Les Origines de la France contemporaine/Volume 6/Livre III/Chapitre 3

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CHAPITRE III

I. La seconde étape de la conquête jacobine. — Grandeur et multitude des places vacantes. — II. Les élections. — Appel au scrutin des jeunes gens et des indigents. — Danger des modérés, s’ils sont candidats. — Abstention de leurs chefs. — Proportion des absents aux assemblées primaires. — III. Composition et ton des assemblées secondaires. — Exclusion des électeurs feuillants. — Pression sur les autres électeurs. — Les élus des modérés sont obligés de se démettre. — Annulation des élections catholiques. Scission des minorités jacobines. — Validation de leurs élus. — Désaccord des choix officiels et de l’opinion publique. — IV. Composition de la Convention nationale. — Nombre primitif des Montagnards. — Opinions et sentiments des députés de la Plaine. — La Gironde. — Ascendant des Girondins dans la Convention. — Leur esprit. — Leurs principes. — Leur plan de Constitution. — Leur fanatisme. — Leur sincérité, leur culture et leurs goûts. — En quoi ils se séparent des purs Jacobins. — Comment ils entendent la souveraineté du peuple. — Procédure qu’ils imposent à l’initiative des individus et des groupes. — Faiblesse du raisonnement philosophique et de l’autorité parlementaire en temps d’anarchie. — V. L’opinion à Paris. La majorité de la population reste constitutionnelle. — Impopularité du régime nouveau. — Rareté et cherté des denrées. — Froissement des habitudes catholiques. — Désaffection universelle et croissante. — Aversion ou indifférence pour les Girondins. — Démission politique de la majorité. — Incompatibilité des mœurs modernes et de la démocratie directe. — Abstention des propriétaires et des rentiers. — Abstention des industriels et des boutiquiers. — Division, timidité, impuissance des modérés. — Les Jacobins forment seuls le peuple souverain. — VI. Composition du parti. — Son nombre et sa qualité baissent. — Les artisans subalternes, les petits détaillants, les domestiques. — Les ouvriers viveurs et flâneurs. — La canaille suburbaine. — Les chenapans et les bandits. — Les filles. — Les septembriseurs. — VII. Le personnage régnant. — Son caractère et sa portée d’esprit. — Les idées politiques de M. Saule.

I

Ainsi s’achève la seconde étape de la conquête jacobine : à partir du 10 août, pendant trois mois consécutifs, du haut en bas de la hiérarchie, les Jacobins ont élargi et multiplié les vacances pour les remplir. — D’abord, au sommet des pouvoirs publics, la faction installe des représentants qui ne représentent qu’elle, sept cent quarante-neuf députés omnipotents, une Convention qui, n’étant bridée ni par des pouvoirs collatéraux ni par une constitution préétablie, dispose à son gré des biens, de la vie et de la conscience de tous les Français. — Ensuite, par cette Convention à peine installée, elle fait décréter le renouvellement complet[1] de tous les corps administratifs et judiciaires, conseils et directoires de département et de district, conseils et municipalités de commune, tribunaux civils, tribunaux criminels, tribunaux de commerce, bureaux de paix, juges de paix, assesseurs des juges de paix, suppléants des juges, commissaires nationaux près des tribunaux civils[2], secrétaires et greffiers des administrations et des tribunaux. Du même coup, l’obligation d’avoir exercé comme homme de loi est abolie, en sorte que le premier venu, s’il est du club, peut devenir juge, sans savoir écrire et presque sans savoir lire[3]. — Un peu auparavant[4], dans toutes les villes au-dessus de cinquante mille âmes, puis dans toutes les villes-frontières, l’état-major de la garde nationale a repassé par le crible électoral. Pareillement, les officiers de gendarmerie, à Paris et dans toute la France, subissent derechef le choix de leurs hommes. Enfin les directeurs et les contrôleurs de la poste sont soumis à l’élection. — Bien mieux, au-dessous ou à côté des fonctionnaires élus, l’épuration administrative atteint les fonctionnaires et les employés non électifs, si neutre que soit leur emploi, si indirect et si faible que soit le lien par lequel leur office se rattache aux affaires politiques, receveurs et percepteurs des impôts, directeurs et procureurs des eaux et forêts, ingénieurs, notaires, avoués, commis et scribes d’administration ; ils sont révoqués si leur municipalité ne leur accorde pas le certificat de civisme. À Troyes, sur quinze notaires, elle le refuse à quatre[5] ; cela fait quatre études à prendre pour leurs clercs Jacobins. À Paris[6], « tous les honnêtes gens, tous les commis instruits » sont chassés des bureaux de la marine ; le ministère de la guerre devient « une caverne, où l’on ne travaille qu’en bonnet rouge, où l’on tutoie tout le monde, même le ministre, où quatre cents employés, parmi lesquels plusieurs femmes, affectent la toilette la plus sale et le cynisme le plus impudent, n’expédient rien et volent sur toutes les parties ». — Sous la dénonciation des clubs, le coup de balai descend jusque dans les bas-fonds de la hiérarchie, jusqu’aux secrétaires de la mairie dans les villages, jusqu’aux expéditionnaires et garçons de bureau dans les villes, jusqu’aux geôliers et concierges, bedeaux et sacristains, gardes forestiers, gardes champêtres, gardiens de séquestre[7] ; il faut que tous ces gens-là soient ou paraissent jacobins ; sinon leur place se dérobe sous eux, car il y a toujours quelqu’un pour la convoiter, la solliciter et la prendre. — Par delà les employés, le balayage atteint les fournisseurs ; en effet, dans les fournitures aussi, il y a des fidèles à pourvoir, et nulle part l’appât n’est si gros. Même en temps ordinaire, l’État demeure encore le plus grand des consommateurs, et en ce moment il dépense par mois, pour la guerre seulement, 200 millions d’extraordinaire : que de poissons à pécher dans une eau si trouble[8] ! — Toutes ces commandes lucratives, comme tous ces emplois rétribués, sont à la disposition du peuple jacobin, et il les distribue : c’est un propriétaire légitime qui, rentrant chez lui après une longue absence, donne ou retire sa pratique comme il lui plaît, et, au logis, fait maison nette. — Dans les seuls services administratifs et judiciaires, treize cent mille places ; toutes celles des finances, des travaux publics, de l’instruction publique et de l’Église ; dans la garde nationale et l’armée, tous les postes, depuis celui de commandant en chef jusqu’à celui de tambour ; tout le pouvoir central ou local, avec le patronage immense qui en dérive : jamais pareil butin n’a été mis en tas et à la fois sur la place publique. En apparence, l’élection fera les lots ; mais il est trop clair que les Jacobins n’entendent pas livrer leur proie aux hasards d’un scrutin libre : ils la garderont, comme ils l’ont prise, de force, et n’omettront rien pour maîtriser les élections.

II

Pour commencer, ils se sont frayé la voie. Dès le premier jour[9], les faibles et dernières garanties d’indépendance, d’honorabilité et de compétence que la loi exigeait encore de l’électeur et de l’éligible ont été supprimées par décret. Plus de distinction entre les citoyens actifs et les citoyens passifs ; plus de différence entre le cens de l’électeur-du premier degré et le cens de l’électeur du second degré : plus de cens électoral. Tous les Français, sauf les domestiques dont on se défie parce qu’on les suppose sous l’influence de leurs maîtres, pourront voter aux assemblées primaires, et ils voteront, non plus à partir de vingt-cinq ans, mais dès vingt et un ans ; ce qui appelle au scrutin les deux groupes les plus révolutionnaires, d’une part les jeunes gens, d’autre part les indigents, ceux-ci en nombre prodigieux par ce temps de chômage, de disette et de misère, en tout deux millions et demi et peut-être trois millions de nouveaux électeurs : à Besançon, le nombre des inscrits est doublé[10]. — Ainsi la clientèle ordinaire des Jacobins est admise dans l’enceinte électorale d’où jusqu’ici elle était exclue[11], et, pour l’y pousser plus sûrement, ses patrons font décider que tout électeur obligé de se déplacer « recevra 20 sous par lieue, outre 3 livres par journée de séjour[12] ».

En même temps qu’ils rassemblent leurs partisans, ils écartent leurs adversaires. À cela le brigandage politique par lequel ils dominent et terrifient la France a déjà pourvu. Tant d’arrestations arbitraires, de pillages tolérés et de meurtres impunis sont un avertissement pour les candidats qui ne seraient pas de leur secte ; et je ne parle pas ici des nobles ou des amis de l’ancien régime, qui sont en fuite ou en prison, mais des monarchistes-constitutionnels et des Feuillants. De leur part, toute initiative électorale serait une folie, presque un suicide. Aussi bien, pas un d’eux ne se met en avant. Si quelque modéré honteux, comme Durand de Maillane, figure sur une liste, c’est que les révolutionnaires l’ont adopté sans le connaître et qu’il jure haine à la royauté[13]. Les autres qui, plus francs, ne veulent pas endosser la livrée populaire et recourir au patronage des clubs, se gardent soigneusement de se présenter ; ils savent trop bien que ce serait désigner leurs têtes aux piques et leurs maisons au pillage. Au moment même du vote, les propriétés de plusieurs députés sont saccagées, par cela seul que, « dans le tableau comparatif des sept appels nominaux » envoyé aux départements par les Jacobins de Paris, leurs noms se trouvent à droite[14]. — Par un surcroît de précautions, les constitutionnels de la Législative ont été retenus dans la capitale ; on leur a refusé des passeports, pour les empêcher d’aller en province rallier les voix et dire au public la vérité sur la révolution récente. — Pareillement, tous les journaux conservateurs ont été supprimés, réduits au silence, ou contraints à la palinodie. — Or, quand on n’a pas d’organe pour parler ni de candidat pour être représenté, à quoi bon voter ? D’autant plus que les assemblées primaires sont des lieux de désordre et de violence[15], qu’en beaucoup d’endroits les patriotes y sont seuls admis[16], qu’un modéré y est « insulté et accablé par le nombre », que s’il y parle, il est en danger, que, même en se taisant, il a chance d’y récolter des dénonciations, des menaces et des coups. Ne pas se montrer, rester à l’écart, éviter d’être vu, faire oublier qu’on existe, telle est la règle sous le règne du pacha, surtout quand ce pacha est la plèbe. C’est pourquoi la majorité s’abstient, et autour du scrutin le vide est énorme. À Paris, pour l’élection du maire et des officiers municipaux, les scrutins d’octobre, novembre et décembre, sur 160000 inscrits, ne rassemblent que 14000 votants, puis 10000, puis 7000[17]. À Besançon, les 7000 inscrits déposent moins de 600 suffrages ; même proportion dans les autres villes, à Troyes par exemple. Pareillement dans les cantons ruraux, à l’Est dans le Doubs, à l’Ouest dans la Loire-Inférieure, il n’y a qu’un dixième des électeurs qui ose user de son droit de vote[18]. On a tant épuisé, bouleversé et bouché la source électorale qu’elle est presque tarie : dans ces assemblées primaires qui, directement ou indirectement, délèguent tous les pouvoirs publics et qui, pour exprimer la volonté générale, devraient être pleines, il manque six millions trois cent mille électeurs sur sept millions.

III

Par cette purgation anticipée, les assemblées du premier degré se trouvent pour la plupart jacobines ; en conséquence, les électeurs du second degré qu’elles élisent sont pour la plupart jacobins, et dans nombre de départements leur assemblée devient le plus anarchique, le plus turbulent, le plus usurpateur de tous les clubs. Ce ne sont que cris, dénonciations, serments, motions incendiaires, acclamations qui emportent les suffrages, harangues furieuses des commissaires parisiens, des délégués du club local, des fédérés qui passent, des poissardes qui réclament des armes[19]. L’assemblée du Pas-de-Calais élargit et applaudit une femme détenue pour avoir battu la caisse dans un attroupement populaire. L’assemblée de Paris fraternise avec les égorgeurs de Versailles et avec les assassins du maire d’Étampes. L’assemblée des Bouches-du-Rhône donne un certificat de vertu à Jourdan, le massacreur de la Glacière. L’assemblée de Seine-et-Marne applaudit à la proposition de fondre un canon qui puisse contenir, en guise de boulet, la tête de Louis XVI et la lancer à l’ennemi. — Rien d’étonnant si un corps électoral qui ne respecte rien ne se respecte pas lui-même ; et se mutile sous prétexte de s’épurer[20]. Tout de suite la majorité despotique a voulu régner sans conteste, et de son autorité propre elle a expulsé les électeurs qui lui déplaisaient. À Paris, dans l’Aisne, dans la Haute-Loire, dans l’Ille-et-Vilaine, dans le Maine-et-Loire, elle exclut, comme indignes, les membres des anciens clubs feuillants ou monarchiques et les signataires des protestations constitutionnelles. Dans l’Hérault, elle annule les élections du canton de Servian, parce que les élus, dit-elle, sont « d’enragés aristocrates ». Dans l’Orne, elle chasse un ancien constituant, Goupil de Préfeln, parce qu’il a voté la revision, et son gendre, parce qu’il est son gendre. Dans les Bouches-du-Rhône, où le canton de Seignon a, par mégarde ou routine, juré « de maintenir la Constitution du royaume », elle casse ses élus rétrogrades, institue des poursuites contre « l’attentat commis », et envoie des troupes contre Noves, parce que l’électeur de Noves, un juge de paix dénoncé et en danger, s’est sauvé de la caverne électorale. — Après l’épuration des personnes, elle procède à l’épuration des sentiments. À Paris et dans neuf départements au moins[21], au mépris de la loi, elle supprime le scrutin secret, refuge suprême des modérés timides, et impose à chaque électeur le vote public à haute voix, sur appel nominal, c’est-à-dire, s’il vote mal, la perspective de la lanterne[22]. Rien de plus efficace pour tourner dans le bon sens les volontés indécises, et, en maint endroit, des machines encore plus puissantes se sont appliquées violemment sur les élections. À Paris, on a voté en pleine boucherie et pendant tout le cours de la boucherie, sous les piques des exécuteurs et sous la conduite des entrepreneurs. À Meaux et à Reims, les électeurs en séance ont pu entendre les cris des prêtres qu’on égorgeait. À Reims, les massacreurs ont eux-mêmes intimé à l’assemblée électorale l’ordre d’élire leurs candidats, Drouet, le fameux maître de poste, et Armonville, un cardeur de laine ivrogne ; sur quoi la moitié de l’assemblée s’est retirée, et les deux candidats des assassins ont été élus. À Lyon, deux jours après le massacre, le commandant jacobin écrit au ministre : « La catastrophe d’avant-hier met les aristocrates en fuite et nous assure la majorité dans Lyon[23]. » Du suffrage universel soumis à tant de triages, foulé par une si rude pression, chauffé et filtré dans l’alambic révolutionnaire, les opérateurs tirent ce qu’ils veulent, un extrait concentré, une quintessence de l’esprit jacobin.

Au reste, si l’extrait obtenu ne leur semble pas assez fort, là où ils sont souverains, ils le rejettent et recommencent l’opération. — À Paris[24], au moyen d’un scrutin épuratoire et surajouté, le nouveau conseil de la Commune entreprend l’expulsion de ses membres tièdes, et le maire élu des modérés, Le Fèvre d’Ormesson, est assailli de tant de menaces qu’au moment d’être installé il se démet. À Lyon[25], un autre modéré, Nivière-Chol, élu deux fois et par près de 9000 votants sur 11000, est contraint deux fois d’abandonner sa place ; après lui, le médecin Gilibert, qui, porté par les mêmes voix, allait aussi réunir la majorité des suffrages, est saisi tout d’un coup et jeté en prison ; même en prison, il est élu ; les clubistes l’y maintiennent d’autant plus étroitement et ne le lâchent pas, même après qu’ils lui ont extorqué sa démission. — Ailleurs, dans les cantons ruraux, en Franche-Comté par exemple[26], quantité d’élections sont cassées si l’élu est catholique. Souvent la minorité jacobine fait scission, s’assemble à part au cabaret, élit son maire ou son juge de paix, et c’est son élu qui est validé comme patriote ; tant pis pour celui de la majorité : les suffrages bien plus nombreux qui l’ont choisi sont nuls, parce qu’ils sont « fanatiques ». — Interrogé de cette façon, le suffrage universel ne peut manquer de faire la réponse qu’on lui dicte. À quel point cette réponse est forcée et faussée, quelle distance sépare les choix officiels et l’opinion publique, comment les élections traduisent à rebours le sentiment populaire, des faits, sans répliquer vont le montrer. Les Deux-Sèvres, le Maine-et-Loire, la Vendée, la Loire-Inférieure, le Morbihan et le Finistère n’ont envoyé à la Convention que des républicains anticatholiques, et ces mêmes départements seront la pépinière inépuisable de la grande insurrection catholique et royaliste. Trois régicides, sur quatre députés, représentent la Lozère où, six mois plus tard, trente mille paysans marcheront sous le drapeau blanc. Six régicides, sur neuf députés, représentent la Vendée qui va se lever tout entière au nom du roi[27].

IV

Si vigoureuse qu’ait été la pression électorale, la machine à voter n’a point rendu tout ce qu’on lui demandait. Au début de la session, sur sept cent quarante-neuf députés, il ne s’en trouve qu’une cinquantaine[28] pour approuver la Commune, presque tous élus, comme à Reims et à Paris, là où la terreur a pris l’électeur la gorge, « sous les crocs, sous les haches, sous les poignards et les massues des assommeurs[29] ». Ailleurs, où la sensation physique du meurtre n’a pas été aussi présente et poignante, un reste de pudeur a empêché les choix trop criants. On n’a pu défendre aux suffrages de se porter sur des noms connus ; soixante-dix-sept membres de la Constituante, cent quatre-vingt-six de la Législative entrent à la Convention, et à beaucoup d’entre eux la pratique du gouvernement a donné quelques lumières. Bref, chez six cent cinquante députés, la conscience et l’intelligence ne sont faussées qu’à demi.

Sans doute ils sont tous républicains décidés, ennemis de la tradition, apôtres de la raison, nourris de politique déductive ; on ne pouvait être nommé qu’à ce prix. Tout candidat était tenu d’avoir la foi jacobine ou du moins de réciter le symbole révolutionnaire. En conséquence, dès sa première séance, la Convention, à l’unanimité, vote avec enthousiasme et par acclamation l’abolition de la royauté, et, trois mois plus tard, à la très grande majorité, elle jugera Louis XVI « coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d’attentat contre la sûreté générale de l’État[30] ». — Mais sous les préjugés politiques subsistent les habitudes sociales. Par cela seul qu’un homme est né et a vécu longtemps dans une société ancienne, il en a reçu l’empreinte, et les pratiques qu’elle observe se sont déposées en lui sous forme de sentiments : si elle est réglée et policée, il y a contracté involontairement le respect de la propriété et de la vie humaine, et, dans la plupart des caractères, ce respect s’est enfoncé très avant. Une théorie, même adoptée, ne parvient pas à le détruire ; elle n’y réussit que dans des cas rares, lorsqu’elle rencontre des naturels bruts ou malsains ; pour avoir toutes ses prises, il faut qu’elle tombe sur les héritiers clairsemés de vieux appétits destructeurs, sur les âmes arriérées en qui sommeillent des passions d’une autre date ; alors seulement elle peut manifester toute sa malfaisance ; car elle réveille les instincts féroces ou pillards du barbare, du reître, de l’inquisiteur et du pacha. Au contraire et quoi qu’elle fasse, chez le très grand nombre, la probité et l’humanité restent toujours de puissants mobiles. Nés presque tous dans la bourgeoisie moyenne, presque tous nos législateurs, quelle que soit l’effervescence momentanée de leur cervelle, sont au fond ce qu’ils ont été jusqu’ici, des avocats, procureurs, négociants, prêtres ou médecins de l’ancien régime, et ce qu’ils seront plus tard, des administrés dociles ou des fonctionnaires zélés de l’Empire[31], c’est-à-dire des hommes civilisés de l’espèce ordinaire, des bourgeois du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, assez honnêtes dans la vie privée pour avoir envie de l’être aussi dans la vie publique. — C’est pourquoi ils ont horreur de l’anarchie, de Marat[32], des égorgeurs et des voleurs de septembre. Trois jours après leur réunion, « presque à l’unanimité », ils votent la préparation d’une loi «  contre les provocateurs au meurtre et à l’assassinat ». « Presque à l’unanimité », ils veulent se donner une garde recrutée dans les quatre-vingt-trois départements contre les bandes armées de Paris et de la Commune. Pour premier président, ils ont élu Pétion « presque à la totalité des suffrages ». Roland, qui vient de leur lire son rapport, reçoit « les plus vifs applaudissements de l’Assemblée presque entière ». — Bref, ils sont pour la république idéale contre les brigands de fait. De là vient qu’ils se rangent autour des députés probes et convaincus qui, dans les deux précédentes Assemblées ou à côté d’elles, ont le mieux défendu tout à la fois l’humanité et les principes, autour de Buzot, Lanjuinais, Pétion, Rabaut-Saint-Étienne, autour de Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Isnard et Condorcet, autour de Roland, Louvet, Barbaroux, et les cinq cents députés de la Plaine marchent en corps sous la conduite des cent quatre-vingts Girondins qui forment maintenant le côté droit[33].

Parmi les républicains, ceux-ci sont les plus estimables et les plus croyants ; car ils le sont depuis longtemps, par réflexion, étude et système, presque tous lettrés et liseurs, raisonneurs et philosophes, disciples de Diderot ou de Rousseau, persuadés que la vérité absolue a été révélée par leurs maîtres, imbus de l’Encyclopédie ou du Contrat social, comme jadis les puritains de la Bible[34]. À l’âge où l’esprit, devenant adulte, s’éprend d’amour pour les idées générales[35], ils ont épousé la théorie et voulu rebâtir la société sur des principes abstraits. À cet effet, ils ont procédé en purs logiciens, avec toute la rigueur superficielle et fausse de l’analyse en vogue : ils se sont représenté l’homme en général, le même en tout temps et en tout pays, un extrait et un minimum de l’homme ; ils ont considéré plusieurs milliers ou millions de ces êtres réduits, érigé en droits primordiaux leurs volontés imaginaires et rédigé d’avance le contrat chimérique de leur association impossible. Plus de privilèges, plus d’hérédité, plus de cens, tous électeurs, tous éligibles, tous membres égaux du souverain ; tous les pouvoirs à court terme et conférés par l’élection ; une assemblée unique, élue et renouvelée en entier tous les ans, un conseil exécutif élu et renouvelé par moitié tous les ans, une trésorerie nationale élue et renouvelée par tiers tous les ans ; des administrations locales élues, des tribunaux élus ; référendum au peuple, initiative du corps électoral, appel incessant au souverain qui, toujours consulté, toujours agissant, manifestera sa volonté, non seulement par le choix de ses mandataires, mais encore par « la censure » qu’il exercera sur les lois : telle est la Constitution qu’ils se forgent[36]. « Celle d’Angleterre, dit Condorcet, est faite pour les riches, celle d’Amérique pour les citoyens aisés ; celle de France doit être faite pour tous les hommes. » — À ce titre, elle est la seule, légitime ; toute institution qui s’en écarte est contraire au droit naturel, et partant n’est bonne qu’à jeter bas. — C’est ce que les Girondins ont fait sous la Législative ; on sait par quelle persécution des consciences catholiques, par quelles violations de la propriété féodale, par quels empiétements sur l’autorité légale du roi, avec quel acharnement contre les restes de l’ancien régime, avec quelle complaisance pour les crimes populaires, avec quelle raideur, quelle précipitation, quelle témérité, quelles illusions[37], jusqu’à lancer la France dans une guerre européenne, jusqu’à confier les armes à la dernière plèbe, jusqu’à voir dans le renversement de tout ordre l’avènement de la philosophie et le triomphe de la raison. — Quand il s’agit de son utopie, le Girondin est un sectaire et ne connaît point de scrupules. Peu lui importe que neuf électeurs sur dix n’aient pas voté : il se croit le représentant autorisé des dix. Peu lui importe que la grande majorité des Français soit pour la Constitution de 1791 : il prétend leur imposer la sienne. Peu lui importe que ses anciens adversaires, roi, émigrés, insermentés, soient des gens honorables ou du moins excusables : il prodiguera contre eux toutes les rigueurs légales, la déportation, la confiscation, la mort civile, la mort physique[38]. À ses propres yeux, il est justicier, et son investiture lui vient de la justice éternelle : rien de plus pernicieux chez l’homme que cette infatuation de droit absolu ; rien de plus propre à démolir en lui l’édifice héréditaire des notions morales. — Mais, dans l’enceinte étroite de leur dogme, les Girondins sont conséquents et sincères : ils comprennent leurs formules ; ils savent en déduire les conséquences ; ils y croient, comme un géomètre à ses théorèmes et comme un théologien à ses articles de foi ; ils veulent les appliquer, faire la Constitution, établir un gouvernement régulier, sortir de l’état barbare, mettre fin aux coups de main de la rue, aux pillages, aux meurtres, au règne de la force brutale et des bras nus.

D’ailleurs le désordre, qui leur répugne à titre de logiciens, leur répugne encore à titre d’hommes cultivés et polis. Ils ont des habitudes de tenue[39], des besoins de décence et même des goûts d’élégance. Ils ne savent ni ne veulent imiter les façons rudes de Danton, ses gros à mots, ses jurons, ses familiarités populacières. Ils ne sont point allés, comme Robespierre, se loger chez un maître menuisier, pour y vivre et manger avec la famille. Aucun d’eux ne « s’honore », comme Pache, ministre de la guerre, « de descendre dîner chez son portier » et d’envoyer ses filles au club pour donner le baiser fraternel à des Jacobins ivres[40]. Il y a un salon, quoique pédant et raide, chez Mme Roland. Barbaroux adresse des vers à une marquise qui, après le 2 juin, le suivra à Caen[41]. Condorcet a vécu dans le grand monde, et sa femme, ancienne chanoinesse, a les grâces, le sérieux, l’instruction, la finesse d’une personne accomplie. De tels hommes ne peuvent souffrir à demeure la dictature inepte et grossière de la canaille armée. Pour remplir le trésor public, ils veulent des impôts réguliers, et non des confiscations arbitraires[42]. Pour réprimer les malveillants, ils demandent « des punitions, et non des proscriptions[43] ». Pour juger les crimes d’État, ils repoussent les tribunaux d’exception et s’efforcent de maintenir aux accusés quelques-unes des garanties ordinaires[44]. S’ils déclarent le roi coupable, ils hésitent à prononcer la mort, et tâchent d’alléger leur responsabilité par l’appel au peuple. « Des lois, et non du sang », ce mot prononcé avec éclat dans une comédie du temps, est l’abrégé de leur pensée politique. — Or, par essence, la loi, surtout la loi républicaine, est générale ; une fois édictée, personne, ni citoyen, ni cité, ni parti, ne peut sans crime lui refuser obéissance, Il est monstrueux qu’une ville s’arroge le privilège de gouverner la nation ; Paris, comme les autres départements, doit être réduit à son quatre-vingt-troisième d’influence. Il est monstrueux que, dans une capitale de 700000 âmes, cinq ou six mille Jacobins extrêmes oppriment les sections et fassent seuls les élections ; dans les sections et aux élections, tous les citoyens, ou du moins tous les républicains doivent avoir un vote égal et libre. Il est monstrueux que le principe de la souveraineté du peuple soit employé pour couvrir les attentats contre la souveraineté du peuple, que, sous prétexte de sauver l’État, le premier venu puisse tuer qui bon lui semble, que, sous couleur de résister à l’oppression, tout attroupement soit en droit de renverser tout gouvernement. — C’est pourquoi il faut pacifier ce droit militant, l’enfermer dans des formes légales, l’assujettir à une procédure fixe[45]. Si quelque particulier souhaite une loi, réforme ou mesure publique, qu’il le dise dans un papier signé de lui et de cinquante autres citoyens de la même assemblée primaire ; alors sa proposition sera soumise à son assemblée primaire ; puis, en cas de majorité, aux assemblées primaires de son arrondissement ; puis, en cas de majorité, aux assemblées primaires de son département ; puis, en cas de majorité, au corps législatif ; puis, en cas de rejet, à toutes les assemblées primaires de l’empire, tellement qu’après un second verdict des mêmes assemblées une seconde fois consultées, le corps législatif, s’inclinant devant la majorité des suffrages primaires, devra se dissoudre et laisser la place à un corps législatif nouveau d’où tous ses membres seront exclus. — Voilà le dernier mot et le chef-d’œuvre de la théorie ; Condorcet, le savant constructeur, s’est surpassé ; impossible de dessiner, sur le papier, une mécanique plus ingénieuse et plus compliquée ; par cet article final d’une Constitution irréprochable, les Girondins croient avoir découvert le moyen de museler la bête et de faire prévaloir le souverain.

Comme si, avec une Constitution quelconque, surtout avec une Constitution pareille, on pouvait museler la bête ! Comme si elle était d’humeur à tendre le cou pour recevoir la muselière qu’on lui présente ! À l’article de Condorcet, Robespierre, au nom des Jacobins, répond par un article contraire[46] : « Assujettir à des formes légales la résistance à l’oppression est le dernier raffinement de la tyrannie… Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection du peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus saint des devoirs. » Or, contre cette insurrection toujours grondante, l’orthodoxie politique, l’exactitude du raisonnement et le talent de la parole ne sont pas des armes. « Nos philosophes, dit un bon observateur[47], veulent tout gagner par La persuasion ; c’est comme si l’on disait que c’est par des arguments d’éloquence, par de brillants discours, par des plans de Constitution, qu’on gagne des batailles. Bientôt, suivant eux…, il suffira de porter au combat, au lieu de canons, une édition complète de Machiavel, de Rousseau, de Montesquieu, et ils ne font pas attention que ces hommes-là, comme leurs ouvrages, n’ont été et ne sont encore que des sots à côté d’un coupe-tête muni d’un bon sabre. » — En effet, le terrain parlementaire s’est dérobé ; on est à l’état de nature, c’est-à-dire de guerre, et il ne s’agit pas de discuter, mais d’avoir la force. Avoir raison, convaincre la Convention, obtenir la majorité, faire rendre des décrets, tout cela serait de mise en temps ordinaire, sous un gouvernement pourvu d’une force armée et d’une administration régulière, lorsque, du haut de l’autorité publique, les décrets de la majorité descendent, à travers des fonctionnaires soumis, jusqu’à la population sympathique ou obéissante. Mais, en temps d’anarchie, surtout dans l’antre de la Commune, dans Paris tel que l’a fait le 10 août et tel que l’a fait le 2 septembre, rien de tout cela ne sert.

V

Et d’abord, dans ce grand Paris, ils sont isolés ; en cas de danger, ils ne peuvent compter sur aucun groupe zélé de partisans fidèles. Car, si la grande majorité est contre leurs adversaires, elle n’est pas pour eux ; dans le secret du cœur, elle est restée « constitutionnelle[48] ». — « Je voudrais, dit un observateur de profession, me rendre maître de Paris en huit jours et sans coup férir, si j’avais six mille hommes et un valet d’écurie de La Fayette pour les commander. » Effectivement, depuis que les royalistes sont partis ou se cachent, c’est La Fayette qui représente le mieux l’opinion intime, ancienne et fixe de la capitale. Paris subit les Girondins comme les Montagnards, à titre d’usurpateurs ; la grosse masse du public leur tient rancune, et ce n’est pas seulement la bourgeoisie, c’est aussi la majorité du peuple qui répugne au régime établi.

L’ouvrage manque, toutes les denrées sont chères ; l’eau-de-vie a triplé de prix ; il ne vient au marché de Poissy que quatre cents bœufs, au lieu de sept ou huit mille ; les bouchers disent que la semaine suivante il n’y aura plus de viande à Paris, saut pour les malades[49]. Pour obtenir une mince ration de pain, il faut faire queue, pendant cinq ou six heures, à la porte des boulangers[50], et, selon leur coutume, les ouvriers et les ménagères imputent tout cela au gouvernement. Ce gouvernement, qui pourvoit si mal à leurs besoins, les froisse encore dans leurs sentiments les plus profonds, dans leurs habitudes les plus chères, dans leur foi et dans leur culte. À cette date, le petit peuple, même à Paris, est encore très religieux, bien plus religieux qu’aujourd’hui. Si un prêtre, portant le viatique, passe dans la rue, on voit la multitude « accourir de toutes parts pour se jeter à genoux, tous, hommes, femmes, jeunes et vieux, se précipitant en adoration[51] ». Le jour où la châsse de Saint-Leu est portée en procession rue Saint-Martin, « tout le monde se prosterne : je n’ai pas vu, dit un spectateur attentif, un seul homme qui n’ait ôté son chapeau. Au corps de garde de la section Mauconseil, toute la force armée s’est mise sous les armes ». En même temps « les citoyennes des Halles se concertaient pour savoir s’il n’y aurait pas moyen de tapisser[52] ». Dans la semaine qui suit, elles obligent le comité révolutionnaire de Saint-Eustache à autoriser une autre procession, et cette fois encore chacun s’agenouille : « tout le monde approuvait la cérémonie, et aucun, que j’aie entendu, ne la désapprouvait. C’est un tableau bien frappant que celui-là… J’y ai vu le repentir, j’y ai vu le parallèle que chacun fait forcement de l’état actuel des choses avec celui d’autrefois ; j’y ai vu la privation qu’éprouvait le peuple par la perte d’une cérémonie qui fut jadis la plus belle de l’Église. Le peuple de tous les rangs, de tous les âges, est resté honteux, abattu, et quelques personnes avaient les larmes aux yeux. « Or, sur cet article, les Girondins, en leur qualité de philosophes, sont plus iconoclastes, plus intolérants que personne[53], et il n’y a pas de raison pour les préférer à leurs adversaires. Au fond, pour le très grand nombre des Parisiens, quelle que soit leur condition, le gouvernement installé par la dernière comédie électorale n’a qu’une autorité de fait ; on s’y résigne, faute d’un autre, et tout en reconnaissant qu’il ne vaut rien[54] ; c’est un gouvernement d’étrangers, intrus, tracassiers, maladroits, faibles et violents. Ni dans le peuple, ni dans la bourgeoisie, la Convention n’a de racines, et, à mesure qu’elle glisse plus bas sur la pente révolutionnaire, elle rompt un à un les fils par lesquels elle se rattachait encore les indifférents.

Après huit mois de règne, elle s’est aliéné toute l’opinion publique ; « Presque tous ceux qui ont quelque chose sont modérés[55] », et tous les modérés sont contre elle. « Les gendarmes qui sont ici parlent ouvertement contre la révolution, jusqu’à la porte du Tribunal révolutionnaire dont ils improuvent hautement les jugements. Tous les vieux soldats détestent le régime actuel[56]. » — Les volontaires « qui reviennent de l’armée paraissent fâchés de ce qu’on ait fait mourir le roi, et, à cause de cela seul, ils écorcheraient tous les Jacobins[57] ». — Aucun parti de la Convention n’échappe à cette désaffection universelle et à cette aversion croissante. « Si l’on décidait par appel nominal la question de guillotiner tous les membres de la Convention, il y aurait contre eux au moins les dix-neuf vingtièmes » des voix[58], et, de fait, telle est à peu près la proportion des électeurs qui, par effroi ou dégoût, n’ont pas voté et ne votent plus. — Que la gauche ou la droite de la Convention soit victorieuse ou vaincue, c’est l’affaire de la droite ou de la gauche ; le grand public n’entre point dans les débats de ses conquérants et ne se dérangera pas plus pour la Gironde que pour la Montagne. Ses anciens griefs lui reviennent toujours « contre les Vergniaud, les Guadet » et consorts[59] ; il ne les aime point, il n’a pas confiance en eux, il les laissera écraser sans leur porter aide. Libre aux enragés d’expulser les trente-deux, puis de les mettre sous les verrous. « L’aristocratie (entendez par là les propriétaires, les négociants, les banquiers, la bourgeoisie riche ou aisée) ne souhaite rien tant que de les voir guillotinés[60]. » — « L’aristocratie même subalterne (entendez par là les petits boutiquiers et les ouvriers maîtres) ne s’intéresse pas plus à leur sort que s’ils étaient des bêtes fauves échappées… et qu’on réencage[61]. » — « Guadet, Pétion, Brissot ne trouveraient pas à Paris trente personnes qui prissent leur parti, qui fissent même la moindre démarche pour les empêcher de périr[62]. »

Au reste, peu importe que la majorité ait des préférences ; ses sympathies, si elle en a, ne seront jamais que platoniques. Elle ne compte plus dans aucun des deux camps, elle s’est retirée du champ de bataille, elle n’est plus que l’enjeu du combat, la proie et le butin du futur vainqueur. Car, n’ayant pu ni voulu se plier à la forme politique qu’on lui imposait, elle s’est condamnée elle-même à l’impuissance parfaite. Cette forme, c’est le gouvernement direct du peuple par le peuple, avec tout ce qui s’ensuit, permanence des assemblées de section, délibérations publiques des clubs, tapage des tribunes, motions en plein air, rassemblements et manifestations dans la rue : rien de moins attrayant et de plus impraticable pour des gens civilisés et occupés. Dans nos sociétés modernes, le travail, la famille et le monde absorbent presque toutes les heures ; c’est pourquoi un tel régime ne convient qu’aux déclassés oisifs et grossiers ; n’ayant ni intérieur ni métier, ils passent leur journée au club comme au cabaret ou au café, et ils sont les seuls qui s’y trouvent à leur place ; les autres refusent d’entrer dans un cadre qui semble taillé uniquement et tout exprès pour des célibataires, enfants trouvés, sans profession, logés en garni, mal embouchés, sans odorat, forts en gueule, aux bras robustes, à la peau dure, aux reins solides, experts en bousculades, et pour qui les horions sont des arguments[63]. — D’abord, après les massacres de septembre et dès l’ouverture des barrières, nombre de propriétaires et de rentiers, non seulement les suspects, mais ceux qui croyaient pouvoir l’être, se sont sauvés de Paris, et, pendant les mois qui suivent, l’émigration recommence avec le danger. Vers le mois de décembre, des listes ayant couru contre les anciens Feuillants, « on assure que, depuis huit jours, plus de quatorze mille personnes ont quitté la capitale[64] ». Au rapport du ministre lui-même[65], « beaucoup de personnes indépendantes par leur état et leur fortune abandonnent une ville où l’on ne parle chaque jour que de renouveler les proscriptions ». — « L’herbe croît dans les plus belles rues, écrit un député, et le silence des tombeaux règne dans les Thébaïdes du faubourg Saint-Germain. » — Quant aux modérés qui restent, ils se confinent dans la vie privée ; d’où il suit que, dans la balance politique, les présents ne pèsent pas plus que les absents. Aux élections municipales d’octobre, novembre et décembre, sur 160000 inscrits, il y en a 144000, puis 150000, puis 153000 qui s’abstiennent ; certainement, et à plus forte raison, on ne voit point ceux-là le soir à l’assemblée de leur section. Le plus souvent, sur trois ou quatre mille citoyens, il ne s’y trouve que cinquante ou soixante assistants ; telle assemblée, dite générale et qui, en cette qualité, signifie à la Convention les volontés du peuple, se composait de vingt-cinq votants[66]. Aussi bien, qu’est-ce qu’un homme de sens, ami de l’ordre, irait faire dans ces bouges d’énergumènes ? Il reste chez lui, comme aux jours d’orage ; il laisse couler l’averse des paroles, et ne va pas chercher des éclaboussures dans le ruisseau de bavardage où s’entasse et bouillonne toute la fange de son quartier.

S’il sort, c’est pour se promener comme autrefois, pour suivre les goûts qu’il avait sous l’ancien régime, ses goûts de Parisien, d’administré, de badaud, de causeur et flâneur aimable. « Hier soir, écrit un homme qui sent approcher la Terreur, je vais me placer au milieu de l’aile droite des Champs-Élysées[67] ; je la vois tapissée, de qui ? Le croiriez-vous ? De modérés, d’aristocrates, de propriétaires, de fort jolies petites femmes bien ajustées s’y faisant caresser par le zéphyr printanier. Ce coup d’œil était charmant ; tout le monde riait ; il n’y avait que moi qui ne riais pas… Je me retire précipitamment, et, en passant par le jardin des Tuileries, j’y trouve le duplicata de ce que j’avais vu, quarante mille propriétaires dispersés çà et là, presque autant que Paris en contient. » — Manifestement, ce sont des moutons prêts pour la boucherie. Ils ont renoncé à se défendre, ils ont abandonné toutes les places aux sans-culottes, « ils refusent toutes les fonctions civiles et militaires[68], » ils se dérobent au service de la garde nationale, ils payent des remplaçants. Bref ils se retirent d’un jeu qu’en 1789 ils ont voulu jouer sans le connaître et où, depuis la fin de 1791, ils se sont toujours brûlé les doigts. À d’autres les cartes, surtout depuis que les cartes sont sales, et que les joueurs se les jettent au visage ; pour eux, ils sont la galerie, et ne veulent pas être autre chose. — « Qu’on leur laisse leurs anciens plaisirs[69] ; qu’on ne les prive pas de l’agrément d’aller, de venir, dans l’intérieur du royaume ; qu’on ne les force pas d’aller à la guerre. Dût-on les assujettir aux contributions les plus fortes, ils ne feront pas le moindre mouvement, on ne saura même pas qu’ils existent, et la plus grande question qu’ils pourront agiter dans les jours où ils raisonneront sera celle-ci : S’amuse-t-on autant sous le gouvernement républicain que sous l’ancien régime ? » — Peut-être ils espèrent, à force de neutralité inoffensive, se mettre à l’abri : comment supposer que le vainqueur, quel qu’il soit, veuille traiter en ennemis des gens résignés d’avance à son règne ? « Un petit-maître[70] disait hier matin à côté de moi : Pour moi, on ne me désarmera pas, car je n’ai jamais eu d’armes. — Hélas ! lui dis-je, ne vous en vantez pas ; car vous trouveriez à Paris quarante mille j… f… qui vous en diraient autant, et, vraiment, ce n’est pas propre à faire honneur à la ville de Paris. » — Tel est l’aveuglement ou l’égoïsme du citadin qui, ayant toujours vécu sous une bonne police, ne veut pas changer ses habitudes et ne comprend pas que, pour lui, le temps est venu d’être gendarme à son tour.

Au-dessous du rentier, l’industriel, le négociant, le boutiquier est encore moins disposé à quitter ses affaires privées pour les affaires, publiques ; car les affaires privées n’attendent pas, et il a son bureau, son magasin, son comptoir, qui le retiennent. Par exemple, « les marchands de vin[71] sont presque tous aristocrates dans le sens qu’on entend en ce moment » ; mais « ils ne vendent jamais tant que les jours de révolution ou d’insurrection du peuple ». Partant, ces jours-là, impossible d’avoir leur aide. « On les voit chez eux, avec trois ou quatre garçons », fort actifs, et, à tous les appels, ils font la sourde oreille. « Comment quitter, lorsqu’on a tant de pratiques ? Il faut bien servir le monde. Qui le servira, si moi et mes garçons nous nous en allons ? » — Autres causes de faiblesse. Ayant abandonné aux Jacobins extrêmes tous les grades de la garde nationale et toutes les places de la municipalité, ils n’ont point de chefs : la Gironde ne sait pas les rallier ; le ministre Garat ne veut pas les employer. D’ailleurs, ils sont divisés entre eux, ils ne peuvent pas compter les uns sur les autres, « il faudrait les enchaîner tous l’un contre l’autre pour en tirer quelque chose[72] ». Enfin le souvenir de septembre pèse sur leur esprit comme un cauchemar. — Tout cela fait d’eux un troupeau qui prend peur et se disperse à la moindre alarme. « Dans la section du Contrat-Social, dit un officier de la garde nationale, un tiers de ceux qui sont en état de défendre la section sont à la campagne ; un tiers se cachent chez eux ; et l’autre tiers n’ose rien faire[73]. » — « Si, sur cinquante mille modérantisés, vous pouvez en réunir trois mille, je serai bien étonné. Et si, sur ces trois mille, il s’en trouve seulement cinq cents qui soient d’accord et assez courageux pour énoncer leur opinion, je serai plus étonné encore. Ceux-là, par exemple, doivent s’attendre à être septembrisés[74]. » Ils le savent, et voilà pourquoi ils se taisent, plient le dos. — « Que ferait la majorité même des sections, lorsqu’il est prouvé que douze fous bien en fureur, à la tête de la section sans-culottière, feraient fuir les quarante-sept autres sections de Paris[75] ? » — Par cet abandon de la chose publique et d’eux-mêmes, ils se livrent d’avance, et, dans la grande cité, comme jadis à Sparte ou dans l’ancienne Rome, on voit, à côté et au-dessus d’une immense population de sujets sans droits, une petite oligarchie despotique qui compose à elle seule le peuple souverain.

VI

Non que cette minorité se soit accrue depuis le 10 août ; au contraire. — Le 19 novembre 1792, son candidat à la mairie, Lhuillier, n’a obtenu que 4896 voix[76]. Le 18 juin 1793, son candidat au commandement de la garde nationale, Henriot, n’aura que 4573 suffrages ; pour le faire élire, il faudra, à deux reprises, annuler l’élection, imposer le vote à haute voix, dispenser les votants de montrer leur carte de section, ce qui permettra aux affidés de se présenter successivement dans les divers quartiers et de doubler leur nombre apparent en donnant chacun deux ou trois fois leur vote[77]. En tout, il n’y a pas à Paris six mille Jacobins, bons sans-culottes et partisans de la Montagne[78]. Ordinairement, dans une assemblée de section, ils sont « dix ou quinze », au plus « trente ou quarante », «  constitués en tyrannie permanente… » — « Le reste écoute, et lève la main machinalement… » — « Trois ou quatre cents illuminés dont la dévotion est aussi franche que stupide et deux ou trois cents auxquels le résultat de la dernière révolution n’a pas procuré les emplois et les honneurs sur lesquels ils avaient trop évidemment compté, » font tout le personnel actif du parti ; voilà « les vociférants des sections et des groupes, les seuls qui soient distinctement prononcés contre l’ordre,… apôtres d’une nouvelle sédition, gens flétris ou ruinés qui ont besoin de troubles pour vivre », au-dessous d’eux la queue de Marat, les femmes du ruisseau, les voyous et « les clabaudeurs à 5 livres par jour[79] ».

En effet, la qualité des factieux a baissé encore plus que leur nombre. Quantité de braves gens, petits détaillants, marchands de vin, rôtisseurs, commis de boutique, qui, le 10 août, étaient contre la cour, sont maintenant contre la Commune[80] ; probablement septembre les a rebutés, ils ne veulent pas que les massacres recommencent : par exemple, l’ouvrier Gonchon, orateur ordinaire du faubourg Saint-Antoine, homme probe, désintéressé et de bonne foi, appuie Roland, et tout à l’heure, à Lyon, voyant les choses de ses propres yeux, il approuvera loyalement la révolte des modérés contre les Maratistes[81]. — « Insensiblement, disent les observateurs, la classe respectable des arts décline de la faction pour s’attacher à la saine partie[82]. » — « Depuis que les porteurs d’eau, les portefaix et autres font grand fracas dans les sections, on voit à pleins yeux que la gangrène du dégoût gagne les fruitiers, les limonadiers, les tailleurs, cordonniers[83], » et autres semblables. — Vers la fin, « les bouchers de l’une et l’autre classe, haute et basse, sont aristocratisés ». — Pareillement, « les femmes de la Halle, sauf quelques-unes qui sont soldées ou dont les maris sont jacobins, jurent, pestent, sacrent, maugréent ». — « de matin, dit un marchand, j’en avais quatre ou cinq ici ; elles ne veulent plus qu’on les appelle du nom de citoyennes ; elles disent qu’elles crachent sur le république[84] ». — Il ne reste de femmes patriotes que les dernières de la dernière classe, les mégères qui pillent les boutiques, autant par envie que par besoin, « les femmes de bateau[85], aigries par la peine,… jalouses de l’épicière mieux habillée, comme celle-ci l’était de l’avocate et de la conseillère, comme celles-ci l’étaient de la financière et de la noble. La femme du peuple ne croit pouvoir trop faire pour ravaler l’épicière à son niveau ».

Ainsi réduite à sa lie par la retraite de ses recrues à peu près honnêtes, la faction ne comprend plus que la populace de la populace, d’abord « les ouvriers subalternes qui voient tous avec un certain plaisir la défaite de leurs patrons », ensuite les plus bas détaillants, les fripiers, les regrattiers, « les revendeurs d’habits au carreau de la Halle, les gargotiers qui, au cimetière des Innocents, débitent sous des parasols de la viande et des haricots[86] », puis les domestiques, charmés d’être à présent les maîtres de leurs maîtres[87], marmitons, palefreniers, laquais, concierges, valets de toute espèce, qui, au mépris de la loi, ont voté dans les élections, et qui, aux Jacobins, forment « le peuple bête », persuadés « qu’ils possèdent la géographie universelle, parce qu’ils ont couru une ou deux fois la poste », et qu’ils savent à fond la politique, « parce qu’ils ont lu les Quatre fils Aymon[88] ». — Mais, dans cette boue qui déborde et s’étale en plein soleil, c’est la fange et l’écume ordinaires des grandes villes qui forment le plus gros afflux, mauvais sujets de toute profession ou métier, ouvriers viveurs, irréguliers et maraudeurs de l’armée sociale, gens « qui sortent de la Pitié et, après avoir parcouru une carrière désordonnée, finissent par retomber à Bicêtre[89] ». — « De la Pitié à Bicêtre est un adage reçu parmi le peuple. Cette espèce d’hommes n’a aucune sorte de conduite : elle mange 50 livres quand elle a 50 livres, ne mange que 5 livres quand elle n’a que 5 livres ; de manière que, mangeant à peu près toujours tout, elle n’a à peu près jamais rien, elle ne ramasse rien. C’est cette classe qui a pris la Bastille[90], qui a fait le 10 août, etc. C’est elle aussi qui a garni les tribunes des Assemblées de toute espèce, qui a rempli les groupes », et qui pendant tout ce temps-là n’a plus fait œuvre de ses dix doigts. Par suite, « la femme, qui avait une montre, des pendants d’oreilles, des bagues, des bijoux, les a d’abord portés au mont-de-piété, et puis ils ont été vendus. Dans ce moment, beaucoup de ces personnages doivent au boucher, au boulanger, au marchand de vin, etc. ; personne ne veut leur prêter davantage. Ils ont une femme dont ils sont dégoûtés, des enfants qui crient la faim lorsque le père est aux Jacobins ou aux Tuileries. Beaucoup d’entre eux ont quitté leur état, leur métier », et, soit « paresse », soit conscience « de leur incapacité,… » « ils verraient avec une espèce de peine ce métier reprendre vigueur ». Celui de comparse politique, de claqueur soldé est bien plus agréable, et telle est aussi l’opinion des flâneurs qu’on a recrutés à son de trompe pour travailler au camp sous Paris. — Là[91], huit mille hommes touchent chacun 42 sous par jour « à ne rien faire » ; « on voit les ouvriers arriver à huit, neuf, dix heures. L’appel fait, s’ils restent,… c’est pour transporter à grand’peine quelques brouettées de terre. Les autres jouent aux cartes toute la journée, et la plupart quittent à trois, quatre heures de l’après-dîner. Si on interroge les inspecteurs, ils vous disent aussitôt qu’ils ne sont pas en force pour se faire obéir et qu’ils ne veulent pas se faire égorger ». Là-dessus, la Convention ayant décrété le travail à la tâche, les prétendus travailleurs réclament au nom de l’égalité, rappellent qu’ils se sont levés le 10 août, et veulent massacrer les commissaires. On ne vient à bout de les dissoudre que le 2 novembre, en allouant à ceux des départements 3 sous par lieue ; mais il en reste assez à Paris pour grossir outre mesure la troupe des frelons qui, ayant pris l’habitude de consommer le miel des abeilles, se croient en droit d’être payés par le public pour bourdonner à vide sur les affaires de l’État.

Comme arrière-garde, ils ont « toute la canaille des environs de Paris, qui accourt au moindre bruit de tambour, parce qu’elle espère faire un coup lucratif[92] ». — Comme avant-garde, ils ont « les brigands », en première ligne « tous les voleurs que Paris recèle et que la faction a enrôlés dans son parti pour s’en servir au besoin », en seconde ligne « beaucoup d’anciens domestiques, les suppôts de jeu et des maisons de tolérance, toute la classe avilie[93] ». — Naturellement, les femmes perdues en sont. « Citoyennes, dira Henriot aux filles du Palais-Royal qu’il a fait descendre en masse dans le jardin, citoyennes, êtes-vous bonnes républicaines ? — Oui, oui, notre général. — N’auriez-vous pas, par hasard, caché dans vos cabinets quelque prêtre réfractaire, quelque Autrichien, quelque Prussien ? — Fi, fi, nous ne recevons que des sans-culottes[94]. » — Avec elles, les voleuses et les prostituées que les septembriseurs, au Châtelet et à la Conciergerie, ont élargies, puis enrôlées en septembre, font, sous le commandement d’une « vieille barboteuse », nommée Rose Lacombe[95], le public ordinaire de la Convention ; aux grands jours, on en compte sept ou huit cents, parfois deux mille, dès neuf heures du matin, à la porte et dans les galeries[96]. — Mâle et femelle, « la vermine antisociale[97] » grouille ainsi aux séances de l’Assemblée, de la Commune, des Jacobins, du Tribunal révolutionnaire, des sections, et on imagine les physionomies. — « Il semblait, dit un député[98], qu’on eût cherché dans tous les dégorgeoirs de Paris et des grandes villes ce qu’il y avait partout de plus sale, de plus hideux, de plus infect… De vilaines figures terreuses, noires ou couleur de cuivre, surmontées d’une grosse touffe de cheveux gras, avec des yeux enfoncés à mi-tête… Ils jetaient, avec leurs haleines nauséabondes, les plus grossières injures, au milieu des cris aigus de bêtes carnassières. » — Parmi eux, on distingue « ces sabreurs du 2 septembre, que je compare, dit un observateur[99] bien placé pour les connaître, à des tigres oisifs qui lèchent en murmurant leurs griffes, pour y découvrir encore quelques gouttes du sang qu’ils viennent de verser, en attendant le nouveau ». Bien loin de se cacher, ils tiennent le haut du pavé. L’un d’eux, Petit-Mamain, fils d’un aubergiste de Bordeaux et ancien soldat, « figure blême et tirée, les yeux étincelants, l’air audacieux, avec un cimeterre au côté et une paire de pistolets à la ceinture[100] », se promène au Palais-Royal, « accompagné ou suivi de loin par d’autres individus de son espèce », et « se mêle à toutes les conversations ». — « C’est moi, dit-il, qui ai éventré la Lamballe et qui lui ai arraché le cœur… Tout mon regret est que le massacre ait été si court, mais il recommencera ; laissez seulement passer quinze jours. » Et, là-dessus, il se nomme tout haut, par défi. — Un autre, qui n’a pas besoin de dire son nom trop connu, Maillard, le président des massacres à l’Abbaye, tient son quartier général rue Favart, au café Chrétien[101] : de là, tout en lampant des petits verres, « il lance ses hommes à moustaches, soixante-huit coupe-jarrets qui sont la terreur des quartiers environnants » ; dans les cafés ou aux foyers des théâtres, on les voit tout à coup « tirer leurs grands sabres » et dire à des gens inoffensifs : « Je suis un tel, et, si tu me regardes avec mépris, je te hache. » — « Encore quelques mois, et, sous le commandement d’un aide de camp de Henriot, une escouade de cette bande volera et chauffera les paysans aux environs de Corbeil et de Meaux[102]. En attendant, à Paris même, on chauffe, on vole et on viole dans les grandes occasions. Le 25 et le 26 février 1793[103], chez les épiciers grands ou petits, « sauf chez quelques-uns jacobins », rue des Lombards, rue des Cinq-Diamants, rue Beaurepaire, rue Montmartre, dans l’île Saint-Louis, sur le port au Blé, devant l’Hôtel de Ville, rue Saint-Jacques, bref dans douze cents boutiques, on pille non seulement les denrées de première nécessité, savon et chandelle, mais encore le sucre, l’eau-de-vie, la cannelle, la vanille, l’indigo et le thé. « Rue de la Bourdonnais, plusieurs personnes sortaient avec des pains de sucre qu’elles n’avaient pas payés et qu’elles revendaient. » C’est un coup monté : comme au 5 octobre 1789, on voit, parmi les femmes, « beaucoup d’hommes déguisés qui n’ont pas même pris la précaution de faire leur barbe », et, en quelques endroits, grâce au désordre, ils s’en donnent à cœur joie. Les pieds dans le feu ou le front sous un pistolet, le maître de la maison est contraint de leur livrer « or, argent, assignats et bijoux », trop heureux quand sa femme et ses filles ne sont pas outragées devant lui, comme dans une ville prise d’assaut.

VII

Tel est le peuple politique qui, à partir des derniers mois de 1792, règne sur Paris et, à travers Paris, sur la France, cinq mille brutes ou vauriens[104] avec deux mille drôlesses, à peu près ce qu’une bonne police expulserait, s’il s’agissait de nettoyer la capitale[105], eux aussi convaincus de leur droit, d’autant plus ardents dans leur foi révolutionnaire que leur dogme érige en vertus leurs vices et transforme leurs méfaits en services publics. Ils sont bien véritablement le peuple souverain, et c’est leur pensée intime qu’il importe de démêler. Si l’on veut comprendre les événements, il faut apercevoir l’émotion spontanée que soulève en eux le procès du roi, la défaite de Neerwinden, la défection de Dumouriez, l’insurrection de la Vendée, l’accusation de Marat, l’arrestation d’Hébert, et chacun des dangers qui tour à tour viennent fondre sur leurs têtes. Car cette émotion, ils ne l’empruntent point à autrui, ils ne la reçoivent pas d’en haut, ils ne sont pas une armée confiante de soldats disciplinés, mais un amas méfiant d’adhérents provisoires. Pour leur commander, il faut leur obéir, et leurs conducteurs seront toujours leurs instruments. Si applaudi et si affermi que semble un chef, il ne subsiste que pour un temps, sous bénéfice d’inventaire, comme porte-voix de leurs passions et comme pourvoyeur de leurs appétits. Tel était Pétion en juillet 1792, et tel est Marat depuis les journées de septembre. « Un Marat de plus ou de moins (et il y paraîtra tout à l’heure) ne changerait rien au cours des événements[106]. » — « Il n’en resterait qu’un seul[107], Chaumette par exemple, que c’en serait assez pour conduire la horde, » parce que c’est la horde qui conduit. « Elle s’attachera toujours ; sans aucun respect pour ses anciens patrons, à celui qui paraîtra la suivre davantage dans ses débordements… Ils n’aiment Marat, Robespierre, qu’autant que ceux-ci leur diront : Tuons, dépouillons, » et, sitôt que le meneur du jour ne sera plus dans le courant du jour, ils le briseront comme un obstacle ou le rejetteront comme une épave. — Jugez s’ils consentiront à s’empêtrer dans les toiles d’araignée que leur oppose la Gironde. En face de la Constitution métaphysique qu’on leur prépare, ils ont dans la tête une constitution toute faite, simple par excellence, adaptée à leur capacité et à leurs instincts. Rappelez-vous un de leurs coryphées que nous avons déjà rencontré, M. Saule, « gros petit vieux tout rabougri, toute sa vie ivrogne, jadis tapissier, puis colporteur charlatan, aux boîtes de 4 sous garnies de graisse de pendu pour guérir les maux de reins[108] », ensuite chef de claque dans les galeries de la Constituante et chassé de là pour friponnerie, réintégré sous la Législative, et, par la protection d’un palefrenier de la cour, gratifié d’un emplacement à la porte de l’Assemblée pour y établir un café patriotique, par suite honoré d’une récompense de 600 livres, pourvu d’un logement national, nommé inspecteur des tribunes, devenu régulateur de l’esprit public, et maintenant « l’un des enragés de la Halle au Blé ». Un pareil homme est un type, le spécimen moyen du parti, non seulement par son éducation, son caractère et sa conduite, mais encore par ses ambitions, ses principes, sa logique, et ses succès. « Il a juré, de faire sa fortune, et il l’a faite. Il a constamment crié qu’il fallait abattre les nobles et les prêtres, et les uns et les autres ne sont plus. Il a constamment crié qu’il fallait abattre la liste civile, et la liste civile a été supprimée. Enfin, logé dans la maison de Louis XVI, il lui a dit, à son nez et à sa barbe, qu’il fallait lui couper la tête, et la tête de Louis XVI est tombée. » — Voilé, en abrégé, l’histoire et le portrait de tous les autres ; rien d’étonnant si les vrais Jacobins entendent la révolution à la façon de M. Saule[109], si, pour eux, la seule Constitution légitime est l’établissement définitif de leur omnipotence, s’ils appellent ordre et justice l’arbitraire illimité qu’ils exercent sur les biens et sur les vies, si leur instinct, court et violent comme celui d’un bey, ne comprend que les mesures extrêmes et destructives, arrestations, déportations, confiscations, exécutions, tout cela accompli le front haut, avec joie, comme un office patriotique, en vertu d’un sacerdoce moral, au nom du peuple, soit directement et tumultuairement par leurs propres mains, soit indirectement et régulièrement par les mains de leurs élus dociles. Leur politique se réduit à cela ; rien ne les en décrochera ; car ils y sont ancrés de tout le poids et de toutes les attaches de leur immoralité, de leur ignorance et de leur bêtise. À travers l’hypocrisie des parades obligatoires, leur idée fixe s’impose au parleur pour qu’il la mette en tirade, au législateur pour qu’il la mette en décret, à l’administrateur pour qu’il la mette en œuvre, et, depuis leur entrée en campagne jusqu’à leur victoire, ils n’y souffriront qu’une variante, une variante légère. Au mois de septembre 1792, ils disaient par leurs actes : « Ceux qui ne pensent pas comme nous seront assassinés, et nous aurons leur or, leurs bijoux, leurs portefeuilles ». Au mois de novembre 1793, ils diront par l’institution officielle du gouvernement révolutionnaire : « Ceux qui ne pensent pas comme nous seront guillotinés, et nous serons leurs héritiers[110]. » — Entre ce programme soutenu par la plèbe jacobine et le programme des Girondins soutenu par la majorité de la Convention, entre la Constitution de Condorcet et l’article abréviatif de M. Saule, il est aisé de voir lequel prévaudra. « Ces polissons de parisiens, dit un Girondin, nous prenaient pour leurs valets[111], » et un valet est sûr d’être renvoyé s’il contredit son maître. Dès le premier jour, quand la Convention en corps traversait les rues pour se rendre en séance, elle a pu comprendre, à certaines phrases significatives, en quelles mains imbéciles et terribles elle était tombée. « Pourquoi, disait-on sur son passage, pourquoi faire venir tant de gens pour gouverner la France ? N’y en a-t-il pas assez à Paris[112] ? »

  1. Duvergier, Collection des lois et décrets, décrets du 22 septembre et du 19 octobre 1792. De leur autorité propre, les assemblées électorales et les clubs avaient déjà, en plusieurs endroits, procédé à ce renouvellement, et le décret valide leurs choix.
  2. Le besoin de mettre des Jacobins partout se montre très bien dans la lettre suivante ; « Sur le tableau des jurés de votre district,… je vous prie de me désigner en marge, par une croix, les bons Jacobins à choisir pour former la liste des 200 pour le trimestre prochain ; nous avons besoin de patriotes. » (Lettre du procureur général du Doubs, 23 décembre 1792. Sauzay, III, 220}.
  3. Pétion, Mémoires (édit. Dauban), 118. : « Le juge de paix qui m’accompagnait était très bavard et ne disait pas un mot de français ; il me raconta qu’il avait été tailleur de pierres avant d’être juge de paix, mais que son patriotisme l’avait porté à cette place. Il voulut dresser un petit procès-verbal pour me confier à la garde de deux gendarmes ; il ne sut comment s’y prendre ; je lui dictai, et il poussa ma patience à bout par la lenteur incroyable avec laquelle il écrivait. »
  4. Décrets des 6 juillet, 15 août, 20 août, 26 septembre 1792.
  5. Décret du 1er novembre 1792. — Albert Babeau, II, 11, 39, 40.
  6. Dumouriez, III, 309, 355. — Miot de Mélito, Mémoires, I, 31, 33. — Gouverneur Morris, lettre du 14 février 1793 : « L’état de désorganisation paraît être irrémédiable. La réalité est telle, que, s’il n’y a pas de traîtres, c’est parce que les ennemis n’ont pas le sens commun. »
  7. Archives nationales, F7, 3268. Lettre des officiers municipaux de Rambouillet, 3 octobre 1792. Ils dénoncent une pétition des Jacobins de la ville qui veulent faire destituer les quarante gardes de la forêt, presque tous pères de famille, « comme ayant été ci-devant gagés par un roi parjure ». — Arnault, Souvenirs d’un sexagénaire, II, 15. Il se démet d’un petit emploi qu’il avait dans la fabrique des assignats, parce que, dit-il, « la moindre place étant convoitée, le moindre employé se trouvait en butte aux dénonciations de tout genre ».
  8. Dumouriez, III, 550. — Meillan, Mémoires, 27 : « Huit jours après son installation au ministère de la guerre, Beurnonville m’avoua qu’on lui avait fait des offres jusqu’à concurrence de 1500000 francs pour se prêter à des malversations. » Il tâche de balayer la vermine des employés voleurs, et aussitôt il est dénoncé par Marat. — Barbaroux, Mémoires (édit. Dauban). Lettre du 5 février 1793 : « J’ai trouvé le ministre de l’intérieur pleurant de l’obstination de Vieilz qui voulait lui faire violer la loi du 12 octobre 1791 (sur l’avancement). » Vieilz n’avait que quatre mois de service au lieu des cinq ans exigés par la loi, et le ministre n’osait se faire un ennemi d’un homme influent dans les clubs. — Buchez et Roux, XXVII, 10 et 14 mai. Discours de Barbaroux : « La société des Jacobins se vante d’avoir placé 9000 agents dans les administrations. » — Ib., XXVIII, 19 (Publication des pièces relatives au 31 mai, à Caen, par Bergoeing, 28 juin 1793) : « Mon ami apprit que la place avait été accordée à un autre qui avait compté 50 louis au député. — Les députés de la Montagne disposent souverainement de ces places, et les mettent à prix ; les tarifs sont presque publics. » — Le nombre des places augmente beaucoup dans l’année qui suit (Mallet du Pan, II, 56, mars 1794). « On compte trente-cinq mille employés publics dans la seule capitale. »
  9. Décret du 11-12 août 1792.
  10. Sauzay, III, 45. De 3200, le nombre des inscrits monte à 7000.
  11. Durand de Maillane, Mémoires, 30 : « Cela fit de tous les prolétaires de la France, qui n’avaient ni biens ni consistance, le parti dominant dans les assemblées électorales… Les divers clubs établis en France (furent) alors maîtres des élections. » Dans les Bouches-du-Rhône, « 400 électeurs de Marseille, dont le dixième n’avait pas le revenu du marc d’argent, maîtrisèrent despotiquement notre assemblée électorale. Ils ne permettaient à personne d’élever la voix contre eux… On n’élut que ceux que désigna Barbaroux. »
  12. Décret du 11-12 août. — Archives nationales, CII, 58 à 76. Procès-verbal de l’assemblée électorale de Saône-et-Loire tenue à Saint-Étienne. Les électeurs de Saint-Étienne demandent à être indemnisés comme les autres, attendu qu’ils donnent leur temps comme les autres. — Accordé.
  13. Archives nationales, CII, 1 à 32. Procès-verbal de l’assemblée électorale des Bouches-du-Rhône, discours de Durand de Maillane : « Pourrais-je, dans la Convention nationale, être différent de moi-même sur le compte du ci-devant Louis XVI, qui, dès sa fuite du 21 juin, m’a paru indigne du trône ? Pourrai-je, après tous les crimes de nos rois, ne pas abhorrer la royauté ? »
  14. Moniteur, XIII, 623, séance du 8 septembre. Discours de Larivière. — Archives nationales, CII, 1 à 83 (Les procès-verbaux des assemblées électorales mentionnent fréquemment l’envoi de ce tableau comparatif, et les Jacobins qui l’envoient invitent l’assemblée électorale à en faire la lecture, séance tenante.) Voyez, par exemple, le procès-verbal de l’assemblée électorale de l’Ardèche. — Balleydier, I, 79. (Lettre de Laussel, datée de Paris, 27 août 1792.)
  15. Rétif de la Bretonne, les Nuits de Paris, Xe nuit, 301 : « Aussitôt les assemblées primaires se formèrent, les intrigants s’agitèrent, on nomma les électeurs, et, par le mauvais mode adopté dans les sections ; le bruit tint lieu de majorité. » — Cf. Schmidt, Tableaux de la Révolution française, I, 98. Lettre de Damour, vice-président de la section du Théâtre-Français, 29 octobre. — Un séjour en France, 29 : « Les assemblées primaires ont déjà commencé dans ce département (Pas-de-Calais). Nous sommes entrés par hasard dans une église, où Robespierre le jeune haranguait un auditoire aussi peu nombreux que peu respectable. Ils applaudissaient du reste assez bruyamment pour compenser ce qui leur manquait d’ailleurs. »
  16. Albert Babeau, I, 518. À Troyes, 26 août, dans la plupart des sections, les révolutionnaires font décider que les parents d’un émigré, désignés comme otages, et les signataires des adresses royalistes ne seront pas admis à voter : « Le peuple souverain, réuni en assemblée primaire, ne peut admettre au nombre de ses membres que des citoyens purs et sur lesquels on ne puisse jeter le moindre soupçon. » (Arrêté de la section de la Madeleine.) — Sauzay, III, 47, 49 et suivantes. À Quingey, le 26 août, Louvot, fermier des forges de Châtillon, avec une centaine de ses ouvriers munis de bâtons, exclut du scrutin les électeurs de la commune de Courcelles, comme « suspects d’incivisme ». — Archives nationales, F7, 3217. Lettres de Gilles, juge de paix du canton de Roquemaure (Gard), 31 octobre 1792 et 23 janvier 1793, sur les procédés électoraux employés dans son canton : « Dutour quitta son fauteuil de président du club pour appuyer la motion de faire lanterner les revêches et les faux patriotes… Le 4 novembre, il fit contribuer les citoyens, en menaçant de couper des têtes et de détruire les maisons. » Il a été élu juge de paix. — Un autre, Magère, « a approuvé la motion de faire dresser une potence, pourvu que ce ne fût pas devant ses fenêtres, et a dit en plein club que, si l’on suivait les lois, on ne ferait jamais rien de mémorable. » Il a été élu membre du directoire du département. — Un troisième, Tournier, « a écrit que les dons sont volontaires, alors que les citoyens n’ont donné que pour sauver leurs vies. » Il est élu membre du conseil du département. — « Les paisibles citoyens font mettre leurs meubles en sûreté pour prendre la fuite… Il n’y a plus de sécurité en France ; l’épithète d’aristocrate, de feuillant, de modéré, ajoutée au nom du plus honnête citoyen, suffit pour le faire spolier et l’exposer à perdre la vie… Je persiste à voir la principale cause de l’anarchie dans la fausse idée qu’on se forme de la souveraineté du peuple. »
  17. Schmidt, Pariser Zustande, I, 50 et suivantes. — Mortimer-Ternaux, V, 95, 109, 117, 129 (Scrutin du 4 octobre, 14137 votants ; du 22 octobre, 14006 ; du 10 novembre, 10225 ; du 6 décembre, 7062).
  18. Sauzay, III, 45, 46, 221. — Albert Babeau, I, 517. — Lallié, le District de Machecoul, 225. — Cf. ci-dessus l’histoire des élections de Saint-Affrique : sur plus, de 600 électeurs inscrits, le maire et le procureur-syndic sont nommés par 40 voix. — Le plébiscite de septembre 1795 sur la Constitution de l’an III ne réunira que 958000 votants ; c’est que la répugnance pour le vote dure toujours. « Sur cent fois que j’ai demandé : Citoyen, comment s’est passée l’assemblée électorale de votre canton ? on m’a répondu quatre-vingt-dix fois : « Moi, citoyen ! Qu’asce que j’irions faire là ? Ma fi, l’on bin de la peine à s’entendre. » Ou : « Que-voulez-vous ! On était en bin petit nombre ; les honnêtes gens restions chez eux. » (Meissner, Voyage à Paris, vers la fin de 1795.)
  19. Archives nationales, CII, 1 à 76, passim, notamment les procès-verbaux des assemblées des Bouches-du-Rhône, de l’Hérault et de Paris. Discours de Barbaroux à l’assemblée électorale des Bouches-du-Rhône : « Frères et amis, la liberté périt, si vous ne nommez à la Convention nationale des hommes qui portent dans leur cœur la haine des rois depuis quatre ans. Je délivrerai la France de cette race malfaisante, ou je mourrai. Avant mon départ, je signerai ma sentence de mort, je désignerai tous les objets de mon affection, j’indiquerai tous mes biens, je déposerait sur le bureau un poignard, il sera destiné à me percer le cœur, si je suis infidèle un moment à la cause du peuple. » (Séance du 3 septembre.) — Guillon de Montléon, I, 135. — Sauzay, III, 140.
  20. Durand de Maillane, I, 33. Dans l’assemblée électorale des Bouches-du-Rhône, « on voulait tuer un électeur accusé ou soupçonné d’aristocratie ».
  21. Mortimer-Ternaux, IV, 52. — Archives nationales, CII, 1 à 32. Procès-verbal de l’assemblée électorale des Bouches-du-Rhône, discours de Pierre Baille, 3 septembre : « Celui-là n’est pas libre qui cherche à cacher sa conscience à l’ombre d’un scrutin. Les Romains nommaient leurs tribuns à haute voix… Quel est celui d’entre nous qui voudrait rejeter une mesure aussi salutaire ? Les tribunes de l’Assemblée nationale ont autant fait en faveur de la révolution que les baïonnettes des patriotes. » — Dans Seine-et-Marne, l’assemblée avait d’abord opté pour le scrutin secret ; sur l’invitation des commissaires parisiens, Ronsin et Lacroix, elle rapporte son premier arrêté et s’impose le vote à haute voix par appel nominal.
  22. Barbaroux, Mémoires, 379 : « Un jour qu’on procédait aux élections, des cris tumultueux se font entendre : « C’est un contre-révolutionnaire d’Arles, il faut le pendre ! » On avait en effet arrêté sur la place un Arlésien, on l’avait amené dans l’assemblée et l’on descendait une lampe pour l’accrocher. »
  23. Mortimer-Ternaux, III, 358. — Sybel, Histoire de l’Europe pendant la Révolution française (traduction Dosquet), I, 525. (Correspondance de l’armée du Sud, lettre de Charles de Hesse commandant des troupes de ligne à Lyon.)
  24. Mortimer-Ternaux, V, 101, 122 et suivantes.
  25. Guillon de Montléon, I, 172, 196 et suivantes.
  26. Sauzay, III, 220 et suivantes. — Albert Babeau, II, 15. À Troyes, deux maires élus refusent tour à tour. Au troisième scrutin, dans cette ville de 32000 à 35000 âmes, le maire élu obtient 400 voix sur 555.
  27. Moniteur, XV, 184 à 223 (appel nominal sur la peine à infliger à Louis XVI). — Dumouriez, II, 73 (Dumouriez arrive à Paris le 2 février 1793, après avoir visité les côtes de Dunkerque à Anvers) : « Dans toute la Picardie, l’Artois et la Flandre maritime, Dumouriez avait trouvé le peuple consterné de la mort tragique de Louis XVI. Il avait aperçu autant d’horreur que de crainte au seul nom des Jacobins. »
  28. Ce chiffre si important est constaté par les textes suivants. — Moniteur, séance au 29 décembre 1792. Discours de Birotteau : « Une cinquantaine de membres contre 690… Une vingtaine de ci-devant nobles, quinze à vingt prêtres et une douzaine de juges de septembre (veulent dominer) 700 députés. » — Ib, 851 (26 décembre, sur la motion de différer le jugement du roi) : « Une cinquantaine de voix, avec force : Non, non. » — Ib., 865 (27 décembre, discours violent de Lequinio, applaudi par l’extrémité gauche et les galeries ; le président les rappelle à l’ordre) : « Les applaudissements d’une cinquantaine de membres de l’extrémité continuent. » — Mortimer-Ternaux, VI, 557 (Adresse de Tallien aux Parisiens, 23 décembre, contre le bannissement du duc d’Orléans) : « Demain, sous le vain prétexte d’une autre mesure de sûreté générale, on aurait chassé les 60 ou 80 membres qui, par leur courageuse énergie et leur imperturbable attachement aux principes, déplaisent beaucoup à toute la faction brissotine. » — Moniteur, XV, 74 (6 janvier), Robespierre, parlant à Roland, a prononcé ce mot : « les ministres factieux ». — « Cris : À l’ordre, à la censure, à l’Abbaye ! » — « Peut-on traiter ainsi, dit un membre, le ministre honnête qu’estime la France ? » — « Les éclats de rire d’une soixantaine de membres couvrent cette exclamation. » — Ib., XV, 114 (11 janvier). Dénonciation du parti anarchique par Buzot. Garnier lui répond : « Vous calomniez Paris, vous prêchez la guerre civile. — Oui, oui ! s’écrient une soixantaine de membres. » — Buchez et Roux, XXIV, 367 (36 février). Il s’agit de décider si Marat sera mis en accusation. « Murmures de l’extrémité gauche, une soixantaine de membres réclament à grands cris l’ordre du jour. »
  29. Mercier, le Nouveau Paris, II, 200.
  30. Buchez et Roux, XIX, 17, et XXIII, 168. — 683 voix déclarent le roi coupable ; 37 membres se récusent, comme juges ; sur ces 37, il s’en trouve 26 qui, soit comme particuliers, soit comme législateurs, déclarent le roi coupable. Aucun des 11 autres ne le déclare innocent.
  31. Dictionnaire biographique, par Eymery, 1807 (4 volumes). On peut y relever la situation des conventionnels qui ont survécu à la révolution. La plupart sont juges au civil ou au criminel, préfets, commissaires de police, chefs de bureau, employés des postes ou de l’enregistrement, receveurs des finances, inspecteurs aux revues, etc. — Parmi les conventionnels ainsi placés, voici la proportion des régicides : sur 23 préfets, 21 ont voté la mort ; sur 43 magistrats, 42 ont voté la mort ; le 43e était malade à l’époque du jugement ; des 5 sénateurs, 4 ont voté la mort ; sur 16 députés, 14 ont voté la mort : sur 36 autres fonctionnaires de diverses espèces, 35 ont voté la mort. Parmi les autres régicides, on trouve encore 2 conseillers d’État, 4 diplomates et consuls, 2 généraux, 2 receveurs généraux, un commissaire général de police, un colonel de gendarmerie, un ministre du roi Joseph, le ministre de la police et l’archichancelier de l’Empire.
  32. Buchez et Roux, XIX, 97, séance du 25 septembre 1792. Marat : « J’ai, dans cette Assemblée, un grand nombre d’ennemis personnels. ». — « Tous, tous ! » s’écrie l’Assemblée en se levant avec indignation. » — Ib., XIX, 9, 49, 63, 338.
  33. Meillan, Mémoires, 20. — Buchez et Roux, XXVI, séance du 15 avril 1793. Dénonciation des Vingt-Deux par les sections de Paris ; Boyer-Fonfrède regrette « que son nom ne soit pas inscrit sur cette liste honorable ». — « Et nous aussi, tous, tous ! » s’écrient les trois quarts de l’Assemblée en se levant. »
  34. Archives nationales, AF, H, 45. Lettre de Thomas Payne à Bouton, 6 mai 1792 (en anglais) : « Je ne connais pas d’hommes meilleurs ni de meilleurs patriotes. » — Cette lettre, comparée aux discours ou aux écrits du temps, fait le plus étrange effet par son bon sens pratique. L’Anglais-Américain, si radical qu’il soit, ne s’appuie, dans ses raisonnements politiques, que sur les exemples et l’expérience.
  35. Cf. les Mémoires de Buzot, de Barbaroux, de Louvet, de Mme Roland, etc.
  36. Buchez et Roux, XXIV, 102. Projet de Condorcet, présenté au nom du comité de Constitution, 15 et 16 avril 1793. À ce projet est joint un long rapport de Condorcet, qui en outre, dans la Chronique de Paris, publie une analyse de son rapport.
  37. Buchez et Roux, XXIV, 102. — L’analyse de Condorcet contient cette phrase extraordinaire : « Dans tous les pays libres, on craint avec raison l’influence de la populace ; mais donnez à tous les hommes les mêmes droits, et il n’y a plus de populace. »
  38. Sur la part qu’ont prise les Girondins à toutes ces mesures odieuses, cf. Edmond Biré, la Légende des Girondins.
  39. Ce caractère est très bien marqué dans les reproches que leur fait le parti populaire, par la bouche de Fabre d’Églantine. (Meillan, Mémoires, 323. Discours de Fabre d’Églantine aux Jacobins, à propos de l’adresse de la Commune pour demander l’expulsion des Vingt-Deux) : « Vous avez quelquefois régenté le peuple, vous avez même quelquefois cherché à le caresser ; mais ces caresses portaient alors ce caractère de sécheresse et de répugnance aristocratique auquel on n’a jamais pu se méprendre. Votre système de patriotes bourgeois a toujours percé dans vos paroles et dans vos actes ; vous ne vouliez pas vous mêler au peuple. En un mot, voici votre doctrine : le peuple, après avoir servi dans les révolutions, doit rentrer dans la poussière, ne plus être compté pour rien, et se laisser conduire par ceux qui en savent plus que lui et veulent bien se donner la peine de le mener. Vous, Brissot, et vous surtout, Pétion, vous nous avez reçus avec morgue, avec hauteur, avec distance. Vous nous tendiez un doigt, jamais la main ; vous ne vous êtes pas même interdit cette volupté des ambitieux, l’insolence et le dédain. »
  40. Buzot, Mémoires, 78.
  41. Edmond Biré, la Légende des Girondins. (Fragments inédits des Mémoires de Pétion et de Barbaroux, cités par Vatel dans Charlotte Corday et les Girondins, III, 471, 478.)
  42. Buchez et Roux, XXVI, 117. Plan financier présenté par le département de l’Hérault, adopté par Cambon, repoussé par les Girondins.
  43. Ib., XXV, 376, 378. Discours de Vergniaud (10 avril) : « On cherche à consommer la révolution par la terreur : j’aurais voulu la consommer par l’amour. »
  44. Meillan, 22.
  45. Buchez et Roux, XXIV, 109. Projet de Constitution présenté par Condorcet. Déclaration des Droits, article 32 : « Dans tout gouvernement libre, le mode de résistance à ces différents actes d’oppression doit être réglé par une loi. » — Ib., 136. Titre VIII de la Constitution, De la censure des lois.
  46. Buchez et Roux, XXVI, 93, séance des Jacobins, 21 avril 1793.
  47. Schmidt, Tableaux de la Révolution française, II, 4. Rapport de Dutard, 6 juin 1793. — L’état d’esprit des Jacobins fait contraste, et se marque très bien dans les discours suivants : « Nous voulons despotiquement une Constitution populaire. » (Adresse de la Société des Jacobins de Paris aux Sociétés des départements, 7 janvier 1793. — Buchez et Roux, XXIII). — Ib., 274. Discours de Legros aux Jacobins, 1er janvier : « Les patriotes ne se comptent pas, ils se pèsent… Un patriote, dans la balance de la justice, doit peser plus que 100000 aristocrates. Un Jacobin doit peser plus que 10 000 Feuillants. Un républicain doit peser plus que 100000 monarchiens. Un patriote de Montagne doit peser plus que 100000 brissotins. D’où je conclus que le grand nombre de votants contre la mort de Louis XVI ne doit pas arrêter la Convention, (et cela) quand bien même (il n’y aurait que) la minorité de la nation pour vouloir la mort de Capet. » — « Applaudi. » (J’ai été obligé de redresser le dernier membre de phrase qui, mal rédigé, restait obscur.)
  48. Buzot, Mémoires, 33 : « La majorité du peuple français soupirait après la royauté et la Constitution de 1791. C’est à Paris surtout que ce vœu était le plus général… Ce peuple est républicain à coups de guillotine… Tous les vœux, toutes les espérances se portent vers la Constitution de 1791. » — Schmidt, I, 232 (Dutard, 16 mai). Dutard, ancien avoué, ami de Garat, est un de ces hommes rares qui voient les choses à travers les mots ; perspicace, énergique, actif, il abonde en conseils pratiques, et mériterait d’avoir un autre chef que Garat.
  49. Schmidt, Ib., I, 173, 179 (1er mai 1793).
  50. Dauban, la Démagogie à Paris en 1793, 152 (Diurnal de Beaulieu, 17 avril. — Archives nationales, AF, II, 45. (Rapports de police, 20 mai) : « La cherté des denrées est la principale cause des agitations et des murmures. » — (Ib., 24 mai) : « La tranquillité qui paraît régner dans Paris sera bientôt troublée, si les objets de première nécessité ne diminuent pas promptement. » — (Ib, 55 mai) : « Les murmures contre la cherté des denrées vont chaque jour en augmentant, et cette circonstance paraît devoir devenir un des motifs des événements qui se préparent. »
  51. Schmidt, I, 198 (Dutard, 9 mai).
  52. Ib., I, 350, II, 6 (Dutard, 30 mai, 6 et 7 juin).
  53. Durand de Maillane, 100 : « Le parti girondin était encore plus impie que Robespierre. » — Un député ayant demandé que dans le préambule de la Constitution on fit mention de l’Être suprême, Vergniaud lui répond : « Nous n’avons que faire de la nymphe de Numa, non plus que du pigeon de Mahomet ; la raison seule nous suffit pour donner à la France la plus sage Constitution. » — Buchez et Roux. XIII, 444. Robespierre ayant parlé de la mort de l’empereur Léopold comme d’un coup de la Providence, Guadet répond qu’il ne voit « aucun sens à cette idée », et blâme Robespierre « de concourir à remettre le peuple sous l’esclavage de la superstition ». — Ib., XXVI, 63 (séance du 19 avril 1793). Discours de Vergniaud contre l’article 9 de la Déclaration des Droits qui pose que « tout homme est libre dans l’exercice de son culte ». — « Cet article, dit Vergniaud, est un résultat du despotisme et de la superstition sous lesquels nous avons si longtemps gémi. » — Salle : « J’engage la Convention à rédiger un article par lequel tout citoyen s’engagera, quel que soit son culte, à se soumettre à la loi. » — Lanjuinais, que l’on range souvent parmi les Girondins, est catholique et gallican convaincu.
  54. Schmidt, I, 347 (Dutard, 30 mai) : « Que vois-je en ce moment ? Un peuple mécontent qui hait la Convention, tous les administrateurs et, généralement, l’ordre de choses actuel. »
  55. Ib, I, 278 (Dutard, 23 mai).
  56. Ib., I, 216 (Dutard, 13 mai).
  57. Ib., I, 240 (Dutard, 17 mai).
  58. Schmidt, I, 217 (Dutard, 13 mai).
  59. Ib., I, 163 (Dutard, 30 avril).
  60. Ib., II, 37 (Dutard, 13 juin). — Cf. ib., II, 80 (Dutard, 21 juin) : « Si l’on mettait à l’appel nominal si les trente-deux doivent être guillotinés et que ce fût à scrutin fermé, je vous déclare que les gens comme il faut accourraient de toutes les campagnes voisines pour donner leur vœu, et qu’aucun de ceux qui sont à Paris ne manquerait de se rendre à sa section. »
  61. Ib., II, 35 (Dutard, 13 juin). — Pour le sens de ce mot aristocratie subalterne, voyez tous les rapports de Dutard et des autres observateurs employés par Garat.
  62. Schmidt, II, 37 (Dutard, 13 juin).
  63. Schmidt, I, 328 (Perrière, 28 mai) : « Les hommes d’esprit et les propriétaires ont cédé aux autres les assemblées de section, comme des lieux où la poigne de l’ouvrier triomphe de la langue de l’orateur. » — Moniteur, XV, 114, séance du 11 janvier. Discours de Buzot : « Il n’y a pas un seul homme ayant quelque chose, en cette ville, qui ne craigne d’être insulté, d’être frappé dans sa section, s’il ose élever la voix contre les dominateurs… Les assemblées permanentes de Paris sont composées d’un petit nombre d’hommes qui sont parvenus à en éloigner le reste des citoyens. » — Schmidt, I, 325 (Dutard, 28 mai) : « Une seconde mesure serait de faire exercer les jeunes gens au jeu de bâton. Il faut être sans-culotte, vivre avec les sans-culottes, pour déterrer des expédients de ce genre. Il n’est rien que les sans-culottes craignent tant que le bâton. Dernièrement, il y avait des jeunes gens qui en portaient dans leurs pantalons ; tout le monde tremblait en les regardant. Je voudrais que la mode en devint générale. »
  64. Moniteur, XV, 95. Lettre de Charles de Villette, député.
  65. Ib., XV, 179. Lettre de Roland, 11 janvier 1793.
  66. Moniteur, XV, 66, séance du 5 janvier. Discours du maire de Paris (Cambon). — Ib., XV, 114, séance du 14 janvier. Discours de Buzot. — Ib., XV, 136, séance du 13 janvier. Discours d’une députation de fédérés. — Buchez et Roux, XXVIII, 91. Lettre de Gadolle à Roland, octobre 1792. — Ib., XXI, 417 (20 décembre, article de Marat) : « L’ennui et le dégoût ont rendu les assemblées désertes. » — Schmidt, II, 69 (Dutard, 18 juin).
  67. Schmidt, I, 203 (Dutard, 10 mai). Au moyen des estampes publiées dans les premières années de la Révolution et sous le Directoire, on peut revoir la scène complète (Cabinet des Estampes}.
  68. Moniteur, XV. 67, séance du 5 janvier 1793. Discours du maire de Paris.
  69. Schmidt, I, 378 (Blanc, 12 juin}.
  70. Schmidt, II, 5 (Dutard, 5 juin).
  71. Ib., II, 19 (Dutard, 11 juin). — Ib., II, 70 (Dutard, 18 juin) : « Je voudrais, s’il était possible, pouvoir visiter avec vous les 3000 ou 4000 marchands de vin et autant de limonadiers qui sont à peu près à Paris ; vous y trouveriez fort occupés les 15000 commis qu’ils ont chez eux. — Que si nous allions de là chez les 114 notaires, nous y trouverions encore les deux tiers de ces messieurs en bonnet et en pantoufles rouges, avec leurs scribes fort occupés aussi. — Nous pourrions encore aller chez les 200 ou 300 imprimeurs ; nous trouverions les 4000 ou 5000 journalistes, imprimeurs, commis, facteurs, etc., tous modérantisés, parce qu’ils ne gagnent plus ce qu’ils gagnaient autrefois, et quelques-uns, parce qu’ils ont fait fortune. » — L’incompatibilité de la vie moderne et de la démocratie directe éclate à chaque pas ; c’est que la vie moderne s’accomplit dans d’autres conditions que la vie antique. Ces conditions, pour la vie moderne, sont la grandeur des États, la division du travail, la suppression de l’esclavage et le besoin du bien-être. Ni les Girondins ni les Montagnards, restaurateurs d’Athènes et de Sparte, ne comprenaient les conditions exactement contraires dans lesquelles Athènes et Sparte avaient vécu.
  72. Schmidt, I, 207 (Dutard, 10 mai).
  73. Schmidt, II, 79 (Dutard, 19 juin).
  74. Ib., II, 70 (Dutard, 10 juin).
  75. Ib., II, 81 (Dutard, 19 juin). — Cf. I, 333 (Dutard, 29 mai) : « Il est de fait que vingt modérés entourent quelquefois deux ou trois aboyeurs et que les premiers sont comme forcés d’applaudir aux motions les plus incendiaires. » — Ib., I, 163 (Dutard, 30 avril) : « Une douzaine de jacobins fait peur à deux cents ou trois cents aristocrates. »
  76. Mortimer-Ternaux, V, 101.
  77. Meillan, 54. — Raffet, concurrent d’Henriot et dénoncé comme aristocrate, eut d’abord plus de voix que lui, 4953 contre 4578. Au dernier scrutin, sur 15000, il a encore 5900 contre 9087 à Henriot. — Mortimer-Ternaux, VIII, 31 : « Les électeurs durent voter à haute voix ; tous ceux qui se hasardèrent à donner leurs suffrages à Raffet étaient marqués d’une croix rouge sur le registre d’appel, et l’on faisait suivre leurs noms de l’épithète de contre-révolutionnaires. »
  78. Schmidt, II, 37 (Dutard, 13 juin) : « Marat et autres ont un parti de quatre mille à six mille hommes qui feraient tous les efforts pour les sauver. » — Meillan, 188 (Dépositions recueillies par la commission des Douze) : « Laforêt a dit qu’ils étaient au nombre de six mille sans-culottes prêts à massacrer au premier signal les mauvais députés. » — Schmidt, II, 87 (Dutard, 24 juin) : « Je sais qu’il ne reste pas dans tout Paris trois mille révolutionnaires décidés. »
  79. Moniteur, XV, 114, séance du 11 janvier. Discours de Buzot. — Ib., 136, séance du 13 janvier. Discours des fédérés. — Ib., XIV, 852, séance du 23 décembre 1792. Discours des fédérés du Finistère. — Buchez et Roux. XXVIII, 80, 81, 87, 91, 93. Lettres de Gadolle à Roland, octobre 1792. — Schmidt, I, 207 (Dutard, 10 mai 1793).
  80. Schmidt, II, 37 (Dutard, 13 juin).
  81. Mortimer-Ternaux, IV, 269 (Pétition présentée par Gonchon). — Buchez et Roux, XXVIII, 82, 83, 93. Lettres de Gadolle, témoignages sur Gonchon, — Archives nationales, AF, II, 43. Lettres de Gonchon au ministre Garat, 31 mai, 1er juin, 3 juin 1793. Ces lettres sont très curieuses et naïves. Il écrit : « citoyen Garra ».
  82. Schmidt, I, 254 (Dutard, 19 mai). — Moniteur, XIV, 522. (Lettre adressée à Roland), n° du 21 novembre 1792 : « Les sections (sont) composées ou du moins fréquentées, pour les dix-neuf vingtièmes, par la classe la plus inférieure en mœurs et en connaissances. »
  83. Ib., II, 59 (Dutard 13 juin).
  84. En, II, 87 (Dutard, 14 juin). Le mot des poissardes est plus cru.
  85. Rétif de la Bretonne, Bibliographie de ses œuvres, par Jacob, 287. (Sur le pillage des boutiques, le 25 et le 26 février 1793.)
  86. Schmidt. II, 61 ; I, 265 (Dutard, 17 juin et 21 mai).
  87. Schmidt, I, 96. (Lettre du citoyen Lauchou au président de la Convention, 11 octobre 1792, ) — II, 37 (Dutard, 13 juin). Récit de la femme d’un perruquier : « Ce sont de vilains animaux que les domestiques. Il en vient tous les jours ici : ils jasent, ils parlent contre leurs maîtres, il n’y a pas d’horreurs qu’ils n’en disent. Ils sont tous comme ça, il n’y en a pas de plus enragés qu’eux. J’en ai vu qui avaient reçu des bienfaits de leurs maîtres, d’autres qui en recevaient encore : rien ne les arrête. »
  88. Ib., I, 246 (Dutard, 18 mai). — Grégoire, Mémoires, I, 387. L’abaissement moral et mental du parti se manifeste très bien dans la composition nouvelle de la Société des Jacobins, à partir de septembre 1792 : « J’y reparus un moment, dit Grégoire, en septembre 1792 » (après un an d’absence). « Elle était méconnaissable ; il n’était plus permis d’y opiner autrement que la faction parisienne… Je n’y remis plus les pieds. (C’était) un tripot factieux. » Buchez et Roux. XXVI, 214 (séance du 30 avril 1793, discours de Buzot) : « Voyez cette Société jadis célèbre, il n’y reste pas 30 de ses vrais fondateurs ; on n’y trouve que des hommes perdus de crimes et de dettes. »
  89. Schmidt, 1, 189 (Dutard, 6 mai).
  90. Cf. Rétif de la Bretonne, Nuits de Paris, t. XVI (12 juillet 1789). Ce jour-là, Rétif est au Palais-Royal « où, depuis le 13 juin, se tenaient de nombreuses assemblées, et se faisaient des motions… Je n’y trouvai que des hommes grossiers, l’œil ardent, qui se préparaient plutôt au butin qu’à la liberté ».
  91. Mortimer-Ternaux, V, 225 et suivantes (adresse de la section des Sans-Culottes, 25 septembre). — Archives nationales, F7, 146 (Adresse de la section du Roule, 23 septembre). À propos du ton menaçant des ouvriers du camp, les pétitionnaires ajoutent : « Tel était le langage des ateliers de 1789 et 1790. »
  92. Schmidt, II, 12 (Dutard, 7 juin) : « J’ai vu, ces jours passés, des gens de Neuilly, de Versailles, de Saint-Germain, etc., qui étaient ici à demeure, par l’odeur alléchés. »
  93. Ib., I, 254 (Dutard, 19 mai). — À cette date, les voleurs foisonnent à Paris, et le maire, Chambon, dans son rapport à la Convention, l’avoue lui-même (Moniteur, XV. 67, séance du 5 janvier 1793).
  94. E. et J. de Goncourt, la Société française pendant la Révolution (d’après le Courrier de l’égalité, juillet 1793).
  95. Buzot, 72.
  96. Moore, 10 novembre 1792 (d’après un article de la Chronique de Paris). — Le jour où Robespierre présenta son apologie, « les tribunes contenaient sept à huit cents femmes et deux cents hommes au plus. Robespierre est un prêtre qui a ses dévotes. » — Mortimer-Ternaux, VII, 552 (lettre du député Michel, 20 mai 1793) : « Deux ou trois mille femmes, organisées et enrégimentées par la Société fraternelle séante aux Jacobins, ont commencé leur tintamarre, qui a duré jusqu’à six heures, qu’il a fallu lever la séance. La plupart de ces créatures sont des filles publiques. »
  97. Expression de Gadolle dans ses lettres à Roland.
  98. Buzot, 57.
  99. Buchez et Roux, XXVIII, 80. Lettre de Gadolle à Roland.
  100. Beaulieu, Essais, I, 108 (témoin oculaire). — Schmidt, II, 15. Rapport de Perrière, 8 juin.
  101. Beaulieu, Ib., I, 100 : « Maillard est mort les entrailles brûlées d’eau-de-vie » (le 15 avril 1794). — Alexandre Sorel, Stanislas Maillard, 32 à 42. (Rapport de Fabre d’Églantine sur Maillard, 17 décembre 1793.) Décrété d’accusation avec Ronsin et Vincent, Maillard publie son apologie, et l’on y voit qu’il exerçait déjà avant le 31 mai, au club de la rue Favart : « Je suis un des sociétaires de cette réunion de vrais patriotes, et je m’en fais honneur ; car c’est de là qu’est partie l’étincelle de la sainte insurrection du 31 mai. »
  102. Alexandre Sorel, ib. (Dénonciation du fait par Lecointre, 14 décembre 1793, avec procès-verbaux des juges de paix). — Archives nationales, F7. 3268. Lettre du directoire de Corbeil au ministre, avec procès-verbal, 28 novembre 1792. Le 26 novembre, huit ou dix hommes armés, fantassins, et plusieurs autres, cavaliers, sont entrés chez Ruelle, fermier à la ferme des Folies, commune de Lisse. Ils ont sabré Ruelle, puis lui ont mis la tête dans un sac, lui ont donné un coup de pied dans le visage, l’ont supplicié, ont presque étouffé sa femme et ses deux servantes, pour lui faire livrer son argent. Un charretier a reçu un coup de pistolet dans l’épaule et deux coups de sabre ; les autres valets et batteurs en grange ont été liés et attachés comme des veaux. Enfin les bandits sont partis, emportant l’argenterie, une montre, des bagues, des dentelles, deux fusils, etc.
  103. Moniteur, XV, 565. — Buchez et Roux, XXIV, 335 et suivantes. — Rétif de la Bretonne, Nuits de Paris, VIII, 360 (témoin oculaire). Les derniers détails sont de lui.
  104. Cf. Éd. Fleury, Babeuf, 139 et 150. — Par une coïncidence frappante, le personnel du parti se trouve encore le même en 1796. Babeuf estime qu’il a pour adhérents dans Paris « 4000 révolutionnaires, 1500 membres des anciennes autorités, 1000 canonniers bourgeois, » outre des militaires, des détenus et des gens de la police. Il a recruté aussi beaucoup de filles ; les hommes qui viennent à lui sont des ouvriers « qui prétendent avoir arsouillé dans la révolution et qui sont tous prêts à se remettre à la besogne, pourvu que ce soit pour tuer les coquins de riches, d’accapareurs, de marchands, de mouchards et de panachés du Luxembourg. » (Lettre de l’agent de la section Bonne-Nouvelle, 15 avril 1796.)
  105. La proportion, la composition et l’esprit du parti sont les mêmes partout, notamment à Lyon (Guillon de Montléon, Mémoires, et Balleydier, Histoire du peuple de Lyon, passim), à Toulon (Lauvergne, Histoire du département du Var), à Marseille, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Besançon, etc. — À Bordeaux (Riouffe, Mémoires, 23), « c’étaient tous des gens sans aveu, des Savoyards, des Biscayens, des Allemands même…, commissionnaires et porteurs d’eau…, devenus si puissants, qu’ils arrêtaient les gens riches, et si heureux, qu’ils couraient la poste ». Riouffe ajoute : « Lorsque je lus ce morceau à la Conciergerie, des hommes de tous les points de la république s’écrièrent unanimement : C’est le tableau de ce qui s’est passé dans toutes nos communes. » — Cf. Durand de Maillane, Mémoires, 67 : « Ce peuple, ainsi qualifié, n’était, depuis la suppression du marc d’argent, que la partie la plus vicieuse et la plus dépravée de la société. » — Dumouriez, II, 61 : « Les Jacobins, étant pour la plupart tirés de la partie la plus abjecte et la plus grossière de la nation, ne pouvant fournir de sujets assez élevés pour les places, ont baissé les places pour se mettre de niveau… Ce sont des Ilotes ivres et barbares qui ont usurpé la place des Spartiates. » — Leur avènement a pour signe l’expulsion des libéraux et gens cultivés de 1789. (Archives nationales, F7, 4434, n° 6. Lettre de Richard au Comité de Salut public, 3 ventôse an II.) Pendant le proconsulat de Baudot à Toulouse, « on a exclu presque tous les patriotes de 1789 de la Société populaire qu’ils avaient fondée ; on y a introduit un nombre infini de ces hommes dont le patriotisme remonte tout au plus au 10 août 1792, si toutefois il ne date pas du 31 mai dernier. On met en fait que, sur plus de mille individus qui composent aujourd’hui la Société, il n’y en a pas cinquante dont le patriotisme date de la naissance de la révolution. »
  106. Rœderer, Chronique des cinquante jours.
  107. Schmidt, I, 246 (Dutard, 18 mai).
  108. Schmidt, I, 215 (Dutard, 23 mai).
  109. Buchez et Roux, XXV, 156 (extrait du Patriote français, 30 mars 1793). Discours de Chasles aux Jacobins, 27 mars : « Nous avons annoncé aux citoyens des campagnes que, par le moyen de la taxe de guerre, les pauvres seraient nourris par les riches, et qu’ils trouveraient dans les portefeuilles des égoïstes de quoi subvenir à leurs besoins. » — Ib., 269. Discours de Rose Lacombe aux Jacobins : « Il faut s’assurer des aristocrates, les faire marcher au-devant des ennemis que Dumouriez amène sur Paris ; nous leur signifierons que, s’ils trahissent, leurs femmes et leurs enfants seront égorgés, et leurs propriétés incendiées… Je ne veux pas que les patriotes sortent, je veux qu’ils gardent Paris ; et, si nous succombons, le premier qui hésitera à mettre le feu sera poignardé à l’instant. Je veux que les propriétaires, qui ont tout accaparé pour exaspérer le peuple, tuent les tyrans ou qu’ils périssent. » (Applaudissements. — 3 avril.) — Ib, 302 (Convention, 8 avril : « Marat demande que 100000 parents et amis des émigrés soient pris en otages pour la sûreté des commissaires livrés à l’ennemi. » — Cf. Balleydier, III, 122. À Lyon, le 26 janvier 1793, Châlier disait au club central : « Sans-culottes, réjouissez-vous, le sang du tigre royal a coulé en vue de sa tanière ; mais le peuple n’a pas fait justice entière, il y a parmi vous encore 500 têtes qui méritent le sort du tyran. » — Il propose (5 février) un tribunal révolutionnaire pour juger révolutionnairement les gens arrêtés : « C’est le seul moyen d’en imposer à tous les factieux royalistes et aristocrates, le seul moyen raisonnable de venger la souveraineté des braves sans-culottes, qui n’appartient qu’à nous. » Hydens, commissaire national, ajoute : « Périssent cent mille fois les 25 millions de Français plutôt qu’une seule fois la république une et indivisible ! »
  110. Ce dernier mot est de Mallet du Pan.
  111. Buzot, 64.
  112. Michelet. IV, 6 (d’après le récit oral de Daunou). — Buchez et Roux, XXVIII, 101. Lettre de Louvet à Roland : « Au moment où les prétendus commissaires des 48 sections de Paris venaient présenter leur pétition contre la force armée (départementale), j’ai entendu Santerre, qui sortait aussi, dire à haute vois aux personnes qui l’environnaient à peu près ceci : « Vous voyez que les députés ne sont pas à la hauteur de la révolution… Ça arrive de 50 lieues ; de 100 lieues, de 200 lieues ; ça ne comprend rien à ce que vous dites. »