Les Origines de la France contemporaine/Tome 7/Livre II/Chapitre 1

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LIVRE DEUXIÈME

LE PROGRAMME JACOBIN


CHAPITRE I

I. Programme du parti jacobin. — Principe abstrait et développement spontané de la théorie. — II. Conception de la société. — Le contrat social. — Aliénation totale de l’individu à la communauté. — L’État propriétaire des choses. — Confiscations et séquestres. — Préemption et réquisition des denrées et des marchandises. — L’État propriétaire des individus. — Réquisition des personnes pour le service militaire. — Réquisition des personnes pour le service civil. — L’État philanthrope, pédagogue, théologien, moraliste, censeur, directeur des idées et des sentiments intimes. — III. Objet de l’État, la régénération de l’homme. — Deux parties dans cette œuvre. — Restauration de l’homme naturel. — Formation de l’homme social. — Grandeur de l’entreprise. — Pour l’exécuter, l’emploi de la force est un droit et un devoir. — IV. Les deux déformations de l’homme naturel. — La religion positive. — Proscription du culte orthodoxe. — Mesures contre les ecclésiastiques insermentés. — Mesures contre les fidèles orthodoxes. — Destruction du culte constitutionnel. — Pression sur les prêtres assermentés. — Fermeture des églises et suppression des cérémonies. — Prolongement de la persécution jusqu’au Consulat. — V. L’inégalité sociale. — Malfaisance de l’aristocratie de race. — Mesures contre le Roi et les nobles. — Malfaisance de l’aristocratie de fortune. — Mesures contre les propriétaires, les capitalistes et les rentiers. — Destruction des grandes fortunes. — Mesures pour les empêcher de se reformer. — VI. Conditions requises pour la formation du citoyen. — Projets pour supprimer l’indigence. — Mesures en faveur des pauvres. — VII. Répression de l’égoïsme. — Mesures contre les agriculteurs, les industriels et les marchands. — Projets socialistes. — Répression du fédéralisme. — Mesures contre l’esprit de localité, de corporation et de famille. — VIII. Formation des esprits et des âmes. — La religion civile. — L’éducation nationale. — Les mœurs égalitaires. — Le civisme obligatoire. — Refonte et réduction de la nature humaine conformément au type jacobin.

I

Rien de plus dangereux qu’une idée générale dans des cerveaux étroits et vides : comme ils sont vides, elle n’y rencontre aucun savoir qui lui fasse obstacle ; comme ils sont étroits, elle ne tarde pas à les occuper tout entiers. Dès lors ils ne s’appartiennent plus, ils sont maîtrisés par elle ; elle agit en eux, et par eux ; au sens propre du mot, l’homme est possédé. Quelque chose qui n’est pas lui, un parasite monstrueux une pensée étrangère et disproportionnée vit en lui, s’y développe et y engendre les volontés malfaisantes dont elle est grosse. Il ne prévoyait pas qu’il les aurait, il ne savait pas ce que contient son dogme, quelles conséquences venimeuses et meurtrières vont en sortir. Elles en sortent fatalement, tour à tour et sous la pression des circonstances, d’abord les conséquences anarchiques, maintenant les conséquences despotiques. Arrivé au pouvoir, le Jacobin apporte avec lui son idée fixe ; dans le gouvernement comme dans l’opposition, cette idée est féconde, et la toute-puissante formule allonge dans un nouveau domaine la file pullulante de ses anneaux multipliés.

II

Suivons ce déroulement intérieur, et remontons, avec le Jacobin, aux principes, au pacte primordial, à l’institution de la société. Il n’y a qu’une société juste, celle qui est fondée sur « le contrat social » ; et « les clauses de ce contrat, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, l’aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté,… chacun se donnant tout entier, tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont les biens qu’il possède font partie[1] ». Nulle exception ni réserve. Rien de ce qu’il était ou avait auparavant ne lui appartient plus en propre ; ce que désormais il est ou il a, ne lui est dévolu que par délégation. Ses biens et sa personne sont maintenant une portion de la chose publique ; s’il les possède, c’est de seconde main ; s’il en jouit, c’est par octroi. Il en est le dépositaire, le concessionnaire, l’administrateur, rien de plus[2]. En d’autres termes, il n’est à leur endroit qu’un gérant, c’est-à-dire un fonctionnaire semblable aux autres, nommé à titre précaire et toujours révocable par l’État qui l’a commis. « Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps social un pouvoir absolu sur tous les siens. » Souverain omnipotent, propriétaire universel, l’État exerce à discrétion ses droits illimités sur les personnes et sur les choses ; en conséquence, nous, ses représentants, nous mettons la main sur les choses et sur les personnes ; elles sont à nous, puisqu’elles sont à lui.

Nous avons confisqué les biens du clergé, environ 4 milliards ; nous confisquons les biens des émigrés, environ 3 milliards[3] ; nous confisquons les biens des guillotinés et des déportés : il y a là des centaines de millions ; on les comptera plus tard, puisque la liste reste ouverte et va s’allongeant tous les jours. Nous séquestrons les biens des suspects, ce qui nous en donne l’usufruit : encore des centaines de millions ; après la guerre et le bannissement des suspects, nous saisirons la propriété avec l’usufruit : encore des milliards de capital[4]. En attendant, nous prenons les biens des hôpitaux et autres établissements de bienfaisance, environ 800 millions ; nous prenons les biens des fabriques, des fondations, des instituts d’éducation, des sociétés littéraires ou scientifiques : autre tas de millions[5]. Nous reprenons les domaines engagés ou aliénés par l’État depuis trois siècles et davantage : il y en a pour 2 milliards[6]. Nous prenons les biens des communes jusqu’à concurrence de leurs dettes. Nous avons déjà reçu par héritage l’ancien domaine de la couronne et le domaine plus récent de la liste civile. De cette façon, plus des trois cinquièmes[7] du sol arrivent entre nos mains, et ces trois cinquièmes sont de beaucoup les mieux garnis ; car ils comprennent presque toutes les grandes et belles bâtisses, châteaux, abbayes, palais, hôtels, maisons de maîtres, et presque tout le mobilier de luxe ou d’agrément, royal, épiscopal, seigneurial et bourgeois, meubles de prix, vaisselle, bibliothèques, tableaux, objets d’art accumulés depuis des siècles. — Notez encore la saisie du numéraire et de toutes les matières d’or et d’argent ; dans les seuls mois de novembre et décembre 1793, cette rafle met dans nos coffres trois ou quatre cents millions[8], non pas d’assignats, mais d’espèces sonnantes. Bref, quelle que soit la forme du capital fixe, nous en prenons tout ce que nous pouvons, probablement plus des trois quarts. — Reste la portion qui n’est point fixe et périt par l’usage, à savoir les objets de consommation, les fruits du sol, les approvisionnements de toute espèce, tous tes produits de l’art et du travail humain, qui contribuent à l’entretien de la vie. Par « le droit de préemption » et par le droit de « réquisition », « la république devient propriétaire momentanée de tout ce que le commerce, l’industrie et l’agriculture ont produit et apporté sur le sol de France[9] » : toutes les denrées et toutes les marchandises sont à nous avant d’être à leur détenteur ; nous enlevons chez lui ce qui nous convient ; nous le payons avec du papier qui ne vaut rien ; souvent nous ne le payons pas du tout. Pour plus de commodité, nous saisissons les choses directement et à l’endroit où elles sont, les grains chez le cultivateur, les fourrages chez l’herbager, les bestiaux chez l’éleveur, le vin chez le vigneron, les peaux chez le boucher, les cuirs chez le tanneur, les savons, les suifs, les sucres, les eaux-de-vie, les toiles, les draps et le reste chez le fabricant, l’entrepositaire et le marchand. Nous arrêtons les voitures et les chevaux dans la rue ; nous entrons chez l’entrepreneur de messageries ou de roulage, et nous vidons ses écuries. Nous emportons les batteries de cuisine pour avoir du cuivre ; nous mettons les gens hors de leur chambre pour avoir des lits ; nous leur ôtons le manteau des épaules et la chemise du dos ; nous déchaussons en un jour dix mille particuliers dans une seule ville[10]. En cas de besoin public, dit le représentant Isoré, « tout appartient au peuple et rien aux individus ».

En vertu du même droit, nous disposons des personnes comme des choses. Nous décrétons la levée en masse et, ce qui est plus étrange, nous l’effectuons, au moins sur plusieurs points du territoire et pendant les premiers mois : en Vendée et dans les départements du Nord et de l’Est, c’est bien toute la population mâle et valide, tous les hommes jusqu’à cinquante ans, que nous poussons par troupeaux contre l’ennemi[11]. Nous enrôlons ensuite une génération entière, tous les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, presque un million d’hommes[12] ; dix ans de fers pour quiconque manque à l’appel ; il est qualifié de déserteur, ses biens sont confisqués, ses parents sont punis avec lui ; plus tard, il sera assimilé aux émigrés, condamné à mort, ses père, mère, ascendants seront traités en suspects, partant incarcérés et leurs biens séquestrés. — Pour armer, habiller, chausser, équiper nos recrues, il nous faut des ouvriers : nous convoquons au chef-lieu les armuriers, les forgerons, les serruriers, tous les tailleurs, tous les cordonniers du district, « maîtres, apprentis et garçons[13] » ; nous mettons en prison ceux qui ne viennent pas ; nous installons les autres, par escouades, dans les maisons publiques, et nous leur distribuons la tâche ; il leur est interdit de rien fournir aux particuliers ; désormais les cordonniers de France ne fabriqueront plus que pour nous, et chacun d’eux, sous peine d’amende, nous livrera tant de paires de souliers par décade. — Mais le service civil n’est pas moins important que le service militaire, et il est aussi urgent d’approvisionner le peuple que de le défendre. C’est pourquoi nous mettons « en réquisition tous ceux qui contribuent à la manipulation, au transport et au débit des denrées et marchandises de première nécessité[14] », notamment des combustibles et des subsistances, bûcherons, charretiers, flotteurs, meuniers, moissonneurs, batteurs en grange, botteleurs, faucheurs, laboureurs, « gens de la campagne » de toute espèce et de tout degré. Ils sont nos manœuvres ; nous les faisons marcher et travailler sous peine de prison et d’amende. Plus de paresseux, surtout quand il s’agit de la récolte ; nous menons aux champs la population entière d’une commune ou d’un canton, y compris « les oisifs et les oisives[15] » ; bon gré mal gré, ils moissonneront sous nos yeux, en bande, chez autrui comme chez eux, et rentreront indistinctement les gerbes dans le grenier public.

Mais tout se tient dans le travail, depuis l’œuvre initiale jusqu’à l’œuvre finale, depuis la matière la plus brute jusqu’au produit le plus élaboré, depuis le grand entrepreneur jusqu’au détaillant infime ; quand on a mis la main sur le premier anneau de la chaîne, il faut aussi la mettre sur le dernier. À cela encore la réquisition suffit : nous l’appliquons à toutes les besognes ; chacun est tenu de continuer la sienne, le fabricant de fabriquer, le commerçant de commercer, même à son détriment, parce que, s’il y perd, le public y gagne, et qu’un bon citoyen doit préférer à son profit privé l’avantage public[16]. En effet, quel que soit son office, il est un employé de la communauté ; partant, celle-ci peut, non seulement lui prescrire, mais lui choisir sa tâche ; elle n’a pas besoin de le consulter, il n’a pas le droit de refuser. C’est pourquoi nous nommons ou nous maintenons les gens, même malgré eux, aux magistratures, aux commandements, aux emplois de tout genre ; ils ont beau s’excuser ou se dérober, ils resteront ou deviendront généraux, juges, maires, agents nationaux, conseillers municipaux, commissaires de bienfaisance ou d’administration[17], à leur corps défendant. Tant pis pour eux, si la charge est onéreuse ou dangereuse, s’ils n’ont pas le loisir nécessaire, s’ils ne se sentent pas les aptitudes requises, si le grade ou la fonction leur semble un acheminement vers la prison ou la guillotine ; quand ils allégueront que l’emploi est une corvée, nous leur répondons qu’ils sont les corvéables de l’État. — Telle est désormais la condition de tous les Français et aussi de toutes les Françaises. Nous forçons les mères à mener leurs filles aux séances des sociétés populaires. Nous obligeons les femmes à parader et à défiler en groupes dans les fêtes républicaines ; nous allons prendre dans leurs maisons les plus belles pour les habiller en déesses antiques et pour les promener sur un char en public ; parfois même, nous en désignons de riches pour épouser des patriotes[18] : il n’y a pas de raison pour que le mariage, qui est le plus important des services, ne soit pas, comme les autres, mis en réquisition. — Aussi bien, nous entrons dans les familles, nous enlevons l’enfant, nous le soumettons à l’éducation civique. Nous sommes pédagogues, philanthropes, théologiens, moralistes. Nous imposons de force notre religion et notre culte, notre morale et nos mœurs. Nous régentons la vie privée et le for intérieur ; nous commandons aux pensées, nous scrutons et punissons les inclinations secrètes, nous taxons, emprisonnons et guillotinons, non seulement les malveillants, mais encore « les indifférents, les modérés, les égoïstes[19] ». Nous dictons à l’individu, par delà ses actes visibles, ses idées et ses sentiments intimes ; nous lui prescrivons ses affections comme ses croyances, et nous refaisons, d’après un type préconçu, son intelligence, sa conscience et son cœur.

III

Rien d’arbitraire dans cette opération ; car le modèle idéal est tracé d’avance. Si l’État est omnipotent, c’est pour « régénérer les hommes », et la théorie qui lui confère ses droits lui assigne en même temps son objet.

En quoi consiste cette régénération de l’homme ? — Considérez un animal à l’état domestique, le chien ou le cheval. Maigre, battu, lié ou enchaîné, il y en a mille exploités et surmenés contre un qui se prélasse et mourra de gras fondu ; et chez tous, gras ou maigres, l’âme est encore plus gâtée que le corps. Un respect superstitieux les courbe sous leur fardeau, ou les fait ramper devant leur maître. Serviles, paresseux, gourmands, débiles, incapables de résister aux intempéries, s’ils ont acquis les misérables talents de l’esclavage, ils en ont contracté les infirmités, les besoins et les vices. Une croûte d’habitudes ineptes et d’inclinations perverses, une sorte d’être factice et surajouté a recouvert chez eux la nature première. — Et, d’autre part, la meilleure portion de leur nature première n’a pu se développer, faute d’emploi. Séparés les uns des autres, ils n’ont point acquis le sentiment de la communauté ; ils ne savent pas, comme leurs frères des savanes, s’assister entre eux et subordonner l’intérêt de l’individu à l’intérêt du troupeau. Chacun d’eux tire à soi, nul ne se soucie des autres, tous sont égoïstes, les instincts sociaux ont avorté. — Tel est l’homme aujourd’hui, une créature défigurée qu’il faut restaurer, une créature inachevée qu’il faut parfaire. Ainsi notre tâche est double : nous avons à démolir et nous avons à construire ; nous dégagerons d’abord l’homme naturel, pour édifier ensuite l’homme social.

L’entreprise est immense, et nous en sentons l’immensité. « Il faut, dit Billaud-Varennes[20], recréer en quelque sorte le peuple qu’on veut rendre à la liberté, puisqu’il faut détruire d’anciens préjugés, changer d’antiques habitudes, perfectionner des affections dépravées, restreindre des besoins superflus, extirper des vices invétérés. » — Mais l’entreprise est sublime, car il s’agit de « remplir les vœux de la nature[21], d’accomplir les destins de l’humanité, de tenir les promesses de la philosophie ». — « Nous voulons, dit Robespierre[22], substituer la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l’intrigue, le génie au bel esprit, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l’homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie. » Nous ferons cela, tout cela, coûte que coûte. Peu importe la génération vivante : nous travaillons pour les générations futures. « L’homme obligé de s’isoler du monde et de lui-même jette son ancre dans l’avenir et presse sur son cœur la postérité innocente des maux présents[23]. » Il sacrifie à son œuvre sa vie et la vie d’autrui. « Le jour où je serai convaincu, écrit Saint-Just, qu’il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles, inexorables pour la tyrannie et l’injustice, je me poignarderai. » — « Ce que j’ai fait dans le Midi, dit Baudot, je le ferai dans le Nord : je les rendrai patriotes : ou ils mourront, ou je mourrai. » — « Nous ferons un cimetière de la France, dit Carrier, plutôt que de ne la pas régénérer à notre manière. » — En vain des esprits aveugles ou des cœurs dépravés voudraient protester ; c’est parce qu’ils sont aveugles ou dépravés qu’ils protestent. En vain l’individu alléguerait ses droits individuels ; il n’en a plus : par le Contrat social qui est obligatoire et seul valable, il a fait abandon de tout son être ; n’ayant rien réservé, « il n’a rien à réclamer ». Sans doute, quelques-uns regimberont, parce que chez eux le pli contracté persiste et que l’habitude postiche recouvre encore l’instinct originel. Si l’on déliait le cheval de meule, il recommencerait à tourner en rond ; si l’on déliait le chien du bateleur, il se remettrait sur ses pattes de derrière ; pour les rendre à leur allure spontanée, il faudrait les secouer rudement. Pareillement, il faudra secouer l’homme pour le rendre à son attitude normale. Mais, en ceci, nous n’avons point de scrupules[24] ; car nous ne le courbons pas, nous le redressons ; selon le mot de Rousseau, « nous le forçons à être libre » ; nous lui conférons le plus grand des bienfaits que puisse recevoir une créature humaine ; nous le ramenons à la nature, et nous l’amenons à la justice. C’est pourquoi, maintenant qu’il est averti, s’il s’obstine à résister, il devient criminel et digne de tous les châtiments[25] ; car il se déclare rebelle et parjure, ennemi de l’humanité et traître au pacte social.

IV

Commençons par nous figurer l’homme naturel ; certainement, aujourd’hui on a peine à le reconnaître : il ne ressemble guère à l’être artificiel que nous rencontrons à sa place, à la créature déformée par un régime immémorial de contrainte et de fraude, serrée dans son harnais héréditaire de superstitions et de sujétions, aveuglée par sa religion et matée à force de prestiges, exploitée par son gouvernement et dressée à force de coups, toujours à l’attache, toujours employée à contresens et contre nature, quel que soit son compartiment, haut ou bas, quelle que soit sa mangeoire, pleine ou vide, tantôt appliquée à des besognes serviles, comme le cheval abruti qui, les yeux bandés, tourne sa meule, tantôt occupée à des parades futiles, comme le chien savant qui, paré d’oripeaux, déploie ses grâces en public[26]. Mais supprimez par la pensée les oripeaux, les bandeaux, les entraves, les compartiments de l’écurie sociale, et vous verrez apparaître un homme nouveau, qui est l’homme primitif, intact et sain d’esprit, d’âme et de corps. — En cet état, il est exempt de préjugés, il n’a pas été circonvenu de mensonges, il n’est ni juif, ni protestant, ni catholique ; s’il essaye de concevoir l’ensemble de l’univers et le principe des choses, il ne se laissera pas duper par une révélation prétendue, il n’écoutera que sa raison : il se peut que parfois il devienne athée, mais presque toujours il se trouvera déiste. — En cet état, il n’est engagé dans aucune hiérarchie, il n’est point noble ni roturier, ouvrier ni patron, propriétaire ni prolétaire, inférieur ni supérieur. Indépendants les uns les autres, tous sont égaux, et, s’ils conviennent de s’associer entre eux, leur bons sens stipulera comme premier article le maintien de l’égalité primordiale. — Voilà l’homme que la nature a fait, que l’histoire a défait et que la Révolution doit refaire[27]. Sur les deux enveloppes de bandelettes qui le tiennent entortillé, sur la religion positive qui comprime et fausse son intelligence, sur l’inégalité sociale qui fausse et mutile sa volonté, on ne peut frapper trop fort[28] ; car, à chaque coup que l’on porte, on brise une ligature, et, à chaque ligature que l’on brise, on restitue un mouvement aux membres paralysés.

Suivons le progrès de l’opération libératrice. — Aux prises avec l’institut ecclésiastique, l’Assemblée Constituante, toujours timide, n’a su prendre que des demi-mesures ; elle a entamé l’écorce, elle n’a osé porter la hache jusque dans l’épaisseur du tronc. Confiscation des biens du clergé, dissolution des ordres religieux, répression de l’autorité du pape, à cela se réduit son œuvre ; elle a voulu établir une Église nouvelle et transformer les prêtres en fonctionnaires assermentés de l’État ; rien de plus. Comme si le catholicisme, même administratif, cessait d’être le catholicisme ! comme si l’arbre malfaisant, une fois marqué au sceau public, devait perdre sa malfaisance ! On n’a pas détruit la vieille officine de mensonges, on en a patenté une autre à côté d’elle, en sorte qu’au lieu d’une, on en a deux. Avec ou sans l’étiquette officielle, elle fonctionne dans toutes les communes de France, et, comme par le passé, distribue impunément sa drogue au public. Voilà justement ce que nous ne pouvons tolérer. — À la vérité, nous avons à garder les apparences, et, en paroles, nous décréterons de nouveau la liberté des cultes[29]. Mais, en fait et en pratique, nous détruirons l’officine et nous empêcherons le débit de la drogue ; il n’y aura plus de culte catholique en France, pas un baptême, pas une confession, pas un mariage, pas une extrême-onction, pas une messe : nul ne fera ou n’écoutera un sermon, personne n’administrera ou ne recevra un sacrement, sauf en cachette, et avec l’échafaud ou la prison pour perspective. — À cet effet, nous procéderons par ordre. Pour l’Église qui se dit orthodoxe, point d’embarras : ses membres, ayant refusé le serment, sont hors la loi : on s’exclut d’une société quand on en répudie le pacte : ils ont perdu leur qualité de citoyens, ils sont devenus de simples étrangers, surveillés par la police ; et, comme ils propagent autour d’eux la désaffection et la désobéissance, ils ne sont pas même des étrangers, mais des séditieux, des ennemis déguisés, les auteurs d’une Vendée diffuse et occulte ; nous n’avons pas besoin de les poursuivre comme charlatans, il suffit de les frapper comme rebelles. À ce titre, nous avons déjà banni de France les ecclésiastiques insermentés, environ 40000 prêtres, et nous déportons tous ceux qui n’ont pas franchi la frontière dans le délai fixé ; nous ne souffrons sur le sol français que les sexagénaires et les infirmes, et encore à l’état de détenus et de reclus ; peine de mort contre eux, s’ils ne viennent pas s’entasser dans la prison de leur chef-lieu ; peine de mort contre les bannis qui rentrent ; peine de mort contre les receleurs de prêtres[30]. Par suite, faute de clergé orthodoxe, il n’y aura plus de culte orthodoxe ; la plus dangereuse des deux manufactures de superstition est fermée. Afin de mieux arrêter le débit de la vénéneuse denrée, nous punissons ceux qui la demandent comme ceux qui la fournissent, et nous poursuivons non seulement les pasteurs, mais encore les fanatiques du troupeau ; s’ils ne sont pas les auteurs de la rébellion ecclésiastique, ils en sont les fauteurs et les complices. Or, grâce au schisme, nous les connaissons d’avance, et, dans chaque commune, leur liste est faite. Nous appelons fanatiques tous ceux qui repoussent le ministère du prêtre assermenté, les bourgeois qui l’appellent intrus, les religieuses qui ne se confessent pas à lui, les paysans qui ne vont pas à sa messe, les vieilles femmes qui ne baisent pas sa patène, les parents qui ne veulent pas de lui pour baptiser leur nouveau-né. Tous ces gens-là et ceux qui les fréquentent, proches, alliés, amis, hôtes, visiteurs, quels qu’ils soient, hommes ou femmes, sont séditieux dans l’âme, et partant suspects. Nous leur ôtons leurs droits électoraux, nous les privons de leurs pensions, nous les chargeons de taxes spéciales, nous les internons chez eux, nous les emprisonnons par milliers, nous les guillotinons par centaines ; peu à peu le demeurant se découragera et renoncera à pratiquer un culte impraticable[31]. — Restent les tièdes, la foule moutonnière qui tient à ses rites ; elle les prendra où ils seront, et, comme ils sont les mêmes dans l’Église autorisée que dans l’Église réfractaire, au lieu d’aller chez le prêtre insoumis, elle ira chez le prêtre soumis. Mais elle ira sans zèle, sans confiance, souvent même avec défiance, en se demandant si ces rites, administrés par un excommunié, ne sont pas maintenant de mauvais aloi. Une telle Église n’est point solide, et nous n’aurons besoin que d’une poussée pour l’abattre. Nous discréditerons de tout notre effort les prêtres constitutionnels ; nous leur interdirons le costume ecclésiastique ; nous les obligerons par décret à bénir le mariage de leurs confrères apostats ; nous emploierons la terreur et la prison pour les contraindre à se marier eux-mêmes ; nous ne leur donnerons point de répit qu’ils ne soient rentrés dans la vie civile, quelques-uns en se déclarant imposteurs, plusieurs en remettant leurs lettres de prêtrise, le plus grand nombre en se démettant de leurs places[32]. Privé de conducteurs par ces désertions volontaires ou forcées, le troupeau catholique se laissera aisément mener hors de la bergerie, et, pour lui ôter la tentation d’y rentrer, nous démolirons le vieil enclos. Dans les communes où nous sommes maîtres, nous nous ferons demander, par les Jacobins du lieu, l’abolition du culte, et nous l’abolirons d’autorité dans les autres communes par nos représentants en mission. Nous fermerons les églises, nous abattrons les clochers, nous fondrons les cloches, nous enverrons les vases sacrés à la Monnaie, nous briserons les saints, nous profanerons les reliques, nous interdirons l’enterrement religieux, nous imposerons l’enterrement civil, nous prescrirons le repos du décadi et le travail du dimanche. Point d’exception : puisque toute religion positive est une maîtresse d’erreur, nous proscrirons tous les cultes ; nous exigerons des ministres protestants une abjuration publique ; nous défendrons aux juifs de pratiquer leurs cérémonies ; nous ferons « un autodafé de tous les livres et signes du culte de Moïse[33] ». Mais, parmi les diverses machines à jongleries, c’est la catholique qui est la pire, la plus hostile à la nature par le célibat de ses prêtres, la plus contraire à la raison par l’absurdité de ses dogmes, la plus opposée à l’institution démocratique, puisque chez elle les pouvoirs se délèguent de haut en bas, la mieux abritée contre l’autorité civile, puisque son chef est hors de France. C’est donc sur elle qu’il faut s’acharner ; même après Thermidor, nous prolongerons contre elle la persécution, petite et grande ; jusqu’au Consulat, nous déporterons et nous fusillerons des prêtres, nous renouvellerons contre les fanatiques les lois de la Terreur, « nous entraverons leurs mouvements, nous désolerons leur patience, nous les inquiéterons le jour, nous les troublerons la nuit, nous ne leur donnerons pas un moment de relâche[34] ». Nous astreindrons la population au culte décadaire ; nous la poursuivrons de notre propagande jusqu’à table ; nous changerons les jours de marché pour que nul fidèle ne puisse acheter de poisson les jours maigres[35]. — Rien ne nous tient plus à cœur que cette guerre au catholicisme ; aucun article de notre programme ne sera exécuté avec tant d’insistance et de persévérance ; c’est qu’il s’agit de la vérité : nous en sommes les dépositaires, les champions, les ministres, et jamais serviteurs de la vérité n’auront appliqué la force avec tant de détail et de suite à l’extirpation de l’erreur.

V

À côté de la superstition, il est un autre monstre à détruire, et, de ce côté aussi, l’Assemblée Constituante a commencé l’attaque. Mais, de ce côté aussi, faute de courage ou de logique, elle s’est arrêtée après deux ou trois coups faibles. Interdiction des armoiries, des titres de noblesse et des noms de terres, abolition sans indemnité des redevances que le seigneur percevait à titre d’ancien propriétaire des personnes, permission de racheter, à prix débattu, les autres droits féodaux, limitation du pouvoir royal, voilà tout ce qu’elle a fait pour rétablir l’égalité naturelle ; ce n’est guère ; avec des usurpateurs et des tyrans, on doit s’y prendre d’autre façon ; car leur privilège est, à lui seul, un attentat contre les droits de l’homme. En conséquence, nous avons détrôné le roi et nous lui avons coupé la tête[36] ; nous avons supprimé sans indemnité toute la créance féodale, y compris les droits que les seigneurs percevaient à titre de propriétaires fonciers et de bailleurs simples ; nous avons livré leurs personnes et leurs biens aux revendications et aux rancunes des jacqueries locales ; nous les avons réduits à émigrer ; nous les incarcérons s’ils restent ; nous les guillotinons s’ils rentrent. Élevés dans des habitudes de suprématie et persuadés qu’ils sont d’une autre espèce que le commun des hommes, leur préjugé de race est incorrigible ; ils sont incapables d’entrer dans une société d’égaux ; nous ne pouvons trop soigneusement les écraser, ou du moins les tenir à terre[37]. D’ailleurs, par cela seul qu’ils ont vécu, ils sont coupables : car ils ont primé, commandé sans droit, et, contre tous les droits, abusé de l’homme ; ayant joui de leur rang, il est juste qu’ils en pâtissent. Privilégiés à rebours, ils seront traités comme les gens sans aveu l’étaient sous leur règne, ramassés par la police avec leurs familles, expédiés au centre, emprisonnés en tas, exécutés en masse, à tout le moins expulsés de Paris, des ports et des villes fortes, internés, obligés chaque jour de se présenter à la municipalité, privés des droits politiques, exclus des fonctions publiques, « des sociétés populaires, des comités de surveillance, des assemblées de commune et de section[38] ». Encore sommes-nous indulgents ; puisqu’ils sont notés d’infamie, nous devrions les assimiler aux galériens et les embrigader pour les faire travailler aux routes[39]. « La justice condamne les ennemis du peuple et les partisans de la tyrannie parmi nous à un esclavage éternel[40]. »

Mais cela ne suffit pas ; car, outre l’aristocratie de rang, il en est d’autres auxquelles l’Assemblée Constituante n’a pas touché[41], notamment l’aristocratie de fortune. —

De toutes les souverainetés, celle que le riche exerce sur les pauvres est la plus pesante. En effet, non seulement, au mépris de l’égalité, il consomme plus que sa part dans le produit du travail commun, et il consomme sans produire, mais encore, au mépris de la liberté, il peut à son gré fixer les salaires, et, au mépris de l’humanité, il les fixe toujours le plus bas qu’il peut. Entre lui et les nécessiteux, il ne se fait jamais que des contrats iniques. Seul détenteur de la terre, du capital et de toutes les choses nécessaires à la vie, il impose ses conditions, que les autres, dépourvus d’avances, sont obligés d’accepter sous peine de mourir de faim ; il exploite, à sa discrétion, des besoins qui ne peuvent attendre, et profite de son monopole pour maintenir les indigents dans l’indigence. — C’est pourquoi, écrit Saint-Just[42], « l’opulence est une infamie ; elle consiste à nourrir moins d’enfants naturels ou adoptifs qu’on n’a de mille livres de revenu ». — « Il ne faut pas, dit Robespierre, que le plus riche des Français ait plus de 3000 livres de rente. » Au delà du strict nécessaire, nulle propriété n’est légitime ; nous avons le droit de prendre le superflu où il se trouve, non seulement aujourd’hui, parce que nous en avons besoin aujourd’hui pour l’État et pour les pauvres, mais en tout temps, parce que le superflu en tout temps confère au possesseur un ascendant dans les contrats, une autorité sur les salaires, un arbitraire sur les subsistances, bref une suprématie de condition pire que la prééminence de rang. Ainsi, ce n’est pas seulement aux nobles, c’est aux bourgeois riches ou aisés[43], c’est aux propriétaires et capitalistes que nous en voulons ; nous allons démolir de fond en comble leur féodalité sournoise[44]. — D’abord, et par le seul jeu des institutions nouvelles, nous empêchons le rentier de prélever, comme à son ordinaire, la meilleure part dans les fruits du travail d’autrui ; les frelons ne mangeront plus, chaque année, le miel des abeilles. Pour en arriver là, il n’y a qu’à laisser agir les assignats et le cours forcé. Par la déprédation du papier-monnaie, le propriétaire ou capitaliste oisif voit son revenu fondre entre ses mains : il ne touche plus que des valeurs nominales. Au premier janvier, son locataire lui verse en fait un demi-terme, au lieu d’un terme ; au premier mars, son fermier s’acquitte envers lui avec un sac de grain[45] ; l’effet est le même que si nous avions rédigé à nouveau tous les contrats et réduit de moitié, des trois quarts ou davantage l’intérêt de l’argent prêté, le loyer des maisons louées, le bail des terres tenues à ferme. — Pendant que le revenu du rentier s’évapore, son capital s’effondre, et nous y aidons de notre mieux. S’il a des créances sur d’anciens corps ou établissements civils ou religieux, quels qu’ils soient, pays d’états, congrégations, instituts, hôpitaux, nous lui retirons son gage spécial, nous convertissons son titre en une rente sur l’État, nous associons, bon gré mal gré, sa fortune privée à la fortune publique, nous l’entraînons dans la banqueroute universelle vers laquelle nous conduisons tous les créanciers de la République[46]. — Au reste, pour le ruiner, nous avons des moyens plus directs et plus prompts. S’il est émigré, et il y a des émigrés par centaines de mille, nous confisquons ses biens ; s’il est guillotiné ou déporté, et il y a des guillotinés ou déportés par dizaines de mille, nous confisquons ses biens ; s’il est « reconnu ennemi de la Révolution[47] », et « tous les riches font des vœux pour la contre-révolution[48] », nous séquestrons ses biens, nous en percevons l’usufruit jusqu’à la paix, nous en aurons la propriété après la guerre ; usufruit et propriété, en tous ces cas l’État hérite ; c’est tout au plus si parfois nous accordons un secours momentané à la famille ; elle n’a pas même droit à des aliments.

Impossible de mieux déraciner les fortunes ; quant à celles que nous ne renversons pas d’un seul coup, nous les abattons par morceaux, et, contre elles, nous avons deux haches. — D’un côté, nous décrétons en principe l’impôt progressif, et, sur cette base, nous établissons l’emprunt forcé[49] : nous séparons, dans le revenu, le nécessaire de l’excédent ; nous limitons le nécessaire à un millier de francs par tête ; selon que l’excédent est plus ou moins grand, nous en prenons le quart, le tiers, la moitié, et, passé 9000 francs, le tout : au delà de sa mince réserve alimentaire, la plus opulente famille ne gardera que 4500 francs de rente. — De l’autre côté, par les taxes révolutionnaires, nous tranchons à vif dans les capitaux ; nos comités et nos proconsuls de province en prélèvent arbitrairement ce qui leur convient, trois cent, cinq cent, et jusqu’à douze cent mille francs[50], sur tel banquier, négociant ou bourgeois, sur telle veuve, et payables dans la semaine ; tant pis pour la personne taxée si elle n’a pas la somme ou ne trouve pas à l’emprunter ; nous la déclarons suspecte, nous la mettons en prison, ses biens sont séquestrés, l’État en jouit à sa place. — En tout cas, même lorsqu’elle a payé, nous la forçons à remettre en nos mains ses espèces d’or et d’argent, parfois contre assignats, parfois gratis ; désormais le numéraire doit circuler et les métaux précieux sont en réquisition[51] : chacun délivrera ce qu’il a d’argenterie. Et que nul ne s’avise de cacher son magot : vaisselle, diamants, lingots, or et argent monnayé ou non monnayé, tout trésor « qu’on aura découvert ou qu’on découvrira enfoui dans la terre ou caché dans les caves, dans l’intérieur des murs, des combles, parquets ou pavés, âtres ou tuyaux de cheminées et autres lieux secrets[52] », est acquis à la République, avec prime d’un vingtième en assignats pour le dénonciateur. — Comme d’ailleurs, avec le numéraire et les métaux précieux, nous réquisitionnons le linge, les lits, les habits, les provisions, les vins et le reste, on peut imaginer l’état d’un hôtel, surtout lorsque nous y avons logé ; c’est comme si l’incendie y eût passé ; le capital mobilier y a péri, ainsi que l’autre. — À présent qu’ils sont détruits tous les deux, il faut empêcher qu’ils ne se reforment. À cet effet, nous abolissons en principe le droit de tester[53], nous prescrivons dans toute succession le partage égal et forcé[54], nous y appelons les bâtards au même titre que les enfants légitimes ; nous admettons la représentation à l’infini, « pour multiplier les héritiers et morceler les héritages[55] ; nous réduisons la quotité disponible au dixième en ligne directe, et au sixième en ligne collatérale ; nous défendons de rien donner aux personnes dont le revenu excède mille quintaux de blé ; nous établissons l’adoption, « institution admirable » et républicaine par essence, « puisqu’elle amène sans crise la division des grandes propriétés ». Déjà, dans la Législative, un député disait que « l’égalité des droits ne peut se soutenir que par une tendance continuelle vers le rapprochement des fortunes[56] ». Nous avons pourvu à cela dans le présent, et nous y pourvoyons aussi dans l’avenir. Il ne restera rien des énormes excroissances qui suçaient la sève de la plante humaine ; en quelques coups brusques, nous les avons amputées, et la machine lente que nous installons à demeure en rasera les dernières fibres, si elles parviennent à repousser.

VI

Par cette restauration de l’homme naturel, nous avons préparé l’avènement de l’homme social. Il s’agit maintenant de former le citoyen, et cela n’est possible que par le nivellement des conditions ; dans une société bien constituée, « il ne faut ni riches ni pauvres[57] » : nous avons déjà détruit l’opulence qui corrompt ; il nous reste à supprimer l’indigence qui dégrade. Sous la tyrannie des choses, aussi lourde que la tyrannie des hommes, l’homme tombe au-dessous de lui-même ; on ne fera jamais un citoyen d’un malheureux condamné à demeurer valet, mercenaire ou mendiant, à ne songer qu’à soi et à sa subsistance quotidienne, à solliciter vainement de l’ouvrage, à peiner douze heures par jour sur un métier machinal, à vivre en bête de somme et à mourir à l’hôpital[58]. Il faut qu’il ait son pain, son toit et toutes les choses indispensables à la vie, qu’il travaille sans excès, anxiété ni contrainte, « qu’il vive indépendant, qu’il se respecte, qu’il ait une femme propre, des enfants sains et robustes[59] ». La communauté doit lui garantir l’aisance, la sécurité, la certitude de ne pas jeûner, s’il devient infirme, et de ne pas laisser, s’il meurt, sa famille à l’abandon. — « Ce n’est pas assez, dit Barère[60], de saigner le commerce riche, de démolir les grandes fortunes, il faut encore faire disparaître, du sol de la république,… l’esclavage de la misère. » Plus de mendiants, « plus d’aumônes, plus d’hôpitaux ». — « Les malheureux, dit Saint-Just[61], sont les puissances de la terre, ils ont droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent ; ils ont droit à la bienfaisance nationale[62]. » … « Dans une démocratie qui s’organise, tout doit tendre à élever chaque citoyen au-dessus du premier besoin, par le travail s’il est valide, par l’éducation s’il est enfant, par les secours s’il est invalide ou dans la vieillesse. » — Et jamais moment ne fut si propice. « Riche de domaines, la République calcule, pour l’amélioration du sort des citoyens peu fortunés, les milliards que les riches comptaient pour la contre-révolution… Ceux qui ont voulu assassiner la liberté l’ont enrichie… » — « Les biens des conspirateurs sont là pour tous les malheureux[63]. » — Que le pauvre prenne en toute sécurité de conscience : ce n’est pas une aumône, mais « une indemnité » que nous lui apportons ; nous ménageons sa fierté en pourvoyant à son bien-être, et nous le soulageons sans l’humilier. « Nous laissons les travaux de charité aux monarchies ; cette manière insolente et vile d’administrer les secours ne convient qu’à des esclaves et à des maîtres : nous y substituons la manière grande et large des travaux nationaux ouverts sur tout le territoire de la République[64]. » — D’autre part, nous faisons dresser dans chaque commune « l’état des citoyens sans propriété aucune », et « l’état des biens nationaux non vendus » ; nous divisons ces biens en petits lots ; nous les distribuons, « sous forme de ventes nationales », aux indigents valides ; nous donnons, « à titre d’arrentement », un arpent à tout chef de famille qui a moins d’un arpent en propre ; « nous rattachons ainsi tous les citoyens à la propriété et à la patrie ; nous restituons à la terre des bras oisifs et robustes et les familles perdues ou amollies dans les ateliers et dans les villes ». — Pour les cultivateurs ou artisans vieux ou infirmes, pour les mères, femmes et veuves indigentes d’artisans ou cultivateurs, nous ouvrons dans chaque département un « grand-livre de la Bienfaisance nationale » ; nous y inscrivons, par chaque millier d’habitants, quatre cultivateurs, deux artisans, cinq femmes, mères ou veuves ; chacun des inscrits sera pensionné par l’État, comme un soldat mutilé ; les invalides du travail sont aussi respectables que ceux de la guerre. — Par delà ces privilégiés de la pauvreté, c’est toute la classe pauvre que nous assistons et que nous relevons, non seulement les 1300000 indigents que l’on compte en France[65], mais encore tous ceux qui, n’ayant presque pas d’avance, vivent, au jour le jour, du travail de leurs mains. Nous avons décrété[66] que le trésor public, au moyen d’un impôt sur les grandes fortunes, « fournirait à chaque commune ou section les fonds nécessaires pour proportionner le prix du pain au taux des salaires ». Nos représentants en province imposent aux riches l’obligation « de loger, nourrir et vêtir tous les citoyens infirmes, vieillards, indigents, orphelins de leurs cantons respectifs[67] ». Par le décret sur l’accaparement et par l’établissement du maximum, nous mettons à la portée des pauvres tous les objets de nécessité première. Nous les payons 40 sous par jour pour assister aux assemblées de section, et 3 francs par jour pour être membres des comités de surveillance. Nous recrutons parmi eux l’armée révolutionnaire[68] ; nous choisissons parmi eux les innombrables gardiens des séquestres : de cette façon, les sans-culottes, par centaines de mille, entrent dans les services publics. — Enfin, voici les misérables tirés de la misère : chacun d’eux aura maintenant son champ, son traitement, ou sa pension ; « dans une république bien ordonnée, personne n’est sans quelque propriété[69] ». Désormais, entre les particuliers, la différence de bien-être sera petite ; du maximum au minimum, il n’y aura qu’un degré, et l’on trouvera dans toutes les maisons à peu près le même ménage, un ménage réduit et simple, celui du petit propriétaire rural, du fermier aisé, de l’artisan-maître, celui de Rousseau à Montmorency, celui du vicaire savoyard, celui de Duplay, le menuisier chez qui loge Robespierre[70]. Plus de domesticité : « il ne peut exister qu’un engagement de soins et de reconnaissance entre l’homme qui travaille et celui qui l’emploie[71] ». — « Celui qui travaille pour un citoyen est de sa famille et mange avec lui[72]. » — Par cette transformation des conditions basses en conditions moyennes, nous rendons la dignité aux âmes, et, du prolétaire, du valet, du manœuvre, nous commençons à dégager le citoyen.

VII

Deux obstacles principaux empêchent le civisme de se développer, et le premier est l’égoïsme. Tandis que le citoyen préfère la communauté à lui-même, l’égoïste se préfère lui-même à la communauté ; il ne songe qu’à son intérêt propre, il ne tient pas compte des besoins publics, il ne voit pas les droits supérieurs qui priment son droit dérivé ; il suppose que sa propriété est à lui sans restriction ni condition : il oublie que, s’il lui est permis d’en user, ce ne peut jamais être au détriment d’autrui[73]. Ainsi font à présent, même dans la classe moyenne et basse, les possesseurs d’objets nécessaires à la vie. Plus le besoin croît, plus ils haussent leurs prix ; bientôt ils ne consentent à vendre qu’à un taux exorbitant ; bien pis, ils cessent de vendre, et entassent leurs produits ou leurs marchandises, dans l’espoir qu’en attendant ils vendront encore plus cher. Par là, ils spéculent sur les nécessités d’autrui, ils empirent la misère générale, ils deviennent des ennemis publics. Ennemis publics, presque tous les agriculteurs, industriels et commerçants le sont aujourd’hui, les petits comme les gros, fermiers, métayers, maraîchers, cultivateurs de tout degré et aussi les artisans-maîtres, les boutiquiers, notamment les débitants de vin, les boulangers et les bouchers. « Tous les marchands sont essentiellement contre-révolutionnaires et vendraient leur patrie pour quelques sous de bénéfice[74]. » — Nous ne souffrirons pas ce brigandage légal. Puisque « l’agriculture[75] n’a rien fait pour la liberté et n’a cherché qu’à grossir ses profits », nous la mettrons en surveillance et, s’il le faut, en régie. Puisque « le commerce est devenu une espèce de tyran avare », puisqu’il « s’est paralysé lui-même », et que, « par une sorte de dépit contre-révolutionnaire, il a négligé la fabrication, la manipulation et l’envoi des diverses matières », nous déjouerons « les calculs de sa barbare arithmétique, nous le purgerons du levain aristocratique et corrupteur qui le tourmente ». Nous faisons de l’accaparement « un crime capital[76] » ; nous appelons accapareur « celui qui dérobe à la circulation des marchandises ou denrées de première nécessité » et « les tient enfermées dans un lieu quelconque, sans les mettre en vente journellement et publiquement ». Peine de mort contre lui si, dans la huitaine, il n’a pas fait sa déclaration ou s’il a fait une déclaration fausse. Peine de mort pour le particulier qui garde chez lui plus de pain qu’il n’en faut pour sa subsistance[77]. Peine de mort contre le cultivateur qui ne porte pas chaque semaine ses grains au marché. Peine de mort contre le marchand qui n’affiche pas le contenu de son entrepôt ou ne tient pas sa boutique ouverte. Peine de mort contre l’industriel qui ne justifie pas de la manipulation quotidienne de ses matières ouvrables. — Quant aux prix, nous intervenons d’autorité entre le vendeur et l’acheteur : pour tous les objets qui, de près ou de loin, servent à nourrir, abreuver, chauffer, blanchir, chausser et vêtir les hommes, nous fixons un prix extrême ; nous incarcérons quiconque offre ou demande au delà. Peu importe qu’à ce taux le marchand ou l’industriel ne fasse pas ses frais ; si, après l’établissement du maximum, il ferme sa manufacture ou abandonne son commerce, nous le déclarons suspect ; nous l’enchaînons à sa besogne, nous l’obligeons à perdre. — Voilà de quoi rogner les griffes aux bêtes de proie, grandes et petites. Mais les griffes repoussent, et peut-être, au lieu de les couper, vaudrait-il mieux les arracher tout à fait. Quelques-uns d’entre nous y ont déjà songé ; on appliquerait à tous les objets le droit de préemption ; « on établirait[78], dans chaque département, des magasins nationaux, où les cultivateurs, les propriétaires et les manufacturiers seraient obligés de déposer, à un prix modéré qu’ils recevraient à l’instant, l’excédent de leur consommation de toute espèce de marchandises. La nation distribuerait ces mêmes marchandises aux commerçants en gros, en conservant un bénéfice de 6 pour 100 ; le bénéfice du commerçant en gros serait fixé à 8 pour 100, et celui du détaillant à 12 pour 100. » De cette façon, les agriculteurs, les industriels et les marchands deviendraient tous des commis de l’État, appointés par une prime ou par une remise ; ne pouvant plus gagner beaucoup, ils ne seraient plus tentés de gagner trop ; ils cesseraient d’être cupides, et bientôt ils cesseraient d’être égoïstes. — Au fond, puisque l’égoïsme est le vice capital et que la propriété individuelle en est l’aliment, pourquoi ne pas supprimer la propriété individuelle ? Nos extrêmes logiciens, Babeuf en tête, vont jusque-là, et Saint-Just[79] semble de cet avis. Il ne s’agit pas de décréter la loi agraire ; la nation se réserverait le sol, et partagerait entre les individus, non les terres, mais les fermages. Au bout du principe, on entrevoit un ordre de choses où l’État, seul propriétaire foncier, seul capitaliste, seul industriel, seul commerçant, ayant tous les Français à sa solde et à son service, assignerait à chacun sa tâche d’après ses aptitudes et distribuerait à chacun sa ration d’après ses besoins. — Ces divers plans inachevés flottent encore dans un brouillard lointain, mais leur objet commun apparaît déjà en pleine lumière, « Tout ce qui tend à concentrer les passions humaines dans l’abjection du moi personnel doit être rejeté ou réprimé[80] » ; il s’agit de détruire les intérêts particuliers, d’ôter à l’individu les motifs et les moyens de s’isoler, de supprimer les préoccupations et les ambitions par lesquelles il se fait centre aux dépens du véritable centre, bref de le détacher de lui-même pour l’attacher tout entier à l’État.

C’est pourquoi, outre l’égoïsme étroit par lequel l’individu se préfère à la communauté, nous poursuivons l’égoïsme élargi par lequel l’individu préfère à la communauté le groupe dont il fait partie. Sous aucun prétexte, il ne doit se séparer du tout ; à aucun prix, on ne peut lui permettre de se faire une petite patrie dans la grande, car il frustre la grande de tout l’amour qu’il porte à la petite. Rien de pis que le fédéralisme politique, civil, religieux, domestique ; nous le combattons sous toutes ses formes[81]. En cela, l’Assemblée Constituante nous a frayé la voie, puisqu’elle a dissous les principaux groupes historiques ou naturels par lesquels des hommes se séparaient de la masse et faisaient bande à part, provinces, clergé, noblesse, parlements, ordres religieux et corps de métiers. Nous achevons son œuvre, nous détruisons les églises, nous supprimons les compagnies littéraires ou scientifiques, les instituts d’enseignement ou de bienfaisance, et jusqu’aux compagnies financières[82]. Nous proscrivons « l’esprit de localité » départemental ou communal ; nous trouvons « odieux et contraire à tous les principes que, parmi les municipalités, les unes soient riches et les autres pauvres, que l’une ait des biens patrimoniaux immenses, et l’autre seulement des dettes[83] ». Nous attribuons ces biens à la nation et nous mettons ces dettes à la charge de la nation. Nous prenons le blé des communes et des départements riches pour nourrir les communes et les départements pauvres. Nous faisons aux frais de l’État les ponts, les routes et les canaux de chaque district ; « nous centralisons[84] d’une façon large et opulente le travail du peuple français ». Nous ne voulons plus d’intérêts, souvenirs, idiomes et patriotismes locaux. Entre les individus, il ne doit subsister qu’un lien, celui qui les attache au corps social ; tous les autres, nous les brisons ; nous ne souffrons pas d’agrégat particulier ; nous défaisons de notre mieux le plus tenace de tous, la famille. — À cet effet, nous assimilons le mariage aux contrats ordinaires ; nous le rendons fragile et précaire, aussi semblable que possible à l’union libre et passagère des sexes ; il sera dissous à la volonté des deux parties et même d’une seule des parties, après un mois de formalités et d’épreuve ; si, depuis six mois, les époux sont séparés de fait, le divorce sera prononcé sans aucune épreuve ni délai ; les époux divorcés pourront se remarier ensemble. D’autre part, nous supprimons l’autorité maritale ; puisque les époux sont égaux, chacun d’eux a des droits égaux sur les biens communs et sur les biens de l’autre ; nous ôtons au mari l’administration, nous la rendons « commune » aux deux époux. Nous abolissons la « puissance paternelle » ; « c’est tromper la nature que d’établir ses droits par la contrainte… Surveillance et protection, voilà tous les droits des parents[85]. » Le père ne dirige plus l’éducation de ses enfants ; c’est l’État qui s’en charge. Le père n’est plus le maître de ses biens ; la quotité dont il dispose par donation ou testament est infime ; nous prescrivons le partage égal et forcé. — Pour achever, nous prêchons l’adoption, nous effaçons la bâtardise, nous conférons aux enfants de l’amour libre ou de la volonté arbitraire les mêmes droits qu’aux enfants légitimes. Bref, nous rompons le cercle fermé, le groupe exclusif, l’organisme aristocratique que, sous le nom de famille, l’égoïsme et l’orgueil avaient formé[86]. — Dès lors les affections et les obéissances ne se dispersent plus en frondaisons vagabondes ; les mauvais supports, auxquels elles s’accrochaient comme des lierres, castes, églises, corporations, provinces, communes ou familles, sont ruinés et rasés ; sur ce sol nivelé, l’État seul reste debout, et offre seul un point d’attache ; tous ces lierres rampants vont s’enlacer en un seul faisceau autour du grand pilier central.

VIII

Ne leur permettons pas de s’égarer, conduisons-les, dirigeons les esprits et les âmes, et, pour cela, enveloppons l’homme de nos doctrines. Il lui faut des idées d’ensemble, avec les pratiques quotidiennes qui en dérivent ; il a besoin d’une théorie qui lui explique l’origine et la nature des êtres, qui lui assigne sa place et son rôle dans le monde, qui lui enseigne ses devoirs, qui règle sa vie, qui lui fixe ses jours de travail et ses jours de repos, qui s’imprime en lui par des commémorations, des fêtes et des rites, par un catéchisme et un calendrier. Jusqu’ici la puissance chargée de cet emploi a été la Religion, interprétée et servie par l’Église ; à présent ce sera la Raison, interprétée et servie par l’État. — Là-dessus, plusieurs des nôtres, disciples des encyclopédistes, font de la Raison une divinité et lui rendent un culte ; mais, manifestement, ils personnifient une abstraction ; leur déesse improvisée n’est qu’un fantôme allégorique ; aucun d’eux ne voit en elle la cause intelligente du monde ; au fond du cœur, ils nient cette cause suprême, et leur prétendue religion n’est que l’irréligion affichée ou déguisée. — Nous écartons l’athéisme, non seulement comme faux, mais encore et surtout comme dissolvant et malsain[87]. Nous voulons une religion effective, consolante et fortifiante : c’est la religion naturelle, qui est sociale autant que vraie, « Sans elle[88], comme l’a dit Jean-Jacques, il est impossible d’être bon citoyen… L’existence de la Divinité, la vie à venir, la sainteté du contrat social et des lois », voilà tous ses dogmes ; « on ne peut obliger personne à les croire ; mais celui qui ose dire qu’il ne les croit pas se lève contre le peuple français, le genre humain et la nature. » En conséquence, nous décrétons que « le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme ». — Cette religion toute philosophique, il importe maintenant de l’implanter dans les cœurs. Nous l’introduisons dans l’état civil, nous ôtons le calendrier à l’Église, nous le purgeons de toutes les images chrétiennes, nous faisons commencer l’ère nouvelle à l’avènement de la République, nous divisons l’année d’après le système métrique, nous nommons les mois d’après les vicissitudes des saisons, « nous substituons partout les réalités de la raison aux visions de l’ignorance, les vérités de la nature au prestige sacerdotal[89] », la décade à la semaine, le décadi au dimanche, les fêtes laïques aux fêtes ecclésiastiques[90]. Chaque décadi, par une pompe solennelle et savamment composée, nous faisons pénétrer dans l’intelligence populaire l’une des hautes vérités qui sont nos articles de foi ; nous glorifions, par ordre de dates, la Nature, la Vérité, la Justice, la Liberté, l’Égalité, le Peuple, le Malheur, le Genre humain, la République, la Postérité, la Gloire, l’Amour de la Patrie, l’Héroïsme et les autres Vertus. Nous célébrons en outre les grandes journées de la Révolution, la prise de la Bastille, la chute du trône, le supplice du tyran, l’expulsion des Girondins. Nous aussi, nous avons nos anniversaires, nos saints, nos martyrs, nos reliques, les reliques de Châlier et de Marat[91], nos processions, nos offices, notre rituel[92], et le vaste appareil de décors sensibles par lesquels se manifeste et se propage un dogme. Mais le nôtre, au lieu d’égarer les hommes vers un ciel imaginaire, les ramène vers la patrie vivante, et, par nos cérémonies comme par notre dogme, c’est le civisme que nous prêchons.

S’il importe de le prêcher aux adultes, il importe encore plus de l’enseigner aux enfants : car les enfants sont plus aisés à modeler que les adultes. Sur ces âmes encore flexibles nous avons toutes nos prises, et, par l’éducation nationale, « nous nous emparons de la génération qui naît[93] ». Rien de plus nécessaire et rien de plus légitime. « La patrie, dit Robespierre[94], a le droit d’élever ses enfants ; elle ne peut confier ce dépôt à l’orgueil des familles, ni aux préjugés des particuliers, aliments éternels de l’aristocratie et d’un fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes en les isolant. Nous voulons que l’éducation soit commune et égale pour tous les Français, et nous lui imprimons un grand caractère, analogue à la nature de notre gouvernement et à la sublimité des destinées de notre République. Il ne s’agit plus de former des messieurs, mais des citoyens. » Nous obligeons[95] les instituteurs et les institutrices à produire un Certificat de civisme, c’est-à-dire de jacobinisme. Nous fermons leur école s’ils enseignent « des préceptes ou des maximes contraires à la morale révolutionnaire », c’est-à-dire conformes à la morale chrétienne. Les enfants apprendront à lire dans la Déclaration des Droits et dans la Constitution de 1793. On fabriquera[96] des manuels ou catéchismes républicains à leur usage. « On leur fera connaître les traits de vertu qui honorent le plus les hommes libres, et particulièrement les traits de la Révolution française les plus propres à élever l’âme et à les rendre dignes de l’égalité et de la liberté. » On louera ou l’on justifiera devant eux le 14 Juillet, le 10 Août, le 2 Septembre, le 21 Janvier, le 31 Mai. On les conduira[97] aux séances des municipalités, des tribunaux, et « surtout des sociétés populaires ; dans ces sources pures, ils puiseront la connaissance de leurs droits, de leurs devoirs, des lois, de la morale républicaine, » et, à leur entrée dans le monde, ils se trouveront imbus de toutes les bonnes maximes. — Par delà leurs opinions politiques, nous façonnons leurs habitudes pratiques. Nous appliquons en grand le plan d’éducation tracé par Jean-Jacques[98]. Nous ne voulons plus de freluquets lettrés ; à l’armée, « le muscadin crève dès la première campagne[99] » ; il nous faut des jeunes gens capables de résister aux privations et à la fatigue, endurcis, comme Émile, « par un métier pénible » et par les exercices du corps. — Sur cette partie de l’éducation, nous n’avons encore que des projets ; mais la concordance des ébauches suffit pour manifester le sens et la portée de notre principe. « Tous les enfants, sans distinction et sans exception, dit Le Peletier de Saint-Fargeau[100], les garçons de cinq à douze ans, les filles de cinq à onze ans, sont élevés en commun aux dépens de la République ; tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même éducation, mêmes soins, » dans les internats distribués par canton et contenant chacun de quatre à six cents élèves, « Les élèves seront pliés tous les jours et à tous les instants sous le joug d’une règle exacte… Ils seront couchés durement, leur nourriture sera saine, mais frugale, leur vêtement commode, mais grossier. » Point de domestiques ; les enfants se servent eux-mêmes et, en outre, servent les vieillards et les infirmes logés avec eux ou auprès d’eux. « Dans l’emploi de la journée, le travail des mains sera la principale occupation ; tout le reste sera accessoire. » Les filles apprendront à filer, à coudre, à blanchir ; les garçons seront cantonniers, bergers, laboureurs, ouvriers ; les uns et les autres travailleront à la tâche, soit dans les ateliers de l’école, soit dans les champs et les manufactures du voisinage ; on louera leur temps aux industriels et aux cultivateurs des environs. — Saint-Just précise et serre encore davantage[101]. « Les enfants mâles sont élevés depuis cinq jusqu’à seize ans pour la patrie. Ils sont vêtus de toile dans toutes les saisons. Ils couchent sur des nattes et dorment huit heures. Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes, de laitage, de pain et d’eau. Ils ne mangent point de viande avant seize ans accomplis… Depuis dix jusqu’à seize ans, leur éducation est militaire et agricole. Ils sont distribués en compagnies de soixante ; six compagnies font un bataillon ; les enfants d’un district forment une légion. Ils s’assemblent tous les ans au chef-lieu, y campent et font tous les exercices de l’infanterie dans des arènes préparées exprès ; ils apprennent aussi les manœuvres de la cavalerie et toutes les évolutions militaires. Ils sont distribués aux laboureurs dans le temps de moisson. » À partir de seize ans, « ils entrent dans les arts », chez un laboureur, artisan, négociant ou manufacturier qui devient « leur instituteur » en titre, et chez qui ils sont tenus de rester jusqu’à vingt et un ans, « à peine d’être privés du droit de citoyen pendant toute leur vie[102]… Tous les enfants conserveront le même costume jusqu’à seize ans ; de seize ans jusqu’à vingt et un ans, ils auront le costume d’ouvrier ; de vingt et un à vingt-six ans, celui de soldat, s’ils ne sont pas magistrats. » — Déjà, par un exemple éclatant, nous rendons visibles les conséquences de la théorie ; nous fondons l’École de Mars[103] : nous choisissons dans chaque district six jeunes gens de seize à dix-sept ans et demi, « parmi les enfants des sans-culottes » ; nous les appelons à Paris « pour y recevoir, par une éducation révolutionnaire, toutes les connaissances et les mœurs d’un soldat républicain. Ils seront formés à la fraternité, à la discipline, à la frugalité, aux bonnes mœurs, à l’amour de la patrie et à la haine des rois ». Nous parquons ces trois ou quatre mille jeunes gens aux Sablons, « dans une enceinte de palissades dont les intervalles sont garnis de chevaux de frise et de sentinelles[104] ». Nous les logeons sous la tente ; nous les nourrissons de pain noir, de lard rance et d’eau vinaigrée ; nous les exerçons au maniement des armes ; nous les faisons parader dans les fêtes nationales ; nous les échauffons par des harangues patriotiques. — Supposez tous les Français sortis d’une école semblable ; les habitudes acquises par l’adolescent persisteront dans l’adulte, et l’on trouvera dans chaque adulte la sobriété, l’énergie, le patriotisme d’un Spartiate ou d’un Romain.

Déjà, sous la pression de nos décrets, le civisme entre dans les mœurs, et des signes manifestes annoncent de toutes parts la régénération publique. « Le peuple français, dit Robespierre[105], semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine ; on serait même tenté de le regarder, au milieu d’elle, comme une espèce différente. En Europe, un laboureur, un artisan est un animal dressé pour les plaisirs d’un noble ; en France, les nobles essayent de se transformer en laboureurs et en artisans, et ne peuvent pas même obtenir cet honneur. » Par degrés, toutes les pratiques de la vie courante prennent le tour démocratique. Défense aux détenus riches d’acheter des douceurs ou de se procurer des commodités particulières ; ils mangent avec les détenus pauvres la même pitance, à la même gamelle[106]. Ordre aux boulangers de ne fabriquer qu’une qualité de pain, le pain gris, dit pain d’égalité, et, pour recevoir sa ration, chacun fait queue à son rang dans la foule. Aux jours de fête, chaque particulier descend ses provisions et dîne en famille, avec ses voisins, dans la rue[107]. Le décadi, tous chantent ensemble et dansent pêle-mêle dans le temple de l’Être suprême. Les décrets de la Convention et les arrêtés des représentants imposent aux femmes la cocarde républicaine ; l’esprit public et l’exemple imposent aux hommes la tenue et le costume des sans-culottes ; on voit jusqu’aux muscadins porter moustaches, cheveux longs, bonnet rouge, carmagnole, sabots ou gros souliers[108]. Personne ne dit plus à personne monsieur ou madame ; citoyen et citoyenne sont les seuls titres permis, et le tutoiement est de règle. Une familiarité rude remplace la politesse monarchique ; tous s’abordent en égaux et en camarades. Il n’y a plus qu’un ton, un style, une langue ; les formules révolutionnaires font le tissu des discours comme des écrits, et il semble que les hommes ne puissent plus penser qu’avec nos idées et nos phrases. Les noms eux-mêmes sont transformés, noms des mois et des jours, noms des lieux et des monuments, noms de baptême et de famille : Saint-Denis est devenu Franciade, Pierre-Gaspard devient Anaxagoras, Antoine-Louis devient Brutus ; Leroi, le député, s’appelle Laloy ; Leroy, le juré, s’appelle Dix-Août. — À force de façonner ainsi les dehors, nous atteindrons le dedans, et par le civisme extérieur nous préparons le civisme intime. Tous les deux sont obligatoires, mais le second encore plus que le premier ; car il est « le principe fondamental[109], le ressort essentiel qui soutient et fait mouvoir le gouvernement démocratique et populaire ». Impossible d’appliquer le contrat social, si chacun n’en observe pas fidèlement la première clause, qui est l’aliénation totale de soi-même à la communauté ; il faut donc que chacun se donne tout entier, non seulement de fait, mais aussi de cœur, et se dévoue au bien public ; or le bien public est la régénération de l’homme, telle que nous l’avons définie. Ainsi le véritable citoyen est celui qui marche avec nous. Chez lui comme chez nous, les vérités abstraites de la philosophie commandent à la conscience et gouvernent la volonté. Il part de nos dogmes et les suit jusqu’au bout ; il en tire les conséquences que nous en tirons, il approuve tous nos actes, il récite notre symbole, il observe notre discipline, il est Jacobin croyant et pratiquant, Jacobin orthodoxe, sans tache ou soupçon d’hérésie ou de schisme. Jamais il n’incline à gauche vers l’exagération, ni à droite vers l’indulgence ; sans précipitation ni lenteur, il chemine dans le sentier étroit, escarpé, rectiligne que nous lui avons tracé ; c’est le sentier de la raison ; puisqu’il n’y a qu’une raison, il n’y a qu’un sentier. Que nul ne s’en écarte : des deux côtés sont des abîmes. Suivons nos guides, les hommes à principes, les purs, surtout Couthon, Saint-Just, Robespierre ; ils sont des exemplaires de choix, tous coulés dans le vrai moule ; et c’est dans ce moule unique et rigide que nous devons refondre tous les Français.

  1. Ce texte et les suivants sont extraits de Rousseau (Contrat social). — Cf. l’Ancien Régime, vol. II, livre III, ch. iv, 46-50, 68-75.
  2. L’ascendant de cette idée est si universel et si précoce, qu’on la trouve énoncée par Mirabeau dès la séance du 10 août 1789 (Buchez et Roux, II, 257) : « Je ne connais que trois manières d’exister dans la société : il faut y être mendiant, voleur ou salarié. Le propriétaire n’est lui-même que le premier des salariés. Ce que nous appelons vulgairement sa propriété n’est autre chose que le prix que lui paye la société pour les distributions qu’il est chargé de faire aux autres individus, par ses consommations et ses dépenses. Les propriétaires sont les agents, les économes du corps social. »
  3. Rapports de Roland, 6 janvier 1793, et de Cambon, 1er février 1793.
  4. Buchez et Roux, XXXI, 311 (Rapport de Saint-Just, 8 ventôse an II, et décret conforme).
  5. Décret du 13 brumaire an II. — Rapport de Cambon, 1er février 1793. Cambon évalue les seuls biens de l’ordre de Malte et des collèges à 400 millions.
  6. Moniteur, XVIII, 419 et 486 (Rapports de Cambon, 22 brumaire et 1er frimaire an II) : « Commençons par nous emparer des domaines engagés, nonobstant les lois précédentes. »
  7. Cf. l’Ancien Régime, vol. I, livre I, 21.
  8. Mallet du Pan, Mémoires, II, 19. — Moniteur, XVIII, 565 (Rapport de Cambon, 11 frimaire an II). Sur l’invitation de la Société populaire de Toulouse, le département de la Haute-Garonne a ordonné à tous ceux qui possédaient des objets d’or ou d’argent de les porter aux caisses de leurs districts, pour être échangés contre des assignats. « Cet arrêté a produit jusqu’à ce jour dans les caisses de Toulouse environ 1500000 ou 1600000 livres en or et en argent. » — De même à Montauban et ailleurs : « Plusieurs de nos collègues, dit Cambon, ont même décerné la peine de mort contre ceux qui n’apporteraient pas leur or et leur argent dans un temps donné. »
  9. Moniteur, XVIII, 320 (séance du 11 brumaire an II). Paroles de Barère, rapporteur.
  10. Archives nationales, AF, II, 106 (Arrêté du représentant Beauchamp, l’Isle-Jourdain, 2 pluviôse an II) : « Tous les manteaux bleus ou verts, tant du département de la Haute-Garonne que des Landes, du Gers et autres, sont dès à présent mis en réquisition. Dans les vingt-quatre heures, tout citoyen propriétaire de manteaux bleus ou verts sera tenu d’en faire la déclaration et le dépôt à la municipalité du lieu où il se trouvera. » Sinon, « suspect », et traité comme tel. — Ib., AF, II, 92 (Arrêté de Taillefer, 3 brumaire an II, à Villefranche-l’Aveyron) — Comte de Martel, Étude sur Fouché, 368 (Arrêté de Fouché, Collot d’Herbois et La Porte, Lyon, 21 brumaire an II). — Moniteur, XVIII, 384 (séance du 19 brumaire. Lettre de Barras et Fréron, datée de Marseille). — Moniteur, XVIII, 513 (Arrêtés de Lebon et Saint-Just à Strasbourg, 24 et 25 brumaire an II). — Lettre d’Isoré au ministre Bouchotte, 4 novembre 1793 (Legros, la Révolution telle qu’elle est), — Le principe de toutes ces mesures a été posé par Robespierre dans son discours sur la propriété (24 avril 1793), et dans la Déclaration des Droits adoptée à l’unanimité par la Société des Jacobins (Buchez et Roux, XXVI, 93 et 130).
  11. Rousset, les Volontaires, 234 à 254.
  12. Rapport de Cambon, 3 pluviôse an III, 3 : « Un cinquième de la population active est employé à la défense commune. » — Décrets des 12 mai et 23 août 1793. — Décret du 22 novembre 1793. — Arrêté du Directoire du 18 octobre 1798.
  13. Moniteur, XIX, 631 (Décret du 14 ventôse an II). — Archives nationales, D, § I, 10 (Arrêté des représentants Lacroix, Louchet et Legendre, Pont-Audemer, 14 frimaire an II). — Moniteur, XVIII, 622 (Décret du 18 frimaire an II).
  14. Décret des 15-18 floréal. — Décret du 29 septembre 1793. (Énumération de quarante objets de première nécessité.) — L’article 9 décrète trois jours de prison contre les ouvriers et fabricants qui « se refuseront, sans causes légitimes, à leurs travaux ordinaires ». — Décrets des 16 et 20 septembre 1793, et décret du 11 septembre, articles 1, 6, 19, 20 et 21.
  15. Archives nationales, AF, II, 111 (Arrêté du représentant Ferry, Bourges, 23 messidor an II. — Ib., AF, II, 106 (Arrêté du représentant Dartigoeyte, Auch, 28 floréal an II).
  16. Décret du 11 brumaire an II, article 7.
  17. Gouvion-Saint-Cyr, Mémoires sur les campagnes, de 1702 à la paix de Campo-Formio, I, 91-109 : « L’avancement que tout le monde craignait à cette époque… » Ib., 229 : « Les hommes qui avaient quelques moyens s’éloignaient avec obstination de toute espèce d’avancement. » — Archives nationales, DS, I, 5. (Mission du représentant Albert dans l’Aube et la Marne, et notamment arrêté d’Albert, Châlons, 7 germinal an III, avec les nombreuses pétitions des juges et officiers municipaux qui sollicitent leur remplacement). — Lettre du peintre Gosse (publiée dans le Temps du 31 mai 1882), très curieuse pour montrer les misères de la vie privée pendant la Révolution : « Mon père fut nommé commissaire de bienfaisance et commissaire pour l’habillement des troupes ; au moment de la Terreur, il eût été bien imprudent de refuser un emploi. » — Archives nationales, F7, 3485 (Affaire de Toussaint Girard, notaire à Paris, « tombé sous le glaive de la loi, le 9 thermidor an II »). Ce Girard, très libéral pendant les premiers temps de la Révolution, avait été président de sa section en 1789 ; mais, après le 10 août, il s’était tenu coi. Le comité de la section des Amis de la Patrie, « considérant que le citoyen Girard… ne s’est montré que dans les temps où la cour et La Fayette dominaient les Sans-Culottes », que, « depuis la Révolution de l’égalité, il a privé de ses lumières ses concitoyens, ce qui est un crime en Révolution,… reconnaît ledit citoyen suspect à l’unanimité, et arrête qu’il sera conduit au Luxembourg ».
  18. Ludovic Sciout, Histoire de la Constitution civile du clergé, t. IV, 131, 135 (Arrêtés de Dartigoeyte et de Pinet). — Recueil de pièces authentiques servant à l’histoire de la Révolution à Strasbourg, t. I, 230 (Discours de Schneider à Barr, pour marier le patriote Funck). — Il paraît que Schneider faisait mieux encore, et pour son propre compte (Ib., 317).
  19. Buchez et Roux, XXIX, 160 (Rapport de Saint-Just, 10 octobre 1793). « Vous avez à punir, non seulement les traîtres, mais les indifférents mêmes ; vous avez à punir quiconque est passif dans la République et ne fait rien pour elle. »
  20. Buchez et Roux, XXXII, 338 (Rapport à la Convention sur la théorie du gouvernement démocratique, par Billaud-Varennes, 20 avril 1794).
  21. Buchez et Roux, XXXI, 270 (Rapport de Robespierre sur les principes qui doivent guider la Convention nationale dans l’administration intérieure de la République, 5 février 1794). — Cf. (l’Ancien Régime, vol. II, liv. III, 29 à 44) les idées de Rousseau ; celles de Robespierre n’en sont que le décalque.
  22. Ib., 270. — La prétention de réformer les sentiments des hommes se retrouve dans tous les programmes. — Ib., 305 (Rapport de Saint-Just, 26 février 1794). « Notre but est de créer un ordre de choses tel qu’une pente universelle vers le bien s’établisse, et que les factions se trouvent lancées tout d’un coup sur l’échafaud. » — Ib., 337 (Rapport de Saint-Just, 13 mars 1794). Nous ne connaissons qu’un moyen d’arrêter le mal, c’est de mettre enfin la Révolution dans l’état civil, et de faire la guerre à toute espèce de perversité, comme suscitée parmi nous à dessein d’énerver la République. »
  23. Buchez et Roux, XXXV, 276, 287 (Institutions par Saint-Just). — Moniteur, XVIII, 343 (séance des Jacobins ; 13 brumaire an II, discours de Baudot).
  24. Buchez et Roux, XXIX, 142 (Discours de Jeanbon-Saint-André à la Convention, 25 septembre 1793). « On dit que nous exerçons un pouvoir arbitraire, on nous accuse d’être despotes. Des despotes ! nous ! ah ! sans doute, si c’est le despotisme qui doit faire triompher la liberté, ce despotisme est la régénération politique. » (On applaudit). — Ib., XXXI. 276 (Rapport de Robespierre, 17 pluviôse an II). « On a dit que la terreur est le ressort du gouvernement despotique. Le vôtre ressemble-t-il donc au despotisme ? Oui, comme le glaive qui brille dans les mains des héros de la liberté ressemble à celui dont les satellites de la tyrannie sont armés… Le gouvernement de la Révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie. »
  25. Ib., XXXII, 253 (Décret du 20 avril 1794). « La Convention déclare qu’appuyée sur les vertus du peuple français, elle fera triompher la République démocratique, et punira sans pitié ses ennemis. »
  26. Dans cette peinture de l’ancien régime, l’emphase et la crédulité du temps débordent en exagérations colossales. (Buchez et Roux, XXXI, 300, Rapport de Saint-Just, 26 février 1794). « En 1788, Louis XVI fit immoler 8000 personnes de tout sexe et de tout âge à Paris, dans la rue Meslay et sur le Pont-Neuf. La cour renouvela ces scènes au Champ de Mars. La cour pendait dans les prisons ; les noyés qu’on ramassait dans la Seine étaient ses victimes. Il y avait 400000 prisonniers ; on pendait par an 15000 contrebandiers ; on rouait 3000 hommes ; il y avait dans Paris plus de prisonniers qu’aujourd’hui… Parcourez l’Europe ; il y a dans l’Europe quatre millions de prisonniers dont vous n’entendez pas les cris. » — Ib., XXIV, 432 (Discours de Robespierre, 10 mai 1793). « Jusqu’ici l’art de gouverner n’a été que l’art de dépouiller et d’asservir le grand nombre au profit du petit nombre, et la législation, le moyen de réduire ces attentats en système. »
  27. Buchez et Roux, XXXII, 353 (Rapport de Robespierre à la Convention, 7 mai 1794). « La nature nous dit que l’homme est né pour la liberté, et l’expérience des siècles nous montre l’homme esclave. Ses droits sont écrits dans son cœur et son humiliation dans l’histoire. »
  28. Ib., 372. « Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres ! Je ne connais rien de semblable à l’athéisme comme les religions qu’ils ont faites. » — Déjà dans la Constituante il voulait que l’on défendît au père d’avantager un enfant. « Vous n’avez rien fait pour la liberté, si vos lois ne tendent à diminuer, par des moyens efficaces et doux, l’inégalité des fortunes. » (Hamel, I, 403.)
  29. Décret du 18 frimaire an II. — Notez les restrictions : « La Convention, par les dispositions précédentes, n’entend déroger en aucune manière aux lois ni aux précautions de salut public contre les prêtres réfractaires ou turbulents, ou contre ceux qui tenteraient d’abuser du prétexte de la religion pour compromettre la cause de la liberté. Elle n’entend pas non plus improuver ce qui a été fait jusqu’à ce jour en vertu des arrêtés des représentants du peuple, ni fournir à qui que ce soit le prétexte d’inquiéter le patriotisme et de ralentir l’essor de l’esprit public. »
  30. Décret du 27 mai et du 26 août 1792, du 18 mars, du 21 avril et du 20 octobre 1793, du 11 avril et du 11 mai 1794. — Ajoutez (Moniteur, XIX, 697) le décret portant confiscation des biens des ecclésiastiques « qui se sont déportés volontairement ou l’ont été nominativement, qui sont reclus comme vieillards ou infirmes, ou qui ont préféré la déportation à la réclusion. » — Ib., XVIII, 492 (séance du 2 frimaire, discours de Forestier). « Quant à la prêtrise, la continuation de son exercice est devenue une honte et même un crime. » — Archives nationales, AF, II, 36 (Arrêté de Lequinio, représentant du peuple dans la Charente-Inférieure, la Vendée et les Deux-Sèvres, Saintes, 1er nivôse an II). « Afin que la liberté des cultes existe dans toute sa plénitude, il est défendu à qui que ce soit de prêcher ou d’écrire pour favoriser quelque culte ou opinion religieuse que ce puisse être. » Notamment, « il est expressément défendu à tout ci-devant ministre, de quelque culte qu’il soit, de prêcher, écrire ou enseigner la morale, sous peine d’être regardé comme suspect et, comme tel, mis sur-le-champ en état d’arrestation… Tout homme qui s’avise de prêcher quelque maxime religieuse que ce puisse être est, par cela seul, coupable envers le peuple. Il viole… l’égalité sociale qui ne permet pas qu’un individu puisse élever publiquement ses prétentions idéales au-dessus de celles de son voisin. »
  31. Ludovic Sciout, Histoire de la Constitution civile du clergé, t. III et IV, passim. — Jules Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. III, IV, V et VI, notamment les listes de déportés, guillotinés, internés et reclus, à la fin de ces volumes.
  32. Ordre du jour de la Convention, 17 décembre 1792, circulaire du Conseil exécutif, 22 janvier 1793, décrets de la Convention, 19 juillet, 12 août, 17 septembre, 15 novembre 1793. — Ludovic Sciout, III, ch. XV et suivants, IV, ch. I à VII. — Moniteur, octobre et novembre 1793, passim (23 novembre, arrêté de la Commune de Paris pour fermer toutes les églises). — Sur la terreur des prêtres constitutionnels, je donnerai seulement les deux pièces suivantes. — (Archives nationales, F7 31167). « Le citoyen Pontard, évêque du département de la Dordogne, logé dans la maison de la citoyenne Bourbon, faubourg Saint-Honoré, n° 66, instruit qu’il y a, dans le journal nommé le Républicain, un article portant qu’il s’est tenu une assemblée de prêtres dans ladite maison, atteste qu’il n’en a eu aucune connaissance ; que tous les préposés à la garde des appartements sont dans le sens de la Révolution ; que, s’il avait lieu de suspecter un pareil fait, il délogerait à l’instant même, et que, s’il est possible d’apercevoir quelque motif à pareil bruit, c’est le mariage qu’il projette avec la nièce du citoyen Caminade, excellent patriote, capitaine de la 9e compagnie de la section des Champs-Élysées, mariage qui va achever de faire tomber le fanatisme dans son département ; à moins que ce ne fût l’ordination d’un prêtre à la sans-culotte qu’il fit hier dans la chapelle, autre trait qui est dans le sens de la Révolution. Peut-être est-il nécessaire d’ajouter qu’il a été visité par un de ses curés actuellement à Paris, qui est venu le prier de seconder son mariage. Ledit curé s’appelle Greffier-Sauvage, il est encore à Paris et se dispose à se marier en même temps que lui. À part ces motifs qui ont pu donner lieu à quelques propos, le citoyen Pontard ne voit rien qui puisse établir le moindre soupçon. Au reste, il est un patriote si franc du collier qu’il ne demande pas mieux que d’être instruit de la vérité, pour embrasser sans aucune considération la voie révolutionnaire. Il signe sa déclaration, en promettant de la soutenir en tout temps par ses écrits comme par sa conduite. Il offre les deux numéros de son journal qu’il vient de faire imprimer à Paris, pour qu’on y voie la teneur de ses principes. — À Paris, le 7 septembre 1793, l’an II de la République une et indivisible, F. Pontard, évêque de la République au département de la Dordogne. » — Dauban, la Démagogie en 1793, 557. Arrestation du représentant Osselin, et lettre de son frère, curé de Saint-Aubin, au comité de la section Mucius Scævola, 20 brumaire an II. « À l’exemple de Brutus et de Mucius Scævola, je foule aux pieds les sentiments dont j’idolâtrais mon frère. Ô divinité des républicains, ô vérité, tu connais l’incorruptibilité de mes sentiments. » (Et ainsi de suite, pendant cinquante-trois lignes.) « Voilà mes intentions. Je suis fraternellement Osselin, ministre du culte à Saint-Aubin. — P.-S. C’est en allant satisfaire un besoin de la nature que j’ai sçu cette affligeante nouvelle. » (Il a rhétoriqué, tant qu’il a trouvé des phrases ; à la fin, idiot de peur, le cerveau vidé, il rencontre ce dernier détail comme preuve qu’il n’est pas complice.)
  33. Recueil de pièces authentiques servant à l’histoire de la Révolution à Strasbourg, II, 299 (arrêté du district).
  34. Ludovic Sciout, IV, 426 (Instruction envoyée par le Directoire aux commissaires nationaux, frimaire an IV). — Ib., ch. x à xviii.
  35. Ib., IV, 688. Arrêté du Directoire (14 germinal an VI). « Les administrations municipales fixeront à des jours déterminés de chaque décade les marchés de leurs arrondissements respectifs, sans qu’en aucun cas l’ordre qu’elles auront établi puisse être interverti sous prétexte que ces marchés tomberaient à des jours ci-devant fériés. Elles s’attacheront spécialement à rompre tout rapport des marchés au poisson avec les jours d’abstinence désignés par l’ancien calendrier. Tout individu qui étalera ses denrées ou marchandises hors des jours fixés par les administrations municipales sera poursuivi devant le tribunal de police, comme ayant embarrassé la voie publique. » — Les thermidoriens restent aussi anticatholiques que leurs prédécesseurs ; seulement ils désavouent la persécution ouverte et comptent sur la pression lente (Moniteur, XXIII, 523, discours de Boissy d’Anglas, 3 ventôse an III). « Surveillez ce que vous ne pouvez empêcher ; régularisez ce que vous ne pouvez défendre… Bientôt on ne connaîtra que pour les mépriser ces dogmes absurdes, enfants de l’erreur et de la crainte, dont l’influence sur l’espèce humaine a été si constamment nuisible… Bientôt la religion de Socrate, de Marc-Aurèle et de Cicéron sera la religion du monde. »
  36. Moniteur, XIV, 646 (Procès du roi, discours de Robespierre). « Le droit de punir le tyran et de le détrôner, c’est la même chose. » — Discours de Saint-Just : « La royauté est un crime éternel contre lequel tout homme a le droit de s’élever et de s’armer… On ne peut régner innocemment. »
  37. Épigraphe du journal de Marat : Ut redeat miseris, abeat fortuna superbis.
  38. Buchez et Roux, XXXII, 323 (Rapport de Saint-Just, 26 germinal an II, et décret du 26-29 germinal, articles 4, 13, 15). — Ib., 315.
  39. Ib., XXIX, 166 (Rapport de Saint-Just, 10 octobre 1793). « Ce serait le seul bien qu’ils auraient fait à la patrie… Il serait juste que le peuple régnât à son tour sur ses oppresseurs, et que la sueur baignât l’orgueil de leur front. »
  40. Ib., XXXI, 309 (Rapport de Saint-Just, 8 ventôse an II).
  41. Ib., XXVI, 435 (Discours de Robespierre sur la Constitution, 10 mai 1793). « Qu’étaient nos usages et nos prétendues lois, sinon le code de l’impertinence et de la bassesse, où le mépris des hommes était soumis à une espèce de tarif et gradué suivant des règles aussi bizarres que multipliées ? Mépriser et être méprisé, ramper pour dominer, esclaves et tyrans tour à tour, tantôt à genoux devant un maître, tantôt foulant aux pieds le peuple, telle était notre ambition à tous tant que nous étions, hommes bien nés ou hommes bien élevés, gens du commun ou gens comme il faut, hommes de lois ou, robins ou hommes d’épée. » — Archives nationales, F7 31167 (Rapport de l’observateur Charmont, 10 nivôse an II). « L’effigie de Boileau, qui était au collège de Lisieux, a été descendue parmi les statues de saints qu’on a retirées de leurs niches. Ainsi, plus de distinction : les saints et les auteurs sont rangés dans la même classe. »
  42. Buchez et Roux, XXXV, 296 (Institutions par Saint-Just). — Meillan, Mémoires, 17. — Anne Plumptre, A Narrative of three years’ residence in France from 1802 to 1805, II, 96. À Marseille, « les deux grands crimes imputés à ceux que l’on destinait à la destruction étaient la richesse et l’aristocratie. Il avait été décrété par les terroristes que nul ne devait avoir plus de 200 francs de rente par an, et qu’on ne tolérerait pas qu’aucun revenu excédât cette somme. »
  43. Archives nationales, F7 4437 (Adresse de la Société populaire de Calvisson (Gard), 7 messidor an II). « Les bourgeois, les marchands, les gros propriétaires ont toute la prétention des ci-devant. La loi ne fournit aucun moyen de dessiller les yeux des gens du peuple sur le compte de ces nouveaux tyrans. La Société désirerait qu’on attribuât au Tribunal révolutionnaire le droit de condamner à une détention momentanée cette classe d’individus orgueilleux. Le peuple verrait qu’ils ont commis un délit et reviendrait de l’espèce de respect qu’il a pour eux. » — En note, de la main de Couthon : « Renvoyer au jugement des commissions populaires. »
  44. Gouverneur Morris (Lettre du 4 janvier 1796). « Les capitalistes en France ont été détruits pécuniairement par les assignats, et physiquement par la guillotine. » — Buchez et Roux, XXX, 26 (Notes écrites par Robespierre en juin 1793). « Les dangers intérieurs viennent des bourgeois… Quels sont nos ennemis ? Les hommes vicieux et les riches. »
  45. (Récit de M. Silvestre de Sacy, 23 mai 1873). Son père avait une ferme rapportant 4000 francs par an ; le fermier lui offrit 4000 francs en assignats ou un cochon ; M. de Sacy choisit le cochon.
  46. Buchez et Roux, XXXI, 441 (Rapport de Cambon sur l’institution du grand-livre de la dette publique, 15 août 1793).
  47. Buchez et Roux, XXXI, 311 (Rapport de Saint-Just, 26 février 1794, et décret conforme, adopté à l’unanimité, notamment article 2). — Moniteur, 12 ventôse an II (séance des Jacobins, discours de Collot d’Herbois). « La Convention a dit qu’il fallait que les détenus prouvassent qu’ils avaient été patriotes depuis le 1er mai 1789. Lorsque les patriotes et les ennemis de la Révolution seront parfaitement connus, alors les propriétés des premiers seront inviolables et sacrées, et celles des derniers seront confisquées au profit de la République. »
  48. Ib., XXVI, 455 (séance des Jacobins, 10 mai 1793, discours de Robespierre). — Ib., XXXI (Rapport de Saint-Just. 26 février 1794). « Celui qui s’est montré l’ennemi de son pays n’y peut être propriétaire. Celui-là seul a des droits dans notre patrie qui a contribué à l’affranchir. »
  49. Ib., XXXI, 93 et 130 (Discours de Robespierre sur la propriété, et Déclaration des Droits adoptée par la Société des Jacobins). — Décret du 3 septembre 1793 (articles 13 et 14).
  50. Moniteur, XXII, 719 (Rapport de Cambon, 6 frimaire an II). « À Bordeaux, Raba a été condamné à 1200000 francs d’amende, Péchotte à 500000, Martin-Martin à 300000. » — Cf. Rodolphe Reuss, Seligmann Alexandre ou les Tribulations d’un Israélite de Strasbourg.
  51. Moniteur, XVIII, 486 (Rapport de Cambon, 1er frimaire an II). « Les égoïstes qui, il y a quelque temps, avaient peine à payer, même en assignats, les domaines nationaux qu’ils avaient acquis de la République, nous apportent aujourd’hui leur or… Des receveurs généraux des finances, qui avaient enfoui leur or, sont venus offrir, en payement de ce qu’ils doivent à la nation, des lingots d’or et d’argent. Ils ont été refusés, l’Assemblée ayant décrété la confiscation de ces objets. »
  52. Décret du 23 brumaire an II. — Sur les taxes et confiscations en province, voir comte de Martel, Étude sur Fouché, et Recueil de pièces authentiques servant à l’histoire de la Révolution à Strasbourg. — Voir plus loin le détail de cette opération à Troyes. — Meillan, 90 : « À Bordeaux, les commerçants étaient hautement taxés en raison, non de leur incivisme, mais de leur opulence. »
  53. Décret du 7-11 mars 1793.
  54. Moniteur, XVIII, 274 (Décret du 4 brumaire). — Ib., 305 (Décret du 9 brumaire an II, pour établir le partage égal des successions, avec effet rétroactif jusqu’au 14 juillet 1789). Les bâtards adultérins sont exceptés et le rapporteur Cambacérès regrette cette exception fâcheuse.
  55. Fenet. Travaux du Code civil (Rapport de Cambacérès sur le premier projet du Code civil, 9 août 1793). — Le rapporteur s’excuse de n’avoir pas ôté au père toute quotité disponible, « Le Comité a cru qu’une telle obligation blesserait trop nos habitudes sans aucun avantage pour la société, sans aucun profit pour la morale. D’ailleurs nous nous sommes assurés que les propriétés seraient toujours divisées. » — Sur les donations entre vifs, « Il répugne à l’idée de bienfaisance que l’on puisse donner à un riche. Il répugne à la nature que l’on puisse faire de pareils dons, lorsqu’on a sous les yeux l’image de la misère et du malheur. Ces considérations attendrissantes nous ont déterminés à arrêter un point fixe, une sorte de maximum qui ne permet pas de donner à ceux qui l’ont atteint. »
  56. Moniteur, XII, 730 (22 juin 1792, discours de M. Lamarque). — Au reste, ce principe est fondamental pour tous les Jacobins. « L’égalité de fait (est) le dernier but de l’art social. » (Condorcet, Tableau des progrès de l’esprit humain, II, 59.) — « Nous voulions, écrit Baudot, appliquer à la politique l’égalité que l’Évangile accorde aux chrétiens. » (Quinet, Révolution française, II, 407.)
  57. Buchez et Roux, XXXV, 296 (Paroles de Saint-Just). — Moniteur, XVIII, 505 (Arrêté de la Commune de Paris, 3 frimaire an II). « La richesse et la pauvreté doivent également disparaître du régime de l’égalité. »
  58. Ib., XXXV, 296 (Institutions par Saint-Just). « Un homme n’est fait ni pour les métiers, ni pour l’hôpital, ni pour les hospices : tout cela est affreux. » — Ib., XXXI, 312 (Rapport de Saint-Just, 8 ventôse an II). « Que l’Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux sur le territoire français !… Le bonheur est une idée neuve en Europe. »
  59. Buchez et Roux, XXXV, 296 (Institutions par Saint-Just).
  60. Moniteur, XX, 444 (Rapport de Barère, 22 floréal an II). « La mendicité est incompatible avec le gouvernement populaire. »
  61. Ib., XIX, 568 (Rapport de Saint-Just, 8 ventôse an II).
  62. Ib., XX, 448 (Rapport de Barère, 22 floréal).
  63. Ib., XIX, 568 (Rapport de Saint-Just, 8 ventôse, et décret du 13 ventôse). « Le Comité de Salut public fera un rapport sur les moyens d’indemniser tous les malheureux avec les biens des ennemis de la Révolution. »
  64. Moniteur, XIX, 484 (Rapport de Barère, 21 ventôse an II). — Ib., XX, 445 (Rapport de Barère, 22 floréal an II). — Décrets sur les secours publics, 28 juin 1793, 25 juillet 1793, 2 frimaire et 22 floréal an II. Au reste, le principe était proclamé dans la Constitution de 1793. « Les secours publics sont une dette sacrée ; la société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. » — Archives nationales, AF, II, 37. Le caractère de cette mesure est exprimé très nettement dans la circulaire suivante du Comité de Salut public aux représentants en mission dans les départements, ventôse an II : « Un grand coup était nécessaire pour terrasser l’aristocratie. La Convention nationale a frappé. L’indigence vertueuse devait rentrer dans la propriété que les crimes avaient usurpée sur elle. La Convention nationale a proclamé ses droits. Un état général de tous les détenus doit être envoyé au Comité de Sûreté générale chargé de prononcer sur leur sort. Le Comité de Salut public recevra le tableau des indigents de chaque commune pour régler l’indemnité qui leur est due. Ces deux opérations demandent la plus grande célérité et doivent marcher de front. Il faut que la terreur et la justice portent sur tous les points à la fois. La Révolution est l’ouvrage du peuple ; il est temps qu’il en jouisse. »
  65. Moniteur, XX, 449 (Rapport de Barère, 22 floréal an II).
  66. Décret du 2-5 avril 1793.
  67. Moniteur, XVIII, 505 (Arrêté de Fouché et Collot d’Herbois, daté de Lyon et communiqué à la Commune de Paris, 3 frimaire an II). — Comte de Martel, Étude sur Fouché, 132. Arrêté de Fouché en mission dans la Nièvre, 19 septembre 1793. « Il sera établi dans chaque chef-lieu de district un comité philanthropique, qui est autorisé à lever sur les riches une taxe proportionnée au nombre des indigents. »
  68. Décret du 2-5 avril 1793. « Il sera formé dans chaque grande commune une garde de citoyens choisis parmi les moins fortunés. Ces citoyens seront armés et salariés aux frais de la République. »
  69. Moniteur, XX, 449 (Rapport de Barère, 22 floréal an II).
  70. Moniteur, XIX, 689 (Rapport de Saint-Just, 23 ventôse an II). « Nous vous parlâmes du bonheur ; ce n’est point le bonheur de Persépolis que nous vous offrîmes ; c’est celui de Sparte et d’Athènes dans leurs beaux jours. Le bonheur de la vertu, celui de l’aisance et de la médiocrité, le bonheur qui naît de la jouissance du nécessaire sans superfluité,… la volupté d’une cabane et d’un champ fertilisé par vos mains,… une charrue, un champ, une chaumière à l’abri du fisc, une famille à l’abri de la lubricité d’un brigand, voilà le bonheur. »
  71. Buchez et Roux, XXXI, 402 (Constitution de 1793).
  72. Ib., XXXV, 310 (Institutions par Saint-Just).
  73. Buchez et Roux, XXVI, 93 et 131 (Discours de Robespierre sur la propriété, 24 avril 1793, et Déclaration des Droits adoptée par la Société des Jacobins). — Mallet du Pan, Mémoires, I, 401 (Discours d’une députation du Gard). « Les richesses réelles n’appartiennent en toute propriété à aucun membre distinct du corps social, non plus que les pernicieux métaux frappés aux coins monétaires. »
  74. Moniteur, XVIII, 452 (Discours d’Hébert aux Jacobins, 26 brumaire an II). — Un séjour en France de 1792 à 1793, 218 (Amiens, 4 octobre 1794). « Comme j’attendais ce matin à la porte d’une boutique, j’écoutai un mendiant qui marchandait une tranche de citrouille. Ne pouvant s’accorder sur le prix avec la revendeuse, il lui dit qu’elle était « gangrenée d’aristocratie ». — « Je vous en défie, » répondit-elle ; mais, tout en parlant, elle devint pâle et ajouta : « Mon civisme est à toute épreuve… Mais prends donc la citrouille. » — « Ah ! te voilà bonne républicaine », dit le mendiant. »
  75. Moniteur, XVIII, 320 (séance du 11 brumaire an II, Rapport de Barère). — Meillan, 17. Déjà, avant le 31 mai, « la tribune ne retentissait que du reproche d’accaparement, et tout homme était accapareur qui n’était pas réduit à vivre de sa journée ou d’aumône. »
  76. Décrets du 26 juillet, du 11 et du 29 septembre 1793, du 11 brumaire et du 6 ventôse an II.
  77. Moniteur, XVIII, 359. « Du 16 brumaire an II, condamnation à mort de Pierre Gondier, âgé de trente-six ans, agent de change, demeurant à Paris, rue Bellefond, convaincu d’avoir accaparé et caché chez lui une grande quantité de pain, afin de faire naître la disette au sein de l’abondance. » — Il avait une gastrite, ne pouvait manger que de la panade, faite avec du pain deux fois cuit, et le boulanger, qui faisait exprès une fournée pour lui, lui livrait trente pains à la fois. (Wallon, II, 155.)
  78. Journal des débats de la Société des Jacobins, n° 532, 20 brumaire an II (Plan du citoyen Dupré, présenté à la Convention par une députation de la Société des Arcis). — Dauban, Paris en 1794, 483 (Projet analogue au précédent, présenté au Comité de Salut public par la Société jacobine de Montereau, thermidor an II).
  79. Buchez et Roux, XXXV, 272 (Institutions par Saint-Just).
  80. Buchez et Roux, XXXI, 273 (Rapport de Robespierre, 17 pluviôse an II).
  81. Moniteur, XIX, 653 (Rapport de Barère, 21 ventôse an II : « Vous devez, dans toutes vos institutions, apercevoir et combattre le fédéralisme comme votre ennemi naturel… Un grand établissement central pour tous les travaux de la République est un moyen efficace contre le fédéralisme. » — Buchez et Roux, XXXI, 351, et XXXII, 316 (Rapports de Saint-Just, 23 ventôse et 26 germinal an II). « L’immoralité est un fédéralisme dans l’état civil… Le fédéralisme civil, en isolant toutes les parties de l’État, a tari l’abondance. »
  82. Décret du 26-29 germinal an II. « Les compagnies financières sont et demeurent supprimées. Il est défendu à tous banquiers, négociants et autres personnes quelconques de former aucun établissement de ce genre, sous aucun prétexte et sous quelque dénomination que ce soit. »
  83. Mémoires de Carnot, I, 278 (Rapport de Carnot). « Ce n’est pas là vivre en famille… S’il y a des privilèges locaux, il y en aura bientôt d’individuels, et l’aristocratie des lieux entraînera l’aristocratie des habitants. »
  84. Moniteur, XIX, 683 (Rapport de Barère, 21 ventôse an II). — Ce rapport est à lire tout entier, si l’on veut bien comprendre l’esprit communiste et centralisateur des Jacobins.
  85. Fenet, Travaux du Code civil, 105 (Rapports de Cambacérès, 9 août 1793 et 9 septembre 1794). — Décrets du 20 septembre 1793 et du 4 floréal an II (sur le divorce). — Cf. les projets de Saint-Just (Buchez et Roux, XXXV, 302). « L’homme et la femme qui s’aiment sont époux ; s’ils n’ont point d’enfants, ils peuvent tenir leur engagement secret. »
  86. Cet article du programme jacobin a produit, comme les autres, son effet pratique. — « À Paris, dans les vingt-sept mois qui suivirent la promulgation de la loi de septembre 1792, les tribunaux prononcèrent 5904 divorces, et, en l’an VI, le nombre des divorces surpassa celui des mariages. » (Glasson, le Mariage civil et le Divorce, 51.) — « Le nombre des enfants abandonnés, qui en 1790 n’excédait pas 23000, est aujourd’hui (an X) de plus de 63000 en France. » (Statistique de la Sarthe, par Auvray, préfet, an X.) — Dans le Lot-et-Garonne (Statistique, par Pieyre, préfet, an X), on compte plus de 1500 enfants abandonnés ; « c’est pendant la Révolution que le nombre des enfants trouvés s’est accru à ce point extraordinaire, par l’admission trop facile des filles-mères et des enfants trouvés aux hospices, par le séjour momentané des militaires dans leurs foyers, par l’ébranlement de tous les principes de religion et de morale. » — « Il n’est pas rare de voir des enfants de 13 à 14 ans tenir des discours et une conduite qui auraient scandalisé autrefois dans un jeune homme de 20 ans. » (Moselle, Analyse, par Ferrière.) — « Les enfants d’ouvriers sont oisifs, insubordonnés ; quelques-uns se livrent aux derniers outrages envers leurs parents ; d’autres s’essayent au vol, au langage sale et grossier. » (Meurthe, Statistique, par Marquis, préfet.) — Cf. Anne Plumptre (A Narrative of three years’ residence in France from 1802 to 1805, I, 436). « Le croiriez-vous, madame, lui disait un jardinier de Nîmes ; pendant une partie de la Révolution, nous n’osions jamais gronder nos enfants pour aucune des fautes qu’ils commettaient. Ceux qui se nommaient eux-mêmes les patriotes, tenaient, comme principe fondamental de la liberté, que les enfants ne devaient jamais être corrigés. Cela les rendait si indisciplinés, que bien souvent, quand l’un des parents se hasardait à gronder son enfant, celui-ci lui disait d’aller voir à ses propres affaires, et ajoutait : « Nous somme libres, nous sommes égaux, nous n’avons de père et de mère que la République ; si tu n’es pas content, je le suis ; tu peux t’en aller chercher ailleurs un endroit plus à ton goût. »… Les enfants sont encore très impertinents, il faudra bien des années pour les ramener à un ton supportable. »
  87. Buchez et Roux, XXXII, 364 (Rapport de Robespierre, 18 floréal an II).
  88. Ib., 385. Discours d’une députation de Jacobins à la Convention, 27 floréal an II. — (Raconté par Gustave Flaubert d’après des souvenirs de famille.) À Bayeux, la jeune fille qui représentait la Liberté portait sur la poitrine ou sur le dos l’inscription suivante : « Ne me tournez pas en licence. »
  89. Buchez et Roux, XXXI, 415 (Rapport de Fabre d’Églantine, 6 octobre 1793. — Grégoire, Mémoires, I, 341). « Le calendrier nouveau (fut) inventé par Romme pour détruire le dimanche : c’était son but ; il me l’a avoué. »
  90. Ib., XXXII, 274 (Rapport de Robespierre, 18 floréal an II). Les fêtes nationales (sont) une partie essentielle de l’éducation publique… Un système de fêtes nationales (est) le plus puissant moyen de régénération. »
  91. Ib., XXVIII, 345. — Le cœur de Marat, placé sur un autel au club des Cordeliers, fut l’objet d’un culte. — Grégoire, Mémoires, I, 341. « Dans quelques écoles, on faisait faire le signe de la croix au nom de Marat, Lazowski, » etc.
  92. Comte de Martel, Étude sur Fouché, 137. Fête de l’inauguration du buste de Brutus à Nevers. — Ib., 222. Fête civique à Nevers pour honorer la valeur et les mœurs. — Dauban, Paris en 1794. Programme de la fête de l’Être suprême à Sceaux.
  93. Mot de Rabaut-Saint-Étienne.
  94. Buchez et Roux, XXXII, 373 (Rapport de Robespierre, 18 floréal an II). Danton avait émis exactement la même opinion, appuyée des mêmes arguments, dans la séance du 22 frimaire an II (Moniteur, XVIII, 654). « Les enfants appartiennent à la République avant d’appartenir à leurs parents… Qui me répondra que ces enfants, travaillés par l’égoïsme des pères, ne deviendront pas dangereux pour la République ?… Et que doit nous importer la raison d’un individu, devant la raison nationale ?… Qui de nous ignore les dangers que peut produire cet isolement perpétuel ? C’est dans les écoles nationales que l’enfant doit sucer le lait républicain… La République est une et indivisible, l’instruction publique doit aussi se rapporter à ce centre d’unité. »
  95. Décret du 30 vendémiaire et du 7 brumaire an II. — Sauzay, VI. 252 (sur l’application de ces décrets en province).
  96. Albert Duruy, l’Instruction publique et la Révolution, 164 à 172 (extraits de divers alphabets et catéchismes républicains). — Décret du 29 frimaire an II, section I, article 1, § 3 ; section II, article 2 ; section III, articles 6 et 9.
  97. Moniteur, XVIII, 653 (séance du 22 frimaire, discours de Bouquier, rapporteur).
  98. Moniteur, XVIII, 351-359 (séance du 15 brumaire an II, rapport de M. J. Chénier), « Vous avez fait des lois ; faites des mœurs… Vous pouvez appliquer à l’instruction publique et à la nation entière la marche que J.-J. Rousseau a suivie pour Émile. »
  99. Paroles de Bouquier, rapporteur, séance du 22 frimaire an II.
  100. Buchez et Roux, XXIV, 57 (Plan de Le Peletier de Saint-Fargeau, lu par Robespierre à la Convention, le 13 juillet 1793). — Ib., 85 (Projet de décret par le même).
  101. Buchez et Roux, XXXV, 229 (Institutions par Saint-Just).
  102. Buchez et Roux, XXXI, 261 (séance du 17 nivôse). Le Comité présente la rédaction définitive des décrets sur l’instruction publique, et la Convention adopte l’article suivant : « Les jeunes gens qui, au sortir des écoles du premier degré d’instruction, ne s’occupent pas du travail de la terre, seront tenus d’apprendre une science, art ou métier utile à la société. » Sinon, arrivés à l’âge de vingt ans, ils seront privés, pour dix ans, des droits de citoyen, et la même peine sera appliquée à leurs père, mère, tuteur ou curateur.
  103. Décret du 13 prairial an II.
  104. Langlois, Souvenirs de l’École de Mars.
  105. Buchez et Roux, XXXII, 355 (Rapport de Robespierre, 18 floréal an II).
  106. Moniteur, XVIII, 326 (séance de la Commune, 11 brumaire an II). Le commissaire annonce qu’à Fontainebleau et autres lieux « il a fait établir le régime d’égalité dans les prisons et maisons d’arrêt, où le riche et le pauvre se partagent les mêmes aliments ». — Ib., 210 (séance des Jacobins, 29 vendémiaire an II, discours de Laplanche sur sa mission dans le Gers). Des prêtres avaient toutes leurs commodités dans les maisons de réclusion ; les sans-culottes couchaient sur la paille dans les prisons. Les premiers m’ont fourni des matelas pour les derniers. » — Ib., XVIII, 455 (séance de la Convention, 26 brumaire an II). « La Convention décrète que la nourriture des personnes détenues dans les maisons d’arrêt sera frugale et la même pour tous, le riche payant pour le pauvre. »
  107. Archives nationales, AF, II, 37 (Arrêté de Lequinio, Saintes, 1er nivôse an II). « Dans toutes les communes, tous les citoyens sont invités à célébrer le jour de la décade par un banquet fraternel qui, servi sans luxe et sans apprêt…, fasse oublier à l’homme de peine ses fatigues, et à l’indigent la misère qu’il éprouve, qui porte dans l’âme du pauvre et du malheureux le sentiment de l’égalité sociale et l’élève à toute la hauteur de sa dignité, qui étouffe dans le riche jusqu’au plus léger sentiment d’orgueil et jusqu’au germe de hauteur et d’aristocratie dans le fonctionnaire public. »
  108. Archives nationales, AF, II, 48 (Arrêté du 25 floréal an II). « Le Comité de Salut public invite David, représentant du peuple, à lui présenter ses vues et ses projets sur les moyens d’améliorer le costume national actuel, et de l’approprier aux mœurs républicaines et au caractère de la Révolution. » — Ib. (5 prairial, an II). Arrêté pour faire graver et colorier à 20000 exemplaires le modèle du costume civil, et à 6000 les trois modèles de costume militaire, judiciaire et législatif.
  109. Buchez et Roux, XXXI, 271 (Rapport de Robespierre, 17 pluviôse an II). — Ib., 272. « Ce sentiment sublime suppose la préférence de l’intérêt public à tous les intérêts particuliers, d’où il résulte que l’amour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus »… « Comme l’essence de la République ou de la démocratie est l’égalité, il s’ensuit que l’amour de la patrie embrasse nécessairement l’amour de l’égalité »… « L’âme de la République est la vertu, l’égalité. » — Lavalette, Mémoires, I, 254 (récit de Mme de Lavalette). Elle était forcée d’assister aux fêtes publiques et, chaque mois, aux processions patriotiques. « J’y étais fort maltraitée par mes compagnes, les filles du quartier ; la fille d’un émigré, d’un marquis et d’une mère emprisonnée ne devait pas partager l’honneur d’être avec elles ; on trouvait mauvais qu’elle ne fût pas mise en apprentissage… Hortense de Beauharnais fut mise en apprentissage chez la couturière de sa mère, et Eugène, chez un menuisier du faubourg Saint-Germain. » — Dans les âmes simples, l’effet du dogmatisme régnant est très curieux. (Archives nationales, AF, II, 135, pétition adressée à Garnerin, agent du Comité de Salut public, par Ursule Riesler, servante du citoyen Eschtreich et arrêtée avec lui.) « Elle prie le citoyen Garnerin de vouloir bien s’intéresser à son élargissement ; elle ne vivra plus que pour faire des vœux à l’Être suprême pour lui, puisqu’il lui rachètera la vie. Il lui fournira en outre les moyens de se précipiter dans les bras d’un futur époux qui est vraiment républicain, dont elle est grosse et qui ne lui laisserait aucune idée des singeries du fanatisme. »