Les Origines de la France contemporaine/Tome 7/Livre I/Chapitre 1

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LA RÉVOLUTION


LIVRE PREMIER

L’ÉTABLISSEMENT
DU GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE


CHAPITRE I

I. Faiblesse des gouvernements antérieurs. — Énergie du gouvernement nouveau. — Dogmes et instincts absolutistes du Jacobin. — II. Contraste entre ses paroles et ses actes. — Comment il dissimule sa volte-face. — La Constitution de juin 1793. — Promesses de liberté. — III. Les assemblées primaires. — Proportion des absents. — Unanimité des votants. — Leurs motifs pour accepter la Constitution. — Pression exercée sur les votes. — Choix des délégués. — IV. Ils arrivent à Paris. — Précautions contre eux. — Contrainte et séduction. — V. Ils font profession de foi jacobine. — Leur rôle dans la fête du 10 août. — Leur exaltation. — VI. Manœuvres de la Montagne. — La soirée du 11 août aux Jacobins. — La séance du 12 août à la Convention. — Les délégués prennent l’initiative de la Terreur. — Consécration populaire de la dictature jacobine. — VII. Effet de cette manœuvre. — Étendue et manifeste de l’insurrection départementale. — Sa faiblesse foncière. — La grosse masse de la population reste défiante ou inerte. — Petit nombre des Girondins. — Tiédeur de leurs adhérents. — Scrupules des députés fugitifs et des administrations insurgées. — Ils n’érigent pas de gouvernement central. — Ils laissent aux mains de la Convention l’autorité militaire. — Progrès fatal de leurs concessions. — Les départements se rétractent un à un. — Palinodie des autorités compromises. — Effet des habitudes administratives. — Défaillances et illusions des modérés. — Caractère opposé des Jacobins. — VIII. Les dernières résistances locales. — Orthodoxie politique des villes insurgées. — Pour se soumettre, elles ne stipulent qu’une condition. — Raisons d’État pour l’accorder. — Raisons de parti pour la rejeter. — IX. Écrasement des cités rebelles. — Bordeaux. — Marseille. — Lyon. — Toulon. — X. Écrasement du parti girondin. — Proscription des députés du côté droit. — Emprisonnement des 73. — Exécution des 21. — Supplice, suicide ou fuite des autres. — XI. Institution du gouvernement révolutionnaire. — Son principe, son objet, ses procédés, ses instruments, son mécanisme. — Le Comité de Salut public. — Subordination de la Convention et du ministère. — Emploi du Comité de Sûreté générale et du Tribunal révolutionnaire. — Centralisation administrative. — Représentants en mission, agents nationaux et comités révolutionnaires. — Loi de lèse-majesté. — Restauration et aggravation des institutions de l’ancienne monarchie.

I

Jusqu’ici la faiblesse du gouvernement légal était extrême. Pendant quatre ans, quel qu’il fût, on lui a désobéi partout et sans cesse. Pendant quatre ans, quel qu’il fût, il n’a point osé se faire obéir de force. Recrutés dans la classe cultivée et polie, les gouvernants apportaient au pouvoir les préjugés et la sensibilité du siècle : sous l’empire du dogme régnant, ils déféraient aux volontés de la multitude, et, croyant trop aux droits de l’homme, ils croyaient trop peu aux droits du magistrat ; d’ailleurs, par humanité, ils avaient horreur du sang, et, ne voulant pas réprimer, ils se laissaient contraindre. C’est ainsi que, du 1er mai 1789 au 2 juin 1793, ils ont légiféré ou administré, à travers des milliers d’émeutes presque toutes impunies, et leur Constitution, œuvre malsaine de la théorie et de la peur, n’a fait que transformer l’anarchie spontanée en anarchie légale. De parti pris et par défiance de l’autorité, ils ont énervé le commandement, réduit le roi à l’état de mannequin décoratif, presque anéanti le pouvoir central : du haut en bas de la hiérarchie, le supérieur a perdu ses prises sur l’inférieur, le ministre sur les départements, le département sur les districts, le district sur les communes ; dans tous les services, le chef, élu sur place et par les subordonnés, est tombé dans leur dépendance. Dès lors, chacun des postes où siégeait l’autorité s’est trouvé isolé, démantelé, offert en proie, et, pour comble, la Déclaration des Droits, en proclamant « la juridiction des commettants sur les commis[1] », a invité les assaillants à l’assaut. — Là-dessus une faction s’est formée et a fini par devenir une bande : sous ses clameurs, sous ses menaces et sous ses piques, à Paris et en province, dans les élections et dans le parlement, les majorités se sont tues, les minorités ont voté, décrété et régné, l’Assemblée législative a été purgée, le roi détrôné, la Convention mutilée. De toutes les garnisons de la citadelle centrale, royalistes, constitutionnels, Girondins, aucune n’a su se défendre, refaire l’instrument exécutif, tirer l’épée, s’en servir dans la rue : à la première attaque, parfois à la première sommation, toutes ont rendu leurs armes, et maintenant la citadelle, avec les autres forteresses publiques, est occupée par les Jacobins.

Cette fois, les occupants sont d’espèce différente. Dans la grosse masse, pacifique de mœurs et civilisée de cœur, la Révolution a trié et mis à part les hommes assez fanatiques, ou assez brutaux, ou assez pervers pour avoir perdu tout respect d’autrui ; voilà la nouvelle garnison, sectaires aveuglés par leur dogme, assommeurs endurcis par leur métier, ambitieux qui se cramponnent à leurs places. À l’endroit de la vie et de la propriété humaines, ces gens-là n’ont point de scrupules ; car, ainsi qu’on l’a vu, ils ont arrangé la théorie à leur usage et ramené la souveraineté du peuple à n’être plus que leur propre souveraineté. Selon le Jacobin, la chose publique est à lui, et, à ses yeux, la chose publique comprend toutes les choses privées, corps et biens, âmes et consciences ; ainsi tout lui appartient : par cela seul qu’il est Jacobin, il se trouve légitimement tsar et pape. Peu lui importe la volonté réelle des Français vivants ; son mandat ne lui vient pas d’un vote : il descend de plus haut, il lui est conféré par la Vérité, par la Raison, par la Vertu. Seul éclairé et seul patriote, il est seul digne de commander, et son orgueil impérieux juge que toute résistance est un crime. Si la majorité proteste, c’est parce qu’elle est imbécile ou corrompue ; à ces deux titres, elle mérite d’être mâtée, et on la mâtera. — Aussi bien, depuis le commencement, le Jacobin n’a pas fait autre chose : insurrections et usurpations, pillages et meurtres, attentats contre les particuliers, contre les magistrats, contre les Assemblées, contre la loi, contre l’État, il n’est point de violences qu’il n’ait commises ; d’instinct, il s’est toujours conduit en souverain ; simple particulier et clubiste, il l’était déjà ; ce n’est pas pour cesser de l’être, à présent que l’autorité légale lui appartient ; d’autant plus que, s’il faiblit, il se sent perdu, et que, pour se sauver de l’échafaud, il n’a d’autre refuge que la dictature. Un pareil homme ne se laissera pas chasser, comme ses prédécesseurs ; tout au rebours, il se fera obéir, coûte que coûte ; il n’hésitera pas à restaurer le pouvoir central et l’instrument exécutif ; il y raccrochera les rouages locaux qu’on en a détachés ; il reconstruira la vieille machine à contrainte et la manœuvrera plus rudement, plus despotiquement, avec plus de mépris pour les droits privés et pour les libertés publiques, que Louis XIV et Napoléon.

II

Cependant il lui reste à mettre d’accord ses actes prochains avec ses paroles récentes, et, au premier regard, l’opération semble difficile ; car les paroles qu’il a prononcées condamnent d’avance les actes qu’il médite. Hier, il exagérait les droits des gouvernés, jusqu’à supprimer tous ceux des gouvernants ; demain, il va exagérer les droits des gouvernants, jusqu’à supprimer tous ceux des gouvernés. À l’entendre, le peuple est l’unique souverain, et il traitera le peuple en esclave. À l’entendre, le gouvernement n’est qu’un valet, et il donnera au gouvernement les prérogatives d’un sultan. Tout à l’heure, il dénonçait le moindre exercice de l’autorité publique comme un crime ; à présent, il va punir comme un crime la moindre résistance à l’autorité publique. Comment faire pour justifier une pareille volte-face, et de quel front va-t-il nier les principes sur lesquels il a fondé sa propre usurpation ? — Il se garde bien de les nier : ce serait pousser à bout la province déjà révoltée ; au contraire, il les proclame de plus belle ; grâce à cette manœuvre, la foule ignorante, voyant qu’on lui présente toujours le même flacon, croira qu’on lui sert toujours la même liqueur, et on lui fera boire la tyrannie sous l’étiquette de la liberté. Étiquettes, enseignes, tirades et mensonges de charlatan, on les prodiguera pendant six mois pour déguiser la nouvelle drogue ; tant pis pour le public, si plus tard il la trouve amère ; tôt ou tard, il l’avalera, de gré ou de force, car, dans l’intervalle, on aura préparé les engins qui la lui pousseront jusque dans le gosier[2].

Pour commencer, on forge à la hâte la Constitution depuis si longtemps attendue et tant de fois promise[3] : Déclaration des Droits en trente-cinq articles, Acte constitutionnel en cent vingt-quatre articles, principes politiques et institutions de toute espèce, électorales, législatives, exécutives, administratives, judiciaires, financières et militaires[4] ; en trois semaines tout est décrété au pas de course. — Bien entendu, les nouveaux constituants ne se proposent pas de fabriquer un instrument efficace et qui serve ; cela est le moindre de leurs soucis. Hérault de Séchelles, le rapporteur, n’a-t-il pas écrit, le 7 juin, « pour qu’on lui procurât sur-le-champ les lois de Minos, dont il avait un besoin urgent[5], » besoin très urgent, puisqu’il devait livrer la Constitution dans la semaine ? Un pareil trait suffît pour qualifier les ouvriers et l’œuvre : c’est une œuvre de montre et de réclame ; quant aux ouvriers, les uns, politiques avisés, n’ont pas d’autre objet, et veulent fournir au public des mots, non des choses ; les autres, barbouilleurs d’abstractions ou simples badauds, ne savent pas distinguer les choses des mots, et croient faire des lois quand ils alignent des phrases. — Dans cette besogne, nulle difficulté : les phrases sont faites d’avance. « Que les machinateurs de systèmes antipopulaires, dit le rapporteur[6], combinent péniblement leurs projets ! Les Français n’ont qu’à descendre dans leurs cœurs ; ils y lisent la république. » Rédigé d’après le Contrat social, avec des réminiscences grecques et latines, le projet résume, « en style lapidaire, » les aphorismes en vogue, les dogmes et prescriptions mathématiques de Rousseau, « les axiomes de la Raison et les premières conséquences de ces axiomes, » bref la Constitution rectiligne que tout écolier bâcle au sortir du collège. Comme un prospectus affiché à la porte d’un magasin nouveau, celle-ci promet aux chalands tout ce qu’ils peuvent imaginer de plus beau et de plus désirable. Voulez-vous des droits et des libertés ? Les voici tous, et les voici toutes. Jamais on n’a déclaré plus expressément que le gouvernement est la créature, le serviteur et l’instrument des gouvernés : il n’est institué[7] que « pour leur garantir la jouissance de leurs droits naturels et imprescriptibles ». Jamais on n’a plus strictement limité son mandat : « Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s’assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. » Jamais on n’a mis les citoyens plus en garde contre les empiétements et les excès de l’autorité publique : « La Loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre l’oppression de ceux qui gouvernent… Les délits des mandataires du peuple et de ses agents ne doivent jamais être impunis… Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l’instant mis à mort par les hommes libres… Tout acte exercé contre un homme, hors des cas et sans les formes que la loi détermine, est arbitraire et tyrannique ; celui contre lequel on voudrait l’exercer par la violence a le droit de le repousser par la force… Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Aux droits civils, le généreux législateur a joint les droits politiques, et multiplié les précautions pour maintenir les gouvernants dans la dépendance du peuple. — En premier lieu, c’est le peuple qui les nomme, et par un choix direct ou presque direct : dans ses assemblées primaires, il élit les députés, les officiers municipaux, les juges de paix et les électeurs du second degré ; à leur tour, ceux-ci, dans les assemblées secondaires, élisent les administrateurs du district et du département, les arbitres civils, les juges au criminel, les juges en cassation et les quatre-vingt-quatre candidats parmi lesquels le Corps législatif doit choisir le Conseil exécutif. — En second lieu, les pouvoirs, quels qu’ils soient, ne sont jamais conférés que pour une durée très courte : le mandat est d’un an pour les députés, pour les électeurs du second degré, pour les arbitres civils, pour les juges de tout ordre et de toute espèce ; quant aux municipalités et aux administrations de département et de district, elles sont renouvelées tous les ans par moitié. Ainsi, chaque année, au 1er mai, la source de l’autorité recommence à couler, et, dans ses assemblées primaires spontanément formées, le peuple maintient ou change à son gré son personnel de commis. — En troisième lieu, même lorsque les commis sont installés et en fonctions, le peuple peut, s’il lui plaît, devenir leur collaborateur ; on lui a fourni les moyens de « délibérer » avec ses députés. Sur les questions d’opportunité et de médiocre importance, sur les affaires de l’année, ceux-ci décrètent ; mais, pour les objets d’intérêt général, considérable et permanent, ils ne font que proposer, et notamment s’il s’agit de déclarer la guerre, la décision est réservée au peuple. Il a son veto suspensif, puis définitif, et il en use comme cela lui convient. À cet effet, de lui-même, il se réunit extraordinairement en assemblées primaires, et, pour qu’une de ces assemblées se forme, il suffit que le cinquième des citoyens qui ont le droit d’y voter en réclame la convocation. Une fois convoquée, celle-ci vote par oui ou par non sur le projet du Corps législatif. Si, au bout de quarante jours, dans la moitié des départements plus un, le dixième des assemblées primaires a dit non, il y a veto suspensif. Alors toutes les assemblées primaires de la République sont convoquées, et, si la majorité des assemblées primaires dit encore non, il y a veto définitif. Même procédure pour réformer la Constitution établie. — En tout ceci, le plan des Montagnards enchérit encore sur celui des Girondins ; jamais on n’a fait la part si mince aux gouvernants et si large aux gouvernés ; les Jacobins professent pour l’initiative populaire un respect qui va jusqu’au scrupule[8]. Selon eux, il faut que le peuple soit souverain de fait, en permanence, sans interrègne, qu’il puisse intervenir dans toutes les affaires graves, qu’il garde, non seulement le droit, mais la faculté d’imposer sa volonté à ses mandataires. — À plus forte raison doit-on lui en référer pour les institutions qu’en ce moment on lui donne. C’est pourquoi la Convention, achevant la parade, convoque, dès le 24 juin, les assemblées primaires, et soumet à leur ratification l’acte constitutionnel qu’elle a préparé.

III

Que la ratification soit donnée, cela ne fait aucun doute ; d’avance, on a tout combiné pour l’avoir, et pour l’avoir telle qu’on la veut, spontanée en apparence et presque unanime. — À la vérité, les assemblées primaires ne sont guère remplies ; il ne vient au scrutin que le tiers des électeurs dans les villes, et le quart, ou moins que le quart, dans les campagnes[9] : rebutés par l’expérience des assemblées précédentes, ils savent trop bien comment ces assemblées se tiennent, comment la faction jacobine y règne, comment elle mène la comédie électorale, par quelles menaces et quelles violences elle réduit les dissidents au rôle de figurants ou de claqueurs. Quatre ou cinq millions d’électeurs aiment mieux s’abstenir et restent chez eux, selon leur coutume. — Pourtant la plupart des assemblées se forment, et l’on en compte environ sept mille : c’est que chaque canton renferme son petit groupe de Jacobins. Avec eux viennent les gens naïfs qui croient encore aux déclarations officielles : à leurs yeux, une Constitution qui garantit les droits privés et institue les libertés publiques doit être acceptée, quelle que soit la main qui la présente, d’autant plus que les usurpateurs offrent de se démettre. En effet, la Convention vient de déclarer solennellement que, la Constitution une fois adoptée, le peuple sera convoqué de nouveau pour élire « une nouvelle Assemblée nationale, une nouvelle représentation investie d’une confiance plus récente et plus immédiate[10] », ce qui permettra aux électeurs, si bon leur semble, de ramener les députés honnêtes et d’exclure les coquins régnants. Là-dessus, même dans les départements insurgés, le gros de la population girondine[11] se résigne à voter, après beaucoup d’hésitations, tardivement ; à Lyon, dans le Calvados, ce n’est que le 30 juillet. Nombre de constitutionnels ou de neutres ont déjà fait de même, les uns par horreur de la guerre civile et par esprit de conciliation, les autres par crainte de la persécution et pour ne pas être taxés de royalisme[12] ; encore cette concession ; à force de docilité, on parviendra peut-être à ôter tout prétexte aux violences de la Montagne.

En ceci, ils se trompent fort, et, dès le commencement, ils peuvent constater une fois de plus comment les Jacobins entendent la liberté électorale. D’abord tous les inscrits[13], et notamment les suspects, sont sommés de voter, et de voter oui ; « sinon, dit un journal jacobin[14], ils donneront la juste mesure de l’opinion qu’on doit avoir de leurs sentiments et n’auront plus à se plaindre d’une suspicion qui se trouvera si bien fondée ». Ils viennent donc, « très humbles et très endurants », néanmoins on les rebute, on leur tourne le dos, on les relègue dans un coin de la salle ou près des portes, on les insulte tout haut. Ainsi accueillis, il est clair qu’ils se tiendront cois et ne risqueront pas la moindre objection. — À Mâcon, par exemple, « quelques aristocrates murmuraient tout bas, mais n’osaient pas dire non[15] ». En effet, l’imprudence serait extrême. Tout à l’heure, à Montbrison, « six particuliers qui refusent leur suffrage » seront dénoncés dans le procès-verbal du canton, et un représentant demandera contre eux à la Convention « des mesures sévères ». À Nogent-sur-Seine, trois administrateurs, coupables du même délit, seront destitués[16] ; quelques mois plus tard, le délit deviendra crime capital, il y aura des gens guillotinés « pour avoir voté contre la Constitution de 1793[17] ». — Presque tous les mal-pensants ont pressenti ce danger ; c’est pourquoi, dans presque toutes les assemblées primaires, l’acceptation est unanime ou peu s’en faut[18]. À Rouen, il ne se trouve que 26 opposants ; à Caen, centre de la protestation girondine, 14 ; à Reims, 2 ; à Troyes, Besançon, Limoges et Paris, pas un ; dans quinze départements, le nombre des refusants varie de cinq à un ; il ne s’en trouve pas un seul dans le Var ; se peut-il un concert plus édifiant ? Seule en France, la commune de Saint-Donan, dans un district reculé des Côtes-du-Nord, ose demander la restauration du clergé et le fils de Capet pour roi. — Toutes les autres votent à la baguette ; elles ont compris le secret du plébiscite : ce n’est pas un suffrage sincère qu’on leur demande, c’est une manifestation jacobine qu’on leur impose[19]. Effectivement, l’opération entreprise par le club local a été conduite par le club local ; il a battu le rappel autour du scrutin, il y vient en force, il y parle haut, il nomme le bureau, il fait les motions, il rédige le procès-verbal, et les représentants en mission, les commissaires du gouvernement ajoutent au poids de son autorité locale le poids de l’autorité centrale. Dans l’assemblée de Mâcon, « à chaque article, ils ont fait au peuple un discours ; ce discours était suivi d’applaudissements sans nombre et de cris redoublés : Vive la République ! vive la Constitution ! vive le Peuple Français ! » Gare aux tièdes qui ne font point chorus ; on les oblige à voter « à haute et intelligible voix » ; ils sont tenus de crier à l’unisson, de signer l’adresse emphatique par laquelle la jacobinière de l’endroit témoigne à la Convention sa reconnaissance, et de donner leur voix au patriote marquant que l’assemblée primaire désigne pour porter son procès-verbal à Paris[20].

IV

Le premier acte de la comédie est terminé, et le second commence. — Ce n’est point sans objet que la faction a convoqué à Paris les délégués des assemblées primaires ; comme les assemblées primaires, ils doivent être pour elle des outils de gouvernement, des suppôts de dictature, et il s’agit maintenant de les réduire à cet emploi. — À la vérité, il n’est pas sûr que tous consentent à s’y prêter. Car, parmi les sept mille commissaires, quelques-uns, nommés par des assemblées récalcitrantes, apportent, au lieu d’une adhésion, un refus[21] ; d’autres, plus nombreux[22], sont chargés de présenter des objections et de signaler des lacunes : très certainement, les envoyés des départements girondins réclameront l’élargissement et la rentrée de leurs représentants exilés ; enfin, un grand nombre de délégués, qui ont accepté la Constitution de bonne foi, souhaitent qu’on l’applique au plus vite et que la Convention, suivant sa promesse, abdique pour faire place à une nouvelle assemblée. — Il importe de réprimer d’avance toutes ces velléités d’indépendance ou d’opposition : à cet effet, un décret de la Convention « autorise le Comité de Sûreté générale à faire arrêter les commissaires suspects » ; le Comité surveillera notamment ceux qui, « chargés d’une mission particulière, voudraient tenir des assemblées, attirer leurs collègues à leur opinion et les engager dans des démarches contraires à leur mandat[23] ». Au préalable et avant qu’ils soient admis dans Paris, leur jacobinisme sera vérifié, comme un ballot à la douane, par les agents spéciaux du Conseil exécutif, notamment par Stanislas Maillard, le fameux juge de Septembre, par ses soixante-huit chenapans à moustaches et traîneurs de sabre à cinq francs par jour. « Sur toutes les routes, jusqu’à quinze et vingt lieues de la capitale », les délégués sont fouillés ; on ouvre leurs malles et l’on décachette leurs lettres. Aux barrières de Paris, ils trouvent des « inspecteurs », apostés par la Commune, sous prétexte de les protéger contre les filles et les escrocs. Là, on s’empare d’eux, on les mène à la mairie, on leur délivre des billets de logement, et un piquet de gendarmerie les conduit, un à un, à leur domicile prescrit[24]. Les voilà parqués comme des moutons, chacun dans son enclos numéroté. Que les dissidents n’essayent pas de s’échapper et de faire bande à part ; un de ceux-ci, qui vient demander à la Convention une salle pour lui et pour ses adhérents, est rabroué de la plus terrible manière ; on l’appelle intrigant, on l’accuse d’avoir voulu défendre le traître Custine, on prend par écrit son nom et ses qualités, on le menace d’une enquête[25] ; le malencontreux orateur entend parler de l’Abbaye ; il doit s’estimer heureux de n’y pas coucher le soir même. Après cela, il est certain qu’il ne reprendra pas la parole et que ses collègues auront la bouche close : d’autant plus que, sous leurs yeux, le Tribunal révolutionnaire siège en permanence, que, sur la place de la Révolution, la guillotine est montée et travaille, qu’un récent arrêté de la Commune enjoint aux administrateurs de police « la plus active surveillance » et prescrit à la force armée « des patrouilles continuelles », que, du 1er au 4 août, les barrières ont été fermées, que, le 2 août, une rafle, exécutée dans trois théâtres, a mis plus de cinq cents jeunes gens sous les verrous[26]. Les mécontents, s’il y en a, découvrent vite que ni l’endroit ni le moment ne sont bons pour protester.

Quant aux autres, déjà jacobins, la faction s’est chargée de les rendre plus jacobins encore. Perdus dans l’immense Paris, tous ces provinciaux ont besoin d’être guidés, au moral comme au physique ; il convient d’exercer à leur endroit « la plus douce vertu des républicains, l’hospitalité dans toute sa plénitude[27] ». C’est pourquoi quatre-vingt-seize sans-culottes, choisis par les sections, les attendent à la mairie, pour être leurs correspondants, peut-être leurs répondants, et certainement leurs pilotes, pour leur distribuer les billets de logement, les accompagner, les installer, pour les endoctriner comme autrefois les fédérés de 1792, pour les empêcher de faire de mauvaises connaissances, pour les introduire dans toutes les réunions effervescentes, pour veiller à ce que leur patriotisme surchauffé prenne vite la teinte du jacobinisme parisien[28]. — Défense aux théâtres d’offenser leurs yeux et leurs oreilles par la représentation de pièces « contraires à l’esprit de la Révolution[29] ». Ordre de jouer trois fois par semaine « des tragédies républicaines, telles que Brutus, Guillaume Tell, Caïus Gracchus, et autres pièces dramatiques propres à entretenir les principes d’égalité et de liberté ». Une fois par semaine, les représentations sont gratuites, et les alexandrins de Marie Chénier ronflent sur la scène, pour édifier les délégués qui s’entassent dans les loges aux frais de l’État. — Le lendemain, conduits par troupeaux dans les tribunes de la Convention[30], ils retrouvent la même tragédie, classique et simple, déclamatoire et meurtrière ; seulement celle-ci n’est pas feinte, mais réelle, et les tirades qu’on y débite sont en prose au lieu d’être en vers. Entourés de clabaudeurs soldés comme les Romains du lustre, nos provinciaux applaudissent, crient et s’exaltent comme la veille, au signal que leur donnent les claqueurs et les habitués. — Un autre jour, c’est le procureur-syndic Lhuillier qui les convoque à l’Évêché, « pour fraterniser avec les autorités du département de Paris[31] » ; c’est la section de la Fraternité qui les appelle à ses assemblées quotidiennes ; c’est la Société des Jacobins qui, le matin, leur prête sa vaste salle et les admet à ses séances du soir. — Ainsi accaparés et maintenus comme sous une cloche à plongeur, ils ne respirent dans Paris que l’air jacobin ; de jacobinière en jacobinière, à mesure qu’on les promène dans cet air brûlant, leur pouls bat plus vite. Beaucoup d’entre eux étaient à l’arrivée « des gens simples et tranquilles[32] » ; mais, dépaysés et soumis sans préservatif à la contagion, ils contractent promptement la fièvre révolutionnaire. De même, dans un revival américain, sous un régime continu de prêches, de cris, de chants, de secousses nerveuses, les tièdes et les indifférents ne tardent pas à s’affoler eux-mêmes, et délirent à l’unisson des agités.

V

Le 7 août, le branle final est donné. Conduits par le département et par la municipalité, nombre de délégués viennent, à la barre de la Convention, faire leur profession de foi jacobine. « Bientôt, disent-ils, on cherchera sur les bords de la Seine où était le marais fangeux qui voulait nous engloutir. Dussent les royalistes et les intrigants en crever de dépit, nous vivrons et nous mourrons Montagnards[33] ! » Applaudissements et embrassades. — De là ils se transportent aux Jacobins, et l’un d’eux propose une adresse rédigée d’avance : il s’agit de justifier le 31 mai et le 2 juin, de « dessiller les yeux » de la France provinciale, de déclarer « la guerre aux fédéralistes ». — « Périssent les libellistes infâmes qui ont calomnié Paris !… Nous n’avons plus ici qu’un sentiment ; toutes nos âmes sont confondues… Nous ne formons ici qu’une énorme et terrible Montagne qui va vomir ses feux sur tous les royalistes et les suppôts de la tyrannie. » Applaudissements et cris ; Robespierre leur déclare qu’ils viennent de sauver la patrie[34]. — Le lendemain 8 août[35], l’adresse est présentée à la Convention, et, sur la motion de Robespierre, la Convention décrète qu’elle sera envoyée aux armées, aux puissances étrangères, à toutes les communes. Nouveaux applaudissements, nouvelles embrassades et nouveaux cris. — Le 9 août[36], par ordre de la Convention, les délégués s’assemblent dans le jardin des Tuileries, et, divisés en autant de groupes qu’il y a de départements, étudient le programme de David, pour se pénétrer du rôle qui leur est assigné dans la fête du lendemain.

Étrange fête et qui exprime bien l’esprit du temps : c’est une sorte d’opéra que les autorités publiques jouent dans la rue, avec des chars de triomphe, des encensoirs, des autels, une arche d’alliance, des urnes mortuaires, et le reste des oripeaux classiques ; pour divinités, des statues de plâtre qui représentent la Nature, la Liberté, le Peuple en costume d’Hercule : rien que des abstractions personnifiées, comme on en peint sur un plafond de théâtre ; rien de spontané ni de sincère ; des acteurs, à qui leur conscience dit qu’ils ne sont que des acteurs, rendent hommage à des symboles qu’ils savent n’être que des symboles, et, dans ce défilé mécanique, les invocations, les apostrophes, les gestes, les postures sont réglés comme par un maître de ballet. Pour un esprit qui a le goût du vrai, cela semble une charade exécutée par des pantins[37]. — Mais la parade est colossale, calculée pour ébranler l’imagination et pour exalter l’orgueil par la surexcitation physique de tous les sens[38]. Dans ce décor grandiose, les délégués s’enivrent de leur rôle ; car, manifestement, ce rôle est le premier : ils représentent vingt-six millions de Français ; la cérémonie n’a d’autre objet que de glorifier en eux le vœu national dont ils sont les porteurs. Sur la place de la Bastille[39] où la gigantesque effigie de la Nature verse, par ses deux mamelles, « l’eau régénératrice », le président Hérault, après avoir fait « des libations » et salué la nouvelle déesse, passe la coupe aux quatre-vingt-sept doyens d’âge des quatre-vingt-sept départements ; chacun d’eux, « appelé au son de la caisse et de la trompette », vient boire à son tour, et, quand il a bu, le canon gronde, comme pour un roi ; puis, quand le quatre-vingt-septième a déposé la coupe, toute l’artillerie tonne. Alors le cortège se met en marche, et, dans le défilé, les délégués ont encore la place d’honneur. Les doyens d’âge, tenant d’une main une branche d’olivier, et de l’autre main une pique avec une banderole qui porte le nom de leur département, sont « reliés entre eux par un léger ruban tricolore », et entourent la Convention, comme pour indiquer que la nation maintient et conduit ses représentants légaux. Derrière eux, les sept mille autres délégués, tenant aussi des branches d’olivier, forment un second corps distinct, le plus gros de tous, et c’est sur eux que se concentrent tous les regards. Car, après eux, il n’y a plus « aucune division de personnes, ni de fonctionnaires », tout est confondu et pêle-mêle, conseil exécutif, municipalité, juges, disséminés au hasard et, en vertu de l’égalité, noyés dans la foule : à chaque station, grâce à leurs insignes, les délégués sont les plus visibles des officiants. À la dernière, celle du Champ de Mars, seuls avec la Convention, ils montent les degrés qui conduisent à l’autel de la patrie ; sur le plus haut gradin, le plus âgé d’entre eux est debout, à côté du président de la Convention debout ; ainsi échelonnés, les sept mille qui enveloppent les sept cent cinquante forment « la véritable Montagne Sainte ». On voit alors, au sommet de l’estrade, le président se tourner vers les quatre-vingt-sept doyens d’âge ; il leur confie l’arche qui contient l’acte constitutionnel et le recensement des votes ; eux, de leur côté, lui remettent leurs piques, qu’il réunit en un seul faisceau, symbole de l’unité et de l’indivisibilité nationales. Là-dessus, de tous les points de l’immense enceinte, une acclamation s’élève ; les canons tirent à salves redoublées ; « on dirait que le ciel et la terre » répondent « pour célébrer la plus grande époque de l’espèce humaine ». — Certainement, les délégués sont hors d’eux-mêmes ; la machine nerveuse, tendue à l’excès, vibre trop fort ; le millénium s’ouvre devant leurs yeux. Déjà, sur la place de la Bastille, plusieurs parlaient à l’univers ; quelques-uns, « saisis d’un esprit prophétique, » promettaient à la Constitution l’éternité. Ils se sentent « renaître avec le genre humain », ils s’envisagent comme les créateurs d’un nouveau monde ; l’histoire se consomme en eux, l’avenir est dans leurs mains ; ils se croient des dieux sur la terre. En cet état de crise, leur raison, comme une balance détraquée, est à la merci d’une chiquenaude ; sous la poussée des fabricants d’enthousiasme, un revirement brusque va les emporter. Ils considéraient la Constitution comme une panacée, et ils vont la reléguer comme une drogue dangereuse dans ce coffre qu’on appelle une arche. Ils viennent de proclamer la liberté du peuple, et ils vont perpétuer la dictature de la Convention.

VI

Bien entendu, il faut que la volte-face semble spontanée et qu’on n’y voie point la main des gouvernants en titre : selon l’usage des usurpateurs, la Convention va simuler la réserve et le désintéressement. — En conséquence, le lendemain, le 11 août, dès l’ouverture de sa séance, elle se laisse dire que « sa mission est remplie[40] » ; sur la motion de Lacroix, affidé de Danton, elle décrète que, dans le plus bref délai, on fera le recensement de la population et des électeurs, afin de convoquer au plus tôt les assemblées primaires ; elle accueille avec transport les délégués qui lui rapportent l’arche constitutionnelle ; elle se lève tout entière devant cette arche sainte ; elle souffre que les délégués lui fassent des exhortations et l’instruisent de ses devoirs[41]. — Mais le soir, aux Jacobins, Robespierre, après un long discours vague sur les dangers publics, sur les conspirateurs, sur les traîtres, lance tout à coup le mot décisif : « La plus importante de mes réflexions allait m’échapper… La proposition qu’on a faite ce matin ne tend qu’à faire succéder aux membres épurés de la Convention actuelle les envoyés de Pitt et de Cobourg[42]. » Paroles terribles dans la bouche de l’homme à principes ; elles sont comprises à l’instant par les meneurs grands et petits, par les quinze cents Jacobins de choix qui remplissent la salle. — « Non, non ! » s’écrie toute la Société. — Les délégués sont entraînés. « Je demande, dit l’un d’eux, que la Convention ne se sépare point avant la fin de la guerre. » — La voilà enfin la fameuse motion, depuis si longtemps désirée et attendue : maintenant les calomnies des Girondins vont tomber à terre ; il est prouvé que la Convention ne veut point s’éterniser, qu’elle n’a pas d’ambition. Si elle reste au pouvoir, c’est qu’elle y est maintenue ; les délégués du peuple lui forcent la main.

Bien mieux, ce sont eux qui vont lui tracer sa ligne de conduite. — Dès le lendemain, 12 août, avec un zèle de nouveaux convertis, ils se répandent dans la salle des séances, en si grand nombre que l’Assemblée, ne pouvant plus délibérer, s’entasse à gauche et leur cède tout le côté droit pour qu’ils l’occupent et « le purifient[43] ». Tous les matériaux d’incendie accumulés en eux depuis quinze jours prennent feu et font explosion ; ils sont plus furieux que les plus outrés Jacobins ; ils répètent à la barre les extravagances de Rose Lacombe et des clubs ; ils vont au delà du programme que leur a tracé la Montagne. « Il n’est plus temps de délibérer, crie leur orateur, il faut agir[44]. Que le peuple se lève en masse ; lui seul peut anéantir ses ennemis… Nous demandons que tous les hommes suspects soient mis en état d’arrestation, qu’ils soient précipités aux frontières, suivis de la masse terrible des sans-culottes. Là, au premier rang, ils combattront pour la liberté qu’ils outragent depuis quatre ans ou ils seront immolés par le canon des tyrans… Les femmes, les enfants, les vieillards et les infirmes… seront gardés comme otages par les femmes et les enfants des sans-culottes. » — Danton saisit le moment ; avec sa lucidité ordinaire, il trouve le mot qui définit la situation : « Les Députés des assemblées primaires, dit-il, viennent d’exercer parmi nous l’initiative de la Terreur. » — De plus, il ramène à des mesures pratiques les motions absurdes des énergumènes : « Se lever en masse, oui, mais avec ordre, » en appelant d’abord la première classe de la réquisition, les hommes de dix-huit à vingt-cinq ans ; arrêter tous les suspects, oui, mais ne pas les mener à l’ennemi : « ils seraient dans nos armées plus dangereux qu’utiles ; enfermons-les, ils seront nos otages ». — Enfin il imagine un emploi pour les délégués, qui maintenant sont inutiles à Paris et peuvent servir en province : faisons d’eux « des espèces de représentants chargés d’exciter les citoyens… Que, de concert avec les bons citoyens et les autorités constituées, ils soient chargés de faire l’inventaire des grains et des armes, la réquisition des hommes, et que le Comité de Salut public dirige ce sublime mouvement… Ils vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs foyers, cette impulsion à leurs concitoyens. » — Applaudissements universels ; tous les délégués crient : « Nous le jurons ! » Toute la salle se lève, tous les hommes des tribunes agitent leurs chapeaux et jurent de même. — Le tour est fait : un simulacre de vœu populaire a autorisé la politique, le personnel, le principe et le nom même de la Terreur. Quand aux instruments de l’opération, ils ne sont plus bons qu’à remettre en place. Les commissaires, dont la Montagne pourrait encore redouter les réclamations et l’ingérence, sont relégués chacun dans leur trou départemental ; ils y deviennent ses agents et ses missionnaires[45]. On ne parle plus de mettre la Constitution en vigueur ; elle n’était qu’un appât, un trompe-l’œil fabriqué exprès pour pêcher en eau trouble : la pêche finie, on la remise en un lieu apparent de la salle, dans un petit monument dont David fournit le dessin[46]. À présent, dit Danton, « la Convention doit être pénétrée de toute sa dignité ; car elle vient d’être revêtue de toute la force nationale. » — En d’autres termes, l’astuce achève ce que la violence avait commencé : par les attentats de mai et de juin, l’Assemblée souveraine avait perdu sa légitimité ; par les manœuvres de juillet et d’août, elle en a recouvré l’apparence. Les Montagnards tiennent toujours la Convention à la chaîne ; mais ils lui ont rendu son prestige, pour l’exploiter à leur profit.

VII

Du même coup et par les mêmes simagrées, ils ont presque désarmé leurs adversaires. — À la nouvelle du 31 mai et du 2 juin, parmi les républicains de la classe cultivée, dans cette génération qui, élevée par les philosophes, croyait sincèrement aux droits de l’homme[47], un grand cri d’indignation avait éclaté ; soixante-neuf administrations de département avaient protesté[48], et, dans presque toutes les villes de l’Ouest, du Midi, de l’Est et du Centre, à Caen, Alençon, Évreux, Rennes, Brest, Lorient, Nantes et Limoges, à Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes et Marseille, à Lyon, Grenoble, Clermont, Lons-le-Saunier, Besançon, Mâcon et Dijon[49], les citoyens, réunis dans leurs sections, avaient provoqué ou soutenu par leurs acclamations les arrêtés énergiques de leurs administrateurs. Administrateurs et citoyens, tous déclaraient que, la Convention n’étant plus libre, ses décrets, depuis le 31 mai, n’avaient plus force de loi, que des troupes départementales allaient marcher sur Paris pour la délivrer de ses oppresseurs, et que ses suppléants étaient invités à se réunir à Bourges. — En plusieurs endroits, on avait passé des paroles aux actes. Déjà, avant la fin de mai, Marseille et Lyon avaient pris les armes et mâté leurs jacobins locaux. Après le 2 juin, la Normandie, la Bretagne, le Gard, le Jura, Toulouse et Bordeaux avaient aussi levé des troupes. À Marseille, Bordeaux et Caen, les représentants en mission, arrêtés ou gardés à vue, étaient retenus comme otages[50]. À Nantes, les magistrats populaires et les gardes nationaux, qui, six jours auparavant, avaient si vaillamment repoussé l’armée vendéenne, osaient davantage ; ils limitaient les pouvoirs de la Convention et condamnaient son ingérence : selon eux, l’envoi des représentants en mission était « une usurpation, un attentat contre la souveraineté nationale » ; les représentants avaient été nommés « pour faire des lois, et non pour les exécuter, pour préparer une Constitution et ordonner tous les pouvoirs publics, et non pour les confondre et les exercer tous ensemble, pour protéger et soutenir les pouvoirs intermédiaires que le peuple délègue, et non pour les envahir et les anéantir[51] ». — Plus hardiment encore, Montpellier enjoignait à tous les représentants de se rendre aux chefs-lieux de leurs départements respectifs, pour y attendre le jugement d’un jury national. Bref, en vertu même du dogme démocratique, « on ne voyait plus dans la Convention, » mutilée et dégradée, que « des procureurs » intrus ; on sommait « les ouvriers du peuple de rentrer dans l’obéissance et de faire droit aux reproches que leur adressait leur maître » légitime[52] ; la nation cassait aux gages ses commis de la capitale ; elle leur retirait le mandat dont ils avaient mésusé, et les déclarait usurpateurs s’ils persistaient à ne pas soumettre leur souveraineté empruntée « à sa souveraineté inaliénable ». — À ce coup droit qui porte à fond, la Montagne vient de riposter par le même coup ; elle aussi rend hommage aux principes et s’autorise de la volonté populaire. Par la fabrication subite d’une constitution ultra-démocratique, par la convocation des assemblées primaires, par la ratification que le peuple assemblé donne à son œuvre, par l’appel des délégués à Paris, par l’assentiment de ces délégués convertis, fascinés ou contraints, elle se disculpe et se justifie ; elle dérobe aux Girondins les griefs qu’ils faisaient sonner, la popularité qu’ils se croyaient acquise[53], les axiomes qu’ils agitaient comme des étendards. — Dès lors, le terrain sur lequel les opposants bâtissaient se dérobe sous leurs pieds, les matériaux qu’ils assemblaient fondent dans leurs mains, leur ligue se disloque avant d’être faite, et l’incurable faiblesse du parti se montre au grand jour.

Et d’abord, dans les départements comme à Paris, le parti est sans racines[54]. Depuis trois ans, les gens sensés, rangés, occupés, qui ne sont politiques ni de goût ni de métier, les neuf dixièmes des électeurs, s’abstiennent aux élections, et dans cette grosse masse les Girondins n’ont point d’adhérents. De leur propre aveu[55], elle demeure attachée aux institutions de 1791 qu’ils ont renversées ; si elle les estime, c’est en qualité de « fous extrêmement honnêtes ». Encore cette estime est-elle mêlée d’aversion : elle leur reproche les décrets violents qu’ils ont rendus de concert avec la Montagne, persécutions, confiscations, injustices et cruautés de toute espèce ; elle voit toujours sur leurs mains le sang du roi ; eux aussi, ils sont des régicides, anticatholiques, antichrétiens, des destructeurs et niveleurs[56]. — Sans doute, ils le sont moins que la Montagne ; c’est pourquoi, au début de l’insurrection provinciale, beaucoup de Feuillants et même de royalistes les suivent aux assemblées de section et protestent avec eux. Mais la majorité s’en tient là et retombe promptement dans son inertie ordinaire. Elle n’est pas d’accord avec ses chefs[57] ; ses préférences sourdes répugnent à leur programme avoué ; elle n’a pas pleine confiance en eux ; elle ne les aime qu’à demi ; ses sympathies récentes sont amorties par ses rancunes anciennes : partant, au lieu de volontés, elle n’a que des velléités. Il n’y a pas là de quoi fournir des fidélités stables et des dévouements efficaces. Les députés girondins, qui se dispersent en province, comptaient qu’à leur appel chaque département allait se soulever et faire contre la Montagne une Vendée républicaine ; ils ne rencontrent partout qu’une approbation molle et des vœux spéculatifs.

Reste, pour les soutenir, l’élite du parti républicain, lettrés ou demi-lettrés, raisonneurs honnêtes et de bonne foi, qui, pénétrés des dogmes en vogue, ont pris le catéchisme philosophique à la lettre et au sérieux. Juges élus, administrateurs de département, de district et de municipalité, commandants et officiers de la garde nationale, présidents et secrétaires des sections, ils occupent presque toutes les places qui confèrent l’autorité locale, et c’est pourquoi leur protestation, presque unanime, a semblé d’abord la voix de la France. En fait, elle n’est que le cri désespéré d’un état-major sans armée. Nommés sous la pression électorale que l’on sait, ils ont le grade, l’office et le titre, mais non le crédit et l’influence ; ils ne sont suivis que par ceux qui les ont élus, par un dixième de la population, par une minorité de sectaires. — Encore dans cette minorité y a-t-il beaucoup de tièdes. Chez la plupart des hommes, entre la conviction et l’action la distance est grande ; les habitudes acquises, la paresse, la peur et l’égoïsme remplissent tout l’intervalle. On a beau croire aux abstractions du Contrat social, on ne se remue pas aisément pour un but abstrait. Au moment de marcher, on est pris d’inquiétude, on trouve la route qu’il faut suivre bien périlleuse et bien obscure ; on hésite, on s’attarde, on se sent casanier, on craint de s’engager trop fort et trop loin. Tel qui a donné volontiers des paroles, donne moins volontiers de l’argent ; tel autre, qui paye de sa bourse, n’est pas disposé à payer de sa personne, et cela est vrai des Girondins comme des Feuillants. « À Marseille[58], dit un député, à Bordeaux, dans presque toutes les villes principales, le propriétaire, lent, insouciant, timide, ne pouvait se résoudre à quitter un instant ses foyers ; c’étaient des mercenaires qu’il chargeait de sa querelle et de ses armes. » Seuls les fédérés de la Mayenne, de l’Ille-et-Vilaine et surtout du Finistère étaient « des jeunes gens bien élevés, très instruits de la querelle qu’ils allaient soutenir ». En Normandie, le comité central, faute de mieux, est obligé de ramasser ses recrues soldées, notamment ses artilleurs, dans la bande des carabots, jadis jacobins, drôles à tout faire, pillards et fuyards, qui se sauveront au premier coup de canon. À Caen, Wimpffen ayant convoqué sur le Cours les huit bataillons de la garde nationale et demandé des hommes de bonne volonté, dix-sept sortent des rangs et se présentent ; le lendemain une réquisition officielle n’obtient que cent trente combattants ; sauf Vire, qui fournit une vingtaine d’hommes, les autres villes refusent leur contingent. Bref, l’armée de marche ne se forme pas, ou ne marche point, ou s’arrête aux premières étapes, celle d’Évreux en avant de Vernon, celle de Marseille dans les murs d’Avignon.

D’autre part, en leur qualité d’honnêtes gens et de logiciens, les révoltés ont des scrupules et limitent eux-mêmes leur révolte. À leur tête, les députés fugitifs se croiraient coupables d’usurpation, si, comme la Montagne à Paris, ils se constituaient à Caen en assemblée souveraine[59] : rendre témoignage sur le 31 mai et sur le 2 juin, exhorter le peuple, être éloquents, selon eux, leur droit et leur devoir se réduisent à cela. Ils n’ont pas qualité légale pour prendre en main le pouvoir exécutif ; c’est aux magistrats locaux, aux élus des sections, mieux encore, au comité du département, qu’il appartient de commander dans le département. Pour eux, logés à l’intendance, ils impriment des factums, ils écrivent des lettres, et, très correctement, ils attendent que le peuple souverain, leur commettant, les installe à nouveau sur leurs sièges. Il a été outragé dans leurs personnes ; à lui de venger son outrage ; puisqu’il approuve ses mandataires, il doit leur rendre leur office ; puisqu’il est le maître de maison, il est tenu de faire prévaloir son autorité dans la maison. — Quant aux comités départementaux, il est vrai que, dans leur première chaleur, ils ont songé à former une nouvelle Convention à Bourges[60], soit par l’appel des députés suppléants, soit par la convocation d’une commission nationale de cent soixante-dix membres. Mais le temps manque, on n’a pas les moyens d’exécution, le projet reste suspendu en l’air, comme une menace vaine ; au bout de quinze jours, il se dissipe en fumée ; les départements ne parviennent qu’à se fédérer par groupes ; ils n’entreprennent plus d’ériger un gouvernement central, et, par cela seul, ils se condamnent à succomber tour à tour, en détail, chacun chez soi. — Bien pis, par conscience et patriotisme, ils préparent leur propre défaite : ils s’abstiennent de requérir les armées et de dégarnir la frontière ; ils ne contestent pas à la Convention le droit de pourvoir, comme elle l’entend, à la défense nationale. Lyon laisse passer des convois de boulets qui plus tard serviront à canonner ses défenseurs[61]. Les autorités du Puy-de-Dôme finissent par expédier contre la Vendée le bataillon qu’elles avaient organisé contre la Montagne. Bordeaux va livrer aux représentants en mission Château-Trompette, ses provisions de guerre, et sans mot dire[62], avec une docilité parfaite, les deux bataillons bordelais qui gardent Blaye se laisseront déloger par deux bataillons jacobins. — D’avance, avec cette manière d’entendre l’insurrection, on est sûr d’être vaincu.

Aussi bien les insurgés ont conscience de leur attitude fausse ; ils sentent vaguement qu’en reconnaissant l’autorité militaire de la Convention, ils reconnaissent son autorité plénière ; insensiblement, ils glissent sur cette pente, de concessions en concessions, jusqu’à l’obéissance complète. Dès le 16 juin, à Lyon[63], « on commence à sentir qu’il ne faut pas rompre avec la Convention ». Cinq semaines plus tard, les autorités constituées de Lyon reconnaissent solennellement « la Convention comme le seul point central et de ralliement de tous les citoyens français et républicains[64] », et arrêtent « que tous les décrets émanés d’elle concernant l’intérêt général de la République doivent être exécutés ». En conséquence, à Lyon et dans les autres départements, les administrations convoquent les assemblées primaires, comme la Convention l’a prescrit. En conséquence, les assemblées primaires votent la Constitution que la Convention a proposée. En conséquence, les délégués des assemblées primaires se rendent à Paris, comme la Convention l’a ordonné. — Dès lors la cause girondine est perdue ; quelques coups de canon, à Vernon et Avignon, dispersent les deux seules colonnes armées qui se soient mises en marche. Dans chaque département, les Jacobins, encouragés par les représentants en mission, relèvent la tête ; partout le club de l’endroit enjoint aux administrations de se soumettre ; partout les administrations rapportent leurs arrêtés[65], s’excusent et demandent pardon. À mesure qu’un département se rétracte, les autres, intimidés par sa désertion, sont plus disposés à se rétracter. Le 9 juillet, on en compte déjà quarante-neuf qui se rallient. Plusieurs déclarent que les écailles leur sont tombées des yeux, approuvent les décrets du 31 mai et du 2 juin, et pourvoient à leur sûreté en témoignant du zèle. L’administration du Calvados signifie aux fédérés bretons « qu’ayant accepté la Constitution, elle ne peut plus les tolérer dans la ville de Caen » ; elle les renvoie dans leurs foyers, elle fait secrètement sa paix avec la Montagne, elle n’en prévient les députés, qui sont ses hôtes, que trois jours après, et sa façon de les prévenir est très simple : elle fait afficher à leur porte le décret qui les met hors la loi.

Déguisés en soldats, ceux-ci partent avec les fédérés bretons ; sur la route, ils peuvent constater les sentiments vrais de ce peuple qu’ils croyaient imbu de ses droits et pourvu d’initiative politique[66]. Les prétendus citoyens et républicains auxquels ils ont affaire sont, en somme, d’anciens sujets de Louis XVI et des futurs sujets de Napoléon, c’est-à-dire des administrateurs et des administrés, disciplinés de cœur et subordonnés d’instinct, ayant besoin d’un gouvernement, comme les moutons ont besoin d’un pâtre et d’un chien de garde, acceptant ou subissant le pâtre et le chien de garde pourvu qu’ils aient l’apparence et le ton de l’emploi, même quand le pâtre est un boucher, même quand le chien de garde est un loup. Éviter l’isolement, rejoindre au plus tôt la plus grosse bande, faire toujours masse et corps, partant suivre l’impulsion qui vient d’en haut et ramasse les individus dispersés, tel est l’instinct du troupeau. — Dans le bataillon des fédérés, on commence à dire que, la Constitution étant acceptée et la Convention reconnue, il n’est plus permis de protéger les députés qu’elle vient de mettre hors la loi : « ce serait se constituer faction ». Là-dessus, les députés se séparent du bataillon, et leur petit peloton continue sa marche à part. Comme ils sont dix-neuf, résolus et bien armés, les autorités des bourgs par où ils passent ne s’opposent pas de force à leur passage ; il faudrait livrer bataille, et cela dépasse le zèle d’un fonctionnaire ; d’ailleurs, à leur endroit, la population est indifférente, ou même sympathique. Mais on tâche de les retenir, parfois de les investir et de les surprendre ; car il y a contre eux un mandat d’arrêt transmis par la filière hiérarchique, et tout magistrat local se croit tenu de faire son office de gendarme. Sous ce réseau administratif dont ils rencontrent partout les mailles, les proscrits n’ont plus qu’à se tapir dans des trous et à fuir par mer. — Arrivés à Bordeaux, ils y trouvent d’autres moutons qui se préparent pour la boucherie. Le maire Saige prêche la conciliation et la patience : il refuse les services de quatre à cinq mille jeunes gens, de trois mille grenadiers de la garde nationale, de deux ou trois cents cavaliers, des volontaires qui s’étaient formés en club contre le club jacobin ; il les engage à se dissoudre, il envoie à Paris une députation suppliante, pour obtenir que la Convention oublie « un instant d’erreur », et fasse grâce « à des frères égarés ». — « On se flattait, dit un député, témoin oculaire[67], qu’une prompte soumission apaiserait le ressentiment des tyrans et qu’ils auraient ou affecteraient la générosité d’épargner une ville qui s’était signalée plus que toute autre pendant la Révolution. » Jusqu’à la fin, les Bordelais garderont les mêmes illusions et feront preuve de la même docilité. Quand Tallien, avec ses dix-huit cents paysans et brigands, entrera dans Bordeaux, les douze mille hommes de la garde nationale, armés, équipés, en uniforme, viendront le recevoir avec des couronnes de chêne ; ils subiront en silence « sa harangue foudroyante et outrageuse » ; les commandants se laisseront arracher leurs branches de chêne, leurs cocardes et leurs épaulettes ; les bataillons se laisseront casser et disperser sur place ; rentrés au logis, chefs et soldats écouteront, le front bas, la proclamation qui prescrit « à tous les habitants, sans distinction, de déposer, dans les trente-six heures, sous peine de mort, leurs armes sur les glacis de Château-Trompette, et, avant le terme, trente mille fusils, les épées, les pistolets et jusqu’aux canifs seront livrés ». — Ici, comme à Paris au 20 juin, au 10 août, au 2 septembre, au 31 mai et au 2 juin, comme en province et à Paris dans tous les mouvements décisifs de la Révolution, les habitudes de subordination et de douceur, imprimées par la monarchie administrative et par la civilisation séculaire, ont émoussé dans l’homme la prévision du danger, l’instinct militant, la faculté de ne compter que sur soi, la volonté de s’aider et de se sauver soi-même. Infailliblement, quand l’anarchie ramène une pareille nation à l’état de nature, les animaux apprivoisés sont mangés par les bêtes féroces. Celles-ci sont lâchées, et tout de suite leur naturel se déclare.

VIII

Si les hommes de la Montagne avaient été des hommes d’État, ou seulement des hommes de sens, ils se seraient montrés humains, sinon par humanité, du moins par intérêt ; car, dans cette France si peu républicaine, ce n’était pas trop de tous les républicains pour fonder la République, et, par leurs principes, leur culture, leur rang social, leur nombre, les Girondins étaient l’élite et la force, la sève et la fleur du parti. — Que la Montagne poursuive à mort les insurgés de la Lozère[68] et de la Vendée, cela se comprend : ils ont arboré le drapeau blanc, ils reçoivent leurs chefs et leurs instructions de Coblentz et de Londres. Mais ni Bordeaux, ni Marseille, ni Lyon ne sont royalistes ou ne s’allient avec l’étranger. « Nous, des rebelles ! écrivent les Lyonnais[69] ; mais on ne voit flotter chez nous que le drapeau tricolore ; la cocarde blanche, symbole de la rébellion, n’a jamais paru dans nos murs. Nous, des royalistes ! mais les cris de Vive la République se font entendre de toutes parts, et, par un mouvement spontané, dans la séance du 2 juillet, nous avons tous prêté le serment de courir sus à quiconque proposerait un roi… Vos représentants vous disent que nous sommes des contre-révolutionnaires, et nous avons accepté la Constitution. Ils vous disent que nous protégeons les émigrés, et nous leur avons offert de leur livrer tous ceux qu’ils pourraient nous indiquer. Ils vous disent que nos rues sont pleines de prêtres réfractaires, et nous n’avons pas même fait sortir de Pierre-Encize trente-deux prêtres qui y avaient été enfermés par l’ancienne municipalité, sans procès-verbal, sans dénonciation quelconque, et uniquement parce qu’ils étaient prêtres. » Ainsi, à Lyon, les prétendus aristocrates étaient alors, non seulement des républicains, mais des démocrates et des radicaux, fidèles au régime établi, soumis aux pires lois révolutionnaires ; et l’attitude était pareille à Bordeaux, à Marseille, à Toulon même[70]. — Bien mieux, on s’y résignait aux attentats du 31 mai et du 2 juin[71] ; on cessait de contester les usurpations de Paris ; on n’exigeait plus la rentrée des députés exclus. Le 2 août à Bordeaux, le 30 juillet à Lyon, la Commission extraordinaire de salut public se démettait ; il n’y avait plus, en face de la Convention, aucune assemblée rivale. Dès le 24 juillet[72], Lyon, solennellement, lui reconnaissait l’autorité centrale et suprême, et ne revendiquait plus que ses franchises municipales. — Bien mieux encore, en témoignage éclatant d’orthodoxie politique, le conseil général du département prescrivait pour le 10 août une fête civique, analogue à celle de Paris ; déjà bloqués, les Lyonnais ne se permettaient aucun acte hostile ; le 7 août, ils sortaient pour fraterniser avec les premières troupes envoyées contre eux[73] ; ils concédaient tout, sauf un point qu’ils ne pouvaient abandonner sans se perdre eux-mêmes, je veux dire la certitude de ne pas être livrés sans défense à l’arbitraire illimité de leurs tyrans locaux, aux spoliations, aux proscriptions, aux vengeances de leur canaille jacobine. En somme, à Marseille, à Bordeaux, surtout à Lyon et à Toulon, les sections ne s’étaient levées que pour cela : par un effort brusque et spontané, le peuple avait détourné le couteau qu’une poignée de sacripants lui portait à la gorge ; il n’avait pas voulu et il ne voulait pas être septembrisé, rien de plus ; pourvu qu’on ne le remît pas, pieds et poings liés, aux mains des massacreurs, il ouvrait ses portes. À ce prix minime, la Montagne pouvait, avant la fin de juillet, terminer la guerre civile ; elle n’avait qu’à suivre l’exemple de Robert Lindet qui, à Évreux, patrie de Buzot, à Caen, patrie de Charlotte Corday et siège central des Girondins fugitifs, avait rétabli l’obéissance à demeure, par la modération qu’il avait montrée et par les promesses qu’il avait tenues[74]. Très certainement, les procédés qui avaient pacifié la province la plus compromise auraient ramené les autres, et, par cette politique, on ralliait autour de Paris, sans coup férir, la capitale du Centre, la capitale du Sud-Ouest et la capitale du Midi.

Au contraire, si l’on s’obstinait à leur imposer la domination de leurs Maratistes, on courait risque de les jeter dans les bras de l’ennemi. Plutôt que de retomber au pouvoir des bandits qui l’avaient rançonné et décimé, Toulon, affamé, allait recevoir les Anglais dans ses murs et leur livrer le grand arsenal du Sud. Non moins affamé, Bordeaux pouvait se laisser tenter jusqu’à demander le secours d’une autre flotte anglaise. En quelques marches, l’armée piémontaise arrivait à Lyon ; la France était coupée en deux, le Midi détaché du Nord ; et ce projet d’insurger le Midi contre le Nord était proposé aux alliés par le plus perspicace de leurs conseillers[75]. Si son plan eût été suivi, il est probable que la patrie était perdue. — En tout cas, il était dangereux de pousser les insurgés au désespoir : car, entre la dictature sans frein de leurs assassins triomphants et les coups de fusil de l’armée assiégeante, des hommes de cœur ne pouvaient pas hésiter ; mieux valait se battre sur les remparts que se laisser lier pour la guillotine ; acculés à l’échafaud, leur seule ressource était de se défendre à outrance. — Ainsi, par ses exigences, la Montagne se condamnait à faire plusieurs sièges ou blocus de plusieurs mois[76], à dégarnir le Var et la Savoie, à épuiser ses arsenaux, à employer contre des Français cent mille soldats[77] avec les munitions dont la France avait tant besoin contre l’étranger, et cela au moment où l’étranger prenait Valenciennes[78] et Mayence, où trente mille royalistes se levaient dans la Lozère, où la grande armée vendéenne assiégeait Nantes, où chaque nouveau foyer d’incendie menaçait de rejoindre la frontière en feu[79] et l’incendie permanent des contrées catholiques. — Avec un seau d’eau froide jeté à propos, la Montagne pouvait éteindre la flamme qu’elle avait allumée dans les grandes cités républicaines ; sinon, il ne lui restait qu’à la laisser grandir, à l’attiser de ses propres mains, au risque d’embraser la patrie, sans autre espoir que d’étouffer l’incendie sous un monceau de ruines, sans autre but que de régner sur des vaincus, sur des captifs et sur des morts.

Mais justement, tel est le but du jacobin ; car il ne se contente pas à moins d’une soumission sans limites ; il veut régner à tout prix, à discrétion, n’importe par quels moyens, n’importe sur quels débris. Despote par instinct et par institution, son dogme l’a sacré roi ; il l’est de droit naturel et divin, comme un Philippe II d’Espagne, béni par son saint-office. C’est pourquoi il ne peut abandonner la moindre parcelle de son autorité, sans en invalider le principe, ni traiter avec des rebelles, sauf lorsqu’ils se rendent à merci ; par cela seul qu’ils se sont insurgés contre le souverain légitime, ils sont des traîtres et des scélérats. Et quels plus grands scélérats[80] que les faux frères qui, au moment où la secte, après trois ans d’attente et d’efforts, montait enfin au pouvoir, se sont opposés à son avènement ! À Nîmes, Toulouse, Bordeaux, Toulon et Lyon, non seulement ils ont prévenu ou arrêté chez eux le coup de main que la capitale avait subi, mais encore ils ont terrassé les agresseurs, fermé le club, désarmé les énergumènes, arrêté les principaux Maratistes ; bien pis, à Toulon et à Lyon, cinq ou six massacreurs ou promoteurs de massacres, Châlier et Riard, Jassaud, Sylvestre et Lemaille, traduits devant les tribunaux, ont été condamnés et exécutés, après un procès conduit dans toutes les formes. — Voilà le crime inexpiable ; car, dans ce procès, la Montagne est en cause ; les principes de Sylvestre et de Châlier sont les siens ; ce qu’elle a fait à Paris, ils l’ont tenté en province ; s’ils sont coupables, elle l’est aussi ; elle ne peut tolérer leur punition sans consentir à la sienne. Il faut donc qu’elle les proclame héros et martyrs, qu’elle canonise leur mémoire[81], qu’elle venge leur supplice, qu’elle reprenne et poursuive leurs attentats, qu’elle remette leurs complices en place, qu’elle les fasse omnipotents, qu’elle courbe chaque cité rebelle sous la domination de sa populace et de ses malfaiteurs. Peu importe que les Jacobins y soient en minorité, qu’à Bordeaux ils n’aient pour eux que quatre sections sur vingt-huit, qu’à Marseille ils n’aient pour eux que cinq sections sur trente-deux, qu’à Lyon ils ne puissent compter que quinze cents fidèles[82]. Les suffrages ne se comptent pas, ils se pèsent ; car le droit se fonde, non sur le nombre, mais sur le patriotisme, et le peuple souverain ne se compose que des sans-culottes. Tant pis pour les villes où la majorité contre-révolutionnaire est si grande : elles n’en sont que plus dangereuses ; sous leurs démonstrations républicaines se cache l’hostilité des anciens partis et des classes suspectes, modérés, feuillants et royalistes, négociants, hommes de loi, rentiers et muscadins[83]. Ce sont des nids de reptiles ; il n’y a rien à faire qu’à les écraser.

IX

En effet, soumis ou insoumis, on les écrase. Sont déclarés traîtres à la patrie, non seulement les membres des comités départementaux, mais, à Bordeaux, tous ceux qui ont « concouru ou adhéré aux actes de la Commission de salut public », à Lyon, tous les administrateurs, fonctionnaires, officiers civils ou militaires qui ont « convoqué ou souffert le congrès de Rhône-et-Loire », bien plus, « tout individu dont le fils, ou le commis, ou le serviteur, ou même l’ouvrier d’habitude, aura porté les armes ou contribué aux moyens de résistance », c’est-à-dire la garde nationale entière, qui s’est armée, et la population presque entière, qui a fourni son argent ou voté dans ses sections[84]. — En vertu du décret, tous les dissidents sont « hors la loi », c’est-à-dire bons à guillotiner sur simple constatation d’identité, et leurs biens confisqués. En conséquence, à Bordeaux, où pas un coup de fusil n’a été tiré, le maire Saige, principal auteur de la soumission, est sur-le-champ conduit à l’échafaud, sans autre forme de procès[85], et 881 autres l’y suivent, au milieu du silence morne d’un peuple consterné[86] ; 200 gros négociants sont arrêtés en une nuit ; plus de 1500 personnes sont emprisonnées ; on rançonne tous les gens aisés, même ceux contre lesquels on n’a pu trouver de griefs politiques ; neuf millions d’amendes sont perçus « sur les riches égoïstes ». Tel[87], accusé « d’insouciance et de modérantisme », paye 20000 francs, pour « ne pas s’être attelé au char de la Révolution ». Tel autre, « convaincu d’avoir manifesté son mépris pour sa section et pour les pauvres en donnant 30 livres par mois », est taxé à 1200000 livres, et les nouvelles autorités, un maire escroc, douze coquins qui composent le Comité révolutionnaire, trafiquent des biens et des vies[88]. — À Marseille, dit Danton[89], « il s’agit de donner une grande leçon à l’aristocratie marchande » ; nous devons « nous montrer aussi terribles envers les marchands qu’envers les nobles et les prêtres » ; là-dessus, 120000 sont proscrits, et leurs biens mis en vente[90]. Dès le premier jour la guillotine travaillait à force ; néanmoins, le représentant Fréron la juge lente et trouve le moyen de l’accélérer. « La Commission militaire que nous avons établie à la place du Tribunal révolutionnaire, écrit-il lui-même, va un train épouvantable contre les conspirateurs… Ils tombent comme la grêle, sous le glaive de la loi. Quatorze ont déjà payé de leurs têtes leurs infâmes trahisons. Demain, seize doivent être guillotinés, presque tous chefs de légion, notaires, sectionnaires, membres du tribunal populaire ; demain, trois négociants dansent aussi la carmagnole ; c’est à eux que nous nous attachons[91]. » Hommes et choses, il faut que tout périsse : il veut démolir la ville et propose de combler le port. Retenu à grand’peine, il se contente de détruire « les repaires de l’aristocratie », deux églises, la salle des concerts, les maisons environnantes, et vingt-trois édifices où les sections rebelles avaient siégé.

À Lyon, pour accroître le butin, les représentants, par des promesses vagues, ont pris soin de rassurer d’abord les industriels et les négociants : ceux-ci ont rouvert leurs magasins ; les marchandises précieuses, les livres de recette, les portefeuilles ont été tirés de leurs cachettes. Incontinent la proie étalée est saisie ; on dresse « le tableau de toutes les propriétés appartenant aux riches et aux contre-révolutionnaires » ; on les « confisque au profit des patriotes de la ville » ; on impose en sus une taxe de 6 millions, payable dans la semaine par ceux que la confiscation peut encore épargner[92] ; on proclame en principe que le superflu de chaque particulier est le patrimoine des sans-culottes, et que tout ce qu’il conserve au delà du strict nécessaire est un vol commis par lui au détriment de la nation[93]. Conformément à cette règle, une rafle universelle et prolongée pendant six mois met toutes les fortunes d’une cité de 120000 âmes aux mains de ses chenapans. Trente-deux comités révolutionnaires, « dont les membres se tiennent comme teignes, choisissent des milliers de gardiateurs à leur dévotion[94] » ; dans les hôtels et magasins séquestrés, ils ont apposé les scellés sans dresser d’inventaire ; ils ont chassé du logis la femme, les enfants, les domestiques, « pour n’avoir pas de témoins » ; ils ont gardé les clefs, ils entrent et sortent à volonté, ou s’installent pour faire des orgies avec des filles. — En même temps, on guillotine, on fusille, on mitraille ; officiellement, la commission révolutionnaire avoue 1682 meurtres en cinq mois, et, secrètement, un affidé de Robespierre en déclare 6000[95]. Des maréchaux ferrants sont condamnés à mort pour avoir ferré les chevaux de la cavalerie lyonnaise ; des pompiers, pour avoir éteint l’incendie allumé par les bombes républicaines ; une veuve, pour avoir payé la contribution de guerre pendant le siège ; des revendeuses de poisson, pour avoir manqué de respect aux patriotes. « C’est une septembrisade » organisée, légale, et qui dure ; les auteurs ont si bien conscience de la chose, que dans leur correspondance publique ils écrivent le mot[96]. — À Toulon, c’est pis : on tue en tas, presque au hasard. Quoique les habitants les plus compromis, au nombre de 4000, se soient réfugiés sur les vaisseaux anglais, toute la ville, au dire des représentants, est coupable. Quatre cents ouvriers de la marine étant venus au-devant de Fréron, il remarque qu’ils ont travaillé pendant l’occupation anglaise, et les fait mettre à mort sur place. Ordre « aux bons citoyens de se rendre au Champ de Mars sous peine de vie » ; ils y viennent au nombre de 3000. Fréron, à cheval, entouré de canons et de troupes, arrive avec une centaine de Maratistes, anciens complices de Lemaille, Sylvestre et autres assassins notoires ; ce sont ses auxiliaires et conseillers locaux ; il leur dit de choisir dans la foule, à leur gré, selon leur rancune, leur envie ou leur caprice : tous ceux qu’ils ont désignés sont rangés le long d’un mur, et l’on tire dessus[97]. Le lendemain et les jours suivants, l’opération recommence : Fréron écrit, le 16 nivôse, « qu’il y a déjà 800 Toulonnais de fusillés ». — « Fusillade, dit-il dans une autre lettre, et fusillade encore, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de traîtres. » Ensuite, pendant les trois mois qui suivent, la guillotine expédie 1800 personnes ; onze jeunes femmes montent à la fois sur l’échafaud, pour célébrer une fête républicaine ; un vieillard de quatre-vingt-quatorze ans y est porté sur une chaise à bras ; et de vingt-huit mille habitants, la population tombe à six ou sept mille.

Tout cela ne suffit pas ; il faut que les deux cités qui ont osé soutenir un siège disparaissent du sol français. La Convention décrète que « la ville de Lyon sera détruite[98] ; tout ce qui fut habité par des riches sera démoli ; il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie, les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction publique ». — Pareillement, à Toulon[99], « les maisons de l’intérieur seront rasées ; il n’y sera conservé que les établissements nécessaires au service de la guerre et de la marine, des subsistances et des approvisionnements ». En conséquence, 12000 maçons sont requis dans le Var, et dans les départements voisins, pour raser Toulon. — À Lyon, 14000 ouvriers jettent à bas le château de Pierre-Encize, les superbes maisons de la place Bellecour, celles du quai Saint-Clair, celles des rues de Flandre et de Bourgneuf, quantité d’autres : l’opération coûte 400000 livres par décade ; en six mois la République dépense quinze millions pour détruire trois ou quatre cents millions de valeurs appartenant à la République[100]. Depuis les Mongols du cinquième et du treizième siècle, on n’avait pas vu des abatis si énormes et si déraisonnables, une telle fureur contre les œuvres les plus utiles de l’industrie et de la civilisation humaines. — Encore, de la part des Mongols, qui étaient nomades, cela se comprend : ils voulaient faire de la terre une grande steppe. Mais démolir une ville dont on maintient l’arsenal et le port, détruire les chefs d’industrie et leurs maisons dans une cité où l’on prétend conserver les ouvriers et les manufactures, garder la source dont on supprime le ruisseau, ou le ruisseau dont on supprime la source, un projet si absurde ne peut entrer que dans le cerveau d’un Jacobin. Son esprit est tellement échauffé et si court, qu’il ne sent pas les contradictions ; la stupidité féroce du barbare s’y rencontre avec l’idée fixe de l’inquisiteur ; il n’y a de place sur la terre que pour lui et pour les orthodoxes de son espèce. Avec une emphase inepte et sinistre, il décrète l’extermination des hérétiques : non seulement leurs monuments et leurs habitations seront anéantis avec leurs personnes, mais encore leurs derniers vestiges seront abolis, et leurs noms mêmes rayés de la mémoire des hommes[101]. — « Le nom de Toulon sera supprimé ; cette commune portera désormais le nom de Port-la-Montagne. » — Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République ; la réunion des maisons conservées portera désormais le nom de Ville-Affranchie. Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne…, avec cette inscription ; Lyon fit la guerre à la liberté. Lyon n’est plus. »

X

Ce n’est pas pour épargner à Paris les chefs de l’insurrection ou du parti, députés, généraux ou ministres ; au contraire, il importe d’achever l’assujettissement de la Convention, d’étouffer les murmures du côté droit, d’imposer silence à Ducos, à Boyer-Fonfrède, à Vernier, à Couhey, qui parlent et protestent encore[102]. C’est pourquoi, chaque semaine, des décrets d’arrestation ou de mort lancés du haut de la Montagne, frappent dans la majorité, comme des coups de fusil tirés sur une foule. Décrets d’arrestation, le 15 juin, contre Duchâtel, le 17 contre Barbaroux, le 23 contre Brissot, le 8 juillet contre Devérité et Condorcet, le 14 contre Lauze-Deperret et Fauchet, le 30 contre Duprat jeune, Vallée et Mainvielle, le 2 août contre Rouyer, Brunel et Carra ; Carra, Lauze-Deperret et Fauchet, présents aux séances, sont empoignés sur place ; c’est un avertissement sensible et physique : il n’en est point de plus efficace pour mater les insoumis. — Décrets d’accusation, le 18 juillet, contre Coustard, le 28 juillet contre Gensonné, La Source, Vergniaud, Mollevaut, Gardien, Grangeneuve, Fauchet, Boilleau, Valazé, Cussy, Meillan ; et chacun sait que le tribunal devant lequel ils doivent comparaître est la salle d’attente de la guillotine. — Décrets de condamnation, le 12 juillet, contre Birotteau, le 28 juillet contre Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, Salle, Louvet, Bergoeing, Pétion, Guadet, Chasset, Chambon, Lidon, Valady, Defermon, Kervelegan, Larivière, Rabaut-Saint-Étienne et Lesage ; déclarés traîtres et mis hors la loi, on les mènera sans jugement à l’échafaud. — Enfin, le 3 octobre, un grand coup de filet saisit sur leurs bancs, dans l’Assemblée même, tous ceux qui paraissent encore capables de quelque indépendance : au préalable, le rapporteur du Comité de sûreté générale, Amar, a fait fermer les portes de la salle[103] ; puis, après un factum déclamatoire et calomnieux qui dure deux heures, il lit deux listes de proscription : quarante-cinq députés plus ou moins marquants de la Gironde seront traduits sur-le-champ au Tribunal révolutionnaire ; soixante-treize autres, qui ont signé des protestations secrètes contre le 31 mai et le 2 juin, seront enfermés dans des maisons d’arrêt. Nulle discussion ; la majorité n’ose pas même opiner. Quelques-uns des proscrits essayent de se disculper ; mais on refuse de les entendre. Seuls les Montagnards ont la parole, et ils ne s’en servent que pour ajouter aux listes, chacun selon ses inimitiés personnelles : Levasseur y fait adjoindre Viger ; Du Roy y fait adjoindre Richou. Sur l’appel de leurs noms, tous les malheureux présents viennent docilement « se parquer dans l’enceinte de la barre, comme des agneaux destinés à la boucherie » ; et là, on les divise en deux troupes, d’un côté les soixante-treize, de l’autre côté les dix ou douze qui, avec les Girondins déjà gardés sous les verrous, fourniront le nombre sacramentel et populaire, les vingt-deux traîtres[104] dont le supplice est un besoin pour l’imagination jacobine ; à gauche, la fournée de la prison ; à droite, la fournée de l’échafaud.

Pour quiconque serait tenté de les imiter ou de les défendre, la façon dont on les traite est une leçon suffisante. — À travers les vociférations et les injures des mégères apostées sur leur chemin[105], les soixante-treize sont conduits à la chambre d’arrêt de la mairie, déjà comble ; ils y passent la nuit, debout ou sur des bancs, presque sans pouvoir respirer. Le lendemain, on les entasse dans la prison des assassins et des voleurs, à la Force, au sixième étage, sous les toits ; ce grenier est si étroit que leurs lits se touchent, et que deux députés, faute de lit, couchent à terre. Au pied de l’escalier et sous les lucarnes qui servent de fenêtres, sont deux loges à cochons ; des latrines communes, au bout de la salle, et le baquet de nuit, dans un coin, achèvent d’empoisonner l’air déjà vicié par l’encombrement humain ; les lits sont des sacs de paille fourmillant de vermine ; on impose aux représentants la nourriture et la gamelle des forçats. Encore sont-ils heureux d’en être quittes à ce prix : car Amar[106] a taxé de conspiration leur habitude de silence, et d’autres Montagnards voudraient les envoyer, eux aussi, au Tribunal révolutionnaire : du moins, il reste convenu que le Comité de sûreté générale examinera leurs dossiers, et gardera toujours le droit de désigner parmi eux de nouveaux coupables. Pendant dix mois, ils vivent ainsi sous le couteau, et chaque jour ils peuvent s’attendre à rejoindre les vingt-deux sur la place de la Révolution. — Quant à ceux-ci, il ne s’agit pas de les juger, mais de les tuer, et leur simulacre de procès est un assassinat judiciaire ; pour acte d’accusation, on n’apporte contre eux qu’un commérage de club ; on les accuse d’avoir voulu rétablir la royauté, d’être d’accord avec Pitt et Cobourg[107], d’avoir soulevé la Vendée ; on leur impute la trahison de Dumouriez, le meurtre de Le Peletier, le meurtre de Marat ; et de prétendus témoins, choisis parmi leurs ennemis personnels, viennent répéter comme un thème convenu la même fable mal cousue : rien que des allégations vagues et des contre-vérités palpables ; pas un fait précis, pas une pièce probante : le manque de preuves est tel, qu’on est obligé d’étrangler le procès au plus vite. « Braves b… qui composez le tribunal, écrit Hébert, ne vous amusez donc pas à la moutarde. Faut-il donc tant de cérémonies pour raccourcir des scélérats que le peuple a déjà jugés ? » Surtout, on se garde bien de leur donner la parole ; la logique de Guadet, l’éloquence de Vergniaud pourraient tout déranger au dernier moment ; c’est pourquoi un décret subit permet au tribunal de clore les débats, quand les jurés se trouveront suffisamment éclairés. Ceux-ci le sont dès la septième audience, et l’arrêt de mort tombe à l’improviste sur les accusés, qui n’ont pu se défendre. L’un d’eux, Valazé, se poignarde, séance tenante, et le lendemain, en trente-huit minutes, le couperet national abat les vingt têtes qui restent. — Plus expéditive encore est la procédure contre les accusés qui se sont dérobés au jugement : Gorsas, saisi à Paris le 8 octobre, y est guillotiné le même jour ; Birotteau, saisi à Bordeaux le 24 octobre, monte à l’échafaud dans les vingt-quatre heures. Les autres, traqués comme des loups, errent en nomades, sous des déguisements, de cachette en cachette, et la plupart, arrêtés tour à tour, n’ont que le choix entre divers genres de mort. Chambon est tué en se défendant ; Lidon, après s’être défendu, se fait sauter la cervelle ; Condorcet s’empoisonne dans le corps de garde de Bourg-la-Reine ; Roland se perce de son épée sur une grande route ; Clavière se poignarde dans sa prison ; on trouve Rébecqui noyé dans le port de Marseille, Pétion et Buzot demi-mangés par les loups dans une lande de Saint-Émilion ; Valady est exécuté à Périgueux, Dechézeau à Rochefort, Grangeneuve, Guadet, Salle et Barbaroux à Bordeaux, Coustard, Cussy, Rabaut-Saint-Étienne, Bernard, Masuyer et Lebrun à Paris. Ceux-là mêmes qui ont donné leur démission depuis le mois de janvier 1793, Kersaint et Manuel, payent de leur vie le crime d’avoir siégé au côté droit, et, bien entendu, Mme Roland, qui passe pour le chef du parti, est guillotinée l’une des premières[108]. — Des cent quatre-vingts Girondins qui conduisaient la Convention, cent quarante ont péri, ou sont en prison, ou ont fui sous un arrêt de mort. Après un tel retranchement et un pareil exemple, le demeurant des députés ne peut manquer d’être docile[109] ; ni dans les pouvoirs locaux, ni dans le pouvoir central, la Montagne ne rencontrera de résistance ; son despotisme est établi dans la pratique : il ne lui reste plus qu’à le proclamer dans la loi.

XI

Dès le 24 août, sur la motion de Basire, la Convention a décrété « que la France est en révolution jusqu’à ce que son indépendance soit reconnue ». Cela signifie[110] que la période des phrases hypocrites est finie, que la Constitution n’était qu’une enseigne de foire, que les charlatans qui en ont fait parade n’en ont plus besoin, qu’ils la remisent dans les magasins des vieilles affiches, que les libertés privées et publiques, locales et parlementaires sont abolies, que le gouvernement est arbitraire et absolu, que nulle institution, loi, principe, dogme ou précédent ne garantit plus contre lui les droits de l’individu ni les droits du peuple, que tous les biens et toutes les vies sont à sa discrétion, qu’il n’y a plus de droits de l’homme. — Six semaines après, lorsque, par la proscription des soixante-sept et par l’arrestation des soixante-treize, l’obéissance de la Convention est assurée, tout cela se débite à la tribune, effrontément et officiellement. « Dans les circonstances où se trouve la République, dit Saint-Just, la Constitution ne peut être établie ; elle deviendrait la garantie des attaques contre la liberté, parce qu’elle manquerait de la violence nécessaire pour les réprimer. » Il ne s’agit plus de gouverner « selon les maximes de paix et de justice naturelles. Ces maximes sont bonnes entre amis de la liberté » ; mais entre patriotes et malveillants elles ne sont pas de mise. Ceux-ci sont « hors du souverain », hors de la loi, exclus du pacte social, esclaves révoltés, bons à châtier ou à contraindre, et parmi eux il faut mettre « les indifférents[111] ». — « Vous avez à punir quiconque est passif dans la république et ne fait rien pour elle ; » car son inertie est une trahison et le range au nombre des ennemis publics. Or « entre le peuple et ses ennemis il n’y a rien de commun que le glaive ; il faut gouverner par le fer ceux qui ne peuvent l’être par la justice » ; il faut « comprimer » la majorité monarchique ou neutre ; « la république ne sera fondée » que le jour où les sans-culottes, seuls représentants de « la nation, seuls citoyens, régneront par droit de conquête ». — Cela s’entend, et de reste[112]. Le régime dont Saint-Just apporte le projet est celui par lequel une oligarchie d’envahisseurs s’installe et se maintient dans une nation subjuguée. Par ce régime, en Grèce, 10000 Spartiates, après l’invasion dorienne, ont maîtrisé 300000 Ilotes et Périœques. Par ce régime, en Angleterre, 60000 Normands, après la bataille d’Hastings, ont maîtrisé deux millions de Saxons. Par ce régime, en Irlande, après la bataille de la Boyne, 200000 Anglais protestants ont maîtrisé un million d’Irlandais catholiques. Par ce régime, les 300000 Jacobins de France pourront maîtriser les six ou sept millions de Girondins, Feuillants, royalistes ou indifférents.

Il est très simple, et consiste à maintenir la population sujette dans l’extrême faiblesse et dans l’extrême terreur. À cet effet, on la désarme[113], on la tient en surveillance, on lui interdit toute action commune, on lui montre la hache toujours levée et la prison toujours ouverte, on la ruine et on la décime. — Depuis six mois, toutes ces rigueurs sont décrétées et pratiquées, désarmement des suspects, taxes sur les riches, maximum contre les commerçants, réquisitions sur les propriétaires, arrestations en masse, jugements expéditifs, arrêts de mort arbitraires, supplices étalés et multipliés. Depuis six mois, tous les instruments d’exécution sont fabriqués et opèrent, Comité de Salut public, Comité de Sûreté générale, proconsuls ambulants munis de pouvoirs illimités, comités locaux autorisés à taxer et emprisonner qui bon leur semble, armée révolutionnaire, tribunal révolutionnaire. Mais, faute d’accord interne et d’impulsion centrale, la machine ne fonctionne qu’à demi, et son action n’est ni assez directe, ni assez universelle, ni assez forte. — « Vous êtes trop loin de tous les attentats, dit Saint-Just[114] ; il faut que le glaive de la loi se promène partout avec rapidité, et que votre bras soit partout présent pour arrêter le crime… Les ministres avouent qu’ils ne trouvent qu’inertie et insouciance au delà de leurs premiers et de leurs seconds subordonnés. » — « Chez tous les agents du gouvernement, ajoute Billaud-Varennes[115], l’apathie est égale… Les autorités secondaires, qui sont les points d’appui de la Révolution, ne servent qu’à l’entraver ; » les décrets, transmis par la filière administrative, n’arrivent que tardivement et ne sont appliqués qu’avec mollesse. « Il vous manque cette force coactive qui est le principe de l’existence, du mouvement et de l’exécution… Tout bon gouvernement doit avoir un centre de volonté et des leviers qui s’y rattachent… Il faut que toutes les émanations de la force publique soient exclusivement puisées à la source. » — « Dans le gouvernement ordinaire, dit enfin Couthon[116], au peuple appartient le droit d’élire ; vous ne pouvez l’en priver. Dans le gouvernement extraordinaire, c’est de la centralité que doivent partir toutes les impulsions, c’est de la Convention que doivent venir les élections… Vous nuiriez au peuple en lui confiant le droit d’élire les fonctionnaires publics, parce que vous l’exposeriez à nommer des hommes qui le trahiraient. » — En conséquence, les maximes constitutionnelles de 1789 font place aux maximes contraires ; au lieu de soumettre le gouvernement au peuple, on soumet le peuple au gouvernement. Sous des noms révolutionnaires, la hiérarchie de l’ancien régime est rétablie, et désormais les pouvoirs, bien plus redoutables que ceux de l’ancien régime, cessent d’être délégués de bas en haut, pour être délégués de haut en bas.

Au sommet, un comité de douze membres, semblable à l’ancien Conseil du Roi, exerce la royauté collective. De nom, l’autorité est également répartie entre les douze ; de fait, elle se concentre en quelques mains. Plusieurs n’ont qu’un office subalterne, entre autres Barère, harangueur ou rédacteur toujours prêt, secrétaire ou porte-parole officiel ; d’autres, hommes spéciaux, Jeanbon-Saint-André, Lindet, surtout Prieur de la Côte-d’Or et Carnot, se cantonnent chacun dans son département spécial, marine, guerre, approvisionnements, avec un blanc-seing, en échange duquel ils livrent leur signature aux meneurs politiques. Ceux-ci, qu’on appelle « les hommes d’État », Robespierre, Couthon, Saint-Just, Billaud-Varennes, Collot d’Herbois, sont les vrais souverains et donnent la direction d’ensemble. À la vérité, leur mandat doit être renouvelé chaque mois ; mais il ne peut manquer de l’être : en l’état où est la Convention, son vote, acquis d’avance, est une formalité presque vaine. Plus soumise que le Parlement de Louis XIV, elle adopte sans discussion les décrets que le Comité de Salut public lui apporte tout faits ; elle n’est qu’une chambre d’enregistrement, moins que cela : car elle a renoncé au droit de composer elle-même ses propres comités intérieurs ; elle a chargé de ce soin le Comité de Salut public, et vote en bloc les listes de noms qu’il lui fournit[117]. Naturellement, il n’y a mis que ses fidèles ou ses créatures ; ainsi tout le pouvoir législatif et parlementaire lui appartient. — Quant au pouvoir exécutif et administratif, les ministres sont devenus ses commis ; « ils viennent chaque jour, à des heures indiquées, recevoir ses arrêtés et ses ordres[118] » ; ils lui soumettent « la liste motivée de tous les agents » qu’ils envoient dans les départements et à l’étranger ; ils lui en réfèrent pour les moindres détails ; ce sont des scribes, simples machines ou mannequins, si nuls qu’à la fin on leur ôtera jusqu’à leur titre et que, pour « commissaire aux relations extérieures », on ira prendre un ancien maître d’école, clubiste inepte, pilier de billard et d’estaminet, à peine capable de lire les pièces qu’on lui porte à signer dans le café où il passe sa vie[119]. — Ainsi, du second pouvoir de l’État, le comité s’est fait une escouade de domestiques, et du premier, un auditoire de claqueurs.

Pour les maintenir dans le devoir, il a deux mains. — L’une, la droite, qui saisit les gens au collet et à l’improviste, est le Comité de Sûreté générale, composé de montagnards outrés, Panis, Le Bas, Geoffroy, Amar, David, Vadier, Lebon, Ruhl, La Vicomterie, tous présentés, c’est-à-dire nommés par lui, ses affidés et ses subalternes. Ils sont ses lieutenants de police, et viennent, une fois par semaine, travailler avec lui, comme jadis les Sartine, les Lenoir avec le contrôleur général. Subitement empoigné, l’homme que le conciliabule a jugé suspect, quel qu’il soit, représentant, ministre, général, se trouve, le lendemain matin, sous les verrous d’une des dix nouvelles bastilles. — Là, l’autre main le prend à la gorge : c’est le Tribunal révolutionnaire, tribunal d’exception, semblable aux commissions extraordinaires de l’ancien régime, mais bien plus terrible. Assisté de ses policiers, le Comité de Salut public a choisi lui-même les seize juges, les soixante jurés[120], et il les a choisis parmi les plus servilement, ou les plus brutalement, ou les plus furieusement fanatiques[121] : Fouquier-Tinville, Hermann, Dumas, Payan, Coffinhal, Fleuriot-Lescot, au-dessous d’eux, des prêtres apostats, des nobles renégats, des artistes ratés, des rapins affolés, des manœuvres qui savent à peine écrire, menuisiers, cordonniers, charpentiers, tailleurs, coiffeurs, anciens laquais, un idiot comme Ganney, un sourd comme Leroy-Dix-Août : leurs noms et leurs qualités en disent assez ; ce sont des meurtriers patentés et soldés ; aux jurés eux-mêmes, on alloue dix-huit francs par jour, pour qu’ils aient plus de cœur à leur besogne. Cette besogne consiste à condamner sans preuves, sans plaidoiries, presque sans interrogatoire, à la hâte, par fournées, tout ce que le Comité de Salut public leur expédie, même les Montagnards les plus avérés : Danton, l’inventeur du tribunal, s’en apercevra tout à l’heure. — Par ces deux engins de gouvernement, le Comité de Salut public tient chaque tête sous son couperet, et chaque tête, pour ne pas tomber, se courbe[122], en province comme à Paris.

C’est que, dans la province comme à Paris, par la mutilation de la hiérarchie locale et par l’introduction d’autorités nouvelles, sa volonté omnipotente est devenue partout et à chaque instant présente. Directement ou indirectement, « pour toutes les mesures de gouvernement et de salut public, pour tout ce qui est relatif aux personnes et à la police générale et intérieure, tous les corps constitués et tous les fonctionnaires publics sont sous son inspection[123] » ; je laisse à penser s’ils s’exposent à sa guillotine. Pour supprimer d’avance toute velléité d’inertie administrative, il a fait retirer aux administrations de département trop puissantes, trop considérées, « trop enclines au fédéralisme », leur prééminence départementale et « leur influence politique[124] » ; il les a réduites à la répartition des impôts, à la surveillance des routes et canaux ; il les épure ; il épure de même les administrations de district et les municipalités. Pour supprimer d’avance toute possibilité d’opposition populaire, il a fait réduire les séances des sections à deux par semaine, il y installe, moyennant quarante sous par jour et par tête, une majorité de sans-culottes, et il fait suspendre « jusqu’à nouvel ordre » les élections municipales[125]. Enfin, pour commander sur place, il nomme des hommes à lui, d’abord des commissaires et représentants en mission, sorte d’intendants temporaires qu’il envoie dans chaque département avec des pouvoirs sans limites[126], ensuite des agents nationaux, sortes de subdélégués permanents, par lesquels, auprès de chaque district ou municipalité, il remplace les procureurs-syndics[127]. — À cette armée de fonctionnaires, joignez, dans chaque ville, bourg ou gros village, un comité révolutionnaire, payé trois francs ou cinq francs par membre et par jour, chargé d’appliquer ses arrêtés et tenu de lui rendre compte : jamais filet si universel et si serré n’a été lancé d’en haut pour envelopper et maintenir captifs vingt-six millions d’hommes. — Telle est la Constitution de fait que les Jacobins substituent à leur Constitution d’apparat. Dans l’arsenal de la monarchie qu’ils ont détruite, ils sont allés chercher les institutions les plus despotiques, centralisation des pouvoirs, conseil du roi, lieutenants de police, tribunaux d’exception, intendants et subdélégués ; ils ont déterré l’antique loi romaine de lèse-majesté, et refourbi les vieux glaives émoussés par la civilisation, afin de les porter à toutes les gorges : maintenant, ils les manœuvrent à toute volée à travers les libertés, les biens, les vies et les consciences. Cela s’appelle « le gouvernement révolutionnaire ». Selon les déclarations officielles, il doit durer jusqu’à la paix ; dans la pensée des vrais Jacobins, il doit durer jusqu’à ce que tous les Français soient « régénérés » suivant la formule.

  1. Mot de Marat (Marat, par Bougeart, I, 420).
  2. « Quand nous aurons fait la Constitution, disait Legendre aux Jacobins, nous ferons danser les fédéralistes. »
  3. Archives nationales, FIC, 54 (circulaire de Gohier, ministre de la justice, au peuple français, 6 juillet 1793). « On se plaît à dénaturer par des fables grossières, par des exagérations atroces, les événements du 31 mai et du 2 juin, et l’on détourne les yeux des résultats heureux qu’ils présentent. On veut absolument ne voir qu’une violation de la liberté des représentants du peuple dans une démarche qui avait particulièrement pour objet l’accélération de l’acte constitutionnel, sur lequel doit être établie la liberté générale. Qu’importe quels sont les auteurs de la Constitution qui vous est présentée ? Qu’importe qu’elle soit sortie d’une Montagne, au milieu des éclairs et au bruit des éclats de la foudre, comme les tables de la loi reçues par les Hébreux, ou qu’elle ait été, comme la loi donnée aux premiers Romains, inspirée dans le tranquille asile d’une divinité jalouse de s’entourer d’un religieux silence ? Cette Constitution est-elle digne d’un peuple libre ? Voilà la seule question que doivent examiner les citoyens qui ne portent la livrée d’aucun parti. »
  4. Buchez et Roux, XXVIII, 177 (Rapport de Hérault de Séchelles, 10 juin 1793). — Ib. XXXI, 400 (Texte de la Constitution mise en discussion le 11 juin et achevée le 24 juin).
  5. Sybel, II, 331 (d’après le fac-similé du billet autographe, publié dans la Quarterly Review). Hérault dit qu’il est chargé, avec quatre de ses collègues, « de préparer pour lundi un plan de Constitution ».
  6. Buchez et Roux, XXVIII, 178 (Rapport de Hérault de Séchelles).
  7. Buchez et Roux, XXXI, 400 (articles de la Déclaration des Droits, 1, 7, 9, 11, 27, 31, 35).
  8. Buchez et Roux, XXVIII, 178 (Rapport de Hérault de Séchelles). « Nous avions chacun le même désir, celui d’atteindre au résultat le plus démocratique. La souveraineté du peuple et la dignité de l’homme étaient constamment présentes à nos yeux… Un sentiment secret nous dit que notre ouvrage est peut-être un des plus populaires qui aient jamais existé. »
  9. Archives nationales, B II, 23 (Recensement des votes par la Commission chargée de recueillir les procès-verbaux d’acceptation de la Constitution, 20 août 1793). — Nombre des assemblées primaires qui ont envoyé leurs procès-verbaux, 6589 (516 cantons n’ont pas encore envoyé leurs procès-verbaux). — Nombre de votants par appel nominal, 1795908. — Nombre des oui 1784377. — Nombre des non 11531. — Nombre des assemblées primaires qui ont voté oui, à l’unanimité, sans appel nominal, 297. — À Paris, 40990 votants ; à Troyes, 2491 ; à Limoges, 2137. — Cf., pour le détail et le motif des abstentions, Sauzay, IV, 157 à 161, Albert Babeau, II, 83 et 84, Moniteur, XVII, 375 (Discours du représentant Desvars).
  10. Moniteur, XVII, 20 (Rapport de Barère sur la convocation des assemblées primaires, 27 juin 1793). — Ib., 102 (Rapport de Cambon, 11 juillet). « Il y a quinze jours que vous demandiez une Constitution ; eh bien, elle est arrivée. — Le respect des personnes et des propriétés y est-il bien maintenu ? Oui, plus clairement que dans toutes les autres Constitutions. — Renferme-t-elle les moyens de la réformer ? Oui, car nous pouvons, dans six semaines de temps, faire convoquer les assemblées primaires et émettre notre vœu pour la réforme qui paraîtrait nécessaire. — Le vœu du peuple sera-t-il satisfait ? Oui, lui seul fera les lois définitives. »
  11. Guillon de Montléon, I, 282, 309. — Buchez et Roux, XXVIII, 356 et 357 (Journal de Lyon, nos 223 et 224). « L’acceptation de la Constitution n’était ni entière, ni bien sincère ; on se faisait un grand mérite d’adhérer à un ouvrage vicieux et ébauché. » — Meillan, Mémoires, 120 (en juillet, il part de Caen pour Quimper). « Quoiqu’on nous eût assuré que nous ne passerions que par des villes maratistes, nous eûmes la satisfaction de trouver partout la presque totalité des habitants pénétrée d’horreur pour Marat. Ils avaient, à la vérité, accepté la Constitution présentée par le Comité de Salut public, mais uniquement pour en finir et à des conditions qui n’en faisaient pas l’éloge : car partout on avait exigé le renouvellement de la Convention et la punition des attentats commis contre elle. » — Ce vœu et d’autres vœux analogues sont consignés dans les procès-verbaux de beaucoup d’assemblées primaires (Archives nationales, B II, 23), par exemple dans les procès-verbaux de treize cantons du département de l’Ain. On demande en outre la réintégration des Vingt-Deux, l’abolition du Tribunal révolutionnaire, la suppression des proconsulats absolus, l’institution d’une garde départementale pour préserver à l’avenir la Convention, le licenciement de l’armée révolutionnaire, etc.
  12. Moniteur, XVII, 20 (Rapports de Barère). « L’acte constitutionnel va tracer la ligne de démarcation entre les républicains et les royalistes. »
  13. Archives nationales, FIC 54 (Circulaire du ministre Gohier, 6 juillet 1793). « C’est aujourd’hui que, cités devant l’autel de la patrie, ceux qui veulent la République vont être nominativement connus, et que ceux qui ne la veulent pas, soit qu’ils parlent, soit qu’ils se taisent, également se déceler. »
  14. Sauzay, IV, 160, 161 (article du journal la Vedette). Par suite, « tous les nobles et prêtres inconstitutionnels se sont fait un devoir de se rencontrer aux assemblées et d’y accepter avec joie une Constitution qui garantit à tous la liberté et les propriétés ».
  15. Journal des Débats de la Société des Jacobins, n° du 27 juillet 1793 (Correspondance, n° 122).
  16. Moniteur, XVII, 158, 163.
  17. Sauzay, IV, 158. « Les arrêts étaient ainsi motivés par les juges eux-mêmes. »
  18. Moniteur, XVII, 40, 48, 72, 140, 175, 194, 263 (Cf. Discours de Chaumette, 14 juillet, et Rapport de Gossuin, 9 août). — Archives nationales, B II, 23. — Refusants dans l’Ardèche 5, dans l’Aude 5, dans la Moselle 5, dans Saône-et-Loire 5, dans la Côte-d’Or 4, dans la Creuse 4, dans le Haut-Rhin 4, dans le Gers 4, dans la Haute-Garonne 3, dans l’Aube 2, dans les Bouches-du-Rhône 2, dans le Cantal 2, dans les Basses-Alpes 1, dans la Haute-Marne 1, dans la Haute-Vienne 1, dans le Var 0, dans la Seine 0. — Les circonstances et détails du vote sont souvent très curieux. Dans l’Aube, à Troyes, la deuxième section, d’accord avec la troisième, exclut du vote les suspects. À Paris, section des Gardes-françaises, Fourcroy, président, annonce 1714 votants, dont 1678 citoyens et 36 citoyennes ; dans la section du Mont-Blanc, voici la signature du secrétaire : « Trone segretaire general de la Semblé. »
  19. Moniteur, XVII, 375 (séance de la Convention, 11 août 1793). — Discours de Chabot : « Je demande que vous décrétiez que tout homme qui n’a pas paru aux assemblées primaires sans avoir un juste motif d’absence, que tout homme qui a refusé son vœu à la Constitution est inéligible à toutes les fonctions constitutionnelles. » — Ib., p. 50 (séance de la Commune, 4 juillet). Léonard Bourdon demande, au nom de la section des Gravilliers, un registre pour inscrire les acceptants, « afin que l’on connaisse ceux qui n’ont pas voté pour la Constitution ». — Sauzay, IV, 159. M. Boillon, de Belleherbe, est mis en arrestation, « pour avoir été présent à l’assemblée primaire du canton de Vaucluse pour l’acceptation de l’acte constitutionnel, et s’être retiré sans avoir voté ».
  20. Moniteur, XVII, 11 (Instruction sur le mode d’acceptation de la Constitution). — Ib., 302 (Discours de Garat, 2 août), « J’ai envoyé des commissaires pour faire prospérer l’acte constitutionnel dans les assemblées primaires. » — Ib., XXIV, 89 (séance du 8 germinal an III). Discours de Pénières : « Lorsqu’on appela les envoyés des assemblées primaires, on ne voulait point d’hommes éclairés, ou voulait des gens dont on pût disposer. » — Durand de Maillane, Mémoires, 150. « Les envoyés des assemblées primaires avaient été pris dans la sans-culotterie alors très en vogue, parce qu’elle dominait dans la Convention. »
  21. Sauzay, IV, 158.
  22. Moniteur, XVII, 363 (Rapport de Gossuin, 9 août). « Il est des assemblées primaires qui ont étendu leurs délibérations au delà de l’acceptation de la Constitution. » — Ib., 333 (Discours de Lacroix, 6 août). « Il faut punir les délégués contre-révolutionnaires qui ont été envoyés par les conspirateurs que nous avions dans la Convention. »
  23. Moniteur, XVII, 333 (Discours et motion de Basire, 6 août). — Ib., XIX, 116 (Rapport de Voulland, 2 janvier 1794). Le salaire de Maillard et de ses acolytes s’élève à 22000 livres. — Ib., XVII, 324 (séance du 5 août, discours de Gossuin, Thibault et Lacroix). — Ib., XXIV, 90 (séance du 8 germinal an III, discours de Bourdon de l’Oise) : « On a été obligé de faire un triage parmi les envoyés, pour trouver des hommes qui voulussent demander des mesures de rigueur. »
  24. Moniteur, XVII, 330 (Arrêté de la Commune, 6 août).
  25. Id., XVII, 332 (séance de la Convention, 6 août). — Cf. le Diurnal de Beaulieu, 6 août ; Beaulieu mentionne plusieurs députations et motions du même genre, et constate les alarmes de la Montagne. — Durand de Maillane, Mémoires, 151. « Parmi les envoyés des départements étaient des hommes sages, qui, loin d’approuver toutes les démarches de leurs collègues, avaient et manifestaient des sentiments très opposés. Ceux-ci furent molestés, emprisonnés. » — Archives des affaires étrangères, tome 1411 (Rapports des agents du 10 au 11 août). « Les commissaires des départements nous ont paru en général dans les meilleures dispositions. Il y a cependant quelques intrigants parmi eux ; nous en suivons plusieurs, et nous nous efforçons, en fraternisant avec eux, de les empêcher d’être séduits ou entraînés par les suggestions perfides de quelques scélérats, amis du fédéralisme, qui se trouvent parmi eux… Déjà quelques patriotes commissaires ont dénoncé plusieurs de leurs confrères accusés d’aimer la royauté et le fédéralisme. »
  26. Buchez et Roux, XXVIII, 408.
  27. Moniteur, XVII, 330 (Arrêté de la Commune, 6 août).
  28. Archives des affaires étrangères, tome 1411 (Rapports des agents, du 10 au 11 août), « C’est aujourd’hui, parmi les citoyens, à qui pourra avoir un commissaire à sa table ; c’est à qui le traitera le mieux… Les commissaires des assemblées primaires viennent fraterniser au sein de la Société des Jacobins ; ils en adoptent les maximes, et sont entraînés par l’énergie des bons et vrais sans-culottes républicains de cette Société. »
  29. Moniteur, XVII, 307 et 308 (Rapport de Couthon à la Convention, 2 août). — « Vous blesseriez, vous outrageriez ces républicains, si vous souffriez qu’on continuât à jouer en leur présence une infinité de pièces remplies d’allusions injurieuses à la liberté. »
  30. Moniteur, XVII, 324 (séance du 5 août).
  31. Moniteur, XVII, 314 (Lettre de Lhuillier, 4 août) ; 322 (séance de la Commune, 4 août) ; 332 (séance de la Convention, 6 août). — Buchez et Roux, XXVIII, 409 (séance des Jacobins, 5 août).
  32. Buchez et Roux, XXVI, 411 (article du Journal de la Montagne).
  33. Moniteur, XVII, 342.
  34. Buchez et Roux, XXVIII, 415 et pages suivantes.
  35. Moniteur, XVII, 348.
  36. Moniteur, XVII, 352 (Cf. le Diurnal de Beaulieu, 9 août).
  37. Pour bien comprendre le caractère des fêtes de la Révolution, lire le programme de la Fête civique pour honorer la valeur et les mœurs, commandée par Fouché à Nevers, le premier jour de la première décade du deuxième mois de l’an II (Comte de Martel, Étude sur Fouché, 202), et le programme de la Fête de l’Être suprême à Sceaux, organisée par le patriote Palloy, le 20 prairial an II (Dauban, Paris en 1794, 387).
  38. Cette fête coûta 1200000 francs, outre les frais de voyage des 7000 délégués.
  39. Buchez et Roux, XXVIII, 439 (Procès-verbal de la fête nationale du 10 août). — Dauban, la Démagogie en 1793, 317 (extrait du rituel républicain).
  40. Moniteur, XVII, 366 (séance du 11 août, discours de Lacroix et décret conforme).
  41. Moniteur, XVII, 374 (Discours de l’orateur des commissaires) : « Souvenez-vous que vous êtes responsables de cette arche sainte à la nation, à l’univers. Souvenez-vous que votre devoir est de mourir plutôt que de souffrir qu’une main sacrilège, » etc.
  42. Buchez et Roux, XXVIII, 458. (Il est évident, par le contexte du discours, que, si Robespierre et les Jacobins veulent perpétuer la Convention, c’est parce qu’ils prévoient des élections girondines.)
  43. Moniteur, XVII, 382 (séance du 12 août, discours de Lacroix).
  44. Ib., XVII, 387. — Cf. Ib., 410 (séance du 16 août). Les délégués reviennent pour insister sur la levée en masse ; la levée de la première classe ne leur paraît pas suffisante, — Buchez et Roux, XXVIII, 464. Aux Jacobins, le délégué Royer, curé de Châlons-sur-Marne, demande que les aristocrates, « enchaînés six par six, » soient mis dans les batailles en première ligne, « pour éviter les dangers du sauve-qui-peut ».
  45. Décrets du 14 et 16 août.
  46. Moniteur, XVII, 375.
  47. Riouffe, Mémoires, 19 : « Une génération entière, cette génération véritablement disciple de Jean-Jacques, de Voltaire, de Diderot, a pu être anéantie, et l’a été en grande partie, sous prétexte de fédéralisme. »
  48. Moniteur, XVII, 102 (séance du 11 juillet 1793, discours de Cambon). — Archives nationales, AF, II, 46 (Discours du général Wimpffen à la Société des Amis de la liberté et de l’égalité, séante à Cherbourg, 25 juin 1793) : « Déjà soixante-quatre départements se sont ressaisis des pouvoirs qu’ils avaient délégués à leurs représentants. » — Meillan, Mémoires, 72 : « Il a existé, aux archives de Bordeaux, des arrêtés de soixante-douze départements, qui tous adhéraient à des mesures à peu près semblables à celles que nous indiquions dans notre écrit. »
  49. Buchez et Roux, XXVIII, 148. — Meillan, 70, 71. — Guillon de Montléon, I, 300 (sur Lyon), I, 280 (sur Bordeaux). — Archives nationales, AF, II, 46 (Délibération des sections de Nantes, 5 juillet. — Lettre de Merlin et Gillet, représentants en mission, Lorient, 12 juin). — L’indignation produite par les attentats du 31 mai et 2 juin était si visible, que les représentants en mission, Merlin, Gillet, Sevestre et Cavaignac, impriment, le 14 juin, un arrêté, pour que l’un d’entre eux aille à la Convention protester « en leur nom » contre « la faiblesse qu’elle a montrée » et contre les usurpations de la Commune de Paris. — Sauzay, IV, 260. À Besançon, l’assemblée générale de tous les corps administratifs, judiciaires et municipaux, jointe aux commissaires des sections, proteste « à l’unanimité », le 16 juin.
  50. Archives nationales, AF, II, 46 (Lettre de Romme et Prieur au Comité du Salut public, Caen, 10 juin). — Le bon droit est si visiblement pour les insurgés de Caen, que Romme et Prieur approuvent leur propre arrestation : « Citoyens nos collègues, cette arrestation peut prendre un grand caractère, servir la cause de la liberté, maintenir l’unité de la république et rappeler la confiance, si, comme nous nous empressons de vous le demander, vous la confirmez par un décret qui nous déclare otages… Nous avons remarqué, dans le peuple de Caen, de l’amour pour la liberté, pour la justice, et de la docilité. »
  51. Archives nationales, AF, II, 46 (Résultat des délibérations des sections de Nantes, 5 juillet). — L’arrêté est signé par les trois corps administratifs de Nantes, par les administrateurs des districts de Clisson, Ancenis et Machecoul, réfugiés à Nantes, et par les deux députés des districts de Paimbœuf et Châteaubriant, en tout quatre-vingt-six signatures.
  52. Archives nationales (Lettre du général Wimpffen à la Société des Amis de la liberté et de l’égalité, séante à Cherbourg, 25 juin 1793). — Mortimer-Ternaux, VIII, 126. — Sur l’opinion des départements, cf. Paul Thibaud, Études sur l’histoire de Grenoble et du département de l’Isère. — Louis Guibert, le Parti girondin dans la Haute-Vienne. — Jarrin, Bourg et Belley pendant la Révolution.
  53. Albert Babeau, II, 83 (Brochure du curé de Clergy). « Chaque assemblée primaire qui accepte la Constitution assène sur la tête des factieux un coup de la massue d’Hercule. »
  54. Cf. la Révolution, VI, livre III, ch. i.
  55. Paroles de Buzot. — Archives nationales, AF, II, 107 (Rapport de Baudot et d’Ysabeau à la Convention). Le 19 août 1793, à l’hôtel de ville de Bordeaux, ils ont fait l’éloge du 21 janvier : « Il y eut alors un rugissement aussi affreux que général… Un officier municipal nous répondit froidement : Que voulez-vous ? Pour nous opposer à l’anarchie, nous avons été forcés de nous réunir aux aristocrates, et ils nous dominent. » — Un autre dit ironiquement à Ysabeau : « Nous ne nous attendions pas à cela ; ce sont nos tribunes. »
  56. Jarrin, Bourg et Belley pendant la Révolution (Annales de la Société d’Émulation de l’Ain, 1878, numéros de janvier, février et mars).
  57. Louvet, Mémoires, 103, 108. — Guillon de Montléon, I, 305 et suivantes. — Meillan, 73. — Buchez et Roux, XXVII, 251 (Rapport des délégués du district des Andelys). « Un membre observait qu’on aurait bien de la peine à lever une force armée de 4000 hommes. Un administrateur, commissaire du Calvados, répondit : « Nous aurons tous les aristocrates pour nous. » — Les principaux chefs militaires à Caen et à Lyon, Wimpffen, Précy, Puisaye, sont des Feuillants, et ne contractent avec les Girondins proprement dits qu’une alliance provisoire : de là des tiraillements continus et une défiance réciproque. Birotteau et Chasset quittent Lyon, « parce qu’ils ne trouvent pas l’esprit de la ville assez républicain ».
  58. Louvet, Mémoires, 124, 129. — Buchez et Roux, XXVII, 360 (Notice par le général de Wimpffen). — Cf. Puisaye, Mémoires, et l’Insurrection normande, par Vaultier et Mancel.
  59. Mortimer-Ternaux, VIII, 471 (Lettre de Barbaroux, Caen, 18 juin). — Ib., 133 (Lettre de Mme Roland à Buzot, 7 juillet). « Ce n’est pas à vous à marcher à la tête des bataillons (départementaux) ; vous auriez l’air de vous y mettre pour satisfaire une vengeance personnelle. »
  60. Buchez et Roux, XXVIII, 153 (Délibération des autorités constituées de Marseille, 7 juin).
  61. Guillon de Montléon, II, 40. — Le contraste des deux partis se manifeste très bien dans cette lettre d’un Lyonnais aux soldats de Kellermann : « Ils vous disent que nous voulons attenter à l’unité de la République ; et ils livrent eux-mêmes les frontières à l’ennemi pour venir égorger leurs frères. »
  62. Ib. t. I, 288. — Marcelin Boudet, les Conventionnels d’Auvergne, 181. — Louvet, 193. — Moniteur, XVII, 101 (Discours de Cambon, 11 juillet). « Nous avons mieux aimé exposer ces fonds (105 millions destinés aux années) à être interceptés, que de suspendre les envois. Le premier soin du Comité de Salut public a été de sauver la République et de faire reposer la responsabilité sur la tête des administrateurs. Ils l’ont bien senti ; aussi ont-ils laissé circuler ces fonds. Ils ont été forcés, par la conduite large du Comité, à concourir eux-mêmes au salut de la République. »
  63. Archives nationales, AF, II, 43 (Lettre de Robert Lindet, 16 juin 1793). — Cette correspondance de Lindet, très curieuse, montre très clairement les sentiments des Lyonnais et la politique de la Montagne : « Quelle que soit l’agitation de Lyon, l’ordre y règne ; personne ne veut ni rois ni tyrans. Tous tiennent le même langage ; les mots république, unité, indivisibilité sont dans toutes les bouches. » (8 juin.) — Il répète toujours le même conseil au Comité de Salut public : « Publiez une Constitution, publiez les motifs du décret d’arrestation. Cela est indispensable pour rallier tout le monde autour de la Convention. » (15 juin.)
  64. Guillon de Montléon, I, 309 (24 juillet).
  65. Sauzay, IV, 268. — Paul Thibaut, 50. — Marcelin Boudet, 185. — Moniteur, XVII, 102 (Discours de Cambon, 11 juillet). — Archives nationales, AF, II, 46 (Extrait des registres du Conseil de département de la Loire-Inférieure, 14 juillet). Le département proteste que son arrêté du 5 juillet n’était pas une scission « avec la Convention, une rébellion ouverte contre les lois de l’État, ce qui était bien éloigné des sentiments et de l’intention de l’assemblée et des citoyens présents ». À présent, « le plan d’une Constitution est offert à l’acceptation du souverain : cette heureuse circonstance devant rapprocher les opinions et appelant le peuple à émettre un vœu, hâtons-nous de saisir ce moyen de salut qui nous est présenté ».
  66. Louvet, 119, 128, 150, 193. — Meillan, 130, 141. — (Sur cette disposition et sur ces sentiments de la province et du public en général, on trouvera quantité de détails probants dans les Mémoires des fugitifs qui se dispersent sur toutes les routes, notamment dans ceux de Louvet, de Meillan, de Dulaure, de Vaublanc). — Cf. les Mémoires de Hua et Un séjour en France de 1792 à 1795. — Mallet du Pan constatait déjà cette disposition avant 1789 (Journal manuscrit, juin 1785) : « Le Français n’est bien qu’attroupé ; il faut qu’ils se touchent tous. Aux promenades, ils s’entassent et se froissent dans une seule allée ; de même dans les lieux les plus spacieux. » — Ib., août 1787 (après les premières émeutes) : « J’ai remarqué en général plus de curiosité que d’échauffement dans la multitude… Dans ce moment, on juge fort bien le caractère national et celui de Paris ; force bravades, propos, sottises ; ni raison, ni règle, ni méthode ; des rebellions en paroles, et pas une âme qui ne tremblât devant un caporal. »
  67. Meillan, 143. — Mortimer-Ternaux, VIII, 203 (séance de la Convention, 10 août). — Mallet du Pan, Mémoires, II, 9.
  68. Ernest Daudet, Histoire des conspirations royalistes dans le Midi (livres II et III).
  69. Guillon de Montléon, I, 313 (Adresse aux gardes nationales requises contre Lyon, 30 juillet) ; I, 40 (Adresse d’un Lyonnais aux soldats patriotes de l’armée de Kellermann).
  70. Mortimer-Ternaux, VIII, 222. — L’insurrection de Toulon, girondine au commencement, est du 14 juillet. — Lettre des nouveaux administrateurs de Toulon à la Convention : « Nous voulons la République une et indivisible ; on ne voit chez nous aucun signe de rébellion… Les représentants Barras et Fréron mentent honteusement, en nous peignant comme des contre-révolutionnaires d’intelligence avec les Anglais et les fanatiques de la Vendée. » — Les administrateurs de Toulon continuent à ravitailler l’armée d’Italie. Le 19 juillet, un canot anglais, envoyé en parlementaire, dut amener le drapeau blanc et arborer le drapeau tricolore. — L’entrée des Anglais à Toulon ne date que du 29 août.
  71. — Guillon de Montléon, II, 67 (Lettres des Lyonnais aux représentants du peuple, 20 septembre) : « Le peuple de Lyon a constamment observé les lois, et si, comme plusieurs départements, celui de Rhône-et-Loire fut trompé un instant sur les événements du 31 mai, il se hâta, dès qu’il put croire que la Convention n’était pas opprimée, de la reconnaître et d’exécuter ses décrets. Chaque jour encore, ceux qui peuvent lui parvenir sont publiés et observés dans ses murs. »
  72. Moniteur, XVII, 269, séance du 28 juillet (Lettre des administrateurs de Rhône-et-Loire à la Convention, Lyon, 24 juillet) : « Nous adressons à la Convention notre rétractation individuelle et la déclaration émise aujourd’hui par les autorités constituées de la ville de Lyon. En nous conformant à la loi, nous devons jouir de sa protection. Nous prions la Convention de prononcer sur notre rétractation et de retirer les décrets qui nous concernent, ou de nous excepter nominativement… Notre profession de foi fut toujours celle de vrais républicains. »
  73. Guillon de Montléon, I, 309, 311, 313, 335. — Mortimer-Ternaux, VIII, 197.
  74. Mortimer-Ternaux, VIII, 141.
  75. Mallet du Pan, I, 379 et suivantes ; I, 408 ; II, 10.
  76. Entrée des troupes républicaines à Lyon, 9 octobre ; à Toulon, 19 décembre. Bordeaux avait fait sa soumission le 2 août ; exaspérée par le décret du 6 août, qui proscrit tous les fauteurs de l’insurrection, la ville chasse, le 19 août, les représentants Baudot et Ysabeau. Elle se soumet de nouveau, le 19 septembre. Mais l’indignation y est si forte, que Tallien et ses trois collègues n’osent y entrer que le 16 octobre (Mortimer-Ternaux, VIII, 197 et suivantes).
  77. Il fallut une armée de 70000 hommes pour réduire Lyon (Guillon de Montléon, II, 226) et une armée de 60000 hommes pour réduire Toulon.
  78. Archives des affaires étrangères, tome 329 (lettre de Chépy, agent politique, Grenoble, 26 juillet 1793) : « Je le dis sans hésiter : j’aime mieux réduire Lyon que de sauver Valenciennes. »
  79. Ib., tome 329 (lettre de Chépy, Grenoble, 24 août 1793) : « Les Piémontais sont maîtres de Cluse. Un grand nombre de montagnards se sont joints à eux. À Annecy, les femmes ont coupé l’arbre de la liberté et brûlé les archives du club et de la commune. À Chambéry, le peuple en a voulu faire autant ; mais on a fait prendre les armes aux malades de l’hôpital et on l’a contenu. »
  80. Moniteur, XVIII, 474 (Rapport de Billaud-Varennes, 18 octobre 1793) : « Tous les efforts combinés des puissances de l’Europe n’ont point autant compromis la liberté et la patrie que la faction des fédéralistes. L’assassin le plus redoutable est celui qui loge dans la maison. »
  81. De parti pris, la Convention réhabilite les incendiaires et les assassins (Moniteur, XVIII, 483, séance du 28 brumaire an II, et XVII, 176, séance du 19 juillet 1793). Réhabilitation de Bordier et Jourdain pendus en août 1789 ; annulation de la procédure commencée contre les auteurs du massacre de Melun en septembre 1792 et élargissement des accusés. — Cf. Albert Babeau (I, 277). Réhabilitation et, de plus, indemnités distribuées en messidor an II aux émeutiers et assassins condamnés à propos de l’émeute du 9 septembre 1789 à Troyes, ou à leurs parents. — Archives des affaires étrangères, tome 331 (lettre de Chépy, Grenoble, 8 frimaire an II) : « Le tribunal et le jury criminel du département viennent de s’élever à la hauteur des circonstances : ils ont acquitté des brûleurs de châteaux. »
  82. Mortimer-Ternaux, VIII, 293 (députation des 24 sections de Bordeaux à la Convention, 30 août). — Buchez et Roux, XXVIII, 494 (Rapport des représentants en mission dans les Bouches-du-Rhône, 2 septembre). — Ib., XXX, 386 (Lettre de Ronsin, commandant de l’armée révolutionnaire à Lyon) : « Une population de 120000 âmes… Il n’y a pas dans tout cela, non pas même 1500 patriotes, mais 1500 personnes que l’on puisse épargner. » — Guillon de Montléon, I, 355, 374 (Signatures de 20000 Lyonnais de toutes les classes, 17 août 1793).
  83. Guillon de Montléon, I, 394 (Lettre de Dubois de Crancé aux Lyonnais, 19 août 1793).
  84. Mortimer-Ternaux, VIII, 198 (Décret du 6 août). — Buchez et Roux, XXVIII, 297 (Décret du 12 juillet). — Guillon de Montléon, I, 342 (Sommation de Dubois de Crancé, 8 août).
  85. Meillan, 142. — Archives des affaires étrangères, tome 332 (Lettre de Desgranges, Bordeaux, 8 brumaire an II) : « L’exécution du maire Saige, qui était fort aimé du peuple pour les bienfaits qu’il répandait sur lui, a vivement affligé, mais aucun murmure coupable ne s’est fait entendre. »
  86. Archives nationales, AF, II, 46 (Lettre de Jullien au Comité de Salut public, Bordeaux, 11 messidor an II) : « Il y a quelque temps, un silence morne était, dans les séances de la commission militaire, la réponse du peuple aux jugements de mort contre les conspirateurs. Le même silence les accompagnait à l’échafaud. La commune entière semblait gémir en secret de leur supplice. »
  87. Berryat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, 277, 299. — Arch. nat., AF, II, 46 (Registres du comité de surveillance à Bordeaux). Du 21 au 28 prairial, le chiffre des détenus oscille entre 1504 et 1529. Nombre des guillotinés, 882 (Mémoires de Senar).
  88. Archives nationales, AF, II, 46 (Lettre de Jullien, 12 messidor an II). « On a beaucoup volé ici. Le maire, maintenant en prison, est prévenu de dilapidations considérables. Le ci-devant comité de surveillance était gravement soupçonné ; beaucoup de gens hors la loi ne sont rentrés qu’en payant : le fait est constaté… Dans le nombre de ceux qui ont ainsi racheté leur vie il en est qui ne méritaient pas de la perdre, et qui cependant ont été menacés du supplice. » — Buchez et Roux, XXXII, 428 (Extrait des Mémoires de Senar) : « Le président de la commission militaire était un nommé Lacombe, déjà banni de la ville, par jugement, pour vol. Les autres individus employés par Tallien n’étaient qu’un ramas de valets, de banqueroutiers et de « filous. »
  89. Buchez et Roux, XXVIII, 403 (Discours de Danton, 31 août 1793, et décret conforme).
  90. Mallet du Pan, II, 17 « … Des milliers de négociants de Marseille et de Bordeaux, ici les respectables Gradis, là les Tarteron, ont été assassinés et leurs biens confisqués. J’ai vu la trente-deuxième liste des émigrés de Marseille seulement, dont les biens ont été confisqués. Il s’en trouve 12000 et les listes ne sont pas achevées. » (1er février 1794). — Anne Plumptre, A narrative of three years’ residence in France from 1802 to 1805. « Pendant toute cette période, les rues de Marseille étaient presque celles d’une ville déserte. Une personne pouvait aller d’un bout de la ville à l’autre sans rencontrer quelqu’un qui pût être appelé un habitant. Les grands terroristes, desquels presque aucun n’était Marseillais, les militaires et les tape-durs, comme ils s’appelaient eux-mêmes, étaient presque les seules personnes que l’on pût apercevoir. » Ceux-ci, au nombre de cinquante ou soixante, en carmagnole, avec des lanières de cuir, tombaient à bras raccourci sur les gens qui leur déplaisaient, notamment sur ceux qui avaient une chemise propre ou une cravate blanche. Plusieurs personnes furent ainsi fouettées à mort sur le Cours. Nulle femme ne sortait sans un panier au bras, et tout homme portait la carmagnole ; sans quoi ils passaient pour aristocrates (II, 94)
  91. Mémoires de Fréron (collection Barrière et Berville). Lettres de Fréron à Moyse Bayle, 23 brumaire, 16 et 19 nivôse, 5 et 14 pluviôse, et détails donnés par Isnard, 350 à 365. — Archives nationales, AF, II, 144 (Arrêté des représentants Fréron, Barras, Ricord et Saliceti, 17 nivôse an II).
  92. Mallet du Pan, II, 17. — Guillon de Montléon, II, 259.
  93. Guillon de Montléon, II, 281 (Décret de la Convention, 12 octobre) ; II, 312 (Arrêté de Couthon et de ses collègues, 25 octobre) ; II, 366-372 (Instruction de la commission temporaire, 26 brumaire).
  94. Ib., III, 153-156 (Lettre de La Porte à Couthon, 13 avril 1794).
  95. Ib., III, 135-137 (Arrêté de la commission révolutionnaire, 17 germinal, et lettre de Cadillot à Robespierre, floréal an II). — Ib., III, 63.
  96. Guillon de Montléon, II, 399 (Lettre de Perrotin, membre de la commission intermédiaire, au comité révolutionnaire de Moulins, 26 novembre 1793). « L’opération que la nouvelle commission va faire doit se considérer comme l’organisation de la septembrisade ; ce sera le même procédé, mais légalisé par l’arrêté. »
  97. Mémoires de Fréron, (collection Barrière et Berville), 350 à 360. Lettres de Fréron ; témoignages de Toulonnais survivants et témoins oculaires. — Lauvergne, Histoire du département du Var,
  98. Buchez et Roux, XXIX, 192 (Décret du 12 octobre).
  99. Ib., XXX, 457 (Décret du 24 décembre).
  100. Mémoires de Fréron, 363 (Lettres de Fréron, 6 nivôse). — Guillon de Montléon, II, 391.
  101. Décrets du 12 octobre et du 24 décembre. — Archives nationales. », AF, II, 44. Les représentants en mission avaient voulu effacer aussi le nom de Marseille (Arrêté de Fréron, Barras, Ricord et Saliceti, 17 nivôse an II). « Le nom de Marseille, que porte encore cette cité criminelle, sera changé. La Convention nationale sera invitée à lui en donner un autre. Provisoirement, elle restera sans nom, et portera cette dénomination. » — Effectivement, dans plusieurs pièces ultérieures, Marseille est appelée Commune sans nom.
  102. Buchez et Roux, XXVIII, 204 (séance du 24 juin) : « De violents murmures se font entendre dans la partie droite. » — Legendre : « Je demande que le premier rebelle, que le premier de ces révoltés (en désignant la partie droite), qui interrompra l’orateur, soit envoyé à l’Abbaye. » Effectivement, Couhey fut envoyé à l’Abbaye pour avoir applaudi une adresse fédéraliste. — Cf. sur ces trois mois, Mortimer-Ternaux, t. VIII.
  103. Buchez et Roux, XXIX, 175. — Dauban, la Démagogie à Paris en 1793, 436 (récit de Dulaure, témoin oculaire).
  104. En réalité, le nombre des députés traduits au Tribunal révolutionnaire ne fut que de 21.
  105. Dauban, Ib., 440 (Récit de Blanqui, l’un des 73}
  106. Buchez et Roux, XXIX, 178-179. Osselin : « Je demande le décret d’accusation contre tous. » — Amar : « La conduite en apparence nulle de la minorité de la Convention depuis le 2 juin était un nouveau plan de la conspiration concerté par Barbaroux. » — Robespierre : « S’il est d’autres criminels parmi ceux que vous avez mis en arrestation, le Comité de sûreté générale vous en présentera la nomenclature, et vous serez toujours libres de les frapper. »
  107. Buchez et Roux, XXIX, 432, 437, 447. — Rapport d’Amar (ce rapport servit d’acte d’accusation) : « Lâches satellites du despotisme royal, vils agents des tyrans étrangers, etc. » — Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, II, 407, 409 (Lettre de Fouquier-Tinville à la Convention). « Après les débats particuliers, chaque accusé ne voudra-t-il pas faire une plaidoirie générale ? Ce procès sera donc interminable. D’ailleurs, on se demande pourquoi des témoins ? La Convention, la France entière accuse ceux dont le procès s’instruit : les preuves de leurs crimes sont évidentes ; chacun a dans son âme la conviction qu’ils sont coupables… C’est à la Convention de faire disparaître toutes les formalités qui entravent la marche du tribunal. » Moniteur, XVII, 291 (séance du 28 octobre). Le décret, provoqué par une pétition des Jacobins, est rendu sur la motion d’Osselin, aggravée par Robespierre.
  108. Louvet, Mémoires, 321 (Liste des Girondins qui ont péri ou qui ont été emprisonnés ; 24 fugitifs ont survécu).
  109. La terreur et le dégoût de la majorité survivante se manifestent par le petit nombre des votants, et son abstention est d’autant plus significative qu’il s’agit de nommer des dictateurs. — (Mortimer-Ternaux, VIII, 395, 416, 435.) Les membres du Comité de Salut public, élu le 10 juillet, ne réunissent que de 100 à 192 voix ; les membres du Comité de Sûreté générale, élu le 16 juin, ne réunissent que de 22 à 113 voix ; les membres du même comité, renouvelé le 11 septembre, ne réunissent que de 52 à 108 voix ; les juges du Tribunal révolutionnaire, complété le 3 août, ne réunissent que de 47 à 65 voix. — Meillan, 85 (à propos de la première institution du gouvernement révolutionnaire, sur la motion de Basire, 28 août) : « 60 ou 80 députés rendirent ce décret ; il avait été précédé d’un autre, rendu à la pluralité de 30 contre 10… Pendant deux mois, la plus nombreuse séance ne contint pas 100 députés actifs. Les Montagnards parcouraient les départements, pour tromper ou intimider le peuple ; les autres, découragés, s’abstenaient des séances, ou se dispensaient de prendre part aux délibérations. »
  110. Moniteur, XVII, 519. — Le sens et les motifs de cette déclaration sont indiqués nettement dans le discours de Basire. « Depuis l’acceptation de la Constitution, dit-il, le Feuillantisme a relevé la tête ; il s’est élevé une lutte entre les patriotes énergiques et les modérés. À la fin de l’Assemblée constituante, les Feuillants s’étaient emparés des mots loi, ordre public, paix, sûreté, pour enchaîner le zèle des amis de la liberté ; les mêmes manœuvres sont employées aujourd’hui. Vous devez briser entre les mains de vos ennemis l’arme qu’ils emploient contre vous. » — Durand de Maillane, 154. « La simple exécution des lois constitutionnelles, disait Basire, faite pour un temps de paix, serait impuissante au milieu des conspirations qui nous entourent. » — Meillan, 108.
  111. Moniteur, XVIII, 106 (Rapport de Saint-Just, sur l’organisation du gouvernement révolutionnaire, 10 octobre, et décret conforme). — Ib., 473 (Rapport de Billaud-Varennes, sur un mode de gouvernement provisoire et révolutionnaire, 13 novembre, et décret conforme). — Ib., 479 (séance du 22 novembre 1793, discours d’Hébrard, orateur d’une députation du Cantal), « Un comité central de surveillance, une armée révolutionnaire ont été établis dans notre département. Les aristocrates, les gens suspects, douteux, les modérés, les égoïstes, tous les Messieurs, sans distinction de ceux qui n’ont rien fait pour la Révolution d’avec ceux qui ont agi contre elle, attendent, dans les lieux de réclusion, les mesures ultérieures que nécessitera l’intérêt de la République. J’ai dit sans distinction des insouciants d’avec les suspects ; car nous tenons à ces paroles de Solon : Qui n’est pas pour nous est contre nous. » (Mention honorable au procès-verbal.)
  112. Moniteur (séance du 26 mars 1791), discours de Danton : « En créant les comités révolutionnaires, on a voulu établir une espèce de dictature des citoyens les plus dévoués à la liberté sur ceux qui se sont rendus suspects. »
  113. Mallet du Pan, II, 8 (février 1794) : « En ce moment, le peuple entier est désarmé. Il ne reste pas un fusil ni dans les villes ni dans les campagnes. Si quelque chose atteste la puissance surnaturelle dont jouissent les meneurs de la Convention, c’est de voir en un instant, par un seul acte de leur volonté, et sans que personne ose leur résister ni s’en plaindre, la nation ramenée, de Perpignan à Lille, à la privation de toute défense contre l’oppression, avec une facilité plus inouïe que celle dont se fit en 1789 l’armement universel du royaume. » — A residence in France, II, 409 : « La garde nationale, en tant qu’institution régulière, a été en grande partie supprimée depuis l’été de 1793, et ceux qui la composaient ont été désarmés graduellement. On continuait à monter la garde ; mais les citoyens qui faisaient ce service étaient, à très peu d’exceptions, armés seulement de piques, et encore on ne les leur confiait point à demeure. Chacun d’eux, en descendant la garde, remettait ses armes, plus ponctuellement que s’il y eût été tenu par un article d’une capitulation conclue avec un ennemi victorieux.
  114. Moniteur, XVIII, 106 (Rapport de Saint-Just, 10 octobre).
  115. Ib., 473 (Rapport de Billaud-Varennes, 13 novembre).
  116. Moniteur, XVIII, 391 (Discours de Couthon, 4 décembre). — Discours de Barère : « Les assemblées électorales sont des institutions monarchiques ; elles tiennent au royalisme ; il faut surtout les éviter dans un moment de révolution. »
  117. Mortimer-Ternaux, VIII, 40 (Décret rendu sur la proposition de Danton, 13 septembre). Le motif allégué par Danton est « qu’il se trouve encore dans les comités des membres dont les opinions touchent au fédéralisme ». En conséquence, les comités sont épurés, notamment le Comité de Sûreté générale. Six de ses membres sont éliminés (14 septembre), et la liste présentée par le Comité de Salut public passe sans discussion.
  118. Moniteur, XVIII, 592 (séance du 4 décembre 1793, discours de Robespierre).
  119. Miot de Melito, Mémoires, I, 47.
  120. Buchez et Roux, XXVIII, 153. — Mortimer-Ternaux, VIII, 443 (Décret du 28 septembre 1793). — Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris, IV, 112.
  121. Buchez et Roux, XXXIV, 300 (Procès de Fouquier-Tinville et consorts). Acte d’accusation : « Un d’eux s’est vanté publiquement de n’avoir jamais voté que la mort. Au dire des autres, il leur suffisait de voir les gens pour asseoir leur jugement ; la seule inspection du physique les déterminait à voter la mort. Un autre disait que, lorsqu’il n’y avait pas de délit, il fallait en imaginer. Un autre est ivrogne d’habitude et n’a jamais siégé qu’en état d’ivresse. D’autres ne venaient siéger que pour faire feu de file, » etc. (Dépositions à l’appui). — Notez de plus que, juges et jurés, ils sont tous tenus de tuer, sous peine de mort. (Ib., 301.) « Fouquier-Tinville dit que, le 22 prairial, il fit la même démarche (pour donner sa démission), avec Châtelet, Brochet, Leroy, et qu’ils rencontrèrent Robespierre, qui revenait de la Convention nationale, tenant Barère sous le bras. Fouquier ajoute qu’ils furent traités d’aristocrates et de contre-révolutionnaires, et menacés d’être dénoncés, s’ils refusaient de rester à leur poste. » — Déclaration analogue de Pigeot, Ganney, Girard, Duplay, Foucault, Naulin et Maire. — « Scellier ajoute que, le tribunal ayant fait des remontrances sur la loi du 22 prairial, il fut menacé par Dumas d’être arrêté. Si nous avions donné notre démission, dit-il, Dumas nous eût fait guillotiner. »
  122. Moniteur, XXIV, 12 (séance du 29 ventôse an III, discours de Bailleul). « La terreur domptait tous les esprits, comprimait tous les cœurs ; elle était la force du gouvernement, et ce gouvernement était tel que les nombreux habitants d’un vaste territoire semblaient avoir perdu les qualités qui distinguent l’homme de l’animal domestique. Ils semblaient même n’avoir de vie que ce que le gouvernement voulait bien leur accorder. Le moi humain n’existait plus ; chaque individu n’était qu’une machine allant, venant, pensant ou ne pensant pas, selon que la tyrannie le poussait ou l’animait. »
  123. Décret du 13 frimaire an II (4 décembre 1793).
  124. Moniteur, XVIII, 473, 474, 478 (Discours de Billaud-Varennes). « Il faut que l’épée de Damoclès plane désormais sur toute la superficie. » Ce mot de Billaud résume l’esprit de toute l’institution nouvelle.
  125. Moniteur, XVIII, 275 (séance du 26 octobre 1793, discours de Barère) : « Cette mesure est la plus révolutionnaire que vous puissiez prendre. » (On applaudit.)
  126. Moniteur, 520 (Rapport de Barère, 5 frimaire an II, et décret conforme). « Les représentants envoyés en mission sont tenus de se conformer exactement aux arrêtés du Comité de Salut public. Les généraux et autres agents du pouvoir exécutif ne pourront s’autoriser d’aucun ordre particulier pour se refuser à l’exécution desdits arrêtés. » — Moniteur, XVIII, 291 (Rapport de Barère, 29 octobre 1793). — À cette date, 140 représentants sont en mission.
  127. Archives nationales, AF, II, 22 (papiers du Comité de Salut public, note sur les résultats du gouvernement révolutionnaire, sans date ni signature). « La loi du 14 frimaire créa deux centres impulsifs qui devaient puiser l’action au sein du Comité (de Salut public), et la reverser sur les autres autorités. Ces deux pivots du gouvernement révolutionnaire, à l’extérieur du Comité, étaient les représentants en mission et les agents nationaux près les comités de district. Le mot seul gouvernement révolutionnaire a exercé une influence magique, incalculable. » — Mallet du Pan, Mémoires, II, 2 et suivantes.