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Les Origines de la France contemporaine/Tome 3/Livre I/Chapitre 3

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CHAPITRE III

I. L’anarchie du 14 juillet au 6 octobre 1789. — Destruction du gouvernement. — À qui appartient le pouvoir effectif. — II. La province. — Destruction des anciennes autorités. — Insuffisance des autorités nouvelles. — III. Dispositions du peuple. — La famine. — IV. La panique. — L’armement universel. — V. Attentats contre les personnes et les propriétés publiques. — À Strasbourg. — À Cherbourg. — À Maubeuge. — À Rouen. — — À Besançon. — À Troyes. — VI. Les impôts ne sont plus payés. — Dévastation des forêts. — Le nouveau droit de chasse. — VII. Attentats contre les personnes et les propriétés privées. — Les aristocrates dénoncés au peuple comme ses ennemis. — effet des nouvelles de Paris. — Influence des procureurs de village. — Violences isolées. — Jacquerie générale dans l’Est. — Guerre aux châteaux, aux propriétés féodales et à la propriété. — Préparatifs pour d’autres Jacqueries.

I

Si mauvais que soit un gouvernement, il y a quelque chose de pire, c’est la suppression du gouvernement. Car c’est grâce à lui que les volontés humaines font un concert, au lieu d’un pêle-mêle. Il sert dans une société à peu près comme le cerveau dans une créature vivante. Incapable, inconsidéré, dépensier, absorbant, souvent il abuse de sa place, et surmène ou fourvoie le corps qu’il devrait ménager et guider. Mais, à tout prendre, quoi qu’il fasse, il fait encore plus de bien que de mal ; car c’est par lui que le corps se tient debout, marche et coordonne ses pas. Sans lui, point d’action réfléchie, agencée, et qui soit utile à l’animal entier. En lui seul sont les vues d’ensemble, la connaissance des membres et de leur jeu, la notion du dehors, l’information exacte et complète, la prévoyance à longue portée, bref la raison supérieure qui conçoit l’intérêt commun et combine les moyens appropriés. S’il défaille et n’est plus obéi, s’il est froissé et faussé du dehors par une pression brutale, la raison cesse de conduire les affaires publiques, et l’organisation sociale rétrograde de plusieurs degrés. Par la dissolution de la société et par l’isolement des individus, chaque homme est retombé dans sa faiblesse originelle, et tout pouvoir appartient aux rassemblements temporaires qui, dans la poussière humaine, se soulèvent comme des tourbillons. — Ce pouvoir que les hommes les plus compétents ont peine à bien appliquer, on devine comment des bandes improvisées vont l’exercer. Il s’agit des subsistances, de leur possession, de leur prix et de leur distribution, de l’impôt, de sa quotité, de sa répartition et de sa perception, de la propriété privée, de ses espèces, de ses droits et de ses limites, de l’autorité publique, de ses attributions et de ses bornes, de tous les rouages engrenés et délicats qui composent la grande machine économique, sociale et politique ; sur ceux qui sont à portée, chaque bande dans son canton porte ses mains grossières, les tord ou les casse, au hasard, sous l’impulsion du moment, sans idée ni souci des conséquences, même lorsque le contrecoup doit se retourner contre elle et l’écraser demain sous la ruine qu’elle aura faite aujourd’hui. De même des nègres déchaînés, qui, tirant ou poussant chacun de son côté, entreprennent de conduire le vaisseau dont ils se sont rendus maîtres. — En pareil cas, les blancs ne valent guère mieux que les noirs : car non seulement la bande, ayant pour objet une action violente, se compose des plus misérables, des plus exaltés, des plus enclins à la destruction et à la licence, mais encore, comme elle exécute tumultueusement une action violente, chaque individu, le plus brut, le plus déraisonnable et le plus perverti, y descend encore au-dessous de lui-même, jusque dans les ténèbres, la démence et la férocité de ses derniers bas-fonds. En effet, pour que l’homme qui a reçu et donné des coups résiste à l’ivresse du meurtre et n’use pas de sa force en sauvage, il lui faut la pratique des armes et du danger, l’habitude du sang-froid, le sentiment de l’honneur, surtout le souvenir présent de ce terrible code militaire, qui, dans toute imagination de soldat, plante en perspective la potence prevôtale et la certitude d’y monter, s’il frappe un coup de trop. Tous ces freins, intérieurs et extérieurs, manquent à l’homme lancé dans l’émeute. Il est novice dans les voies de fait qu’il exécute. Il ne craint plus la loi, puisqu’il l’abolit. L’action commencée l’entraîne au delà de ce qu’il a voulu. Sa colère est exaspérée par le péril et la résistance. La fièvre lui vient au contact des enfiévrés, et il suit des bandits qui sont devenus ses camarades[1]. Ajoutez à cela les clameurs, l’ivrognerie, le spectacle de la destruction, le tressaillement physique de la machine nerveuse tendue au delà de ce qu’elle peut supporter, et vous comprendrez comment, du paysan, de l’ouvrier, du bourgeois, pacifiés et apprivoisés par une civilisation ancienne, on voit tout d’un coup sortir le barbare, bien pis, l’animal primitif, le singe grimaçant, sanguinaire et lubrique, qui tue en ricanant et gambade sur les dégâts qu’il fait. — Tel est le gouvernement effectif auquel la France est livrée, et, après dix-huit mois d’expérience, le plus compétent, le plus judicieux, le plus profond observateur de la Révolution ne trouvera rien à lui comparer que l’invasion de l’Empire Romain au quatrième siècle[2] : « Les Huns, les Hérules, les Vandales et les Goths ne viendront ni du Nord ni de la mer Noire : ils sont au milieu de nous ».

II

Lorsque, dans un édifice, la maîtresse poutre a fléchi, les craquements se suivent et se multiplient, et les solives secondaires s’abattent une à une, faute de l’appui qui les portait. Pareillement, l’autorité du roi étant brisée, tous les pouvoirs qu’il a délégués tombent à terre[3]. Intendants, parlements, commandants militaires, grands prévôts, officiers d’administration, de justice et de police, dans chaque province et dans chaque emploi, les gardiens de l’ordre et de la propriété, instruits par le meurtre de M. de Launey, par la prison de M. de Besenval, par la fuite du maréchal de Broglie, par l’assassinat de Foullon et de Bertier, savent ce qu’il en coûte de remplir leur office, et, de peur qu’ils n’en ignorent, les insurrections locales viennent sur place leur mettre la main au collet.

Le commandant de la Bourgogne est prisonnier à Dijon, avec une garde à sa porte et défense de parler à personne sans permission et témoins[4]. Celui de Caen est assiégé dans le vieux Palais et capitule. Celui de Bordeaux livre Château-Trompette avec les équipements et les fusils. Celui de Metz, qui se maintient, subit les insultes et les ordres de la populace. Celui de Bretagne erre « en vagabond » dans sa province, pendant qu’à Rennes ses gens, ses meubles et sa vaisselle sont gardés en otage ; sitôt qu’il met le pied en Normandie, il est investi et l’on place une sentinelle à sa porte. — L’intendant de Besançon est en fuite ; celui de Rouen voit sa maison saccagée de fond en comble et se sauve parmi les cris d’une bande qui demande sa tête. — À Rennes, le doyen du parlement est arrêté, maltraité, gardé à vue dans sa chambre, puis renvoyé de la ville, quoique malade, et sous escorte. — À Strasbourg « trente-six maisons de magistrats sont marquées pour le pillage[5] ». — À Besançon, le président du parlement est contraint d’élargir les mutins arrêtés dans une précédente émeute et de brûler publiquement toute la procédure. — En Alsace, dès les premiers troubles, les prévôts ont été forcés de fuir, les baillis et juges seigneuriaux se sont cachés, les inspecteurs des forêts se sont sauvés, on a démoli les habitations des gardes : tel, homme de soixante ans, a été excédé de coups, on l’a promené dans le village en lui arrachant les cheveux ; de sa maison, il ne reste que les murs et une portion de la toiture ; tous ses meubles ou effets ont été brisés, brûlés ou volés ; on l’a forcé à signer avec sa femme un acte par lequel il s’engage à restituer toutes les amendes qu’il a prononcées, et donne quittance de tous les dégâts qu’il vient de subir. — En Franche-Comté, les bailliages n’osent condamner les délinquants, la maréchaussée ne les arrête plus, le commandant militaire écrit « que les crimes en tout genre se multiplient et qu’il n’a aucun moyen de les faire punir ». — Dans toutes les provinces, l’insubordination est permanente et une commission provinciale dit tristement ; « Quand tous les pouvoirs sont confondus, anéantis, quand la force publique est nulle, quand tous les liens sont rompus, quand tout individu se croit affranchi de toute espèce de devoirs, quand l’autorité publique n’ose plus se montrer et que c’est un crime d’en avoir été revêtu, quel effet peut-on attendre de nos efforts pour rétablir l’ordre[6] ? » — De ce grand État démoli il reste quarante mille tas d’hommes, chacun isolé et séparé, villes, bourgades, villages, où des corps municipaux, des comités élus, des gardes nationales improvisées, tâchent de parer aux plus grands excès. — Mais ces chefs locaux sont novices, ils sont humains, ils sont timides ; nommés par acclamation, ils croient au droit populaire ; entourés d’émeutes, ils se sentent en danger. C’est pourquoi, le plus souvent, ils obéissent à la foule. « Presque jamais, écrit une commission provinciale[7], une municipalité ne requerra ; elle laissera commettre les plus grands excès plutôt que de faire une dénonciation dont ses concitoyens pourraient, tôt ou tard, chercher à la rendre responsable… Les municipalités ne sont plus maîtresses de se refuser à rien. » Dans les campagnes surtout, le maire ou syndic, qui est un laboureur, songe d’abord à ne point se faire d’ennemis, et renoncerait à sa place, si elle devait lui attirer « des désagréments ». Dans les villes et notamment dans les grandes cités, son administration est presque aussi molle et encore plus précaire ; car la matière explosible y est plus accumulée, et les officiers municipaux, sur leurs fauteuils à l’hôtel de ville, siègent sur une mine qui, tous les jours, peut sauter. Demain peut-être une motion jetée dans une auberge des faubourgs, un journal incendiaire arrivé de Paris, fournira l’étincelle. — Contre la populace, ils n’ont d’autre défense que les proclamations sentimentales de l’Assemblée nationale, la présence inutile de troupes qui regarderont faire, le secours incertain d’une garde nationale qui arrivera trop tard. Parfois alors, ces bourgeois, devenus souverains, poussent un cri de détresse sous la main du souverain de la rue qui les tient à la gorge. Au Puy-en-Velay[8], dans une ville de vingt mille âmes, le présidial, le comité des vingt-quatre commissaires, les 200 dragons, les 800 hommes de la garde bourgeoise, sont « tous paralysés, tous engourdis par la plus vile populace. Les voies de douceur n’ont fait qu’augmenter son insubordination et son insolence ». Elle proscrit qui bon lui semble, et, depuis six jours, une potence, dressée par ses mains, annonce aux nouveaux magistrats la destinée qui les attend. « Que deviendrons-nous, disent-ils, cet hiver, en un pays pauvre, où le pain manque ? Nous allons être en proie aux bêtes féroces. »

III

En effet, elles ont faim, et, depuis la Révolution, leur misère n’a fait que croître. Autour du Puy-en-Velay, un orage terrible, une grêle affreuse, une pluie diluvienne, ont ravagé le pays, effondré les terres. Dans le Midi, la récolte a été médiocre ou même insuffisante. « Tracer un tableau de l’état du Languedoc, écrit l’intendant[9], serait donner une relation de tous les genres de calamités. L’épouvante dont toutes les communautés sont saisies, plus forte que toutes les lois, arrête la circulation et ferait éprouver la disette au sein même de l’abondance. La denrée est à un prix énorme, et le numéraire manque. Les communautés sont ruinées par les frais énormes auxquels elles sont exposées, payement des députés aux sénéchaussées, établissement des gardes bourgeoises, corps de garde de ces milices, achat des armes et uniformes, dépenses pour les formations en communes, en conseils permanents, impressions en tout genre pour faire connaître les délibérations les moins essentielles, pertes de temps qu’occasionnent les mouvements auxquels les circonstances ont donné lieu, stagnation totale des manufactures et du commerce » : toutes ces causes « ont réduit le Languedoc à la dernière extrémité ». — Dans le Centre et dans le Nord, où la récolte est bonne, les subsistances ne sont pas moins rares, parce que le blé n’ose plus circuler et se cache. « Depuis cinq mois, écrit l’assemblée municipale de Louviers[10], il ne s’est point présenté de laboureurs aux marchés de cette ville. Jamais, quoique de temps à autre il soit survenu des chertés considérables. L’on n’avait vu arriver un pareil événement. Au contraire les halles abondaient toujours, en proportion du haut prix des grains. » En vain la municipalité ordonne aux quarante-sept paroisses environnantes de la fournir de blé ; celles-ci n’en ont cure ; chacun pour soi, chacun chez soi ; l’intendant n’est plus là pour faire fléchir l’intérêt local sous l’intérêt public. « Dans les pays de blé qui nous environnent, écrit une ville de Bourgogne, on ne peut se promettre d’achats libres. Des règlements particuliers, soutenus par les milices bourgeoises, empêchent la sortie et arrêtent la circulation. Les marchés circonvoisins sont nuls pour nous. Depuis huit mois ou environ, il n’a pas été apporté un sac de grain à la halle de notre ville. » — À Troyes, le pain coûte 4 sous la livre ; à Bar-sur-Aube et aux environs, 4 sous et demi. Or, aux ateliers de charité, l’artisan sans ouvrage gagne 12 sous par jour, et, en se promenant dans la campagne, il a vu que les blés étaient beaux. Qu’en peut-il conclure, sinon que la disette vient des accapareurs et que, s’il meurt de faim, c’est parce que des scélérats l’affament ? — En vertu de ce raisonnement, quiconque a la main sur les subsistances, propriétaire, fermier, négociant, administrateur, passe pour un traître. Évidemment il y a un complot contre le peuple : le gouvernement, la reine, le clergé, la noblesse, en sont, et aussi les magistrats, la haute bourgeoisie, les riches. Dans l’Île-de-France, le bruit court qu’on jette des sacs de farine dans la Seine et qu’on fait exprès manger le blé en herbe aux chevaux de la cavalerie. En Bretagne, il est constant qu’on exporte le grain et qu’on l’entasse à l’étranger. En Touraine, on est sûr que tel gros négociant le laisse germer dans ses greniers plutôt que de le vendre. À Troyes, on crie que tel autre, commissionné par les boulangers, a empoisonné ses farines avec de l’alun et de l’arsenic. — Concevez l’effet de pareils soupçons dans la multitude souffrante : un flot de haine monte de l’estomac vide au cerveau malade. Le peuple cherche partout ses ennemis imaginaires, et fonce en avant, les yeux clos, n’importe sur qui ou sur quoi, non seulement avec tout le poids de sa masse, mais avec toute la force de sa fureur.

IV

Dès les premières semaines, il était déjà effaré. Habitué à être conduit, le troupeau humain s’alarme de son abandon ; ses conducteurs qu’il a foulés aux pieds lui manquent ; en s’affranchissant de leurs entraves, il s’est privé de leur protection. Il se sent esseulé dans une contrée inconnue, livré à des dangers qu’il ignore et auxquels il ne peut parer. À présent que les pâtres sont tués ou désarmés, si les loups arrivaient à l’improviste ! — Et il y a des loups, je veux dire des vagabonds et des malfaiteurs, qui, tout à l’heure, sont sortis de l’ombre. Ils ont incendié et pillé : dans chaque insurrection on les retrouve. Depuis que la maréchaussée ne les abat plus, au lieu de se cacher, ils se montrent. Ils n’ont plus qu’à s’entendre et à venir en bande : toute propriété, toute vie sera à leur discrétion. — Une anxiété sourde, une crainte vague se répand dans les villes et dans les campagnes : tout d’un coup, vers la fin de juillet, la panique, comme un tourbillon de poussière aveuglante et suffocante, roule sur des centaines de lieues. On annonce que les brigands arrivent ; ils mettent le feu aux moissons ; ils sont à six lieues, à deux lieues ; cela est prouvé par les fuyards qui se sauvent à la débandade. — Le 28 juillet, à Angoulême[11], vers trois heures de l’après-midi, le tocsin sonne, la générale bat, on crie aux armes, on monte des canons sur les remparts : il faut mettre la ville en défense contre 15000 bandits qui approchent, et du haut des murs on découvre avec effroi sur la route un tourbillon de poussière. C’était le courrier qui passait allant à Bordeaux. Là-dessus, le nombre de brigands se réduit à 1500, mais il est avéré qu’ils ravagent la campagne. À neuf heures du soir, il y 20000 hommes sous les armes, et ils passent ainsi la nuit, écoutant toujours sans rien entendre. Vers trois heures du matin, nouvelle alarme, tocsin ; on se forme en bataille, on est sûr que les brigands ont brûlé Ruffec, Verneuil, Larochefoucauld et autres lieux. Le lendemain, contre les bandits toujours absents, les campagnes arrivent pour prêter main-forte. « À neuf heures, dit un témoin, nous avions dans la ville 40000 hommes que nous remerciâmes. » Puisque les bandits ne se montrent pas, c’est qu’ils sont cachés : cent hommes à cheval et quantité à pied vont fouiller la forêt de Braconne, et, à leur grande surprise, ne trouvent rien. Mais la terreur n’est pas calmée ; « pendant les jours qui suivent, on monte la garde continuellement, on forme des compagnies parmi les bourgeois, » et Bordeaux averti envoie un courrier pour offrir 20000 et même 30000 hommes. « Ce qu’il y a de surprenant, ajoute le narrateur, c’est qu’à dix lieues aux environs, dans chaque paroisse, pareille émeute est arrivée, et à peu près à la même heure. » — Il suffit qu’une fille, rentrant le soir au village, rencontre deux hommes qui ne sont pas du pays. C’est le cas en Auvergne : là-dessus, des paroisses entières se sauvent la nuit dans les bois, abandonnant leurs maisons, emportant leurs meubles ; « les fuyards ont foulé, abîmé leurs propres moissons ; des femmes enceintes se sont blessées dans le bois, d’autres sont devenues folles ». L’épouvante leur a donné des ailes ; deux ans plus tard, près du Mont-Dore, on montrait à Mme Campan une roche à pic où une femme s’était réfugiée et d’où on n’avait pu la descendre qu’avec des cordes. — Enfin, les voilà rentrés chez eux, et leur vie, à ce qu’il semble, reprend son train ordinaire. Mais ce n’est pas impunément que de si grosses masses se sont ébranlées, et un pareil tumulte est par lui-même une source vive d’alarmes : puisqu’on s’est levé, c’est qu’il y avait du péril, et, si le péril ne vient pas des brigands, il vient d’ailleurs. Arthur Young, en Alsace et à Dijon[12], entend dire à table d’hôte que la reine a formé un complot pour creuser une mine sous l’Assemblée nationale et pour massacrer tout Paris ; plus tard, dans un village près de Clermont, il est arrêté, interrogé, parce que, manifestement, il conspire avec la reine et le comte d’Entragues pour faire sauter la ville et envoyer aux galères les habitants qui ont survécu.

Contre ces fantômes pullulants de l’imagination surexcitée, nul raisonnement, nulle expérience n’est efficace. Désormais chaque commune, chaque homme se pourvoit d’armes et se tient prêt à en faire usage. Le paysan fouille à son magot, et « trouve dix à douze francs pour acheter un fusil ». — « Dans le plus misérable village, on rencontre une milice nationale. » Dans toutes les villes, des gardes bourgeoises, des compagnies de volontaires font patrouille. Sur la réquisition des municipalités, les commandants militaires leur livrent des armes, des munitions, des équipements ; en cas de refus, on pille les arsenaux, et, de gré ou de force, 400000 fusils passent ainsi, en six mois, aux mains du peuple[13]. Non contents de cela, il leur faut des canons. Brest en ayant exigé deux, chaque ville de Bretagne va faire de même ; l’amour-propre est en jeu et aussi le besoin de se sentir fort. — Rien ne leur manque à présent pour être maîtres. Toute autorité, toute force, tout moyen de contrainte et d’intimidation est entre leurs mains, entre leurs mains seules, et, dans l’interrègne effectif de tous les pouvoirs légaux, ces mains souveraines n’ont pour se guider que les suggestions folles ou meurtrières de la faim ou du soupçon.

V

Il serait trop long de raconter toutes leurs violences, convois arrêtés, blés pillés, meuniers et marchands de grains pendus, décapités, massacrés, fermiers sommés sous menace de mort de livrer jusqu’à leur réserve de semence, propriétaires rançonnés, maisons saccagées[14]. Impunis, tolérés, excusés ou mal réprimés, les attentats se répètent et se propagent d’abord contre les personnes et les propriétés publiques. Selon l’usage, la canaille marche en tête et marque à son empreinte toute l’insurrection.

Le 19 juillet, à Strasbourg, sur la nouvelle que Necker revient, elle interprète à sa façon la joie publique dont elle est témoin. Cinq ou six cents va-nu-pieds[15], accrus bientôt par les gens de petit métier, courent à l’hôtel de ville, et les magistrats assemblés n’ont que le temps de fuir par une porte de derrière. De leur côté, les soldats, l’arme au bras, laissent faire, et plusieurs même excitent les assaillants. Les fenêtres volent en éclats sous une grêle de pierres, les portes sont forcées avec des pinces de fer, et la populace entre comme un torrent aux acclamations des spectateurs. Aussitôt, par toutes les ouvertures du palais, sur une façade de quatre-vingts pieds, « c’est une pluie de volets, de fenêtres, de chaises, de tables, de sofas, de livres, de papiers, puis une autre de tuiles, de planches, de balcons, de pièces de charpente ». Les archives publiques sont jetées au vent, les rues environnantes en sont jonchées ; les lettres d’affranchissement, les chartes de privilèges, tous les actes authentiques qui, depuis Louis XIV, garantissaient les libertés de la ville, périssent dans les flammes. Les uns, dans les caves, défoncent les tonneaux de vin précieux ; 15 000 mesures en sont perdues et font un étang de cinq pieds de profondeur où plusieurs se noient. Les autres, chargés de butin, s’en vont sous les yeux des soldats qui ne les arrêtent pas. Pendant trois jours, la dévastation continue : nombre de maisons appartenant à des magistrats « sont saccagées du grenier à la cave ». Quand enfin les bourgeois honnêtes ont obtenu des armes et rétabli l’ordre, on se contente de pendre un des voleurs ; bien mieux, pour donner satisfaction au peuple, on change les magistrats, on abaisse le prix du pain et de la viande. — Après ces ménagements et ces récompenses, rien d’étonnant si l’émeute se répand en long et en large aux environs ; en effet, partie de Strasbourg, elle court l’Alsace, et, à la campagne comme à la ville, il se trouve pour la conduire des ivrognes et des vauriens.

Que la scène soit à l’Est, au Nord ou à l’Ouest, les premiers auteurs sont toujours de la même espèce. À Cherbourg le 21 juillet[16], les deux chefs d’émeute sont des « voleurs de grands chemins » qui mènent les femmes du faubourg, des matelots étrangers, la populace du port et nombre de soldats en sarraux d’ouvriers. Ils se font livrer les clefs des magasins de blé, ils dévastent les maisons des trois plus gros négociants et celle du subdélégué, M. de Garantot : « Tous leurs registres et papiers sont brûlés ; chez M. de Garantot seul, on évalue la perte plus de 100000 écus, au petit pied. » — Partout c’est le même instinct de destruction, une sorte de rage envieuse contre ceux qui possèdent, commandent ou jouissent. À Maubeuge, le 27 juillet, au moment même où les représentants de la commune venaient de s’assembler[17], le petit peuple, intervient directement et à sa façon ordinaire. Une bande d’ouvriers cloutiers et armuriers investit l’hôtel de ville et oblige le maire à baisser le prix du pain. Presque aussitôt une autre bande, avec des cris de mort, se met à sa poursuite et crève les fenêtres, pendant que la garnison, appelée aux armes, contemple tranquillement le dégât. Mort au maire, à toutes les autorités, à tous les employés ! Les mutins forcent les prisons, mettent les détenus en liberté, se jettent sur les maisons de l’impôt. Les cabanes de l’octroi sont démolies de fond en comble ; le bureau du port est rasé, les balances et poids lancés dans la rivière. Tous les dépôts de la douane et de la régie sont enlevés, et les préposés contraints d’en donner quittance. Les maisons du greffier, d’un échevin, celle du contrôleur des fermes à deux cents pas de la ville, sont saccagées, portes et fenêtres rompues, meubles et linge en lambeaux, argenterie et bijoux jetés dans les puits. Même ravage chez le maire dans sa maison de ville, et, à une lieue de là, dans sa maison de campagne. Il n’est aucune fenêtre, aucune porte, aucun effet ou comestible » qui soit préservé ; aussi bien, ils ont fait leur œuvre en conscience, sans discontinuer une minute, depuis 10 heures du soir jusqu’au lendemain 10 heures du matin. » Et, à la sollicitation de tous les honnêtes gens intimidés, le maire, qui a trente-quatre ans de service, donne sa démission et quitte le pays. — À Rouen, dès le 24 juillet[18], un placard, écrit à la main, indique par son orthographe et par son style les intelligences qui l’ont composé et les actions qui vont suivre : « Nation, vous avez ici quatre têtes à abattre, celle de Pontcarré (le premier président), de Maussion (l’intendant), de Godard de Belbeuf (le procureur général et de Durand (le procureur du roi de la ville). Sans cela, nous sommes perdus, et, si vous ne le faites, vous passerez pour une nation sans cœur. » Rien de plus net ; mais la municipalité, à qui le parlement dénonce cette liste de proscription, répond, avec son optimisme de commande, « qu’aucun citoyen ne peut se regarder ni être regardé comme proscrit ; qu’il peut et doit se croire en sûreté dans son domicile, persuadé qu’il n’est pas d’individu dans la cité qui ne soit prêt à voler à son secours ». C’est dire à la populace qu’elle est libre de faire ce qui lui plaira. Là-dessus, les chefs d’émeute travaillent en sécurité pendant dix jours : l’un d’eux est Jourdain, chirurgien de Lisieux, et, comme la plupart de ses confrères, démagogue à principes ; l’autre est un cabotin de Paris, Bordier, célèbre dans le rôle d’Arlequin[19], souteneur d’un tripot, « rouleur de nuit, ribotteur, qui, devant à Dieu et à diable, » s’est jeté dans le patriotisme, et vient jouer la tragédie, la tragédie réelle, en province. Dans la nuit du 3 au 4 août, commence le cinquième acte, avec Bordier et Jourdain comme premiers sujets, derrière eux le bas peuple et plusieurs compagnies des nouveaux volontaires. Une clameur monte : « Mort aux accapareurs, mort à Maussion, il nous faut sa tête ! » On pille son hôtel, plusieurs s’enivrent et s’endorment dans la cave. Les bureaux de recette, les barrières de la ville, le bureau des aides, tous les bâtiments où l’on perçoit les droits du roi sont mis en pièces. De grands feux s’allument dans les rues et sur la place du Vieux-Marché ; on y jette pêle-mêle des meubles, des habits, des papiers et des batteries de cuisine ; des voitures sont traînées et précipitées dans la Seine. C’est seulement lorsque l’hôtel de ville est envahi que la garde nationale, prenant peur, se décide à saisir Bordier et quelques autres. Mais le lendemain, au cri de Carabo, et sous la conduite de Jourdain, la Conciergerie est forcée, Bordier est délivré, et l’Intendance avec les bureaux est saccagée une seconde fois. Lorsque enfin les deux coquins sont pris et menés à la potence, la populace est si bien pour eux, qu’on est obligé, pour la maintenir, de braquer contre elle des canons chargés. — À Besançon[20], le 13 août, les meneurs sont le domestique d’un montreur de bêtes féroces, deux repris de justice dont l’un a déjà été marqué à la suite d’une émeute, et nombre « d’habitants mal famés » qui, vers le soir, se répandent dans la ville avec les soldats. Les canonniers insultent les officiers qu’ils rencontrent, les prennent au collet, veulent en jeter un dans le Doubs. D’autres vont chez le commandant, M. de Langeron, lui demandent de l’argent, et, sur son refus, arrachent leurs cocardes en criant « qu’eux aussi ils sont du Tiers-État », en d’autres termes qu’ils sont les maîtres : en conséquence, ils réclament la tête de l’intendant, M. de Caumartin, envahissent son hôtel et brisent ses meubles. Le lendemain, gens du peuple et soldats entrent dans les cafés, les couvents, les auberges, se font livrer à discrétion le vin et les vivres, puis, échauffés par la boisson, brûlent les bureaux de la régie, forcent plusieurs prisons, délivrent les contrebandiers et les déserteurs. Pour arrêter la saturnale, on imagine un grand banquet en plein air, où la garde nationale fraternisera avec toute la garnison ; mais le banquet tourne en kermesse, des compagnies restent ivres-mortes sous les tables ; d’autres emmènent avec elles quatre muids de vin et les dernières, se trouvant frustrées, se répandent hors des murs pour piller les caves des villages environnants. Le lendemain, alléchés par l’exemple, une partie de la garnison et nombre d’ouvriers recommencent la même expédition dans la campagne. À la fin, après quatre jours d’orgie, pour empêcher Besançon et sa banlieue d’être traités infiniment en pays conquis, il faut que la garde bourgeoise, jointe aux soldats fidèles, se révolte contre la révolte, aille ramasser les maraudeurs et en pende deux le soir même. — Telle est l’émeute[21], une irruption de brute, qui, lâchée dans l’habitation humaine, ne sait que s’y gorger, gaspiller, casser, démolir, se blesser elle-même, et, lorsque nous suivons en détail l’histoire locale, nous voyons que, dans ce temps-là, on pouvait tous les jours s’attendre à un soubresaut pareil.

À Troyes[22], le 18 juillet, jour du marché, les paysans refusent d’acquitter les droits d’entrée : puisque l’octroi vient d’être supprimé à Paris, il doit l’être aussi à Troyes. Excitée par ce premier désordre, la populace s’attroupe pour se partager les grains et les armes, et le lendemain l’hôtel de ville est investi par sept ou huit mille hommes munis de pierres et de bâtons. Le surlendemain, une bande recrutée dans les villages voisins, armée de fléaux, de pelles et de fourches, entre sous la conduite d’un menuisier qui marche le sabre au poing ; par bonheur, « tout ce qu’il y a d’honnête dans la bourgeoisie » s’est formé aussitôt en garde nationale, et ce premier essai de jacquerie est réprimé. Mais l’agitation persiste, et les rumeurs fausses ne cessent de la réveiller. — Le 29 juillet, sur le bruit que cinq cents brigands sont sortis de Paris et viennent tout ravager, le tocsin sonne dans les villages et les paysans sortent en armes. Dorénavant un danger vague semble suspendu sur toutes les têtes ; il est avéré qu’il faut se défier, être en garde contre des ennemis. Par cette prise, les démagogues nouveaux tiennent le peuple et, à l’occasion, vont le tourner contre ses chefs. — Il ne sert de rien de lui montrer que ceux-ci sont patriotes, que tout à l’heure ils ont accueilli Necker avec des cris d’enthousiasme, que les prêtres, les moines, les chanoines eux-mêmes ont pris les premiers la cocarde nationale, que les nobles de la ville et des environs sont les plus libéraux de la France, que, le 20 juillet, la garde bourgeoise a sauvé la ville, que tous les riches donnent pour les ateliers nationaux, que le maire Huez, « magistrat intègre et vénérable », est un bienfaiteur pour les pauvres et pour le public. Tous les conducteurs anciens sont suspects. — Le 8 août, un attroupement exige le renvoi des dragons, des armes pour tous les volontaires, le pain à deux sous, l’élargissement des détenus. Le 19 août, la garde nationale écarte les anciens officiers comme aristocrates, et en élit d’autres. Le 27 août, la foule envahit l’hôtel de ville et se distribue les armes. Le 5 septembre, deux cents hommes, conduits par Truelle, président du nouveau comité, forcent le grenier de la gabelle et se font délivrer le sel à six sous. — En même temps, dans les bas-fonds de la cité, une légende se forme : puisque le blé manque, c’est que Huez, le maire, M. de Saint-Georges, l’ancien commandant, sont des accapareurs ; et l’on dit de Huez, comme cinq semaines auparavant de Foullon, « qu’il veut faire manger du foin au peuple ». La bête populaire gronde sourdement et va s’élancer. — Selon la coutume, au lieu de la brider, on la ménage. « Il faut, écrit aux échevins le député de Troyes, il faut, pour le moment, oublier votre autorité ; agissez avec le peuple comme avec un ami, employez avec lui cette douceur qu’on doit à ses égaux, et soyez persuadés qu’il est susceptible de retour. » Ainsi fait Huez, et mieux encore, à travers toutes les menaces, refusant même de pourvoir à sa sûreté et s’offrant presque en sacrifice. « Je n’ai fait de mal à personne, disait-il, comment pourrait-on m’en vouloir ? » Sa seule précaution est d’assurer après lui des secours aux malheureux : par testament, il a légué 18000 livres aux pauvres, et, la veille de sa mort, il fait porter 100 écus au bureau de charité. Mais de quoi servent l’abnégation et les bienfaits contre la rage aveugle et folle ? — Le 9 septembre, trois voitures de farine s’étant trouvées mauvaises, le peuple s’amasse et crie : « À bas les marchands de farines ! À bas les mécaniques ! À bas le maire ! Mort au maire, et que Truelle prenne sa place ! » — Huez, sortant de son tribunal, est renversé, meurtri à coups de pied et de poing, empoigné au collet, ramené à la salle d’audience, frappé à la tête d’un coup de sabot, jeté en bas du grand escalier. Vainement les officiers municipaux veulent le défendre ; on lui passe une corde autour du cou et on commence à le traîner. Un prêtre, qui implore la permission de sauver au moins son âme, est repoussé et battu. Une femme se jette sur le vieillard terrassé, lui foule la figure avec ses pieds, lui enfonce ses ciseaux dans les yeux à plusieurs reprises. Il est traîné, la corde au cou, jusqu’au pont de la Selle, lancé dans le gué voisin, puis retiré, traîné de nouveau par les rues, dans les ruisseaux, avec une poignée de foin dans la bouche[23]. — Cependant sa maison, celle du lieutenant de la maréchaussée, celle du notaire Guyot, celle de M. de Saint-Georges, sont saccagées ; le pillage et la destruction durent quatre heures ; chez le notaire, six cents bouteilles de vin sont bues ou emportées ; les objets précieux sont partagés ; le reste, jusqu’au balcon de fer, est démoli ou brisé, et les émeutiers crient, en s’en allant, qu’ils ont encore vingt-sept maisons à brûler et vingt-sept têtes à prendre. « Personne, à Troyes, ne se coucha pendant cette nuit néfaste. » — Les jours suivants, pendant près de deux semaines, la société semble défaite. Des placards affichés proscrivent les officiers municipaux, les chanoines, plusieurs privilégiés, les principaux négociants et jusqu’aux dames de charité ; celles-ci, effrayées, se démettent ; nombre de personnes émigrent dans la campagne ; d’autres se barricadent chez elles et n’ouvrent leurs portes que le sabre à la main. C’est le 26 seulement que les gens d’ordre, ralliés, reprennent l’ascendant et arrêtent les malfaiteurs. — Telle est la vie publique en France à partir du 14 juillet ; dans chaque ville, les magistrats se sentent à la merci d’une bande de sauvages, parfois d’une bande de cannibales. Ceux de Troyes viennent de torturer Huez à la manière des Hurons ; ceux de Caen ont fait pis : le major de Belsunce, non moins innocent et garanti par la foi jurée[24], a été dépecé comme Lapérouse aux îles Fidji, et une femme a mangé son cœur.

VI

En de pareilles circonstances, on devine si les impôts rentrent et si des municipalités qui vacillent à tous les souffles populaires ont la force de soutenir les droits odieux du fisc. — Vers la fin de septembre[25], je trouve une liste de trente-six comités ou corps municipaux qui, dans un rayon de cinquante lieues autour de Paris, refusent de protéger la perception des taxes. L’un tolère la vente du faux-sel pour ne pas exciter d’émeutes. L’autre, par précaution, a désarmé les employés de la régie. Dans un troisième, les officiers municipaux ont été les premiers à s’approvisionner de faux-sel et de faux-tabac. À Péronne et Ham, l’ordre étant venu de rétablir les barrières, le peuple a détruit tous les corps de garde, est allé prendre tous les employés chez eux et leur a commandé de déguerpir, sous peine de mort, dans les vingt-quatre heures. Après vingt mois de résistance, Paris finira par forcer la main à l’Assemblée nationale et par obtenir la suppression définitive de son octroi[26]. — De tous les créanciers dont chacun sentait la main sur son dos, le fisc était le plus âpre, et maintenant il est le plus faible ; c’est pourquoi il est le premier dont on secoue l’étreinte, et il n’y en a point qu’on haïsse ou maltraite plus fort. Surtout contre les gabelous, les douaniers et les rats de cave, l’acharnement est universel. Partout[27] ils sont en danger de mort, obligés de fuir. À Falaise, en Normandie, on veut « hacher en morceaux » le directeur des aides. À Baignes, en Saintonge, sa maison est dévastée, ses effets et papiers brûlés. On porte à son fils, un enfant de six ans, le couteau sur la gorge, en lui disant : « Il faut que tu périsses, afin qu’il n’y ait plus personne de ta race. » Pendant quatre heures, les commis sont à chaque minute sur le point d’être mis en pièces ; sauvés, à force de supplications, par le seigneur qui voit les faux et les sabres levés sur sa propre tête, ils ne sont relâchés qu’à condition « d’abjurer leur emploi ». — Aussi bien, pendant les deux mois qui suivent la prise de la Bastille, les insurrections contre l’impôt indirect éclatent par centaines, comme une fusillade. Dès le 23 juillet, l’intendant de Champagne mande que « le soulèvement est général dans presque toutes les villes de sa généralité ». Le lendemain, l’intendant d’Alençon écrit que dans la province « bientôt les droits du roi ne seront plus payés nulle part ». Le 7 août, M. Necker déclare à l’Assemblée nationale que, dans les deux généralités de Caen et d’Alençon, force a été de réduire de moitié le prix du sel, que « dans une infinité de lieux » la perception des aides est arrêtée ou suspendue, que la contrebande du sel ou du tabac se fait « par convois et à force ouverte » en Picardie, en Lorraine et dans les Trois-Évêchés, que d’ailleurs l’impôt direct ne rentre pas, que les receveurs généraux et les receveurs de la taille sont « aux abois », et ne peuvent plus tenir leurs engagements. Chaque mois, le revenu public diminue ; dans le corps social, le cœur déjà si faible défaille et, privé du sang qui ne remonte plus jusqu’à lui, il cesse de pousser dans les muscles la vivifiante ondée qui les répare et qui les tend.

« Tout est relâché, dit Necker, tout est en proie aux passions individuelles. » Où est la force pour les contraindre et pour faire rendre à l’État son dû ? — Sans doute, le clergé, la noblesse, les bourgeois aisés, quelques braves artisans et laboureurs payent et même parfois donnent spontanément. Mais, dans une société, ceux qui ont des lumières, de l’aisance et de la conscience, ne sont qu’une petite élite ; la grosse masse, égoïste, ignorante, besoigneuse, ne lâche son argent que par contrainte ; il n’y a qu’un moyen de le percevoir, c’est de l’extorquer. Depuis un temps immémorial, l’impôt direct ne rentre en France que par garnison et saisies, et cela n’a rien d’étrange, puisqu’il prélève la moitié du revenu net. À présent que dans chaque village les paysans sont armés et font une bande, que le receveur vienne saisir, s’il l’ose ! — « Aussitôt après le décret sur l’égalité d’impôt, écrit la commission provinciale d’Alsace[28], le peuple a généralement refusé de rien payer, jusqu’à ce que les exempts et les privilégiés fussent inscrits sur les rôles du lieu. » En plusieurs endroits, les paysans menacent pour obtenir le remboursement de leurs acomptes ; en d’autres, ils exigent que le décret soit rétroactif et que les nouveaux contribuables payent pour toute l’année écoulée. « Aucun collecteur n’ose envoyer de contrainte ; aucune contrainte n’ose remplir sa mission. » — « Ce ne sont pas les bons bourgeois » dont on a peur, « c’est la canaille qui se fait craindre de ceux-ci » et de tout le monde ; la résistance et le désordre viennent partout « des gens qui n’ont rien à perdre ». — Non seulement ils secouent les charges, mais ils usurpent les propriétés et disent qu’étant la Nation, tout ce qui est à la Nation leur appartient. Les forêts d’Alsace sont dévastées, les seigneuriales aussi bien que les communales, et dévastées à plaisir, par un gaspillage d’enfants ou d’insensés. « En bien des endroits, pour s’éviter la peine d’enlever les bois, on les a brûlés et on s’est contenté d’en emporter les cendres. » — Après les décrets du 4 août, et malgré la loi qui ne permet la chasse qu’au propriétaire et sur son bien, l’impulsion est irrésistible. Tout homme qui peut se procurer un fusil[29] entre en campagne ; les moissons encore sur pied sont foulées, les capitaineries envahies, les enclos escaladés ; le roi lui-même est réveillé à Versailles par les coups de fusil tirés dans son parc. Cerfs, biches, daims, sangliers, lièvres, lapins, tués par milliers, sont cuits avec du bois volé et mangés sur place. Pendant deux mois et davantage, c’est une fusillade continue par toute la France, et, comme dans une savane américaine, tout animal vivant appartient à qui l’abat. À Choiseul, en Champagne, non seulement tous les lièvres et perdrix de la baronnie sont exterminés, mais les étangs sont pêchés ; on vient jusque dans la cour du château tirer sur le colombier et détruire les pigeons, après quoi on offre au propriétaire de lui vendre ses pigeons et son poisson dont on a de trop. — Ce sont « les patriotes » du village, avec « les contrebandiers et les mauvais sujets » des alentours, qui font seuls cette expédition ; on les retrouve au premier rang dans toutes les violences, et il n’est pas difficile de prévoir que, sous leur conduite, les attentats contre les personnes et les propriétés publiques vont se continuer par des attentats contre les personnes et les propriétés privées.

VII

En effet, il y a déjà une classe proscrite, et on lui a trouvé son nom : ce sont les aristocrates. Appliqué d’abord aux nobles et prélats qui, dans les États Généraux, se refusaient à la réunion des trois ordres, ce nom meurtrier s’est étendu jusqu’à comprendre tous ceux que leurs titres, leurs charges, leurs alliances, leur train de vie, distinguent de la multitude. Ce qui les recommandait au respect les désigne à la malveillance, et le peuple qui, tout en souffrant de leurs droits, n’avait point de haine pour leurs personnes, apprend à les considérer comme des ennemis. Chacun d’eux, dans sa terre, répond des mauvais desseins que l’on prête à ses pareils de Versailles, et, sur le faux bruit d’un complot au centre, les paysans le rangent parmi les conspirateurs[30]. Ainsi se prépare la jacquerie rurale, et les exaltés qui ont soufflé le feu à Paris soufflent aussi le feu en province. « Vous voulez connaître les auteurs des troubles », écrit un homme de sens au comité des recherches, « vous les trouverez parmi les députés du Tiers », et particulièrement « parmi ceux qui sont procureurs et avocats. Ils écrivent à leurs commettants des lettres incendiaires ; ces lettres sont reçues par les municipalités, lesquelles sont aussi composées de procureurs et d’avocats… On les lit tout haut sur la place principale, et des copies en sont envoyées dans tous les villages. Dans ces villages, si quelqu’un sait lire outre le curé et le seigneur, c’est un praticien, ennemi né du seigneur », dont il veut prendre la place, fier de sa faconde, aigri par sa pauvreté, et qui ne manque pas de tout noircir[31]. Très probablement, c’est lui qui rédige et fait circuler les placards par lesquels, au nom du roi, on appelle le peuple aux voies de fait. — À Secondigny, en Poitou, le 25 juillet[32], les ouvriers de la forêt ont une lettre « qui leur enjoint de courir sus à tous les gentilshommes de la campagne, et de massacrer sans merci tous ceux qui refuseront d’abdiquer leurs privilèges…, avec promesse que, non seulement il ne leur sera rien fait pour ces crimes, mais encore qu’ils en seront récompensés ». M. des Prez de Montpezat, correspondant des députés de la noblesse, est saisi ; on l’entraîne avec son fils chez le procureur fiscal, pour le faire signer ; défense aux habitants de lui porter secours, « sous peine de la vie et du feu ». — « Signez, lui dit on, ou nous allons vous arracher le cœur et mettre le feu à cette maison. » À ce moment, le notaire voisin, qui sans doute est complice, survient avec un papier timbré et lui dit : « Monsieur, j’arrive de Niort : le Tiers-État en a fait autant à tous les gentilshommes de la ville ; un seul, pour l’avoir refusé, a été mis en pièces à nos yeux. — Il fallut signer notre renoncement à nos privilèges et notre consentement à un seul et même impôt, comme si la noblesse ne l’avait pas déjà fait. » La bande annonce qu’elle va travailler de même dans les châteaux du voisinage, et la terreur l’y précède ou l’y suit. « Personne n’ose écrire, mande M. des Prez, je l’entreprends au péril de ma vie. » Partout les nobles et les prélats sont devenus suspects ; les comités de village décachètent leurs lettres ; ils subissent des visites domiciliaires[33] ; on leur impose la nouvelle cocarde ; être seigneur et ne pas la porter, c’est mériter d’être pendu. À Mamers, dans le Maine, M. de Beauvoir qui la refuse est sur le point d’être mis au carcan et assommé sur la place. Près de la Flèche, M. de Brissac est arrêté et l’on envoie demander à Paris s’il faut l’y conduire, « ou le décoller provisoirement ». Deux députés de la noblesse, MM. de Montesson et de Vassé, qui venaient demander à leurs commettants la permission de se réunir au Tiers-État, sont reconnus auprès du Mans ; peu importe leur scrupule honorable, leur mandat impératif, la démarche qu’ils font en ce moment même pour s’en délivrer ; il suffit qu’à Versailles ils aient voté contre le Tiers ; la populace les poursuit, met en pièces leurs voitures et pille leurs malles. — Malheur aux nobles, surtout s’ils ont eu part au pouvoir local, et s’ils s’opposent aux paniques populaires ! M. Cureau, lieutenant au maire du Mans[34], avait donné des ordres pendant la disette, et, retiré dans son château de Nouay, disait aux paysans que l’annonce des brigands était une fausse alarme : selon lui, il ne fallait pas sonner le tocsin, et il n’y avait qu’à se tenir tranquille. Donc il s’entend avec les brigands ; de plus, c’est un accapareur et il achète les récoltes sur pied. Les paysans l’emmènent, avec un autre M. de Montesson, son gendre, jusqu’au village voisin où il y a des juges. Pendant le chemin, « on les traînait par terre, on se les jetait de main en main, on les foulait aux pieds, on leur crachait à la figure, on les souillait d’ordures ». M. de Montesson est tué à coups de fusil ; M. Cureau est massacré en détail. Avec une bisaiguë, un charpentier tranche les deux têtes, et des enfants les portent au son du tambour et des violons. Cependant les juges du lieu, amenés par force, dressent procès-verbal de trente louis et de plusieurs billets de la Banque d’Escompte, qui sont dans les poches de M. Cureau ; sur cette découverte, part un cri de triomphe : voilà la preuve qu’il voulait acheter les blés sur pied ! — Ainsi procède la justice populaire ; maintenant que le Tiers est la nation, chaque attroupement se croit en droit de rendre des sentences et il les exécute lui-même sur les vies et sur les biens.

Dans les provinces de l’Ouest, du Centre et du Midi, ces explosions sont isolées ; mais du côté de l’Est, sur une bande large de trente à cinquante lieues, et depuis l’extrême Nord jusqu’à la Provence, la conflagration est universelle. Alsace, Franche-Comté, Bourgogne, Mâconnais, Beaujolais, Auvergne, Viennois, Dauphiné, tout le territoire ressemble à une longue mine continue qui saute à la fois. La première colonne de flammes jaillit sur la frontière de l’Alsace et de la Franche-Comté, aux environs de Belfort et de Vesoul, pays féodal où le paysan, surchargé de redevances, porte plus impatiemment un joug plus lourd. Un raisonnement instinctif fermente en lui sans qu’il le sache. « La bonne Assemblée et le bon Roi veulent que nous soyons heureux : si nous les aidions ! Déjà on dit que le roi nous a déchargés des contributions : si nous nous déchargions des redevances ! À bas les seigneurs ! ils ne valent pas mieux que les commis ! » — Dès le 16 juillet, le château de Sancy, à la princesse de Bauffremont, est saccagé, puis, le 18, ceux de Lure de Bithaine et de Molans[35]. Le 29, dans une fête populaire chez M. de Mesmay, un accident qui survient parmi les pièces d’artifice persuade aux gens du peuple que l’invitation était un piège et qu’on a voulu se défaire d’eux par trahison[36]. Saisis de fureur, ils incendient le château, et, dans la semaine qui suit[37], trois abbayes sont détruites, onze châteaux ruinés, d’autres pillés, « toutes les archives enfoncées, les registres et les terriers enlevés, les dépôts violés ». — Parti de là, « l’ouragan d’insurrection » s’étale sur toute l’Alsace, depuis Huningue jusqu’à Landau[38]. Les révoltés montrent des placards signés Louis, portant que « pendant tel laps de temps il leur est permis de se faire justice à eux-mêmes », et, dans le Sundgau, un tisserand bien vêtu, décoré d’une ceinture bleue, passe pour un prince, second fils du roi. Pour commencer, ils tombent sur les Juifs, leurs sangsues héréditaires, mettent à sac leurs maisons, se partagent leur argent, et leur donnent la chasse comme à des bêtes fauves. Rien qu’à Bâle, on vit arriver, dit-on, douze cents de ces malheureux fugitifs avec leurs familles. — Du Juif créancier au chrétien propriétaire la distance n’est pas grande, et tout de suite elle est franchie. Remiremont n’est sauvé que par un détachement de dragons. Huit cents hommes attaquent le château d’Uberbrünn. L’abbaye de Neubourg est emportée. À Guebwiller, le 31 juillet, cinq cents paysans, sujets de l’abbaye de Murbach, fondent sur le palais de l’abbé et sur la maison des chanoines. Buffets, coffres, lits, fenêtres, miroirs, encadrements, jusqu’aux tuiles du toit et jusqu’aux gonds des croisées, tout est haché ; « sur les beaux parquets des appartements, on allume des feux et on y brûle la bibliothèque et les titres ». Le superbe carrosse de l’abbé est rompu de façon à ce que pas une roue ne demeure entière. « Le vin est répandu dans les caves ; un tonneau de 1600 mesures en laisse échapper la moitié ; l’argenterie et le linge sont emportés. » — Il est clair que la société se renverse, et qu’avec le pouvoir la propriété change de main.

Ce sont là leurs propres paroles : en Franche-Comté[39], les habitants de huit communes viennent déclarer aux Bernardins de la Grâce-Dieu et de Lieu-Croissant « qu’étant du Tiers-État, il est temps qu’ils dominent sur les abbés et les religieux, attendu que la domination de ceux-ci a duré trop longtemps » ; et là-dessus ils enlèvent tous les titres des propriétés ou des rentes que l’abbaye possède sur leur commune. Dans le Haut-Dauphiné, pendant la dévastation du château de M. de Murat, un nommé Ferréol frappait avec un gros bâton sur les meubles en disant : « Tiens, voilà pour toi, Murat ; il y a longtemps que tu es le maître, c’est notre tour[40] ». Ceux-là mêmes qui dévalisent les maisons et volent à la manière des bandits de grand chemin croient défendre une cause, et répondent au qui-vive : « Nous sommes pour le Tiers-État brigand ». — Partout ils se croient autorisés et se conduisent comme une troupe conquérante sous les ordres d’un général absent. À Remiremont et à Luxeuil, ils montrent un édit portant que « tout ce brigandage, pillage, destruction » est licite. En Dauphiné, les chefs des bandes se disent munis d’ordres du roi. En Auvergne, « ils suivent des ordres impératifs, ils ont des avis que Sa Majesté le veut ainsi ». Nulle part on ne voit que le village insurgé exerce contre son seigneur une vengeance personnelle. S’il tire sur les nobles qu’il rencontre, ce n’est point par rancune. Il détruit une classe, il ne poursuit pas des individus. Il déteste les droits féodaux, les chartriers, les parchemins maudits en vertu desquels il paye, mais non le seigneur qui, lorsqu’il réside, est volontiers humain, compatissant, et souvent même bienfaisant. À Luxeuil, l’abbé, qu’on force, la hache levée, à signer l’abandon de tous ses droits seigneuriaux sur vingt-trois terres, réside depuis quarante-six ans et n’a rendu que des services[41]. Dans le canton de Crémieu, « où les dégâts sont immenses », tous nos nobles, écrivent les officiers municipaux, étaient « patriotes et bienfaisants ». En Dauphiné, les seigneurs, magistrats, prélats, dont on saccage les châteaux, ont été les premiers à prendre en main contre les ministres la cause du peuple et des libertés publiques. En Auvergne, les paysans eux-mêmes « montrent beaucoup de répugnance d’agir ainsi contre d’aussi bons seigneurs » ; mais il le faut : tout ce qu’ils peuvent accorder au souvenir de la bienveillance qu’on leur a témoignée, c’est de ne pas incendier le château des dames de Vanes, si charitables ; mais ils brûlent tous les titres ; à trois reprises différentes, ils mettent l’homme d’affaires sur le feu, pour le contraindre à livrer une pièce qu’il n’a pas ; ils ne l’en retirent qu’à demi grillé et parce que les dames, à genoux, implorent sa grâce. De même des soldats en campagne, exécuteurs dociles d’une consigne à laquelle la nécessité sert d’excuse, et qui, sans se croire des brigands, font des actions de brigands.

Mais ici la situation est plus tragique ; car c’est la guerre en pleine paix, la guerre de la multitude brutale et ensauvagée contre l’élite cultivée, aimable, confiante, qui ne s’attendait à rien de pareil, qui ne songe pas même à se défendre et à qui manque toute protection. — Le comte de Courtivron, avec sa famille, était aux eaux de Luxeuil, chez son oncle, l’abbé de Clermont-Tonnerre, vieillard de soixante-dix ans, lorsque, le 10 juillet, cinquante paysans de Fougerolles font irruption et démolissent tout chez un huissier et chez un receveur des aides. Là-dessus, le maire de l’endroit signifie aux nobles et magistrats qui prennent les eaux d’évacuer la ville dans les vingt-quatre heures ; car « il a reçu avis qu’on mettrait le feu aux maisons qu’ils habitent », et il ne veut pas que leur présence expose Luxeuil à ce danger. Le lendemain, la garde, aussi complaisante que le maire, laisse entrer la bande et forcer l’abbaye : renoncements extorqués, archives et caves pillées, vaisselle et effets volés, tout s’y passe à l’ordinaire. La nuit, M. de Courtivron ayant pu fuir avec son oncle, le tocsin sonne, on les poursuit, et, à grand peine, ils se réfugient à Plombières. Mais, par crainte de se compromettre, les bourgeois de Plombières les obligent à repartir ; sur la route, deux cents insurgés menacent de tuer leurs chevaux et de briser leur voiture ; ils ne trouvent de sûreté que hors de France, à Porentruy. Au retour, M. de Courtivron reçoit les coups de fusil de la bande qui vient de piller l’abbaye de Lure ; on crie sur son passage : « Massacrons la noblesse ! » Cependant le château de Vauvillers, où sa femme malade a été portée, est dévasté de fond en comble ; on la cherche partout ; elle n’échappe qu’en se cachant dans un grenier à foin. Tous deux veulent fuir en Bourgogne, mais on leur mande qu’à Dijon « la noblesse est bloquée par le peuple », et que, dans la campagne, on menace de mettre le feu chez eux. — Nul refuge, ni chez soi, ni chez autrui, ni sur les routes : dans les petites villes et les bourgs, on retient les fugitifs. En Dauphiné[42], « Mme l’abbesse de Saint-Pierre de Lyon, une autre religieuse, M. de Perrotin de Bellegarde, M. Le marquis de la Tour-du-Pin et le chevalier de Moidieu, ont été arrêtés à Champier par le peuple armé, conduits à la Côte-Saint-André, enfermés à l’hôtel de ville, d’où ils réclament des secours à Grenoble », et, pour les délivrer, le comité de Grenoble est obligé d’envoyer des commissaires. Leur seul asile est dans les grandes villes où subsiste quelque semblant d’ordre précaire, et dans les rangs des gardes urbaines, qui, de Lyon, de Dijon, de Grenoble, marchent pour contenir l’inondation. — Dans toute la campagne, les châteaux isolés sont engloutis par la marée populaire, et, comme les droits féodaux sont souvent en des mains roturières, elle monte par degrés au delà de son premier débordement. Une insurrection contre la propriété n’a pas de limites. Des abbayes et des châteaux, celle-ci s’étend aux « maisons bourgeoises[43] ». On n’en voulait d’abord qu’aux chartriers ; on en veut maintenant à tout ce qui possède. De riches laboureurs, des curés abandonnent leur paroisse et se sauvent à la ville. Des voyageurs sont rançonnés. En tête des bandes, des voleurs, des contrebandiers, des repris de justice se garnissent les mains. Sur cet exemple, les convoitises s’allument ; dans les domaines bouleversés et désertés, où rien n’indique plus la présence d’un maître, tout semble dévolu au premier occupant. Tel, métayer du voisinage, a emporté du vin et revient le lendemain chercher du foin. Tel château du Dauphiné est démeublé, jusqu’aux gonds des portes, à grand renfort de charrettes. — « C’est la guerre des pauvres contre les riches », dit un député, et, le 3 août, le Comité des rapports déclare à l’Assemblée nationale que « nulle propriété, quelle qu’en soit l’espèce, n’a été épargnée ».

Dans la Franche-Comté, « près de quarante châteaux et maisons seigneuriales pillés » ou brûlés[44] ; de Langres à Gray, en moyenne trois châteaux saccagés sur cinq ; dans le Dauphiné, vingt-sept incendiés ou dévastés ; cinq dans le petit pays du Viennois, et, outre cela, tous les monastères : neuf au moins en Auvergne ; soixante-douze, dit on, dans le Mâconnais et le Beaujolais, sans compter ceux de l’Alsace. Le 31 juillet, Lally-Tollendal, montant à la tribune, avait déjà les mains pleines de lettres désolées, la liste de trente-six châteaux brûlés, démolis, ou pillés dans une seule province, et le détail d’attentats pires encore contre les personnes[45] : « Dans le Languedoc, M. de Barras coupé en morceaux devant sa femme prête d’accoucher et qui en est morte ; en Normandie, ce gentilhomme paralytique abandonné sur un bûcher et qu’on a retiré les mains brûlées ; dans la Franche-Comté, Mme de Bathilly forcée, la hache sur la tête, de donner ses titres et même sa terre ; Mme de Listenay forcée au même abandon, ayant la fourche au col et ses deux filles évanouies à ses pieds… ; le comte de Montjustin et sa femme ayant pendant trois heures le pistolet sur la gorge, tirés de leur voiture pour être jetés dans un étang, lorsqu’un régiment qui passait les sauva… ; le baron de Montjustin, l’un des vingt-deux gentilshommes populaires, suspendu pendant une heure dans un puits, et entendant délibérer si on le laisserait tomber, ou si on le ferait périr d’une autre mort… ; le chevalier d’Ambly arraché de son château, traîné nu dans son village, mis dans du fumier, après avoir eu les sourcils et tous les cheveux arrachés, pendant qu’on dansait autour de lui. » — Au milieu de la société dissoute, et sous un simulacre de gouvernement, il est manifeste qu’une invasion s’accomplit, invasion barbare, qui achèvera par la terreur ce qu’elle a commencé par la violence, et qui, comme celles des Normands aux dixième et onzième siècles, aboutit par la conquête à l’expropriation de toute une classe. Vainement la garde nationale et le reste des troupes fidèles finissent par arrêter son premier flot ; vainement l’Assemblée lui creuse un lit et tâche de l’endiguer dans des limites fixes. Les décrets du 4 août et les règlements qui suivent ne sont que des toiles d’araignée mises en travers d’un torrent. — Bien mieux, les paysans, interprétant les décrets à leur guise, s’autorisent de la loi nouvelle pour continuer ou recommencer. Plus de redevances, même légitimes, même légales. « Hier[46], écrit un gentilhomme d’Auvergne, on nous a signifié qu’on ne voulait plus payer les percières, et qu’on ne faisait que suivre l’exemple des autres provinces, qui ne payent plus même la dîme, par ordre du roi. » En Franche-Comté, « nombre de communautés sont convaincues qu’elles ne doivent plus rien ni au roi ni à leurs seigneurs… Les villages se partagent les prés et les bois des seigneurs ». — Remarquez que les chartriers et les titres féodaux sont encore intacts dans les trois quarts de la France, que le paysan a besoin de les voir disparaître, et qu’il est toujours armé. Pour que de nouvelles jacqueries éclatent, il suffit que le frein central, déjà détraqué, se casse tout à fait. — C’est l’affaire de Versailles et de Paris, et là-bas, à Paris comme à Versailles, les uns par imprévoyance et entraînement, les autres par aveuglement et indécision, ceux-ci par mollesse, ceux-là par violence, tous y travaillent.

  1. Dusaulx, 374. « J’ai remarqué que, si parmi le peuple, peu de gens alors osaient le crime, plusieurs le voulaient, et que tout le monde le souffrait. » — Archives nationales, DXXIX, 3 (Lettre des officiers municipaux de Crémieu, Dauphiné, 3 novembre 1789). « L’attention qu’on avait eue de les faire débuter par les caves et de les enivrer peut seule faire concevoir les excès de rage inouïs auxquels ils se sont livrés dans le saccagement et l’incendie des châteaux. »
  2. Mercure de France, 14 janvier 1792 (Revue politique de l’année 1791, par Mallet du Pan).
  3. Albert Babeau, I, 206 (Lettre du député Camuzat de Belombre. 22 août 1789). « Le pouvoir exécutif est absolument nul aujourd’hui. » — Gouverneur Morris, lettre du 31 juillet 1789. « Ce pays est actuellement aussi près de l’anarchie qu’une société peut en approcher sans se dissoudre. »
  4. Archives nationales, H, 1453. Lettres de M. Amelot, 24 juillet ; H, 784, de M. de Langeron, 16 et 18 octobre. — KK, 1105 Correspondance de M. de Thiard, commandant militaire de la Bretagne, 4 septembre, 7 et 30 octobre. — Floquet, VII, 527, 555. — Guadet, Histoire des Girondins (29 juillet 1789).
  5. M. de Rochambeau, Mémoires, I, 253 (18 juillet). — Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le département du Doubs, I, 128 (19 juillet). — Archives nationales, F7, 3253 (lettre des députés de la commission provinciale d’Alsace, 8 septembre). D, XXIX, I, note de M. de la Tour-du-Pin, 28 octobre 1789. — Lettre de M. de Langeron, 3 septembre ; de Breitmann, garde-marteau, Val-Saint-Amarin (Haute-Alsace), 26 juillet.
  6. Léonce de Lavergne, les Assemblées nationales, 197 (Lettre de la commission intermédiaire du Poitou, derniers mois de 1789). — Cf. Brissot (le Patriote français, août 1789). « Il existe une insubordination générale dans les provinces, parce qu’elles ne sentent plus le frein du pouvoir exécutif. Quels en étaient les ressorts ? Les intendants, les tribunaux, les soldats. Les intendants ont disparu, les tribunaux sont muets, les soldats sont contre le pouvoir exécutif et pour le peuple. La liberté n’est pas un aliment que tous les estomacs puissent digérer sans préparation. »
  7. Archives nationales, F7, 3253. (Lettre des députés de la commission intermédiaire d’Alsace, 8 septembre 1789.)
  8. Archives nationales, D, XXIX, I, (Lettre des curés, consuls, conseillers au présidial et principaux négociants du Puy-en-Velay, 16 septembre 1789.) — H, 1453. (Lettre de l’intendant d’Alençon, 18 juillet.) « Je ne dois pas vous laisser ignorer les émeutes multipliées que nous éprouvons dans toutes les parties de ma généralité… L’impunité dont on se flatte, parce que les juges craignent d’irriter le peuple par des exemples de sévérité, ne fait que de l’enhardir. Des malfaiteurs, confondus avec des honnêtes gens, sèment des bruits faux contre des particuliers, qu’ils accusent de cacher des grains ou de n’être pas du Tiers-État, et, sous ce prétexte, fondent sur les maisons de ces gens où ils pillent tout ce qu’ils trouvent, et qui n’évitent la mort que par la fuite. »
  9. Archives nationales, H, 942. (Observations de M. de Ballainvilliers, 30 octobre 1789.)
  10. Archives nationales, D, XXIX, I, Lettre de l’assemblée municipale de Louviers, fin d’août 1789. — Lettre de l’assemblée communale de Saint-Bris (bailliage d’Auxerre), 25 septembre. — Lettre des officiers municipaux de Ricey-Haut, près de Bar-sur-Seine, 25 août ; du chevalier d’Allonville, 8 septembre.
  11. Archives nationales, D, XXIX. I. Lettre de M. Briand-Delessart (Angoulême), 1er août. — De M. Bret, lieutenant général de la prévôté de Mardogne, 5 septembre. — Du chevalier de Castellas (Auvergne), 15 septembre (sur les événements de la nuit du 2 au 3 août). — Mme Campan, II, 65.
  12. Arthur Young, 24 et 31 juillet ; 13 et 19 août.
  13. Bouillé, 108. — Archives nationales, KK. 1105. Correspondance de M. de Thiard, 20 septembre 1789 (à propos de cent fusils donnés à la ville de Saint-Brieuc). « Ils ne lui sont d’aucune utilité, mais cet amour des armes est une épidémie du moment qu’il faut laisser s’atténuer. On veut croire aux brigands et aux ennemis, et il n’y a ni l’un ni l’autre. » — 25 septembre. « La vanité seule les conduit, et l’orgueil d’avoir du canon est leur seul motif. »
  14. Archives nationales, H, 1453. Lettres de M. Amelot, 17 et 24 juillet. « Plusieurs riches particuliers de la ville (Auxonne) ont été rançonnés par cette troupe, dont la majeure partie se composait de brigands. » — Lettre de neuf cultivateurs de Breteuil (Picardie), 23 juillet. Tous leurs greniers ont été pillés la veille jusqu’au dernier grain. « On menace de piller nos récoltes et de mettre le feu à nos granges quand elles seront pleines. M. Tassard, notaire, a été visité dans sa maison par la populace et menacé d’être tué. » Lettre de Moreau, procureur du roi en la sénéchaussée de Bar-le-Duc, 15 septembre 1797, D, XXIX. 1. « Le 27 juillet, le peuple s’est soulevé, a assassiné de la manière la plus cruelle un négociant qui faisait le commerce des blés. Le 27 et le 28, sa maison et celle d’un autre ont été saccagées, etc. »
  15. Chronique de Dominique Schmutz (Revue d’Alsace, t. III, 3e série). Ce sont ses propres expressions : Gesindel, Lumpen-Gesindel. — Rochambeau, Mémoires, I, 353. — Arthur Young (témoin oculaire), 21 juillet. — Dampmartin (témoin oculaire), I, 105. — M. de Rochambeau montra la mollesse et l’indécision ordinaires. Pendant qu’on pillait et jetait tout par les fenêtres, il passait devant ses régiments (8000 hommes) rangés en bataille, et disait : « Mes amis, mes bons amis, vous voyez ce qui se passe. Quelle horreur ! Hélas ! ce sont vos papiers, vos titres, ceux de vos parents, » — et les soldats souriaient de ce bavardage sentimental.
  16. Dumouriez (témoin oculaire), liv. III, ch. iii. Le procès fut instruit et jugé par douze avocats et un assesseur, que le peuple en armes avait nommés lui-même. — Hippeau, IV, 382.
  17. Archives nationales, F7, 3248. (Lettre du maire, M. Poulliaude de Thierry, 11 septembre.)
  18. Floquet, VII, 551.
  19. E. et J. de Goncourt, La société française pendant la Révolution, 37.
  20. Archives nationales, D, XXIX, 1. Lettre des officiers du bailliage de Dôle, 24 août. — Sauzay, I, 128.
  21. Scène analogue à Strasbourg, quelques jours après le sac de l’hôtel de ville. La municipalité ayant donné vingt sous à chaque homme de la garnison, tous les soldats abandonnent leur poste, délivrent les détenus du Pont-Couvert, font ripaille publiquement dans la rue avec les filles qu’ils ont tirées de leur pénitencier, forcent les cabaretiers et aubergistes à livrer leurs provisions. Toutes les boutiques se ferment, et, pendant vingt-quatre heures, les officiers ne sont plus obéis (Dampmartin, I, 105).
  22. Albert Babeau, I. 187-273. — Moniteur, II, 379. (Extrait du jugement prévôtal du 27 novembre 1789.)
  23. Moniteur, ib. Picard. Le principal meurtrier, avoua « qu’il l’avait fait bien souffrir, que ledit sieur Huez n’était mort que vers l’auberge du Chaudron, que cependant on avait le projet de le faire souffrir davantage en lui donnant à chaque coin de rue un coup de couteau au cou, (et) en se ménageant la faculté de lui en donner davantage tant qu’il vivrait ; que la journée de la mort de M. Huez lui avait valu 10 francs et la boucle du cou de M. Huez, trouvée sur lui, lorsqu’il fut arrêté dans sa fuite. »
  24. Mercure de France, 26 septembre 1789. Lettre des officiers du régiment de Bourbon et des membres du comité général de Caen. — Floquet, VII, 545.
  25. Archives nationales, H, 1453. — Ib., D, XXIX, 1. Note de M. de la Tour-du-Pin, 28 octobre.
  26. Décret du 1er février 1791, appliqué le 1er mai suivant.
  27. Archives nationales, D, XXIX, I. Lettre du comte de Montausier, 8 août, avec notes de M. Paulian, directeur des aides (Très belle lettre, modeste, généreuse et finissant par demander grâce pour un peuple égaré). — H, 1453. Lettre du procureur de l’élection de Falaise, 17 juillet, etc. — Moniteur, I, 303, 387, 503, (séances des 7 et 22 août, du 23 septembre). « Les revenus du roi vont toujours en diminuant. » — Buchez et Roux, III, 219 (séance du 24 octobre 1789). — Discours d’une députation de l’Anjou : « Soixante mille hommes sont armés ; les barrières ont été détruites ; les chevaux des commis ont été vendus à l’encan ; il a été enjoint aux employés de se retirer de la province sous huit jours. Les habitants ont déclaré qu’ils ne payeraient pas d’impôts tant que la gabelle subsisterait. »
  28. Archives nationales, F7, 3253. (Lettre du 8 septembre 1789.)
  29. Arthur Young, 30 septembre. « On dirait qu’il n’y a pas un fusil rouillé en Provence qui ne soit à l’œuvre, détruisant toute espèce d’oiseaux. Les bourres ont sifflé cinq ou six fois à mes oreilles ou sont tombées dans ma voiture. » — Beugnot, I, 141. — Archives nationales, D, XXIX, I. Lettre du chevalier d’Allonville, 8 septembre 1789 (environs de Bar-sur-Aube). « Les paysans vont en troupes armées dans les bois de l’abbaye des Trois-Fontaines, qu’ils coupent. Ils scient des chênes, les transportent sur des voitures au Pont-Saint-Dizier, où ils les vendent. En d’autres endroits, ils pêchent les étangs et rompent les chaussées. »
  30. Archives nationales, D, XXIX, 1. Lettre de l’assesseur de la maréchaussée de Saint-Flour, 3 octobre 1789. Le 31 juillet, le bruit se répand que les brigands arrivent. Le 1er août, les paysans s’arment. « Ils s’amusèrent à boire, en attendant l’arrivée des brigands ; les cervelles s’échauffèrent au point de se persuader que M. Le comte d’Espinchal était arrivé la veille à Massiac déguisé, qu’il était l’auteur des troubles qui agitent en ce moment la province et qu’il était caché dans son château. » — Là-dessus, coups de fusil dans les vitres, perquisitions, etc.
  31. Archives nationales, D, XXIX, I. Lettre d’Étienne Fermier, Navenne, 8 septembre. (Il est possible que, par précaution, l’auteur ait pris un pseudonyme.) La correspondance manuscrite de M. Boullé, député de Pontivy, à ses commettants est un type de ces correspondances déclamatoires et incendiaires. — Lettre des curés, consuls, négociants, etc., de Puy-en-Velay, 16 septembre. — L’Ancien régime, t. II, 309, 310.
  32. Archives nationales, D, XXIX, 1. Lettre de M. des Prez de Montpezat, ancien officier d’artillerie, 24 juillet (avec plusieurs autres signatures). — Le même jour, tocsin dans cinquante villages, bruit que sept mille brigands, Anglais et Bretons, envahissent le pays.
  33. Archives nationales, D, XXIX, I. Lettre de Briand-Delessart, 1er août (visites domiciliaires chez les carmélites d’Angoulême, où l’on prétend que Mme de Polignac vient d’arriver). — Beugnot, I, 140. — Arthur Young, 26 juillet, etc. — Buchez et Roux, IV, 166. Lettre de Mamers, 24 juillet ; du Mans, 26 juillet.
  34. Montjoie, ch. lxxii, 93 (d’après les actes de la procédure légale). Dans la bande était un soldat qui avait servi sous M. de Montesson et voulait se venger des punitions qu’il avait subies au régiment.
  35. Mercure de France, 20 août. (Lettre de Vesoul, 13 août.)
  36. M. de Mesmay prouva plus tard son innocence, et fut réhabilité par sentence publique, après deux ans de procédure (séance du 4 juin 1791, Mercure du 11 juin).
  37. Journal des débats et décrets, I, 258. (Lettre de la municipalité de Vesoul, 22 juillet. — Discours de M. de Toulongeon, 29 juillet.)
  38. Rochambeau, Mémoires, I, 555, — Archives nationales, F7, 3253. (Lettre de M. de Rochambeau, 4 août.) — Chronique de Schmutz (ib.), 284. — Archives nationales, D, XXIX, I. (Lettre de Mme Ferrette, secrète de Remiremont, 9 août.)
  39. Sauzay, I, 180. (Lettres des religieux, 22 et 26 juillet.)
  40. Archives nationales, D, XXIX, I. (Lettre de M. Bergeron, procureur au présidial de Valence, 28 août, avec l’arrêt motivé.) — Procès verbal de la milice bourgeoise de Lyon, remis au président de l’Assemblée nationale, le 10 août. (Expédition à Serrière, en Dauphiné, le 31 juillet.)
  41. Lettre du comte de Courtivron, député suppléant (témoin oculaire). — Archives nationales, D, XXIX, I. Lettre des officiers municipaux de Crémieu (Dauphiné), 3 novembre. — Lettre du vicomte de Carbonnière (Auvergne), 3 août. — Arthur Young, 30 juillet (Dijon), dit à propos d’une famille noble qui s’est échappée presque nue de son château en flammes : « Ces malheureux étaient estimés de leurs voisins ; leur bonté aurait dû leur gagner l’amour des pauvres, dont le ressentiment n’était motivé par rien ».
  42. Archives nationales, D, XXIX, I. (Lettre de la commission des États du Dauphiné, 31 juillet.)
  43. Désastres du Mâconnais, par Puthod de Maison-Rouge (août 1789). — Ravages du Mâconnais. — Arthur Young, 27 juillet. — Buchez et Roux, IV, 211, 214. — Mercure de France, 12 septembre 1789. Lettre d’un volontaire d’Orléans.) « Le 15 août, quatre-vingt-huit brigands, se disant moissonneurs, se présentent à Bascon, en Beauce, et, le lendemain, à un château voisin, où ils demandent, sous une heure, la tête du fils du seigneur, M. Tassin, qui ne se racheta que par une contribution de 1200 livres et le pillage de ses caves. »
  44. Lettre du comte de Courtivron. — Arthur Young, 31 juillet. — Buchez et Roux, II, 243. — Mercure de France, 15 août 1789 (séance du 8, discours d’un député du Dauphiné). — Mermet, Histoire de la ville de Vienne, 445. — Archives nationales, ib. (Lettre de la commission des États du Dauphiné, 31 juillet) : « La liste des châteaux incendiés ou dévastés est immense. » La commission en cite déjà seize. — Puthod de Maison-Rouge, ib. : « Pour parler de tous les lieux dévastés, il faudrait citer la province entière. » (Lettre de Mâcon) : « Ils n’en ont pas moins détruit la plupart des châteaux et des maisons bourgeoises, tantôt en les brûlant, tantôt en les démolissant. »
  45. Lally-Tollendal, Seconde Lettre à mes commettants, 104.
  46. Doniol, La Révolution et la féodalité, 60. (Quelques jours après le 4 août.) — Archives nationales, H, 784. Lettres de M. de Langeron, commandant militaire à Besançon, 16 et 18 octobre. — Ib., D, XXIX, I. Lettre du même, 3 septembre. — Arthur Young (en Provence, Chez le baron de la Tour-d’Aigues). « Le baron a beaucoup souffert de la Révolution. Une grande quantité de terres, qui jadis appartenaient absolument à ses ancêtres, avaient été données à cens ou pour de semblables redevances fiscales, en sorte qu’il n’y a pas de comparaison entre les terres ainsi concédées et celles demeurées immédiates dans la famille… Les redevances matérielles que l’Assemblée avait déclarées rachetables se réduisent à rien, sans l’ombre d’une indemnité… La situation de la noblesse est terrible en ce pays ; elle craint qu’on ne lui laisse rien que des chaumières épargnées par l’incendie ; que les métayers ne s’emparent des fermes sans s’acquitter de la moitié du produit, et qu’en cas de refus il n’y ait plus ni lois, ni autorité pour les contraindre… Ce château est, avec la fortune et la vie même des maîtres, à la merci d’une populace armée. »