Les Origines de la France contemporaine/Tome 3/Livre I/Chapitre 1

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LA RÉVOLUTION


LIVRE PREMIER

L’ANARCHIE SPONTANÉE


CHAPITRE I

Les commencements de l’anarchie. — I. Première cause, la disette. — Mauvaise récolte. — Hiver de 1788 à 1789. — Cherté et mauvaise qualité du pain. — En province. — À Paris. — II. Deuxième cause, l’espérance. — Dédoublement et relâchement des pouvoirs administratifs. — Enquêtes des assemblées locales. — Le peuple prend conscience de son état. — Convocation des États Généraux. — L’espoir est né. — Coïncidence des premières assemblées et des premiers troubles. — III. Les provinces pendant les six premiers mois de 1789. — Effets de la famine. — IV Intervention des vagabonds et des brigands. — V. Effet des nouveautés politiques. — VI. La première jacquerie en Provence. — Mollesse ou nullité de la répression.

Dans la nuit du 14 au 15 juillet 1789, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt fit réveiller Louis XVI pour lui annoncer la prise de la Bastille. « C’est donc une révolte, dit le roi. — Sire, répondit le duc, c’est une révolution. » L’événement était bien plus grave encore. Non seulement le pouvoir avait glissé des mains du roi, mais il n’était point tombé dans celles de l’Assemblée ; il était par terre, aux mains du peuple lâché, de la foule violente et surexcitée, des attroupements qui le ramassaient comme une arme abandonnée dans la rue. En fait, il n’y avait plus de gouvernement ; l’édifice artificiel de la société humaine s’effondrait tout entier ; on rentrait dans l’état de nature. Ce n’était pas une révolution, mais une dissolution.

I

Deux causes excitent et entretiennent l’émeute universelle. La première est la disette, qui, permanente, prolongée pendant dix ans, et aggravée par les violences mêmes qu’elle provoque, va exagérer jusqu’à la folie toutes les passions populaires et changer en faux pas convulsifs toute la marche de la Révolution.

Quand un fleuve coule à pleins bords, il suffit d’une petite crue pour qu’il déborde. Telle est la misère au dix-huitième siècle. L’homme du peuple, qui vit avec peine quand le pain est à bon marché, se sent mourir quand il est cher. Sous cette angoisse, l’instinct animal se révolte, et l’obéissance générale, qui fait la paix publique, dépend d’un degré ajouté ou ôté au sec ou à l’humide, au froid ou au chaud. En 1788, année très sèche, la récolte avait été mauvaise ; par surcroît, à la veille de la moisson[1], une grêle effroyable s’abattit autour de Paris, depuis la Normandie jusqu’à la Champagne, dévasta soixante lieues du pays le plus fertile et fit un dégât de 100 millions. L’hiver vint et fut le plus dur qu’on eût vu depuis 1709 ; à la fin de décembre, la Seine gela de Paris au Havre, et le thermomètre marquait 18° 3/4 au-dessous de zéro. Un tiers des oliviers mourut en Provence, et le reste avait tant souffert qu’on le jugeait hors d’état de porter des fruits pendant deux ans. Même désastre en Languedoc ; dans le Vivarais et dans les Cévennes, des forêts entières de châtaigniers avaient péri, avec tous les blés et fourrages de la montagne ; dans la plaine, le Rhône était resté deux mois hors de son lit. Dès le printemps de 1789, la famine était partout, et, de mois en mois, elle croissait comme une eau qui monte. — En vain, le gouvernement commandait aux fermiers, propriétaires et marchands de garnir les marchés, doublait la prime d’importation, s’ingéniait, s’obérait, dépensait 40 millions pour fournir du blé à la France. En vain, les particuliers, princes, grands seigneurs, évêques, chapitres, communautés, multipliaient leurs aumônes, l’archevêque de Paris s’endettant de 400000 livres, tel riche distribuant 40000 francs le lendemain de la grêle, tel couvent de Bernardins nourrissant douze cents pauvres pendant six semaines[2]. Il y en avait trop ; ni les précautions publiques, ni la charité privée ne suffisaient aux besoins trop grands. — En Normandie, où le dernier traité de commerce a ruiné les manufactures de toiles et de passementeries, quarante mille ouvriers sont sans ouvrage ; dans nombre de paroisses[3], le quart des habitants mendie. Ici, « presque tous les habitants, sans en excepter les fermiers et les propriétaires, mangent du pain d’orge et boivent de l’eau » ; là, « bien des malheureux mangent du pain d’avoine, et d’autres du son mouillé, ce qui a causé la mort de plusieurs enfants ». — « Avant tout, écrit le parlement de Rouen, qu’on subvienne à un peuple qui se meurt… Sire, la majeure partie de vos sujets ne peut atteindre au prix du pain, et quel pain on donne à ceux qui en achètent ! » — Arthur Young[4], qui traverse la France en ce moment, n’entend parler que de la cherté du pain et de la détresse du peuple. À Troyes, le pain coûte 4 sous la livre, c’est-à-dire 8 sous d’aujourd’hui et les artisans sans travail affluent aux ateliers de charité, où ils ne gagnent que 12 sous par jour. En Lorraine, au témoignage de tous les observateurs, « le peuple est à moitié mort de faim ». À Paris, le nombre des indigents a triplé ; il y en a trente mille dans le faubourg Saint-Antoine. Autour de Paris, les grains manquent ou sont gâtés[5]. Au commencement de juillet, à Montereau, le marché est vide. « Les boulangers n’auraient pu cuire » si les officiers de police n’avaient porté le prix du pain à 5 sous la livre ; le seigle et l’orge que peut envoyer l’intendant « sont de la plus mauvaise qualité, pourris, et dans le cas d’occasionner des maladies dangereuses ; cependant la plupart des petits consommateurs sont réduits à la dure nécessité de faire usage de ces grains gâtés ». À Villeneuve-le-Roi, écrit le maire, « le seigle des deux derniers envois est d’un étique et noir qui ne se peut débiter sans froment ». À Sens, l’orge a « un goût de relent » si mauvais, que les acheteurs jettent au nez du subdélégué le détestable pain qu’il a fourni. À Chevreuse, l’orge est germée et d’odeur infecte ; « il faut, dit un employé, que les malheureux soient bien pressés de la faim pour la prendre ». À Fontainebleau, « le seigle, à moitié mangé, produit plus de son que de farine », et pour en faire du pain, on est obligé de « le manutentionner plusieurs fois ». Ce pain, tel quel, est un objet de convoitises furieuses : « on en vient à ne plus le distribuer que par guichets » ; encore ceux qui ont obtenu ainsi leur ration « sont souvent assaillis en route, « et dépouillés par des affamés plus vigoureux ». À Nangis, « les magistrats défendent à la même personne d’acheter plus de deux boisseaux au même marché ». — Bref, les subsistances sont si rares, qu’on ne sait comment nourrir les soldats ; le ministre expédie deux lettres coup sur coup pour faire couper vingt mille setiers de seigle avant la récolte[6]. Aussi bien, en pleine paix, Paris semble une ville affamée, rationnée à la fin d’un long siège, et la disette ne sera pas plus grande ni la nourriture pire en décembre 1870 qu’en juillet 1789.

« Plus on approchait du 14 juillet, dit un témoin oculaire[7], plus la disette augmentait. Chaque boutique de boulanger était environnée d’une foule à qui l’on distribuait le pain avec la plus grande parcimonie… Ce pain était en général noirâtre, terreux, amer, donnait des inflammations à la gorge et causait des douleurs d’entrailles… J’ai vu, à l’École Militaire et dans d’autres dépôts, des farines qui étaient d’une qualité détestable ; j’en ai vu des monceaux d’une couleur jaune, d’une odeur infecte, et qui formaient des masses tellement durcies, qu’il fallait les frapper à coups redoublés de hache pour en détacher des portions. Moi-même, rebuté des difficultés que j’éprouvais à me procurer ce malheureux pain, et dégoûté de celui qu’on m’offrait aux tables d’hôte, je renonçai absolument à cette nourriture. Le soir, je me rendais au café du Caveau, où, heureusement, on avait l’attention de me réserver deux de ces petits pains qu’on appelle des flûtes ; c’est le seul pain que j’aie mangé pendant une semaine entière. » — Mais cette ressource n’est que pour les riches. Quant au peuple, pour avoir du pain de chien, il doit faire queue pendant des heures. On se bat à la queue ; « on s’arrache l’aliment ». Plus de travail, « les ateliers sont déserts ». Parfois, après une journée d’attente, l’artisan rentre au logis les mains vides, et, s’il rapporte une miche de quatre livres, elle lui coûte 3 francs 12 sous, dont 12 sous pour le pain et 3 francs pour la journée perdue. Dans la longue file désœuvrée, agitée, qui oscille aux portes de la boutique, les idées noires fermentent : si cette nuit la farine manque aux boulangers pour cuire, nous ne mangerons pas demain ! Terrible idée et contre laquelle un gouvernement n’a pas trop de toute sa force ; car il n’y a que la force, et la force armée, présente, visible, menaçante, pour maintenir l’ordre au milieu de la faim. — Sous Louis XIV et Louis XV, on avait jeûné et pâti davantage ; mais les émeutes, rudement et promptement réprimées, n’étaient que des troubles partiels et passagers. Des mutins étaient pendus, d’autres envoyés aux galères, et tout de suite, convaincu de son impuissance, le paysan, l’ouvrier retournait à son échoppe ou à sa charrue. Quand un mur est trop haut, on ne songe pas même à l’escalader. — Mais voici que le mur se crevasse, et que tous ses gardiens, clergé, noblesse, tiers-état, lettrés, politiques, et jusqu’au gouvernement lui-même, y pratiquent une large brèche. Pour la première fois, les misérables aperçoivent une issue ; ils s’élancent, d’abord par pelotons, puis en masse, et la révolte maintenant est universelle, comme autrefois la résignation.

II

C’est que, par cette ouverture, l’espérance entre comme une lumière, et descend peu à peu jusque dans les bas-fonds. Depuis un demi-siècle, elle monte, et ses rayons, qui ont d’abord éclairé la haute classe dans ses beaux appartements du premier étage, puis la bourgeoisie dans son entre-sol et son rez-de-chaussée, pénètrent depuis deux ans dans les caves où le peuple travaille, et jusque dans la profonde sentine, dans les recoins obscurs où les gens sans aveu, les vagabonds, les malfaiteurs, toute une tourbe immonde et pullulante se dérobe aux poursuites de la loi. — Aux deux premières assemblées provinciales instituées par Necker en 1778 et 1779, Loménie de Brienne vient, en 1787, d’en ajouter dix-neuf autres ; sous chacune d’elles sont des assemblées d’arrondissement ; sous chaque assemblée d’arrondissement sont des assemblées de paroisse[8], et toute la machine administrative est transformée. Ce sont ces nouvelles assemblées qui répartissent la taille et en surveillent la perception, qui décident et dirigent tous les travaux publics, qui jugent en dernier ressort la plupart des affaires contentieuses. L’intendant, le subdélégué, l’élu perdent ainsi les trois quarts de leur autorité. Partant, entre ces deux pouvoirs rivaux dont les frontières sont mal définies, des conflits s’élèvent ; le commandement flotte et l’obéissance est moindre. Le sujet ne sent plus sur les épaules le poids supérieur de la main unique qui, sans intervention ni résistance possible, le courbait, le poussait et le faisait marcher. — Cependant, dans chaque assemblée de paroisse, d’arrondissement et même de province, des roturiers, « des laboureurs » et souvent de simples fermiers siègent à côté des seigneurs et des prélats. Ils écoutent et retiennent le chiffre énorme des taxes qu’ils payent seuls ou presque seuls, taille, accessoires de la taille, capitation, impôt des routes, et certainement, au retour, ils en parlent à leurs voisins. Tous ces chiffres sont imprimés ; le procureur de village en raisonne avec ses pratiques, artisans et campagnards, le dimanche au sortir de la messe, ou le soir dans la grande salle de l’auberge. — Et ces conciliabules sont autorisés, provoqués d’en haut. Dès les premiers jours de 1788, les assemblées provinciales demandent aux syndics et aux habitants de chaque paroisse une enquête locale : on veut savoir le détail de leurs griefs, quelle part de revenu prélève chaque impôt, ce que paye et ce que souffre le cultivateur, combien il y a de privilégiés dans la paroisse, quelle est leur fortune, s’ils résident, à combien montent leurs exemptions, et, dans les réponses, le procureur qui tient la plume, nomme et désigne du doigt chaque privilégié, critique son genre de vie, évalue sa fortune, calcule le tort que ses immunités font au village, invective contre les impôts et les commis. — Au sortir de ces assemblées, le villageois rumine longuement ce qu’il vient d’entendre. Il voit ses maux, non plus un à un, comme autrefois, mais tous ensemble et joints à l’immensité des maux dont souffrent ses pareils. Outre cela, il commence à démêler les causes de sa misère. Le roi est bon ; alors, pourquoi ses commis nous prennent-ils tant d’argent ? Tels et tels, chanoines ou seigneurs, ne sont pas méchants ; alors, pourquoi nous font-ils payer à leur place ? — Supposez une bête de somme à qui tout d’un coup une lueur de raison montrerait l’espèce des chevaux en face de l’espèce des hommes, et imaginez, si vous pouvez, les pensées nouvelles qui lui viendraient, d’abord à l’endroit des postillons et conducteurs qui la brident et qui la fouettent, puis à l’endroit des voyageurs bienveillants et des dames sensibles qui la plaignent, mais qui, au poids de la voiture, ajoutent tout leur attirail et tout leur poids.

Pareillement, chez le paysan à travers des rêveries troubles, lentement, peu à peu, s’ébauche une idée neuve, celle d’une multitude opprimée dont il fait partie, d’un grand troupeau épars bien loin au delà de l’horizon visible, partout malmené, allumé, écorché. Vers la fin de 1788, à travers les correspondances des intendants et des commandants militaires, on commence à distinguer le grondement universel et sourd d’une colère prochaine. Le caractère des hommes semble changer ; ils deviennent ombrageux et rétifs. — Et justement voici que le gouvernement, lâchant les rênes, les appelle à se conduire eux-mêmes[9]. Au mois de novembre 1787, le roi a déclaré qu’il convoquerait les États Généraux. Le 5 juillet 1788, il demande à tous les corps et personnes compétentes des mémoires à ce sujet. Le 8 août, il fixe la date de la tenue. Le 5 octobre, il convoque les notables pour en délibérer avec eux. Le 27 décembre, il accorde une double représentation au Tiers, parce que « sa cause est liée aux sentiments généreux et qu’elle aura toujours pour elle l’opinion publique ». Le même jour, il introduit dans les assemblées électorales du clergé une majorité de curés, « parce que ces bons et utiles pasteurs s’occupent de près et journellement de l’indigence et de l’assistance du peuple », d’où il suit « qu’ils connaissent plus intimement ses maux » et ses besoins. Le 24 janvier 1789, il règle l’ordre et la forme des convocations. À dater du 7 février, les lettres de convocation partent une à une. Huit jours après, Chaque assemblée de paroisse commence à rédiger le cahier de ses doléances et s’échauffe par le détail et l’énumération de toutes les misères qu’elle couche par écrit. — Tous ces appels et tous ces actes sont autant de coups qui retentissent dans l’imagination populaire. « Sa Majesté, dit le règlement, a désiré que, des extrémités de son royaume et des habitations les moins connues, chacun fût assuré de faire parvenir jusqu’à elle ses vœux et ses réclamations. » Ainsi la chose est bien vraie, tout à fait certaine. On les invite à parler, on les fait venir, on les consulte, on veut les soulager ; désormais leur misère sera moindre, des temps meilleurs vont commencer. Ils n’en savent pas davantage ; plusieurs mois après, en juillet[10], c’est tout ce que peut répondre une paysanne à Arthur Young : « On lui a dit qu’il y a des riches qui veulent faire quelque chose pour les malheureux de sa classe », mais qui, quoi, et comment, elle l’ignore : cela est trop compliqué, hors de la portée du cerveau engourdi et machinal. — Une seule pensée s’y dégage, l’espérance d’un soulagement soudain, la persuasion qu’on y a droit, la résolution d’y aider par tous les moyens, par suite l’attente anxieuse, l’élan tout prêt, le raidissement de la volonté tendue qui n’attend qu’une occasion pour se débander et pour lancer l’action, comme une flèche irrésistible, vers le but inconnu qui se dévoilera tout d’un coup. Ce but, tout d’un coup, la faim le leur désigne : il faut qu’il y ait du blé sur le marché ; il faut que les fermiers et les propriétaires en apportent ; il ne faut pas que les gros acheteurs, gouvernement ou particuliers, le transportent ailleurs ; il faut qu’il soit à bas prix, qu’on le taxe, que le boulanger le donne à deux sous la livre ; il faut que les grains, la farine, le vin, le sel, les denrées, ne payent plus de droits ; il faut qu’il n’y ait plus de droits, ni redevances seigneuriales, ni dîmes ecclésiastiques, ni impôts royaux ou municipaux. Et, sur cette idée, de toutes parts, en mars, en avril et mai, l’émeute éclate. Les contemporains ne « savent que penser d’un tel fléau[11] ; ils ne comprennent rien à cette innombrable quantité de malfaiteurs qui, sans chefs apparents, semblent être d’intelligence pour se livrer partout aux mêmes excès, et précisément à l’instant où les États Généraux vont entrer en séance ». C’est que, sous le régime ancien, l’incendie couvait portes closes ; subitement la grande porte s’ouvre, l’air pénètre, et aussitôt la flamme jaillit.

III

Ce ne sont d’abord que des feux intermittents, isolés, que l’on éteint ou qui s’éteignent d’eux-mêmes ; mais, un instant après, au même endroit ou tout près de là, les pétillements recommencent, et leur multiplicité, comme leur répétition, montre l’énormité, la profondeur, l’échauffement de la matière combustible qui va faire explosion. Dans les quatre mois qui précèdent la prise de la Bastille, on peut compter plus de trois cents émeutes en France. Il y en a de mois en mois, et de semaine en semaine, en Poitou, Bretagne, Touraine, Orléanais, Normandie, Île-de-France, Picardie, Champagne, Alsace, Bourgogne, Nivernais, Auvergne, Languedoc, Provence. — Le 28 mai, le parlement de Rouen annonce des pillages de grains, « de violentes et sanglantes mêlées où beaucoup d’hommes, des deux côtés, ont péri », dans toute la province, à Caen, Saint-Lô, Mortain, Granville, Évreux, Bernay, Pont-Audemer, Elbeuf, Louviers, et encore en d’autres endroits. — Le 20 avril, le baron de Besenval, commandant militaire des provinces du Centre, écrit : « Je renouvelle à M. Necker un tableau de l’affreuse situation de la Touraine et de l’Orléanais ; chaque lettre que je reçois de ces deux provinces est le détail de trois ou quatre émeutes à grand’peine contenues par les troupes et la maréchaussée[12] ». — Et, dans toute l’étendue du royaume, le spectacle est pareil.

D’ordinaire, et comme il est naturel, les femmes sont en tête ; ce sont elles qui, à Montlhéry, ont éventré les sacs à coups de ciseaux. Chaque semaine, le jour du marché, en apprenant que la miche de pain est augmentée de trois sous, de quatre sous, de sept sous, elles crient et s’indignent : à ce taux, avec le mince salaire de leurs hommes et quand l’ouvrage manque[13], comment nourrir une famille ? On s’attroupe autour des sacs et aux portes des boulangers ; au milieu des vociférations et des injures, il se fait une poussée dans la foule ; le propriétaire ou marchand est bousculé, renversé, la boutique est envahie, la denrée est aux mains des acheteurs et des affamés ; chacun tire à soi, paye ou ne paye pas, et se sauve en emportant son butin. — Parfois, c’est partie liée et d’avance[14]. À Bray-sur-Seine, le 1er mai, les villageois de quatre lieues à la ronde, armés de pierres, de couteaux, de bâtons, et au nombre de quatre mille, forcent les laboureurs et fermiers qui ont apporté des grains, à les vendre 3 livres au lieu de 4 livres 10 sous le boisseau et menacent de recommencer au marché suivant : les fermiers ne reviendront pas, la halle sera vide, il faut des soldats, sinon les habitants de Bray seront pillés. À Bagnols, en Languedoc, le 1er et le 2 avril, les paysans, munis de bâtons et assemblés au son du tambour, « parcourent la ville en menaçant de tout mettre à feu et à sang, si on ne leur donne du blé et de l’argent » ; ils vont chercher du grain chez les particuliers, ils se le partagent à prix réduit, « avec promesse de le payer à la récolte prochaine », ils forcent les consuls à mettre le pain à 2 sous la livre et à augmenter de 4 sous la journée de travail. — Aussi bien, tel est le procédé le plus fréquent : ce n’est plus le peuple qui obéit aux autorités, ce sont les autorités qui obéissent au peuple. Consuls, échevins, maires, procureurs-syndics, les officiers municipaux se troublent et faiblissent devant la clameur immense ; ils sentent qu’ils vont être foulés aux pieds ou jetés par la fenêtre. — D’autres, plus fermes, comprennent qu’une foule ameutée est folle, et se font scrupule de verser le sang ; du moins ils cèdent pour cette fois, espérant qu’au prochain marché les soldats seront plus nombreux et les précautions mieux prises. À Amiens, « après une émeute fort vive[15] », ils se décident à prendre le blé des Jacobins et à le vendre au peuple, dans une enceinte de troupes, à un tiers au-dessous de sa valeur. À Nantes, où l’hôtel de ville est envahi, ils sont contraints de baisser le prix du pain de 1 sou par livre. À Angoulême, pour éviter le recours aux armes, ils demandent au comte d’Artois de renoncer, pendant deux mois, à son droit sur les farines, et taxent le pain en dédommageant les boulangers. À Cette, ils sont tellement maltraités, qu’ils lâchent tout : le peuple a saccagé leurs maisons et leur commande ; ils font publier à son de trompe que toutes ses demandes lui sont accordées. — D’autres fois, la foule se dispense de leur ministère, agit d’elle-même. Si les grains manquent sur le marché, elle va les chercher où ils se trouvent, chez les propriétaires et les fermiers qui ne veulent pas les apporter par crainte du pillage, dans les couvents de religieux qui, par un édit du roi, sont tenus d’avoir toujours en magasin une année de leur récolte, dans les greniers où le gouvernement conserve ses approvisionnements, dans les convois que l’intendant expédie aux villes affamées. Chacun pour soi ; tant pis pour le voisin. Les gens de Fougères battent et expulsent ceux d’Ernée qui viennent acheter à leur marché ; mêmes violences à Vitré contre les habitants du Maine[16]. À Saint-Léonard, le peuple retient les grains qui partaient pour Limoges, à Bost ceux qui partaient pour Aurillac, à Saint-Didier ceux qui partaient pour Moulins, à Tournus ceux qui partaient pour Mâcon. — En vain on adjoint des escortes aux convois ; des troupes d’hommes et de femmes, armées de haches et de fusils, se mettent en embuscade dans les bois de la route et sautent à la bride des chevaux : il faut les sabrer pour avancer. En vain on leur prodigue les raisons, les bonnes paroles, et même « on leur offre du blé pour de l’argent ; ils refusent en criant que le convoi ne partira pas ». Ils se sont buttés ; leur résolution est celle d’un taureau qui se met en travers du chemin en présentant les cornes. Le blé est à eux, puisqu’il est dans le pays ; quiconque l’emmène ou le détient est un voleur : on ne peut leur arracher cette idée fixe. À Chantenay, près du Mans[17], ils empêchent un meunier d’emporter à son moulin celui qu’il vient d’acheter ; à Montdragon, en Languedoc, ils lapident un négociant qui expédiait ailleurs sa dernière voiture ; à Thiers, les ouvriers vont en force ramasser du blé dans les campagnes : un propriétaire chez qui on en trouve manque d’être tué ; ils boivent dans les caves, puis laissent couler le vin. À Nevers, les boulangers n’ayant point garni leurs étaux pendant quatre jours, la populace force les greniers des particuliers, des négociants, des communautés religieuses. « Les marchands intimidés donnent leurs grains au prix qu’on veut ; on en vole même la plus grande partie en présence des gardes », et dans le tumulte de ces visites domiciliaires, nombre de maisons sont saccagées. — En ce temps-là, malheur à tous ceux qui ont part à la garde, à l’acquisition, au commerce, à la manutention des grains ! L’imagination populaire a besoin de personnes vivantes auxquelles elle puisse imputer ses maux et sur lesquelles elle puisse décharger ses ressentiments ; pour elle, tous ces gens-là sont des accapareurs, et, en tout cas, des ennemis publics. Près d’Angers, la maison des Bénédictins est envahie, et leurs enclos, leurs bois sont dévastés[18]. À Amiens, « le peuple se disposait à piller et peut-être à brûler les maisons de deux commerçants qui ont fait construire des moulins à mouture économique » ; contenu par les soldats, il se borne à casser les vitres ; mais d’autres « pelotons viennent tout briser ou piller chez trois ou quatre particuliers qu’ils soupçonnaient d’accaparements ». À Nantes, un sieur Geslin étant député par le peuple pour visiter une maison, où il ne trouve pas de blé, un cri s’élève : C’est un recéleur, un complice ! La foule se jette sur lui, il est blessé, presque écharpé. — Il est manifeste qu’il n’y a plus de sécurité en France ; les biens, les vies même sont en danger. La première des propriétés, celle des subsistances, est violée en mille endroits, et partout menacée, précaire. Partout les intendants et les subdélégués appellent à l’aide, déclarent la maréchaussée impuissante, réclament des troupes régulières. Et voilà que la force publique, insuffisante, dispersée, chancelante, trouve ameutés contre elle, non seulement les fureurs aveugles de la faim, mais encore les instincts malfaisants qui profitent de tout désordre, et les convoitises permanentes que tout ébranlement politique délivre de leur frein.

IV

Contrebandiers, faux-sauniers, braconniers, vagabonds, mendiants, repris de justice, on a vu[19] combien ils sont nombreux et ce qu’une seule année de disette ajoute à leur nombre. Ce sont là autant de recrues pour les attroupements, et, dans l’émeute, à côté de l’émeute, chacun d’eux emplit son sac. « Dans le pays de Caux[20] et jusqu’aux environs de Rouen, à Roncherolles, Quévreville, Préaux, Saint-Jacques et en tous les lieux d’alentour, des bandes de brigands armés forcent les maisons, les presbytères de préférence, et y font main basse sur tout ce qui leur agrée. » — Au sud de Chartres, « trois ou quatre cents bûcherons, sortis des forêts de Bellème, hachent tout ce qui leur résiste, et se font donner le grain au prix qu’ils veulent ». — Aux environs d’Étampes, quinze bandits entrent la nuit dans les fermes et rançonnent le fermier en le menaçant d’incendie. — Dans le Cambrésis, ils pillent les abbayes de Vaucelles, du Verger et de Guillemans, le château du marquis du Besselard, la terre de M. d’Oisy, deux fermes, les voitures de blé qui passent sur le chemin de Saint-Quentin, et, outre cela, sept fermes dans la Picardie. « Le foyer de cette révolte est dans quelques villages limitrophes de la Picardie et du Cambrésis, accoutumés à la contrebande et à la licence de cette profession. » Les paysans se sont laissé racoler par les bandits ; l’homme glisse vite sur la pente du vol ; tel demi-honnête, engagé par mégarde ou malgré lui dans une émeute, recommence, alléché par l’impunité ou par le gain. En effet, « ce n’est pas l’extrême besoin qui les excite ». Ils font « une spéculation de cupidité, un nouveau genre de contrebande ». Un ancien carabinier, le sabre à la main, un garde-bois et « une huitaine de personnes assez aisées se mettent à la tête de 400 à 500 hommes, se rendent chaque jour dans trois ou quatre villages, forcent tous ceux qui ont du blé à le donner à 24 livres », et même à 18 livres le sac. Les gens de la bande qui disent n’avoir pas d’argent emportent leur part sans payer. Les autres, après avoir payé ce qu’il leur plaît, revendent à bénéfice et jusqu’à 45 livres le sac : affaire excellente et dans laquelle l’avidité prend la pauvreté pour complice. À la récolte prochaine, la tentation sera pareille : « Ils nous ont menacés de venir faire notre moisson, et aussi de piller nos bestiaux et d’en vendre la viande dans les villages à raison de 2 sous la livre ». — Dans toutes les grosses insurrections il y a des malfaiteurs semblables, gens sans aveu, ennemis de la loi, rôdeurs sauvages et désespérés, qui, comme des loups, accourent partout où ils flairent une proie. Ce sont eux qui servent de guides et d’exécuteurs aux rancunes privées ou publiques. Près d’Uzès, vingt-cinq hommes masqués, avec des fusils et des bâtons, entrent chez un notaire, lui tirent un coup de pistolet, l’assomment de coups, dévastent sa maison, brûlent ses registres, avec les titres et papiers qu’il garde en dépôt pour le comte de Rouvres ; sept sont arrêtés, mais le peuple est pour eux, se jette sur la maréchaussée et les délivre[21]. — On les reconnaît à leurs actes, au besoin de détruire pour détruire, à leur accent étranger, à leurs figures sauvages, à leurs guenilles. Il en vient de Paris à Rouen, et, pendant quatre jours, la ville est à leur discrétion[22] ; les magasins sont forcés, les couvents et séminaires rançonnés ; ils envahissent la maison du procureur général qui a requis contre eux et ils veulent le mettre en pièces ; ils brisent ses glaces, ses meubles, sortent chargés de butin, vont dans la ville et la banlieue piller les manufactures, casser ou brûler toutes les machines. — Ce sont là désormais les nouveaux chefs : car, en tout attroupement, c’est le plus audacieux, le moins embarrassé de scrupules qui marche en tête et donne l’exemple du dégât. L’exemple est contagieux : on était parti pour avoir du pain, on finit par des meurtres et des incendies et la sauvagerie qui se déchaîne ajoute ses violences illimitées à la révolte limitée du besoin.

V

Telle que la voilà, malgré la disette et les brigands, on en viendrait peut-être à bout ; mais ce qui la rend irrésistible, c’est qu’elle se croit autorisée, autorisée par ceux-là mêmes qui ont charge de la réprimer. Çà et là éclatent des paroles et des actions d’une naïveté terrible, et qui, par delà le présent si sombre, dévoilent un avenir plus menaçant. — Dès le 9 janvier 1789, dans la populace qui envahit l’hôtel de ville à Nantes et assiège les boutiques de boulangers[23], « le cri de Vive la Liberté se mêle au cri de Vive le Roi ». Quelques mois après, autour de Ploërmel, les paysans refusent de payer les dîmes, alléguant que le cahier de leur sénéchaussée en réclame l’abolition. — En Alsace, à partir du mois de mars, « en bien des endroits », même refus ; quantité de communautés prétendent même ne plus payer d’impôts, jusqu’à ce que leurs députés aux États Généraux aient fixé au juste le chiffre des contributions publiques. — Dans l’Isère, par délibérations imprimées et publiées, elles décident qu’elles ne payeront plus de « droits personnels », et les seigneurs lésés n’osent se pourvoir devant les tribunaux. — À Lyon, le peuple s’est persuadé que « toute perception des droits doit cesser », et, le 29 juin, à la nouvelle de la réunion des trois ordres, « étonné par les illuminations et par les signes de réjouissance publique », il croit que les temps heureux sont venus, il forme le projet de se faire délivrer la viande à 4 sous et le vin au même prix. Les cabaretiers lui insinuent que les octrois vont être abolis, qu’en attendant, le roi, en faveur de la réunion des trois ordres, a accordé trois jours de franchise de tous droits à Paris, qu’on doit également en jouir à Lyon ». Sur quoi la multitude se porte impétueusement aux barrières, à la porte Saint-Clair, à la porte Perrache, au pont de la Guillotière, brûle ou démolit les bureaux, détruit les registres, saccage les logements des commis, enlève l’argent et pille le vin qui attendait en dépôt. Cependant le bruit s’est répandu dans la campagne que l’entrée est libre, et, pendant les jours qui suivent, les paysans affluent avec des files si prodigieuses de voitures de vin à plusieurs bœufs, que, malgré la garde rétablie, force est de les laisser entrer toute la journée sans payer ; c’est seulement le 7 juillet que les droits peuvent de nouveau être perçus. — Il en est de même dans les provinces du Midi, où les principaux impôts sont assis sur les consommations ; là aussi, c’est au nom de la puissance publique qu’on suspend les perceptions. À Agde[24], « le peuple s’est follement persuadé qu’il était tout et qu’il pouvait tout, vu la prétendue volonté du roi sur l’égalité des rangs » ; c’est ainsi qu’il interprète à sa guise et en son langage la double représentation accordée au Tiers. En conséquence, il menace la ville d’un pillage général, si l’on ne baisse le prix de toutes les provisions et si l’on ne supprime le droit de la province sur le vin, le poisson et la viande ; de plus, « ils veulent nommer des consuls partis de leur classe », et l’évêque, seigneur de la ville, le maire, les notables, contre lesquels ils sont allés racoler de force les paysans dans la campagne, sont obligés de proclamer à son de trompe que toutes leurs demandes sont accordées. Trois jours après, ils exigent que le droit de mouture soit diminué de moitié, et vont chercher l’évêque propriétaire des moulins. Le prélat, malade, défaille dans la rue et s’assied sur une borne ; là, séance tenante, on l’oblige à signer un acte de renoncement ; par suite, « son moulin, affermé 15000 livres, est réduit maintenant à 7500 ». — À Limoux, sous prétexte de rechercher les grains, ils pénètrent chez le contrôleur et chez les fermiers des impôts, emportent leurs registres et les jettent à l’eau avec le mobilier des commis. — En Provence, c’est pis : car, par une injustice énorme et une imprudence inconcevable, tous les impôts des villes pèsent sur la farine ; partant, c’est à l’impôt qu’on attribue directement la cherté du pain ; c’est pourquoi l’agent du fisc devient l’ennemi visible, et les révoltes de la faim se changent en insurrections Contre l’État.

VI

Là aussi les nouveautés politiques sont l’étincelle qui met le feu à l’amas de poudre ; partout, c’est le jour même de l’assemblée électorale que le peuple se soulève ; en moins de quinze jours, il y a dans la province quarante à cinquante insurrections. L’imagination populaire est allée droit au but comme un enfant ; les réformes étant annoncées, elle les croit venues, et, pour plus de sûreté, elle les exécute à l’instant : puisqu’on doit nous soulager, soulageons-nous. « Ce n’est pas une émeute isolée comme d’ordinaire, écrit le commandant des troupes[25] ; ici la partie est liée et dirigée par des principes uniformes ; les mêmes erreurs sont répandues dans tous les esprits… Les principes donnés au peuple sont que le roi veut que tout soit égal, qu’il ne veut plus de seigneurs et d’évêques, plus de rangs, point de dîmes et droits seigneuriaux. Ainsi ces gens égarés croient user de leur droit et suivre la volonté du roi. » — Les grands mots ont fait leur effet ; on leur a dit que les États Généraux allaient opérer « la régénération du royaume » ; ils en ont conclu « que l’époque de la convocation devait être celle d’un changement entier et absolu dans les conditions et dans les fortunes ». Partant, « l’insurrection contre la noblesse et le clergé est aussi vive que générale ». Dans plusieurs lieux on a fait assez connaître que « c’était ici une espèce de guerre déclarée aux propriétaires et à la propriété » ; et, « dans les villes comme dans les campagnes, le peuple continue de déclarer qu’il ne veut rien payer, ni impôts, ni droits, ni dettes ». — Naturellement, c’est contre le piquet ou impôt sur la farine que porte le premier assaut. À Aix, Marseille, Toulon, et dans plus de quarante villes ou bourgades, il est détruit du coup ; à Aups et à Luc, de la maison de pesage il ne reste que les quatre murs ; à Marseille celle du fermier des boucheries, à Brignoles celle du directeur de la régie des cuirs, sont saccagées : on est décidé « à purger le pays des employés de la régie ». — Ceci n’est qu’un commencement : il faut encore que le pain et les autres denrées soient à bon marché, et tout de suite. À Arles, la corporation des matelots présidée par M. de Barras, consul, venait d’élire ses représentants ; pour clore la séance, ils exigent que, par arrêté, M. de Barras réduise le prix de tous les vivres, et, sur son refus, « ils ouvrent la fenêtre en disant : Nous le tenons, il n’y a que le jeter dans la rue, les autres le ramasseront ». Force est de céder ; l’arrêté est proclamé par les trompettes de la ville, et, à chaque article taxé, la foule crie : « Vive le roi et M. de Barras ! » — Devant la force brutale il a fallu plier. Seulement l’embarras est grand ; car, par la suppression du piquet, les villes n’ont plus de revenu, et d’autre part, comme elles sont obligées d’indemniser les boulangers et les bouchers, Toulon, par exemple, s’endette de 2500 livres par jour.

Dans ce désordre, malheur à ceux que l’on soupçonne d’avoir contribué de loin ou de près aux maux du peuple. À Toulon, on demande les têtes du maire qui signait les taxes et de l’archiviste qui gardait les rôles ; ils sont foulés aux pieds et leurs maisons dévastées. — À Manosque, l’évêque de Sisteron qui visitait le séminaire est accusé de favoriser un accapareur. Comme il rejoignait pied son carrosse, il est hué, menacé ; on lui jette de la boue, puis des pierres. Les consuls en chaperon et le subdélégué, qui accourent pour le protéger, sont meurtris, repoussés. Cependant quelques furieux, sous ses yeux, commencent « à creuser une fosse pour l’enterrer ». Défendu par cinq ou six braves gens, il arrive jusqu’à sa voiture à travers une grêle de cailloux, blessé à la tête, en plusieurs endroits du corps, et il n’est sauvé que parce que ses chevaux, lapidés eux-mêmes, prennent le mors aux dents. Des étrangers, des Italiens, des bandits se sont mêlés aux paysans et aux ouvriers, et l’on entend des paroles, l’on voit des actes qui annoncent une jacquerie. « Les plus échauffés disaient à l’évêque : Nous sommes pauvres, vous êtes riche, et nous voulons tout votre bien. » — Ailleurs[26], les séditieux mettent à contribution tous les gens aisés ». À Brignoles, treize maisons sont pillées de fond en comble, trente autres à moitié. — À Aups, M. de Montferrat qui se défend est tué et « coupé en petits morceaux ». — À la Seyne, la populace, conduite par un paysan, s’assemble au son du tambour ; des femmes apportent une bière devant la maison d’un des principaux bourgeois, en lui disant de se préparer à la mort, et « qu’on lui fera l’honneur de l’enterrer ». Il se sauve, sa maison est pillée, ainsi que celle du piquet, et, le lendemain, le chef de la bande « oblige les principaux habitants à lui donner de l’argent pour indemniser, à ce qu’il dit, les paysans qui ont quitté leur travail », et employé leur journée au bien public. — À Peynier, le président de Peynier, octogénaire, est « assiégé dans son château par une bande de cent cinquante ouvriers et paysans », qui ont amené avec eux un consul et un notaire ; assistés de ces deux fonctionnaires, ils forcent le président « à passer un acte par lequel il renonce à ses droits seigneuriaux de toute espèce ». — À Solliès, ils détruisent les moulins de M. de Forbin-Janson, saccagent la maison de son homme d’affaires, pillent le château, démolissent le toit, la chapelle, l’autel, les grilles et les armoiries, entrent dans les caves, défoncent les tonneaux, emportent tout ce qui peut être emporté : « le transport dura deux jours » ; c’est pour le marquis un dommage de cent mille écus. — À Riez, ils entourent le palais épiscopal de fascines en menaçant de l’incendier, « reçoivent l’évêque à composition moyennant une promesse de cinquante mille livres », et veulent qu’il brûle ses archives. — Ils détruisent le château du prévôt de Pignan, ils cherchent l’évêque de Toulon pour le tuer. — Bref, la sédition est sociale, car elle s’attaque à tous ceux qui profitent ou commandent dans l’ordre établi.

Aussi bien, à les voir agir, on dirait que la théorie du Contrat social leur est infuse. Ils traitent les magistrats en domestiques, édictent des lois, se conduisent en souverains, exercent la puissance publique, et sommairement, arbitrairement, brutalement, établissent ce qu’ils croient conforme au droit naturel. — À Peynier, ils exigent une seconde assemblée électorale et, pour eux, le droit de suffrage. — À Saint-Maximin, ils élisent eux-mêmes de nouveaux consuls et officiers de justice. — À Solliès, ils obligent le lieutenant du juge à donner sa démission, et cassent son bâton de viguier. — À Barjols, « ils font des consuls et des juges leurs valets de ville, annoncent qu’ils sont les maîtres et qu’ils rendront la justice » eux-mêmes. — De fait, ils la rendent telle qu’ils la conçoivent, c’est-à-dire à travers beaucoup d’exactions et de vols. Tel a du blé : il doit partager avec celui qui en manque. Tel a de l’argent : il doit en donner à celui qui n’en a pas assez pour acheter du pain. Sur ce principe, à Barjols, ils taxent les Ursulines à 1800 livres, enlèvent cinquante charges de blé au chapitre, dix-huit à un pauvre artisan, quarante à un autre, forcent les chanoines et bénéficiers à donner quittance à leurs fermiers. Puis, de maison en maison, et le gourdin à la main, ils obligent les uns à verser de l’argent, les autres à renoncer à leurs créances, « tel à se départir d’une procédure criminelle, tel à renoncer à un décret qu’il a obtenu, tel à rembourser les frais d’un procès gagné depuis plusieurs années, un père à donner son consentement au mariage de son fils ». — Tous leurs griefs leur reviennent, et l’on sait combien le paysan a la mémoire tenace. Devenu maître, il redresse les torts, surtout ceux dont il se croit l’objet. Destitution générale et d’abord des droits féodaux perçus : ils prennent à l’homme d’affaires de M. de Montmeyan tout l’argent qu’il a, en compensation de ce qu’il a touché depuis quinze ans en qualité de notaire. L’ancien consul de Brignoles avait infligé en 1775 pour 1500 ou 1800 francs d’amendes appliquées au profit des pauvres ; on lui reprend cette somme dans sa caisse. — Du reste, si les consuls et gens de loi sont malfaisants, les titres de propriété, les rôles de redevances, tous ces papiers d’après lesquels ils instrumentent, sont pires encore. Au feu les vieilles écritures, non seulement tous les registres des commis, mais aussi, à Hyères, tous les papiers de l’hôtel de ville et du notaire principal. — En fait de papiers, il n’y a de bons que les nouveaux, ceux qui portent décharge, quittance ou obligation au profit du peuple. À Brignoles, on contraint les propriétaires des moulins à passer un acte de vente par lequel ils cèdent leurs moulins à la commune, moyennant 5000 francs par an, payables dans dix ans, sans intérêts, ce qui les ruine ; à la vue du contrat signé, les paysans poussent des acclamations, et ils ont tant de confiance en ce papier timbré, que sur-le-champ ils font dire une messe d’actions de grâces aux Cordeliers. — Symptômes redoutables et qui indiquent les dispositions intimes, la volonté fixe, l’œuvre future du pouvoir qui surgit. S’il l’emporte, il commencera par détruire les anciens papiers, rôles, titres, contrats, créances qu’il subit par force ; par force aussi, il en fera rédiger d’autres à son profit, et les scribes seront ses députés, ses administrateurs, qu’il tient sous sa rude poigne.

On ne s’en alarme point en haut lieu ; on trouve même que la révolte a du bon, puisqu’elle a forcé les villes à supprimer des taxes injustes[27]. On souffre que les jeunes gens de la nouvelle garde marseillaise aillent à Aubagne « exiger de M. Le lieutenant criminel et de M. L’avocat du roi l’élargissement des prisonniers ». On tolère la désobéissance de Marseille qui refuse de recevoir les magistrats envoyés par lettres patentes pour commencer l’information. Bien mieux, malgré les remontrances du parlement d’Aix, on proclame une amnistie générale ; « on n’excepte que quelques chefs auxquels encore on laisse la liberté de sortir du royaume ». La douceur du roi, des chefs militaires est admirable : on admet que le peuple est un enfant, qu’il ne pêche jamais que par erreur, qu’il faut croire à son repentir, et, sitôt qu’il rentre dans l’ordre, le recevoir avec des effusions paternelles. — La vérité est que l’enfant est un colosse aveugle, exaspéré par la souffrance : c’est pourquoi il brise tout ce qu’il touche, non seulement en province les rouages locaux qui, après un dérangement temporaire, peuvent être réparés, mais encore au centre le ressort principal qui imprime le mouvement au reste et dont la destruction va détraquer toute la machine.

  1. Marmontel, Mémoires, II, 221. — Albert Babeau, Histoire de Troyes pendant la Révolution, I, 91, 187 (Lettre de Huez, maire de Troyes, 30 juillet 1788). — Archives nationales, H, 1274 (Lettre de M. de Caraman, 22 avril 1789). H, 942 (Cahier des demandes des États du Languedoc). Buchez et Roux, Histoire parlementaire, I, 283.
  2. L’Ancien régime, I, 54. — Albert Babeau, I, 91. (L’évêque de Troyes donne 12000 francs, et le chapitre 6000 francs, pour les ateliers de charité.)
  3. L’Ancien régime, II, 213, 294. — Floquet, Histoire du parlement de Normandie, VII, 505, 518. (Représentations du parlement de Normandie, 3 mai 1788 ; lettre du Parlement au roi, 13 juillet 1789.)
  4. Arthur Young, Voyages en France, 29 juin, 2 et 8 juillet. — Journal de Paris, 2 janvier 1789. Lettre du curé de Sainte-Marguerite.
  5. Buchez et Roux. IV, 79 à 82. (Lettre du bureau intermédiaire de Montereau, 9 juillet 1789 ; du maire de Villeneuve-le-Roi, 10 juillet ; de M. Baudry, 10 juillet ; de M. Jamin, 11 juillet ; de M. Priorau, 11 juillet, etc.) Montjoie, Histoire de la révolution de France, 2e partie, ch. xxi, 5.
  6. Buchez et Roux, ib. : « Il est très fâcheux, écrit le marquis d’Autichamp, d’être obligé de couper les récoltes pendantes et prêtes à cueillir ; mais il est dangereux de laisser les troupes mourir de faim. »
  7. Montjoie, ib., ch. xxxix, V, 37. — E. et J. de Goncourt, La société française pendant la Révolution, 53. — Déposition de Maillard (Enquête criminelle du Châtelet sur les événements des 5 et 6 octobre).
  8. Tocqueville, l’Ancien régime et la Révolution, 272-290. — Léonce de Lavergne, les Assemblées provinciales, 109. — Procès-verbaux des Assemblées provinciales, passim.
  9. Duvergier, Collection des lois et décrets, I, 1 à 23, et notamment page 15.
  10. Arthur Young, 12 juillet 1789 (en Champagne).
  11. Montjoie, 1re partie, 102.
  12. Floquet, Histoire du parlement de Normandie, VII, 508. — Archives nationales, H, 1453.
  13. Arthur Young, 29 juin (à Nangis).
  14. Archives nationales, H, 1453. Lettre du duc de Mortemart, seigneur de Bray, 4 mai ; de M. de Ballainvilliers, intendant du Languedoc, 15 avril.
  15. Archives nationales, H, 1453. Lettre de l’intendant, M. d’Agay, 30 avril ; des officiers municipaux de Nantes, 9 janvier ; de l’intendant. M. de Meulan d’Ablois, 22 juin ; de M. de Ballainvilliers, 15 avril.
  16. Archives nationales, H, 1453. Lettre du comte de Langeron, 4 juillet ; de M. de Meulan d’Ablois, 5 juin ; procès-verbal de la maréchaussée de Bost, 29 avril. Lettres de M. de Chazerat, 29 mai ; de M. de Besenval, 2 juin ; de l’intendant, M. Amelot, 25 avril.
  17. Archives nationales, H, 1453. Lettre de M. de Besenval, 27 mai ; de M. de Ballainvilliers, 25 avril ; de M. de Chazerat, 12 juin ; de M. Foullon de Doué, 19 avril.
  18. Archives nationales, H, 1453. Lettre de l’intendant, M. d’Aîne, 2 mars ; de M. d’Agay, 30 avril ; de M. Amelot, 25 avril ; des officiers municipaux de Nantes, 9 janvier, etc.
  19. L’Ancien régime. II, 282 à 297.
  20. Floquet, VII, 508 (Rapport du 27 février). — Hippeau, le Gouvernement de Normandie, IV, 577. Lettre de M. Perrot, 23 juin. — Archives nationales, H, 1453. Lettre de M. de Sainte-Suzanne, 29 avril. — Ib., F7, 3250. Lettre de M. de Rochambeau, 16 mai. — Ib., F7, 3185. Lettre de l’abbé Duplaquet, député du tiers-état de Saint-Quentin, 17 mai. Lettre de trois laboureurs des environs de Saint-Quentin, 14 mai.
  21. Archives nationales, H, 1453. Lettre du comte de Périgord, commandant militaire du Languedoc, 22 avril.
  22. Floquet, VII, 511 (du 11 au 14 juillet).
  23. Archives nationales, H, 1453. Lettre des officiers municipaux de Nantes, 9 janvier ; du subdélégué de Ploërmel, 4 juillet. — Ib., F7, 2353. Lettre de la Commission intermédiaire d’Alsace, 8 septembre. — Ib., F7, 3227. Lettre de l’intendant Caze de la Bove, 16 juin. — Ib., H. 1453. Lettre de Terray, intendant de Lyon, 4 juillet ; du prévôt des échevins, 5 et 7 juillet.
  24. Archives nationales, H, 1453. Lettre du maire et des consuls d’Agde, 21 avril ; de M. de Périgord, 19 avril et 5 mai.
  25. Archives nationales, H, 1453. Lettres de M. de Caraman, 23, 26, 27, 28 mars ; du Sénéchal de Missiessy, 24 mars ; du maire d’Hyères, 25 mars, etc. — Ib., H, 1274 de M. de Montmayran, 2 avril ; de M. de Caraman, 18 mars, 12 avril ; de l’intendant, M. de la Tour, 2 avril ; du procureur général, M. d’Antheman, 17 avril et rapport du 15 juin ; des officiers municipaux de Toulon, 11 avril ; du subdélégué de Manosque, 14 mars ; de M. de Saint-Tropez, 21 mars. — Procès-verbal signé par 119 témoins sur l’émeute du 5 mars à Aix, etc.
  26. Archives nationales, H, 1274. Lettre de M. de la Tour, 2 avril (avec mémoire détaillé et dépositions).
  27. Archives nationales, H, 1274. Lettre de M. de Caraman, 22 avril : « Il est résulté de ce malheur un bien réel… On a reporté sur la classe aisée ce qui excédait les forces des malheureux journaliers… On s’aperçoit encore d’un peu plus d’attention de la noblesse et des gens aisés pour les pauvres paysans : on s’est accoutumé à leur parler avec plus de douceur. » — M. de Caraman a été blessé, ainsi que son fils, à Aix, et, si les soldats lapidés ont fini par tirer, c’est sans son ordre. — Ib. Lettre de M. d’Antheman, 17 avril, de M. de Barentin, 11 juin.