Les Origines de la France contemporaine/Tome 2/Livre V/Chapitre 1

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Librairie Hachette et Cie (Vol. 2, L’Ancien régime, Tome 2nd.p. 199-231).

LIVRE CINQUIÈME

LE PEUPLE

CHAPITRE I

I. La misère. — Sous Louis XIV. — Sous Louis XV. — Sous Louis XVI. — II. Condition du paysan pendant les trente dernières années de l’ancien régime. — Combien sa subsistance est précaire. — État de l’agriculture. — Terres incultes. Mauvaise culture. — Salaires insuffisants. — Manque de bien-être. — III. Aspect de la campagne et du paysan. — IV. Comment le paysan devient propriétaire. — Il n’en est pas plus à l’aise. — Aggravation de ses charges. — Dans l’ancien régime il est le « mulet ».

La Bruyère écrivait juste un siècle avant 1789[1] : « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. » — Ils en manquent pendant les vingt-cinq années suivantes, et meurent par troupeaux ; j’estime qu’en 1715 il en avait péri près d’un tiers[2], six millions, de misère et de faim. Ainsi, pour le premier quart du siècle qui précède la Révolution, la peinture, bien loin d’être trop forte, est trop faible, et l’on va voir que pendant un demi-siècle et davantage, jusqu’à la mort de Louis XV, elle demeure exacte ; peut-être même, au lieu de l’atténuer, faudrait-il la charger.

En 1725, dit Saint-Simon, « au milieu des profusions de Strasbourg et de Chantilly, on vit en Normandie d’herbes des champs. Le premier roi de l’Europe ne peut être un grand roi s’il ne l’est que de gueux de toutes conditions, et si son royaume tourne en un vaste hôpital de mourants à qui on prend tout en pleine paix[3]. » Au plus beau temps de Fleury et dans la plus belle région de France, le paysan cache « son vin à cause des aides et son pain à cause de la taille », persuadé « qu’il est un homme perdu si l’on peut se douter qu’il ne meurt pas de faim[4] ». En 1739, d’Argenson écrit dans son journal[5] : « La disette vient d’occasionner trois soulèvements dans les provinces, à Ruffec, à Caen et à Chinon. On a assassiné sur les chemins des femmes qui portaient du pain… M. Le duc d’Orléans porta l’autre jour au conseil un morceau de pain, le mit devant la table du roi et dit : « Sire, voilà de quel pain se nourrissent aujourd’hui vos sujets… » — « Dans mon canton de Touraine, il y a déjà plus d’un an que les hommes mangent de l’herbe ». — De toutes parts la misère se rapproche ; « on en parle à Versailles plus que jamais. Le roi interrogeant l’évêque de Chartres sur l’état de ses peuples, celui-ci a répondu que la famine et la mortalité y étaient telles, que les hommes mangeaient l’herbe comme des moutons et crevaient comme des mouches ». En 1740[6], Massillon, évêque de Clermont-Ferrant, écrit à Fleury : « Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles ; la plupart même, la moitié de l’année, manquent du pain d’orge et d’avoine qui fait leur unique nourriture et qu’ils sont obligés d’arracher de leur bouche et de celle de leurs enfants pour payer les impositions. J’ai la douleur, chaque année, de voir ce triste spectacle devant mes yeux, dans mes visites. C’est à ce point que les nègres de nos îles sont infiniment plus heureux ; car, en travaillant, ils sont nourris et habillés, avec leurs femmes et leurs enfants ; au lieu que nos paysans, les plus laborieux du royaume, ne peuvent, avec le travail le plus dur et le plus opiniâtre, avoir du pain pour eux et leur famille, et payer les subsides. » En 1740[7], à Lille, à propos de la sortie des grains, le peuple se révolte. « Un intendant m’écrit que la misère augmente d’heure en heure ; le moindre risque pour la récolte fait cet effet depuis trois ans… La Flandre est surtout bien embarrassée ; on n’a pas de quoi attendre la récolte, qui ne sera que dans deux mois d’ici. Les meilleures provinces ne sont pas en état d’en fournir aux autres. Dans chaque ville, on oblige chaque bourgeois à nourrir un ou deux pauvres et à lui donner quatorze livres de pain par semaine. Dans la seule petite ville de Châtellerault (qui est de quatre mille habitants), il y avait dix-huit cents pauvres cet hiver sur ce pied-là… La quantité des pauvres surpasse celle des gens qui peuvent vivre sans mendier… et les recouvrements se font avec une rigueur sans exemple ; on enlève les habits des pauvres, leurs derniers boisseaux de froment, les loquets des portes, etc… L’abbesse de Jouarre m’a dit hier que, dans son canton, en Brie, on n’avait pas pu ensemencer la plupart des terres. » — Rien d’étonnant si la famine gagne jusqu’à Paris. « On craint pour mercredi prochain… Il n’y a plus de pain à Paris, sinon des farines gâtées, qui arrivent et qui brûlent (au four). On travaille jour et nuit à Belleville, aux moulins, à remoudre les vieilles farines gâtées. Le peuple est tout prêt à la révolte ; le pain augmente d’un sol par jour ; aucun marchand n’ose ni ne veut apporter ici son blé. La Halle, mercredi, étant presque révoltée, le pain y manqua dès sept heures du matin… On avait retranché les vivres aux pauvres gens qui sont à Bicêtre, au point que, de trois quarterons de mauvais pain, on n’a plus voulu leur donner que demi-livre. Tout s’est révolté et a forcé les gardes ; quantité se sont échappés et vont inonder Paris. On y a appelé tout le guet et la maréchaussée des environs, qui ont été en bataille contre ces pauvres misérables, à grands coups de fusil, baïonnette et sabre. On compte qu’il y en a quarante ou cinquante sur le carreau ; la révolte n’était pas encore finie hier matin. »

Dix ans plus tard, le mal est pire[8]. « De ma campagne, à dix lieues de Paris, je retrouve le spectacle de la misère et des plaintes continuelles bien redoublées ; qu’est-ce donc dans nos misérables provinces de l’intérieur du royaume ?… Mon curé m’a dit que huit familles, qui vivaient de leur travail avant mon départ, mendient aujourd’hui leur pain. On ne trouve point à travailler. Les gens riches se retranchent à proportion comme les pauvres. Avec cela on lève la taille avec une rigueur plus que militaire. Les collecteurs, avec les huissiers, suivis de serruriers, ouvrent les portes, enlèvent les meubles et vendent tout pour le quart de ce qu’il vaut, et les frais surpassent la taille… » — « Je me trouve en ce moment en Touraine, dans mes terres. Je n’y vois qu’une misère effroyable ; ce n’est plus le sentiment triste de la misère, c’est le désespoir qui possède les pauvres habitants : ils ne souhaitent que la mort et évitent de peupler… On compte que par an le quart des journées des journaliers va aux corvées, où il faut qu’ils se nourrissent : et de quoi ?… Je vois les pauvres gens y périr de misère. On leur paye quinze sous ce qui vaut un écu pour leur voiture. On ne voit que villages ruinés ou abattus, et nulles maisons qui se relèvent… Par ce que m’ont dit mes voisins, la diminution des habitants va à plus du tiers… Les journaliers prennent tous le parti d’aller se réfugier dans les petites villes. Il y a quantité de villages où tout le monde abandonne le lieu. J’ai plusieurs de mes paroisses où l’on doit trois années de taille ; mais, ce qui va toujours son train, ce sont les contraintes… Les receveurs des tailles et du fisc font chaque année des frais pour la moitié en sus des impositions… Un élu est venu dans le village où est ma maison de campagne, et a dit que cette paroisse devait être fort augmentée à la taille de cette année, qu’il y avait remarqué les paysans plus gras qu’ailleurs, qu’il avait vu sur le pas des portes des plumages de volaille, qu’on y faisait donc bonne chère, qu’on y était bien, etc. — Voilà ce qui décourage le paysan, voilà ce qui cause le malheur du royaume. » — « Dans la campagne où je suis, j’entends dire que le mariage et la peuplade y périssent absolument de tous côtés. Dans ma paroisse, qui à peu de feux, il y a plus de trente garçons ou filles qui sont parvenus à l’âge plus que nubile ; il ne se fait aucuns mariages, et il n’en est pas seulement question entre eux. On les excite, et ils répondent tous la même chose, que ce n’est pas la peine de faire des malheureux comme eux. Moi-même j’ai essayé de marier quelques filles en les assistant et j’y ai trouvé le même raisonnement comme si tous s’étaient donné le mot[9]. » — « Un de mes curés me mande qu’étant le plus vieux de la province de Touraine, il a vu bien des choses et d’excessives chertés de blé, mais qu’il ne se souvient pas d’une aussi grande misère (même en 1709) que celle de cette année-ci… Des seigneurs de Touraine m’ont dit que voulant occuper les habitants par des travaux à la campagne, à journées, les habitants se trouvent si faibles et en si petit nombre, qu’ils ne peuvent travailler de leurs bras. »

Ceux qui peuvent s’en aller s’en vont. « Une personne du Languedoc m’a dit que quantité de paysans désertent cette province et se réfugient en Piémont, Savoie, Espagne, effrayés, tourmentés de la poursuite du dixième en régie… Les maltôtiers vendent tout, emprisonnent tout, comme housards en guerre, et même avec plus d’avidité et de malice, pour gagner eux-mêmes. » — « J’ai vu un intendant d’une des meilleures provinces du royaume, qui m’a dit qu’on n’y trouvait plus de fermiers, que les pères aimaient mieux envoyer leurs enfants vivre dans les villes, que le séjour de la campagne devenait chaque jour un séjour plus horrible pour les habitants… Un homme instruit dans les finances m’a dit qu’il était sorti cette année plus de deux cents familles de Normandie, craignant la collecte dans leurs villages. » — À Paris, on fourmille de mendiants ; on ne saurait s’arrêter à une porte que dix gueux ne viennent vous relancer de leurs clameurs. On dit que ce sont tous des habitants de la campagne qui, n’y pouvant plus tenir par les vexations qu’ils y essuient, viennent se réfugier dans la ville,… préférant la mendicité au labeur. » — Pourtant le peuple des villes n’est guère plus heureux que celui des campagnes. « Un officier dont la troupe est en garnison à Mézières m’a dit que le peuple est si misérable dans cette ville, que, dès qu’on avait servi le dîner des officiers dans les auberges, le peuple se jetait dessus et le pillait. » — « Il y a plus de douze mille ouvriers mendiants à Rouen, tout autant à Tours, etc. On compte plus de vingt mille de ces ouvriers qui sont sortis du royaume depuis trois mois pour aller aux étrangers, Espagne, Allemagne, etc. À Lyon, il y a plus de vingt mille ouvriers en soie qui sont consignés aux portes ; on les garde à vue, de peur qu’ils ne passent à l’étranger. » À Rouen[10] et en Normandie, « les plus aisés ont de la peine à avoir du pain pour leur subsistance, le commun du peuple en manque totalement, et il est réduit, pour ne pas mourir de faim, à se former des nourritures qui font horreur à l’humanité ». — « À Paris même, écrit d’Argenson[11], j’apprends que le jour où M. Le Dauphin et Mme la Dauphine allèrent à Notre-Dame de Paris, passant au pont de la Tournelle, il y avait plus de deux mille femmes assemblées dans ce quartier-là qui leur crièrent : Donnez-nous du pain, ou nous mourrons de faim. » — « Un des vicaires de la paroisse Sainte-Marguerite assure qu’il a péri plus de huit cents personnes de misère dans le faubourg Saint-Antoine depuis le 20 janvier jusqu’au 20 février, que les pauvres gens expiraient de froid et de faim dans leurs greniers, et que des prêtres, venus trop tard, arrivaient pour les voir mourir sans qu’il y eût du remède. » — Si je comptais les attroupements, les séditions d’affamés, les pillages de magasins, je n’en finirais pas : ce sont les soubresauts convulsifs de la créature surmenée ; elle a jeûné tant qu’elle a pu ; à la fin l’instinct se révolte, fin 1747[12], « il y a des révoltes considérables à Toulouse pour le pain ; en Guyenne, il y en a à chaque marché ». En 1750, six à sept mille hommes en Béarn s’assemblent derrière une rivière pour résisté aux commis ; deux compagnies du régiment d’Artois font feu sur les révoltés et en tuent une douzaine. En 1752, une sédition dure trois jours à Rouen et dans les environs ; en Dauphiné et en Auvergne, les villageois attroupés forcent les greniers et prennent le blé au prix qu’ils veulent ; la même année, à Arles, deux mille paysans armés viennent demander du pain à l’Hôtel de ville et sont dispersés par les soldats. Dans la seule province de Normandie, je trouve des séditions en 1725, en 1737, en 1739, en 1752, en 1764, 1765, 1766, 1767, 1768[13], et toujours au sujet du pain. « Des hameaux entiers, écrit le Parlement, manquant des choses les plus nécessaires à la vie, étaient obligés, par le besoin, de se réduire aux aliments des bêtes… Encore deux jours et Rouen se trouvait sans provisions, sans grains et sans pain. » Aussi la dernière émeute est terrible, et, cette fois encore, la populace, maîtresse de la ville pendant trois jours, pille tous les greniers publics, tous les magasins des communautés. — Jusqu’à la fin et au delà, en 1770 à Reims, en 1775 à Dijon, Versailles, Saint-Germain, Pontoise et Paris, en 1782 à Poitiers, en 1785 à Aix en Provence, en 1788 et 1789 à Paris et dans toute la France, vous verrez des explosions semblables[14]. — Sans doute, sous Louis XVI, le gouvernement s’adoucit, les intendants sont humains, l’administration s’améliore, la taille devient moins inégale, la corvée s’allège en se transformant, bref la misère est moindre. Et pourtant elle est encore au delà de ce que la nature humaine peut porter.

Parcourez les correspondances administratives des trente dernières années qui précédent la Révolution : cent indices vous révéleront une souffrance excessive, même lorsqu’elle ne se tourne pas en fureur. Visiblement, pour l’homme du peuple, paysan, artisan, ouvrier, qui subsiste par le travail de ses bras, la vie est précaire ; il a juste le peu qu’il faut pour ne pas mourir de faim, et plus d’une fois ce peu lui manque[15]. Ici, dans quatre élections, « les habitants ne vivent presque que de sarrasin », et depuis cinq ans les pommes avant manqué, ils n’ont que de l’eau pour boisson. Là, en pays de vignobles[16], chaque année « les vignerons sont en grande partie réduits à mendier leur pain dans la saison morte ». Ailleurs, les ouvriers, journaliers et manœuvres ayant été obligés de vendre leurs effets et leurs meubles, plusieurs sont morts de froid ; la nourriture insuffisante et malsaine a répandu des maladies, et dans deux élections on en compte trente-cinq mille à l’aumône[17]. Dans un canton reculé, les paysans coupent les blés encore verts et les font sécher au four, parce que leur faim ne peut attendre. L’intendant de Poitiers écrit que, « dès que les ateliers de charité sont ouverts, il s’y précipite un nombre prodigieux de pauvres, quelque soin qu’on ait pris pour réduire les prix et n’admettre à ce travail que les plus nécessiteux ». L’intendant de Bourges marque qu’un grand nombre de métayers ont vendu leurs meubles, que « des familles entières ont passé deux jours sans manger », que, dans plusieurs paroisses, les affamés restent au lit la plus grande partie du jour pour souffrir moins. L’intendant d’Orléans annonce « qu’en Sologne de pauvres veuves ont brûlé leurs bois de lit, d’autres leurs arbres fruitiers », pour se préserver du froid et il ajoute : « Rien n’est exagéré dans ce tableau, le cri du besoin ne peut se rendre, il faut voir de près la misère des campagnes pour s’en faire une idée. » De Riom, de La Rochelle, de Limoges, de Lyon, de Montauban, de Caen, d’Alençon, des Flandres, de Moulins, les autres intendants mandent des nouvelles semblables. On dirait un glas funèbre qui s’interrompt pour reprendre ; même lorsque l’année n’est pas désastreuse, on l’entend de toutes parts. En Bourgogne, près de Châtillon-sur-Seine, « les impôts, les droits seigneuriaux et dîmes, les frais de culture partagent par tiers les productions de la terre et ne laissent rien aux malheureux cultivateurs, qui auraient abandonné leurs champs, si deux entrepreneurs suisses, fabricants de toiles peintes, n’étaient venus jeter par an quarante mille francs d’argent comptant dans le pays[18] ». En Auvergne, les campagnes se dépeuplent journellement ; plusieurs villages ont perdu, depuis le commencement du siècle, plus d’un tiers de leurs habitants[19]. « Si on ne se hâtait pas d’alléger le fardeau d’un peuple écrasé, dit en 1787 l’assemblée provinciale, l’Auvergne perdrait à jamais sa population et sa culture. » Dans le Comminges, au moment de la Révolution, des communautés menacent de faire abandon de leurs biens si on ne les dégrève pas[20]. « Personne n’ignore, dit l’assemblée de la Haute-Guyenne en 1784, que le sort des communautés les plus imposées est si rigoureux, qu’on a vu plusieurs fois les propriétaires en abandonner le territoire[21]. Qui ne se rappelle que les habitants de Saint-Sernin ont fait jusqu’à dix fois l’abandon de leurs biens et menaçaient encore de revenir à cette résolution affligeante, lorsqu’ils ont eu recours à l’administration ? On a vu il y a quelques années un abandon de la communauté de Boisse combiné entre les habitants, le seigneur et le décimateur de cette communauté ; » et la désertion serait bien plus grande encore, si la loi ne défendait à tous les taillables d’abandonner un fonds surchargé, à moins de renoncer en même temps à tout ce qu’ils possèdent dans la même communauté. — Dans le Soissonnais, au rapport de l’assemblée provinciale[22], « la misère est excessive ». Dans la Gascogne, « le spectacle est déchirant ». Aux environs de Toul, le cultivateur, après avoir payé l’impôt, la dîme et les redevances, reste les mains vides. « L’agriculture est un état d’angoisses et de privations continuelles où des milliers d’hommes sont obligés de végéter péniblement[23]. Dans tel village de Normandie, presque tous les habitants, sans en excepter les fermiers et les propriétaires, mangent du pain d’orge et boivent de l’eau, vivent comme les plus malheureux des hommes, afin de subvenir au payement des impôts dont ils sont surchargés. » Dans la même province, à Forges, « bien des malheureux mangent du pain d’avoine, et d’autres du son mouillé, ce qui a causé la mort de plusieurs enfants[24] ». — Il est clair que le peuple vit au jour le jour ; le pain lui manque sitôt que la récolte est mauvaise. Vienne une gelée, une grêle, une inondation, toute une province ne sait plus comment faire pour subsister jusqu’à l’année suivante ; en beaucoup d’endroits il suffit de l’hiver, même ordinaire, pour amener la détresse. De toutes parts, on voit des bras tendus vers le roi, qui est l’aumônier universel. Le peuple ressemble à un homme qui marcherait dans un étang, ayant de l’eau jusqu’à la bouche ; à la moindre dépression du sol, au moindre flot, il perd pied, enfonce et suffoque. En vain la charité ancienne et l’humanité nouvelle s’ingénient pour lui venir en aide : l’eau est trop haute. Il faudrait que son niveau baissât, et que l’étang pût se dégorger par quelque large issue. Jusque-là le malheureux ne pourra respirer que par intervalles, et à chaque moment, il courra risque de se noyer.

II

C’est entre 1750 et 1760[25] que les oisifs qui soupent commencent à regarder avec compassion et avec alarme les travailleurs qui ne dînent pas. Pourquoi ceux-ci sont-ils si pauvres, et par quel hasard, sur un sol aussi bon que la France, le pain manque-t-il à ceux qui font pousser le grain ? — D’abord, quantité de terres sont incultes et, ce qui est pis, abandonnées. Selon les meilleurs observateurs, « le quart du sol est absolument en friche… Les landes et les bruyères y sont le plus souvent rassemblées en grands déserts, par centaines et par milliers d’arpents[26] ». — « Que l’on parcoure l’Anjou, le Maine, la Bretagne, le Poitou, le Limousin, la Marche, le Berry, le Nivernais, le Bourbonnais, l’Auvergne, on verra qu’il y à la moitié de ces provinces en bruyères qui forment des plaines immenses, qui toutes cependant pourraient être cultivées. » En Touraine, en Poitou, en Berry, ce sont des solitudes de trente mille arpents. Dans un seul canton, près de Preuilly, la bruyère couvre quarante mille arpents de bonne terre. La Société d’Agriculture de Rennes déclare que les deux tiers de la Bretagne sont en friche. — Ce n’est pas stérilité, mais décadence. Le régime inventé par Louis XIV a fait son effet, et depuis un siècle la terre retourne à l’état sauvage. « On ne voit que châteaux abandonnés et en ruines ; tous les chefs-lieux de fiefs, qui autrefois étaient habités par une noblesse aisée, sont aujourd’hui occupés par de pauvres métayers pâtres, dont les faibles travaux produisent à peine leur subsistance et un reste d’impôt prêt à s’anéantir par la ruine des propriétaires et la désertion des colons. » Dans l’élection de Confolens, telle terre affermée 2956 livres en 1665, n’est plus louée que 900 livres en 1747. Sur les confins de la Marche et du Berry, tel domaine qui en 1660 faisait vivre honorablement deux familles seigneuriales, n’est plus qu’une mince métairie improductive ; « on voit encore la trace des sillons qu’imprimait autrefois le soc de la charrue sur toutes les bruyères des alentours ». La Sologne, jadis florissante[27], est devenue un marécage et une forêt ; cent ans plus tôt, elle produisait trois fois autant de grains ; les deux tiers de ses moulins ont disparu ; il n’y a plus vestige de ses vignobles ; « les bruyères ont pris la place des raisins ». Ainsi délaissée par la pioche et la charrue, une vaste portion du sol a cessé de nourrir les hommes, et le reste, mal cultivé, ne fournit qu’à peine à leurs premiers besoins[28].

En premier lieu, si la récolte manque, ce reste demeure inculte ; car le colon est trop pauvre pour acheter les semences, et maintes fois l’intendant est obligé d’en distribuer ; sans quoi, au désastre de l’année courante s’ajouterait la stérilité de l’année suivantes[29]. Aussi bien, en ce temps-là, toute calamité pèse sur l’avenir autant que sur le présent ; pendant deux ans, en 1784 et 1785, dans le Toulousain, la sécheresse ayant fait périr les animaux de trait, nombre de cultivateurs sont obligés de laisser leurs champs en friche. — En second lieu, quand on cultive, c’est à la façon du moyen âge. Arthur Young, en 1789, juge qu’en France « l’agriculture en est encore au dixième siècle[30] ». Sauf en Flandre et dans la plaine d’Alsace, les champs restent en jachère un an sur trois, et souvent un an sur deux. Mauvais outils ; point de charrues en fer ; en maint endroit, on s’en tient à la charrue de Virgile. L’essieu des charrettes et les cercles des roues sont en bois, et plus d’une fois la herse est une échelle de charrette. Peu de bestiaux, peu de fumures ; le capital appliqué à la culture est trois fois moindre qu’aujourd’hui. Faibles produits : « Nos terres communes, dit un bon observateur, donnent environ, à prendre l’une dans l’autre, six fois la semence[31]. » En 1778, dans la riche contrée qui environne Toulouse, le blé ne rend que cinq pour un ; aujourd’hui, c’est huit, et davantage. Arthur Young calcule que, de son temps, l’acre anglaise produit vingt-huit boisseaux de grain, l’acre française dix-huit, que le produit total de la même terre pendant le même laps de de temps est de trente-six livres sterling en Angleterre, et seulement de vingt-cinq en France. — Comme les chemins vicinaux sont affreux et que les transports sont souvent impraticables, il est clair que, dans les cantons écartés, dans les mauvais sols qui rendent à peine trois fois la semence, il n’y a pas toujours de quoi manger. Comment vivre jusqu’à la prochaine récolte ? Telle est la préoccupation constante avant et pendant la Révolution. Dans les correspondances manuscrites, je vois les syndics et maires de village estimer la quantité des subsistances locales, tant de boisseaux dans les greniers, tant de gerbes dans les granges, tant de bouches à nourrir, tant de jours jusqu’aux blés d’août, et conclure qu’il s’en faut de deux, trois, quatre mois pour que l’approvisionnement suffise. — Un pareil état des communications et de l’agriculture condamne un pays aux disettes périodiques, et j’ose dire qu’à côté de la petite vérole qui, sur huit morts, en cause une, on trouve alors une maladie endémique aussi régnante, aussi meurtrière, qui est la faim.

On se doute bien que c’est le peuple, et surtout le paysan qui en pâtit. Sitôt que le prix du pain hausse, il n’y peut plus atteindre, et même sans hausse il n’y atteint qu’avec peine. Le pain de froment coûte comme aujourd’hui de trois à quatre sous la livre[32], mais la moyenne d’une journée d’homme n’est que de dix-neuf sous au lieu de quarante, en sorte qu’avec le même travail, au lieu d’un pain, le journalier ne peut acheter que la moitié d’un pain[33]. Tout calculé, et les salaires étant ramenés au prix du grain, on trouve que le travail annuel exécuté par l’ouvrier rural pouvait alors lui procurer neuf cent cinquante-neuf litres de blé, aujourd’hui dix-huit cent cinquante et un ; ainsi, son bien-être s’est accru de 95 pour 100. Celui d’un maître valet s’est accru de 70 pour 100 ; celui d’un vigneron de 125 pour 100. Cela suffit pour montrer quel était alors leur malaise. — Et ce malaise est propre à la France. Par des observations et des calculs analogues, Arthur Young arrive à montrer qu’en France « ceux qui vivent du travail des champs, et ce sont les plus nombreux, sont de 76 pour 100 moins à leur aise qu’en Angleterre, de 76 pour 100 plus mal nourris, plus mal vêtus, plus mal traités en santé et en maladie ». — Aussi bien, dans les sept huitièmes du royaume, il n’y a pas de fermiers, mais des métayers. Le paysan est trop pauvre pour devenir entrepreneur de culture ; il n’a point de capital agricole[34]. « Le propriétaire qui veut faire valoir sa terre ne trouve pour la cultiver que des malheureux qui n’ont que leurs bras ; il est obligé de faire à ses frais toutes les avances de la culture, bestiaux, instruments et semences, d’avancer même à ce métayer de quoi le nourrir jusqu’à la première récolte. » — « À Vatan, par exemple, dans le Berry, presque tous les ans les métayers empruntent du pain au propriétaire, afin de pouvoir attendre la moisson. » — « Il est très rare d’en trouver qui ne s’endettent pas envers leur maître d’au moins cent livres par an. » Plusieurs fois, celui-ci leur propose de leur laisser toute la récolte, à condition qu’ils ne lui demanderont rien de toute l’année ; « ces misérables » ont refusé ; livrés à eux seuls, ils ne seraient pas sûrs de vivre. — En Limousin et en Angoumois, leur pauvreté est telle[35], « qu’ils n’ont pas, déduction faite des charges qu’ils supportent, plus de vingt-cinq à trente livres à dépenser par an et par personne, je ne dis pas en argent, mais en comptant tout ce qu’ils consomment en nature sur ce qu’ils ont récolté. Souvent ils ont moins, et, lorsqu’ils ne peuvent absolument subsister, le maître est obligé d’y suppléer… Le métayer est toujours réduit à ce qu’il faut absolument pour ne pas mourir de faim ». — Quant au petit propriétaire, au villageois qui laboure lui-même son propre champ, sa condition n’est guère meilleure. « L’agriculture[36], telle que l’exercent nos paysans, est une véritable galère ; ils périssent par milliers dès l’enfance, et, dans l’adolescence, ils cherchent à se placer partout ailleurs qu’où ils devraient être. » En 1783, dans toute la plaine du Toulousain, ils ne mangent que du maïs, de la mixture, de menus grains, très peu de blé ; pendant la moitié de l’année, ceux des montagnes vivent de châtaignes, la pomme de terre est à peine connue, et, selon Arthur Young, sur cent paysans, quatre-vingt-dix-neuf refuseraient d’en manger. D’après les rapports des intendants, le fond de la nourriture en Normandie est l’avoine, dans l’élection de Troyes le sarrasin, dans la Marche et le Limousin le sarrasin avec des châtaignes et des raves, en Auvergne le sarrasin, les châtaignes, le lait caillé et un peu de chèvre salée ; en Beauce, un mélange d’orge et de seigle ; en Berry, un mélange d’orge et d’avoine. Point de pain de froment : le paysan ne consomme que les farines inférieures, parce qu’il ne peut payer son pain que deux sous la livre. Point de viande de boucherie : tout au plus il tue un porc par an. Sa maison est en pisé, couverte de chaume, sans fenêtres, et la terre battue en est le plancher. Même quand le terrain fournit de bons matériaux, pierre, ardoises et tuiles, les fenêtres n’ont point de vitres. Dans une paroisse de Normandie[37], en 1789, « la plupart sont bâties sur quatre fourches » ; souvent ce sont des étables ou des granges où l’on a élevé une cheminée avec quatre gaules et de la boue ». Pour vêtements, des haillons, et souvent, en hiver, des haillons de toile. Dans le Quercy et ailleurs, point de bas, ni de souliers, ni de sabots. « Impossible, dit Young, pour une imagination anglaise de se figurer les animaux qui nous servirent à Souillac, à l’hôtel du Chapeau Rouge ; des êtres appelés femmes par la courtoisie des habitants, en réalité des tas de fumier ambulants. Mais ce serait en vain que l’on chercherait en France une servante d’hôtel proprement mise. » — Lisez quelques descriptions prises sur place, et vous verrez qu’en France l’aspect de la campagne et des paysans est le même qu’en Irlande, du moins dans les grands traits.

III

Dans les contrées les plus fertiles, en Limagne par exemple, chaumières et visages, tout annonce[38] « la misère et la peine ». — « La plupart des paysans sont faibles, exténués, de petite stature. » Presque tous récoltent dans leurs héritages du blé et du vin, mais sont forcés de les vendre pour payer leurs rentes et leurs impositions ; ils ne mangent qu’un pain noir fait de seigle et d’orge, et n’ont pour boisson que de l’eau jetée sur le restant des marcs. « Un Anglais[39] qui n’a pas quitté son pays ne peut se figurer l’apparence de la majeure partie des paysannes en France. » Arthur Young, qui cause avec l’une d’entre elles en Champagne, dit que, « même d’assez près, on lui eût donné de soixante à soixante-dix ans, tant elle était courbée, tant sa figure était ridée et durcie par le travail ; elle me dit n’en avoir que vingt-huit ». Cette femme, son mari et son ménage sont un échantillon assez exact de la condition du petit cultivateur propriétaire. Ils ont pour tout bien un coin de terre, une vache et un pauvre petit cheval ; leurs sept enfants consomment tout le lait de la vache. Ils doivent à un seigneur un franchard (42 livres) de froment et trois poulets, à un autre trois franchards d’avoine, un poulet et un sou, à quoi il faut joindre la taille et les autres impôts. « Dieu nous vienne en aide, disait-elle, car les tailles et les droits nous écrasent ! » — Que Sera-ce donc dans les contrées où la terre est mauvaise ? — « Des Ormes (près de Châtellerault) jusqu’à Poitiers, écrit une dame[40], il y a beaucoup de terrain qui ne rapporte rien, et, depuis Poitiers jusque chez moi (en Limousin), il y a vingt-cinq mille arpents de terrain qui ne sont que de la brande et des joncs marins. Les paysans y vivent de seigle dont on n’ôte pas le son, qui est noir et lourd comme du plomb. — Dans le Poitou et ici, on ne laboure que l’épiderme de la terre, avec une petite vilaine charrue sans roues… Depuis Poitiers jusqu’à Montmorillon, il y a neuf lieues, qui en valent seize de Paris, et je vous assure que je n’y ai vu que quatre hommes, et trois de Montmorillon chez moi, où il y a quatre lieues ; encore ne les avons-nous aperçus que de loin, car nous n’en avons pas trouvé un seul sur le chemin. Vous n’en serez pas étonné dans un tel pays… On a soin de les marier d’aussi bonne heure que les grands seigneurs, » sans doute par crainte de la milice. « Mais le pays n’en est pas plus peuplé, car presque tous les enfants meurent. Les femmes n’ayant presque pas de lait, les enfants d’un an mangent de ce pain dont je vous ai parlé ; aussi une fille de quatre ans a le ventre gros comme une femme enceinte… Les seigles ont été gelés cette année, le jour de Pâques : il y a peu de froment ; des douze métairies qu’a ma mère, il y en a peut-être dans quatre. Il n’a pas plu depuis Pâques : pas de foin, pas de pâturage, aucun légume, pas de fruits ; voilà l’état du pauvre paysan ; par conséquent, point d’engrais, de bestiaux… La mère, qui avait toujours plusieurs de ses greniers pleins, n’y a pas un grain de blé, parce que, depuis deux ans, elle nourrit tous ses métayers et les pauvres. » — « On secourt le paysan, dit un seigneur de la même province[41], on le protège, rarement on lui fait tort, mais on le dédaigne. On l’assujettit s’il est bon et facile ; on l’aigrit et l’on l’irrite s’il est méchant… Il est tenu dans la misère, dans l’abjection, par des hommes qui ne sont rien moins qu’inhumains, mais dont le préjugé, surtout dans la noblesse, est qu’il n’est pas de même espèce que nous… Le propriétaire tire tout ce qu’il peut et, dans tous les cas, le regardant lui et ses bœufs comme bêtes domestiques, il les charge de voitures et s’en sert dans tous les temps pour tous voyages, charrois, transports. De son côté, ce métayer ne songe qu’à vivre avec le moins de travail possible, à mettre le plus de terrain qu’il peut en dépaître ou pacages, attendu que le produit provenant du croît du bétail ne lui coûte aucun travail. Le peu qu’il laboure, c’est pour semer des denrées de vil prix, propres à sa nourriture, le blé noir, les raves, etc. Il n’a de jouissance que sa paresse et sa lenteur, d’espérance que dans une bonne année de châtaignes, et d’occupation volontaire que d’engendrer ; » faute de pouvoir louer des valets de ferme, il fait des enfants. — Les autres, manœuvres, ont quelques petits fonds, et surtout « vivent sur le spontané et de quelques chèvres qui dévorent tout ». Encore bien souvent, et sur ordre du Parlement, elles sont tuées par les gardes. Une femme avec deux enfants au maillot, « sans lait, sans un pouce de terre », à qui l’on a tué ainsi deux chèvres, son unique ressource, une autre à qui l’on a tué sa chèvre unique et qui est à l’aumône avec son fils, viennent pleurer à la porte du château ; l’une reçoit douze livres, l’autre est admise comme servante, et désormais « ce village donne de grands coups de chapeau, avec une physionomie bien riante ». — En effet, ils ne sont pas habitués aux bienfaits ; pâtir est le lot de tout ce pauvre monde. « Ils croient inévitable, comme la pluie et la grêle, la nécessité d’être opprimés par le plus fort, le plus riche, le plus habile, le plus accrédité, et c’est ce qui leur imprime, s’il est permis de parler ainsi, un caractère de souffre-douleur. »

En Auvergne, pays féodal, tout couvert de grands domaines ecclésiastiques et seigneuriaux, la misère est égale. À Clermont-Ferrand[42], « il y a des rues qui, pour la couleur, la saleté et la mauvaise odeur, ne peuvent se comparer qu’à des tranchées dans un tas de fumier. » Dans les auberges des gros bourgs, « étroitesse, misère, saleté, ténèbres ». Celle de Pradelles est « l’une des pires de France ». Celle d’Aubenas, dit Young, « serait le purgatoire d’un de mes pourceaux ». En effet, les sens sont bouchés : l’homme primitif est content dès qu’il peut dormir et se repaître. Il se repaît, mais de quelle nourriture ! Pour supporter cette pâtée indigeste, il faut ici au paysan un estomac plus coriace encore qu’en Limousin ; dans tel village où, dix ans plus tard, on tuera chaque année vingt-cinq porcs, on n’en mange que deux ou trois par an[43]. — Quand on contemple la rudesse de ce tempérament intact depuis Vercingétorix et, de plus, effarouché par la souffrance, on ne peut se défendre de quelque effroi. Le marquis de Mirabeau décrit « la fête votive du Mont-Dore, les sauvages descendant en torrents de la montagne[44], le curé avec étole et surplis, la justice en perruque, la maréchaussée, le sabre à la main, gardant la place avant de permettre aux musettes de commencer ; la danse interrompue un quart d’heure après par la bataille ; les cris et les sifflements des enfants, des débiles et autres assistants, les agaçant comme fait la canaille quand les chiens se battent ; des hommes affreux, ou plutôt des bêtes fauves, couverts de sayons de grosse laine, avec de larges ceintures de cuir piquées de clous de cuivre, d’une taille gigantesque rehaussée par de hauts sabots, s’élevant encore pour regarder le combat, trépignant avec progression, se frottant les flancs avec les coudes, la figure hâve et couverte de longs cheveux gras, le haut du visage pâlissant et le bas se déchirant pour ébaucher un rire cruel et une sorte d’impatience féroce. — Et ces gens-là payent la taille ! et l’on veut encore leur ôter le sel ! Et l’on ne sait pas ce qu’on dépouille, ce qu’on croit gouverner, ce qu’à coups d’une plume nonchalante et lâche on croira, jusqu’à la catastrophe, affamer toujours impunément ! Pauvre Jean-Jacques, me disais-je, qui t’enverrait, toi et ton système, copier de la musique chez ces gens-là aurait bien durement répondu à ton discours. » Avertissement prophétique, prévoyance admirable que l’excès du mal n’aveugle point sur le mal du remède. Éclairé par son instinct féodal et rural, le vieux gentilhomme juge du même coup le gouvernement et les philosophes, l’Ancien Régime et la Révolution.

IV

Quand l’homme est misérable, il s’aigrit ; mais quand il est à la fois propriétaire et misérable, il s’aigrit davantage. Il a pu se résigner à l’indigence, il ne se résigne pas à la spoliation ; et telle était la situation du paysan en 1789 ; car, pendant tout le dix-huitième siècle, il avait acquis de la terre. — Comment avait-il fait, dans une telle détresse ? La chose est à peine croyable, quoique certaine ; on ne peut l’expliquer que par le caractère du paysan français, par sa sobriété, sa ténacité, sa dureté pour lui-même, sa dissimulation, sa passion héréditaire pour la propriété et pour la terre. Il avait vécu de privations, épargné sou sur sou. Chaque année, quelques pièces blanches allaient rejoindre son petit tas d’écus enterré au coin le plus secret de sa cave ; certainement, le paysan de Rousseau, qui cachait son vin et son pain dans un silo, avait une cachette plus mystérieuse encore : un peu d’argent dans un bas de laine ou dans un pot échappe mieux que le reste à l’inquisition des commis. En guenilles, pieds nus, ne mangeant que du pain noir, mais couvant dans son cœur le petit trésor sur lequel il fondait tant d’espérances, il guettait l’occasion, et l’occasion ne manquait pas. « Malgré tous ses privilèges, écrit un gentilhomme en 1755[45], la noblesse se ruine et s’anéantit tous les jours, le Tiers-état s’empare des fortunes. » Nombre de domaines passent ainsi, par vente forcée ou volontaire, entre les mains des financiers, des gens de plume, des négociants, des gros bourgeois. Mais il est sûr qu’avant de subir la dépossession totale, le seigneur obéré s’est résigné aux aliénations partielles. Le paysan, qui a graissé la patte du régisseur, se trouve là avec son magot. « Mauvaise terre, Monseigneur, et qui vous coûte plus qu’elle ne vous rapporte. » Il s’agit d’un lopin isolé, d’un bout de champ ou de pré, parfois d’une ferme dont le fermier ne paye plus, plus souvent d’une métairie dont les métayers besogneux et paresseux tombent chaque année à la charge du maître. Celui-ci peut se dire que la parcelle aliénée n’est pas perdue pour lui, puisqu’un jour, par droit de rachat, il pourra la reprendre, et puisqu’en attendant il touchera un cens, des redevances, le profit des lods et ventes. D’ailleurs, il y a chez lui et autour de lui de grands espaces vides que la décadence de la culture et la dépopulation ont laissés déserts. Pour les remettre en valeur, il faut en céder la propriété ; nul autre moyen de rattacher l’homme à la terre. — Et le gouvernement aide à l’opération : ne percevant plus rien sur le sol abandonné, il consent à retirer provisoirement sa main trop pesante. Par l’édit de 1766, une terre défrichée reste affranchie pour quinze ans de la taille d’exploitation, et, la-dessus, dans vingt-huit provinces, quatre cent mille arpents sont défrichés en trois ans[46].

Voilà comment, par degrés, le domaine seigneurial s’émiette et s’amoindrit. Vers la fin, en quantité d’endroits, sauf le château et la petite ferme attenante qui rapporte deux ou trois mille francs par an[47], le seigneur n’a plus que ses droits féodaux ; tout le reste du sol est au paysan. Déjà vers 1750, Forbonnais note que beaucoup de nobles et d’anoblis, « réduits à une pauvreté extrême avec des titres de propriété immense, » ont vendu au petit cultivateur à bas prix, souvent pour le montant de la taille. Vers 1760, un quart du sol, dit-on, avait déjà passé aux mains des travailleurs agricoles. En 1772, à propos du vingtième qui se perçoit sur le revenu net des immeubles, l’intendant de Caen, ayant fait le relevé de ses cotes, estime que, sur cent cinquante mille, « il y en a peut-être cinquante mille dont l’objet n’excède pas cinq sous et peut-être encore autant qui n’excèdent pas vingt sous[48]. » Des observateurs contemporains constatent cette passion du paysan pour la propriété foncière. « Toutes les épargnes des basses classes, qui ailleurs sont placées sur des particuliers et dans les fonds publics, sont destinées en France à l’achat des terres. » — « Aussi le nombre des petites propriétés rurales va toujours croissant. Necker dit qu’il y en a « une immensité ». Arthur Young, en 1789, s’étonne de leur prodigieuse multitude et « penche à croire qu’elles forment le tiers du royaume ». de serait déjà notre chiffre actuel, et l’on trouve encore, à peu de chose près, le chiffre actuel, si l’on cherche le nombre des propriétaires comparé au nombre des habitants.

Mais, en acquérant le sol, le petit cultivateur en prend pour lui les charges. Tant qu’il était simple journalier et n’avait que ses bras, l’impôt ne l’atteignait qu’à demi « où il n’y a rien, le roi perd ses droits ». Maintenant, il a beau être pauvre et se dire encore plus pauvre, le fisc a prise sur lui par toute l’étendue de sa propriété nouvelle. Les collecteurs, paysans comme lui et jaloux à titre de voisins, savent ce que son bien au soleil lui a rapporté ; c’est pourquoi on lui prend tout ce qu’on peut lui prendre. En vain il a travaillé avec une âpreté nouvelle, ses mains restent aussi vides, et, au bout de l’année, il découvre que son champ n’a rien produit pour lui. Plus il acquiert et produit, plus ses charges deviennent lourdes. En 1715, la taille et la capitation, qu’il paye seul ou presque seul, étaient de 66 millions ; elles sont de 93 en 1759, de 110 en 1789[49]. En 1757, l’impôt est de 283156000 livres ; en 1789, de 476294000. — Sans doute, en théorie, par humanité et bon sens, on veut le soulager, on a pitié de lui. Mais on pratique, par nécessité et routine, on le traite, selon le précepte du cardinal de Richelieu, comme une bête de somme à qui l’on mesure l’avoine, de peur qu’il ne soit trop fort et regimbe, « comme un mulet qui, étant accoutumé à la charge, se gâte plus par un long repos que par le travail ».

  1. La Bruyère, édition Destailleurs, II, 97. Addition de la 4e édition (1689).
  2. L’oppression et la misère commencent vers 1672. — À la fin du dix-septième siècle (1698), les mémoires dressés par les intendants pour le duc de Bourgogne disent que beaucoup de districts et provinces ont perdu le sixième, le cinquième, le quart, le tiers et même la moitié de leur population. (Voir pour les détails la Correspondance des contrôleurs généraux de 1683 à 1698, publiée par M. de Boislisle.) — Or, d’après les mémoires des intendants (Vauban, Dîme royale, chap. vii, § 2), la population de France en 1698 était encore de 19094146 habitants. — De 1698 à 1715 elle va toujours baissant. Selon Forbonnais, il n’y avait plus en France, sous le Régent, que 16 à 17 millions d’habitants. — À partir de cette époque, la population ne baisse plus, mais pendant quarante ans elle croît à peine. En 1753 (Voltaire, Dictionnaire philosophique, article Population), le dénombrement des feux donne 3550499 feux, outre 700000 âmes à Paris, ce qui fait de 16 à 17 millions d’habitants si l’on compte par feu 4 personnes 1/2, et de 18 à 19 millions si l’on en compte 5.
  3. Floquet, Histoire du parlement de Normandie, VII, 402.
  4. Rousseau, Confessions, 1re partie, chap. iv (1732).
  5. Marquis d’Argenson, 19 et 24 mai, 4 juillet et 1er août 1739.
  6. Résumé de l’histoire d’Auvergne par un Auvergnat (M. Taillandier), 313.
  7. Marquis d’Argenson, 1710, 28 mai, 7 et 21 août, 19 et 24 septembre, 7 novembre.
  8. Marquis d’Argenson, 4 octobre 1749, 20 mai, 12 septembre, 28 octobre, 28 décembre 1750, 16 juin, 22 décembre 1751, etc.
  9. Marquis d’Argenson. 21 juin 1749, 22 mai 1750, 14 février, 19 mars, 15 avril 1751, etc.
  10. Floquet, ib., VII, 410 (avril 1752, Adresse du Parlement de Normandie).
  11. Marquis d’Argenson, 26 novembre 1751, 15 mars 1753.
  12. Marquis d’Argenson. IV, 124 ; VI, 165 ; VII, 194, etc.
  13. Floquet, Ib., VI. 400 à 430.
  14. Correspondance par Metra, I. 338. 341. — Hippeau, le Gouvernement de Normandie, IV, 62, 199, 358.
  15. Procès-verbaux de l’assemblée provinciale de Basse-Normandie (1787), 151.
  16. Archives nationales, G, 319, État de la direction d’Issoudun, et H 1149, H 612, H 1418.
  17. Archives nationales. Lettres de M. de Crosne, intendant de Rouen (17 février 1784) ; de M. de Blossac, intendant de Poitiers (9 mai 1784) ; de M. de Villeneuve, intendant de Bourges (28 mars 1784) ; de M. de Cypierre, intendant d’Orléans (28 mai 1784), de M. de Mazirot, intendant de Moulins (28 juin 1786) de M. de Pont, intendant de Moulins (10 novembre 1779), etc.
  18. Archives nationales, II, 200 (Mémoire de M. Amelot, intendant de Dijon (1786).
  19. Gaultier de Biauzat, Doléances sur les surcharges que portent les gens du Tiers-état, etc. (1789), 188. — Procès-verbaux de l’assemblée provinciale d’Auvergne (1787), 175.
  20. Théron de Montaugé, l’Agriculture et les classes rurales dans le Toulousain, 112.
  21. Procès-verbaux de l’assemblée provinciale de la Haute-Guyenne, I, 47, 79.
  22. Procès-verbaux de l’assemblée provinciale du Soissonnais (1787), 457 ; de l’assemblée provinciale d’Auch. 24.
  23. Résumé des cahiers, par Prudhomme. III. 271.
  24. Hippeau, ib., VI, 74, 243 (Doléances rédigées par le chevalier de Bertin).
  25. Article Fermiers et Grains dans l’Encyclopédie, par Quesnay, 1756.
  26. Théron de Montaugé, 15. — Éphémérides du citoyen, III. 190 (1766) ; IX, 15 (article de M. de Butret, 1767).
  27. Procès-verbaux de l’assemblée provinciale de l’Orléanais (1787). mémoire de M. d’Autroche.
  28. « On s’étonne qu’un peuple si nombreux soit nourri, lorsque la moitié ou le quart de la terre arable est occupée par des friches stériles. » (Arthur Young, II, 137.)
  29. Archives nationales, H, 1149. Lettre de la comtesse de Saint-Georges (1772) sur les conséquences de la gelée : « Les terres vont achever cette année de rester incultes, comme il y en a déjà beaucoup, dans notre paroisse surtout. » — Théron de Montaugé, ib., 45, 80.
  30. Arthur Young, II. 112. 115. — Théron de Montaugé. 52, 61.
  31. Le marquis de Mirabeau. Traité de la population. 29.
  32. Cf. Galiani, Dialogues sur le commerce des blés (1770), 193. Le pain de froment coûte alors quatre sous la livre.
  33. Arthur Young, II, 200, 201, 260 à 265. — Théron de Montaugé, 59, 68, 75, 79, 81, 84.
  34. Éphémérides du citoyen, VI, 81 à 94 (1767), et IX, 90 (1767).
  35. Turgot (Collection des Économistes), I, 544, 549.
  36. Marquis de Mirabeau, Traité de la population, 83.
  37. Hippeau, VI, 91.
  38. Dulaure, Description de l’Auvergne (1789).
  39. Arthur Young, I, 235.
  40. Éphémérides du citoyen, XX, 146 (Lettre de la marquise de… 17 août 1767).
  41. Lucas de Montigny, Mémoires de Mirabeau, I, 394.
  42. Arthur Young, I, 280, 289, 294.
  43. La Fayette, Mémoires, V, 533.
  44. Lucas de Montigny, ibid. (Lettre du 18 août 1777.)
  45. Tocqueville, 117.
  46. Procès-verbaux de l’assemblée provinciale de Basse Normandie (1787), 205.
  47. Léonce de Lavergne, 26 (d’après les tableaux de l’indemnité accordée aux émigrés en 1825). — Dans la terre de Blet (voir note 2 à la fin du tome ier), vingt-deux parcelles sont aliénées en 1760. — Arthur Young, I, 308 (domaine de la Tour-d’Aigues, en Provence), et II, 198, 214. — Doniol, Histoire des classes rurales, 450. — Tocqueville, 36.
  48. Archives nationales H, 1463 (Lettre de M. de Fontette du 16 novembre 1771). — Cf. Cochut, Revue des Deux Mondes, septembre 1848. La vente des biens nationaux ne paraît pas avoir augmenté sensiblement le nombre des petites propriétés ni diminué sensiblement le nombre des grandes ; ce que la Révolution a développé, c’est la propriété moyenne. En 1848, on compte 183000 grandes propriétés (23000 familles payant 500 francs de contributions et au-dessus et possédant 260 hectares en moyenne, 160000 familles payant de 250 à 500 francs de contributions et possédant 85 hectares en moyenne). Ces 183000 familles possèdent 18 millions d’hectares. — En outre, 700000 propriétés moyennes (payant de 50 à 250 francs d’impôt) et comprenant 15 millions d’hectares. — Enfin 3900000 petites, comprenant 15 millions d’hectares (900000 payant de 25 à 50 francs d’impôt, moyenne 5 hectares et demi, 3 millions payant moins de 25 francs, moyenne 3 hectares 1 neuvième). — D’après les relevés partiels de M. de Tocqueville, le nombre des propriétaires fonciers s’est accru en moyenne de 5 douzièmes ; or la population s’est accrue en même temps de 5 treizièmes (de 26 à 36 millions).
  49. Compte général des revenus et dépenses fixes au 1er mai 1789 (Imprimerie royale, 1789). — Duc de Luynes, XVI, 49. — Buchez et Roux, I, 206, 374. (Il ne s’agit ici que des pays d’élection ; mais, dans les pays d’états, l’augmentation n’est pas moins forte.) — Archives nationales H2, 1610 (paroisse du Bourget, en Anjou). Extrait des rôles de la taille pour trois métairies à M. de Ruillé. Impôts en 1762, 334 livres 3 sous, en 1783, 372 livres 15 sous.