Les Origines de la France contemporaine/Tome 7/Livre II/Chapitre 2

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CHAPITRE II

I. — Conception rétrograde de l’État. — Analogie de cette idée et de l’idée antique. — Différence du monde antique et du monde moderne. — Changement dans les circonstances. — II. Changement dans les âmes. — La conscience et ses origines chrétiennes. — L’honneur et ses origines féodales. — L’individu refuse aujourd’hui de s’aliéner tout entier. — Ses motifs. — Motifs de surcroît dans la démocratie moderne. — Caractère de l’élection et qualité du mandataire. — III. Origine et nature de l’État moderne. — Ses fonctions, ses droits, ses limites. — IV. Il est tenté d’empiéter. — Précédents et raisons qu’il allègue. — V. L’intérêt commun direct. — Il consiste en l’absence de contrainte. — Deux raisons en faveur de la liberté. — Caractère individuel de l’homme en général. — Complication acquise de l’homme moderne. — VI. L’intérêt commun indirect. — Il consiste dans l’emploi le plus économique et le plus productif des forces spontanées. — Différence entre le travail volontaire et le travail imposé. — Les sources spontanées de l’action humaine. À quelle condition elles coulent, travaillent et produisent. — Motifs pour les laisser aux mains de leurs propriétaires. — Étendue du domaine privé. — Les particuliers peuvent l’étendre à volonté. — Le domaine de l’État est la portion à laquelle ils renoncent. — Fonctions obligatoires de l’État. — Fonctions facultatives de l’État. — VII. La fabrication des outils sociaux. — Application du même principe. — Comment se forment en tout genre les travailleurs utiles. — La condition nécessaire et suffisante est le respect des sources spontanées. — Obligation pour l’État de les respecter. — Elles tarissent quand il les accapare. — Fin du patriotisme. — Fin des autres volontés généreuses. — Appauvrissement de toutes les facultés productives. — Effet destructeur du système jacobin. — VIII. Comparaison de ce despotisme et des autres. — Philippe II et Louis XIV. — Cromwell et Frédéric II. — Pierre le Grand et les Sultans. — Proportion de la masse qu’ils soulèvent et des forces dont ils disposent. — Disproportion de la masse que les Jacobins veulent soulever et des forces dont ils disposent. — Ineptie de leur entreprise. — Pour engin de gouvernement, ils n’ont gardé que la force physique. — Ils sont tenus de l’étaler. — Ils sont tenus d’en abuser. — Caractère de leur gouvernement — Caractère requis chez leurs chefs.

I

Construction logique d’un type humain réduit, effort pour y adapter l’individu vivant, ingérence de l’autorité publique dans toutes les provinces de la vie privée, contrainte exercée sur le travail, les échanges et la propriété, sur la famille et l’éducation, sur la religion, les mœurs et les sentiments, sacrifice des particuliers à la communauté, omnipotence de l’État, telle est la conception jacobine. Il n’en est point de plus rétrograde, car elle entreprend de ramener l’homme moderne dans une forme sociale que, depuis dix-huit siècles, il a traversée et dépassée. — Pendant la période historique qui a précédé la nôtre, et notamment dans les vieilles cités grecques ou latines, à Rome et à Sparte que les Jacobins prennent pour modèles[1], la société humaine était taillée sur le patron d’une armée ou d’un couvent. Dans un couvent comme dans une armée, règne une idée absorbante et unique : à tout prix, le moine veut plaire à Dieu ; à tout prix, le soldat veut remporter la victoire ; c’est pourquoi ils renoncent à leurs autres volontés et se soumettent tout entiers, le moine à la règle, et le soldat à la discipline. Pareillement, dans le monde antique, deux préoccupations étaient souveraines. En premier lieu, la cité avait ses dieux fondateurs et protecteurs : à ce titre, elle leur rendait un culte minutieux et assidu ; sinon ils l’abandonnaient ; le moindre rite omis pouvait les offenser et la perdre. En second lieu, la guerre était incessante, et le droit de la guerre, atroce ; si la cité était prise, chaque particulier pouvait s’attendre à être tué, mutilé, vendu à l’encan, à voir vendre au plus offrant ses enfants et sa femme[2]. Bref, quand on se figure une cité, sous son acropole de temples, dans son enceinte fortifiée, parmi ses voisins haineux et menaçants, on la trouve semblable à l’institut des chevaliers de Saint-Jean sur leur rocher de Rhodes ou de Malte ; elle est une confrérie religieuse et militaire, dans un camp, autour d’une église. — En de pareilles conditions, il n’y a pas de place pour la liberté : les croyances publiques sont trop impérieuses ; les dangers publics sont trop grands. Sous leur pression et leur obsession, l’individu abdique au profit de la communauté ; celle-ci prend tout l’homme, parce que, pour subsister, elle a besoin de tout l’homme. Désormais, nul ne peut se développer à part et pour soi ; nul ne peut agir ni penser que dans un cadre fixe. Un type a été tracé ; sinon par la logique, du moins par la tradition ; chaque vie et chaque portion de chaque vie doivent s’y conformer ; autrement le salut public est compromis : un relâchement dans l’éducation gymnastique affaiblit l’armée ; un passant, qui refuse aux effigies des dieux la libation accoutumée, attire sur la cité la colère céleste. En conséquence, pour réprimer les écarts, l’État, maître absolu, exerce une juridiction sans limites ; il n’y a rien d’indépendant chez l’individu, aucune parcelle réservée, pas un coin abrité contre la haute main des pouvoirs publics, ni son bien, ni ses enfants, ni sa personne, ni ses opinions, ni sa conscience[3]. Si aux jours de vote il est membre du souverain, il est sujet tout le reste de l’année, et jusque dans son for intime. À cet effet, Rome avait deux censeurs ; un des archontes d’Athènes était inquisiteur pour la foi ; Socrate fut mis à mort, « comme ne croyant pas aux Dieux auxquels croyait la ville[4] ». — Au fond, non seulement en Grèce et à Rome, mais en Égypte, en Chine, dans l’Inde, en Perse, en Judée, au Mexique, au Pérou, dans toutes les civilisations de première pousse[5], le principe des sociétés humaines est encore celui des sociétés animales : l’individu appartient à sa communauté, comme l’abeille à sa ruche, comme la fourmi à la fourmilière ; il n’est qu’un organe dans un organisme. Sous diverses formes et avec des applications diverses, c’est le socialisme autoritaire qui prévaut.

Tout au rebours dans le monde moderne : ce qui jadis était la règle est devenu l’exception, et le système antique ne survit qu’en des associations temporaires, comme une armée, ou en des associations partielles, comme un couvent. Par degrés, l’individu s’est dégagé, et, de siècle en siècle, il a élargi son domaine ; c’est que les deux chaînes qui l’assujettissaient à la communauté se sont rompues ou allégées. — En premier lieu, les pouvoirs publics ont cessé d’être une gendarmerie autour d’un culte. Par l’institution du christianisme, la société civile et la société religieuse sont devenues deux empires distincts, et c’est le Christ lui-même qui a séparé les deux juridictions : « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». D’autre part, grâce à l’établissement du protestantisme, la grande Église chrétienne s’est divisée en plusieurs sectes, qui, n’ayant pu se détruire, ont été forcées de vivre ensemble, tellement que l’État, même quand il en préférait une, a dû tolérer les autres. Enfin, par le développement du protestantisme, de la philosophie et des sciences, les croyances spéculatives se sont multipliées ; il y en a aujourd’hui presque autant que d’esprits pensants, et, comme les esprits pensants deviennent chaque jour plus nombreux, les opinions deviennent chaque jour plus nombreuses : d’où il suit que, si l’État en imposait une, il en révolterait contre lui une infinité d’autres ; ce qui le conduit, s’il est sage, d’abord à demeurer neutre, ensuite à reconnaître qu’il n’a pas qualité pour intervenir. — En second lieu, la guerre est devenue moins fréquente et moins malfaisante, parce que les hommes n’ont plus autant de motifs pour se la faire, ni les mêmes motifs pour la pousser à bout. Jadis elle était la principale source de la richesse : par la victoire on acquérait des esclaves, des sujets, des tributaires ; on les exploitait, on jouissait à loisir de leur travail forcé. Rien de semblable aujourd’hui ; on ne songe plus à se procurer du bétail humain ; on a découvert qu’il est entre tous le plus incommode, le moins productif et le plus dangereux. Par le travail libre et par les machines, on arrive plus vite et plus sûrement au bien-être ; le grand objet n’est plus de conquérir, mais de produire et d’échanger. Chaque jour, l’homme s’élance plus avant dans les carrières civiles et souffre plus difficilement qu’on les lui barre ; s’il consent encore à être soldat, ce n’est pas pour envahir, c’est pour se prémunir contre l’invasion. Cependant, par la complication de l’outillage, la guerre, en devenant plus savante, est devenue plus coûteuse ; l’État ne peut plus, sans se ruiner, enrégimenter à demeure tous les hommes valides, ni embarrasser de trop d’entraves l’industrie libre qui, par l’impôt, fournit à ses dépenses ; pour peu qu’il soit prévoyant, il ménage les intérêts civils, même dans son intérêt militaire. — Ainsi, des deux rets dans lesquels il enveloppait toute la vie humaine, le premier s’est brisé, et le second a relâché ses mailles. Il n’y a plus de raison pour conférer à la communauté l’omnipotence ; l’individu n’a plus besoin de s’aliéner tout entier ; il peut, sans inconvénient, se réserver une part de lui-même, et maintenant, si vous lui faites signer un contrat social, soyez sûr qu’il se réservera sa part.

II

En effet, non seulement les circonstances extérieures sont différentes, mais le fond de l’âme a changé, et il s’est développé dans l’homme moderne un sentiment qui répugne au contrat antique. — Sans doute, en des situations excessives et sous la contrainte d’une nécessité brutale, je pourrai parfois donner mon blanc-seing indéterminé et temporaire. Mais jamais, si je comprends le sens exact des termes, je ne signerai de bonne foi l’abandon total et permanent de moi-même : cela serait contre la conscience et contre l’honneur, et ces deux choses-là ne s’aliènent pas. Mon honneur et ma conscience ne doivent pas sortir de mes mains ; j’en suis seul le dépositaire et le gardien ; je ne les remettrais pas même à mon père. — Il y a là deux mots nouveaux[6], qui expriment deux idées inconnues aux anciens, l’une et l’autre de sens profond et de portée infinie. Par elles, comme un bourgeon qui s’isole de la tige et pousse à part sa racine propre, l’individu s’est détaché de la communauté primitive, clan, famille, caste ou cité, dans laquelle il vivait indistinct et confondu ; il a cessé d’être un organe et un appendice ; il est devenu une personne. — La première de ces idées est d’origine chrétienne, la seconde d’origine féodale, et les deux, ajoutées bout à bout, mesurent la distance énorme qui sépare une âme antique d’une âme moderne.

Seul en présence de Dieu, le chrétien a senti fondre en lui, comme une cire, tous les liens qui mêlaient sa vie à la vie de son groupe ; c’est qu’il est face à face avec le juge, et ce juge infaillible voit les âmes telles qu’elles sont, non pas confusément et en tas, mais distinctement, une à une. À son tribunal, aucune n’est solidaire d’autrui ; chacune ne répond que de soi ; ses actes seuls lui sont imputés. Mais ces actes sont d’une conséquence infinie ; car elle-même, rachetée par le sang d’un Dieu, est d’un prix infini ; par suite, selon qu’elle aura ou n’aura pas profité du sacrifice divin, sa récompense ou sa peine sera infinie : au jugement final, s’ouvre pour elle une éternité de supplices ou de délices. Devant cet intérêt disproportionné, tous les autres s’évanouissent ; désormais sa grande affaire est d’être trouvée juste, non par les hommes, mais par Dieu, et, chaque jour, recommence en elle l’entretien tragique dans lequel le juge interroge et le pécheur répond. — Par ce dialogue qui a duré dix-huit siècles et qui dure encore, la conscience s’est affinée, et l’homme a conçu la justice absolue. Qu’elle réside en un maître tout-puissant, ou qu’elle subsiste en elle-même, à la façon des vérités mathématiques, cela n’ôte rien à sa sainteté, ni partant à son autorité. Elle commande d’un ton supérieur, et ce qu’elle commande doit être accompli, coûte que coûte : il y a des devoirs stricts, auxquels tout homme est rigoureusement astreint. Nul engagement ne l’en dispense ; s’il y manque parce qu’il a pris des engagements contraires, il n’en est pas moins coupable, et, de plus, il est coupable de s’être engagé : c’était un crime que de s’engager à des crimes. Ainsi sa faute lui apparaît comme double, et l’aiguillon intérieur le blesse deux fois, au lieu d’une fois. C’est pourquoi, plus une conscience est délicate, plus elle a de répugnance à se démettre ; d’avance, elle repousse tout pacte qui pourrait la conduire à mal faire, et refuse à des hommes le droit de lui imposer des remords.

En même temps, un autre sentiment a surgi, non moins précieux, et plus vivace, plus humain, plus efficace encore. Seul dans son château fort, à la tête de sa bande, le chef féodal ne pouvait compter que sur soi ; car alors il n’y avait pas de force publique. Il fallait qu’il se protégeât lui-même, et qu’il se protégeât trop : dans ce monde anarchique et militaire, celui qui tolérait le moindre empiétement, celui qui laissait impunie la moindre apparence d’insulte, passait pour faible ou lâche, et tout de suite devenait une proie ; il était tenu d’être fier, sous peine de mort. Et croyez qu’il n’avait pas de peine à l’être. Propriétaire universel et souverain presque absolu, sans égaux ni pareils dans son domaine, il y est une créature unique, d’espèce supérieure, hors de proportion avec les autres[7]. Là-dessus roule son monologue continu pendant les longues heures de solitude morne[8], et ce monologue a duré neuf siècles. Par suite, sa personne et toutes les dépendances de sa personne deviennent inviolables à ses yeux ; plutôt que d’en laisser entamer une parcelle, il hasardera et sacrifiera tout. L’orgueil exalté[9] est la meilleure sentinelle pour monter la garde autour d’un droit ; car il monte cette garde, non seulement afin de préserver le droit, mais encore et surtout pour se satisfaire ; l’homme s’est figuré le caractère qui convient à son rang et se l’impose comme une consigne. Dès lors, non seulement il se fait respecter par autrui, mais il se respecte lui-même, il a le sentiment de l’honneur : c’est un amour-propre généreux par lequel il se considère comme une créature noble et s’interdit les actions basses. Dans le discernement de ces actions, il lui arrivera de se tromper ; parfois, la mode ou la vanité l’entraîneront trop loin ou le conduiront de travers, vers les puérilités ou vers les folies ; il placera mal son point d’honneur. Mais, en somme, c’est grâce à ce point fixe qu’il se maintiendra debout, même sous la monarchie absolue, sous Philippe II en Espagne, sous Louis XIV en France, sous Frédéric II en Prusse. Du baron féodal au gentilhomme de cour et au gentleman moderne, la tradition persistera et descendra d’étage en étage jusqu’au fond de la société : aujourd’hui, tout homme de cœur, le bourgeois, le paysan, l’ouvrier, a son honneur, comme le noble. Lui aussi, à travers les envahissements de la société qui l’enveloppe, il se réserve son enclos privé, sorte d’enceinte morale où il a déposé ses croyances, ses opinions, ses affections, ses obligations de fils, de mari, de père, et tout le trésor intime de sa personne. Cette forteresse-là est à lui seul ; nul, même au nom du public, n’a le droit d’y entrer ; la livrer, serait une lâcheté : plutôt que d’en remettre les clefs, il faut se faire tuer sur la brèche[10] : quand cet honneur militant se met au service de la conscience[11], il devient la vertu même. — Telles sont aujourd’hui les deux idées maîtresses de notre morale européenne[12] : par l’une, l’individu s’est reconnu des devoirs dont rien ne peut l’exempter ; par l’autre, il s’est attribué des droits dont rien ne peut le priver : sur ces deux racines, notre civilisation a végété et végète. Considérez la profondeur et l’étendue du champ historique où elles plongent, et vous jugerez si elles sont fortes. Considérez la hauteur et la croissance indéfinie de l’arbre qu’elles nourrissent, et vous jugerez si elles sont saines. Partout ailleurs, l’une ou l’autre ayant manqué, en Chine, dans l’Empire Romain, dans l’Islam, la sève s’est arrêtée, l’arbre s’est rabougri ou est tombé. Par elles, le nôtre vit et grandit toujours ; elles fournissent la substance à ses plus nobles rameaux, à ses meilleurs fruits ; le bourgeon humain est plus ou moins beau, selon que leur suc lui arrive plus ou moins pur, et ce sont elles que veut trancher la hache jacobine. C’est à l’homme moderne qui n’est ni un Chinois, ni un ancien, ni un musulman, ni un barbare, ni un sauvage, à l’homme formé par l’éducation chrétienne et réfugié dans sa conscience comme en un sanctuaire, à l’homme formé par l’éducation féodale et retranché dans son honneur comme dans un château fort, que le nouveau contrat social commande de livrer son sanctuaire et son château fort.

Et, dans cette démocratie fondée sur la prépondérance du nombre, à qui exige-t-on que je les livre ? — En théorie, à la communauté, c’est-à-dire à une foule où l’impulsion anonyme se substitue au jugement individuel, où l’action devient impersonnelle parce qu’elle est collective, où nul ne se sent responsable, où je roule emporté comme un grain de sable dans un tourbillon de poussière, où tous les attentats sont justifiés d’avance par la raison d’État ; en pratique, à la pluralité des voix comptées par tête, à une majorité qui, surexcitée par la lutte, abusera de sa victoire pour violenter la minorité dont je puis être, à une majorité provisoire qui, tôt ou tard, sera remplacée par une autre, en sorte que, si j’opprime aujourd’hui, je suis sûr d’être opprimé demain ; plus précisément encore, à six ou sept cents députés parmi lesquels il n’en est qu’un que je sois appelé à choisir. Pour élire ce mandataire unique, je n’ai qu’un vote entre dix mille, et je ne contribue à le nommer que pour un dix-millième ; je ne contribue pas même pour un dix-millième à nommer les autres. — Et ce sont ces six ou sept cents étrangers que je charge de vouloir à ma place, avec mes pleins pouvoirs ; avec mes pleins pouvoirs, notez ce mot, avec des pouvoirs illimités, non seulement sur mes biens et ma vie, mais encore sur mon for intime ; avec tous mes pouvoirs réunis, c’est-à-dire avec des pouvoirs bien plus étendus que ceux que je remets séparés aux dix personnes en qui j’ai le plus de confiance, à l’homme de loi qui gère ma fortune, au précepteur qui élève mes enfants, au médecin qui gouverne ma santé, au confesseur qui dirige ma conscience, aux amis qui exécuteront mon testament, aux témoins qui, dans un duel, deviennent les arbitres de ma vie, les économes de mon sang et les gardiens de mon honneur. Sans parler de la déplorable comédie qui tant de fois se joue autour du scrutin, ni des élections contraintes et faussées qui traduisent à rebours le sentiment public, ni du mensonge officiel par lequel juste en ce moment une poignée de fanatiques et de furieux, qui ne représentent qu’eux-mêmes, se prétendent les représentants de la nation, mesurez le degré de confiance que je puis avoir, même après des élections loyales, en des mandataires ainsi nommés. — Souvent j’ai voté pour le candidat battu ; alors je suis représenté par l’autre dont je n’ai pas voulu pour représentant. Quand j’ai voté pour l’élu, ordinairement c’est faute de mieux, et parce que son concurrent me semblait pire. Lui-même, les trois quarts du temps, je ne l’ai point vu, sauf à la volée ; à peine si je sais de lui la couleur de son habit, le timbre de sa voix, sa façon de poser la main sur son cœur. Je ne le connais que par sa profession de foi, emphatique et vague, par des déclamations de journal, par des bruits de salon, de café ou de rue. Ses titres à ma confiance sont des moins authentiques et des plus légers ; rien ne m’atteste son honorabilité, ni sa compétence ; il n’a point de diplôme ou de répondant, comme le précepteur ; il ne m’est point garanti par sa corporation, comme le médecin, le prêtre et l’homme de loi ; sur des certificats aussi nuls que les siens, j’hésiterais à prendre un domestique. D’autant plus que la classe où presque toujours je suis obligé de le prendre est celle des politiciens, classe suspecte, surtout en pays de suffrage universel ; car elle ne s’y recrute point parmi les hommes les plus indépendants, les plus capables et les plus honnêtes, mais parmi les intrigants bavards et les charlatans convaincus ; ceux-ci, ayant échoué, faute de tenue, dans les carrières privées où l’on est surveillé trop exactement et jugé de trop près, se sont rejetés vers les voies où le manque de scrupule et de réserve est une force au lieu d’être une faiblesse ; devant leur indélicatesse et leur impudence, la carrière publique s’est ouverte à deux battants. — Tel est le personnage auguste entre les mains duquel, selon la théorie, je dois abdiquer ma volonté, toute ma volonté ; certainement, s’il me fallait renoncer à moi-même, je risquerais moins en me démettant au profit d’un roi ou d’une aristocratie, même héréditaires ; car alors mes représentants me seraient au moins recommandés par leur rang visible et par leur compétence probable. Par nature et par structure, la démocratie est le régime dans lequel l’individu accorde à ses représentants le moins de confiance et de déférence ; c’est pourquoi elle est le régime dans lequel il doit leur conférer le moins de pouvoir. Partout la conscience et l’honneur lui prescrivent de garder pour lui quelque portion de son indépendance ; mais nulle part il n’en cédera si peu. Si, dans toute constitution moderne, le domaine de l’État doit être borné, c’est dans la démocratie moderne qu’il doit être le plus restreint.

III

Tâchons de reconnaître ses limites. — Après le tumulte des invasions et de la conquête, au plus fort de la décomposition sociale, parmi les combats quotidiens que se livraient les forces privées, il s’est élevé dans chaque société européenne une force publique, et cette force, qui s’est maintenue pendant des siècles, subsiste encore aujourd’hui. Comment elle s’est constituée, par quelles violences primitives, à travers quels accidents et quels conflits, en quelles mains elle est maintenant déposée, si c’est à perpétuité ou à temps, selon quelles règles elle se transmet, si c’est par hérédité ou par élection, cela n’est que d’un intérêt secondaire ; l’important est son office et la façon dont elle le remplit. Par essence, elle est une grande épée, tirée du fourreau et levée au milieu des petits couteaux avec lesquels les particuliers s’égorgeaient autrefois les uns les autres. Sous sa menace, les couteaux sont rentrés dans leur gaine ; ils y sont devenus immobiles, inutiles, puis s’y sont rouillés : à présent, sauf les malfaiteurs, tout le monde a perdu l’habitude et l’envie de s’en servir, et désormais, dans la société pacifiée, l’épée publique est si redoutable, que toute résistance privée tombe à sa seule approche. — Deux intérêts l’ont forgée : il en fallait une de cette taille, d’abord contre les glaives pareils que les autres sociétés brandissent à la frontière, ensuite contre les couteaux que les passions mauvaises ne cessent jamais d’affiler à l’intérieur. On a voulu être défendu contre les ennemis du dehors, contre les meurtriers et les voleurs du dedans, et lentement, péniblement, après beaucoup de tâtonnements et de refontes, le concours héréditaire des volontés persistantes a fabriqué la seule arme capable de protéger efficacement les propriétés et les vies. — Tant qu’elle ne sert qu’à cela, je suis le débiteur de l’État, qui en tient la poignée : il me donne la sécurité que, sans lui, je n’aurais point ; en échange, je lui dois, pour ma quote-part, les moyens d’entretenir son arme : qui jouit d’un service est tenu de le défrayer. Il y a donc entre lui et moi, sinon un contrat exprès, du moins un engagement tacite, analogue à celui qui lie un enfant et ses parents, un croyant et son Église, et, des deux côtés, notre engagement est précis. Il promet de veiller à ma sûreté, au dehors et au dedans ; je promets de lui en fournir les moyens, et ces moyens sont mon respect et ma reconnaissance, mon zèle de citoyen, mon service de conscrit, mes subsides de contribuable, bref ce qu’il faut pour soutenir une armée, une marine et une diplomatie, des tribunaux civils et des tribunaux criminels, une gendarmerie et une police, une agence centrale et des agences locales, un corps harmonieux d’organes dont mon obéissance et ma fidélité sont l’aliment, la substance et le sang. Cette fidélité et cette obéissance, riche ou pauvre, catholique, protestant, juif ou libre-penseur, royaliste ou républicain, individualiste ou socialiste, qui que je sois, en honneur et conscience je les dois, car j’en ai reçu l’équivalent ; je suis bien aise de n’être ni conquis, ni assassiné, ni volé ; je rembourse l’État, et tout juste, de ce qu’il dépense en outillage et en surveillance pour contenir les convoitises brutales, les appétits avides, les fanatismes meurtriers, toute une meute hurlante, dont tôt ou tard je deviendrais la proie, s’il ne me couvrait incessamment de sa vigilante protection. Quand il me réclame ses déboursés, ce n’est pas mon bien qu’il me prend, c’est son bien qu’il me reprend, et à ce titre il peut légitimement me faire payer de force. — Mais c’est à condition qu’il n’exige pas au delà de sa créance, et il exige au delà s’il dépasse sa première consigne, s’il entreprend par surcroît une œuvre physique ou morale que je ne lui demande pas, s’il se fait sectaire, moraliste, philanthrope ou pédagogue, s’il s’applique à propager, chez lui ou hors de chez lui, un dogme religieux ou philosophique, une forme politique ou sociale. Car alors, au pacte primitif, il ajoute un nouvel article, et, pour cet article, le consentement n’est pas unanime et certain comme pour le pacte. Chacun de nous accepte d’être défendu contre la violence et la fraude ; hors de là et presque sur tous les points, les volontés divergent. J’ai ma religion à moi, mes opinions, mes mœurs, mes manières, ma façon propre de comprendre l’univers et de pratiquer la vie ; or c’est là justement ce qui constitue ma personne, ce que l’honneur et la conscience m’interdisent d’aliéner, ce que l’État m’a promis de sauvegarder. Ainsi, lorsque, par son article additionnel, il tente de les régler à sa guise, si sa guise n’est pas la mienne, il manque à son engagement primordial, et, au lieu de me protéger, il m’opprime. Quand bien même la majorité serait pour lui, quand tous les votants, moins un, seraient d’accord pour lui conférer cette fonction surérogatoire, n’y eût-il qu’un dissident, celui-ci est lésé, et de deux façons. — En premier lieu et dans tous les cas, l’État, pour remplir sa nouvelle tâche, exige de lui un surplus de subsides et de services ; car tout emploi supplémentaire entraîne des frais supplémentaires ; il y en a d’inscrits au budget, quand l’État se charge d’occuper les ouvriers ou d’employer les artistes, de soutenir une industrie ou un commerce, de faire la charité, de donner l’éducation. Aux dépenses d’argent, ajoutez la dépense des vies, s’il entreprend une guerre de générosité ou de propagande. Or, à toutes ces dépenses qu’elle désapprouve, la minorité contribue, comme la majorité qui les approuve ; tant pis pour le conscrit et le contribuable s’ils sont du groupe mécontent ; bon gré mal gré, la main du percepteur fouille dans la poche du contribuable, et la main du gendarme se pose sur le collet du conscrit. — En second lieu, et dans nombre de circonstances, non seulement l’État me prend injustement au delà de sa créance, mais encore il se sert de l’argent qu’il m’extorque pour m’appliquer injustement de nouvelles contraintes ; c’est le cas lorsqu’il m’impose sa théologie ou sa philosophie, lorsqu’il me prescrit ou interdit un culte, lorsqu’il prétend régler mes mœurs et mes manières, limiter mon travail ou ma dépense, diriger l’éducation de mes enfants, fixer le taux de mes marchandises ou de mon salaire. Car alors, pour appuyer ses ordres ou ses défenses, il édicte contre les récalcitrants des peines légères ou graves, depuis l’incapacité politique ou civile jusqu’à l’amende, la prison, l’exil et la guillotine. En d’autres termes, avec l’écu que je ne lui dois pas et qu’il me vole, il défraye la persécution qu’il m’inflige : j’en suis réduit à laisser prendre dans ma bourse le salaire de mes inquisiteurs, de mon geôlier et de mon bourreau. On ne saurait imaginer d’oppression plus criante. — Prenons garde aux accroissements de l’État, et ne souffrons pas qu’il soit autre chose qu’un chien de garde. Pendant que les autres hôtes de la maison laissaient émousser leurs dents et leurs ongles, ses crocs sont devenus formidables ; il est colossal aujourd’hui, et il n’y a plus que lui qui ait encore l’habitude des batailles. Nourrissons-le largement contre les loups ; mais que jamais il ne touche à ses commensaux pacifiques ; l’appétit lui viendrait en mangeant ; bientôt il serait lui-même un loup, le plus dévorant des loups, à domicile. Il importe de le tenir à la chaîne et dans son enclos.

IV

Faisons le tour de l’enclos ; il est large, et, par ses angles, il pénètre dans presque tous les recoins de la vie privée. — En effet, chaque domaine privé, physique ou moral, offre prise à l’empiétement de ses voisins, et, pour demeurer intact, réclame l’entremise supérieure d’un tiers arbitre. Acquérir, posséder, vendre, donner, léguer, contracter, être mari ou femme, père, mère ou enfant, maître ou domestique, employé ou patron, chacune de ces actions ou situations comporte des droits bornés par des droits contigus et contraires, et c’est l’État qui pose entre eux la limite. Non pas qu’il la crée ; mais, pour la reconnaître, il la trace, et partant il fait des lois civiles qu’il applique par ses tribunaux et ses gendarmes, de façon à faire rendre à chacun son dû. Le voilà donc régulateur et contrôleur, non seulement de la propriété privée, mais aussi de la famille et de la vie domestique ; son autorité s’est légitimement introduite dans le cercle réservé où se retranchait la volonté individuelle, et, selon l’usage des puissances, une fois le cercle entamé, il tend à l’occuper tout entier. — À cet effet, il allègue un nouveau principe. Constitué en personne morale, comme une Église, une université, une société charitable ou savante, n’est-il pas tenu, comme tout corps fondé à perpétuité, d’étendre ses regards au loin et au large, et de préférer aux intérêts particuliers, qui sont viagers, l’intérêt commun qui est éternel ? N’est-ce point là le but supérieur auquel on doit subordonner tous les autres, et faut-il sacrifier cet intérêt suprême à deux instincts revêches, qui souvent sont déraisonnables et qui parfois sont dangereux, à la conscience qui déborde en folies mystiques, à l’honneur qui s’emporte jusqu’aux duels meurtriers ? Non certes, et d’abord, dans ses plus grandes œuvres, quand l’État règle en législateur le mariage, les successions et les testaments, le respect des volontés individuelles n’est pas son guide unique ; il ne se contente pas d’obliger chacun à payer ses dettes et toutes ses dettes, même tacites, involontaires et innées, il fait entrer en ligne de compte l’intérêt public ; il calcule les poussées lointaines, les contre-coups futurs, les effets de masse et d’ensemble. Manifestement, quand il permet ou défend le divorce, quand il élargit ou restreint la quotité disponible, quand il favorise ou interdit les substitutions, c’est surtout en vue de quelque avantage politique, économique ou social, pour épurer ou consolider l’union des sexes, pour implanter dans la famille les habitudes de discipline ou les sentiments d’affection, pour inspirer aux enfants l’esprit d’initiative ou l’esprit de concorde, pour préparer à la nation un état-major de chefs naturels ou une armée de petits propriétaires ; et, dans tout cela, il est autorisé par l’assentiment public. Bien plus, et toujours avec l’assentiment public, en sus de sa besogne originelle, il en fait d’autres, et nul ne trouve qu’il usurpe, quand il bat monnaie, quand il prescrit les poids et mesures, quand il établit des quarantaines, quand, moyennant indemnité, il exproprie des particuliers pour cause d’utilité publique, quand il construit des phares, des ports, des digues, des canaux, des routes, quand il défraye des expéditions scientifiques, quand il fonde des musées et des bibliothèques ; parfois même on tolère qu’il entretienne des universités, des écoles, des églises, des théâtres, et, pour justifier la nouvelle saignée qu’il pratique alors sur les bourses particulières, il n’allègue que l’intérêt commun. — Pourquoi ne prendrait-il pas de même à sa charge toute entreprise utile à tous ? Pourquoi, lorsqu’une œuvre est avantageuse à la communauté, hésiterait-il à la commander, et pourquoi, lorsqu’une œuvre est nuisible à la communauté, négligerait-il de l’interdire ? Or, notez que, dans une société humaine, toute action ou omission individuelle, même la plus solitaire et la plus intime, est une perte ou un profit pour la société : si je soigne mal mon bien ou ma santé, mon intelligence ou mon âme, je ruine ou j’affaiblis en moi un membre de la communauté, qui n’est riche, saine et forte que par la richesse, la force et la santé de ses membres, en sorte qu’à ce point de vue tous mes actes privés sont des bienfaits ou des méfaits publics. Pourquoi donc, à ce point de vue, l’État aurait-il scrupule de me prescrire les uns et de m’interdire les autres ? Pourquoi, afin de mieux exercer ce droit et de mieux remplir ce devoir, ne se ferait-il pas l’entrepreneur universel du travail et le distributeur universel des produits ? Pourquoi ne serait-il pas le seul agriculteur, industriel et commerçant, l’unique propriétaire et gérant de la France ? — Précisément parce que cela serait contraire à l’intérêt de tous. Ici le second principe, celui-là même qu’on lançait contre l’indépendance individuelle, se retourne et, au lieu d’être un adversaire, devient un champion. Bien loin de déchaîner l’État, il lui passe au col une seconde chaîne, et consolide les clôtures dans lesquelles l’honneur et la conscience moderne ont enfermé le gardien public.

V

En effet, en quoi consiste l’intérêt de tous ? — Dans l’intérêt de chacun, et, ce qui intéresse chacun, ce sont les choses dont la possession lui est agréable et la privation pénible. Là-dessus, l’univers entier s’accorderait en vain pour le démentir ; toute sensation est personnelle. Ma souffrance et ma jouissance ne sauraient m’être contestées, non plus que mon attrait pour les choses qui me procurent l’une, et ma répulsion pour les choses qui me procurent l’autre. On ne peut donc définir arbitrairement l’intérêt de chacun ; indépendamment du législateur et en fait, cet intérêt existe ; il n’y a plus qu’à le constater, à constater ce que chacun préfère. Selon les races, les temps, les lieux et les circonstances, les préférences varient ; mais, parmi les choses dont la possession est toujours désirée et la privation toujours redoutée, il en est une dont la possession, désirée directement et pour elle-même, devient, par le progrès de la civilisation, de plus en plus douce, et dont la privation, redoutée directement et pour elle-même, devient, par le progrès de la civilisation, de plus en plus amère, je veux dire, pour chacun, l’entière disposition de son être, la pleine propriété de son corps et de ses biens, la faculté de penser, croire, prier à sa guise, de s’associer à d’autres, et d’agir seul ou avec ces autres, en tous sens et sans entraves, bref sa liberté. Que cette liberté soit aussi large qu’il se pourra, voilà, en tout temps, l’un des grands besoins de l’homme, et voilà, de nos jours, son besoin le plus fort. Il y a de cela deux raisons, l’une naturelle, l’autre historique. — Par nature, il est un individu, c’est-à-dire un petit monde distinct, un centre à part dans un cercle fermé, un organisme détaché, complet en lui-même et qui souffre lorsque ses tendances spontanées sont contrariées par l’intervention d’une force étrangère. Par l’histoire, il est devenu un organisme compliqué, où trois ou quatre religions, cinq ou six civilisations, trente siècles de culture intense ont laissé leur empreinte, où les acquisitions se sont combinées, où les hérédités se sont croisées, où les particularités se sont accumulées, de façon à produire le plus original et le plus sensible des êtres ; avec la civilisation croissante, sa complication va croissant : partant son originalité s’approfondit, et sa sensibilité s’avive ; d’où il suit que, plus il se civilise, plus il répugne à la contrainte et à l’uniformité. Aujourd’hui, chacun de nous est le produit terminal et singulier d’une élaboration prodigieuse, dont les étages ne se sont superposés que cette fois dans cet ordre, une plante unique en son espèce, un individu solitaire, d’essence supérieure et délicate, qui, ayant sa structure innée et son type inaliénable, ne peut donner que ses fruits propres. Rien de plus contraire à l’intérêt du chêne que d’être tourmenté pour porter les pommes du pommier ; rien de plus contraire à l’intérêt du pommier que d’être tourmenté pour porter les glands du chêne ; rien de plus contraire à l’intérêt du chêne, du pommier et des autres arbres que d’être tailladés, équarris, tordus pour végéter tous d’après le modèle obligatoire que l’imagination courte et raide d’un géomètre aura dessiné sur du papier. — Ainsi, le premier intérêt de tous, c’est d’être contraints le moins possible ; s’ils ont établi chez eux une agence de contrainte, c’est pour être préservés par elle des autres contraintes plus fortes, notamment de celles que l’étranger et les malfaiteurs leur imposeraient. Jusque-là, et non plus loin, son intervention leur est avantageuse ; au delà, elle devient l’un des maux qu’elle est instituée pour empêcher. Voilà donc, si l’on pourvoit au premier intérêt de tous, l’unique office de l’État : empêcher la contrainte, partant ne jamais contraindre que pour empêcher des contraintes pires, faire respecter chacun dans son domaine physique et moral, n’y entrer que pour cela, s’en retirer aussitôt, s’abstenir de toute ingérence indiscrète, bien plus, et autant qu’il le peut sans compromettre la sûreté publique, réduire ses anciennes exigences, ne requérir qu’un minimum de subsides et de services, restreindre par degrés son action, même utile, ne se réserver qu’un minimum de tâches, laisser à chacun le maximum d’initiative et d’espace, abandonner peu à peu ses monopoles ne pas faire concurrence aux particuliers, se démettre des fonctions qu’ils peuvent remplir aussi bien que lui-même ; et l’on voit que les limites que lui assigne l’intérêt commun sont justement celles que lui prescrivaient le devoir et le droit.

VI

À présent, si l’on considère, non plus l’intérêt direct, mais l’intérêt indirect de tous, si, au lieu de songer aux hommes, on se préoccupe de leurs œuvres, si l’on envisage la société humaine comme un atelier matériel et spirituel dont la perfection est d’être le plus économique et le plus productif, le mieux outillé et le mieux dirigé qu’il se pourra, à ce point de vue encore, avec ce but accessoire et subordonné, le domaine de l’État n’est guère moins restreint : il y a bien peu de fonctions nouvelles à lui attribuer ; presque toutes les autres seront mieux remplies par les individus libres, par les sociétés naturelles ou par les associations volontaires. — Considérez un homme qui travaille à son compte, agriculteur, industriel ou marchand, et voyez de quel cœur il s’attelle à sa besogne. C’est que son intérêt et son amour-propre y sont engagés ; il s’agit de son bien-être et du bien-être des siens, de son capital, de sa réputation, de son rang et de son avancement dans le monde ; de l’autre côté sont la gêne, la ruine, la déchéance, la dépendance, la faillite et l’hôpital. Devant cette alternative, il se tient en garde et il s’ingénie ; il pense à son affaire, même au lit et à table ; il l’étudie, non pas de loin, spéculativement, en gros, mais sur place, pratiquement, en détail, dans ses alentours et ses appendices, par un calcul incessant des difficultés et des ressources, avec un tact si aiguisé et des informations si personnelles, que, pour tout autre à côté de lui, le problème quotidien qu’il résout serait insoluble, parce que nul autre n’en possède et n’en mesure, comme lui, les éléments précis. — À cette ardeur unique et à cette compétence singulière, comparez la capacité banale et la régularité languissante d’un chef administratif, même expert et honnête. Il est sûr de toucher ses appointements, pourvu qu’il fasse passablement son service, et il le fait passablement, quand il donne ses heures de bureau. Que ses écritures soient correctes, conformes aux règlements et à la tradition, on n’a plus rien à lui demander ; il n’a pas besoin de chercher au delà, de se tourmenter la cervelle. S’il imagine une économie ou une amélioration, ce n’est pas lui qui en profitera, mais le public, être anonyme et vague. D’ailleurs, à quoi bon, puisque l’invention ou la réforme n’aboutiraient qu’à un rapport, et que ce rapport irait dormir dans un carton ? La machine est trop vaste et trop compliquée, trop raide, trop alourdie de rouages rouillés, « de droits anciens et de situations acquises » pour être reconstituée à neuf et à volonté, comme une ferme, un magasin, une usine. Aussi bien, se garde-t-il d’y dévouer ses facultés ; il n’y songe plus après qu’il a quitté son bureau ; il la laisse marcher de son train automatique, faire tellement quellement, avec une assez grosse dépense et un assez médiocre produit, sa besogne routinière. Même en un pays probe comme la France, on a calculé qu’une entreprise, si elle est conduite par l’État, coûte un quart de plus et rapporte un quart de moins que si elle est conduite par un particulier. Partant, si l’on retirait le travail aux particuliers pour en charger l’État, il y aurait, en fin de compte, pour la communauté, moitié de perte.

Or cela est vrai de tout travail, spirituel ou matériel, non seulement des œuvres d’agriculture, d’industrie et de négoce, mais encore des œuvres de science et d’art, de littérature et de philosophie, de charité, d’éducation et de propagande, non seulement quand le moteur est un sentiment égoïste, comme l’intérêt personnel et la vanité vulgaire, mais aussi quand le moteur est un sentiment désintéressé, comme le besoin de découvrir la vérité ou de créer la beauté, la foi contagieuse ou la conviction communicative, l’enthousiasme religieux ou la générosité naturelle, l’amour large ou l’amour restreint, depuis celui qui embrasse l’humanité entière, jusqu’à celui qui se concentre sur les amis et sur les proches. Dans les deux cas l’effet est le même, parce que la cause est la même. Toujours, dans l’atelier que dirige l’individu libre, la force motrice est énorme, presque infinie, parce qu’elle est une source vive, dont l’eau toujours coulante travaille à toute heure et ne s’épuisera jamais. Incessamment la mère pense à son enfant, le savant à sa science, l’artiste à son art, l’inventeur à ses inventions, le philanthrope à ses fondations, Faraday à l’électricité, Stephenson à sa locomotive, M. Pasteur à ses microbes, M. de Lesseps à son isthme, les Petites Sœurs des Pauvres à leurs pauvres. Par cette attention extraordinaire, l’homme tire de ses facultés et de ses alentours tout le service possible ; il devient lui-même un outil perfectionné, et il s’en façonne d’autres : chaque jour dans la puissante machine qu’il conduit et dont il est le premier rouage, il diminue les frottements, il augmente le rendement, il économise, entretient, répare, améliore, avec une compétence et un succès que nul ne conteste ; bref, il fabrique d’une façon supérieure. — Mais cette source vive, qui fait la supériorité de la fabrique, ne peut pas être séparée du fabricant ; car elle est son cœur, son sentiment le plus fort et le plus intime. Elle n’a d’emploi que par lui ; hors de ses mains, sous des mains étrangères, elle cesse de couler, de travailler, de produire. En conséquence, si l’on veut bien et beaucoup produire, c’est à lui seul qu’il faut confier l’atelier ; il en est le propriétaire résident, le metteur en œuvre installé et désigné d’avance, le régisseur-né. Vainement on tenterait de transporter la source ailleurs ; on ne parviendra qu’à lui boucher son issue naturelle, à lui barrer ses canaux bienfaisants, à la détourner au hasard, sans profit, avec perte, pour qu’elle pourrisse dans les bas-fonds ou qu’elle ravine sur les pentes raides. Tout au plus, avec des millions de seaux ramassés par force dans les réservoirs privés, on arrive à remplir péniblement, à moitié, la grande citerne artificielle et centrale, dont l’eau basse et stagnante n’aura jamais assez d’abondance et d’élan pour mouvoir l’énorme roue publique, qui remplace les petites roues particulières et qui doit faire seule toute la besogne de la nation.

Ainsi, même à ne voir dans les hommes que des fabricants, à les traiter comme de simples producteurs de valeurs et de services, à n’avoir pour but que l’approvisionnement de la société et l’avantage des consommateurs, le domaine privé comprend toutes les entreprises dont les particuliers, soit isolés, soit associés, se chargent par intérêt personnel et par attrait personnel : cela suffit pour qu’ils les conduisent mieux que ne ferait l’État ; à ce titre, elles leur sont dévolues. Par conséquent, dans le vaste champ de travail, ils doivent choisir eux-mêmes leur part ; ce sont eux qui, de leur propre autorité, se fixeront des limites. Ils peuvent donc élargir leur domaine autant qu’ils voudront, réduire indéfiniment celui de l’État. Au contraire, l’État ne peut prétendre qu’à leurs restes ; à mesure qu’ils avancent sur un terrain partagé et de frontière douteuse, il est tenu de reculer, de leur céder la place ; quel que soit l’emploi, il ne doit s’en charger qu’à leur défaut, en leur absence prolongée, sur leur renoncement prouvé. — Partant, ce qui lui revient, ce sont d’abord les offices que jamais ils ne revendiqueront pour eux et que toujours ils laisseront volontairement entre ses mains, parce qu’ils ne possèdent pas et qu’il détient le seul outillage approprié, l’instrument spécial et indispensable, à savoir la force armée : telle est la protection de la communauté contre l’étranger, la protection des particuliers les uns contre les autres, la levée des soldats, la perception des impôts, l’exécution des lois, la justice et la police. — Ce sont ensuite les besognes dont l’accomplissement importe directement à tous sans intéresser directement personne : telle est l’administration du sol inoccupé, des forêts communes, des fleuves, de la mer côtière et de la voie publique ; telle est la charge de gouverner les pays sujets ; telle est la commission d’élaborer et rédiger les lois, de frapper la monnaie, de conférer la personnalité civile, de traiter, au nom de la communauté, avec les corps locaux ou spéciaux, départements, communes, banques, instituts, églises, universités. — Ajoutez-y, selon les circonstances, quelques collaborations facultatives et variables[13] : tantôt des subventions accordées aux institutions très utiles que les souscriptions privées ne suffisent pas à défrayer ; tantôt des privilèges concédés à des compagnies auxquelles en échange on impose des obligations équivalentes ; souvent des précautions d’hygiène que l’insouciance des particuliers les empêche de prendre ; parfois des assistances provisoires qui, soutenant ou éveillant l’homme, le mettent un jour en état de se passer d’assistance ; en général des interventions discrètes et peu sensibles dans le présent, mais de grande conséquence dans l’avenir, un code à longue portée, un ensemble de directions coordonnées qui, tout en ménageant la liberté des individus vivants, préparent le bien-être des générations lointaines. — Rien au delà.

VII

Encore, dans cette préparation du bien-être futur, est-ce le même principe qui prévaut. Parmi les produits précieux, les plus précieux et les premiers sont évidemment les outils animés, à savoir les hommes, puisqu’ils produisent le reste. Il s’agit donc de former des hommes, des hommes capables du travail physique, mental ou moral, le plus actif, le plus persévérant, le mieux entendu et le plus fructueux. Or nous savons déjà à quelle condition ils se forment. Il faut et il suffit que les sources vives, que tout à l’heure on a décrites, coulent en place, chacune par son orifice naturel et sous la main de son propriétaire. À cette condition, le jet devient plus fort, car l’élan acquis accroît la poussée originelle ; le metteur en œuvre devient plus habile, car il s’instruit par la pratique ; les voisins eux-mêmes deviennent meilleurs ouvriers, car ils sont encouragés par son succès et appliquent chez eux ses découvertes. — Ainsi, par cela seul que l’État respecte et fait respecter aux mains des individus les sources individuelles, il développe en eux et autour d’eux la volonté et le talent de produire bien et beaucoup, la faculté et le désir de produire toujours mieux et davantage, en d’autres termes toutes les énergies et capacités diverses, chacune en son genre et à son endroit, avec toute l’ampleur et toute l’efficacité qu’elles comportent. Tel est son office et son office unique, d’abord auprès des sources troubles et froides, comme l’amour de soi et l’amour-propre, dont le travail réclame sa surveillance, ensuite et à plus forte raison, auprès des sources chaudes et pures, dont la bienfaisance est sans mélange, comme les affections de famille et les amitiés privées, auprès des sources rares et de qualité supérieure, comme la passion du beau, le besoin du vrai, l’esprit d’association, le patriotisme et l’amour de l’humanité, enfin, et à plus forte raison encore, auprès des deux sources sacrées, salutaires entre toutes, auprès de la conscience qui dévoue la volonté à son devoir, auprès de l’honneur qui attache la volonté à son droit. Qu’il empêche d’y toucher et qu’il s’abstienne d’y toucher ; qu’il fasse cela et ne fasse que cela : sa retenue est aussi nécessaire que sa vigilance. Qu’il monte la garde alentour ; et, sous cette garde, il verra se former spontanément, en chaque moment et en chaque lieu, juste au degré dont le moment et le lieu sont susceptibles, les travailleurs les plus laborieux et les plus compétents, l’agriculteur, l’industriel et le négociant, le savant et l’artiste, l’inventeur et le propagateur, le mari et l’épouse, le père et la mère, le patriote, le philanthrope et la sœur de charité.

Au contraire, si, comme nos Jacobins, il tente de confisquer à son profit toutes les forces naturelles, s’il érige en souveraine absolue l’affection dont il est l’objet, s’il entreprend de supprimer les autres passions et les autres intérêts, s’il ne souffre d’autre préoccupation que celle de la communauté et du bien public, s’il veut transformer par contrainte tous ses membres en Spartiates ou en Jésuites, alors, avec des frais énormes, non seulement il démolit les fontaines privées et fait sur tout le territoire des dégâts incalculables, mais encore il dessèche sa propre source. Nous n’aimons l’État que pour les services qu’il nous rend et en proportion de ces services, en proportion de la sécurité qu’il nous donne et de la liberté qu’il nous assure, à titre de bienfaiteur universel ; lorsque, de parti pris, il nous blesse dans nos plus chers intérêts et dans nos plus vives affections, lorsqu’il nous poursuit jusque dans notre honneur et dans notre conscience, lorsqu’il devient le malfaiteur universel, au bout d’un temps notre amour se tourne en haine. Si ce régime se maintient, le patriotisme s’appauvrit, tarit, puis, après lui, une à une, les autres bonnes sources ; à la fin, on ne voit plus dans le pays que des mares croupissantes ou des inondations brusques, des administrés ou des brigands. Comme dans l’Empire Romain au quatrième siècle, comme en Italie au dix-septième siècle, comme de nos jours dans les provinces turques, il reste un troupeau mal conduit, des êtres rabougris, engourdis, bornés au besoin quotidien et à l’instinct animal, indifférents au bien public et à leur intérêt lointain, déchus jusqu’à oublier leurs propres inventions, à désapprendre leurs sciences, leurs arts, leurs industries, bien pis, des âmes gâtées, menteuses et basses, sans honneur ni conscience. Rien de plus destructeur que l’ingérence illimitée de l’État, même sage et paternel : au Paraguay, sous la discipline minutieuse des Jésuites, les Indiens avaient « la physionomie d’animaux pris au piège ». Ils travaillaient, mangeaient, buvaient, enfantaient, au son de la clochette, sous l’œil du surveillant, correctement, mécaniquement ; mais ils n’avaient goût à rien, ils ne tenaient pas même à vivre : on avait fait d’eux des automates ; du moins, c’était par des moyens doux, et auparavant ils n’étaient que des brutes. Ce sont des hommes que le Jésuite révolutionnaire entreprend aujourd’hui de transformer en automates, et par les moyens durs.

VIII

Plusieurs fois, dans l’histoire européenne, des despotismes presque aussi durs ont pesé sur la volonté humaine ; mais il n’y en a point eu de si foncièrement inepte, car aucun d’eux n’a tenté de soulever une masse si lourde avec un levier si court.

Et d’abord, si autoritaire que fût le despote, son ingérence était limitée. — Quand Philippe II brûlait les hérétiques, persécutait les Mauresques et chassait les juifs, quand Louis XIV convertissait de force les protestants, ils ne violentaient que les dissidents, environ un quinzième ou un vingtième de leurs sujets. — Si Cromwell, devenu Protecteur, restait sectaire et serviteur obligé d’une armée de sectaires, il se gardait bien d’imposer aux autres Églises la théologie, les rites et le régime de son Église[14] ; au contraire, il réprimait les violences des fanatiques, il protégeait les anabaptistes à l’égal de ses indépendants, il accordait aux presbytériens des cures payées et l’exercice public de leur culte, aux épiscopaux une large tolérance et l’exercice privé de leur culte ; il maintenait les deux grandes universités anglicanes, et il permettait aux juifs de bâtir une synagogue. — Au siècle suivant, Frédéric II enrôlait dans son armée tout ce qu’il pouvait nourrir de paysans valides ; il les tenait chacun vingt ans au service, sous une discipline pire que l’esclavage, avec la perspective d’une mort à peu près certaine, et, dans sa dernière guerre, il faisait tuer environ un sixième de ses sujets mâles[15] ; mais c’étaient des serfs, et sa conscription n’atteignait pas les bourgeois. Il prenait, dans la poche des bourgeois et dans les autres poches, tout l’argent qu’il pouvait prendre ; même, au besoin, il faisait de la fausse monnaie et ne payait plus ses fonctionnaires ; mais, sous ses yeux toujours ouverts, l’administration était probe, la police bien faite, la justice bien rendue, la tolérance illimitée, et la liberté d’écrire complète : le roi laissait imprimer contre lui les pamphlets les plus mordants, et permettait qu’à Berlin même on les mît en vente. — Un peu auparavant, dans le grand empire de l’Est[16], Pierre le Grand, le fouet à la main, faisait manœuvrer et danser à l’européenne ses ours moscovites ; mais c’étaient des ours, accoutumés, de père en fils, au fouet et à la chaîne ; d’ailleurs, il demeurait le chef orthodoxe de leur religion, et ne touchait pas à leur mir. — Enfin, à l’autre extrémité de l’Europe, et même hors de l’Europe, au quinzième siècle, au septième siècle, le sultan ou le calife, Mahomet ou Omar, un Turc brutal, un Arabe fanatique, qui venait de conquérir des chrétiens par le glaive, posait lui-même des bornes à son arbitraire ; s’il réduisait les vaincus à l’état de tributaires lourdement rançonnés et à la condition d’inférieurs journellement humiliés, il autorisait leur culte, leurs lois civiles, leurs usages domestiques ; il leur laissait leurs institutions, leurs couvents et leurs écoles ; il leur permettait d’administrer leur communauté à leur guise, sous la juridiction de leurs patriarches ou de leurs autres chefs nationaux. — Ainsi, quel que fût le tyran, il n’entreprenait point de refondre l’homme tout entier, ni de soumettre tous ses sujets à la refonte. Si pénétrante que fût la tyrannie, elle s’arrêtait dans l’âme à un certain point : au delà de son invasion, les sentiments étaient libres. Si enveloppante que fût la tyrannie, elle ne s’abattait que sur une classe d’hommes : hors de son filet, les autres hommes étaient libres. Quand elle blessait à la fois toutes les fibres sensibles, c’était dans une minorité restreinte, incapable de défense ; dans la majorité capable de défense, elle respectait les fibres principales, notamment la plus sensible, celle-ci ou celle-là, selon les cas, tantôt la conscience qui attache l’homme à sa religion, tantôt l’amour-propre qui attache l’homme à son honneur, tantôt l’habitude qui attache l’homme à ses mœurs privées, à ses usages héréditaires, à ses manières extérieures. D’ailleurs, elle ne froissait qu’avec précaution et mesure les autres fibres très sensibles, celles par lesquelles il tient à sa propriété, à son bien-être, à son rang social. De cette façon, les ménagements atténuaient la résistance, et l’entreprise, même malfaisante, n’était point absurde. On pouvait l’accomplir ; il suffisait pour cela d’avoir en main une puissance égale à la résistance qu’on provoquait.

Et d’autre part, cette puissance, on l’avait en main. Derrière le prince, pour travailler avec lui et contre-peser la résistance offerte, il y avait des bras, et des bras très nombreux ou des bras très robustes. — Derrière Philippe II ou Louis XIV, pour pousser ou consentir à l’oppression des dissidents, il y avait la majorité catholique, aussi fanatique, ou aussi peu libérale que son roi. — Derrière Philippe II, Louis XIV, Frédéric II et Pierre le Grand, pour collaborer à presque toutes leurs violences, il y avait la nation unanime, ralliée autour du souverain par son titre consacré et par son droit incontesté, par la tradition et l’habitude, par le sentiment précis du devoir et par l’idée vague du salut public. — Pour auxiliaires, Pierre le Grand comptait tous les hommes éminents et cultivés de son pays ; Cromwell avait son armée disciplinée et vingt fois victorieuse ; le calife ou sultan amenait son peuple privilégié et militaire. — Avec de telles équipes, on soulève de bien pesantes masses ; souvent même on les soulève à demeure. L’opération faite, une sorte d’équilibre s’établit : maintenue par des contrepoids permanents, la masse reste en l’air, et l’on n’a plus besoin que d’un petit effort quotidien pour l’empêcher de retomber.

Tout au rebours dans l’entreprise jacobine : à mesure qu’elle s’exécute, la théorie, plus exigeante, ajoute au bloc soulevé des blocs plus lourds, et, à la fin, des blocs d’un poids infini. — Au commencement, le Jacobin ne s’attaquait qu’à la royauté, à l’Église, à la noblesse, aux parlements, aux privilèges, à la propriété ecclésiastique et féodale, bref aux établissements du moyen âge ; maintenant, il s’attaque à des institutions bien plus anciennes et bien plus solides, à la religion positive, à la propriété et à la famille. — Pendant quatre ans, il s’est contenté de détruire ; à présent, il veut construire ; il ne s’agit plus seulement d’abolir la religion positive et de supprimer l’inégalité sociale, de proscrire les dogmes révélés, les croyances héréditaires et le culte établi, la primauté de rang et la supériorité de fortune, la richesse et l’oisiveté, la politesse et l’élégance ; il faut en outre former le citoyen, fabriquer des sentiments nouveaux, imposer à l’individu la religion naturelle, l’éducation civique, les mœurs égalitaires, les manières jacobines, la vertu spartiate, bref ne rien laisser en lui qui ne soit prescrit, conduit et contraint. — Dès lors, la Révolution a contre elle, non seulement les partisans de l’ancien régime, prêtres, nobles, parlementaires, royalistes et catholiques, mais encore tout homme imbu de la civilisation européenne, membre d’une famille régulière et possesseur d’un capital gros ou petit, propriétaires de toute, espèce et de tout degré, agriculteurs, industriels, commerçants, fermiers, artisans, et même la plupart des révolutionnaires, qui presque tous comptent bien ne pas subir les contraintes qu’ils infligent, et n’aiment la camisole de force que sur le dos d’autrui. — À ce moment, le poids des volontés résistantes devient incommensurable : il serait plus aisé de soulever une montagne ; et, juste à ce moment, les Jacobins se sont retranché toutes les forces morales par lesquelles un ingénieur politique agit sur les volontés.

Ils n’ont pas derrière eux, comme Philippe II et Louis XIV, l’intolérance d’une majorité énorme ; car, au lieu de quinze ou vingt orthodoxes contre un hérétique, leur Église compte à peine un orthodoxe contre quinze ou vingt dissidents[17]. — Ils n’ont pas derrière eux, comme les souverains légitimes, la fidélité opiniâtre d’un peuple entier, engagé sur les pas de son chef par le prestige d’un droit héréditaire et par la pratique d’une obéissance ancienne. Au contraire, ils règnent d’hier et sont des intrus, installés d’abord par un coup d’État, puis par un simulacre d’élection, ayant extorqué ou escroqué les suffrages dont ils s’autorisent, si coutumiers de la fraude et de la violence que, dans leur propre assemblée, la minorité maîtresse a pris et gardé le pouvoir par la violence et par la fraude, quelle a dompté la majorité par l’émeute, qu’elle a dompté les départements par les armes, et que, pour donner à ses brutalités l’apparence du droit, elle improvise deux parades à grand orchestre, d’une part la fabrication subite d’une constitution de papier qu’elle envoie moisir dans ses archives, d’autre part la scandaleuse comédie d’un plébiscite forcé et faussé. — À la tête de la faction, une douzaine de meneurs concentrent dans leurs mains une autorité sans limites ; mais, de leur propre aveu, leur autorité est empruntée ; c’est la Convention qui les délègue ; leur titre précaire a besoin d’être renouvelé tous les mois ; un déplacement de la majorité peut les emporter, eux et leur œuvre ; une émeute de la populace, qu’ils ont accoutumée à l’émeute, peut les emporter, eux, leur œuvre et leur majorité. — Sur leurs propres adhérents, ils n’ont qu’un ascendant disputé, limité, éphémère. Ils ne sont pas des chefs militaires, comme Cromwell ou Napoléon, généraux d’une armée qui obéit sans examen, mais de simples harangueurs à la merci d’un auditoire qui les juge. Dans cet auditoire, toute discipline manque ; en vertu de ses principes, chaque Jacobin demeure indépendant. S’il suit des conducteurs, c’est sous bénéfice d’inventaire ; ayant choisi lui-même, il peut revenir sur son choix ; sa confiance est intermittente, sa fidélité provisoire, et, son adhésion n’étant qu’une préférence, il se réserve toujours le droit de lâcher ses favoris du jour, comme il a lâché ses favoris de la veille. Dans cet auditoire, la subordination est nulle ; le dernier des démagogues, un criard subalterne, Hébert ou Jacques Roux, aspire à sortir des rangs, et enchérit sur les charlatans en place pour s’emparer de leur place. Même avec un ascendant durable et complet sur une troupe organisée de partisans dociles, les chefs jacobins seraient toujours faibles, faute d’instruments sûrs et suffisants ; car ils n’ont guère de zélateurs que parmi les probités douteuses et les incapacités notoires. — Autour de Cromwell, pour appliquer son programme puritain, il y avait l’élite morale de la nation, une armée de rigoristes à conscience étroite, plus sévères encore pour eux-mêmes que pour autrui, qui ne se permettaient ni un juron ni un excès de vin, qui ne s’accordaient ni un quart d’heure de sensualité, ni une heure de paresse, qui s’interdisaient toute action ou omission sur laquelle ils pouvaient avoir un scrupule, les plus probes, les plus tempérants, les plus laborieux et les plus persévérants des hommes[18], seuls capables de fonder la morale pratique dont l’Angleterre et les États-Unis vivent encore aujourd’hui. — Autour de Pierre le Grand, pour appliquer son programme européen, il y avait l’élite intellectuelle du pays, un état-major de talents importés et de demi-talents nationaux, tous les hommes instruits, étrangers domiciliés et Russes indigènes, seuls capables d’organiser des écoles et des établissements publics, d’instituer une grande administration centrale et régulière, de distribuer les rangs d’après les services et le mérite, bref de bâtir, dans la neige et dans la boue de la barbarie informe, la serre chaude où la civilisation, transplantée comme un arbre exotique, végète et s’acclimatera par degrés. — Autour de Couthon, Saint-Just, Billaud, Collot et Robespierre, si l’on excepte les hommes spéciaux qui se dévouent, comme Carnot, non à l’utopie, mais à la patrie, et qui, sous la livrée du système, sont des serviteurs de la France, il n’y a guère, pour appliquer le programme jacobin, que les sectaires assez bornés pour n’en pas démêler la sottise ou assez fanatiques pour en accepter l’horreur, un ramas de déclassés qui se sont improvisés hommes d’État, affolés par la disproportion de leurs facultés et de leur rôle, des esprits faux dont l’éducation est superficielle, la compétence nulle et l’ambition illimitée, des consciences perverties, ou calleuses, ou mortes, détraquées par le sophisme, ou endurcies par l’orgueil, ou tuées par le crime, par l’impunité et par le succès.

Ainsi, tandis que les autres despotes, pour soulever un poids médiocre, appellent à eux l’élite ou la majorité de la nation, utilisent les plus grandes forces du pays, et allongent leur levier tant qu’ils peuvent, les Jacobins, qui veulent soulever un poids énorme, repoussent loin d’eux l’élite et la majorité de la nation, écartent les plus grandes forces du pays, et raccourcissent leur levier autant qu’il est possible. Ils n’en gardent en main que le dernier bout, l’extrémité grossière et rude, le coin de fer qui grince et qui broie, je veux dire la force physique, la lourde main du gendarme qui s’abat sur l’épaule du suspect, les verrous que le geôlier tire sur le détenu, les coups de crosse que le sans-culotte assène sur les reins du bourgeois pour le faire marcher droit et vite, mieux encore, le coup de pique du septembriseur dans le ventre de l’aristocrate, et la chute du couperet sur la tête emboîtée dans le demi-cercle de la guillotine. — Tel est désormais leur seul engin de gouvernement, car ils se sont retiré les autres. Ils sont tenus d’étaler leur engin, car il n’est efficace qu’à condition d’installer à demeure dans toutes les imaginations son image sanglante : si le roi nègre ou le pacha veut que toutes les têtes se courbent sur son passage, il faut qu’il marche escorté de ses coupe-tête. Ils sont tenus d’abuser de leur engin, car l’épouvante s’amortit par l’habitude et a besoin d’être ravivée par des exemples : si le roi nègre ou le pacha veut entretenir la crainte par laquelle il règne, il faut que, de jour en jour, il l’aggrave, qu’il tue trop pour tuer assez, qu’il tue à la minute, sans procès, en tas, indistinctement, presque au hasard, n’importe pour quel délit, sur un soupçon, les innocents avec les coupables. Il se perd, lui et les siens, sitôt qu’il manque à cette règle ; tout Jacobin, comme tout roi nègre ou pacha, est obligé de l’observer, pour devenir et rester le chef de sa bande. — C’est pourquoi les chefs de la secte, ses conducteurs naturels et désignés d’avance, sont des théoriciens capables de saisir son principe et des logiciens capables d’en tirer les conséquences, assez ineptes pour ne pas comprendre que leur entreprise excède leurs forces et toutes les forces humaines, assez avisés pour comprendre que la force brutale est leur unique outil, assez inhumains pour l’appliquer sans scrupule et sans réserve, assez dénaturés pour prodiguer le meurtre afin d’imprimer la terreur.

  1. Buchez et Roux, XXXII, 354 (Discours de Robespierre à la Convention, 18 floréal an II). « Sparte brille comme un éclair parmi des ténèbres immenses. »
  2. Prise de Mélos par les Athéniens ; Thèbes, après la victoire d’Alexandre ; Corinthe, après la victoire des Romains. — Dans la guerre du Péloponèse, les Platéens, qui se rendent à discrétion, sont mis à mort ; Nicias est tué de sang-froid après sa défaite en Sicile ; les prisonniers d’Ægos-Potamos ont le pouce coupé, etc.
  3. Fustel de Coulanges, la Cité antique, ch. xvii.
  4. Platon, Apologie de Socrate. — Voir aussi, dans le Criton, les raisons de Socrate pour ne pas fuir et pour subir sa peine ; l’idée antique de l’État y est très nettement exprimée.
  5. Cf. les Lois de Manou, le Zend-Avesta, le Pentateuque et le Tchéou-li. Dans ce dernier code (traduction de Biot), on trouvera la perfection du système, notamment I, 241, 247 ; II, 393 ; III, 9, 11, 21, 52 : « Chaque chef d’arrondissement, le premier jour de la première lune, réunit les hommes de son arrondissement, leur lit les tableaux des règlements ; il examine leur vertu, leur conduite, leur progrès dans la bonne voie et dans les sciences, et les encourage ; il recherche leurs erreurs, leurs fautes, et les empêche de faire mal… Les officiers des mariages veillent à ce que les gens du peuple se marient aux âges prescrits. » — La réduction de l’homme à l’état d’automate est très bien marquée par l’institution du « préposé au bâillon ». Dans les grandes chasses, dans les réunions de troupes, il ordonne de mettre les bâillons. En ce cas, on place des bâillons dans la bouche des soldats ; « alors ils remplissent leur devoir sans tumulte ni cris. »
  6. Ces deux mots n’ont pas d’équivalents exacts en grec ni en latin, Conscientia, dignitas, honos ont une nuance différente. On sentira mieux cette nuance en notant les alliances des deux mots modernes, délicatesse de conscience, scrupules de conscience, mettre son honneur à ceci ou à cela, se piquer d’honneur, les lois de l’honneur, etc. Les termes techniques de la morale antique : le beau, l’honnête, le souverain bien, etc., indiquent des idées d’un autre ordre et d’une autre origine.
  7. Montaigne, Essais, livre I, ch. xlii : « Voyez aux provinces éloignées de la cour, nommons Bretagne pour exemple, le train, les sujets, les officiers, les occupations, le service et cérémonie d’un seigneur retiré et casanier, nourri entre ses valets, et voyez aussi le vol de son imagination : il n’est rien plus royal ; il oyt parler de son maître une fois l’an, comme du roi de Perse… Le poids de la souveraineté ne touche un gentilhomme français à peine deux fois dans sa vie… Qui se veut tapir en son foyer et sait conduire sa maison sans querelle ni procès, il est aussi libre que le duc de Venise. »
  8. Mémoires de Chateaubriand, tome ier (Les soirées au château de Combourg).
  9. En Chine, le principe de la morale est tout opposé : « Au milieu des embarras et des difficultés, les Chinois disent toujours siao-sin, c’est-à-dire rapetisse ton cœur. » (Huc, l’Empire chinois, I, 204).
  10. Aux États-Unis, la morale est surtout fondée sur les idées puritaines ; néanmoins, on y trouve une trace très profonde, plus profonde qu’ailleurs, des idées féodales : c’est la déférence publique envers les femmes ; les égards qu’on a pour elles sont tout à fait chevaleresques et presque excessifs.
  11. Notez, à ce point de vue, chez la femme moderne, les préservatifs de la vertu féminine. Le sentiment du devoir est un premier gardien de la pudeur ; mais il a un auxiliaire plus fort que lui, je veux dire l’honneur, ou orgueil intime.
  12. La morale varie, mais suivant une loi fixe, comme une fonction mathématique. Chaque société a ses éléments, sa structure, son histoire, ses alentours qui lui sont propres, et partant ses conditions vitales qui lui sont propres. Dans la ruche, sitôt que l’abeille reine est choisie et fécondée, cette condition est le massacre des femelles rivales et des mâles inutiles (Darwin). En Chine, c’est l’autorité paternelle, l’éducation littéraire et l’observation des rites. Dans la cité antique, c’était l’omnipotence de l’État, l’éducation gymnastique et l’esclavage. En chaque siècle et chaque pays, ces conditions vitales sont exprimées par des consignes plus ou moins héréditaires, qui prescrivent ou interdisent telle ou telle classe d’actions. Quand l’individu pense à l’une de ces consignes, il se sent obligé ; quand il y manque, il a des remords : le conflit moral est la lutte intérieure qui s’engage entre la consigne générale et le désir personnel. Dans notre société européenne, la condition vitale, et partant la consigne générale, est le respect de chacun pour soi et pour les autres (y compris les femmes et les enfants). Cette consigne, nouvelle dans l’histoire, a sur les précédentes un avantage singulier : chaque individu, étant respecté, peut se développer selon sa nature propre, partant inventer en tous sens, produire en tout genre, être utile à soi-même et aux autres de toutes façons, ce qui rend la société capable d’un développement indéfini.
  13. Quand la fonction à remplir est d’un caractère incertain ou d’un genre mixte, on peut appliquer la règle suivante, pour décider si elle doit être exercée par l’État ou par les particuliers, et pour démêler, en cas de collaboration, quelle portion revient aux particuliers, et quelle portion à l’État. — Règle générale, si une fonction a pour des particuliers isolés ou associés un intérêt et un attrait directs, et pour la communauté un intérêt indirect, elle convient et appartient aux particuliers, non à l’État. Au contraire, si la fonction a pour la communauté un intérêt direct, et pour les particuliers isolés ou associés un intérêt et un attrait indirects, elle convient et appartient à l’État, non aux particuliers. — D’après cette règle, on peut tracer la limite du domaine privé et du domaine public, et l’on constate que cette limite se déplace en avant ou en arrière, selon le déplacement des intérêts et des attraits, directs et indirects.
  14. Carlyle, Cromwell’s speeches and letters, III, 418 (Discours de Cromwell au Parlement, 19 septembre 1656).
  15. Seeley, Life and times of Stein, 143. — Macaulay, Biographical Essays, Frederic the Great, 33, 35, 87, 92.
  16. Eugène Schuyler, Peter the Great, 2 vol.
  17. La Révolution, tome V, 74-76, tome VI, 178, et tome VII, ch. I. — Archives des affaires étrangères, tome 332 (Lettre de Thiberge, Marseille, 14 brumaire an II). « J’ay été à Marteygue, petite ville à dix lieues de Marseille, accompagné de Fournet, mon collègue ; jé trouvée, dans une ville où la population peut monter à 5000 âmes, 17 patriotes. » — Ib. (Lettre de Régulus Leclerc, Bergues, 15 brumaire an II). À Bergues, dit-il, « la municipalité se compose de marchands dont les boutiques sont vides, et de brasseurs sans bière, depuis la loi du maximum. » Par suite, tiédeur universelle ; on n’a trouvé que « quarante personnes pour former la société populaire, dont les séances se tiennent, par grâce, de cinq jours en cinq jours… L’esprit public est tué à Bergues ; le fanatisme y est seul dominant. » — Archives nationales, F7 7164 (Département du Var, rapports de l’an V, idée générale ». — « À Draguignan, sur 7000 âmes, 40 patriotes exclusifs, méprisés comme improbes ; à Vidauban, 9 à 10 exclusifs, favorisés par la municipalité, et qui vivent très dispendieusement, sans qu’on leur en connaisse les moyens ; à Brignoles, vols fréquents sur les routes par des voleurs qui se disaient fort patriotes au commencement de la Révolution : ils sont craints et personne n’ose les nommer ; à Fréjus, 9 exclusifs principaux qui passent tout leur temps au café. » — Berryat-Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, 146. — Brutus Thierry, épicier, membre du comité révolutionnaire d’Angers, disait que, « dans Angers, il n’y avait pas soixante révolutionnaires ».
  18. Macaulay, History of England, I, 152 : « Les royalistes eux-mêmes confessèrent que, dans chaque branche de travail honnête, les soldats licenciés prospéraient au delà des autres hommes, que nul d’entre eux n’était accusé de brigandage ou de larcin, qu’on n’en voyait aucun demander l’aumône, et que, si un boulanger, un maçon, un charretier attirait l’attention par sa sobriété et sa diligence, il était très probablement un des vieux soldats de Cromwell. »