Les Origines de la France contemporaine/Tome 3/Préface

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

PRÉFACE


Cette seconde partie des Origines de la France contemporaine aura deux volumes[1]. — Les insurrections populaires et les lois de l’Assemblée constituante finissent par détruire en France tout gouvernement : c’est le sujet du présent volume. — Un parti se forme autour d’une doctrine extrême, s’empare du pouvoir et l’exerce conformément à sa doctrine : ce sera le sujet du volume suivant.

Il en faudrait un troisième pour faire la critique des sources ; la place me manque : je dirai seulement la règle que j’ai observée. Le témoignage le plus digne de foi sera toujours celui du témoin oculaire, surtout lorsque ce témoin est un homme honorable, attentif et intelligent, lorsqu’il rédige sur place, à l’instant et sous la dictée des faits eux-mêmes, lorsque manifestement son unique objet est de conserver ou fournir un renseignement, lorsque son œuvre n’est point une pièce de polémique concertée pour les besoins d’une cause ou un morceau d’éloquence arrangé en vue du public, mais une déposition judiciaire, un rapport secret, une dépêche confidentielle, une lettre privée, un memento personnel. Plus un document se rapproche de ce type, plus il mérite confiance et fournit des matériaux supérieurs. — J’en ai trouvé beaucoup de cette qualité aux Archives nationales, principalement dans les correspondances manuscrites des ministres, intendants, subdélégués, magistrats et autres fonctionnaires, des commandants militaires, officiers de l’armée et officiers de la gendarmerie, des commissaires de l’Assemblée et du roi, des administrateurs de département, de district et de municipalité des particuliers qui s’adressent au roi, à l’Assemblée nationale et aux ministres. Il y a parmi eux des hommes de tout rang, de tout état, de toute éducation et de tout parti. Ils sont par centaines et par milliers, dispersés sur toute la surface du territoire. Ils écrivent chacun à part, sans pouvoir se concerter ni même se connaître. Personne n’est si bien placé qu’eux pour recueillir et transmettre les informations exactes. Aucun d’eux ne cherche l’effet littéraire ou même n’imagine que son écrit puisse jamais être imprimé. Ils rédigent tout de suite et sous l’impression directe des événements locaux. Ce sont là des témoignages de premier choix et de première main, au moyen desquels on doit contrôler tous les autres. — Les notes mises au bas des pages indiqueront la condition, l’office, le nom, la demeure de ces témoins décisifs. Pour plus de certitude, j’ai transcrit, aussi souvent que j’ai pu, leurs propres paroles. De cette façon, le lecteur, placé en face des textes, pourra les interpréter lui-même, et se faire une opinion personnelle ; il aura les mêmes pièces que moi pour conclure, et conclura, si bon lui semble, autrement que moi. Pour les allusions, s’il en trouve, c’est qu’il les aura mises, et, s’il fait des applications, c’est lui qui en répondra. À mon sens, le passé a sa figure propre, et le portrait que voici ne ressemble qu’à l’ancienne France. Je l’ai tracé sans me préoccuper de nos débats présents ; j’ai écrit comme si j’avais eu pour sujet les révolutions de Florence ou d’Athènes. Ceci est de l’histoire, rien de plus, et, s’il faut tout dire, j’estimais trop mon métier d’historien pour en faire un autre, à côté, en me cachant.


Décembre 1871.
  1. Cette préface est en tête de l’édition in-8°, qui, du reste, contrairement aux premières prévisions de M. Taine, se compose de trois volumes au lieu de deux. (Note des éditeurs.)