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Les Origines de la France contemporaine/Volume 10/Livre III/Chapitre 3

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Librairie Hachette et Cie (Vol. 10. Le régime moderne, tome 2e.p. 131-198).
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CHAPITRE III

I. La répartition des droits. — Disgraciés et préférés sous les gouvernements antérieurs. — Sous l’ancien régime. — Pendant la Révolution. — Conception égalitaire et française du droit. — Ses ingrédients et ses excès. — Satisfaction qu’elle obtient sous le régime nouveau. — Abolition des incapacités légales, égalité dans la possession des droits. — Confiscation de l’action collective, égalité dans la privation des droits. — Les carrières dans l’État moderne. — Droit égal de tous aux places et à l’avancement. — Distribution des emplois par Napoléon. — Son personnel est recruté dans toutes les classes et dans tous les partis. — II. Le besoin de parvenir. — Limitation et conditions de l’avancement sous l’ancienne monarchie. — Effet sur les âmes. — Les ambitions sont bornées. — Débouchés extérieurs qui leur restent. — III. La Révolution leur ouvre le débouché intérieur et la carrière illimitée. — Effet sur les âmes. — Exigences et prétentions de l’homme moderne. — Régie théorique pour choisir entre les concurrents. — Le suffrage populaire érigé en juge-arbitre. — Conséquences de son arbitrage. — Indignité de ses choix. — IV. Napoléon, juge du concours. — Sécurité de son siège. — Indépendance de ses arrêts. — Suppression des anciennes influences, et fin des manèges monarchiques ou démocratiques. — Autres influences contre lesquelles il est en garde. — Sa règle de préférence. — Évaluation des candidats d’après la quantité et la qualité du travail utile qu’ils fourniront. — Sa compétence. — Sa perspicacité. — Sa vigilance. — Zèle et travail de ses fonctionnaires. — Effet du concours ainsi jugé et des fonctions ainsi exercées. — Les talents sont utilisés et les jalousies sont désarmées. — V. Le concours et les prix. — Multitude des places. — Comment leur nombre est accru par l’extension du patronage central, du territoire français et de l’ascendant politique. — Situation d’un Français à l’étranger. — Sa qualité de Français équivaut à un grade. — Rapidité de l’avancement. — Élimination incessante et vacances multipliées dans les cadres militaires. — Élimination préalable dans les cadres civils. — Proscription des hommes cultivés et interruption de l’enseignement pendant la Révolution. — Rareté de l’instruction générale ou spéciale en 1800. — Petit nombre des candidats capables. — Le manque de compétiteurs leur facilite l’avancement. — Grandeur et attrait des prix offerts. — La Légion d’honneur. — La noblesse impériale. — Les dotations et les majorats. — L’émulation. — VI. Le ressort interne de 1789 à 1815. — Sa force. — Sa déformation. — Comment il finit par détraquer la machine.

I

Maintenant que l’État vient de répartir à nouveau les charges et devoirs qu’il impose, il faut qu’il répartisse à nouveau les droits et avantages qu’il confère. — Des deux côtés, bien avant 1789, la justice distributive était en défaut, et, sous la monarchie, les exclusions choquaient autant que les exemptions ; d’autant plus que, par une double iniquité, dans chaque groupe d’hommes, l’ancien régime distinguait deux groupes, l’un auquel il accordait toutes les exemptions, l’autre auquel il faisait subir toutes les exclusions. C’est que, depuis les origines, dans la formation et l’administration du royaume, le roi, pour obtenir les services, l’argent, la collaboration ou la connivence dont il avait besoin, avait toujours traité avec des corps, ordres, provinces, seigneuries, clergé, églises, monastères, universités, parlements, communautés de profession, d’art ou de métier, familles, c’est-à-dire avec des pouvoirs constitués plus ou moins difficiles à soumettre, et qui, avant de se soumettre, ensuite pour rester soumis, stipulaient des conditions. De là, en France, tant de conditions différentes : chaque corps distinct s’était rendu par une ou plusieurs capitulations distinctes et possédait ainsi son statut à part. De là, en France, des conditions si diversement inégales : bien entendu, les corps les plus capables de se défendre s’étaient défendus le mieux, et leur statut, écrit ou non écrit, leur garantissait des privilèges précieux que les autres corps, plus faibles, n’avaient pu acquérir ou conserver, non seulement des immunités, mais aussi des prérogatives, non seulement des allègements d’impôt et des dispenses de la milice, mais aussi des libertés politiques et administratives, des débris de leur souveraineté primitive, des restes de leur antique indépendance, quantité d’avantages positifs, à tout le moins des distinctions, des préséances, des préférences, une supériorité sociale, un droit incontesté aux grades et aux honneurs, aux places et aux grâces. Tels étaient notamment les pays d’états, comparés aux pays d’élection, les deux premiers ordres, clergé et noblesse, comparés au tiers état, les bourgeoisies et corporations des villes, comparées au reste des habitants. Par contre, en face de ces favoris de l’histoire, il y avait les déshérités de l’histoire, ceux-ci bien plus nombreux et par millions, les simples taillables, les sujets sans qualité ni rang, bref le commun des hommes, en particulier le menu peuple des villes et surtout des campagnes, d’autant plus foulé que sa condition était plus basse ; plus bas encore les juifs, sorte d’étrangers, à peine tolérés, et les calvinistes, non seulement privés des droits les plus humbles, mais encore, depuis cent ans, persécutés par l’État.

Tous ces gens-là, que le droit historique transportait plus ou moins loin hors de la cité, le droit philosophique, en 1789, les y ramène. Après les déclarations de l’Assemblée constituante, il n’y a plus en France de Bretons, de Provençaux, de Francs-Comtois ou d’Alsaciens, ni de catholiques, de protestants ou d’israélites, ni de nobles ou de roturiers, ni de bourgeois ou de villageois, mais seulement des Français, tous citoyens au même titre, tous dotés des mêmes droits civils, religieux et politiques, tous égaux devant l’État, tous introduits par la loi dans toutes les carrières, ensemble, sur la même ligne et sans entrées de faveur, tous, sans distinction de qualité, naissance, croyance ou fortune, invités à fournir jusqu’au terme la carrière qu’ils ont choisie, tous appelés, s’ils sont bons coureurs, à recevoir au bout de la lice les plus beaux prix, emplois et grades, notamment les dignités et places éminentes qui, jusqu’ici réservées à une classe ou à une coterie, étaient d’avance interdites au grand nombre. Désormais tous les Français jouissent, en théorie, du droit commun ; par malheur, ce n’est qu’en théorie. En fait, dans la cité, les nouveaux venus s’approprient la place, les prétentions et plus que les privilèges des anciens occupants ; ceux-ci, grands et moyens propriétaires, gentilshommes, parlementaires, officiers, ecclésiastiques, catholiques, notables de toute espèce et de tout degré, sont tout de suite privés des droits de l’homme. Livrés à la jacquerie des campagnes et à l’émeute des villes, ils subissent d’abord l’abandon, puis l’hostilité de l’État : le gendarme public a cessé de les protéger et leur refuse ses services ; ensuite, devenu jacobin, il se déclare leur ennemi, il les traite en ennemis, il les dépouille, il les emprisonne, il les tue, il les expulse ou les déporte, il les frappe de mort civile, il les fusille, s’ils osent rentrer ; à tous leurs parents ou alliés qui ne sont pas sortis de France, il ôte les droits civiques ; à tous les nobles ou anoblis, il ôte la qualité de Français et leur prescrit de se faire naturaliser à nouveau dans les formes ; contre la majorité catholique, il renouvelle les interdictions, les persécutions, les brutalités que l’ancien gouvernement exerçait contre la minorité calviniste. — Ainsi, en 1799 comme en 1789, il y avait deux classes de Français, deux espèces d’hommes inégales, la première, supérieure, installée dans la cité, la seconde, inférieure, exclue de la cité ; seulement, en 1799, l’inégalité plus grande reléguait plus bas et plus loin, dans une condition pire, les inférieurs et les exclus.

Néanmoins le principe subsiste ; depuis 1789 il a été inscrit en tête de toutes les constitutions : il est encore proclamé par la constitution nouvelle. Même perverti et défiguré par les jacobins, il est demeuré populaire ; leur interprétation grossière et fausse n’a pu le discréditer. À travers la caricature hideuse et grotesque, les esprits et les cœurs se reportent toujours vers la forme idéale de la cité, vers le vrai contrat social, vers le règne impartial, actif et permanent de la justice distributive. Toute leur éducation, toute la littérature, la philosophie et la culture du XVIIIe siècle, les incline vers cette conception de la société et du droit ; plus profondément encore, ils y sont prédisposés par la structure innée de leur intelligence, par le tour original de leur sensibilité, par les qualités et les défauts héréditaires de leur nation et de leur race. — Dans les objets et les individus, le Français saisit aisément et vite un trait général, quelque caractère commun : ici ce caractère est la qualité d’homme ; il la détache avec dextérité, il l’isole nettement, puis, d’un pas leste et sûr, en droite ligne, il se lance sur le grand chemin des conséquences[1]. Il a oublié que sa notion sommaire ne correspond qu’à un extrait, à un très mince extrait de l’homme total ; son opération tranchante et précipitée dérobe à ses regards la plus grande partie de l’individu réel ; il a omis quantité de caractères, et les plus importants, les plus efficaces, ceux que la géographie, l’histoire, l’hérédité, l’habitude, la condition, le travail manuel ou l’éducation libérale impriment dans l’esprit, l’âme et le corps, et qui, par leurs différences, constituent les différents groupes, locaux ou sociaux. Tous ces caractères, non seulement il les néglige, mais il les écarte ; ils sont trop nombreux et trop compliqués pour lui ; ils le gêneraient pour penser. Autant il est propre aux pensées distinctes et suivies, autant il est impropre aux pensées complexes et compréhensives ; en conséquence, il y répugne, et, par un travail secret dont il n’a pas conscience, involontairement, il abrège, il simplifie, il écourte ; désormais son idée, même partielle et superficielle, lui semble adéquate et complète : à ses yeux, la qualité d’homme prime et absorbe toutes les autres ; non seulement elle a une valeur, mais cette valeur est l’unique. Partant tous les hommes se valent, et la loi doit les traiter en égaux. — Ici l’amour-propre, si vif et si promptement susceptible en France, intervient pour interpréter et appliquer la formule[2] : « Puisque tous les hommes se valent, je vaux n’importe quel homme ; si la loi confère un droit aux gens de telle ou telle condition, fortune ou naissance, il faut qu’elle me le confère aussi. Toute porte qui leur est ouverte doit m’être ouverte ; toute porte qui m’est fermée doit leur être fermée : autrement, on me traite en inférieur, je suis froissé dans ma fibre intime. Quand le législateur met dans leurs mains un bulletin de vote, il est tenu d’en mettre un pareil dans les miennes, même s’ils savent s’en servir et si je ne sais pas m’en servir, même si le suffrage restreint est utile à la communauté et si le suffrage universel est nuisible à la communauté. Tant pis, si je ne suis souverain que de nom et en imagination ; je consens à ce que ma souveraineté soit illusoire, mais j’entends que celle des autres le soit aussi ; j’aime mieux la servitude et la privation pour tous que des libertés et des avantages pour quelques-uns, et, pourvu que le niveau passe sur toutes les têtes, j’accepte un joug pour toutes les têtes, y compris la mienne. »

Telle est la composition interne de l’instinct égalitaire, et tel est l’instinct naturel des Français : il est bienfaisant ou malfaisant, selon que l’un ou l’autre de ses ingrédients y prédomine, tantôt le noble sentiment de l’équité, tantôt la basse envie de la vanité sotte[3] ; mais, sain ou malsain, sa force en France est énorme, et le régime nouveau lui donne toutes les satisfactions, les bonnes comme les mauvaises. — Plus d’incapacités légales. D’une part, toutes les lois républicaines de proscription ou d’exception sont abrogées : on a vu l’amnistie et la rentrée des émigrés, le concordat, la restauration du culte catholique, la réconciliation imposée aux constitutionnels et aux orthodoxes : le Premier Consul n’admet pas de différence entre eux, il recrute son nouveau clergé dans les deux groupes, et là-dessus il force la main au pape[4]. Sur soixante sièges épiscopaux, il en donne douze aux anciens schismatiques ; il veut qu’ils y montent le front haut, il les dispense de la pénitence ecclésiastique et de toute rétractation humiliante ; il tient la main à ce que, dans les quarante-huit autres diocèses, les prêtres qui jadis ont prêté le serment civique soient employés et bien traités par leurs supérieurs qui, à la même date, ont refusé le serment civique. D’autre part, toutes les exclusions, inégalités et distinctions de la monarchie restent abolies. Non seulement le culte calviniste et même le culte israélite sont autorisés par la loi comme le culte catholique, mais encore les consistoires protestants et les synagogues juives[5] sont constitués et organisés sur le même pied que les églises catholiques ; pasteurs et rabbins deviennent aussi des fonctionnaires, au même titre que les évêques et curés ; tous agréés ou nommés, tous payés ou accrédités par le gouvernement, ils bénéficient également de son patronage : chose unique en Europe, les petites Églises de la minorité obtiennent de l’État la même mesure d’indifférence et de bienveillance que la grande Église de la majorité, et désormais, en fait aussi bien qu’en droit, les ministres des trois cultes jadis ignorés, tolérés ou proscrits, ont leur rang, leur titre, leurs honneurs, dans la hiérarchie sociale et dans la hiérarchie légale, aussi bien que les ministres du seul culte autrefois dominant ou permis. Pareillement, dans l’ordre civil, plus d’infériorité ni de disgrâce attachées par la loi à une condition, à la qualité de roturier, de villageois, de paysan ou d’indigent, comme autrefois sous la monarchie, — à la qualité de noble, de bourgeois, de citadin, de notable ou de riche, comme tout à l’heure sous la République ; chacune des deux classes est relevée de sa déchéance. Aucune classe n’est grevée par l’impôt ni par la conscription au delà de son dû ; toutes les personnes et toutes les propriétés trouvent, dans le gouvernement, dans l’administration, dans les tribunaux, dans les gendarmes, la même protection efficace ; voilà pour l’équité et pour le bon esprit égalitaire. — Voici maintenant pour le mauvais esprit égalitaire et pour l’envie. Sans doute les plébiscites et l’élection des députés au Corps législatif ne sont que des comédies ; mais, dans cette comédie, tous les rôles se valent, et le duc d’ancienne ou nouvelle fabrique, simple figurant parmi des milliers et des millions d’autres, ne donne qu’un suffrage comme le savetier du coin. Sans doute, à la commune, dans le département, dans les instituts de charité, de culte et d’éducation, toute indépendance, initiative ou direction est retirée aux particuliers, et l’État confisque à son profit l’action collective ; mais les classes qu’il en dépouille sont surtout les plus hautes, seules assez éclairées et assez riches pour la conduire, l’entreprendre et la défrayer : par cette usurpation, il entame et ronge bien plus profondément le large cercle où s’espacent les vies supérieures que le cercle étroit où rampent et se traînent les vies humbles ; presque toute la perte, toute la privation sensible est pour le grand propriétaire terrien, non pour ses journaliers et manœuvres, pour le grand industriel ou négociant de la ville, non pour ses ouvriers ou commis[6], et le commis, l’ouvrier, le journalier, le manœuvre, mécontent d’être à terre, s’y trouve moins mal depuis que ses maîtres ou patrons, tombés de plus haut, y sont aussi et qu’il les coudoie.

À présent que les hommes naissent à terre et tous de niveau, enfermés dans un cadre universel et uniforme, la vie sociale ne peut plus leur apparaître que comme un concours, un concours institué, proclamé et jugé par l’État ; car, par son ingérence, ils sont tous compris, enserrés et retenus dans son enclos ; point d’autre champ de course ; par contre, dans l’enclos, les carrières, dessinées et jalonnées d’avance, appellent les coureurs ; le gouvernement a disposé et aplani le terrain, posé les compartiments, distingué et préparé des lices rectilignes qui convergent au terme ; c’est là qu’il siège, unique arbitre du concours, et il étale aux yeux des concurrents les innombrables prix qu’il leur propose. — Ces prix sont ses emplois, tous les emplois de l’État, politiques, militaires, ecclésiastiques, judiciaires, administratifs, universitaires, tous les titres, honneurs et dignités dont il dispose, tous les grades, depuis le dernier jusqu’au premier de sa hiérarchie, depuis celui de caporal, régent de collège, conseiller municipal, surnuméraire de bureau, curé desservant, jusqu’à celui de sénateur, maréchal de France, grand maître de l’Université, cardinal, ministre d’État. Selon que la place est plus ou moins haute, elle confère à son possesseur une part plus ou moins grande des biens que tous les hommes désirent et recherchent, argent, autorité, patronage, influence, considération, importance, prééminence sociale ; ainsi, selon le rang qu’on atteint dans la hiérarchie, on est quelque chose ou peu de chose ; hors de la hiérarchie, on n’est rien.

Par conséquent, la faculté d’y entrer et d’y monter est l’une des plus précieuses : dans le nouveau régime, elle est garantie par la loi, elle devient de droit commun, elle appartient à tous les Français. Puisque l’État ne leur laisse pas d’autres débouchés, il leur doit celui-là ; puisqu’il les invite et les réduit tous à concourir sous son arbitrage, il est tenu d’être un arbitre impartial ; puisque la qualité de citoyen, par elle-même et par elle seule, confère le droit de parvenir, tous les citoyens, indifféremment, auront le droit de parvenir à tous les emplois, aux plus hauts emplois, et cela sans distinction de naissance, de fortune, de culte ou de parti. Plus d’exclusions préalables ; plus de préférences gratuites, de faveurs imméritées, d’avancements anticipés ; plus de passe-droits. — Telle est la règle de l’État moderne : constitué comme il l’est, c’est-à-dire accapareur et omniprésent, il ne peut pas la violer longtemps et impunément. En France, du moins, le bon et le mauvais esprit égalitaire s’accordent pour exiger qu’il la suive : là-dessus, les Français sont unanimes ; aucun article de leur code social ne leur tient plus au cœur ; celui-ci flatte les amours-propres et plaît aux imaginations ; il exalte l’espérance, il nourrit l’illusion, il redouble la force et la joie de vivre. — Jusqu’ici, le principe inerte, impuissant, demeurait suspendu en l’air, dans la région vide des déclarations spéculatives et des promesses constitutionnelles ; Napoléon le fait descendre sur terre, dans la pratique ; ce que, depuis dix ans, les Assemblées décrétaient en vain, il l’effectue pour la première fois, et dans son intérêt propre. Exclure des places et de l’avancement une classe ou catégorie d’hommes, ce serait se priver gratuitement de tous les talents qu’elle contient, et, de plus, encourir, outre la rancune inévitable de tous ces talents frustrés, le mécontentement sourd et permanent de toute la classe ou catégorie. Le Premier Consul se ferait tort à lui-même s’il restreignait sa faculté de choisir : il a besoin de toutes les capacités disponibles, et il les prend où elles se trouvent, à droite, à gauche, en haut, en bas, pour enrôler dans ses cadres et à son service toutes les ambitions légitimes et toutes les prétentions justifiées.

Sous la monarchie, une naissance obscure fermait aux hommes, même les mieux doués, l’accès des premières places ; sous le Consulat et l’Empire, les deux premiers personnages de l’État sont un ancien secrétaire de Maupeou, traducteur fécond[7], et un homme de loi, jadis conseiller dans un tribunal de province, Lebrun et Cambacérès, l’un troisième consul, puis duc de Plaisance et architrésorier de l’Empire, l’autre, second consul, puis duc de Parme et archichancelier de l’Empire, l’un et l’autre princes ; pareillement les maréchaux sont tous des hommes nouveaux et des officiers de fortune, quelques-uns nés dans la petite noblesse ou dans la médiocre bourgeoisie, la plupart dans le peuple ou même dans la plèbe et dans les derniers rangs de la plèbe : Masséna, fils d’un marchand de vin et d’abord mousse, puis soldat et sous-officier pendant quatorze ans ; Ney, fils d’un tonnelier ; Lefebvre, fils d’un meunier ; Murat, fils d’un aubergiste ; Lannes, fils d’un garçon d’écurie ; Augereau, fils d’un maçon et d’une fruitière. — Sous la République, une naissance illustre destituait ou confinait dans l’obscurité volontaire les hommes les plus compétents et les mieux qualifiés pour leur poste, trop heureux quand leur nom ne les condamnait pas à l’exil, à la prison, à la guillotine. Sous l’Empire, M. de Talleyrand est prince de Bénévent, ministre des affaires étrangères, vice-grand-électeur avec 500000 francs de traitement. On voit des personnages d’antique race figurer au premier rang : dans le clergé, M. de Roquelaure, M. de Boisgelin, M. de Broglie, M. Ferdinand de Rohan ; dans la magistrature, M. Séguier, M. Pasquier et M. Molé ; dans le personnel domestique et décoratif du palais, le comte de Ségur, grand maître des cérémonies ; le comte de Montesquiou-Fezensac, grand chambellan ; chambellans aussi les comtes d’Aubusson de la Feuillade, de Brigode, de Croy, de Contades, de Louvois, de Brancas, de Gontaut, de Gramont, de Beauvau, de Lur-Saluces, d’Haussonville, de Noailles, de Chabot, de Turenne[8], et autres porteurs de beaux noms historiques. — Pendant la Révolution, à chaque nouveau coup d’État parlementaire, populaire ou militaire, les notables du parti vaincu étaient toujours exclus des places et le plus souvent mis hors la loi. Après le coup d’État de Brumaire, non seulement les vaincus des anciens partis rentrent tous sous la protection de la loi, mais encore leurs notables sont promus aux grands emplois. Parmi les monarchiens de la Constituante, Malouet est conseiller d’État, et Maury archevêque de Paris ; quarante-sept autres ecclésiastiques, qui, comme lui, n’ont pas voulu jurer la constitution civile du clergé, sont nommés comme lui à des sièges épiscopaux. Parmi les feuillants de la Législative, Vaublanc est préfet, Beugnot est conseiller d’État et ministre des finances dans le grand-duché de Berg, Mathieu Dumas est général de division et directeur des revues, Narbonne devient l’aide de camp et l’interlocuteur intime de Napoléon, puis son ambassadeur à Vienne ; si La Fayette consentait, je ne dis pas à demander, mais à ne pas refuser, il serait maréchal de France. — Parmi les rares girondins ou fédéralistes qui n’ont pas péri après le 2 Juin, Riouffe est préfet et baron, Lanjuinais est sénateur et comte ; parmi les autres proscrits ou demi-proscrits, le nouveau régime ramène aux affaires et à la direction des affaires les employés supérieurs et spéciaux que la Terreur chassait et tuait de préférence, en particulier les chefs de service aux finances et dans la diplomatie, qui, dénoncés par Robespierre le 8 Thermidor ou frappés d’un mandat d’arrêt le matin du 9 Thermidor, sentaient déjà sur leurs têtes le couperet de la guillotine : Reinhard et Otto sont ambassadeurs, Mollien est comte et ministre du Trésor, Miot devient conseiller d’État, comte de Melito et ministre des finances à Naples ; Gaudin est ministre en France et duc de Gaëte. — Parmi les déportés ou fugitifs de Fructidor, Barthélemy est sénateur ; Barbé-Marbois, directeur du Trésor et premier président de la Cour des comptes ; Siméon, conseiller d’État, puis ministre de la justice en Westphalie ; Portalis est ministre des cultes ; Fontanes est grand maître de l’Université. — Sur tous les antécédents politiques, le Premier Consul passe l’éponge : non seulement il appelle à lui les modérés ou demi-modérés de la Constituante et de la Législative, de la Convention et du Directoire, mais encore il recrute, parmi les purs royalistes et les purs jacobins, parmi les hommes les plus engagés dans l’ancien régime et les hommes les plus compromis dans la Révolution, aux deux extrémités des opinions les plus extrêmes. On vient de voir ses choix à droite et quels favoris héréditaires de l’antique royauté, quels serviteurs nés de la dynastie déchue il élève aux premières dignités de sa cour, de sa magistrature et de son clergé. À gauche, par delà Chasset, Rœderer et Grégoire, par delà Fourcroy, Berlier et Réal, par delà Treilhard et Boulay de la Meurthe, il emploie des hommes flétris ou marqués par de terribles actes, Barère lui-même, du moins pendant quelque temps, et dans le seul emploi dont il soit capable, celui de dénonciateur, gazetier et souteneur de l’esprit public ; à chacun son emploi, selon ses facultés ; à chacun son rang, selon son utilité et son mérite. En conséquence, Barère demeure espion et pamphlétaire à gages ; Drouet, le maître de poste qui arrêta la famille royale à Varennes, devient sous-préfet à Sainte-Menehould ; Jeanbon-Saint-André, qui fut membre du Comité de Salut public, est préfet à Mayence ; Merlin de Douai, qui fut le rapporteur de la loi contre les suspects, est procureur général à la cour de cassation ; Fouché, dont le seul nom dit tout, est ministre d’État et duc d’Otrante ; presque tous les survivants de la Convention sont juges de première instance ou d’appel, receveurs des finances, députés, préfets, consuls à l’étranger, commissaires de police, inspecteurs aux revues, chefs de bureau dans la poste, les douanes, les droits réunis ou l’enregistrement, et, parmi ces fonctionnaires du nouveau régime, on compte, en 1808, cent trente et un régicides[9].

II

Faire son chemin, avancer, parvenir, telle est maintenant la pensée qui domine dans l’esprit des hommes. Avant 1789, elle n’y était pas souveraine, elle y rencontrait des rivales, elle ne s’était développée qu’à demi, elle n’avait pu plonger ses racines à fond, accaparer tout le travail de l’imagination, absorber la volonté, occuper l’âme entière ; c’est que l’air et l’aliment lui manquaient. Sous l’ancienne monarchie, l’avancement était limité, d’abord parce qu’elle était ancienne et que, dans tout ordre qui n’est pas nouveau, chaque génération nouvelle trouve les places prises, ensuite parce que, dans ce vieil ordre fondé sur l’hérédité et la tradition, les vacances futures étaient remplies d’avance. Dans le grand escalier social, il y avait plusieurs étages ; chaque homme pouvait gravir toutes les marches du sien, mais non monter au delà ; arrivé sur le palier, il s’y heurtait contre des portes fermées, contre des barrières presque insurmontables. L’étage supérieur était réservé à ses habitants ; ils l’occupaient dans le présent, et ils devaient encore l’occuper dans l’avenir ; sur chaque degré, autour du possesseur en titre, on apercevait ses successeurs inévitables, ses pareils, pairs et voisins, souvent tel ou tel nominativement désigné, son héritier légal, l’acquéreur de sa survivance. En ce temps-là, on tenait compte à l’individu, non seulement de lui-même, de ses mérites et de ses services, mais aussi de sa famille et de ses ancêtres, de sa condition, des compagnies qu’il fréquentait, du salon qu’il tenait, de sa fortune et de son train ; ces antécédents et ces alentours composaient sa qualité ; sans la qualité requise, impossible de franchir le palier. À la rigueur, un homme né sur les plus hauts degrés d’un étage parvenait quelquefois à gravir les plus bas degrés de l’étage suivant ; mais il s’arrêtait là. En somme, les gens de l’étage inférieur estimaient que, pour eux, l’étage supérieur était inaccessible et, de plus, inhabitable.

Aussi bien, la plupart des offices publics, dans les finances, l’administration et la judicature, dans les parlements, à l’armée, à la cour, étaient des propriétés privées, comme le sont aujourd’hui les charges d’avoué, de notaire et d’agent de change ; pour les exercer, il fallait les acheter, et très cher, disposer d’un capital notable, se résigner d’avance à n’en tirer qu’un médiocre revenu, 10, 5 et parfois 3 pour 100 du prix d’achat[10]. Une fois achetée, la place, surtout si elle était haute, comportait une représentation, des réceptions, une table ouverte, une grosse dépense annuelle[11] ; souvent on s’y endettait ; l’acquéreur savait que son acquisition lui rapporterait plus de considération que d’écus. D’autre part, pour être investi, il devait obtenir l’agrément du corps dont il devenait membre ou du patron qui conférait l’office, c’est-à-dire être considéré par ses futurs collègues comme un collègue acceptable, ou par le patron comme un hôte, un invité, un familier possible, en d’autres termes présenter des répondants, fournir des garanties, prouver qu’il avait l’aisance et l’éducation nécessaires, que ses mœurs et ses manières le qualifiaient pour son emploi, que, dans ce monde où il entrait, il ne ferait pas disparate. Pour se soutenir dans une charge de cour, il était tenu d’avoir le ton de Versailles, autre que le ton de Paris et des provinces[12]. Pour se soutenir dans une haute charge parlementaire, il était obligé de posséder les alliances locales, l’autorité morale, les traditions et la tenue qui se transmettaient de père en fils dans les vieilles familles magistrales, et qu’un simple avocat, un robin ordinaire, ne pouvait avoir[13]. Bref, dans l’escalier, chaque étage distinct imposait à ses habitants une sorte de costume distinct, plus ou moins coûteux, brodé et doré, je veux dire un ensemble d’habitudes et d’attaches, extérieures et intérieures, toutes obligatoires et indispensables, y compris le titre, la particule et le nom : annoncé dans l’antichambre par le laquais ou l’huissier, tel nom bourgeois eût été une dissonance ; en conséquence, on se faisait anoblir, argent comptant, ou l’on se donnait gratis un nom noble. Caron, fils d’un horloger, devenait M. de Beaumarchais ; Nicolas, enfant trouvé, s’appelait M. de Chamfort ; Danton, en écriture publique, signait d’Anton ; de même, un homme qui n’a pas d’habit habillé en loue ou en emprunte un, n’importe comment, quand il va dîner en ville ; cela était toléré, accepté comme une marque de savoir-vivre et une conformité finale, comme un témoignage de respect pour les usages de la bonne compagnie.

Par cette séparation visible des étages, les hommes avaient pris l’habitude de rester dans leur condition ; ils ne s’indignaient pas d’y être confinés. Le soldat qui s’engageait n’aspirait point à devenir officier ; le jeune officier de petite noblesse et de mince fortune n’aspirait point à devenir colonel ou lieutenant général. La perspective restreinte empêchait l’imagination et l’espérance de se lancer éperdument dans l’avenir indéfini : l’ambition, tout de suite rabattue en terre, marchait au lieu de voler ; elle sentait dès l’abord que les sommets étaient hors de sa portée ; il lui suffisait de monter lentement un ou deux degrés. — À l’ordinaire, chacun, dans sa ville, dans sa corporation, dans son parlement, avançait sur place. Le conseiller adjoint, qui dépouillait ses premiers dossiers dans le greffe de Grenoble ou de Rennes, calculait que, dans vingt ans, président à Grenoble ou à Rennes, il y présiderait pendant vingt autres années, et ne souhaitait rien de mieux. Près d’un conseiller au présidial ou à l’élection, près d’un officier des gabelles, des traites ou des eaux et forêts, près d’un commis aux finances ou aux affaires étrangères, près d’un avocat ou procureur, il y avait toujours quelque fils, gendre ou neveu, préparé par l’éducation domestique, par l’apprentissage technique, par l’adaptation morale, non seulement à exercer l’emploi, mais à s’en contenter, à ne pas prétendre au delà, à ne pas regarder en haut avec regret et avec envie, à se trouver bien dans son monde, à sentir qu’ailleurs il serait dépaysé et gêné.

Ainsi circonscrite et resserrée, la vie était alors plus agréable qu’aujourd’hui ; les âmes, moins troublées et moins tendues, moins fatiguées et moins endolories, étaient plus saines. Exempt de nos préoccupations modernes, le Français suivait ses instincts aimables et sociables, du côté de l’insouciance et de l’enjouement, grâce à son talent naturel pour s’amuser en amusant les autres, pour jouir d’eux et de soi-même, en compagnie, sans arrière-pensée, par un commerce aisé d’égards et de prévenances, avec des rires ou des sourires, dans un courant continu de verve, de belle humeur et de gaieté[14]. Probablement, si la Révolution n’était pas intervenue, les grands parvenus de la Révolution et de l’Empire se seraient soumis, comme leurs devanciers, aux nécessités ambiantes, et accommodés sans trop de peine à la discipline du régime établi. Cambacérès, qui avait succédé à son père en qualité de conseiller à la cour de Montpellier, se serait trouvé à son tour premier président ; cependant il aurait écrit de savants traités de jurisprudence et inventé quelque merveilleux pâté de becfigues ; Lebrun, ancien collaborateur de Maupeou, fût devenu à Paris conseiller à la cour des aides ou premier commis aux finances ; il aurait eu un salon philosophique, avec des femmes du monde et des lettrés polis pour applaudir ses traductions élégantes et fausses. Parmi les futurs maréchaux, quelques-uns, purs plébéiens, Masséna, Augereau, Lannes, Ney, Lefebvre, auraient peut-être percé, à force d’actions éclatantes, et seraient devenus des « officiers de fortune », les uns, entrepreneurs spéciaux de services pénibles, comme ce commandant Fischer qui se chargea de détruire la bande de Mandrin ; les autres, lieutenants généraux, comme Chevert, le héros, et Lückner, le soudard. Rudes comme ils l’étaient, ils eussent trouvé, même dans les grades secondaires, sinon l’emploi total de leurs facultés supérieures, du moins une pâture suffisante pour leurs appétits grands et grossiers ; ils auraient lâché les mêmes jurons, dans des soupers aussi abondants, avec des maîtresses de même acabit[15]. Si leur tempérament, leur caractère et leur génie avaient été indomptables, s’ils s’étaient cabrés pour ne point être bridés, attelés et menés comme le commun des hommes, ils n’auraient pas eu besoin pour cela de casser les brancards ; sur la grande route où les autres cheminaient au pas, il y avait, par côtés, des ouvertures et des issues. Dans beaucoup de familles, parmi les nombreux enfants, il se trouvait une tête chaude et imaginative, un naturel indépendant et révolté d’avance, bref un réfractaire ; celui-là ne voulait pas ou ne pouvait pas se ranger ; la régularité, la médiocrité, la certitude même de l’avancement lui déplaisaient ; il abandonnait à son frère aîné, au gendre ou au neveu docile, le domaine héréditaire ou la charge acquise ; par suite, le domaine ou la charge restait dans la famille : pour lui, il en sortait ; les perspectives illimitées le tentaient et il s’en allait hors de France. Au XVIIIe siècle, dit Voltaire[16], « on trouvait des Français partout », en Allemagne, en Russie, aux Indes, dans l’Amérique du Sud, au Canada, à la Louisiane, chirurgiens, maîtres d’escrime ou d’équitation, officiers, ingénieurs, aventuriers surtout et même flibustiers, trappeurs et coureurs de bois, les plus souples, les plus sympathiques, les plus téméraires des colons et des civilisateurs, seuls capables de s’assimiler les indigènes en s’assimilant à eux, en adoptant leurs mœurs et en épousant leurs femmes, de mêler les sangs, de faire des races intermédiaires et neuves, comme ce Dumas de la Pailleterie, dont la descendance fournit, depuis trois générations, des hommes originaux et supérieurs, comme ces métis du Canada par lesquels la race aborigène parvient à se transformer et à se survivre. Les premiers, ils avaient exploré les grands lacs, descendu le Mississipi jusqu’à l’embouchure, fondé un empire colonial avec Champlain et Lassalle dans l’Amérique du Nord, avec Dupleix et La Bourdonnais dans l’Indoustan. Tel était le débouché des esprits immodérés et hasardeux, des tempéraments rétifs à la contrainte et à la routine d’une vieille civilisation, des âmes déclassées et dévoyées dès leur naissance, en qui repoussaient les instincts primitifs du nomade ou du barbare, en qui l’insubordination était innée, en qui l’énergie et l’initiative restaient intactes. — Mirabeau, qui compromettait sa famille à force de scandales, faillit être expédié par son père aux Indes hollandaises, où l’on mourait beaucoup ; les chances étaient pour qu’il y fût pendu, ou qu’il y devînt, à Java, à Sumatra, le gouverneur d’un grand district, le souverain vénéré et adoré de 500000 Malais : l’une et l’autre fins convenaient à ses mérites. — Si Danton avait été bien conseillé, au lieu d’acheter, moyennant 70000 livres empruntées, une charge d’avocat au Conseil qui lui apportait trois affaires en quatre ans et l’obligeait à vivre aux crocs du limonadier son beau-père, il serait allé à Pondichéry, puis, de là, chez quelque rajah ou roi indigène, pour être son agent, son conseiller, son compagnon de plaisirs ; chez Tippo-Saïb ou ailleurs, il eût pu devenir premier ministre, avoir un palais, un harem, des lacks de roupies ; sans doute, là-bas aussi, il aurait dû remplir les prisons et les vider quelquefois par un massacre, comme à Paris en Septembre ; mais, là-bas, cela était dans les mœurs, et l’on n’opérait que sur des vies de Sikhs et de Mahrattes. — Bonaparte, après la chute de ses protecteurs, les deux Robespierre, trouvant sa carrière barrée, voulut entrer au service du Sultan ; accompagné par Junot, Muiron, Marmont et d’autres camarades, il portait à Constantinople des denrées plus rares et mieux payées en Orient qu’en Occident, l’honneur militaire et l’intelligence administrative ; il aurait débité ces deux produits, comme il le fit en Égypte, au bon moment, au bon endroit, au plus haut prix, sans nos scrupules de conscience, sans nos délicatesses européennes de probité et d’humanité. Ce qu’il fût devenu là-bas, aucune imagination ne peut se le figurer : pacha certainement, comme Djeddar en Syrie, ou khédive, comme plus tard Méhémet-Ali au Caire ; lui-même se voyait déjà conquérant comme Gengis-Khan[17], fondateur comme Alexandre et Baber, prophète comme Mahomet : de son propre aveu, « on ne pouvait travailler en grand que dans l’Orient », et il y aurait travaillé en très grand. Cela eût mieux valu peut-être pour l’Orient ; à coup sur, cela eût mieux valu pour l’Europe, et surtout pour la France.

III

Mais la Révolution est venue, et les ambitions qui, sous l’ancien régime, s’espaçaient au dehors ou s’amortissaient à domicile, se sont dressées dans l’enceinte du sol natal et déployées tout d’un coup au delà de toute attente. À partir de 1789, la France ressemble à une fourmilière d’insectes qui muent ; en quelques heures, dans le court intervalle d’une matinée d’août, il leur pousse à chacun deux paires de grandes ailes ; ils s’enlèvent et tourbillonnent ; ils se heurtent entre eux ; beaucoup tombent, se brisent à demi et se remettent à ramper comme auparavant : quelques-uns, plus forts ou plus heureux, montent et brillent dans les hauts chemins de l’air. — Par les décrets de la Constituante, les plus hauts chemins et tous les chemins ont été ouverts à tous, non pas seulement pour l’avenir, mais dès l’instant même. Destitution brusque de tout le personnel commandant, dirigeant ou influent, politique, administratif, provincial, municipal, ecclésiastique, enseignant, militaire, judiciaire et financier ; appel aux places de tous ceux qui les convoitent et qui ont bonne opinion d’eux-mêmes ; abolition totale des conditions préalables, naissance, fortune, éducation, ancienneté, apprentissage, mœurs et manières, qui ralentissaient et limitaient l’avancement : plus de garanties ni de répondants : tous les Français éligibles à tous les emplois ; dans la hiérarchie légale et sociale, tous les grades conférés par l’élection plus ou moins directe, par le suffrage de plus en plus populaire, par la simple majorité numérique ; par suite, dans toutes les branches du gouvernement, de l’autorité et du patronage central ou local, installation d’un personnel nouveau ; transposition universelle qui partout substitue l’ancien inférieur à l’ancien supérieur[18], « des avocats aux magistrats, des bourgeois aux ministres d’État, des ci-devant roturiers aux ci-devant nobles, des soldats à des officiers, des officiers à des généraux, des curés à des évêques, des vicaires à des curés, des moines à des vicaires, des agioteurs à des financiers, des empiriques à des administrateurs, des journalistes à des publicistes, des rhéteurs à des législateurs, et des pauvres à des riches » ; escalade accélérée de tout l’escalier social par quelques-uns, en quelques sauts, depuis le plus bas degré jusqu’au plus haut, depuis le grade de sergent jusqu’à celui de général en chef, depuis la condition d’avocat infime ou de gazetier famélique jusqu’à la possession de l’autorité suprême, jusqu’à l’exercice effectif de l’omnipotence et de la dictature : voilà l’œuvre capitale, positive, éclatante de la Révolution.

En même temps et par contre-coup, une révolution s’opère dans les esprits, et l’effet moral du spectacle est plus grand, plus permanent, que le spectacle lui-même. Les âmes ont été ébranlées jusqu’au fond ; les passions engourdies, toutes les prétentions qui sommeillaient se sont éveillées. La profusion des places offertes et des vacances attendues « a irrité la soif du commandement, tendu l’amour-propre et enflammé l’espérance chez les hommes les plus ineptes. Une farouche et grossière présomption a délivré le sot et l’ignorant du sentiment de leur nullité ; ils se sont crus capables de tout, parce que la loi accordait les fonctions publiques à la seule capacité. Chacun a pu entrevoir une perspective d’ambition ; le soldat n’a songé qu’à déplacer l’officier, l’officier qu’à devenir général, le commis qu’à supplanter l’administrateur en chef, l’avocat d’hier qu’à se vêtir de la pourpre, le curé qu’à devenir évêque, le lettré qu’à s’asseoir sur le banc des législateurs. Les places, les états, vacants par la nomination de tant de parvenus, ont offert à leur tour une vaste carrière aux classes inférieures. Voyant sortir du néant un fonctionnaire public, quel est le décrotteur dont l’âme n’ait pas été remuée d’émulation ? » — Il faut tenir compte de ce sentiment nouveau : car, raisonnable ou non, il va durer, agir à demeure, pousser les hommes avec une force extraordinaire[19], devenir l’un des grands ressorts de leur volonté et de leur action. Dorénavant, le gouvernement et l’administration seront des besognes difficiles ; les formes et les dispositions de la vieille architecture sociale ne sont plus de mise ; on ne peut pas construire de même avec des matériaux d’espèce différente, avec des matériaux stables et avec des matériaux instables, avec des hommes qui ne songent point à sortir de leur condition et avec des hommes qui ne songent qu’à en sortir.

En effet, quelle que soit la place vacante, chacun des aspirants s’en croit digne, et un seul des aspirants peut l’obtenir. Il faut donc, en dehors de l’opinion que chaque candidat a de soi-même, poser une règle de préférence ; dès les premiers jours, on l’a posée, et il n’y en a pas de meilleure : entre tous les concurrents qui demandent la place, celui-là sera choisi qui est le plus capable de la bien remplir. — Par malheur, pour choisir entre les concurrents, on a institué, comme juge ordinaire, extraordinaire et suprême, la pluralité des Français adultes, mâles et comptés par tête, c’est-à-dire un être collectif où la petite élite intelligente est noyée dans la grosse multitude brute ; de tous les jurys, c’est le plus incompétent, le plus aisément affolé et dupé, le plus incapable de comprendre les questions qu’on lui pose et les conséquences de sa réponse, le plus mal informé, le plus inattentif, le plus aveuglé par des sympathies ou antipathies préconçues, le plus volontiers absent, simple troupeau de moutons racolés, dont on peut toujours escroquer, violenter ou falsifier le vote, et dont le verdict, contraint ou simulé, est d’avance à la merci des politiciens. D’en bas et d’en haut, par les clubs et par le gouvernement révolutionnaire, ceux-ci ont manœuvré en conséquence, de façon à s’imposer, eux et leurs préférés, au choix du peuple français. De là, en 1792 et 1799, le personnel républicain que l’on a décrit. — Il n’y a que l’armée où la présence quotidienne et poignante du danger commun, physique et mortel finisse par dicter les bons choix, et soulever les mérites prouvés jusqu’aux plus hauts grades ; encore faut-il noter que l’infatuation jacobine a sévi dans l’armée comme dans le reste, et à deux reprises : au début, par l’élection du supérieur, que l’on confiait aux subordonnés, ce qui livrait les grades aux bavards de chambrée et aux intrigants qui faisaient boire ; ensuite, sous la Terreur, et même plus tard[20], par le supplice ou la destitution de tant d’officiers patriotes et méritants, par le dégoût qui conduisait Gouvion-Saint-Cyr et ses camarades à éviter ou à refuser les premiers grades, par la promotion scandaleuse des fanfarons de club et des nullités dociles, par la dictature militaire des proconsuls civils, par la suprématie conférée à Léchelle et Rossignol, par la subordination imposée à Kléber et à Marceau, par les dispositions stupides d’un démagogue à grosses épaulettes comme Carteaux[21], par les ordres du jour grotesques d’un sacripant ivrogne comme Henriot[22], par la disgrâce de Bonaparte, par la détention de Hoche. — Dans l’ordre civil, c’était pis : la règle qui proportionne l’avancement au mérite n’était pas seulement méconnue ; on l’appliquait en sens inverse. Dans le gouvernement central comme dans le gouvernement local, et du haut en bas de la hiérarchie, depuis la dignité de ministre des affaires étrangères jusqu’à l’emploi de président du plus petit comité révolutionnaire, les places étaient pour les indignes ; leur indignité allait croissant, parce qu’une épuration incessante opérait sur eux à rebours, et que le fonctionnaire, dégradé par son œuvre, empirait avec sa fonction. — Ainsi, les droits écrits du mérite et de la capacité aboutissaient au privilège effectif de l’incapacité et du démérite ; dans la répartition des grades et avantages sociaux, la justice distributive avait fait place à l’injustice distributive, et la pratique, contraire à la théorie, instituait à demeure, d’une part l’exclusion ou la retraite des hommes compétents, instruits, experts, bien élevés, honorables et considérés, d’autre part l’avènement des novices illettrés, ineptes et grossiers, des brutes de la plèbe, des chenapans de la populace, des gens tarés ou salis, des coquins à tout faire, des repris de justice, bref des déclassés et des aventuriers de tout degré[23] : ceux-ci, parvenus grâce à la perversion ou à l’insensibilité de leur conscience, avaient pour titre principal la rudesse de leur poigne et la volonté fixe de garder leurs places comme ils les avaient prises, c’est-à-dire de vive force, par le meurtre ou la déportation de leurs rivaux. — Manifestement, le personnel que la Déclaration des Droits avait promis n’était pas le personnel que dix ans plus tard on voyait en fonctions ; l’expérience était manquée. En 1789, on avait ouvert la carrière aux ambitions ; jusqu’en 1799, la rivalité des ambitions n’avait produit que la bagarre informe et la conquête brutale. La grande difficulté moderne demeurait entière ; il restait à discipliner le concours et à trouver un juge impartial, un arbitre incontesté du concours.

IV

Enfin, le voici, ce juge-arbitre. Le 8 novembre 1799, il s’est assis sur son siège, et, dès le soir même, il remplit son office, il choisit entre des concurrents, il fait des nominations. C’est un chef militaire[24], et il s’est installé lui-même ; partant il ne dépend point d’une majorité parlementaire, et, devant ses soldats, toute émeute, toute velléité d’attroupement avorte avant de naître ; la souveraineté de la rue est abolie ; les Parisiens se souviendront longtemps du 13 Vendémiaire et de la façon dont le général Bonaparte les a mitraillés sur l’escalier de Saint-Roch. Contre eux et contre les perturbateurs, quels qu’ils soient, contre les opposants qui voudraient contester sa juridiction, il a pris ses précautions dès le premier jour ; son fauteuil de Premier Consul et ensuite son trône d’Empereur sont solides : personne en France n’est en état de les saper sous lui, sauf lui-même ; il y est assis définitivement, à demeure. Autour de lui, dans le public, silence profond ; quelques-uns osent à peine chuchoter, mais sa police a l’œil sur eux : au lieu d’obéir à l’opinion, il la régente, il la maîtrise, et, au besoin, il la fabrique ; du haut de son siège, seul, en toute indépendance et sécurité, il prononce les arrêts de la justice distributive. Cependant, contre les influences et les séductions qui faussaient les arrêts de ses prédécesseurs, il est en garde ; devant son tribunal, les manèges et les artifices qui prévalaient jadis auprès du peuple ou auprès du roi ne sont plus de mise ; désormais, c’est un mauvais métier que celui de courtisan ou de démagogue. — D’une part, on ne parvient plus, comme autrefois sous la monarchie, par des assiduités d’antichambre, par des manières élégantes, par des flatteries délicates, par l’entremise des salons, des valets intimes et des femmes. Ici les maîtresses n’ont point de crédit, il n’y a point de favoris ni de favorites ; les valets de chambre restent à l’état d’ustensiles ; les grands personnages de cour ne sont qu’un décor supplémentaire et l’ameublement humain du palais. Pas un d’entre eux n’oserait demander pour un des siens une place que le protégé serait incapable de remplir, une promotion qui troublerait le tableau d’avancement, un passe-droit ; s’ils obtiennent quelques grâces, elles sont infimes, ou politiques ; le maître ne leur en accorde qu’avec une arrière-pensée, pour les rallier, eux et leur parti. Eux-mêmes, leur culture ornementale, leur ton parfait, leurs mots fins, leur talent pour parler, saluer et sourire, tout cela lui est indifférent ou à charge ; il n’a pas de goût pour leurs façons insinuantes et discrètes[25] ; il ne les juge bons que pour la domesticité d’apparat ; il n’estime en eux que leur entente du cérémonial, la souplesse innée qui leur permet d’être à la fois dignes et serviles, le tact héréditaire qui leur enseigne à présenter une lettre, non de la main à la main, mais sur le rebord d’un chapeau ou sur un plateau d’argent, et il n’estime ces facultés qu’à leur juste prix. — D’autre part, on ne parvient plus, comme tout à l’heure sous la République, par le verbiage de tribune ou de club, par l’appel aux principes, par les tirades éloquentes ou déclamatoires : maintenant les généralités vagues, les abstractions creuses, les phrases à effet sont sans effet ; bien mieux, pour le solliciteur ou plaideur, l’idéologie politique est une mauvaise note. Du premier regard, l’esprit pratique et positif du juge a percé et pénétré à fond les raisons, les moyens, les titres valables ; il ne subit qu’avec impatience la métaphysique et l’avocasserie, le raisonnement verbal et le mensonge des mots. — Cela va si loin, qu’il se défie du talent oratoire ou littéraire ; du moins, quand il confie des rôles actifs et une part dans les affaires publiques, il n’en tient pas compte. Selon lui, « les hommes qui écrivent très bien et qui ont de l’éloquence sont pourtant privés de toute solidité dans le jugement ; ils n’ont pas de logique et discutent pitoyablement[26] » ; ce ne sont que des artistes comme les autres, musiciens en paroles, sortes d’instruments bornés et spéciaux, quelques-uns bons solistes comme Fontanes, et qu’un chef d’État peut employer, mais seulement dans la musique officielle, pour les grandes cantates et la parade de son règne. L’esprit lui-même, non seulement l’esprit qui invente de jolis mots et qui était le premier des mérites sous l’ancien régime, mais l’intelligence générale, n’a pour lui qu’une demi-valeur[27]. « J’ai plus d’esprit, direz-vous. Eh ! que me fait votre esprit ! C’est l’esprit de la chose qu’il me faut. Il n’y a point de bête qui ne soit propre à rien ; il n’y a point d’esprit qui soit propre à tout. » — En fait, quand il donne une place, c’est une fonction qu’il délègue ; que la fonction soit bien exécutée, voilà le motif déterminant de son choix : le candidat nommé est toujours celui qui fera le mieux l’œuvre dont on le charge. Aucune popularité ou impopularité factice de parti, aucun engouement ou dénigrement superficiel de coterie, de salon ou de bureau, n’infléchit sa règle de préférence[28]. Il évalue les hommes d’après la qualité et quantité de travail qu’ils fourniront, d’après leur rendement net, et il les évalue directement, lui-même, avec une perspicacité supérieure et une compétence universelle. Dans toutes les branches de l’action civile ou militaire, et jusque dans le détail technique, il est spécial ; sa mémoire des faits, des actes, des antécédents et des circonstances est prodigieuse ; son discernement, son analyse critique, sa divination calculée des ressources et des insuffisances qui se rencontrent dans un esprit ou une âme, sa faculté de « jauger » les hommes est extraordinaire ; par des vérifications et rectifications incessantes, son répertoire interne, son dictionnaire biographique et moral est incessamment tenu à jour ; son attention ne se relâche jamais ; il travaille dix-huit heures par jour ; on retrouve son intervention personnelle et sa main jusque dans la nomination des subalternes. « Tous les hommes appelés aux affaires[29] ont été choisis par lui » ; c’est encore par lui qu’ils gardent leur place ; ils n’avancent que sous son contrôle et avec des répondants qu’il connaît. « Un ministre n’aurait pas destitué un fonctionnaire sans l’avis de l’Empereur, et tous les ministres pouvaient changer sans qu’il en résultât deux mutations secondaires dans tout l’Empire. Un ministre ne nommait pas même un commis de second ordre sans présenter à l’Empereur plusieurs candidats et, en regard, les noms des personnes qui le recommandaient. » Tous, même à distance, sentent sur eux les regards du maître. « Je travaillais[30], dit Beugnot, du soir au matin, avec une ardeur singulière ; j’en étonnais les naturels du pays, qui ne savaient pas que l’Empereur exerçait sur ses serviteurs, et si éloignés qu’ils fussent de lui, le miracle de la présence réelle ; je le croyais voir devant moi, quand je travaillais enfermé dans mon cabinet. » — « Sous lui, écrit Rœderer, il n’est pas un homme de quelque mérite qui, pour prix d’un long et pénible travail, ne se sente mieux récompensé par un travail nouveau que par le plus honorable loisir. » Jamais les places n’ont moins ressemblé à des sinécures. Jamais le succès des candidats heureux ou l’insuccès des candidats malheureux n’a été mieux justifié. Jamais l’assujettissement, la difficulté, les risques du travail exigé n’ont compensé plus exactement les jouissances de la prime obtenue, ni plus atténué l’aigreur des prétentions désappointées[31]. Jamais les fonctions publiques n’ont été attribuées et exercées de façon à mieux satisfaire le désir légitime de s’élever, qui est le besoin dominant de la démocratie et du siècle, et de façon à mieux désarmer les passions mauvaises de la démocratie et du siècle, qui sont l’envie niveleuse, la rancune antisociale et les inconsolables regrets de l’homme qui n’est point parvenu. Jamais le concours humain n’a rencontré un pareil juge, si assidu, si expert et si autorisé. — Lui-même il a conscience de ce rôle unique ; son ambition, qui est la plus haute et la plus insatiable de toutes, lui fait comprendre l’ambition des autres ; mettre partout l’homme qui convient au poste dans le poste qui convient à l’homme, voilà ce qu’il a fait pour lui-même, et ce qu’il fait pour autrui. Il sait qu’en cela surtout consiste sa force, sa popularité profonde, son utilité sociale : « Personne, dit-il[32], n’a intérêt à renverser un gouvernement où tout ce qui a du mérite est placé. » — Et il répète son mot significatif et définitif, son résumé de la société moderne, une image solennelle et grandiose, empruntée aux souvenirs légendaires de la glorieuse antiquité, la réminiscence classique des nobles jeux d’Olympie : « Désormais la carrière est ouverte aux talents ».

V

Considérons maintenant la carrière qu’il leur ouvre et les prix qu’il leur propose. Ces prix sont étalés à tous les regards, échelonnés dans chaque lice, gradués selon les distances, de plus en plus beaux et magnifiques : il y en a pour toutes les ambitions, pour les plus hautes, pour les plus humbles, et ils sont innombrables : car ce sont les places, tous les grades de la hiérarchie civile et militaire, dans un grand État centralisé dont l’ingérence est universelle, sous un gouvernement qui, par système, ne tolère aucune autorité ou influence hors de ses cadres et accapare pour ses fonctionnaires toute l’importance sociale[33]. — Tous ces prix, même les moindres et les minimes, c’est lui qui les décerne. En premier lieu, sur le seul territoire de l’ancienne France, Napoléon a deux ou trois fois plus de places à donner que les anciens rois ; car, même dans le choix de leur personnel, ceux-ci n’étaient pas toujours libres ; en beaucoup d’endroits, ils n’avaient pas ou ils n’avaient plus le droit de nomination. Tantôt ce droit, par titre immémorial, appartenait à des corps provinciaux ou municipaux, laïques ou ecclésiastiques, à tel chapitre, abbaye ou collégiale, à l’évêque dans son diocèse, au seigneur dans sa seigneurie ; tantôt le roi, ayant possédé le droit, s’en était dessaisi et l’avait aliéné, en tout ou en partie, par faveur gratuite et concession d’une survivance, ou moyennant finance et par vente d’un office : bref des privilèges héréditaires ou acquis lui liaient les mains. — Il n’y a plus de privilèges pour gêner les mains du Premier Consul. Toute l’organisation civile date de lui : ainsi, tout le personnel civil est de son choix ; et le sien est bien plus nombreux que celui de l’ancien régime, car il a étendu, au delà de toutes les limites anciennes, les attributions de l’État ; directement ou indirectement, il nomme par centaines de mille tous les maires et conseillers municipaux ou généraux, tout le personnel de l’administration, des finances, de la judicature, du clergé, de l’Université, des travaux publics et de l’assistance publique, outre cela les myriades d’officiers ministériels, notaires, avoués, huissiers, commissaires-priseurs et, par surcroît ou contre-coup, les membres de toute grande compagnie privée, puisque nulle entreprise collective, depuis la Banque de France et les journaux jusqu’aux messageries et aux tontines, ne peut s’établir sans sa permission ni subsister sans sa tolérance. Sans compter ceux-ci, après avoir défalqué de même les militaires en service actif et les fonctionnaires qui n’émargent pas, les préfets constatent, dès les premières années, que, depuis 1789, le nombre des gens « employés ou soldés par l’État » a presque doublé ; dans le Doubs, en l’an IX, au lieu de 916, c’est 1820 ; dans la Meurthe, en l’an XIII, au lieu de 1828, c’est 3091 ; dans l’Ain, en 1806, au lieu de 955, c’est 1771[34]. Quant à l’armée, elle a triplé, et, d’après les calculs du Premier Consul lui-même, au lieu de 9000 à 10000 officiers comme en 1789, elle en a plus de 20000[35]. — Tous ces chiffres vont croître sur l’ancien territoire par le développement même de l’organisation nouvelle, par l’augmentation énorme de l’armée, par le rétablissement du culte, par l’installation des droits réunis, par l’institution de l’Université, grâce au nombre croissant des officiers, des curés et desservants, des percepteurs et agents fiscaux, des professeurs et maîtres d’étude, des invalides retraités et pensionnés[36].

Et ces chiffres, qui déjà s’enflent d’eux-mêmes, vont encore être enflés de moitié par l’extension de l’ancien territoire. Au lieu de 86 départements avec 26 millions d’âmes, la France finit par en comprendre 130 avec 42 millions d’habitants, Belgique et Piémont, puis Hanovre, Toscane, Italie du centre, Illyrie, Hollande et Provinces Hanséatiques, c’est-à-dire 44 départements et 16 millions de sujets annexés. Sur cette nouvelle matière administrative, Napoléon applique son cadre français et ses fonctionnaires, qui pour la plupart, depuis Hambourg et Amsterdam jusqu’à Rome et Corfou, sont d’anciens Français[37] ; voilà, pour les ambitions petites et grandes, un large débouché de plus. — Ajoutez-en un autre de surplus et non moins large, hors de France : car les princes sujets et les rois vassaux, Eugène, Louis, Jérôme, Murat, Joseph, importent avec eux, chacun dans ses États, un personnel français plus ou moins nombreux, familiers, dignitaires de cour, généraux, ministres, administrateurs, commis même et subalternes indispensables, ne fût-ce que pour faire entrer les indigènes dans les compartiments militaires et civils du régime moderne, et leur enseigner sur place la conscription, l’administration, le code civil, la comptabilité, à l’instar de Paris. Même dans les États indépendants ou alliés, en Prusse, en Pologne, dans la Confédération du Rhin, il y a, par intervalles ou à demeure, des Français en place et en autorité, pour commander des contingents, occuper des forteresses, recevoir des fournitures, faire acquitter des contributions de guerre. Jusque chez le caporal et le douanier en faction sur la plage de Dantzig et de Reggio, le sentiment de la primauté conquise équivaut à la possession d’un grade ; les naturels du pays sont à ses yeux des demi-barbares ou des demi-sauvages, gens encroûtés ou arriérés, puisqu’ils ne savent pas même parler sa langue ; il se sent supérieur, comme autrefois le señor soldado du XVIe siècle ou le civis romanus. Depuis la grande monarchie espagnole et l’ancien empire romain, jamais État conquérant et propagateur d’un régime nouveau n’a donné à ses sujets de telles jouissances d’amour-propre, ni ouvert une si vaste carrière à toutes leurs ambitions.

Car, une fois entrés dans la carrière, ceux-ci, mieux que les Espagnols de Charles-Quint ou les Romains d’Auguste, savent qu’ils peuvent avancer, avancer vite et loin. Nulle part la carrière n’est barrée : personne ne se sent confiné dans son poste ; chacun considère le sien comme une station provisoire ; chacun ne s’y installe qu’en attendant mieux : dès le premier jour ses regards se portent en avant, courent au delà, s’élancent plus haut, occupent d’avance le poste supérieur où il compte monter à la première vacance, et, sous ce régime, les vacances sont nombreuses. — Dans le militaire et parmi les grades d’officier, on peut les évaluer à près de quatre mille par an[38] ; dès 1808 et 1809, mais surtout après les désastres de 1812 et 1813, ce ne sont plus les emplois, mais les sujets qui manquent ; Napoléon est obligé de prendre pour officiers des adolescents aussi imberbes que ses conscrits, des apprentis de dix-huit ans qui, après un an ou six mois d’école militaire, achèveront leur apprentissage sur les champs de bataille, des écoliers de philosophie ou de rhétorique, des enfants « de bonne volonté[39] » : le 23 décembre 1808, il en demande à ses lycées 50, qui auront tout de suite les galons de sous-officiers ; en 1809, 250, qui serviront dans les bataillons de dépôt ; en 1810, 150 de dix-neuf ans, « sachant la manœuvre » et qu’on enverra dans les expéditions lointaines avec le brevet de sous-lieutenant ; en 1811, 400 pour l’école des sous-officiers de Fontainebleau, 20 pour l’île de Ré, et 84 qui seront fourriers ; en 1812, 112, et ainsi de suite. Naturellement, grâce aux vides annuels et croissants que vont faire le canon et la baïonnette, les survivants de cette jeunesse monteront de plus en plus vite ; en 1813 et 1814, il y a des lieutenants-colonels, des colonels de vingt-cinq ans.

Dans l’ordre civil, si l’on est moins tué, on est presque autant surmené. Sous ce règne, un homme s’use vite, au physique et au moral, même dans les emplois pacifiques, et cela aussi fait des vacances ; d’ailleurs, à défaut de la mort, des blessures et de l’élimination violente, une autre élimination, non moins efficace, opère de ce côté, et depuis longtemps, en faveur des hommes de mérite, pour leur préparer des places et pour accélérer leur avancement. Napoléon n’accepte que des candidats compétents ; or, en 1800, pour les places civiles, il y a disette de candidats acceptables, et non pas, comme en 1789 ou comme aujourd’hui, surabondance, encombrement. — Dans l’ordre militaire, la capacité est surtout innée ; les dons naturels, courage, sang-froid, coup d’œil, activité physique, ascendant moral, imagination topographique, en sont la principale part ; en trois ou quatre ans, des hommes qui savaient tout juste lire, écrire et faire les quatre règles, sont devenus, pendant la Révolution, des officiers excellents et des généraux vainqueurs. — Il n’en est point ainsi de la capacité civile ; elle comporte des études longues et suivies ; pour faire un prêtre, un magistrat, un ingénieur, un professeur, un préfet, un percepteur, il faut un homme qui ait appris la théologie ou le droit, les mathématiques ou le latin, l’administration ou les finances ; sinon, le fonctionnaire n’est pas en état de fonctionner : à tout le moins, il doit savoir l’orthographe, n’être pas incapable d’écrire le français, d’instruire une affaire, de rédiger un rapport, de tenir une comptabilité, au besoin de comprendre un plan, de faire un devis, de lire une carte. Au commencement du Consulat, les hommes de cette espèce sont rares ; en leur qualité de notables[40], la Révolution les a fauchés de préférence. De tous leurs fils et de tant de jeunes gens bien élevés qui se sont faits soldats par patriotisme, ou qui sont partis pour empêcher leur famille d’être suspecte, la moitié est restée sur le champ de bataille ou n’est sortie de l’hôpital que pour aller dans le cimetière ; « le muscadin[41] crevait dès la première campagne ». En tout cas, pour eux et pour leurs frères plus jeunes, pour les enfants qui commençaient le latin ou les mathématiques, pour tous les aspirants aux professions libérales, pour toute la génération qui allait recevoir l’instruction supérieure, secondaire ou même primaire et fournir au labeur intellectuel des cerveaux bien préparés, l’éducation a manqué pendant dix ans. Non seulement les fondations qui défrayaient l’enseignement ont été confisquées, mais le personnel enseignant, qui était presque tout ecclésiastique, a été l’un des plus proscrits entre les proscrits. Pendant que la réquisition militaire et la fermeture des écoles supprimaient les élèves, les massacres, le bannissement, l’emprisonnement, la misère et l’échafaud supprimaient les maîtres. Pendant que la ruine des universités et des collèges abolissait l’apprentissage théorique, la ruine des manufactures et du commerce abolissait l’apprentissage pratique. Ainsi, par la longue interruption de toutes les études, l’instruction générale, aussi bien que la compétence spéciale, est devenue, sur le marché, une denrée rare. — C’est pourquoi, en 1800 et dans les trois ou quatre années suivantes, quiconque apporte sur le marché l’une ou l’autre des deux denrées est sûr de la placer vite[42] ; plus que personne, le gouvernement nouveau en a besoin ; dès que le vendeur se rallie, on la lui achète, et, quel qu’il soit, ci-devant jacobin ou ci-devant émigré, on l’emploie. S’il apporte à la fois les deux denrées et qu’il ait du zèle, il avancera promptement ; si, à l’essai, il fait preuve d’une capacité supérieure, sans difficulté et presque d’emblée il arrivera, comme Mollien, Gaudin, Tronchet, Pasquier, Molé, aux premiers postes : il n’a presque pas de compétiteurs. Il en aurait, si les choses avaient suivi le cours ordinaire ; c’est la Révolution qui, autour de lui, a déblayé le terrain ; sans elle, la voie serait obstruée ; les candidats compétents foisonneraient ; comptez, si vous pouvez, tous les hommes de talent ou d’expérience, royalistes, monarchistes, feuillants, girondins et même jacobins, qui ont péri ; c’était l’élite de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie, l’élite de la jeunesse et de l’âge mûr. Débarrassés ainsi de leurs plus redoutables rivaux, les survivants font leur chemin au pas de course ; d’avance la guillotine a travaillé pour eux : elle a pratiqué dans leurs rangs les éclaircies que les boulets font à chaque bataille dans les rangs de l’armée, et, dans la hiérarchie civile, comme dans la hiérarchie militaire, le mérite, s’il est avéré par des services, s’il n’est pas arrêté par la mort, parvient en quelques années aux plus hauts sommets.

Là-haut, les prix offerts sont splendides ; aucun attrait ne leur manque : le grand entraîneur qui les expose n’a omis aucune des séductions qui peuvent émouvoir et stimuler une âme ordinaire. Aux valeurs positives d’autorité et d’argent il a joint toutes les valeurs[43] d’imagination et d’opinion : voilà pourquoi il institue les décorations et la Légion d’honneur. « On appelle cela des hochets, dit-il[44] ; mais c’est avec des hochets qu’on mène les hommes… Les Français ne sont pas changés par dix ans de révolution… — Voyez comme le peuple se prosterne devant les décorations des étrangers : ils en ont été surpris, aussi ne manquent-ils pas de les porter… Les Français n’ont qu’un sentiment, l’honneur : il faut donc donner de l’aliment à ce sentiment-là ; il leur faut des distinctions. » — À très peu de gens, leur mérite suffit ; les hommes ordinaires ne se contentent même pas de l’approbation qu’ils lisent dans les regards d’autrui : elle est trop intermittente, trop réservée, trop muette ; ils ont besoin de la renommée éclatante et bruyante ; ils veulent entendre sonner, en leur présence et autour de leur personne, en leur absence et autour de leur nom, la fanfare continue de l’admiration et du respect. Cela ne leur suffit pas encore : ils veulent que leur mérite ne reste pas dans l’esprit des hommes à l’état vague de grandeur indéterminée, mais que, publiquement, il soit évalué, qu’il ait sa cote, que, sans conteste possible, il jouisse de son rang dans l’échelle, de sa hauteur mesurée et chiffrée, au-dessus des mérites moindres. — À toutes ces exigences de l’amour-propre humain et français, la nouvelle institution donne satisfaction complète. Le 14 juillet 1804[45], jour anniversaire de la prise de la Bastille, sous la coupole des Invalides, après une messe solennelle, devant l’Impératrice et toute la cour, puis un mois après, le 15 août 1804, jour anniversaire de la naissance de l’Empereur, au camp de Boulogne, en face de l’Océan et de la flottille qui doit conquérir l’Angleterre, en présence de cent mille spectateurs, devant toute l’armée, au roulement de dix-huit cents tambours, Napoléon reçoit le serment des légionnaires et leur distribue les croix ; probablement, il n’y eut jamais de cérémonie plus enivrante : un homme d’une vertu austère, le grand chirurgien Larrey, qui fut alors décoré, en garda l’émotion jusqu’à la fin de sa vie, et ne parlait de ce jour unique qu’avec un tremblement dans la voix. Ce jour-là, presque tous[46] les mérites et les talents supérieurs et prouvés de la France sont proclamés, chacun avec le titre proportionné qui convient à son degré d’éminence, chevaliers, officiers, commandeurs, grands officiers et, plus tard, grands aigles, chacun sur la même ligne que ses égaux d’un ordre différent, les ecclésiastiques auprès des laïques, les civils auprès des militaires, chacun honoré par la compagnie de ses pairs, Berthollet, Laplace et Lagrange à côté de Kellermann, Jourdan et Lefebvre, Otto et Tronchet à côté de Masséna, Augereau, Ney, Lannes, Soult et Davout, quatre cardinaux à côté de dix-huit maréchaux, et de même au-dessous, jusqu’à des caporaux, à des vétérans d’Égypte aveuglés par l’ophtalmie du Nil, y compris les simples soldats qui, par des actions d’éclat, ont déjà gagné le sabre ou le fusil d’honneur, par exemple ce Coignet[47] qui, la baïonnette en avant et tuant cinq artilleurs autrichiens sur leur pièce, a pris un canon à lui seul : six ans auparavant, il était garçon d’écurie dans une ferme, et il ne sait ni lire ni écrire ; à présent, le voilà l’un des premiers nommés de la première promotion, confrère et presque camarade de Monge, l’inventeur de la géométrie descriptive, de Fontanes, le grand maître de l’Université, des maréchaux, des amiraux, des plus hauts dignitaires, tous propriétaires en commun d’un trésor inestimable, légitimes héritiers de toute la gloire accumulée depuis douze ans par le sacrifice de tant de vies héroïques, d’autant plus glorifiés qu’ils sont en plus petit nombre[48], et qu’en ce temps-là un homme ne gagne pas la croix par vingt ans d’assiduité dans un bureau, à force de ponctualité dans la routine, mais par des merveilles d’énergie et d’audace, par des blessures, par la mort cent fois bravée et regardée tous les jours en face.

Désormais, dans l’opinion et de par la loi, ils sont l’état-major de la société nouvelle, ses notables déclarés, vérifiés, pourvus de préséances et même de privilèges. Quand ils passent dans la rue, le factionnaire leur présente les armes ; un piquet de vingt-cinq hommes figure à leur convoi ; dans les collèges électoraux de département ou d’arrondissement, ils sont électeurs de droit et sans être élus, par la seule vertu de leur grade ; leurs fils ont des bourses à la Flèche, à Saint-Cyr, dans les lycées, leurs filles à Écouen ou à Saint-Denis. Sauf le titre d’autrefois, rien ne leur manque pour occuper la place de l’ancienne noblesse, et, ce titre, Napoléon le refait à leur profit. — Par lui-même, le nom de chevalier, comte, duc ou prince entraîne avec lui l’idée d’une supériorité sociale ; quand on l’annonce dans un salon, quand on le prononce au début d’une phrase, les assistants ne demeurent pas insensibles ; un préjugé immémorial incline leur âme vers la considération ou même vers la déférence. Vainement la Révolution avait tenté d’anéantir cette puissance des mots et de l’histoire ; Napoléon fait mieux : il la confisque ; il s’en arroge le monopole, il dérobe à l’ancien régime sa marque de fabrique, il crée lui-même 48000 chevaliers, 1090 barons, 388 comtes, 31 ducs, 3 princes ; bien plus, aux anciens nobles qu’il introduit dans sa noblesse nouvelle, il impose sa propre marque : il les titre à nouveau, et parfois d’un titre inférieur ; tel duc baisse d’un cran et devient simple comte : admise au pair ou réduite, la monnaie féodale doit, pour avoir cours, repasser par la frappe impériale, qui inscrit sur elle, en chiffres modernes, sa valeur reconnue. — Au reste, quel que soit le métal préalable, or, argent ou cuivre, même plébéien et brut, la monnaie neuve est de bon aloi et très belle. Souvent, comme l’ancienne, elle étale en haut relief des armoiries, une couronne héraldique, un nom de lieu ; ce n’est pas un nom de terre, et il ne rappelle pas une souveraineté primitive ; mais c’est un nom de victoire ou de conquête, et il rappelle des exploits récents. Duc de Montebello ou prince de la Moskowa, cela équivaut, du moins dans l’imagination des contemporains, à duc de Montmorency ou à prince de Rohan ; car, si le prince ou duc de l’Empire n’a pas d’ancêtres, il est et sera lui-même un ancêtre. — À ces prix convoités par la vanité, Napoléon attache tous les avantages solides et pécuniaires, en espèces sonnantes, en biens territoriaux, non seulement les gros traitements, les sénatoreries adjointes, les larges cadeaux intermittents, un million en une seule fois au général Lasalle, mais aussi les vastes revenus du domaine extraordinaire[49], 32463817 francs par an à répartir entre 4970 noms, des pensions de 250 à 5000 francs pour tous les légionnaires, des hôtels, des grandes terres, des rentes, une dotation distincte et magnifique pour les plus hauts titrés, une fortune de 100000 livres de rente et au-dessus pour trente-quatre d’entre eux, une fortune de 450000 livres de rente pour Cambacérès, de 683000 livres de rente pour Masséna, de 728000 livres de rente pour Ney, de 910000 livres de rente pour Davout, de 1354000 livres de rente pour Berthier, outre cela, trois « principautés souveraines », Neuchâtel encore pour Berthier, Bénévent pour Talleyrand, Ponte-Corvo pour Bernadotte. — Dernier appât, qui, en ce temps de morts violentes et prématurées, n’est pas médiocre : aux ambitions prévoyantes, Napoléon, par delà les perspectives viagères et bornées, ouvre les perspectives héréditaires et indéfinies. Chacun des titres qu’il confère, celui de prince, duc, comte, baron, et même celui de chevalier, est transmissible, en ligne directe, par ordre de primogéniture, de père à fils et parfois d’oncle à neveu, sous certaines conditions, dont la première, très acceptable, est l’institution d’un majorat inaliénable, insaisissable, à savoir tel revenu en immeubles, actions de la Banque ou rentes sur l’État, depuis 3000 francs pour les simples chevaliers jusqu’à 200000 francs pour les ducs, c’est-à-dire une fortune constituée à perpétuité par la libéralité du souverain ou par la prudence du fondateur, et destinée à soutenir la dignité du titre, de mâle en mâle et d’anneau en anneau, sur toute la chaîne future des héritiers successifs. Par cette prime suprême, le subtil tentateur a prise sur les hommes qui pensent, non seulement à eux-mêmes, mais encore à leur famille : désormais ils travailleront, comme lui, dix-huit heures par jour, ils iront au feu, ils se diront, en défaillant sur leur bureau ou en affrontant les balles, que leur prééminence leur survivra dans leur postérité : « À tout le moins, mon fils héritera de moi, et même il grandira par ma mort. »

Ainsi employées, toutes les attractions qui peuvent vaincre l’inertie naturelle de la matière humaine opèrent ensemble et de concert ; sauf la conscience solitaire et le besoin d’indépendance personnelle, il n’y a plus un seul ressort interne qui ne soit tendu à l’extrême ; et, par delà cette extrémité, une circonstance unique ajoute encore aux ambitions un dernier surcroît d’énergie, d’impulsion et d’élan. — Tous ces hommes qui sont parvenus ou qui parviennent sont contemporains : ensemble et sur la même ligne, ils sont partis de la même condition, moyenne ou basse ; chacun d’eux aperçoit au-dessus de lui, et sur le gradin supérieur, d’anciens camarades ; il se dit qu’il les vaut, il souffre de ne pas être à leur niveau, il s’efforce et se risque pour y monter. Mais, si haut qu’il monte, il voit, encore plus haut, des occupants, jadis ses égaux ; par suite, aucun rang obtenu par eux ne lui semble au-dessus de son mérite, et aucun rang obtenu par lui ne suffit à ses prétentions. « Voyez Masséna, disait Napoléon[50], quelques jours avant Wagram ; il a acquis assez de gloire et d’honneurs ; il n’est pas content, il veut être prince, comme Murat et Bernadotte : il se fera tuer demain pour être prince. » Au-dessus de ces princes qui n’ont que le grade, le titre et l’argent, sont les grands-ducs et vice-rois régnants, comme Murat, grand-duc de Berg, et Eugène, vice-roi d’Italie. Au-dessus d’Eugène et de Murat sont les rois vassaux, Louis, Joseph, Jérôme, puis Murat lui-même, parmi eux, dans un meilleur poste, Bernadotte, seul souverain indépendant, tous plus ou moins jalousés par les maréchaux, tous plus ou moins rivaux les uns des autres, l’inférieur aspirant au trône du supérieur, Murat inconsolable d’être nommé à Naples, non en Espagne, et de n’avoir que cinq millions de sujets au lieu de treize. Du bas au sommet de la hiérarchie et jusqu’aux plus hauts sièges, y compris les trônes, les gradins se superposent régulièrement en file continue, en sorte que chaque marche conduit à la suivante, et que rien n’empêche le premier venu, s’il a de la chance, si ses jambes sont bonnes, s’il ne tombe pas en route, de gravir, en vingt ou trente ans, tout l’escalier, depuis la première marche jusqu’à la dernière. « On disait alors communément dans l’armée : Il a passé roi à Naples, en Hollande, en Espagne, en Suède, comme autrefois on disait du même homme : Il a passé sergent dans telle compagnie[51]. » — Voilà bien l’impression totale et finale qui surnage dans les imaginations ; c’est en ce sens que le peuple interprète le nouveau régime, et Napoléon s’applique à confirmer l’interprétation populaire. À cet effet, le premier des duchés qu’il institue est pour le maréchal Lefebvre ; c’est « à dessein », dit-il lui-même[52], parce que « ce maréchal avait été simple soldat, et que tout le monde à Paris l’avait connu sergent aux gardes françaises ». — Sur cet exemple et sur tant d’autres exemples non moins éclatants, il n’est point d’ambition qui ne s’exalte, parfois jusqu’au délire. « En ce temps-là, dit Stendhal qui a compris la maîtresse pensée du règne, un garçon pharmacien, parmi ses drogues et bocaux, dans une arrière-boutique, se disait, en pilant et en filtrant, que, s’il faisait quelque grande découverte, il serait fait comte avec 50000 livres de rente. » En ce temps-là, le commis surnuméraire qui, de sa belle écriture moulée, inscrit des noms sur des parchemins, peut se figurer qu’un jour son propre nom viendra remplir un brevet de sénateur ou de ministre. En ce temps-là, le jeune caporal qui reçoit ses premiers galons entend d’avance, en imagination, les roulements de tambour, les sonneries de trompette, les salves d’artillerie qui le proclameront maréchal de l’Empire.

VI

Une force nouvelle, extraordinaire, vient de s’introduire dans l’histoire : c’est une force spirituelle, analogue à celle qui jadis a soulevé les âmes, en Espagne au XVIe siècle, en Europe au temps des croisades, en Arabie sous Mahomet. Elle surexcite les facultés, elle décuple les énergies, elle transporte l’homme au delà ou à côté de lui-même, elle fait des enthousiastes et des héros, des aveugles et des fous, par suite des conquérants, des dominateurs irrésistibles ; elle marque son empreinte et grave son mémorial en caractères ineffaçables, sur les hommes et sur les choses, de Cadix à Moscou. Toutes les barrières naturelles sont renversées, toutes les limites ordinaires sont dépassées. « Les soldats français, écrit un officier prussien après Iéna[53], sont petits, chétifs ; un seul de nos Allemands en battait quatre. Mais ils deviennent au feu des êtres surnaturels : ils sont emportés par une ardeur inexprimable, dont on ne voit aucune trace chez nos soldats… Que voulez-vous faire avec des paysans menés au feu par des nobles, dont ils partagent tous les dangers, sans partager ni leurs passions ni leurs récompenses ? » — À côté du besoin physique qui réclame pour le corps un peu de bien-être ou du moins le pain quotidien, et qui, s’il est trop frustré, produit les jacqueries passagères, il est un besoin moral, encore plus fort, qui, lorsqu’il rencontre tout à coup sa pâture, se jette dessus, s’y accroche, s’en gorge et produit les révolutions définitives : c’est le besoin de se contempler avec satisfaction et complaisance, de se faire de soi-même une image belle et flatteuse, de transporter et d’imprimer cette image dans l’esprit des autres, bref le désir de s’estimer beaucoup et d’être estimé beaucoup[54]. Selon la qualité des âmes et selon les circonstances, ce sentiment enfante, tantôt les plus hautes vertus et les plus sublimes dévouements, tantôt les pires méfaits et les plus dangereux délires : l’homme se transfigure ; on voit subitement apparaître le dieu et le démon latents qui tous les deux habitent en lui. Dès 1789, ils ont apparu tous les deux, et ensemble : à partir de cette date, dit un témoin[55], et pendant un quart de siècle, « pour le plus grand nombre des Français, dans quelque classe que ce fût », l’objet de la vie s’est déplacé ; chacun la mis hors de soi ; désormais, pour chacun, l’essentiel fut « d’avoir vécu », ou, sinon, « d’avoir pu mourir pour quelque chose », pour une idée. L’homme a été le serviteur de son idée, il s’est donné à elle ; par suite, il a éprouvé le plaisir intense de se croire un être noble, d’essence supérieure, le premier entre les premiers, et de se voir reconnu, proclamé, glorifié comme tel. — Ce plaisir délicieux, profond et puissant, les Français l’ont goûté pour la première fois en écoutant la Déclaration des Droits de l’homme ; là-dessus, et de très bonne foi, ils se sont sentis citoyens, philosophes, destructeurs des préjugés et des abus, zélateurs de la vérité, de la liberté, de l’égalité, puis, avec la guerre en 1792, défenseurs de la patrie, missionnaires et propagateurs de tous les grands principes[56]. — Vers 1796, les principes ont commencé à reculer sur l’arrière-plan[57] : par degrés, dans le portrait idéal que l’homme se fait de lui-même, le libérateur et bienfaiteur de l’humanité cède la place au héros, capable de grandes actions, admirable et admiré. Pendant quelques années encore, ce portrait intime suffit à son bonheur[58] : la vanité proprement dite et l’ambition calculatrice ne sont point son principal ressort ; s’il monte en grade, c’est sans le demander ; il n’aspire qu’à se déployer, à se prodiguer, à vivre ou à mourir hardiment et gaiement[59] en compagnie de ses camarades, à rester, en dehors du service, l’égal, l’ami, le frère de ses subordonnés et de ses chefs. Déjà pointant le pillage a commencé, car la guerre, en se prolongeant, déprave le vainqueur : elle l’habitue à la brutalité, au mépris des propriétés et des vies ; s’il est étourdi ou veut s’étourdir, il mange et jouit de l’heure présente ; s’il est prévoyant et précautionné, il grappille ou rançonne et se fait un magot d’écus. — Avec l’Empire, surtout vers 1808 et 1809, la figure idéale se gâte encore davantage : désormais, ce qui la constitue, c’est l’officier arrivé ou l’officier d’avenir, avec son grade et les appendices de son grade, avec son uniforme doré et brodé, avec ses croix, avec l’autorité sur tant de centaines ou milliers d’hommes et tel chiffre notable d’appointements fixes, outre les gratifications qu’il obtiendra du maître et les profits qu’il peut faire sur les vaincus[60]. Il ne s’agit plus que d’avancer vite, et par toutes les voies, belles ou laides, d’abord et bien entendu par la grande voie, c’est-à-dire en risquant sa vie, en se dépensant sans compter, mais aussi par un nouveau chemin, en affectant du zèle, en pratiquant et en professant l’obéissance aveugle, en abdiquant toute pensée politique, en se dévouant, non plus à la France, mais au souverain : la camaraderie affectueuse fait place à l’âpre émulation : sous l’attente des promotions, les amitiés militaires se refroidissent. Quand la mort produit une vacance, c’est au bénéfice des survivants, et ils le savent. À Talavera, dit Stendhal, « deux officiers étaient ensemble à leur batterie ; un boulet arrive, qui renverse le capitaine. — Bon, dit le lieutenant, voilà François tué, c’est moi qui serai capitaine. — Pas encore, dit François, qui n’était qu’étourdi et qui se relève. — Ces deux hommes n’étaient point ennemis, ni méchants ; seulement, le lieutenant voulait monter en grade. » — Et le pénétrant observateur ajoute : « Tel était le furieux égoïsme qu’on appelait alors l’amour de la gloire et que, sous ce nom, l’Empereur avait communiqué aux Français ».

Sur cette pente, on glisse vite et bas ; chacun songe à soi d’abord ; l’individu se fait centre. Aussi bien, l’exemple est donné d’en haut. Est-ce pour la France ou pour lui-même que Napoléon travaille[61] ? Tant d’entreprises démesurées, la conquête de l’Espagne, l’expédition de Russie, l’installation de ses frères et parents sur des trônes nouveaux, le dépècement et le remaniement continu de l’Europe, toutes ces guerres incessantes et de plus en plus lointaines, est-ce pour le bien public et le salut commun qu’il les accumule ? Lui aussi, que veut-il, sinon pousser toujours plus avant sa fortune ? — « Il est trop ambitionnaire », disent ses soldats eux-mêmes[62] ; pourtant ils le suivent jusqu’au bout. « Nous avons toujours marché avec lui, répondaient[63] les vieux grenadiers qui traversaient la Pologne pour s’enfoncer dans la Russie ; nous ne pouvions pas l’abandonner cette fois-ci, le laisser aller seul. » — Mais d’autres, qui le voient de plus près, les premiers après lui, font comme lui, et, si haut qu’ils soient montés, ils veulent monter encore plus haut, ou, sinon, garder leur place, à tout le moins se pourvoir, tenir dans leurs mains quelque chose de solide. Masséna a ramassé 40 millions et Talleyrand 60[64] : en cas d’écroulement politique, l’argent reste. Soult a tâché de se faire élire roi de Portugal[65], et Bernadotte trouve le moyen de se faire élire roi de Suède. Après Leipzig, Murat traite avec les alliés, et, pour garder son royaume de Naples, promet son contingent contre la France ; avant Leipzig, Bernadotte s’est joint aux alliés et combat avec eux contre la France. En 1814, Bernadotte et Joseph, chacun de son côté, l’un par des intrigues avec les intrigants de l’intérieur et par des tâtonnements auprès des souverains étrangers, l’autre, en l’absence de Napoléon, par des « tentatives singulières » et par des « empressements » anticipés auprès de Marie-Louise[66], pensent à prendre la place de l’Empereur qui tombe. Seul ou presque seul parmi les grands personnages du règne, le prince Eugène est un vrai fidèle, dont la loyauté demeure toujours intacte, exempte d’arrière-pensée et au-dessus du soupçon. Partout ailleurs, on entend ou l’on pressent des craquements, des bruits sinistres ; d’en haut, l’alarme descend, se propage dans l’armée et retentit jusque dans les derniers rangs. En 1815, le soldat a toujours pleine confiance en lui-même et en Napoléon ; « mais il est ombrageux, déliant avec ses autres chefs… Tout mouvement qu’il ne comprend pas l’inquiète ; il se croit trahi[67]. » À Waterloo, des dragons qui passent, sabre en main, de vieux caporaux, crient à l’Empereur que Soult, Vandamme, qui en ce moment même sont en train de se battre, haranguent leur troupe contre lui ou désertent ; que le général d’Hénin, qui a repoussé une charge, et dont la cuisse est fracassée par un boulet, vient de passer à l’ennemi. Le mécanisme qui, depuis quinze ans, jouait si bien, s’est déconcerté de lui-même, par son propre jeu ; ses louages engrenés se désarticulent ; dans leur métal, qui semblait solide, une fêlure s’est déclarée : les divinations de l’instinct populaire la constatent ; les exagérations de l’imagination populaire l’élargissent, et subitement toute la machine s’effondre. — C’est que Napoléon y a introduit, comme moteur central, comme universel ressort, le besoin de parvenir, l’émulation effrénée, l’ambition sans scrupules, bref l’égoïsme tout cru, en premier lieu son propre égoïsme, et que ce ressort, tendu à l’excès[68], détraque, puis démolit sa machine. Après lui, sous ses successeurs, le même mécanisme jouera de même, pour se casser de même, au bout d’une période plus ou moins longue. Jusqu’ici, la plus longue de ces périodes a duré moins de vingt ans[69].

  1. Sur l’antiquité de cette forme d’esprit, qui se manifeste dès le commencement de la société et de la littérature française au XIe siècle, cf. mon Histoire de la littérature anglaise, I, 84 à 96, et La Fontaine et ses fables, 10 à 18.
  2. Sur ce sentiment, lire l’admirable fable de La Fontaine, le Rat et l’Éléphant. La Fontaine en a compris toute la portée psychologique et sociale : « Se croire un personnage est fort commun en France… La sotte vanité nous est particulière. Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière… C’est proprement le mal français. »
  3. Beugnot, Mémoires, I, 317 : « Cette égalité, qui est aujourd’hui notre passion dominante, n’est pas le sentiment noble et bienveillant qui fait qu’on aime à s’honorer dans son semblable et qu’on se trouve à l’aise à tous les degrés de l’ordre social ; non, c’est l’aversion pour toute supériorité, c’est la crainte que la place qu’on occupe cesse d’être la première : cette égalité ne tend en aucune façon à relever jusqu’à elle ce qui se trouve confiné en bas, mais à empêcher que rien ne s’élève plus haut. »
  4. Comte d’Haussonville, l’Église romaine et le premier Empire, I, ch. x et xi.
  5. Décret du 17 mars 1808 sur l’organisation du culte israélite. — Les membres des consistoires israélites et les rabbins doivent être, comme les ministres des autres cultes, agréés par le gouvernement ; mais leur traitement, qui est fixé, doit être fourni par les israélites de la circonscription ; il n’est pas, comme celui des curés ou pasteurs, payé par l’État ; il ne le sera que sous la monarchie de Juillet ; par cette dernière mesure, l’assimilation du culte israélite aux cultes chrétiens devient complète.
  6. Travels in France during the years 1814 and 1815 (Edinburgh, 1816), I, 176 : « La noblesse, les grands propriétaires terriens, les petits propriétaires de campagne (yeomanry), les fermiers d’un degré au-dessous, tous les rangs intermédiaires qui auraient pu opposer une barrière au pouvoir d’un prince despotique, sont presque anéantis. » — Ib., 236 : « C’est à peine si, dans la nation, on eut pu trouver un rang intermédiaire entre le souverain et le paysan. » — Ib., II, 239 : « La classe supérieure des habitants des villes, les commerçants, les manufacturiers, la bourgeoisie, ont été les ennemis les plus décidés de Bonaparte. »
  7. Napoléon, voulant le juger, disait à Rœderer : « Envoyez-moi ses livres. — Mais ce sont des traductions. — Je lirai ses préfaces. »
  8. Cf. le Dictionnaire biographique, publié à Leipzig, 1806-1808 (par Eymery), 4 vol., et l’Almanach Impérial de 1807 à 1812 : on y trouvera beaucoup d’autres noms historiques, entre autres ceux des dames du palais. En 1810, le comte de la Rochefoucauld est ambassadeur auprès du roi de Hollande, et le comte de Mercy d’Argenteau, ambassadeur auprès du roi de Bavière.
  9. La Révolution, tome VI, 146 (note).
  10. La Révolution, tome VIII, 160 à 165.
  11. L’Ancien Régime, tome I, 181 à 185, 202.
  12. Comte de Tilly, Mémoires, I, 155 : « Il y avait à peu près une différence aussi sensible entre le ton, le langage de la cour et celui de la ville, qu’entre Paris et les provinces. » — L’Ancien Régime, tome I, 220.
  13. De là l’insuccès du parlement Maupeou.
  14. Voir les recueils de chansons antérieures à la Révolution, notamment les chansons militaires : Malgré la bataille, Dans les gardes françaises, etc. — Au temps de la Restauration, les chansons pastorales ou galantes de Florian, de Boufflers et de Berquin étaient encore chantées dans les familles bourgeoises, et chacun, jeune ou vieux, homme ou femme, chantait la sienne au dessert. — Ce fonds de gaîté, de légèreté, de gentillesse a persisté à travers toute la Révolution et tout l’Empire. Travels through the South of France 1807 and 1808, 132, par le lieutenant-colonel Pinkney, citoyen des États-Unis) : « Je dois dire, une fois pour toutes, que les manières décrites par Marmontel sont fondées sur la nature. » Il cite quantité de petits faits à l’appui, et constate, dans toutes les classes, la politesse innée, l’esprit communicatif et bienveillant, la grâce souriante, l’art d’être heureux et de rendre heureux les autres, ne fut-ce que pour trois minutes et en passant. — Même impression si l’on compare les estampes, dessins de modes, petits sujets, caricatures de cette période et de l’époque présente. Le ton haineux ne commence qu’avec Béranger ; encore ses premières chansons (le Roi d’Yvetot, le Sénateur) ont-elles le tour, l’accent, la malice ingénieuse et non venimeuse de l’ancienne chanson. Aujourd’hui, dans la petite bourgeoisie, dans les cercles de commis ou d’étudiants, on ne chante plus, et, avec la chanson, nous avons vu disparaître les autres traits qui frappaient les étrangers, la galanterie, le badinage, le parti pris de considérer la vie comme une série de quarts d’heure dont chacun peut être séparé des autres, se suffire et devenir agréable, agréable à celui qui parle et à celui ou à celle qui écoute.
  15. Lire les romans de Pigault-Lebrun : ce sont les livres de l’époque qui convenaient le mieux aux hommes de l’époque, à des parvenus militaires, prompts, francs, gaillards et bornés.
  16. Candide (Récit de la Vieille).
  17. Souvenirs inédits du chancelier Pasquier, I, 374 : « Je suis convaincu que Gengis-Khan plaisait plus à son imagination que César. »
  18. La Révolution, tome V, 19, 36. (Articles de Mallet du Pan, Mercure de France, 30 décembre 1791 et 7 avril 1792.) — Napoléon (Mémorial, 3 septembre 1816) porte le même jugement et constate dans la Révolution le même caractère essentiel ; « elle consistait à dire à tous ceux qui remplissaient les administrations, qui possédaient toutes les charges, qui jouissaient de toutes les fortunes : « Allez-vous-en. »
  19. Rœderer, III, 534 (janvier 1809, sur la Normandie) : « Les enfants de tout état, pensent à se faire soldats pour avoir la croix, et la croix fait chevalier. Le désir de se distinguer, de passer avant un autre, est un sentiment national. »
  20. La Révolution, tome VI, 88, et tome VII, 332.
  21. Napoléon, Mémoires (rédigés par M. de Montholon), III, 11-19. Sur l’ignorance extraordinaire de Carteaux. — Ib., 23. Sur l’incapacité de Doppet, successeur de Carteaux.
  22. La Révolution, tome VIII, 29.
  23. Sous le Directoire, ils s’appelaient eux-mêmes les exclusifs. — Cf. la Révolution, tome V, 38, 307 ; tome VI, 4, 83, 168 à 178, 255 à 260 ; tome VII, livre III, ch. ii ; tome VIII, ib., ch. iii ; et livre V.
  24. Sur la raideur et la rigueur militaire de son gouvernement, cf. Mes souvenirs sur Napoléon, 251, par le comte Chaptal : « Un jour, le général Gouvion-Saint-Cyr se présente aux Tuileries. Bonaparte lui dit d’un ton calme : « Général, vous arrivez de Naples ? — Oui, sire, j’ai cédé le commandement au général Pérignon que vous avez envoyé pour me remplacer. — Vous avez sans doute reçu la permission du ministre de la guerre ? — Non, sire, mais je n’avais plus rien à faire à Naples. — Si, dans deux heures, vous n’êtes pas sur le chemin de Naples, avant midi vous êtes fusillé en plaine de Grenelle. » — J’ai vu traiter de la même manière le général Loison qui avait quitté Liège, où il commandait, pour venir passer deux jours à Paris où l’appelaient des affaires pressantes. »
  25. Mme de Rémusat, passim. — Rœderer, III, 538 (janvier 1809) : « J’ai pris quelques gens de l’ancienne cour dans ma maison. Ils sont deux ans sans me parler et six mois sans me voir… Je ne les aime point, ils ne sont propres à rien, leur conversation me déplaît. »
  26. Napoléon, Mémoires.
  27. Rœderer, Mémoires (Paroles de Napoléon).
  28. Rœderer, III, 281 : « Sous son gouvernement, des hommes jugés jusqu’alors incapables se rendirent utiles : des hommes jusque-là distingués se trouvèrent confondus (dans la foule) ; des hommes regardés comme les colonnes de l’État se trouvèrent inutiles… Un sot, un fripon, ne mettront jamais leur ambition à approcher de Bonaparte ; ils n’auraient rien à y gagner. »
  29. Fiévée, Correspondance, III, 33. — Rœderer, III, 381.
  30. Beugnot, Mémoires, II, 372.
  31. Lefebvre, ancien sergent aux gardes françaises, devenu maréchal de l’Empire et duc de Dantzig, avec 155000 francs de dotation par an, reçut un jour la visite d’un camarade qui, au lieu de gravir comme lui toute l’échelle, était resté en bas sur le dernier échelon. Le maréchal, très brave homme, fit à son camarade le meilleur accueil et le promena dans tout son hôtel. De quart d’heure en quart d’heure, le visage du visiteur devenait plus sombre ; des mots aigres lui échappaient ; il murmurait souvent : « Ah ! tu as de la chance, toi ! » — À la fin, le maréchal impatienté, lui dit : « Eh bien ! je te donne tout cela à une condition ». — « Laquelle ? »« Tu vas descendre dans la cour ; je mets à chaque fenêtre deux grenadiers avec leurs fusils, ils tirent sur toi ; si tu en réchappes, tu auras l’hôtel et tout. »« Merci !. »« Mon ami, on a tiré sur moi plus de coups, et de plus près. »
  32. Rœderer, III, 332 (2 août 1800).
  33. Papiers de Maine de Biran. Note communiquée par M. E. Naville.) Lettre du baron Maurice, préfet de la Dordogne, à M. Maine de Biran, sous-préfet de Bergerac (1811). lui transmettant, par ordre du ministre de l’intérieur, un formulaire à remplir, pour dresser la Statistique des demoiselles de l’arrondissement, appartenant à des familles notables : le formulaire annexé comprenait plusieurs colonnes distinctes, l’une pour les noms et prénoms, d’autres pour la dot présumée en immeubles et en valeurs mobilières, d’autres pour l’héritage futur en immeubles et en valeurs mobilières, etc. Muni de cette liste, un préfet adroit ou énergique pouvait et devait collaborer efficacement aux mariages et diriger les grosses dots du côté convenable. — Mémoires de Mme de… 3e partie, ch. VII, 154. Ces mémoires, très instructifs, d’une personne très sincère et très judicieuse sont encore inédits et je n’ai pas le droit d’imprimer le nom de l’auteur) : « Ce fut dans ce temps qu’il prit à l’Empereur la fantaisie de marier à son choix toutes les filles qui avaient au-dessus de 50000 livres de rentes. » Une riche héritière de Lyon, destinée à M. Jules de Polignac, est ainsi mariée à M. de Marbeuf. M. d’Aligre, à force de célérité et d’adresse, esquive pour sa fille M. de Caulaincourt, puis M. de Faudoas, beau-frère de Savary, et la marie à M. de Pomereu. — Baron de Vitrolles, Mémoires. I, 19. (Sa fille fut désignée par le préfet des Basses-Alpes.) — Comte Joseph d’Estourmel, Souvenirs de France et d’Italie, 239. (Détails sur cette conscription des demoiselles à marier, et circulaire du duc de Rovigo.) La 8e colonne du tableau nominatif était « réservée pour indiquer les agréments physiques ou les difformités, les talents, la conduite et les principes religieux de chacune des jeunes demoiselles ».
  34. Statistiques des préfets. (Doubs, par Debry, 60 ; Meurthe, par Marquis, 115 ; Ain, par Bossi, 240.)
  35. Rœderer, III, 338 (21 octobre 1800). À cette date, le Premier Consul estime à 20000 le nombre des sous-lieutenances dans ses armées.
  36. Statistique de l’Ain par Bossi, en 1808. De 1140, en 1801, le nombre des employés et soldés par l’État s’élève à 1771 en 1806 ; cette augmentation est attribuée par le préfet aux causes qu’on vient de lire.
  37. Napoléon, Correspondance (Note du 11 avril 1811) : « Il y aura toujours, à Hambourg, Brême et Lubeck, 8000 à 10000 Français, soit employés, soit gendarmerie, douanes et dépôts. »
  38. Sur 50 hommes dans l’infanterie, on peut compter 1 officier ; dans la cavalerie, c’est 1 officier sur 25 ou 30 hommes. — Ce taux de 1 officier sur 50 hommes indique que, parmi les 1700000 hommes qui ont péri de 1804 à 1811, il y avait 34000 officiers, ce qui donne environ 3000 vacances par an, auxquelles il faut ajouter les vacances produites par les blessures, l’incapacité de service et la retraite. De plus, il faut noter que la mort ou la retraite d’un officier au-dessus du grade de sous-lieutenant fait plusieurs vacances, et des vacances d’autant plus nombreuses que le grade est plus élevé. Quand un capitaine est tué, il y a trois promotions, et ainsi de suite.
  39. Lunet, Histoire du collège de Rodez (Circulaires du ministre). 228.
  40. La Révolution, tome VIII, 188. — Déjà en 1795 le besoin des hommes compétents et spéciaux était si grand, que le gouvernement cherchait, même parmi les royalistes, des chefs de service pour les finances et la diplomatie ; il faisait des offres à M. Dufresne et à M. de Rayneval. — Ib., 406. — (Cf. les Mémoires de Gaudin, Miot de Melito et Mollien.)
  41. Paroles de Bouquier, rapporteur de la loi sur l’éducation. (Séance de la Convention, 22 frimaire an II.)
  42. Sur cet article, je prie le lecteur de consulter comme moi, outre les biographies imprimées, les souvenirs de ses grands-parents.
  43. Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat, 88 (Exposé des motifs, par Rœderer au Corps Législatif, 25 Floréal an X) : « Enfin, c’est la création d’une nouvelle monnaie d’une bien autre valeur que celle qui sort du Trésor public ; d’une monnaie dont le titre est inaltérable et dont la mine ne peut être épuisée, puisqu’elle réside dans l’honneur français ; d’une monnaie qui seule peut être la récompense des actions regardées comme supérieures à toutes les récompenses. »
  44. Ib., 83. (Paroles du Premier Consul au conseil d’État, 14 floréal an X.) — Et Mémorial : « Des nations vieilles et corrompues ne se gouvernent pas comme les peuples jeunes et vertueux ; on sacrifie à l’intérêt, à la jouissance, à la vanité. Voilà le secret de la reprise des formes monarchiques, du retour des titres, des croix, des cordons, colifichets innocents, propres à appeler les respects de la multitude, tout en commandant le respect de soi-même. »
  45. La Légion d’honneur, par M. Mazas, passim. (Détails sur les nominations et la cérémonie.) Au lieu du 14 juillet, la date effective fut le 15, qui était un dimanche. Augereau et une soixantaine d’officiers, « mauvaises têtes », qui n’aimaient pas la messe, ne voulurent pas entrer dans la chapelle et restèrent dans la cour.
  46. Plusieurs généraux, Lecourbe, Souham, etc., furent exclus comme trop républicains ou comme suspects et hostiles. Lemercier, Ducis, Delille et La Fayette avaient refusé. L’amiral Truguet, qui, par pique et mécontentement, avait d’abord refusé le grade de grand officier, finit par se raviser, devint d’abord commandeur, puis grand officier.
  47. Les Cahiers du capitaine Coignet, passim, et 95, 145. Au sortir de la cérémonie, « les belles dames, qui pouvaient m’approcher pour toucher à ma croix, me demandaient la permission de m’embrasser ». — Au Palais-Royal, le maître du café lui dit : « Je vais vous servir ce que vous désirez : les membres de la Légion d’honneur sont régalés gratis ».
  48. Mazas, la Légion d’honneur, 413. — Edmond Blanc, Napoléon, ses institutions civiles et administratives, 279. — Primitivement, le nombre des décorés devait être de 6000. En 1806, l’Empereur a fait 14560 nominations, et, si l’on prend tout son règne, jusqu’à sa chute, environ 48000. Mais l’effectif réel des légionnaires vivants en même temps ne dépasse pas 30000, dont 1200 seulement dans les carrières civiles. — Aujourd’hui, 1er décembre 1888 (documents fournis par la grande chancellerie de la Légion d’honneur), il y a 52915 décorés, dont 31757 militaires et 21158 civils. Partant, sous l’Empire, il y avait une croix pour 1400 Français, et aujourd’hui il y a une croix pour 730 Français ; en ce temps-là, sur 50 croix, il n’y en avait que 2 pour les services civils ; de nos jours, c’est près de 20.
  49. Edmond Blanc, Napoléon, etc., 276 à 299, 325 et 326. (Liste des titres de prince et de duc conférés par l’Empereur et des dotations de 100000 francs de rente ou au-dessus.)
  50. Mathieu Dumas, Mémoires. III, 363.
  51. La Fayette, Mémoires, V, 350.
  52. Napoléon, Mémoires.
  53. Thiers, VII, 210.
  54. Thiers, VII, 195 (octobre 1806). Dans un de ses bulletins, Napoléon a nommé la cavalerie de Murat et omis l’infanterie de Lannes, qui pourtant a fait aussi bien. Lannes, désolé, n’ose lire le bulletin à ses soldats et réclame pour eux auprès de l’Empereur : « Quelle récompense peuvent-ils espérer, sinon voir leur nom publié par les cent voix de la Renommée, dont vous seul disposez ? » — Napoléon lui répond : « Vous et vos soldats, vous êtes des enfants ; il y a de la gloire pour tous… Un autre jour, ce sera votre tour de remplir de votre nom les bulletins de la grande année. » — Lannes lit cette lettre à son infanterie assemblée sur la grande place de Stettin : transports d’enthousiasme.
  55. Mme de Rémusat, III, 129.
  56. La Révolution, tome VI, 263 à 267. — Marmont, Mémoires, I, 122 (Lettre à sa mère, 12 janvier 1795) : « Voyez votre fils remplir ses devoirs avec zèle, mériter de son pays et servir la République… Nous ne serions pas dignes de posséder la liberté, si nous n’avions rien fait pour l’obtenir. »
  57. Comparez le Journal du sergent Frivasse et les Cahiers du capitaine Coignet. Fricasse est un volontaire qui s’engage pour détendre la patrie ; Coignet est un conscrit (1799) qui veut se distinguer et dit à ses maîtres : « Je vous promets que je reviendrai avec le fusil d’honneur, ou que je serai tué ».
  58. Marmont, I, 186, 282, 296 (En Italie, 1796) : « À cette époque, notre ambition était tout à fait secondaire ; seuls nos devoirs et nos plaisirs nous occupaient. L’union la plus franche, la plus cordiale, régnait entre nous tous… Aucun sentiment d’envie, aucune passion basse ne trouvait accès dans nos cœurs. (Alors) que de mouvement, de grandeur, d’espérance et de gaîté !… Chacun de nous avait le pressentiment d’un avenir sans limites, et cependant était dépourvu d’ambition et de calculs personnels. » — George Sand, Histoire de ma vie. (Correspondance de son père, le commandant Dupin.) — Stendhal, Vie de Napoléon. « À cette époque (1796), personne dans l’armée n’avait d’ambition ; j’ai vu des officiers refuser de l’avancement, pour ne pas quitter leur régiment ou leur maîtresse. »
  59. Rœderer, III, 556 (Burgos, 9 avril 1809, conversation avec le général Lasalle, écrite le soir même par Rœderer) : « Vous passez par Paris ? — Oui, c’est le plus court ; j’arriverai à cinq heures du matin, je me commanderai une paire de bottes, je ferai un enfant à ma femme, et je partirai (pour l’Allemagne). » — Rœderer lui fait remarquer qu’on ne se risque et on ne se bat que pour avancer et jouir de son élévation. — « Non, point du tout ; on jouit en acquérant tout cela ; on jouit en faisant la guerre ; c’est déjà un plaisir assez grand que celui de faire la guerre. On est dans le bruit, dans le mouvement, dans la fumée ; et puis, quand on s’est fait un nom, eh bien ! on a joui du plaisir de se le faire ; quand on a fait sa fortune, on est sûr que sa femme, ses enfants ne manqueront de rien. Tout cela est assez. Moi, je puis mourir demain. » — Tous les détails de cette conversation sont admirables, et aucun document ne peint si bien l’officier de la seconde époque.
  60. Ce dernier type a été vu de très près, et très bien peint par Balzac, notamment dans Un Ménage de garçon. — Autres figures de soudards dans Mérimée (les Mécontents et les Espagnols en Danemark), dans Stendhal (le Chasseur vert) — J’en ai connu cinq ou six dans ma jeunesse.
  61. Paroles du maréchal Marmont : « Tant qu’il a dit : Tout pour la France, je l’ai servi avec enthousiasme, Quand il a dit : La France et moi, je l’ai servi avec zèle. Quand il a dit : Moi et la France, je l’ai servi avec dévouement. Il n’y a que quand il a dit : Moi sans la France, que je me suis détaché de lui. »
  62. Mot recueilli par Joseph de Maistre.
  63. Mot entendu par Mickiewicz enfant.
  64. Ces chiffres ont été donnés, l’un par Mérimée, l’autre par Sainte-Beuve.
  65. M. de Champagny, Souvenirs, III, 185. Napoléon, passant en revue ses maréchaux, lui dit (1811) : « Aucun d’eux ne peut me remplacer dans le commandement de mes armées : les uns sont sans talent, les autres feraient la guerre à leur profit. Ce gros Soult n’a-t-il pas voulu devenir roi de Portugal ? — Eh bien ! sire, il ne faut plus faire la guerre. — Oui, mais alors, comment entretenir mon armée ? Et j’ai besoin d’une armée. »
  66. Souvenirs inédits du chancelier Pasquier, IV, 112. (D’après les papiers de Savary, plusieurs lettres de Napoléon et les récits de M. de Saint-Aignan.)
  67. Mémorial, 26 août 1816.
  68. Travels in France during the years 1814 and 1815. Edinburgh, 1816, 2 vol.) — L’auteur, très bon observateur, résume ainsi le principe du système : « Donner de l’emploi, de l’animation, de l’encouragement à tous les hommes de talent, actifs et d’esprit entreprenant » : nulle autre condition ; « la naissance, l’éducation, le caractère moral, étaient complètement mis de côté ». — De là aussi le défaut général du système. « Les Français (ceci est à la lettre) n’ont pas l’idée qu’un homme puisse se charger, volontairement et sans la perspective d’une récompense, d’un devoir envers son pays. Il n’entre pas dans leurs têtes qu’un homme encoure aucune responsabilité, s’il néglige ces devoirs publics pour lesquels il ne reçoit aucun salaire régulier. » — En effet, ce sont là des fonctions publiques, accaparées par l’État et réservées par lui à ses fonctionnaires.
  69. Ceci était écrit en 1889. Aujourd’hui (septembre 1890), la République vient d’accomplir sa vingtième année. Mais, sur quatre Présidents, trois ont été forcés de se démettre, le quatrième n’a été nommé que sous la menace d’une insurrection municipale, et, l’an dernier, le gouvernement a failli périr sous une contrefaçon du 18 Brumaire.