poète ajoute les mêmes épithètes qu’à vaisseau tout seul : le poète nous parle des « vaisseaux noirs » et des « vaisseaux-rapides noirs, » des « vaisseaux agiles » et des vaisseaux-rapides agiles : » et voilà qui va nous expliquer le second nom, le nom homérique, de Corfou, Schérie. Car Schérie n’est qu’une épithète de Kerkyra.

Dans la mer Adriatique, les Anciens connaissent une autre Kerkyre ou Korkyre, qu’ils appellent la Noire, Korkyra Melaina : c’est donc le Vaisseau Noir, le Croiseur Noir, ou, comme dit l’Odyssée en parlant de ses navires, naus thoè melaina, vaisseau-rapide noir, car cette épithète de la Korkyre dalmate est celle-là même que le plus souvent le poète odysséen donne aux croiseurs de ses héros :

οὕνεϰα δεῦρ’ ἱϰόμεσθα θοῇ σὺν ηνὶ μελαἰνῃ…

Et le croiseur phéacien, que Poséidon pétrifie, est un croiseur noir. La roche corfiote, qui représente ce vaisseau, pourrait donc, elle aussi, être une roche du Croiseur Noir, une Kerkyra Noire. Et elle le fut en réalité. Étudiez, en effet, le nom complet de la Korkyra Melaina dalmate : ce nom composé est fait d’une épithète grecque, melaina, accolée à un substantif sémitique kerkyra. Si l’on veut retrouver l’original sémitique dont cette épithète grecque est la traduction, il faut recourir à la racine sémitique s. kh. r., être noir, et à une forme adjective skherea, qui en serait tirée. Kerkura Skherea, tel était, dans la langue des premiers navigateurs, le nom complet de ces Roches ou Iles du Croiseur Noir. Pour la station dalmate, les Hellènes, qui vinrent ensuite, traduisirent le second terme et transcrivirent le premier : ils eurent Kerkyra Melaina. Pour la station corfiote, ils avaient transcrit les deux termes : l’usage commun ne garda parmi eux que le premier, Kerkyra ou Korkyra, alors que la poésie odysséenne n’avait conservé et popularisé que le second, Skheria. Mais, de part et d’autre, pour comprendre cette onomastique, il faut remonter jusqu’à l’original sémitique, qui seul peut nous expliquer tout à la fois Korkyra et Skheria.

À nous en tenir donc aux noms de lieu, il semble que notre île de Corfou puisse bien tout à la fois être la Kerkyra des Hellènes et la Schérie du poète homérique. La topographie de l’île et toutes les descriptions du texte odysséen vont nous conduire à la même identification. Représentez-vous, en effet, d’après les vers odysséens, ce que doit être exactement ce pays de Phéacie. La première vue de côtes qu’aperçoit Ulysse, avant la tempête, est faite de hautes montagnes ombreuses qui se dressent dans le lointain. Puis la tempête jette Ulysse contre la côte même de l’île ; alors, ce sont des falaises de roches sur lesquelles le flot lance des nuées d’écume avec un terrible rugissement. Ni port, ni refuge. Partout des promontoires projetés, des écueils, des roches, et encore des écueils pointus autour desquels gronde le flot ; par derrière, se dresse une falaise nue contre laquelle la houle va précipiter le naufragé. Une grande vague jette Ulysse sur un promontoire rocheux. Il n’a que le temps au passage de se cramponner à l’un des écueils qui bordent la côte. Il évite ainsi d’être broyé contre la falaise. Mais, au retour, la vague le reprend et le ramène à la haute mer. Alors il nage parallèlement à la terre. Les yeux tournés vers le rivage, il cherche une plage unie et un port. La mer est sans fond : impossible de prendre pied.

Enfin il aperçoit les bouches d’un fleuve d’eau courante ; il s’en approche : l’endroit est excellent pour prendre terre. Sur cette plage de sables, dans cette anse protégée du vent, le fleuve, sans profondeur, arrête son courant pour recevoir Ulysse. Mais l’endroit est désert, et le vallon, humide et fiévreux. Les pentes voisines, couvertes d’arbres et de broussailles, offrent pour la nuit un meilleur refuge. Ulysse monte à la forêt et s’enfouit dans les feuilles sèches.

C’est là que Nausikaa va retrouver le héros. La ville des Phéaciens est assez loin d’ici. Quand Nausikaa viendra laver son linge à la bouche du fleuve, elle prendra une voiture pour faire le voyage et des provisions pour rester tout le jour. Partie de grand matin, elle ne rentrera que le soir. Sur la route, elle traversera d’abord les jardins du faubourg et le bois sacré d’Athèna, qui sont tout proches de la ville, puis les champs et la plaine cultivée, qui mènent jusqu’au fleuve. La ville est au bord de la mer, pourtant : entre deux ports au goulet étroit, elle dresse sa haute colline que ceint un rempart. Au pied de l’acropole, entre les deux ports, à côté des cales qui reçoivent les navires, une place publique, pavée de grandes dalles, entoure un temple de Poséidon.

Depuis longtemps, au long des côtes corfiotes, les archéologues et les explorateurs ont cherché ce double port des Phéaciens. Trois ou quatre sites, dit-on, correspondent à la description homérique. Sur le détroit qui sépare notre île de la côte albanaise, deux ports ont toujours été fréquentés des navigateurs, le port même de Corfou et le mouillage de Cassopo : tous deux ont une double baie. Sur la côte de la mer occidentale, deux autres refuges, Aphiona et Palaio-Castrizza, présentent aux flancs de leurs presqu’îles rocheuses, chacun une paire de mouillages accomplis. Voilà donc quatre emplacemens possibles pour notre ville d’Alkinoos. Lequel prendre ? la difficulté du choix est peut-être moins grande en réalité qu’elle ne paraît. Entendons-nous bien d’abord sur la valeur de certains mots.

Nous donnons aujourd’hui le nom de port, de refuge, de mouillage, etc., à des stations de nos flottes, qui ne conviennent en aucune façon aux Hottes primitives et qui ne peuvent pas avoir été vraiment des ports homériques. Un port homérique n’est pas une grande rade enfoncée dans les terres : il faudrait à l’entrée et à la sortie un trop dur effort des rameurs pour gagner la haute mer ou pour reprendre le mouillage. Un port homérique n’est pas même un grand bassin d’eau profonde : il n’a que faire d’une vaste superficie de mer ; ses bateaux ne restent pas à flot. Mais il lui faut une assez grande étendue de plages pour tirer les navires à sec. Un « bon port » (c’est le nom que le poète donne toujours aux mouillages phéaciens) homérique est presque le contraire de nos bons ports : sous un promontoire qui porte la ville, une petite crique suffit, à condition qu’elle soit bien couverte de la haute mer et qu’à l’intérieur du goulet elle renfle sa panse et présente sur la courbure de ses plages le maximum de dentelles, de festons et de petites anses, avec des pentes de sables pour recevoir les vaisseaux halés. De chaque côté de son promontoire, la ville d’Alkinoos a un « beau port » de cette sorte, entre des caps qui forment des goulets étroits, avec des plages développées où chaque vaisseau a sa remise. Or, nos quatre mouillages corfiotes ne répondent pas tous à cette description.

La ville actuelle de Corfou n’a que des rades foraines. La ville ancienne de Korkyre, un peu plus au Sud, était bâtie sur une presqu’île qui pourrait à la rigueur nous représenter le promontoire rocheux des Phéaciens, sauf pourtant qu’elle est démesurément trop grande : ses trois ou quatre kilomètres carrés contiendraient cinq ou six villes comme la capitale d’Alkinoos. De chaque côté de la presqu’île, s’ouvre un mouillage, nous dit-on. Mais ni l’une ni l’autre de ces rades ou lagunes ne correspond, comme dispositions ni comme dimensions, à un beau port homérique. À l’Est, la baie de Kastradais est entièrement ouverte. À l’Ouest, la lagune de Kallichiopoulo est formée : devant l’entrée, se trouve le pittoresque îlot d’Ulysse, haut de 20 mètres, avec une chapelle. Le chauvinisme des Corfiotes modernes a retrouvé ici le port d’Alkinoos : « Voilà, disent les indigènes, le port fermé et voilà la roche du vaisseau pétrifié. » Embouée de vases, bordée de marais qui en rendent tout le pourtour inaccessible, cette lagune sans eaux profondes ne peut servir à nos marines. Elle n’a pu servir davantage aux marines primitives. Leurs vaisseaux se fussent échoués et enfoncés dans la vase du pourtour. Ces vieilles marines, d’ailleurs, n’auraient pas vu en cette rade intérieure un port, mais une petite mer : long de deux kilomètres et demi, large de deux, ce bassin gigantesque eût nécessité des heures de rame pour aller du goulet aux remises. Ajoutez que cet îlot d’Ulysse n’a jamais eu la forme d’un navire. Jamais les marines qui se sont succédé ici n’ont eu l’idée d’y voir un bateau, une galère ou un caïque : jamais il n’a porté le nom de Karavi, Galera ou Nave ; il s’appelle l’Ile aux Rats, Pondiko-Nisi. Cette appellation même suppose une île peuplée de rats, donc une île pourvue d’eau, de végétation et de vie. Or, pour qu’une île garde à travers les siècles un profil caractéristique et le nom que ce profil entraîne, pour qu’une île ressemble à un bateau et, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, s’appelle l’Ile du Bateau, il faut qu’elle soit un bloc de rochers nus, sans végétation, sans terre friable. Les changemens de la végétation arborescente et les éboulis de la terre mobile auraient tôt fait d’altérer le profil du bloc. Cette charmante Ile aux Rats flotte à l’entrée de la lagune comme un vase fleuri d’où pointent les hautes tiges de cyprès : c’est une gerbe droite de verdure et de grands arbres, dont le profil varie sans cesse au gré du vent qui balance ce panache, au gré des hommes qui le respectent ou l’abattent, au gré des saisons qui le dessèchent ou le vivifient… Il faut chercher ailleurs l’île d’Ulysse et les deux ports d’Alkinoos.

Autre site. Nos marines récentes et déjà les marines de l’antiquité gréco-romaine, naviguant dans le détroit de Corfou, avaient au bord du grand canal adriatique un dernier reposoir. Le temple de Zeus Kasios et l’église de Notre-Dame de Cassopo s’y sont succédé. C’est la station antique de Kassiopè, la station moderne de Kassopè ou Cassopo. Une forteresse vénitienne couronne encore le promontoire qui, de toutes parts entouré d’eau, ne tient à la côte que par un isthme étroit : « La pointe Cassopo porte les ruines d’une belle forteresse vénitienne. La côte Ouest forme la baie d’Aprau, où il y a mouillage par des fonds de 20 à 35 mètres par les vents de terre, avec le petit port Cassopetto qui a 7 mètres d’eau. Ces localités ne sont guère fréquentées que par les pêcheurs. » La côte Est du promontoire de Cassopo longe une autre crique en cul-de-sac, un fjord étroit que les Instructions ne mentionnent même pas. Dans ces deux mouillages de Cassopo on a voulu pourtant reconnaître les beaux ports d’Alkinoos. Même en négligeant la moitié des mots, on ne peut appliquer ici le texte homérique.

D’ailleurs, prenez Korkyre, Kassopo, ou tout autre mouillage sur les côtes de l’île qui bordent le détroit : aucun site de ces côtes orientales ne saurait nous offrir les autres traits du site odysséen. Où sont les falaises abruptes, les rochers nus, les écueils grondans et le fleuve au fond d’une crique ? Au long de sa côte orientale, l’île ne présente aux navigateurs du détroit que des plages de sable ou de vase et des pentes longues de roches ou de cailloux. Les montagnes par endroits dominent la rive, mais elles ne plongent jamais abruptes dans la mer. Tout au long de ce détroit corfiote, j’ai vainement cherché les vues de côtes odysséennes (avril-mai 1901). Les plages sablonneuses du Sud ne sauraient être mises en cause. Les pentes boisées du centre ne conviennent pas mieux. Ce sont de rapides talus, coupés de ravins, semés de pierres roulantes et de rochers, mais vêtus d’oliviers, de cyprès et de broussailles, et n’offrant jamais une façade abrupte. Puis viennent les marais et les vases qui encerclent les promontoires de la ville ancienne et de la ville moderne ; les pentes d’oliviers et de vignes où les talus d’herbages et d’aloès descendent jusqu’à la bordure de vases. Au Nord de la ville moderne, s’étend la plage de marais qui va jusqu’au pied de la haute et longue chaîne du Pantokrator. Sur une quinzaine de kilomètres, la rive basse et marécageuse n’est interrompue de loin en loin que par des îlots rocheux qui flottent encore dans la boue. Une plaine et une route plate bordent le rivage et viennent brusquement finir au pied du Pantokrator. Au bord des prairies mouillées, un fleuve paresseux amène, entre deux rives de hautes herbes, ses ondes chargées de boue. Schliemann y reconnut le fleuve de Nausikaa et retrouva même les deux pierres du lavoir. Mais où sont les cascades et les tourbillons, les rochers et les vallons clos, et la forêt toute proche, et l’anse abritée du vent ?… Dans la bourbe de ces eaux, le linge de Nausikaa eût pris d’étranges couleurs.

Puis la chaîne du Pantokrator surgit brusquement. En travers de l’île, de la côte du détroit à la côte de la grande mer, elle dresse sa muraille allongée. Sa façade méridionale est abrupte : elle limite l’horizon de son écran sans contreforts ; quelques villages sont accrochés à sa paroi, et de vieux oliviers se cramponnent à ses roches. Sa façade septentrionale est au contraire une longue pente, un tumulte de rochers énormes et de schistes croulans, de vallées et de plateaux, que les arbres de toute essence recouvrent et que les rivières entaillent en sinueux couloirs. De l’Est à l’Ouest, en travers de Pile, sur le détroit et sur la grande mer, la chaîne du Pantokrator présente le même contraste. Vers l’Est, sur le détroit, sa muraille s’élève lentement comme la pente d’un fronton, coupée d’aspérités et de crevasses, de rocs pointus et de couloirs pluviaux ; mais c’est une pente oblique, régulière, que recouvrent des broussailles ou des cailloux : ce qu’aperçoivent de lui les navigateurs du détroit, ce ne sont donc ni des falaises abruptes, ni des roches accores, mais une cascade de croupes rondes, à peine entaillées au ras de l’eau d’un petit escalier rocheux et festonnées de criques caillouteuses, de sables et de graviers.

Vers l’Ouest, au contraire, pour les navigateurs de la grande mer, le fronton du Pantokrator écorné plonge à pic dans la Mer Sauvage : les indigènes disent Agriopélagos, la Mer Sauvage C’est bien le terme convenable pour désigner cette mer occidentale de « Corfou. La côte surgit en hautes falaises escarpées et porte les ruines du château Saint-Ange. À 330 mètres d’altitude, au-dessus du village de Krouni, les tours ruinées dominent à pic le flot hurlant. Par tous les temps, au pied de cette muraille, la lame se brise sur la ceinture d’écueils pointus. L’Odyssée nous dit que les Phéaciens habitent « sur la Mer Sauvage, »

οἰϰέομεν δ' ἀπάνευθεν πολυϰλύστῳ ἐνὶ πόντῳ.

La Mer Sauvage de Corfou présente en effet toutes les vues de côtes décrites par le poète. C’est à cette côte occidentale qu’Ulysse a d’abord atterri : de la haute mer il en aperçut « les montagnes ombreuses. » Les Instructions nautiques nous disent : « Les bâtimens qui se rendent de la Méditerranée dans l’Adriatique cherchent toujours à reconnaître l’île de Corfou, que l’on aperçoit de loin à cause de son élévation. Si l’on vient de l’Ouest (et c’est des mers occidentales qu’Ulysse revient), les hautes montagnes sont visibles du large à une grande distance et il n’y a pas de position d’où, par le beau temps, on ne puisse voir la terre à plus de cinquante milles de la côte. L’aspect de la contrée, vue de la mer Ionienne par un temps clair, est très imposant. Les montagnes, d’une variété de formes infinie, avec de beaux versans et des contours nettement dessinés, changent constamment d’aspect selon la position du navigateur. »

Vue de l’Ouest, toute la façade de Corfou sur la Mer Sauvage n’est qu’une muraille escarpée. Le contraste est frappant avec la façade du détroit. Dans l’extrême Sud seulement, cette côte de la grande mer présente encore les pentes caillouteuses, les talus de roches ou de broussailles et les anses de sables ou de graviers que nous avons décrits sur l’autre façade. Mais, à la pointe Kardiki, disent les Instructions, tout change : « La côte est la base des montagnes Paviliana et Garuna, hautes de 426 et de 466 mètres et voisines du rivage, et, après les îlots Lagudia, la côte, formant une courbe convexe, devient extrêmement dangereuse ; elle est garnie tout du long par des roches et des pâtés de roches. » Du cap Kardiki jusqu’à l’extrémité Nord de cette côte occidentale, la même vue de côtes rocheuses, accores et déchiquetées va se poursuivre. Au-devant de cette muraille, la mer brise en hurlant sur des lignes de roches et couvre de son écume quelques îlots. De loin »-en loin, dans les falaises de la muraille, s’ouvrent quelques petites plages de sables sous les collines-couvertes de forêts, et trois petites baies s’offrent au débarquement : au Sud, la baie d’Ermonais : au centre, sous le château Saint-Ange, la baie de Liapadais ; au Nord, sous le cap d’Aphiona, la baie de Saint-Georges. La baie d’Ermonais n’a qu’un mouillage temporaire : le sirocco y fait rage ; elle a du moins la commodité d’une longue et large plage de sable et d’un fleuve constant qui y débouche. Les deux autres baies de Liapadais et de Saint-Georges sont bien plus sûres. Elles ont toujours servi aux petits caboteurs. Chaque fois que les insulaires eurent à redouter les descentes de quelque marine occidentale, ils firent bonne garde sur les promontoires voisins. Les flottes modernes pourraient avoir deux établissemens en ces deux baies de Saint-Georges et de Liapadais. Mais il suffit d’ouvrir nos cartes marines pour voir que la seule baie de Liapadais convenait aux flottes primitives et que, seule, elle correspond aux descriptions de l’Odyssée.


II

Pour retrouver les ports d’Alkinoos, il suffit, en effet, d’ouvrir nos cartes marines. Le service hydrographique anglais a pris la peine de nous dessiner un commentaire topographique de toute la description odysséenne. Les hydrographes français ont copié la carte anglaise. Prenez donc la feuille n° 3052 de notre service hydrographique : le carton de droite vous offrira les deux ports d’Alkinoos sous les noms de Port Alipa et Port San-Spiridione. C’est, dans la Mer Sauvage, la baie de Liapadais, qui contient ces deux ports jumeaux, aux flancs d’une presqu’île de roches, sous le château Saint-Ange et sous la pointe d’Arakli, dernier massif de la chaîne du Pantokrator vers l’Occident. Les trois cents mètres du Saint-Ange et les cinq cents mètres de l’Arakli tombent à pic dans la baie, dont ils forment la côte Nord. Mais, au-devant de leurs derniers ressauts, deux presqu’îles rocheuses sont attachées à la terre par deux isthmes de sables, et un contrefort de la montagne pointe dans la vague sa longue lance aiguë. Par ces presqu’îles et par cette lance, nos deux ports jumeaux sont dessinés. Le plus grand a le nom d’Alipa ; le plus petit a le nom de San-Spiridione. Prenez la carte : tous les mots du texte odysséen s’y appliqueront d’eux-mêmes. L’île ou presqu’île extérieure, au bord de la haute mer, porte aujourd’hui le monastère de Palaio-Castrizza, dont elle a reçu le nom. L’île ou presqu’île intérieure, entre les deux ports qui la flanquent, est la place désignée pour une ville haute à la mode homérique. De chaque côté de la ville, les « deux beaux ports » à l’étroit goulet et aux nombreuses remises viennent finir, au pied des monts, en plages sablonneuses. Port Alipa surtout semble dessiné d’après le texte odysséen. Son goulet n’a que 300 mètres de large et les navires doivent prendre garde aux roches acérées qui l’étranglent. Mais derrière cette entrée, une triple rade se creuse, avec ses trois bras disposés en feuilles de trèfle. Des jetées de roches la divisent en de multiples compartimens, que terminent des pentes de sables. Chaque vaisseau peut avoir sa remise sèche ou sa cale mouillée. La nature a fait ici le travail de compartimens que l’homme fait ailleurs, — par exemple dans le port athénien de Munychie, — pour dresser des boxes dans les écuries de ses coursiers de la mer. Au pied de la ville haute, sur l’isthme entre les deux ports, une plaine s’étend pour recevoir l’agora dallée. Si la réalité correspond vraiment à cette carte de nos marins ; nous avons ici la ville et les beaux ports d’Alkinoos… Mais il ne faut pas s’en rapporter aux vues des cartes.

Avril-mai 1901[2]. — La promenade vers Palaio-Castrizza est une excursion de touristes que tous les guides recommandent. Depuis la ville de Corfou, il faut trois ou quatre heures en voiture, et la route, construite au temps de l’occupation anglaise, est charmante. C’est d’abord au long du détroit, dans la plaine verte ou sur les collines chargées d’olivettes, la grand’route hordière de la mer, qui, par le col de Panteleimon, franchit la muraille du Pantokrator et traverse toute l’île, du Sud au Nord. Mais bientôt, quittant cette route qui poursuit vers le Nord, nous tournons à l’Ouest et, de loin, nous longeons sur la droite l’âpre muraille du Pantokrator. Un charmant pays vallonné en borde le pied. De ses vieilles olivettes, de ses plainettes closes, de ses petits lacs dormans, de ses marais verdoyans, de ses grasses terres de labour, cette plaine ondulée remplit tout le centre de l’île, entre la muraille du Pantokrator et la chaîne côtière, la « sierra » de l’Occident. La route est une allée de parc anglais. Sans jamais forcer le passage par des tranchées ou des remblais, elle contourne doucement les collines et les vallons creux. Elle court sous les vieilles olivettes qui dressent très haut leurs panaches d’argent. Elle se mire au pourtour des lacs dont le miroir terni, voilé d’écumes et de longues herbes, s’efface au fond de leurs cadres de cyprès. La haute barrière du Pantokrator avec ses roches surplombantes et ses villages suspendus ferme l’horizon de droite. À gauche et devant nous, la sierra hordière de la côte occidentale ; longue muraille moins haute, mais presque aussi ardue, se dresse à pic sur la vallée marécageuse de Ropa et nous cache la Mer Sauvage. Perpendiculaire à l’axe du Pantakrator, cette sierra dentelée vient buter contre lui. Leurs masses confondues ne laisseraient aucun passage, n’était la brèche d’un torrent, qui dans la roche s’est taillé une porte monumentale. C’est par ce défilé, entre deux montans gigantesques de pierre fendue, que la route atteint la Mer Sauvage au fond de la baie de Liapadais : Nous franchissons ce défilé : nous entrons dans le pays des Phéaciens. Le voici devant nos yeux. La carte marine ne nous a pas trompés.

Les pentes de l’Arakli et du château Saint-Ange font à la baie une côte de fer, déchiquetée de roches. À mi-pente, à trois cents mètres au-dessus de la mer, l’Arakli porte une terrasse où se sont groupées les maisons du petit bourg de Lakonais : au bord de l’eau, la muraille abrupte est flanquée d’un talus, et sur ce talus la route en corniche serpente entre les olivettes. Le mont Saint-Ange, plus abrupt encore, plonge dans la mer sans fond. Son dôme se reconnaît au loin avec les ruines qui le couronnent. Voici le port Alipa et sa triple feuille de trèfle : de jolies plages de sables le festonnent tout autour. Dans la mer, en face de nous, se dresse la haute montagne semi insulaire qui ne tient à la côte que par l’isthme de sable entre les deux ports. Les cartes marines ne sont qu’en un point inexactes, et légèrement. Sur cet isthme, entre les deux ports, elles indiquent par des hachures assez fortes une colline allongée qui unirait les pentes de la montagne semi-insulaire aux dernières pentes de l’Arakli continental. Cette colline n’existe pas. L’isthme est plat, au ras de l’eau, sans une élévation, sans une bosse. De la plage sablonneuse de Port Alipa au fond sablonneux de San-Spiridione, il va tout uni, portant une petite plaine de blés et d’olivettes. Au-delà de San-Spiridione, il se poursuit encore jusqu’à la Mer Sauvage pour unir à la côte l’autre mont, semi-insulaire encore, de Palaio-Castrizza, si bien que le regard peut suivre celle enfilade d’isthmes bas depuis Port Alipa jusqu’à San-Spiridione, d’abord, et jusqu’à la Mer Sauvage, ensuite.

Port Alipa est le grand port. San-Spiridione est beaucoup plus petit. Mais derrière un goulet de roches, il a aussi de spacieuses pentes de sables, où toute une flottille primitive remiserait ses navires. Les moines du couvent de Palaio-Castrizza y ont leurs deux canots échoués. C’est leur seul mouillage. Car la plage foraine qui borde la Mer Sauvage est semée de roches et de cailloux, garnie, sur son front, de rocs et de récifs, déchirée, sur ses flancs, d’écueils et de falaises, et sans trêve la mer y pousse une houle gémissante. Sur ces pointes ou contre ces parois de fer, la moindre embarcation court le risque d’être éventrée ou broyée. Cette anse extérieure n’est pas un port. Le couvent de Palaio-Castrizza n’est pas entre deux beaux ports. Il n’occupe donc pas l’emplacement de la ville phéacienne. C’est Alipa et San-Spiridione qui sont les beaux ports et c’est la montagne entre eux qui dut porter la ville d’Alkinoos. La raide et petite butte de Palaio-Castrizza ne saurait d’ailleurs porter une ville : se » lianes abrupts, à grands renforts de terrasses, ont seulement quelques jardins et quelques oliviers ; au sommet aplani, le couvent et sa petite église n’ont pu trouver place qu’en débordant de toutes parts les lèvres du roc.

Nous avons contourné le fond de Port Alipa. Nous arrivons sur l’isthme qui s’étend entre les deux ports, au pied du mont des Phéaciens. La plainette de l’isthme a de 250 à 300 mètres de long, d’un port à l’autre, et de 130 à 200 mètres de large, entre le pied des deux montagnes insulaire et continentale. Du côté de Port Alipa, la plainette est ombragée d’olivettes qui viennent jusqu’aux sables. Du côté de San Spiridione, les sables et les champs de blé lui font une large esplanade découverte. Voilà bien l’agora autour du beau Poseidion, la place où les équipages, assis et accroupis sur les dalles, réparaient, qui sa voile ou son mât, qui ses rames ou ses filets. C’est le spectacle qu’offrent encore les quais dallés de nos petits ports méditerranéens.

Allez un soir d’été sur la marine d’Amalfi. Au pied des monts, sur la plage circulaire de sables et de cailloux, à l’écart du flot qui brise, les bateaux sont tirés. Devant la ligne des maisons de la basse ville, une esplanade dallée s’avance, qui sépare la plage en deux anses. Sur ces dalles, les femmes accroupies tricotent leurs bus ou épouillent leurs enfans, et les bommes raccommodent leurs voiles, réparent leurs filets, tressent un cordage ou reclouent les tronçons d’une rame brisée. Pour les menus travaux que le matelot fait ainsi, il faut une esplanade dallée où l’on puisse s’asseoir : non dallée, la terre meuble deviendrait de la boue sous les pieds et sous les cordages chargés d’eau de mer.

Sur notre isthme, les dalles, comme on le pouvait prévoir, ont disparu et le temple de Poséidon, le beau Poseidion des Phéaciens, ne semble pas avoir laissé de ruines. Il en reste pourtant un souvenir. Comme tant d’autres Poseidia antiques, il fut remplacé sans doute par une chapelle de Saint-Nicolas. Mais le grand saint, malgré sa puissance, ne put tenir longtemps sur cette plage infestée de pirates mécréans. Les Turcs ou les Barbaresques le chassèrent. Il s’enfuit à mi-côte de la montagne semi-insulaire, où la carte marine indique les ruines de sa chapelle (Ruines sur la carte). Il resta là durant de longs siècles. Les marins chrétiens montaient jusque chez lui et l’entretenaient d’icônes et de cierges. Aujourd’hui la sécurité des mers lui a permis de redescendre. Les moines, ses voisins, qui prenaient soin de son autel et qui touchaient ses revenus, l’ont ramené en un site plus commode. Au pied de leur couvent, sous la roche de Palaio-Castrizza, sur le bord même de leur mouillage de San Spiridione, ils lui ont construit une chapelle neuve où ils ont apporté ses vieilles icônes. C’est là qu’il faut chercher le Poseidion des marines actuelles. La chapelle du mont est en ruines. Le Poseidion de l’isthme est sans doute enfoui.

Nous montons à la ville d’Alkinoos. La montagne semi-insulaire dévale du côté de l’isthme en une pente assez raide, mais non pas abrupte. Le champ d’oliviers s’étage en talus jusqu’à mi-côte ; puis des terrasses superposées soutiennent de maigres jardinets de céréales qui, de marche en marche, vont jusqu’au sommet. Tout en haut, une esplanade de roche nue porte les ruines d’une chapelle (Église sur la carte marine) de Saint-Georges. On va de la mer à l’esplanade du sommet, par un sentier en échelle qui permet l’escalade sans trop de peine et passe aux ruines de Saint-Nicolas. Tel quel, ce flanc de montagne se prête à l’érection d’une de ces villes hautes que les corsaires ou navigateurs francs connurent jusqu’à nos jours dans les mers levantines. En bas, la plage et les vaisseaux bordaient l’agora, où les étrangers étalaient leurs marchandises, et les sanctuaires où les indigènes adoraient les dieux marins. Sur la pente, le troupeau serré des cases montait de terrasse en terrasse, le toit plat de l’une servant de cour à l’autre plus élevée. Au sommet, le palais du roi, de l’aga ou de l’évêque dominait la rade et la haute mer. Les géographes de l’expédition de Morée décrivent, dans la Syra de leur temps, noire ville d’Alkinoos.

De la terrasse d’Alkinoos, où nous sommes montés, la vue est admirable. La Mer Sauvage se cabre, mordant partout de son écume cette côte de fer. Les promontoires accores, les falaises déchiquetées et les pointes avançantes retentissent du gémissement des flots. La grande houle du Sud couvre et découvre les dents des écueils. De partout, montent le hurlement et la fraîcheur de la vague déchirée, tandis qu’au sein des rocs la nappe souriante des deux petits ports balance son murmure sur le sable des anses. Dans son ensemble, cette baie de Liapadais apparaît murée de hautes montagnes. Tout autour, c’est une margelle continue de monts sourcilleux, qui commence aux gigantesques falaises du château Saint-Ange, se poursuit par la muraille de l’Arakli, contourne la côte occidentale de la grande île et s’en va là-bas vers le Sud se précipiter dans la mer avec les falaises du cap Plakka. De cap en cap, cette margelle encercle la mer sans laisser un passage. D’ici, du moins, rien ne laisse soupçonner la porte des roches qu’emprunte la route des terriens au pied du Pantokrator et que nous avons franchie tout à l’heure pour entrer en Phéacie. Le pays des Phéaciens « est couvert tout autour d’une haute montagne, » comme dit l’Odyssée. Le poète a entendu ou lu une exacte description de ce puits et de sa margelle, et il l’a reproduite à sa mode ordinaire : de ce détail minutieusement exact, il a tiré une belle histoire ; de même que Poséidon pétrifie le vaisseau des Phéaciens pour expliquer la présence du Karavi, du Bateau de pierre, au Nord de cette côte corfiote, de même le dieu « recouvre, tout autour, d’une haute montagne, » cette baie profonde, presque inaccessible aux terriens. Et d’autres vers de l’Odyssée encore prennent ici toute leur valeur. Les Phéaciens « habitent à l’écart, sur la mer sauvage. » Ils ne sont pas au milieu des insulaires, au cœur de l’île, mais loin des hommes, au bout de cette terre. Nul voisin ne les tracasse, « puisqu’ils n’ont vraiment pas de voisins. » Du côté de la mer, leur ville, défendue par les écueils et les falaises, n’a rien non plus à redouter : « Il n’est pas encore né le pirate qui ravagera la terre des Phéaciens. »

La terrasse abrupte d’Alkinoos tombe à droite et à gauche sur les goulets des deux ports. Une chèvre oserait à peine s’aventurer dans ces pierres coupées. Mais vers la haute mer, la descente est moins dangereuse. À travers les blocs éboulés, parmi les cailloux roulans, un sentier descend jusqu’à l’extrême promontoire du Sud et gagne le bord de l’eau. Sur le terrain même, on peut suivre les allées et venues des personnages odysséens. Conduit par Nausikaa, Ulysse est venu du fleuve au bois sacré d’Athèna. Ce bois et sa fontaine ne sont éloignés de la ville que de la distance où peut porter la voix. Ulysse s’est arrêté là tandis que Nausikaa rentrait seule en ville. Puis le héros a repris sa route et s’est avancé vers la ville. Comme il allait y pénétrer, Athèna s’offre à lui sous la forme d’une jeune fille allant à la fontaine. Elle enveloppe le héros d’un nuage qui le dérobe aux yeux des Phéaciens. C’est ainsi qu’il peut traverser la ville sans encombre. Fleuve, bois sacré d’Athèna, fontaine où les filles vont puiser de l’eau, nous retrouverons tout à l’heure ces trois étapes du héros. Mais le voici en bas de la ville ; il pénètre dans l’isthme ; il admire les deux ports et les vaisseaux tirés à sec, l’agora et les hautes murailles des Phéaciens.

Toujours drapé dans son nuage, Ulysse monte au palais d’Alkinoos. Il y trouve l’hospitalité. Le lendemain, Alkinoos le mène à l’agora et à l’assemblée des Phéaciens qui se tient auprès des vaisseaux. Les voici qui redescendent vers l’isthme et vont s’asseoir sur les pierres polies. L’assemblée se tient là, entre les deux ports. On décide de mettre un navire à flot et de l’armer pour reconduire Ulysse. L’équipage saute dans le sable, tire le navire à la mer, attache les rames aux tolets et sort le vaisseau du port : ils le mouillent en dehors du goulet, en haute mer, vers le Sud-Est, ἐν νοτίῳ (en notiô). Les Instructions nautiques disent : « Les deux ports Alipa et San-Spiridione, ouverts au Sud, sont accessibles seulement aux caboteurs et aux bateaux de pêche. » Nos matelots sortent donc vers le Sud-Est et ils mouillent leur bateau dans la partie Sud-Est, ἐν νοτίῳ (en notiô), à l’endroit où la brise de terre, qui se lève de nuit, pourra les pousser en haute mer. Puis ils laissent quelques hommes de garde à bord ; les autres débarquent et gravissent le soulier, qui, parti de l’extrême promontoire Sud, grimpe jusqu’à la ville par la façade maritime. Ils reviennent par ce chemin au palais d’Alkinoos prendre leur part de réjouissances. Ulysse et Alkinoos, pendant cette manœuvre, sont remontés de l’agora jusqu’au palais, à travers les ruelles de la ville qui couvrent l’autre façade du rocher. Tous les seigneurs et notables armateurs de Phéacie les accompagnent. On rentre au palais. On y retrouve bientôt l’équipage du bateau, dont les hommes ont grimpé le sentier de la falaise. On rôtit douze moutons, huit cochons et deux bœufs. On fait l’un de ces festins pantagruéliques auxquels s’habituent les estomacs des marins à terre. On boit. On chante. Puis tous redescendent, à travers les ruelles de la ville, jusqu’à l’agora. Le peuple fait cortège. Les jeux commencent auprès de l’agora, dans la plaine de l’isthme : « Là s’étendait, depuis la borne, un champ de courses, et tous ensemble volaient rapidement en remplissant la plaine de poussière. » Puis on envoie chercher la lyre, que Démodokos a laissée en haut, dans le palais, et l’on se met à danser « sur la terre nourricière, » dans les olivettes du bas. On remonte ensuite au palais d’Alkinoos où les laquais apportent les présens que chacun des douze rois de Phéacie offre au noble étranger. On fait un nouveau festin, après lequel Ulysse entreprend le récit de ses aventures. La nuit vient ; mais l’auditoire charmé ne veut pas aller dormir avant la fin de ce récit… Le départ est remis au lendemain. Alkinoos décide alors que chaque roi donnera encore à Ulysse un grand trépied et un bassin. Puis tous vont se coucher. Le lendemain chacun apporte son trépied au vaisseau ; ils dégringolent tous par le sentier de la falaise jusqu’au vaisseau mouillé au bord de la pleine mer, sous l’extrême promontoire. La descente est rapide et ils sont vite arrivés, avec leur charge de bronze. Alkinoos est venu en personne : c’est lui qui fait arrimer ces objets encombrans sous les bancs des rameurs. Ensuite tous, par le même sentier, remontent au palais où l’on passe la journée en festins et en musique. Ulysse ne partira que le soir, après le coucher du soleil, au lever de la brise de terre.

Quand le soleil tombe à l’horizon, ou échange les toasts. Ulysse porte la santé de la reine et de la famille royale ; puis il prend congé de ses hôtes. Il les a priés sans doute de ne pas se déranger, pour le reconduire jusqu’au bateau : la nuit est noire et le sentier de la falaise est fatigant, surtout à remonter. Ulysse d’ailleurs connaît, le chemin. Alkinoos et les rois ne l’accompagnent donc pas. On lui donne seulement un laquais qui marchera devant et guidera ses pas à la descente, jusqu’au croiseur et jusqu’au bord de l’eau.

Il semble donc que le palais d’Alkinoos occupait, au sommet de la montagne insulaire, cette plate-forme où nous sommes assis et où se dressent encore les ruines de la chapelle Saint-Georges. Ulysse a frôlé ces roches de l’esplanade sur lesquelles nous relisons ces récits du poète. C’est ici qu’aboutissent les deux routes ou sentiers qui, devant et derrière nous, montent de l’isthme et de la pleine mer. Venu de la mer, le sentier de la falaise est actuellement un casse-cou assez dangereux. On peut encore le suivre jusqu’au bord de l’eau. Mais il faut avoir le pied et la tête solides : la pente est un éboulis de cailloux roulans, et le miroir des eaux donne un peu le vertige. Au temps d’Alkinoos, ce sentier était mieux entretenu : les Phéaciens avaient sans doute ici un escalier, une échelle de roches, toute semblable à l’escalier des gens d’Aphiona pour descendre vers leur Port-Timone. Venue de l’isthme, l’autre route est plus aisée : nos cartes marines l’indiquent encore. Elle gravit en lacets la façade terrienne de notre mont. On imagine sans effort qu’avec un petit travail de remblais et de terrassemens, elle peut demain redevenir une large rue : c’est par là que, du palais vers l’agora et réciproquement, est descendu et remonté le char de Nausikaa. Aux deux bords de cette rue, la ville des Phéaciens étageait sur la pente ses cases et ses ruelles. Les murs des petites terrasses et les cultures couvrent cette pente aujourd’hui : il est impossible de juger si quelque endroit de fouille y pourrait être fructueux.

De terrasse en terrasse, nous redescendons la pente vers l’isthme. Des ruines de la chapelle Saint-Georges, nous allons d’abord aux ruines de la chapelle Saint-Nicolas, qui sont à mi-côte. Puis nous atteignons les premières olivettes de l’isthme, tout en bas. L’isthme traversé et la plage de San-Spiridione nous conduisent au pied du mont de Palaio-Castrizza, qui surgit brusquement des sables et qui n’est qu’un bloc de calcaire : partout la roche affleure, et pourtant ce rocher de Palaio-Castrizza est un merveilleux jardin. Quelques puits creusés par les moines, quelques terrasses pour soutenir un peu de terre, des rigoles pour amener l’eau d’irrigation et recueillir les pluies marines : et tout aussitôt la roche se couvre de verdures luxuriantes. Protégé des vents du Nord par la haute margelle de ses montagnes ; ouvert aux vents d’Ouest que la traversée de la grande mer charge d’humidité ; rafraîchi par les brumes que les vents du Sud-Est amènent souvent avec eux ; ce coin de Rimera corfiote est un bouquet d’arbres. Les moines, outre leurs olivettes fleuronnées de cyprès, ont à l’entrée du couvent un jardin merveilleux d’amandiers, de poiriers, de vignes, de cerisiers, de pommiers, de pruniers et de néfliers du Japon ; dans la verdure des branches pliant sous le faix, brillent les oranges d’or : l’enclos est fait de murs et de roches à pic que les raquettes des cactus et la retomber des vieux figuiers ensevelissent. Alkinoos, dans son palais, avait un verger tout pareil.

Les moines de Palaio-Castrizza reçoivent les étrangers sur une terrasse couverte qui domine la Mer Sauvage et que le gémissement des Ilots remplit. Nous sommes restés là pendant les heures les plus chaudes du jour. Le temps était beau, le ciel sans un nuage ; une petite brise de mer souillait par intervalles ; mais tout autre vent était tombé. Et pourtant, au pied du Saint-Ange, sur les dents des écueils, sur les pointes des promontoires, jusqu’à mi-côte des falaises, le flot venait en hurlant jeter ses panaches d’écume, puis se retirait au loin et découvrait les roches acérées. Le Saint-Ange, à pic, domine de sa muraille cette lutte brutale. C’est au pied de cette muraille lisse, λισσὴ δ’ ἀναδέδρομε πέτρη, devant cette mer sans fond, ἀγχιϐάθης δὲ θάλασσα, au-dessus de ces récifs aigus et de ces flots toujours grondans, πάγοι ὀξέες ἀμφὶ δὲ ϰῦμα βέϐρυχεν ῥόθιον, que nous avons relu la tempête et le naufrage d’Ulysse, et jusqu’au soir, nous avons gardé dans les oreilles le bruissement incessant de cette mer soulevée…

La chaleur s’apaise. Nous redescendons du monastère vers la plainette de l’isthme. Auprès de la ville d’Alkinoos, il nous reste à découvrir les trois étapes, qui jalonnent la route d’Ulysse et de Nausikaa :

1° L’embouchure du fleuve ;

2° Le bois sacré d’Athèna ;

3° La fontaine du faubourg.

La fontaine doit être toute proche de la ville. Car Ulysse allait pénétrer dans la ville agréable et se mêler au peuple des Phéaciens, quand Athèna, craignant pour lui les questions et les injures de la foule, se présente sous la forme d’une jeune fille portant sa cruche… Dans la plaine de l’isthme, les paysans ont plusieurs puits saumâtres pour arroser leurs olivettes ou leurs champs de légumes. Dans les vallons rocheux du Saint-Ange, suintent aussi quelques filets d’eau. Mais, dans le voisinage immédiat de la ville ancienne, il n’est qu’une source abondante, constante et pure. C’est au bord de la mer, dans la crique occidentale de Port Alipa, juste au point où l’isthme de sable vient se souder aux dernières roches de l’Arakli. À cette corne de l’isthme, en face de la presqu’île qui jadis portait la ville d’Alkinoos, en face du cap rocheux qui porte aujourd’hui les ruines de Saint-Nicolas, du pied de la roche taillée à pic, sortent au ras même de la plage deux ou trois belles bouches d’eau courante (Puits, sur la carte). Les marins et les moines y trouvent en abondance de l’eau fraîche, même aux jours les plus chauds de l’été. Les matelots d’un caïque, mouillé sous le cap, viennent justement d’y remplir leurs tonneaux. Le site est de tous points conforme à la description odysséenne. Voilà bien la fontaine où les filles des Phéaciens venaient remplir leurs cruches. Elle était toute proche de la ville qui dressait sur la montagne insulaire, de l’autre côté de la crique, sa ligne de remparts. L’agora, le Poseidion et le champ de courses, couvrant dans l’intervalle la plainette de l’isthme, ne masquaient pas la vue. Ulysse s’arrête un instant auprès de cette fontaine pour admirer les deux ports, l’agora et la longue muraille élevée, faite de pieux, une merveille.

Cette première fontaine retrouvée nous montre qu’Ulysse est bien venu par le fond de Port Alipa. C’est de ce côté qu’il faut donc chercher aussi le bois sacré d’Athèna. « Au bord du chemin, il est un bois brillant de peupliers avec une source et tout autour une prairie : là, mon père a un enclos et un jardin plein de verdures ; ce jardin n’est éloigné de la ville que d’une portée de voix. » Au fond de la crique septentrionale, la route franchit le ravin d’un petit ruisseau, dont les vives verdures éclatent parmi le feuillage plus terne de l’olivette. Des paysans descendus de Lakonais bêchent en recoin leurs champs de fèves. Comme nous leur demandons si quelque source jaillit dans le voisinage, ils nous déclarent que, toute l’année, ce ruisseau fournit de l’eau courante grâce à une belle source toute voisine. Un peu au-dessus de la route, dans un vallon qu’ombragent les oliviers, une source abondante jaillit. C’est, dans tout ce fond de la baie de Liapadais, disent les paysans, la seule autre fontaine qui fournisse toujours de l’eau. Jamais elle ne tarit. Les cultures maraîchères ont pu s’installer au long de son ruisseau. Les pentes mêmes de son vallon en terrasses, qui finit brusquement contre la falaise de l’Arakli, ne sont vêtues que d’une terre rouge et caillouteuse et ne portent que des oliviers et des cyprès. Mais ici, dans le fond, des murs de pierres sèches ou des enclos d’épines défendent contre les chèvres les carrés de légumes ; dans ce ravin, jusqu’à la mer, de petits canaux irriguent les rives et ont fait croître des saules, quelques peupliers, des amandiers, des figuiers avec un coin de vigne.

Voici la prairie, le bois sacré d’Athèna et l’autre jardin d’Alkinoos : tous les détails du texte odysséen s’y peuvent appliquer. En droite ligne, de la ville des Phéaciens à ce fond de Port Alipa, la distance est de 300 à 350 mètres. La voix porte sans peine jusqu’ici et nos paysans interpellent les matelots du caïque mouillé sous le cap. D’ici la haute ville et le palais s’offraient aux regards d’Ulysse : entre les branches de l’olivette, la haute montagne se profile sur le ciel doré du couchant et, de l’esplanade du sommet, se détachent nettement découpées les ruines de Saint-Georges. Ainsi devait apparaître le palais d’Alkinoos « si facile à reconnaître qu’un enfant même t’y conduirait, car il se distingue de toutes les autres maisons des Phéaciens. » Mais pour les gens de la ville, les branches de l’olivette et les peupliers devaient masquer un peu la vue du jardin et de la route. Nausikaa veut que l’étranger s’arrête ici ; sans lui, elle rentrera dans la ville. Par crainte des mauvaises langues, elle ne veut pas être vue dans la compagnie d’un inconnu. C’est bien ici qu’Ulysse s’est arrêté pendant que Nausikaa et ses femmes le précédaient à la ville. Nous avons donc les deux dernières étapes de la route odysséenne, la fontaine du faubourg et le jardin du roi. Reste le fleuve.

Au dernier fond de la baie de Liapadais, dans l’anse d’Iophilia, les cartes indiquent une rivière qui descend de l’Arakli. La route traverse en effet un haut pont de pierre. Mais il n’y a pas d’eau dessous. Nous descendons la rivière cependant jusqu’à la mer. Entre deux pentes d’olivettes, c’est bien un fleuve grec, c’est-à-dire un lit de cailloux roulés avec quelques trous d’eau boueuse. Mais ceci ne peut être le fleuve odysséen et « ses bouches d’eau courante, » le fleuve « aux lavoirs constans, aux eaux abondantes, » que refoule le flot de la vague. Nous remontons au pont de la route où notre voiture nous attendait. Assurément ce torrent desséché n’est pas le fleuve de Nausikaa. Mais où donc retrouver ce fleuve ?

Nous voici revenus au défilé de roches qui mène du pays des Phéaciens à l’intérieur de l’île de Corfou. Nous franchissons de nouveau la margelle de montagnes qui encercle la baie. Au sortir du défilé, nous retrouvons le pays de collines et de vallons, de plainettes, d’olivettes, de champs, de vignes et de cyprès qui couvre le centre de l’île jusqu’à la mer du détroit. À notre gauche, la muraille du Pantokrator dresse sa paroi sauvage, sans une coupure. À notre droite, les pentes boisées de la sierra côtière font place soudain à la longue plaine de Ropa, qui fuit vers le Sud entre deux lignes de coteaux. Cerclé de pentes douces que les olivettes chargent de leurs masses ondulantes, cet ancien lac vidé étire à perte de vue sa nappe encore miroitante de marais et d’herbages. Là-bas, vers le Sud, par une brèche de la sierra côtière, un petit fleuve décharge le trop-plein des marécages dans la baie sablonneuse d’Ermonais. Voilà « les champs cultivés et les travaux des hommes, » que les mules de Nausikaa traversent en courant. Le fleuve est là-bas. Dix kilomètres de roule plate, à travers la plaine de Ropa, nous y mèneraient vite. Mais il se fait tard. Le soleil couchant allonge sur la campagne les grandes ombres du Pantokrator. La tranquillité de ce doux pays se fait plus grave. L’obscurité tombe lentement des vieux oliviers. Tout bruit se calme autour des cyprès. Une buée monte de la plaine et dessine au loin la fuite des marais. Il faut rentrer vers la ville. Nous irons demain à la baie d’Ermonais et au fleuve de Nausikaa.


III

Sur la côte occidentale de Corfou, dans la Mer Sauvage, la baie d’Ermonais occupe la place symétrique aux deux baies de la capitale actuelle sur la côte du détroit. Quinze ou seize kilomètres mènent d’une mer à l’autre, de la capitale à la baie déserte. Cette route n’est aussi qu’une allée de parc. À travers les hauts cyprès et les vieilles olivettes, au bord des haies fleuries de roses, sous les coteaux chargés de vignes, autour des plainettes inondées et des petits lacs, elle va sans heurt, en courbes sinueuses, respectant les vieux arbres et évitant les roches. Une succession de collines et de vallons détrempés couvrent le pays. Sur les buttes, les blancs villages se penchent dans leur ceinture de cyprès. Au fond des vallons, les marais de l’hiver ou les lacs constans miroitent. La politique vénitienne laissa, par système, les marécages envahir les champs : l’île ne devait produire que de l’huile pour la République, qui la payait en grains.

Avril-mai 1901[3]. —… Nous arrivons au sommet des dernières collines qui bordent au Sud la plaine de Ropa. La cuvette s’ouvre devant nous. Long de neuf kilomètres, large de deux ou trois, cet ancien lac vidé est aujourd’hui la plus grande plaine de l’île. Cette plaine s’étend vers le Nord, sans un ressaut, absolument plate. Elle s’allonge, unie comme la surface d’un lac, jusqu’à la muraille du Pantokrator. Les aiguilles de quelques cyprès, les dômes de quelques mûriers parsèment le damier monotone. Dans un redan des collines, au bord de la route, bouillonnent une dizaine de grosses sources, de « têtes de sources, » kephalovrysis, comme disent les Grecs : ce sont en effet les têtes émergentes des émissaires souterrains, qui seuls déchargent le trop-plein des lacs solitaires, des plainettes closes, des marais sans issue dont le centre de l’île est couvert. À gros bouillons, par dix ou quinze fontaines, ces eaux reparaissent ici et leurs ruisseaux unis forment aussitôt une rivière, un petit fleuve conservant toute l’année la même abondance. C’est à vrai dire le seul fleuve courant de cette plaine, car on ne peut donner le nom de fleuve au fossé de joncs et de boue qui se traîne du Nord au Sud. Le fleuve commence ici et, contournant le talus des collines méridionales, il va gagner le défilé qui le conduira à la baie d’Ermonais. Des terrasses de vignes et d’oliviers accompagnent ses méandres sur la rive gauche. Sa rive droite est taillée dans la terre noire et dans les joncs du marais.

Nous suivons le fleuve. Sa vallée s’étrangle une première fois, puis se rélargit dans un vallon intérieur, où nous devons abandonner notre voiture et nos chevaux. Un nouvel étranglement mène le lit encaissé au seuil de roches, d’où les eaux se précipitent sur la plage d’Ermonais. Entre le sable de la plage et le niveau de la plaine de Ropa, la différence en hauteur est de trente ou quarante mètres : la route s’arrête au bord du saut ; il faut descendre à pied. En une suite de rapides et de cascades, les eaux tourbillonnantes du fleuve descendent vers la plage d’Ermonais. La gorge étroite est d’abord encombrée de blocs et de roches. Des ruines de moulins vers lesquelles se détournent encore les dérivations du fleuve s’étagent sur les deux rives. Après le dernier moulin, le défilé s’élargit un peu et le fleuve apaisé se replie en méandres parmi les cailloux et les herbes, jusqu’aux sables de la grande plage. Il finit dans un talus fort épais de feuilles sèches et de débris végétaux. La force de la vague, qui repousse ses eaux, le contraint à un dernier grand méandre pour atteindre la mer où il se jette enfin, mais non pas de front, obliquement Voici la plage qui reçut Ulysse. Entre les deux falaises du cap Plakka et du mont Saint-Georges, le demi-cercle concave est débarrassé de roches et protégé du vent. Mais, de chaque côté, le flot hurle et se brise sur le pied des falaises, parmi les roches éboulées. La mer hurlante pousse son écume au bord de la plage. Parmi les blocs écumans, Ulysse prend pied sur les détritus végétaux amenés par le fleuve, ἐς ποταμοῦ προχοάς (es potamou prochoas). Il jette le voile d’Ino dans le méandre obstrué par le flot. Puis il sort du fleuve et s’assied un instant sur la rive bordée de joncs ; il embrasse la terre nourricière. Mais il ne peut rester pour la nuit dans cette gorge fraîche, toute pleine d’eaux bondissantes et d’écumes : la brume du soir et la rosée du matin lui donneraient la fièvre. Devant lui, s’offrent les pentes couvertes d’olivettes ; au-dessus de la plage et des blocs éboulés, elle dominent la baie, et leurs bois, proches du fleuve, sont visibles de partout. Ulysse y monte, se cache dans les feuilles sèches et s’endort…

Dès l’aurore, Athèna réveille Nausikaa : il faut partir au lavoir dès l’aube et atteler un char, car les lavoirs sont très loin de la ville. On part. Les mules, à travers la plaine, tirent allègrement leur char et Nausikaa a fait monter ses femmes auprès d’elle… Elles arrivent au courant du fleuve, à l’endroit où se trouvent des lavoirs toujours pleins, où beaucoup d’eau claire se précipite en cascades favorables aux lessives. La série de cascades et de bassins entre les roches, que les moulins modernes ont utilisée pour leurs dérivations, offre, en effet, d’admirables lavoirs toujours pleins d’eau courante, des cuviers sans cesse renouvelés. Les femmes de Nausikaa, laissant, comme nous l’avons fait nous-mêmes, leur voiture au défilé du haut, ont lâché leurs mules dans les herbages, « sur le bord du fleuve tourbillonnant, » à l’ombre des olivettes où notre cocher vient de lâcher ses bêtes.

Puis elles ont apporté leur linge à ces bassins peu profonds ; à qui mieux mieux, elles le battent et le foulent dans l’eau propre. Elles vont ensuite étendre leur lessive sur la plage, en un coin où la vague des tempêtes lave les petits cailloux. La plage offre en effet deux aspects très différens. Aux bouches mêmes du fleuve, elle est jonchée, sur une grande épaisseur, d’herbes et de feuilles, qui, lentement décomposées dans le marais ou séchées au fond des canaux de la plaine, ont été brusquement entraînées par les pluies de l’hiver. Sous le mont Saint-Georges, le calcaire éboulé, mangeant la plage, n’a semé la rive que de cailloux ou de rochers. Sous le mont Viglia, au contraire, la vague a décomposé le conglomérat en ses menus élémens et la falaise est bordée d’une pente, non de sable fin, mais de graviers et de cailloutis, de « petites pierres » où le linge doit sécher en effet bien plus vile que sur le sable humide-et bien plus proprement que sur les détritus du fleuve… Nausikaa et ses femmes déjeunent, puis jouent à la balle : la plage unie est un beau terrain de jeu. Mais un coup maladroit envoie le ballon dans l’un des grands trous d’eau de la cascade. Les femmes poussent un cri. Ulysse se réveille, et, sortant du bois, il apparaît sur la pente. Les femmes s’enfuient vers les plages avancées, ἐπ’ ἠιόνας προυχούσας (ep’ êionas prouchousas). Nausikaa les rappelle et les envoie porter au naufragé un vêtement complet et des linges, derrière une roche du fleuve où le héros pourra se laver. Ulysse ne prend pas un bain ; le fleuve n’est pas assez profond : dans le palais d’Alkinoos, quand les servantes d’Arétè auront préparé la baignoire, Ulysse se réjouira parce que, depuis son départ de l’île de Kalypso, il n’a pas connu la douceur du bain. Mais dans l’un des bassins de la cascade, Ulysse prend un tub : il se lave les épaules, le buste et les membres. Puis il revêt les habits donnés par Nausikaa et l’on remonte de la plage vers l’entrée delà plaine où l’on a laissé le char. On rattrape les mules. On les attelle. La belle lessive blanche, bien pliée, remplit la voiture, et les femmes au retour ne pourront plus monter dessus, comme sur le linge sale qu’on apportait à l’aller. Elles marcheront derrière le char avec Ulysse. La seule Nausikaa trouvera place sur le siège…

Nous sommes remontés aussi vers la voiture qui nous attendait en haut des moulins. Nous reprenons la route de Nausikaa « à travers les champs et les œuvres des hommes. » Une route plate enfilant toute la vallée de Hopa, longe vers le Nord le pied de la sierra côtière et mène à travers la plaine, depuis le défilé du fleuve jusqu’à la porte de la Phéacie. Depuis les moulins, il faudrait une heure et demie pour atteindre Palaio-Castrizza et la ville des Phéaciens. La route actuelle est une route neuve, construite par les ingénieurs et chargée de macadam. Mais elle se double encore d’une vieille piste encaissée de baies, taillée dans la terre noire. De tout temps, les chars indigènes ont pu rouler au bord de cette plaine, et de tout temps ils allaient au fleuve porter le grain et chercher la farine comme au siècle dernier, ou porter le linge sale et ramener le linge blanc comme au temps de Nausikaa. Sous les dernières ramures des olivettes, tout au bord de la plaine, Nausikaa et ses femmes ont pris cette piste. Les mules galopaient sur ce terrain durci et plat.


IV

Reprenez tous les mots du texte odysséen et voyez si les moindres épithètes ne trouvent pas leur application. Faites d’autre part le calcul des distances et des heures, et voyez si la journée de Nausikaa n’est pas bien remplie par ce voyage. Nausikaa se réveille à l’aube. On attelle le char. Elle part dès l’aurore. Elle met deux heures pour arriver au fleuve. On lave toute la matinée. On déjeune et l’on joue à la balle pendant que le linge sèche. On va repartir, quand Ulysse apparaît. On retarde le départ pour que le héros puisse se laver et s’habiller. Puis on charge le char et l’on s’en retourne un peu moins vite que l’on n’était venu : les femmes et Ulysse reviennent à pied. On n’arrive en Phéacie qu’au coucher du soleil. Ulysse s’arrête encore dans le bois sacré d’Athèna ; aussi, quand il arrive au palais d’Alkinoos, les torches sont déjà allumées. Falaises accores et roches aiguës, plage de sable et fleuve au beau courant, source jaillissante et bois sacré d’Athèna, fontaine toute proche de l’agora et du beau Poseidion, haute ville et beaux ports : nous avons maintenant toutes les étapes de la route odysséenne. La méthode des Plus Homériques, l’explication minutieuse du texte, nous a fait retrouver sur cette côte de la Mer Sauvage tous les sites de notre Phéacie. Tous les épisodes de l’Odyssée nous forceront à la même conclusion : la géographie homérique n’est pas imaginaire ; toutes les descriptions du poète sont au contraire d’une précise, minutieuse et complète exactitude.

L’étude de Kalypso nous avait déjà conduits à cette demande : comment le poète a-t-il pu décrire si exactement, si minutieusement, les sites, routes et mouillages du détroit ? Et nous n’avions trouvé qu’une réponse : il avait sous les yeux un périple. L’étude de la Phéacie conduit à une pareille demande : comment le poète a-t-il possédé une connaissance si précise du pays phéacien ? Les philologues répondent : « J’admettrais volontiers que des marins d’Ionie, étant allés à Gorfou, ont pu rapporter chez eux le souvenir d’une île lointaine, très riante, très fertile, peuplée d’excellens marins, et que ces contes de matelots, transformés par l’imagination populaire, ont pu devenir une légende merveilleuse. » Légendes merveilleuses, contes populaires, imagination, fantaisie, il y en a dans l’Odyssée, mais beaucoup moins qu’on ne suppose. L’Odyssée, je le répète, est une œuvre d’art grecque. Or, en une œuvre grecque, quelle qu’elle soit, faire la part prépondérante à l’imagination et à la fantaisie ; voir en une œuvre grecque autre chose que la fidèle peinture, la copie d’un modèle déterminé ; mettre sur le même pied la raison hellénique et la fantaisie arabe, les voyages d’Ulysse et les voyages de Sinbad : c’est méconnaître de parti pris les caractères fondamentaux de l’hellénisme. Voyez comment les Grecs eux-mêmes jugent l’œuvre d’Homère : « Tous ses mythes, nous dit Strabon, ne sont que de véridiques histoires à peine embellies, car un défilé de vains miracles sans réalité ni vérité n’est pas homérique. » Quelle valeur prennent tous ces mots de Strabon après notre étude de la Phéacie ! Sans la carte marine et sans les Instructions, il était impossible de discerner sous la légère broderie poétique la trame réelle de toute cette histoire : on ne voyait que le conte parce que l’on ignorait la réalité. Mais vous prenez les cartes et descriptions de nos marins et, sous la broderie, apparaît un tissu compact, serré, de faits géographiques rigoureusement exacts et minutieusement notés. Quand vous avez, par le détail, vu comment chaque épithète du poème correspond à une particularité du site, comment chaque vue de côtes et de montagnes, chaque disposition de promontoires ou de ports, et les distances réciproques des fleuves et des villes, et les alentours des sources et fontaines, bref toutes les particularités de la moindre description sont conformes à la réalité tangible, à la vérité scientifique et expérimentale ; il ne vous est plus possible de penser encore à des souvenirs de matelots. Vous ne pouvez plus songer ici encore qu’à un journal de navigateur, à un périple. En mettant bout à bout les descriptions odysséennes de la Phéacie, vous reconstitueriez une page de nos Instructions nautiques. Et cette page, la voici dans ses grandes lignes :

L’île des Phéaciens est élevée ; ses montagnes boisées apparaissent de loin ; elle présente à la mer sauvage une côte abrupte avec des falaises droites et des écueils dangereux. Mais elle a quelques mouillages. On rencontre d’abord une petite anse couverte du vent avec une plage de graviers et des pentes d’olivettes ; il faut prendre garde aux cailloux coupans ; de la mer, on voit les cascades d’un fleuve, qui tombe sur la plage par une série de bassins où les femmes viennent laver… Puis on rencontre la ville. Elle est loin du fleuve, mais une route plate à travers la plaine de l’intérieur y peut conduire aussi. Dans un cercle de hautes montagnes, la ville est sur un promontoire entre deux bons ports dont l’entrée resserrée est un peu difficile : le palais et les jardins du roi sont en haut ; le marché est en bas avec une église de Poséidon et une source où l’on peut faire de l’eau ; il y a une aiguade aussi dans le fond du grand port, à côté de la route, où est un autre jardin royal et le bois sacré d’Athèna. Après la ville, les falaises et les écueils continuent. Un rocher ressemble à un navire en marche : les indigènes disent que c’est un bateau que la colère divine a changé en pierre[4]


Ainsi restitué, ce fragment de périple porte, je crois, sa marque d’origine. Décrivant successivement le fleuve, la ville et le Bateau de pierre, il commence la revue des côtes corfiotes par le Sud et la finit par le Nord : il trahit ainsi une navigation et une marine allant du Sud-Est au Nord-Ouest, des terres achéennes aux mers italiennes, de Grèce au canal Adriatique. Le poète a respecté l’ordre du périple comme il en respectait les mots. Les épisodes de son récit ne sont que les vues de côte successives qu’un navire arrivant du Sud aurait au long de ces rivages corfiotes. L’histoire de Nausikaa commence au fleuve, se poursuit aux lavoirs et sur la route qui mène à la ville, et finit, pour le principal, à la ville, à l’agora et au palais d’Alkinoos : un dernier incident vient recoudre la dernière vue de côtes ; une fois Ulysse rapatrié, le navire rentre en Phéacie pour que Poséidon le change en pierre. Et nous retrouvons ici le procédé que nous avions signalé déjà dans l’épisode de Kalypso. Le poète n’invente rien. Mais il arrange et dispose. Il ne fait que mettre en œuvre les données de son périple ; mais il les travaille à la mode hellénique, soit par la vie anthropomorphique qu’il prête aux objets inanimés, soit par l’ordre rationnel et la disposition esthétique qu’il introduit entre les divers élémens. D’une série de vues, il fait un tableau. Ce tableau est encore une exacte copie de la nature. Mais il est « composé : » il a des parties dans l’ombre et d’autres en pleine lumière, des personnages de fond et des personnages de premier plan.

Or cela est proprement un travail d’artiste et de littérateur. L’Odyssée ne peut être que le travail conscient d’un homme de métier, « l’écriture » d’un poète, le chef-d’œuvre d’un ouvrier de génie, et, pour tout dire, le modèle d’un genre littéraire. Il fut un temps où le Retour était un genre littéraire : avant le poète homérique, bien des conteurs ou des poètes, sans doute, en Egypte, en Chaldée, en Phénicie ou en Grèce, s’exercèrent à ce genre et peu à peu lui donnèrent des règles et le perfectionnèrent. Durant des siècles, peut-être, on fit des Retours (comme aux XVIIe et XVIIIe siècles, chez nous, on fera des tragédies) (jusqu’au jour où le poète grec découragea toute émulation par son chef-d’œuvre de l’Odyssée : les Hellènes savaient que le Retour d’Ulysse n’était qu’un des Retours de leur littérature primitive et ils conservaient encore d’autres Retours, — Nostoi, disaient-ils, — que nous n’avons plus. Est-ce à dire que, remise en pareille série, l’Odyssée ait quelque chose à perdre de notre admiration ou de l’estime des littérateurs ? Tout au contraire : il n’est jamais inutile de bien comprendre pour mieux admirer. Expliquée à la façon des Plus Homériques, l’Odyssée prend une couleur et un relief qui permettent, avec de bonnes raisons, d’admirer cette poésie des premiers Hellènes, qui permettent surtout d’y reconnaître le travail conscient d’un ou de plusieurs grands poètes, et non plus l’informe sécrétion ou les balbutiemens de la foule anonyme : « Plus on envisagera le monde et le passé tels qu’ils sont, en dehors des conventions et des idées préconçues, — disait un jour Renan, — et plus on y trouvera de véritable beauté. C’est en ce sens que l’on peut dire que la science est la première condition de l’admiration sérieuse. Jérusalem est sortie plus brillante et plus belle, du travail en apparence destructeur de la science moderne. Les pieux récits, dont on berça notre enfance, sont devenus, grâce à une saine interprétation, de hautes vérités et c’est à nous autres critiques qu’il appartient vraiment de dire : Stantes erant pedes nostri in atriis tuis, Jerusalem ! »

Quand j’aurai terminé ces études odysséennes, je suis bien sûr que les critiques, prenant ces matériaux et montrant comment furent construits ces premiers monumens littéraires de la Grèce, y découvriront plus d’art encore et plus de réelles beautés. Homère n’y perdra rien, je crois, et peut-être y gagnera-t-il quelque chose ; il aura désormais comme un état civil ; car mes études fourniront la seule preuve rationnelle de son existence et la date même de son ouvrage. Par un autre anneau de leur chaîne, les doublets gréco-sémitiques en effet nous peuvent, je crois, dater exactement l’Odyssée.

Aux temps de l’Odyssée, les Phéaciens ne sont fixés à Corfou que depuis deux générations à peine. Ce sont des colons étrangers et le poète nous dit : « Ils habitaient jadis Hypérie aux vastes campagnes près des Kyklopes arrogans, qui les tracassaient. » Les Anciens ignoraient déjà le site d’Hypérie et ils promenaient les Kyklopes de Sicile en Italie et de Lycie en Morée. Mais la suite du poème odysséen nous conduit dans le pays des Kyklopes, et cet épisode de l’Odyssée n’est aussi qu’une trame de doublets gréco-sémitiques : les noms authentiquement grecs de Kykl-ope — l’Œil du Cercle, et d’Hypérie-la-Haute ne sont que la traduction de noms étrangers bien connus. L’équivalent sémitique de œil étant oin et celui de cercle étant otr’a, le nom sémitique de la Kyklopie, du Pays des Yeux du Cercle, est Oin-otr’a, dont les Grecs et les Latins ont fait Oinotria. De même l’équivalent sémitique de la Haute est Kum’a. Et nous arrivons à cette traduction parfaitement claire : « Les Phéaciens habitaient jadis la Ville Haute aux vastes campagnes, c’est-à-dire Kume de Campanie, auprès des Kyklopes, c’est-à-dire auprès des Oinotriens. » Comme nous l’avions supposé d’après le nom du « Bateau, » Kerkyre, donné par eux à notre île de Corfou, à l’île de la Serpe des Hellènes, ces premiers navigateurs sémitiques venaient bien des mers occidentales. Le poète, d’ailleurs, nous prévient que la Phéacie est, de son temps, en dehors des mers et fréquentations achéennes : Ithaque est pour lui « la dernière île vers le Couchant. » Corfou est au pouvoir des étrangers. Partis des côtes italiennes, les Phéaciens ont abordé Corfou par le Nord-Ouest. Du dernier cap italien, S. Maria di Leuca, ils avaient traversé le canal Adriatique, atteint l’îlot de Fano, puis salué le Karavi, le Bateau de pierre ; côtoyant alors le rivage occidental de la grande île, ils étaient venus fonder leur ville dans la première baie spacieuse et commode de cette mer occidentale. Ainsi se vérifie notre découverte de leur Phéacie au bord de la Mer Sauvage, tournant le dos à la ville grecque et vénitienne, qui s’installera sur le bord du détroit.

Mais cet exode des Kuméens est, de toute nécessité, postérieur à une certaine date, à l’an 1049 avant Jésus-Christ. Car les Anciens reportaient à cet an 1049 la première fondation de Kume. Les modernes ont rejeté cette tradition : cette date est, disent-ils, beaucoup trop vieille pour l’établissement d’une colonie grecque, où qu’elle soit et quelle qu’elle soit ; dans les mers occidentales, les premières colonies des Grecs, leurs colonies de Sicile, ne remontent qu’au VIIIe siècle. L’Odyssée nous donne, je crois, l’explication de cette apparente anomalie. La Haute Ville de Campanie fut réellement fondée en 1049 — au XIe siècle, dirons-nous moins précisément — non par des Hellènes, mais par d’autres peuples de la mer, qui lui donnèrent son nom sémitique de Kume, et que les sauvages indigènes chassèrent ensuite, comme aux temps historiques ils chasseront les Hellènes revenus à cette côte campanienne. Notre poème odysséen est postérieur, de deux générations, à la fuite de ces premiers Kuméens ; cette fuite elle-même ne dut pas survenir aussitôt après la fondation de la ville. En comptant donc cent cinquante ou deux cents ans entre la première fondation de Kume et la rédaction de l’Odyssée, nous faisons, je crois, un calcul assez probable et nous retombons sur la date que nous donnait Hérodote : « Hésiode et Homère sont mes aînés de quatre cents ans, pas plus, Ἡσίοδον γὰρ ϰαὶ Ὅμηρον ἡλιϰίην τετραϰοσίοισι ἔτεσι δοϰέω μευ πρεσϐυτέρους γενέσθαι ϰαὶ οὐ πλέοσι. » C’est au plus tôt vers 850 avant Jésus-Christ qu’il faudrait, je crois, placer la composition (je ne dis pas la rédaction dernière) de l’Odyssée, par un poète grec « disciple des Phéniciens, » comme dit Strabon, οἱ γὰρ Φοίνιϰες ἐδήλουν τοῦτο.

Victor Bérard.
  1. Voyez la Revue du 15 mai.
  2. Notes de voyage.
  3. Notes de voyage.
  4. Chacune des phrases données ici aurait sa traduction dans tel et tel fragment des périples grecs que nous avons conservés. Pour ces textes, je renvoie encore le lecteur à mon prochain volume les Phéniciens et l’Odyssée. De même pour les preuves de l’équivalence que je vais poser tout à l’heure Kykl-opie = Oin-otrie, etc.