Les Origines de la France contemporaine/Volume 8/Livre III/Chapitre 3-1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LA RÉVOLUTION


LIVRE TROISIÈME

LES GOUVERNANTS
(suite)


CHAPITRE III

Les gouvernants (suite). — I. Le personnel administratif à Paris. — Composition du groupe dans lequel il se recrute. — Détérioration de ce groupe. — Épuration dans les assemblées de section. — Épuration dans les assemblées populaires. — Pression du gouvernement. — II. Qualité des meneurs subalternes. — Comment ils règnent dans les assemblées de section. — Comment ils accaparent les places et exercent les offices. — III. Un ministre des affaires étrangères. — Un commandant général. — La Commune de Paris. — Un comité révolutionnaire. — IV. Le personnel administratif en province. — Le Jacobinisme moindre dans les villes départementales qu’à Paris. — Le Jacobinisme moindre dans les campagnes que dans les villes. — Point de comités révolutionnaires dans les petites communes. — Tiédeur des municipalités dans les villages. — Les Jacobins sont trop peu nombreux dans les bourgs et petites villes. — Agents douteux et contraints dans le personnel des villes moyennes ou grandes. — Insuffisance du personnel recruté sur place. — V. Importation d’un personnel étranger. — Les Jacobins de Paris sont envoyés en province. — Les Jacobins des villes exaltées viennent dans les villes modérées. — Les Jacobins du chef-lieu se répandent dans la circonscription. — Résistance de l’opinion. — Dissémination et nombre infime des agents vraiment Jacobins. — VI. Qualité du personnel ainsi formé. — Condition sociale des agents. — Leur ineptie et leur inconduite. — Les administrateurs dans la Marne et l’Aube. — Ivrognerie et ripailles. — Les comités et les municipalités dans la Côte-d’Or. — Dilapidations et concussions. — Les marchands de grâces à Bordeaux. — Les briseurs de scellés à Lyon. — Les acquéreurs de biens nationaux. — Les ventes d’objets mobiliers. — Détournements et fraudes. — Un procès-verbal chez le maire de Strasbourg. — Les ventes d’immeubles. — Les commissaires aux déclarations à Toulouse. — Le personnel administratif et les sociétés d’acheteurs en Provence. — Le comité révolutionnaire de Nantes. — VII. La force armée, garde nationale et gendarmerie. — Son épuration et sa composition. — Les armées révolutionnaires à Paris et dans les départements. — Qualité des recrues. — Leur emploi. — Leurs expéditions dans les campagnes et dans les villes. — Leurs exploits aux environs de Paris et à Lyon. — La compagnie des Marats, les hussards américains et la légion germanique à Nantes. — Caractère général du gouvernement révolutionnaire et du personnel de la Terreur.

I

Pour fournir aux souverains locaux les lieutenants et agents subordonnés dont ils ont besoin, il y a le peuple jacobin du lieu, et l’on a vu[1] de quelles recrues il se compose, déclassés, affolés et pervertis de toute espèce et de toute condition, surtout de la plus basse, subalternes envieux et haineux, petits boutiquiers endettés, ouvriers viveurs et nomades, piliers de café et de cabaret, vagabonds de la rue et de la campagne, hommes du ruisseau et femmes du trottoir, bref toute « la vermine antisociale », mâle et femelle[2] ; dans ce ramassis, quelques énergumènes de bonne foi, dont le cerveau fêlé a donné spontanément accès à la théorie en vogue ; les autres, en bien plus grand nombre, vraies bêtes de proie qui exploitent le régime établi et n’ont adopté la foi révolutionnaire que parce qu’elle offre une pâture à leurs convoitises. — À Paris, ils sont cinq ou six mille, et, après Thermidor, on les retrouve en nombre à peu près égal, ralliés par les mêmes appétits autour du même dogme[3], niveleurs et terroristes, « les uns parce qu’ils sont dans la misère, les autres parce qu’ils sont déshabitués du travail de leur état », furieux contre les scélérats à porte-cochère, contre les richards et les détenteurs d’objets de première nécessité », plusieurs « ayant arsouillé dans la Révolution et prêts à se remettre à la besogne, pourvu que ce soit pour tuer les coquins de riches, d’accapareurs et de marchands », tous « ayant fréquenté les sociétés populaires et se croyant des philosophes, quoique la plupart ne sachent pas lire » ; à leur tête, le demeurant des plus notables bandits politiques, le fameux maître de poste Drouet, qui, à la tribune de la Convention, s’est lui-même déclaré « brigand[4] » ; Javogues, le voleur de Montbrison et « le Néron de l’Ain[5] » ; l’ivrogne Cusset, jadis ouvrier en soie, ensuite pacha de Thionville ; Bertrand, l’ami de Châlier, ex-maire et bourreau de Lyon ; Darthé, ex-secrétaire de Lebon et bourreau d’Arras ; Rossignol et neuf autres septembriseurs de l’Abbaye et des Carmes ; enfin, le grand apôtre du communisme autoritaire, Babeuf, qui, condamné à vingt ans de fers pour un double faux en écritures publiques, aussi besogneux que taré, promène sur le pavé de Paris ses ambitions frustrées et ses poches vides, en compagnie des sacripants déchus qui, s’ils ne remontent pas au trône par un nouveau massacre[6], traîneront indéfiniment leurs souliers éculés dans les rues, faute d’argent « pour retirer de chez le cordonnier une paire de bottes », ou vendront une tabatière, leur dernière ressource, pour acheter leur rogomme du matin[7]. — En cet état, on voit à plein et distinctement la canaille régnante ; séparée de ses adhérents contraints et des automates administratifs qui la servent, comme ils serviraient tout autre pouvoir, elle apparaît pure et sans mélange d’afflux neutres ; on reconnaît en elle le résidu permanent, la boue fixe et profonde de l’égout social. — C’est dans ce bas-fond d’ignorance et de vices que le gouvernement révolutionnaire va chercher ses états-majors et son personnel.

Impossible de les trouver ailleurs. Car la besogne quotidienne qu’on leur impose, et qu’ils doivent faire de leurs propres mains, est le vol et le meurtre ; sauf les purs fanatiques qui sont rares, les brutes et les drôles ont seuls de l’aptitude et du goût pour cet emploi. À Paris, comme en province, on va les prendre où ils sont, dans leurs rendez-vous, dans les clubs ou sociétés populaires. — Il y en a au moins une dans chaque section de Paris, en tout quarante-huit, ralliées autour du club central de la rue Saint-Honoré, quarante-huit ligues de quartier formées par les émeutiers et braillards de profession, par les réfractaires et les goujats de l’armée sociale, par tous les individus, hommes ou femmes[8], impropres à la vie rangée et au travail utile, surtout par ceux qui, le 31 mai et le 2 juin, ont aidé la Commune et la Montagne à violenter la Convention. Ils se reconnaissent à ce signe que « chacun d’eux, en cas de contre-révolution, serait pendu[9] », et posent, « comme une vérité incontestable, que, s’ils épargnent un seul aristocrate, ils iront tous à l’échafaud[10] ». — Naturellement ils se tiennent en garde, et se serrent entre eux : dans leur coterie, « tout se fait par compère et commère[11] » ; on n’y est admis qu’à condition d’avoir fait ses preuves au « 10 août et au 31 mai[12] ». — Et, comme derrière leurs chefs vainqueurs ils se sont poussés à la Commune et aux comités révolutionnaires, ils peuvent, par les certificats de civisme qu’ils accordent ou refusent arbitrairement, exclure, non seulement de la vie politique, mais encore de la vie civile, tous les hommes qui ne sont pas de leur clique. « Vois[13], écrit à Danton un correspondant, vois quelles gens obtiennent aisément ces certificats : des Ronsin, des Jourdan, des Maillard, des Vincent, des banqueroutiers, des teneurs de tripot, des coupe-jarrets. Demande à tous ces personnages s’ils ont payé une contribution patriotique, s’ils payent exactement leurs impôts ordinaires, s’ils font des dons à leur section pour les pauvres, pour les soldats volontaires, et tu verras que non. La Commune donne des certificats de civisme à ses satellites, et les refuse aux meilleurs citoyens. » Le monopole est patent, on ne s’en cache pas ; six semaines plus tard, il devient officiel[14] : « plusieurs sections arrêtent de ne point accorder de certificats de civisme aux citoyens qui ne seraient point membres d’une société populaire. » — Et, de mois en mois, la rigueur des exclusions va croissant. On annule les anciens certificats, on en impose de nouveaux, on charge ces nouveaux brevets de formalités nouvelles, on exige un plus grand nombre de répondants, on refuse plusieurs catégories de garants, on est plus strict sur les gages donnés et sur les qualités requises, on ajourne le candidat jusqu’à plus ample informé, on le rejette sur le moindre soupçon[15] : il doit s’estimer trop heureux si on le tolère dans la république à l’état de sujet passif, si l’on se contente de le taxer ou de le vexer à discrétion, si on ne l’envoie pas rejoindre en prison les suspects ; quiconque n’est pas de la bande n’est pas de la cité.

Entre eux et dans leurs sociétés populaires, c’est pis : car « l’envie d’avoir des places fait qu’ils se dénoncent les uns après les autres[16] ». Par suite, aux Jacobins de la rue Saint-Honoré et dans les succursales de quartier, ils s’épurent incessamment, et toujours dans le même sens, jusqu’à purger leur faction de tout alliage honnête et passable, jusqu’à ne garder d’eux-mêmes qu’une minorité qui empire à chaque triage. Tel annonce que dans son club on a déjà chassé 80 membres douteux ; un autre, que dans le sien on va en exclure 100[17]. — Le 23 ventôse[18], dans la société du Bon Conseil, le plus grand nombre des membres examinés est repoussé : « On est si strict, qu’un homme qui ne s’est pas montré d’une façon énergique dans les temps de crise ne peut faire partie de l’assemblée ; pour un rien, on est mis à l’écart ». — Le 13 ventôse, dans la même société, sur 26 examinés, 7 seulement ont été admis. Un citoyen, marchand de tabac, âgé de 68 ans, qui a toujours fait son service, a été rejeté pour avoir appelé le président Monsieur et pour avoir parlé à la tribune tête nue : deux membres, après cela, ont prétendu qu’il ne pouvait être qu’un modéré, et il n’en a pas fallu davantage pour qu’il fût exclu ». — Ceux qui sont maintenus sont les vauriens les plus affichés, les plus remuants, les plus bavards, les plus féroces, et le club, mutilé par lui-même, se réduit à un noyau de charlatans et de chenapans.

À ces éliminations spontanées par lesquelles il se détériore, joignez la pression incessante par laquelle le Comité de Salut public l’effarouche et l’avilit. — Plus le gouvernement révolutionnaire s’appesantit et se concentre, plus les agents qu’il emploie doivent être serviles et sanguinaires. Il frappe à droite et à gauche pour les avertir, il emprisonne ou décapite, dans sa propre clientèle, d’abord les turbulents, les démagogues en second qui s’impatientent de ne pas être les démagogues en premier, les audacieux qui songent à faire un nouveau coup de main dans la rue, Jacques Roux, Vincent, Hébert, Momoro, les meneurs des Cordeliers et de la Commune ; ensuite les indulgents qui voudraient introduire un peu de discernement ou de modération dans la Terreur, Camille Desmoulins, Danton et leurs adhérents ; enfin, quantité d’autres, plus ou moins douteux, indisciplinés, compromis ou compromettants, fatigués ou excentriques, depuis Maillard jusqu’à Chaumette, depuis Antonelle jusqu’à Chabot, depuis Westermann jusqu’à Clootz. — Chacun des proscrits avait sa séquelle, et, subitement, toute cette séquelle est obligée de tourner casaque ; ceux qui étaient capables d’initiative s’aplatissent ; ceux qui étaient capables de pitié s’endurcissent. Dès lors, parmi les Jacobins subalternes, les racines de l’indépendance, de l’humanité, de la loyauté, difficiles à extirper même dans une âme ignoble ou cruelle, sont arrachées jusqu’à la dernière fibre, et le personnel révolutionnaire, déjà si bas, se dégrade jusqu’à devenir digne de l’office qu’on lui commet. Affidés d’Hébert, auditeurs de Chaumette, camarades de Westermann, collègues d’Antonelle, officiers de Ronsin, lecteurs assidus de Camille, admirateurs et fidèles de Danton, ils sont tenus de renier publiquement leur ami ou leur chef incarcéré, d’approuver le décret qui l’envoie à l’échafaud, d’applaudir à ses calomniateurs, de le charger au procès : tel juge ou juré, partisan de Danton, a dû étrangler sa défense et, le sachant innocent, le déclarer coupable ; tel autre, qui a dîné vingt fois avec Camille Desmoulins, doit non seulement le guillotiner, mais, par surcroît, guillotiner sa jeune veuve. — Et, aux comités révolutionnaires, à la Commune, aux bureaux du Comité de Sûreté générale, au bureau de police centrale, à l’état-major de la force armée, au Tribunal révolutionnaire, le service auquel sont astreints les Jacobins en place devient chaque jour plus lourd et plus rebutant. Dénoncer des voisins, arrêter des collègues, venir prendre dans leur lit d’honnêtes gens que l’on connaît pour tels, ramasser chaque jour dans les prisons trente, cinquante, soixante malheureux qui sont la pâture quotidienne de la guillotine, les « amalgamer » au hasard, les juger en tas, les condamner en masse, escorter des femmes de quatre-vingts ans et des filles de seize ans jusque sous le couperet, voir tomber les têtes et basculer les corps, aviser aux moyens de se débarrasser des cadavres trop nombreux et de dissimuler le sang trop visible : de quelle espèce sont les âmes qui peuvent accepter une pareille tâche et la faire tous les jours, avec la perspective de la faire indéfiniment ? — Fouquier-Tinville lui-même y succombe. Un soir, allant au Comité de Salut public, « il se trouve mal » sur le Pont-Neuf, et dit : « Je crois voir les ombres des morts qui nous poursuivent, surtout celles des patriotes que j’ai fait guillotiner. » Et, un autre jour : « J’aimerais mieux labourer la terre que d’être accusateur public. Si je pouvais, je donnerais ma démission[19]. » — À mesure que le régime s’aggrave, le gouvernement, pour avoir des instruments convenables, est contraint de descendre plus bas ; il n’en trouve plus qu’au dernier échelon, en germinal pour renouveler la Commune, en floréal pour remanier les ministères, en prairial pour recomposer le Tribunal révolutionnaire, de mois en mois pour purger et reconstituer les comités de quartier[20]. Vainement Robespierre, écrivant et récrivant ses listes secrètes, cherche des hommes capables de soutenir le système ; toujours il ressasse les mêmes noms, des noms d’inconnus, d’illettrés[21], une centaine de scélérats ou d’imbéciles, parmi eux quatre ou cinq despotes et fanatiques de second ordre, aussi malfaisants et aussi bornés que lui. — Le creuset épuratoire a trop longtemps et trop souvent fonctionné ; on l’a trop chauffé ; on a évaporé de force les éléments sains ou demi-sains de la liqueur primitive ; le reste a fermenté et s’est aigri : il n’y a plus au fond du vase qu’un reliquat de stupidité et de méchanceté, l’extrait concentré, corrosif et bourbeux de la lie.

II

Tels sont les souverains subalternes[22] qui, à Paris, pendant quatorze mois, disposent à leur gré des fortunes, des libertés et des vies. — Et d’abord, aux assemblées de section qui maintiennent encore un simulacre de souveraineté populaire, ils règnent despotiquement et sans conteste. — « Douze ou quinze[23] hommes en bonnet rouge, éclairés ou non, s’arrogent le droit exclusif de tout dire et de tout faire, et, s’il arrive qu’un autre citoyen, dont les intentions sont pures, veuille proposer des mesures qu’il croit justes et qui le sont effectivement, ou ces mesures ne sont point écoutées, ou, si elles le sont, ce n’est que pour que tous les membres composant l’assemblée soient témoins du peu de cas que l’on en fait. Elles sont donc rejetées par cela seul qu’elles n’ont point été présentées par un de ces hommes à bonnet rouge, ou par un de ceux qui sont, comme eux, initiés dans les mystères de la section. » — « Quelquefois, dit un de ces meneurs[24], nous ne nous trouvons que dix de la Société à l’assemblée générale de la section ; mais nous suffisons pour faire trembler le reste. Lorsqu’un citoyen de la section fait une proposition qui ne nous convient pas, nous nous levons tous, et nous crions que c’est un intrigant, un signataire (des anciennes pétitions constitutionnelles). C’est ainsi que nous imposons silence à ceux qui ne sont pas dans le sens de la Société. » — L’opération est d’autant plus aisée que, depuis le mois de septembre 1793, la majorité, composée de bêtes de somme, marche à la baguette. « Quand il s’agit de quelque chose qui tient à l’esprit d’intrigue ou à des intérêts particuliers[25], la proposition est toujours faite par un des membres du comité révolutionnaire de la section, ou par un de ces patriotes énergumènes qui ne font qu’un avec le comité et ordinairement lui servent d’espions. À l’instant, les hommes ignorants, à qui Danton a fait accorder 40 sous par séance et qui depuis vont en foule aux assemblées où ils n’allaient pas auparavant, accueillent la proposition par des applaudissements bruyants, en criant Aux voix, et l’arrêté est pris à l’unanimité, quoique les citoyens instruits et bien intentionnés soient d’un avis différent. Si quelqu’un osait s’y opposer, il aurait tout à craindre d’être incarcéré comme suspect[26], après avoir été traité d’aristocrate, de modéré, de fédéraliste, ou, tout au moins, lui refuserait-on un certificat de civisme, s’il avait le malheur d’en avoir besoin, sa subsistance en dépendît-elle, soit comme employé, soit comme pensionnaire. » — Dans la section de la Maison Commune, la plupart des auditeurs sont des maçons ; « excellents patriotes, dit un des clubistes du quartier[27] : ils votent toujours pour nous ; on leur fait faire ce que l’on veut. » Nombre de manœuvres, cochers, charretiers et ouvriers de tout métier gagnent ainsi leurs quarante sous, et n’imaginent pas qu’on puisse leur demander autre chose. Arrivés au commencement de la séance, ils se font inscrire, puis sortent pour « boire bouteille », sans se croire tenus d’écouter l’amphigouri des orateurs ; vers la fin, ils rentrent, et, du gosier, des pieds, des mains, font tout le tapage requis, puis ils vont « reprendre leur carte et toucher leur paye[28] ». — Avec des claqueurs de cette espèce, on a vite raison des opposants, ou plutôt toute opposition est étouffée d’avance. « Les meilleurs citoyens se taisent » dans les assemblées de section, « ou s’abstiennent de venir » ; elles ne sont plus que des « tripots » où « les arrêtés les plus absurdes, les plus injustes, les plus impolitiques, sont pris à chaque instant[29]. Et, de plus, on y ruine les citoyens par des dépenses sectionnaires sans bornes, qui excèdent les impôts ordinaires et les dépenses communales, qui sont déjà très fortes. Tantôt c’est une salle qu’un menuisier, un serrurier, membre du comité révolutionnaire, veut que l’on construise, qu’on agrandisse ou qu’on embellisse, et il faut le vouloir avec lui. Tantôt c’est un mauvais discours, plein d’exagération et d’impolitique, dont on ordonne l’impression à trois, quatre, cinq et six mille exemplaires. Puis, pour combler la mesure, et à l’exemple de la Commune, jamais de comptes, ou, si l’on en rend pour la forme, défense d’y trouver à redire sous peine de suspicion », etc. — Propriétaires et distributeurs du civisme, les douze meneurs n’ont eu qu’à s’entendre pour s’en répartir les bénéfices ; à chacun selon ses appétits ; désormais la cupidité et la vanité sont à l’aise pour manger la chose publique sous le couvert de l’intérêt public.

La pâture est immense, et d’en haut on les y appelle. « Je suis bien aise, dit Henriot, dans un de ses ordres du jour[30], d’avertir mes frères d’armes que toutes les places sont à la disposition du gouvernement. Le gouvernement actuel, qui est révolutionnaire, qui a des intentions pures, qui ne veut que le bien de tous…, va, jusque dans les greniers, chercher les hommes vertueux…, les pauvres et purs sans-culottes. » Et il y a de quoi les satisfaire, 35000 emplois publics dans la seule capitale[31] : c’est une curée ; déjà, avant le mois de mai 1793, « la société des Jacobins se vantait d’avoir placé 9000 agents dans les administrations[32] », et, depuis le 2 juin, « les hommes vertueux, les pauvres et purs sans-culottes » sortent en foule « de leurs greniers », de leurs taudis, de leurs chambres garnies, pour attraper chacun son lopin. — Sans parler des anciens bureaux de la guerre, de la marine, des travaux publics, des finances et des affaires étrangères qu’ils assiègent, où ils s’installent par centaines et d’autorité, où ils dénoncent incessamment le demeurant des employés capables, et font des vides afin de les remplir[33], il y a vingt administrations nouvelles qu’ils se réservent en propre. Commissaires aux biens nationaux de la première confiscation, commissaires aux biens nationaux qui proviennent des émigrés et des condamnés, commissaires à la réquisition des chevaux de luxe, commissaires aux habillements, commissaires pour la récolte et la fabrication du salpêtre, commissaires aux accaparements, commissaires civils dans chacune des quarante-huit sections, commissaires pour la propagande dans les départements, commissaires aux subsistances, et quantité d’autres ; dans le seul département des subsistances, on compte 1500 places à Paris[34], et tout cela est payé ; voilà déjà nombre d’emplois acceptables. — Il y en a d’infimes pour la racaille, 200, à 20 sous par jour, pour les clabaudeurs chargés de diriger l’opinion dans les groupes du Palais-Royal et des Tuileries, ainsi que dans les tribunes de la Convention et de l’Hôtel de Ville[35], 200 autres, à 400 francs par an, pour les garçons de café, de tripot et d’hôtel, chargés de surveiller les étrangers et les consommateurs ; des centaines, à 2 francs, 3 francs, 5 francs par jour, outre la nourriture, pour les gardiens des scellés et pour les gardiens des suspects à domicile ; des milliers, avec prime, solde et licence plénière, pour les brigands qui, sous Ronsin, composent l’armée révolutionnaire, pour les canonniers, pour la garde soldée et pour les gendarmes de Henriot. — Mais les principaux postes sont ceux qui mettent à la discrétion de leurs occupants les libertés et les vies : car, par ce pouvoir plus que royal, on a le reste, et tel est le pouvoir des hommes qui composent les quarante-huit comités révolutionnaires, les bureaux du Comité de Sûreté générale, la Commune et l’état-major de la force armée. Ils sont les chevilles ouvrières et les ressorts agissants de la Terreur, tous Jacobins, triés sur le volet et vérifiés par plusieurs triages, tous désignés ou approuvés par la Société centrale qui s’est attribué le monopole du patriotisme et qui, érigée en suprême concile de la secte, ne délivre le brevet d’orthodoxie qu’à ses suppôts[36].

Tout de suite ils ont pris le ton et l’arrogance de la dictature ; « l’orgueil est monté au plus haut période[37] : … tel qui, hier sans emploi, était aimable et honnête, est devenu fier, insolent, hautain, parce que, trompés par l’apparence, ses concitoyens l’ont nommé commissaire ou lui ont donné un emploi quelconque ». Désormais il a les façons d’un aga parmi les infidèles, et, quand il commande, c’est haut la main. — Le 20 vendémiaire an II, « au milieu de la nuit », le comité de la section des Piques fait appeler M. Bellanger, architecte : on lui signifie qu’on a besoin de sa maison, à l’instant, pour en faire une nouvelle Bastille. — « Mais, dit-il, je n’ai pas d’autre bien ; il y a plusieurs locataires ; elle est décorée de modèles d’art ; elle n’est pas propre à cet usage. » — « Ta maison, ou en prison. — Mais il faudra payer des indemnités aux locataires. — Ta maison, ou en prison ; quant aux indemnités, nous avons des logements vacants, à la Force ou à Sainte-Pélagie, pour tes locataires et pour toi. » Incontinent, douze factionnaires du poste viennent occuper l’immeuble ; on accorde au propriétaire six heures pour déménager ; désormais l’entrée de sa maison lui est interdite ; les bureaux auxquels il en réfère interprètent son obéissance forcée comme une « adhésion tacite », et bientôt lui-même il est mis sous les verrous[38]. — Des instruments administratifs qui tranchent si bien ont besoin d’être entretenus soigneusement, et, à cet effet, de temps en temps on les graisse[39] ; le 20 juillet 1793, le gouvernement alloue 2000 francs à chacun des quarante-huit comités, et 8000 francs au général Henriot, « pour défrayer la surveillance des manœuvres contre-révolutionnaires » ; le 7 août, 50000 francs aux membres peu fortunés des quarante-huit comités, 300000 francs au général Henriot, « pour déjouer les complots et assurer le triomphe de la Liberté », 50000 francs au maire « pour découvrir les complots des malveillants » ; le 10 septembre, 40000 francs au maire, au président et au procureur-syndic du département, « pour des mesures de sûreté » ; le 13 septembre, 300000 francs au maire, pour prévenir les efforts des malveillants » ; le 15 novembre, 100000 francs aux sociétés populaires, « parce qu’elles sont nécessaires à la propagation des bons principes ». — D’ailleurs, outre les gratifications et le traitement fixe, il y a les douceurs et les revenants-bons de l’emploi[40]. Henriot a mis ses camarades dans le personnel des surveillants ou dénonciateurs à gages, et, naturellement, ils profitent de leur office pour remplir leurs poches ; sous prétexte d’incivisme, ils multiplient les visites domiciliaires, rançonnent le maître du logis, ou volent chez lui ce qui leur convient[41]. — À la Commune et aux comités révolutionnaires, toutes les extorsions peuvent impunément s’exercer et s’exercent. « Je connais, dit Quêvremont, deux citoyens qui ont été mis en prison, sans qu’on leur ait dit pourquoi, et, au bout de trois semaines ou d’un mois, ils en sont sortis, sais-tu comment ? En payant l’un 15000 livres, l’autre 25000… Grambone, à la Force, pour ne pas rester dans les poux, paye une chambre 1500 livres par mois, et, de plus, il a fallu qu’il, donnât 2000 livres de pot-de-vin en y entrant. Pareille chose est arrivée à bien d’autres, et encore n’ose-t-on en parler que tout bas[42]. » Malheur à l’imprudent qui, ne s’étant jamais occupé des affaires publiques, se fie à son innocence, écarte le courtier officieux et ne finance pas tout de suite : pour avoir refusé ou offert trop tard les 100000 écus qu’on lui demandait, le notaire Brichard mettra la tête « à la fenêtre rouge ». — Et j’omets les rapines ordinaires, le vaste champ offert à la concussion par les inventaires, les séquestres et les adjudications innombrables, par l’énormité des fournitures, par la rapidité des achats ou des livraisons, par le gaspillage des deux millions de francs que, chaque semaine, le gouvernement donne à la Commune pour approvisionner la capitale, par la réquisition des grains, qui fournit à quinze cents hommes de l’armée révolutionnaire l’occasion de rafler, jusqu’à Corbeil et à Meaux, les fermes du voisinage et de se garnir les mains selon le procédé des chauffeurs[43]. — Avec le personnel que l’on sait, rien d’étonnant dans ces vols anonymes. Babeuf, le faussaire en écritures publiques, est secrétaire pour les subsistances à la Commune ; Maillard, le septembriseur de l’Abbaye, reçoit 8000 francs pour diriger, dans les quarante-huit sections, les quatre-vingt-seize observateurs et conducteurs de l’esprit public. Chrétien, dont la tabagie, rue Favart, sert de rendez-vous aux tape-dur, devient juré à 18 francs par jour au Tribunal révolutionnaire, règne dans son comité et mène sa section, le sabre haut[44]. Sade, le professeur de crime, est maintenant l’oracle de son quartier, et vient, au nom de la section des Piques, lire des adresses à la Convention.

III

Regardons de près quelques figures ; plus elles sont en vue et à la première place, plus la grandeur de l’office met en lumière l’indignité du potentat. — Il en est un que l’on a déjà vu en passant, Buchot, noté deux fois par Robespierre, et de la propre main de Robespierre, comme « un homme probe, énergique et capable des fonctions les plus importantes[45] ». Nommé par le Comité de Salut public « commissaire aux relations extérieures », c’est-à-dire ministre des affaires étrangères, il s’est maintenu dans ce haut poste pendant près de six mois. C’est un maître d’école du Jura[46], récemment débarqué de sa petite ville, et dont « l’ignorance, les manières ignobles et la stupidité surpassent tout ce qu’on peut imaginer. Les chefs de division ont renoncé à travailler avec lui ; il ne les voit ni ne les demande. On ne le trouve jamais dans son cabinet, et, quand il est indispensable de lui demander sa signature pour quelque légalisation, seul acte auquel il ait réduit ses fonctions, il faut aller la lui arracher au café Hardy, où il passe habituellement ses journées ». Bien entendu, il est envieux et haineux, il se venge de son incapacité sur ceux dont la compétence lui fait sentir son ineptie, il les dénonce comme modérés, il parvient enfin à faire décerner un mandat d’arrêt contre ses quatre chefs de service, et, le matin du 9 Thermidor, avec un sourire atroce, il annonce à l’un d’eux, M. Miot, la bonne nouvelle. — Par malheur, après Thermidor, voilà Buchot destitué et M. Miot mis à sa place. Avec la politesse diplomatique, celui-ci fait visite à son prédécesseur et « lui témoigne les égards d’usage ». Buchot, peu sensible aux compliments, songe tout de suite au solide, et d’abord il demande à garder provisoirement son appartement au ministère. La chose accordée, il remercie, dit à M. Miot qu’on a bien fait de le nommer. « Mais moi, c’est très désagréable ; on m’a fait venir à Paris, on m’a fait quitter mon état en province, et maintenant on me laisse sur le pavé. » Là-dessus, avec une impudence admirable, il demande à l’homme qu’il a voulu guillotiner une place de commis au ministère. M. Miot essaye de lui faire entendre qu’il serait peu convenable à un ancien ministre de descendre ainsi. Buchot trouve cette délicatesse étrange et, voyant l’embarras de M. Miot, finit par lui dire : « Si vous ne me trouvez pas capable de remplir une place de commis, je me contenterai de celle de garçon de bureau. » — Il s’est jugé lui-même, à sa valeur.

L’autre, que nous avons aussi rencontré et que l’on connaît déjà par ses actes[47], général à Paris de toute la force armée, commandant en chef de 110000 hommes, est cet ancien domestique ou petit clerc chez le procureur Formey, qui, chassé par son patron pour vol, enfermé à Bicêtre, tour à tour mouchard, matamore de spectacle forain, commis aux barrières et massacreur de Septembre, a purgé la Convention, le 2 juin ; bref, le fumeux Henriot, aujourd’hui simple soudard et soulard. En cette dernière qualité, malgré ses connivences avec Hébert et les Cordeliers, on l’a épargné dans le procès des exagérés. On l’a gardé comme instrument, sans doute parce qu’il est borné, brutal et maniable, plus compromis que personne, bon à tout faire, hors d’état de se rendre indépendant, sans services dans l’armée[48], sans prestige sur les vrais soldats, général intrus, de parade et de rue, plus populacier que la populace. Avec son hôtel, sa loge à l’Opéra-Comique, ses chevaux, son importance dans les fêtes et revues, surtout avec des orgies, il est content. — Le soir, en grand uniforme, escorté de ses aides de camp, il galope jusqu’à Choisy-sur-Seine, et là, dans la maison d’un complaisant, nommé Fauvel, avec des affidés de Robespierre ou des démagogues du lieu, il fait ripaille : on sable les vins du duc de Coigny, on casse les verres, les assiettes et les bouteilles, on va faire tapage dans les bastringues voisins, on y enfonce les portes, on brise les bancs et les chaises, bref on s’amuse. — Le lendemain, ayant cuvé son vin, il dicte ses ordres du jour, vrais chefs-d’œuvre, où la niaiserie de l’imbécile, la crédulité du badaud, la sentimentalité de l’ivrogne, le boniment du saltimbanque et les tirades apprises du philosophe à cinquante francs par jour, se fondent ensemble en une mixture unique, à la fois écœurante et brûlante, pareille aux liqueurs pimentées et poisseuses qu’on sert dans les guinguettes de barrière, mais d’autant mieux appropriée à son auditoire qu’elle contient tous les ingrédients âcres et fades, toute l’eau-de-vie frelatée de la Révolution. — Il a des informations sur les manœuvres de l’étranger, et développe les vraies causes de la disette : « On a trouvé dernièrement une quantité de pains dans des lieux d’aisance ; sur cette infamie, il faut interroger les Pitt, les Cobourg et tous les scélérats qui veulent enchaîner la justice, la raison et assassiner la philosophie. — Le service général à l’ordinaire[49]. » — Il a des théories sur les religions et prêche aux dissidents la modestie civique. « Les ministres et sectaires de tout culte quelconque sont invités à ne plus faire en dehors de leurs temples aucunes cérémonies religieuses. Tout bon sectaire sera assez sage pour maintenir l’exécution de cet arrêté. L’intérieur d’un temple est assez grand pour offrir son hommage à l’Éternel, qui n’a pas besoin d’un cérémonial offensant pour tout homme qui pense ; selon tous les sages, un cœur pur est le plus bel hommage que la Divinité puisse désirer. — Le service général à l’ordinaire. » — Il soupire après l’idylle universelle et appelle de ses vœux la suppression de la force armée. « J’invite mes concitoyens que la curiosité mène aux tribunaux criminels, à faire la police eux-mêmes ; c’est une tâche que tout bon citoyen doit remplir où il se trouve. Dans un pays libre, la justice ne doit pas se faire avec des piques et des bayonnettes, mais avec la raison et la philosophie. Elles doivent introduire un œil de surveillance sur la société, elles doivent l’épurer et en proscrire les méchants et les fripons. Chacun doit y apporter sa petite portion philosophique, et, de ces petites portions, en faire un tout raisonnable qui tournera au profit et au bonheur de la société. Quand donc viendra-t-il, ce temps désiré, où les fonctionnaires seront rares, où tous les mauvais sujets seront terrassés, où la société entière n’aura pour fonctionnaires publics que la Loi ? — Le service général à l’ordinaire. » — Tous les matins, il pontifie du même style. Imaginez la scène : le lever de Henriot à l’hôtel de l’État-Major, une table à écrire, et peut-être une bouteille d’eau-de-vie sur la table ; d’un côté, le sacripant qui, en bouclant son ceinturon ou en mettant ses bottes, attendrit sa voix de rogomme et s’embarbouille, avec des tics nerveux, dans son homélie humanitaire ; de l’autre côté, le secrétaire muet, inquiet, qui, sachant à peu près l’orthographe, n’ose pas trop corriger les phrases grotesques.

Du même aloi que le commandant général est la Commune qui l’emploie ; car, dans l’épée municipale, la lame et la poignée, forgées ensemble dans la fabrique jacobine, sont à peu près du même métal. — Sur quatre-vingt-huit dont on sait les qualités et professions, cinquante-six sont manifestement illettrés ou presque illettrés, réduits à l’éducation rudimentaire ou nulle[50] ; les uns, petits commis, courtauds de boutique, scribes infimes, parmi eux un écrivain public ; les autres, petits boutiquiers, pâtissiers, merciers, bonnetiers, fruitiers, marchands de vin ; les autres enfin, simples ouvriers ou même manœuvres, charpentiers, menuisiers, ébénistes, serruriers, notamment trois tailleurs, quatre perruquiers, deux maçons, deux cordonniers, un savetier, un jardinier, un tailleur de pierre, un paveur, un garçon de bureau et un domestique. — Parmi les trente-deux lettrés, un seul a quelque notoriété, Paris, professeur à l’Université et suppléant de l’abbé Delille. Un seul, Dumez, ancien ingénieur, appliqué, modéré, tout occupé des subsistances, semble un travailleur compétent et utile. Les autres, ramassés dans le tas des démagogues inconnus, sont six rapins ou mauvais peintres, six agents d’affaires ou ex-hommes de loi, sept négociants du second ou troisième ordre, un instituteur, un chirurgien, un prêtre défroqué et marié, et autres du même acabit ; ce sont eux qui, sous la direction politique du maire Fleuriot-Lescot et de l’agent national Payan, apportent dans le Conseil général, non la capacité administrative, mais la faculté du raisonnement verbal, avec la quantité de bavardage et d’écriture dont une assemblée délibérante ne peut se passer. — Et il est curieux de les voir en séance. Vers la fin de septembre 1793[51], un des vétérans de la philosophie libérale, de l’économie politique et de l’Académie française, le vieil abbé Morellet, ruiné parla Révolution, a besoin d’un certificat de civisme pour toucher la petite pension de 1000 francs que l’Assemblée Constituante lui a votée en récompense de ses écrits, et la Commune, qui veut se renseigner, lui choisit trois examinateurs. Naturellement, il fait auprès d’eux toutes les démarches préalables. D’abord, il écrit « un billet bien humble, bien civique », au président du Conseil général, Lubin fils, ancien rapin qui, ayant quitté les arts pour la politique, vit chez son père, boucher, rue Saint-Honoré. Morellet traverse l’étal, marche dans les flaques de la tuerie, est admis après quelque attente, trouve son juge au lit et plaide sa cause. Puis il visite Bernard, ex-prêtre, « fait comme un brûleur de maisons, d’une figure ignoble », et salue respectueusement la dame du logis, « une petite femme assez jeune, mais bien laide et bien malpropre ». Enfin il porte ses dix ou douze volumes au plus important des trois commissaires, Vialard, « ex-coiffeur de dames » ; celui-ci est presque un collègue : « car, dit-il, j’ai toujours aimé les mécaniques, et j’ai présenté à l’Académie des Sciences un toupet de mon invention ». Mais le pétitionnaire ne s’est point montré dans la rue au 10 août, ni au 2 septembre, ni au 31 mai ; comment, après ces marques de tiédeur, lui accorder un certificat de civisme ? Morellet ne se rebute point, attend le tout-puissant coiffeur à l’Hôtel de Ville et l’aborde plusieurs fois au passage. L’autre, « avec plus de morgue et de distraction que le ministre de la guerre le plus inabordable n’en montra jamais au plus petit lieutenant d’infanterie », écoutant à peine et marchant toujours, va s’asseoir, et Morellet, dix ou douze fois, bien malgré lui, assiste aux séances. — Étranges séances où des députations, des volontaires, des amateurs patriotes viennent tour à tour déclamer et chanter, où tout le Conseil général chante, où le président Lubin, « orné de son écharpe », entonne lui-même, par cinq ou six fois, la Marseillaise, le Ça ira, des chansons à plusieurs couplets sur des airs de l’Opéra-Comique, et toujours « hors de mesure, avec une voix, des agréments et des manières de beau Léandre. Je crois bien que, dans la dernière séance, il chanta ainsi en solo à peu près trois quarts d’heure, en différentes fois, l’assemblée répétant le dernier vers du couplet ». — « Mais c’est drôle, disait à côté de Morellet une femme du peuple ; c’est drôle de passer comme ça tout le temps de leur assemblée à chanter. Est-ce qu’ils sont là pour ça ? » Non pas seulement pour cela : après la parade de foire, les harangueurs ordinaires, et surtout le coiffeur de dames, « viennent, d’une voix forcenée, avec des gestes furibonds », lancer des motions meurtrières. Voilà les beaux parleurs[52] et les hommes de décor. — Les autres, qui ne parlent pas et savent à peine écrire, agissent et empoignent. Tel est un certain Chalandon, membre de la Commune[53] président du comité révolutionnaire de la section de l’Homme Arme, et probablement très bon chasseur d’hommes ; car « les comités du gouvernement lui ont accordé droit de surveillance sur toute la rive droite de la Seine, et, muni de pouvoirs extraordinaires, il règne, du fond de son échoppe, sur la moitié de Paris. Malheur aux gens dont il a eu à se plaindre, à ceux qui lui ont retiré ou ne lui ont pas donné leur pratique ! Souverain de son quartier jusqu’au 10 thermidor, ses dénonciations sont des arrêts de mort ; » il y a des rues, notamment celle du Grand-Chantier, qu’il « dépeuple ». Et cet exterminateur du Marais est un « savetier », collègue en cuirs et à la Commune de Simon, le précepteur et le meurtrier du petit Dauphin.

Au-dessous de cet admirable corps municipal, tâchons de nous figurer, au moins par un échantillon complet, les quarante-huit comités révolutionnaires qui sont ses mains. — Il en est un dont nous connaissons tous les membres, et l’on y saisit au vif, en pleine action, la classe gouvernante[54]. C’est la classe interlope et nomade, qui n’a de révolutionnaire que ses appétits ; ni la théorie, ni des convictions ne la conduisent ; pendant les trois premières années de la Révolution, elle n’a ni vaqué, ni pensé aux affaires publiques ; si, depuis le 10 août et surtout depuis le 2 juin, elle s’en occupe, c’est pour en vivre et se gorger. — Sur dix-huit membres, simultanés ou successifs, du Comité du Bonnet Rouge, quatorze, avant le 10 août et surtout avant le 2 juin, étaient inconnus dans le quartier et n’avaient pris aucune part à la Révolution. Les plus considérables sont trois peintres en armoiries, en équipages ou en miniature, visiblement ruinés et désœuvrés par la Révolution, un marchand chandelier, un marchand de vinaigre, un salpêtrier, un serrurier ; et, de ces sept personnages, quatre ont relevé la dignité de leur état en se faisant, par surcroît, placeurs de billets de petite loterie, prêteurs sur gages ou souteneurs de biribi. Avec eux siègent deux domestiques de grande maison, un cocher, un ex-gendarme chassé de la gendarmerie, un savetier du coin, un commissionnaire du coin qui a été garçon charron, un autre commissionnaire du coin qui, deux mois auparavant, était garçon vidangeur, celui-ci sans le sou et en haillons avant d’entrer au comité, depuis très bien vêtu, logé et meublé, enfin un ci-devant vendeur de billets de loterie sans domicile, faussaire, et, de son propre aveu, repris de justice. Quatre autres ont été renvoyés de leurs places pour infidélité ou escroqueries ; trois sont des ivrognes connus ; deux ne sont pas même Français ; et, dans cette compagnie de choix, le meneur en chef, la tête dirigeante, est, selon l’usage, un homme de loi véreux et déchu, l’ex-notaire Pigeot, exclu de son corps pour banqueroute. C’est lui, probablement, qui a imaginé la spéculation qu’on va lire. — Dès le mois de septembre 1793, ayant la bride sur le cou pour arrêter dans le quartier, et même hors du quartier, qui bon lui semble, le comité a fait une rafle, « trois cents pères de famille » en quatre mois, et d’abord il a rempli une vieille caserne qu’il occupe rue de Sèvres. Dans cette baraque étroite et malsaine, plus de cent vingt détenus sont entassés ensemble, parfois dix dans la même chambre, deux dans le même lit, et, pour frais de garde, ils payent 300 francs par jour. Comme ces frais vérifiés sont de 62 francs, il y a, de ce chef et sans compter les autres extorsions ou concussions qui ne sont pas officielles, 238 francs de bénéfice quotidien pour les honnêtes entrepreneurs. Aussi vivent-ils grandement et se font-ils servir « les dîners les plus splendides » dans leur chambre d’assemblée : « les écots de 10 ou 12 livres ne sont rien » pour eux. — Mais, dans cet opulent faubourg Saint-Germain, tant d’hommes et de femmes riches et nobles sont un bétail qu’il faut loger convenablement, afin de le mieux traire. En conséquence, vers la fin de mars 1794, pour élargir son exploitation et compléter sa bergerie, le comité loue, à l’encoignure du boulevard, une grande maison avec cour et jardin, et y dépose la haute société du quartier dans des logements de deux pièces, à 12 francs par jour, ce qui lui fait environ 150000 livres par an, et, comme il loue la maison 2400 francs, il gagne à l’opération 147600 livres ; à quoi il faut ajouter vingt sortes de profits en argent et en nature, droits d’entrée sur les objets de consommation et sur les fournitures de toute espèce, droits d’entrée et de sortie sur la correspondance, taxes personnelles, rançons et gratifications reçues de la main à la main. Un bétail parqué ne refuse rien à ses pâtres[55], et celui-ci moins qu’un autre ; car, s’il est exploité, il est préservé, et ses gardiens le trouvent trop lucratif pour l’envoyer à la boucherie. Pendant les six derniers mois de la Terreur, sur 160 pensionnaires du comité du Bonnet Rouge, il n’y en a que deux qui soient extraits de la maison et livrés à la guillotine. C’est seulement le 7 et le 8 thermidor que le Comité de Salut public, ayant entrepris de vider les prisons, entame le précieux troupeau et dérange la combinaison si bien conçue, si bien conduite. — Elle était trop belle, elle a fait des jaloux : trois mois après Thermidor, le comité du Bonnet Rouge est dénoncé, mis en jugement ; dix sont condamnés à vingt ans de fer, attachés au pilori, entre autres l’ingénieux notaire[56], parmi les cris de joie et les insultes de la foule. Pourtant ils ne sont pas des pires : leur cupidité a émoussé leur férocité ; d’autres, moins adroits pour voler, se montrent plus cruels pour tuer, et partout, en province comme à Paris, dans les comités révolutionnaires payés 3 et 5 francs par jour et par membre, la qualité du personnel est à peu près la même. — Selon les états de payement que Barère a tenus en main[57], il y a 21500 de ces comités en France.

IV

Si les lois du 21 mars et du 5 septembre 1793 avaient été exactement appliquées, au lieu de 21500 comités révolutionnaires, il y en aurait eu 45000, composés de 540000 membres et coûtant au public 591 millions par an[58]. Cela eût fait, par-dessus l’administration régulière, déjà deux fois plus nombreuse et deux fois plus coûteuse que sous l’ancien régime, une administration de surcroît, dépensant « en simple surveillance » 100 millions de plus que le total des impôts dont l’énormité avait révolté le peuple contre l’ancien régime. — Par bonheur, le monstrueux champignon n’a pu végéter qu’à demi ; ni la semence jacobine, ni le mauvais air dont elle a besoin pour germer, ne se rencontraient partout. « Le peuple des provinces, dit un contemporain[59], n’était pas à la hauteur de la Révolution ; il opposait de vieilles mœurs et une résistance d’inertie à des innovations qu’il ne comprenait pas. » — « Le laboureur est estimable, écrit un représentant en mission[60] ; mais il est fort mauvais patriote en général. » — Effectivement, d’une part il y a moins de fange humaine dans les villes départementales que dans la grande sentine parisienne ; et, d’autre part, la population rurale, préservée des miasmes intellectuels, résiste mieux que la population urbaine aux épidémies sociales. Moins infestée d’aventuriers tarés, moins féconde en cerveaux brûlés, la province fournit plus difficilement que la capitale un personnel de terroristes et d’inquisiteurs.

Et d’abord, dans les milliers de communes qui ont moins de 500 habitants[61], dans quantité d’autres villages plus peuplés, mais écartés et purement agricoles, surtout dans ceux où l’on ne parle que patois, les sujets manquent pour composer un comité révolutionnaire[62]. On y est trop occupé de ses mains ; les mains calleuses n’écrivent pas couramment ; personne n’a envie de prendre la plume, surtout pour tenir un registre qui restera et qui peut un jour devenir compromettant. Il n’est pas déjà très facile de recruter sur place la municipalité, de trouver le maire, les deux autres officiers municipaux et l’agent national, requis par la loi ; dans les petites communes, ils sont les seuls agents du gouvernement révolutionnaire, et je crois bien que le plus souvent leur ferveur jacobine est médiocre. Conseiller municipal, agent national ou maire, le vrai paysan n’est d’aucun parti, ni royaliste, ni républicain[63] ; ses idées sont trop rares, trop courtes et trop lentes pour lui composer une opinion politique. De la Révolution, il ne comprend que ce qui le touche au vif, ou ce que, tous les jours, il voit autour de lui, de ses propres yeux ; 93 et 94 sont et resteront pour lui « le temps du mauvais papier et de la grande épouvante[64] », rien de plus. Avec ses habitudes de patience, il subit le régime nouveau, comme il a subi le régime ancien, portant la dossée qu’on lui met sur les épaules, et pliant les épaules, crainte de pis. Souvent, il n’est maire ou agent national que malgré lui : on l’y a obligé[65] ; il aurait bien voulu se dispenser de la corvée. Car, par le temps qui court, la corvée est lourde : s’il exécute les décrets et arrêtés, il est certain de se faire beaucoup d’ennemis ; s’il ne les exécute pas, il est sûr d’aller en prison. Mieux vaudrait rester ou rentrer chez soi, Gros-Jean comme devant. Mais il n’a pas le choix : une fois nommé ou confirmé, il ne peut, sous peine de se rendre suspect, refuser ni se démettre, et il doit être marteau, pour ne pas être enclume. Vigneron, meunier, laboureur, carrier, il fonctionne donc à son corps défendant, sauf à « solliciter sa démission » quand la terreur sera moindre, alléguant « qu’il écrit très mal, qu’il ne connaît en aucune manière les lois et ne peut les faire mettre en pratique », « qu’il n’a que ses bras pour vivre », « qu’il est chargé de famille, et obligé de conduire lui-même sa voiture » ou sa charrue, bref suppliant pour « qu’on le décharge de sa charge ». — Manifestement, ces enrôlés involontaires ne sont que des manœuvres ; s’ils traînent la charrette révolutionnaire, c’est à peu près comme leurs chevaux, par réquisition.

Au-dessus des petites communes, dans les gros villages qui ont un comité révolutionnaire et dans certains bourgs, les chevaux attelés font parfois semblant de tirer, mais ne tirent pas, de peur d’écraser quelqu’un. — En ce temps-là, une bourgade, surtout quand elle est isolée, située dans un pays perdu et sans routes, forme un petit monde clos, bien plus fermé qu’aujourd’hui, bien moins accessible au verbiage de Paris et aux impulsions du dehors ; l’opinion locale y est d’un poids prépondérant ; on s’y soutient entre voisins ; on aurait honte de dénoncer un brave homme que l’on connaît depuis vingt ans ; l’ascendant moral des honnêtes gens suffit provisoirement pour contenir « les gueux[66] ». Si le maire est républicain, c’est surtout en paroles, peut-être pour se couvrir, pour couvrir la commune, et parce qu’il faut hurler avec les loups. — Ailleurs, dans d’autres bourgs et dans les petites villes, les exaltés et les gredins n’ont pas été assez nombreux pour occuper tous les emplois, et, afin de remplir les vides, ils ont poussé ou admis dans le personnel nouveau de très mauvais Jacobins, des tièdes, des indifférents, des hommes timides ou besogneux qui acceptent la place comme un refuge ou la demandent comme un gagne-pain. « Citoyens, écrira plus tard une de ces recrues plus ou moins contraintes[67], je fus placé dans le comité de surveillance d’Aignay par la force, installé par la force. » Trois ou quatre enragés dominaient, et si l’on discutait avec eux, « ce n’étaient que menaces… Toujours tremblant, toujours dans les craintes, voilà comment j’ai passé les dix-huit mois que j’ai exercé cette malheureuse place ». — Enfin, dans les villes moyennes ou grandes, la bagarre des destitutions collectives, le pêle-mêle des nominations improvisées et le renouvellement brusque du personnel entier ont précipité, bon gré mal gré, dans les administrations nombre de prétendus Jacobins, qui, au fond du cœur, sont Girondins ou Feuillants, mais qui, ayant trop péroré, se sont désignés aux places par leur bavardage, et désormais siègent à côté des pires Jacobins, dans les pires emplois. « Membres de la commission révolutionnaire de Feurs, ceux qui m’objectent cela, écrit un avocat de Clermont[68], se persuadent que les reclus ont été seuls terrifiés ; ils ne savent pas que personne peut-être ne ressentait plus violemment la terreur que ceux que l’on contraignait de se charger de l’exécution des décrets. Qu’on se rappelle que l’édit de Couthon, qui désignait un citoyen pour une place quelconque, portait, en cas de refus, la menace d’être déclaré suspect, menace qui donnait pour perspective la perte de la liberté et le séquestre des biens. Fus-je donc libre de refuser ? » — Une fois installé, l’homme est tenu d’opérer, et beaucoup de ceux qui opèrent laissent percer leurs répugnances : au mieux, on ne peut tirer d’eux qu’un service d’automate. « Avant de me rendre au tribunal, dit un juge de Cambrai[69], j’avalais un grand verre de liqueur, pour me donner la force d’y siéger. » De parti pris, il ne sortait plus de chez lui, sauf pour faire sa besogne ; le jugement rendu, il revenait au logis sans s’arrêter, se renfermait, bouchait ses yeux et ses oreilles : « J’avais à prononcer sur la déclaration du jury ; que pouvais-je faire ? » Rien, sinon être aveugle et sourd. « Je buvais ; je tâchais de tout ignorer, jusqu’aux noms des accusés. » — Décidément, dans ce personnel local, il y a trop d’agents faibles, peu zélés, sans entrain, douteux, ou même secrètement hostiles ; il faut les remplacer par d’autres, énergiques et sûrs, et prendre ceux-ci dans le seul réservoir où on les trouve[70]. En chaque département ou district, ce réservoir est la jacobinière du chef-lieu ; on les enverra de là dans les petits bourgs et communes de la circonscription. En France, le grand réservoir central est la jacobinière de Paris ; on les enverra de là dans les villes des départements.

  1. La Révolution, VI, 168 à 178, et 256.
  2. Si les témoignages recueillis ci-dessus ne suffisaient pas, en voici d’autres, fournis par trois étrangers, qui étaient bien placés pour voir. — Gouverneur Morris (Lettre du 30 décembre 1794) : « Les Français se sont trouvés plongés dans un abîme de misère et d’esclavage, esclavage d’autant plus avilissant que les hommes qui le leur faisaient subir ne méritaient que le plus profond mépris. » — Meissner, Voyage à Paris (fin de 1795), 160 : « L’armée (révolutionnaire) et les comités révolutionnaires étaient vraiment des associations organisées par le crime, pour commettre avec impunité tous les genres d’injustice, de meurtre, de rapine et de brigandage. Le gouvernement avait enlevé toutes les places aux hommes de quelque talent ou de quelques vertus, pour les livrer à ses créatures, c’est-à-dire à la lie de l’espèce humaine. » — Baron Brinckmann, chargé d’affaires de Suède (Lettre du 11 juillet 1799) : « Je ne crois pas que les différentes classes de la société soient plus corrompues en France qu’ailleurs ; mais j’ose espérer que jamais un peuple ne sera gouverné par la volonté de scélérats plus imbéciles et plus cruels que la France ne l’a été depuis le commencement de sa nouvelle liberté… La lie du peuple, poussée en haut par une fermentation violente et subite, a fait surnager partout l’écume de l’immoralité. »
  3. Édouard Fleury, Babeuf, 139, 150. — Granier de Cassagnac, Histoire du Directoire, II, 24 à 170. — (Procès de Babeuf, passim). Les textes ci-dessus sont extraits des pièces saisies chez Babeuf, et des dépositions faites par les témoins, notamment par le capitaine Grizel.
  4. Moniteur (séance du 5 septembre 1793). Discours de Drouet : « Puisque notre vertu, notre modération, nos idées philosophiques ne nous ont servi de rien, soyons brigands pour le bonheur du peuple ; soyons brigands. »
  5. Mot de Couthon sur Javogues.
  6. Babeuf, le Tribun du peuple, n° 40 : Apologie des hommes de Septembre « qui n’ont été que les prêtres, les sacrificateurs d’une juste immolation qu’exigeait le salut commun. S’il est quelque chose à regretter, c’est qu’un Deux-Septembre plus vaste, plus général, n’eut pas fait disparaître la totalité des affameurs, des spoliateurs. »
  7. Dépositions de Grizel. Rossignol disait : « Il ne me reste qu’une tabatière, que voilà, pour exister. » — « Massard avait une paire de bottes qu’il ne pouvait retirer de chez le cordonnier, parce qu’il n’avait pas d’argent. »
  8. Archives nationales, F7, 31167 (Rapport de Rolin, 9 nivôse an II) : « Les femmes n’ont pas discontinué d’avoir voix délibérative dans l’assemblée populaire de la section du Panthéon », et, dans tous les autres clubs, elles assistent aux séances.
  9. Moniteur, XIX, 103 (séance des Jacobins, 28 décembre 1793). Dubois de Crancé propose la question suivante à chaque membre soumis au scrutin épuratoire : « Qu’as-tu fait pour être pendu, si la contre-révolution arrivait ? »
  10. Ib., XVIII, 410 (Discours de Maribon-Montaut, séance des Jacobins, 21 brumaire an II).
  11. Dauban, Paris en 1794, 142 (Rapports de police, 13 ventôse an II).
  12. Morellet, Mémoires, II, 449.
  13. Dauban, Ib., 35 (Note rédigée en janvier 1794, probablement par le médecin Quêvremont de Lamothe). — Ib., 82 — Cf. Morellet, II, 434-470 (Détails sur la délivrance des certificats de civisme en septembre 1793).
  14. Archives nationales, F7, 31167 (Rapport de Latour-Lamontagne, Ier ventôse an II) : « C’est donner à ces sociétés une trop grande influence ; c’est anéantir les assemblées générales (de section). Aussi a-t-on observé que celles-ci commencent à devenir désertes, et que les cabaleurs et intrigants sont parvenus à rendre les sociétés populaires le centre de toutes les affaires publiques, afin de les diriger plus facilement. »
  15. Dauban, 203 (Rapport de Bacon-Tacon, 19 ventôse) : « À l’assemblée générale de la section de la Maison Commune, on a passé au scrutin épuratoire tous les citoyens ayant un grade dans les compagnies. La moindre tache d’incivisme, la moindre négligence dans le service, les a fait mettre au rejet. Sur vingt-cinq qui ont passé à la censure, dix-neuf au moins ont été renvoyés… La plupart sont de leur état ou traiteur, ou cordonnier, ou menuisier, ou tailleur. » — Ib., 274, 306.
  16. Dauban, 141 (Rapport de Charmont, 12 ventôse). — Ib., 140 : « Il n’y a qu’un moyen, disait-on au café des Grands Hommes sur le boulevard, pour ne pas être arrêté, c’est de cabaler pour entrer dans les comités civils et révolutionnaires, lorsqu’il y vaque quelque place. Avant que ces derniers fussent salariés, personne n’y voulait entrer ; une fois qu’ils l’ont été, on s’est disputé à qui serait nommé. »
  17. Ib., 307 (Rapport du 7 germinal).
  18. Ib., 225 (Rapport de Bacon). — 142 (Rapport de Bacon). — Cf. 66, 79, 116, 117, 226, 302.
  19. Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire, IV, 129.
  20. Archives nationales, AF, II, 46 (Arrêté du Comité de Salut public, 15 prairial) : « Les citoyens Pillon, Gouste, Né, membres du comité révolutionnaire de la section Marat, sont destitués. Ils sont remplacés dans leurs fonctions par les citoyens Martin, Majon et Mirel. Mauvielle, rue de la Liberté, n° 32, est nommé pour compléter ledit comité révolutionnaire, qui n’était composé que de onze membres. » — Et autres arrêtés analogues.
  21. Buchez et Roux, XXXV, 405 et suivantes.
  22. Duverger (Décret du 14 frimaire an II) : « L’application des lois révolutionnaires et des mesures de sûreté générale et de salut public est confiée aux municipalités et aux comités révolutionnaires. » Voir, au Livre I, chapitre II du volume VII, l’étendue du domaine ainsi délimité ; il comprend à peu près tout. — Au reste, il suffit de parcourir les registres de quelques comités révolutionnaires, pour vérifier l’immensité de leur pouvoir et la façon dont ils interviennent dans tous les détails de chaque vie particulière.
  23. Archives nationales, F7, 31167 (Rapport du 1er nivôse an II, par Leharivel).
  24. Dauban, Paris en 1794, 307 (Rapport du 29 mars 1794). Il s’agit ici de la section des Piques (place Vendôme).
  25. Dauban, 308 (Note trouvée dans les papiers de Danton, et probablement écrite par le médecin Quêvremont de Lamothe).
  26. Ib., 125 (Rapport de Bérard, 10 ventôse). Paroles d’une femme de la section Bonne-Nouvelle : « Mon mari est enfermé depuis quatre mois, et qu’a-t-il fait ? Il a été un des premiers à la Bastille, a toujours refusé les places pour les laisser aux bons sans-culottes, et, s’il s’est fait des ennemis, c’est qu’il n’a pas voulu qu’elles fussent occupées par des ignorants ou des nouveaux venus, qui, par leurs criailleries et la soif du sang dont ils paraissaient animés, se sont fait autour d’eux une barrière de partisans. »
  27. Dauban, Paris en 1794, 307 (Rapport du 29 mars 1794).
  28. Ib. (Rapport du 14 ventôse). — Archives nationales, F7, 31167 (Rapport des 9 et 25 nivôse) : « Il se trouve dans les sections une quantité de citoyens qui se font appeler, après la séance, pour avoir quarante sous. J’observe que la plupart sont des massons et même quelques cochers, conducteurs pour la nation, et qui peuvent se passer de cette indemnité de la nation et qui ne sert qu’à leur faire boire bouteille pour faire grand bruit. » — « Le peuple se plaint de ce que les personnes à qui l’on donne quarante sous pour aller aux assemblées de section ne font rien de la journée, pouvant travailler à différents métiers, et qu’ils se fient à ces quarante sous. »
  29. Ib., 312 (Note de Quêvremont). — Moniteur, XVIII, 508 (séance de la Commune, 11 frimaire an II) : « La section de Beaurepaire annonce que, voulant mettre un frein à la cupidité des marchands de vin de son arrondissement, elle a fait mettre les scellés sur toutes leurs caves. »
  30. Dauban, ib., 345 (Ordre du jour de Henriot, 9 floréal).
  31. Mallet du Pan, II, 56 (mars 1794).
  32. Buchez et Roux, XXVII, 10 (Discours de Barbaroux, 14 mai 1793). — Rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre par Courtois, 285 (Lettre de Collot d’Herbois, 3 frimaire an II, demandant qu’on lui envoie à Lyon des Jacobins de Paris) : « Si j’avais pu demander de nos anciens, je l’aurais fait ; mais ils sont nécessaires à Paris, étant presque tous fonctionnaires. » — Gaudin, duc de Gaëte, Mémoires, I, 28.
  33. Meissner, Voyage à Paris (fin de 1795), 160 : « Des gens qui ne savaient ni lire ni écrire obtinrent des places d’une comptabilité plus ou moins importante. » — Archives des affaires étrangères, tome 324 (Dénonciations de Pio au club contre ses collègues). — Dauban, ib., 35 (Note de Quêvremont, janvier 1794) : « L’honnête homme qui sait travailler ne peut pas entrer dans les bureaux des ministres, surtout dans ceux de la guerre et de la marine et dans ceux de la Commune et du département, sans avoir le cœur serré. Les places ne sont remplies, pour la plupart, que des créatures de la Commune, qui, fort souvent, n’ont ni talent ni probité. Puis les dénonciations, toujours accueillies, quelque frivoles et peu fondées quelles soient, achèvent de tout bouleverser. »
  34. Moniteur, XXIV, 397 (Discours de Dubois de Crancé à la Convention, 16 floréal an III). — Archives nationales, F7, 31167 (Rapport de Rolin, 7 nivôse an II) : « Les mêmes plaintes se font entendre contre les commissaires civils de section, dont la plupart n’ont aucune intelligence et ne savent pas même écrire. »
  35. Archives des affaires étrangères, vol. 1411 (août 1793). « Plan adopté » pour l’organisation de la police, « sauf les modifications d’exécution. » En fait, quelques mois plus tard, le nombre des claqueurs mâles et femelles est beaucoup plus grand et arrive à faire un millier (Beaulieu, Essais, V, 220). — Le même plan comprend quinze agents à 2400 francs, « pris parmi les habitués des clubs, » pour relever les listes fournies chaque matin, trente à 1000 francs pour surveiller les sociétés populaires, quatre-vingt-seize à 1200 francs pour surveiller les assemblées de section.
  36. Archives nationales, F7, 4436 (Lettre du ministre de la guerre Bouchotte, 5 prairial an II) : « La nomination de Ronsin, ainsi que de son état-major, fut encore un objet de l’opinion publique. Le comité, pour s’en assurer, envoya la liste aux Jacobins, où ils furent agréés. » — Ib., AF, II, 58 : « Paris, 11 brumaire an II, Société des Amis de la Liberté et de l’Égalité, séante aux ci-devant Jacobins Saint-Honoré. Liste des citoyens qui doivent partir pour Lyon, en qualité de commissaires nationaux. (Suivent les noms.) Tous les citoyens dénommés ont passé à la censure de ladite société dans la séance de ce aujourd’hui. » (Suivent les signatures du président et de trois secrétaires.) — Journal des Débats et correspondance de la Société des Jacobins, n° 543, 5e jour du 3e mois de l’an II. — À propos d’un nouveau club central qui s’est formé, « Terrasson croit que cette société peut devenir liberticide et demande une commission pour l’examiner et obtenir son extinction. La commission demandée par Terrasson est arrêtée. » — On voit qu’ils maintiennent énergiquement leur monopole. — Cf. Moniteur, XIX, 637 (13 ventôse). Motion adoptée par les Jacobins, pour obliger les ministres à chasser de leurs bureaux tout individu exclu de la Société.
  37. Dauban, ib., 307 (Rapport du 9 germinal).
  38. Moniteur, XXII, 353 (séance du 20 brumaire an III. Réclamation de M. Bellanger, à la barre de la Convention).
  39. Archives nationales, AF, II, 46 (Arrêtés du Comité de Salut public aux dates indiquées). — Beaulieu, Essais, V, 200 (Arrêté du Comité de Salut public à la date indiquée). — Les registres du Comité de Salut public contiennent nombre de gratifications semblables accordées aux sociétés et aux patriotes de la province : par exemple (AF, II, 58, 8 et 9 brumaire), 50000 francs à Laplanche et 50000 francs à Couthon « pour soutenir l’esprit public dans le Calvados ; pour ranimer l’esprit public éteint à Lyon ; pour donner au besoin des secours aux patriotes peu fortunés qui consacrent leur temps avec zèle pour le service de la patrie ».
  40. Dauban, Paris en 1794, 171 (Rapport du 17 ventôse) et 243 (Rapport du 25 ventôse), sur les comités civils et les comités révolutionnaires, qui se font servir des viandes avant les malades, et font de même servir leurs amis et les bonnes amies de leurs femmes. — Ib., 126 (Rapport du 10 ventôse). — Archives nationales, F7, 2475 (Registre des délibérations du comité révolutionnaire de la section des Piques), 27 brumaire an II : « Le comité arrête que les deux chevaux et le cabriolet de Lamarche seront dorénavant à la disposition de la section et du comité, lorsqu’il s’agira de mesures de sûreté. » — Dans ce registre et dans tous les autres de la même série, on voit très bien l’intérieur d’un comité et son arbitraire énorme. Chez presque tous, le style et l’orthographe sont du plus bas degré.
  41. Archives des affaires étrangères, vol. 1411 (Rapport du 21 au 22 août 1793) : « Le général Henriot m’en a adressé plusieurs…, qui se sont servis de l’autorité des Comités de Salut public et de Sûreté générale, ainsi que de celle qui m’a été déléguée, pour aller, sous prétexte d’incivisme, faire des visites domiciliaires chez des particuliers qui, sûrement, ne sont pas des patriotes ; mais cela ne les autorisait pas à recevoir de l’argent et même à soustraire. »
  42. Dauban, ib., 36 et 48 (Affaire du notaire Brichard).
  43. Cf. la Révolution, VI, 177 et 178. — Mercier, Paris pendant la Révolution, I, 351. — Moniteur, XVIII, 663 (séance du 24 frimaire. Discours de Lecointre à la Convention). — Sur les vols et pots-de-vin, cf., entre autres documents, les Mémoires sur les prisons, I, 290 : (80000 francs de pots-de-vin donnés aux administrateurs de la police par le traiteur Périnal, pour avoir la fourniture des repas aux détenus de Saint-Lazare).
  44. Buchez et Roux, XXXV, 77 (Procès de Fouquier-Tinville). Déposition de Rebrillard : « Un autre jour, à l’assemblée générale, il frappa de son sabre un citoyen. »
  45. Ib., XXXV, 407 (Listes écrites de la main de Robespierre).
  46. Miot de Melito, Mémoires, I, 46 à 51. — Buchot n’est pas seul de son espèce au ministère des affaires étrangères. Aux archives de ce ministère, vol. 324, on trouvera les faits et gestes d’un certain Pio, réfugié italien, qui s’y est glissé, simule la misère, étale du patriotisme, dénonce son chef et ses collègues. — L’ex-notaire Pigeot, condamné à vingt ans de fers et mis au pilori le 9 frimaire an III, remontera sur l’eau ; je l’ai trouvé, sous le Directoire, introducteur des ambassadeurs. — Sur un des envoyés du Directoire en Suisse, voici une note de Mallet du Pan (Notes manuscrites, octobre 1797) : « L’ambassadeur directorial, qui est venu exiger des Suisses l’expulsion des gardes du corps, est un nommé Mengaud, de Belfort, parent de Reubell et ancien garde du corps de M. le comte d’Artois. — Il est venu à Zurich avec une fille, couturière de Zurich et établie à Berne. Il vivait avec elle, aux dépens du gouvernement de Zurich. Ayant invité la famille de cette créature, c’est-à-dire un voiturier, sa femme, avec quelques autres, à dîner, on but et on se livra à de tels excès, que la femme du voiturier, grosse à pleine ceinture, accoucha au milieu du festin. — Cette créature a rendu Mengaud malade ; il est alité à Bâle. »
  47. La Révolution, VI, 235, 252, 261.
  48. Comte de Martel, Types révolutionnaires, 136 à 144. — Le ministère de la guerre nomme Henriot général de brigade le 3 juillet 1793, général de division le 19 septembre, et lui demande en post-scriptum : « Veuillez bien me faire passer l’état de vos services, » inconnus au ministère parce qu’ils sont nuls. — Sur les orgies de Choisy-sur-Seine, voir (Archives nationales, W2 500-501) l’enquête des 18 et 19 thermidor an II. faite à Choisy-sur-Seine par Blache, agent du Comité de Sûreté générale. Boullanger, général de brigade premier lieutenant de Henriot, était un ex-compagnon joaillier.
  49. Archives des affaires étrangères, vol. 1411. Ordres du jour de Henriot, 16 septembre, 29 vendémiaire an II et 19 brumaire an II. — Beaucoup de ces ordres du jour ont été publiés par Dauban (Paris en 1794, 33) : « Que nos ennemis amassent des biens immenses, qu’ils bâtissent des maisons et des palais, qu’ils les gardent, peu nous importe ; nous autres républicains, nous n’en voulons point ; nous ne voulons, pour asile, qu’une cabane, et, pour richesses, que des mœurs, des vertus et l’amour de la patrie. — Le service général à l’ordinaire. » — 43 : « Hier au soir, le feu a pris aux Grands-Augustins… Tous ont travaillé, l’incendie a été éteint en très peu de temps. Sous l’ancien régime, le feu aurait duré plusieurs jours ; sous le régime des hommes libres, le feu n’a pas duré plus d’une heure ; quelle différence ! — Le service général à l’ordinaire. »
  50. Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, V, 252, 420 (Noms et qualités des membres de la Commune de Paris guillotinés les 10 et 11 thermidor). Les professions et qualités de quelques autres sont indiquées dans le Dictionnaire biographique d’Eymery, dans les Mémoires de Morellet et dans les Souvenirs d’Arnault. — Moniteur, XXI, 719 (Jugement du Tribunal révolutionnaire du 15 fructidor an II). Quarante-trois membres des comités civils ou révolutionnaires, commissaires des comités de section, officiers de la garde nationale, officiers de canonniers ont signé, le 9 thermidor, sur la liste de présence du Conseil général de la Commune, et sont mis en jugement comme adhérents de Robespierre. Mais ils ont promptement rétracté leur signature et sont tous acquittés, sauf un. Ce sont les chefs de quartier de la faction, et ils sont tous de la même espèce et condition que leurs confrères de l’Hôtel de Ville. Un seul, ex-receveur de rentes, peut avoir reçu de l’éducation ; les autres sont des charpentiers, carreleurs, cordonniers, tailleurs, marchands de vin, traiteurs, charrons, boulangers, épiciers, perruquiers, menuisiers. On trouve parmi eux un ex-tailleur de pierres, un ex-garçon de bureau, un ex-domestique et les deux fils de Samson, le bourreau.
  51. Morellet, Mémoires, I, 434 à 472
  52. Sur cet ascendant des bavards de la même espèce, voir Dauban (Paris en 1794, 118, 143). Détails sur un tailleur-fripier, tout-puissant dans la section des Lombards. Si l’on en croit les citoyennes de l’assemblée, « il disait partout qu’il ferait renvoyer de la Société populaire tous ceux qui ne lui plaisaient pas » (13 ventôse an II).
  53. Arnault, Souvenirs d’un sexagénaire, II, 111. — Sur un autre membre de la Commune, Bergot, ex-employé à la Halle aux Cuirs et administrateur de police, on trouvera des détails dans les Mémoires des prisons, I, 232, 239, 246, 289, 290. Nul n’a été plus grossier et plus dur. Aux réclamations des détenus sur la nourriture immonde qu’on leur servait : « C’est encore trop bon, disait-il, pour des b… que l’on va guillotiner. » — « Il s’enivrait avec les porte-clefs et les commissionnaires eux-mêmes. Un jour, il ne marchait qu’en faisant des S et ne parlait que par hoquets ; il voulut entrer dans cet état. La garde de la maison refusa de le reconnaître ; on l’arrêta, » et il fallut les déclarations répétées du concierge pour obliger l’officier du poste « à rendre le pourceau ».
  54. Mémoires sur les prisons, I, 211 (Tableau historique de la maison Lazare). Le narrateur est placé à la maison de Sèvres, en octobre 1793. — II, 186 (Précis historique sur la maison d’arrêt de la rue de Sèvres). Le narrateur y a été reclus dans les derniers mois de la Terreur.
  55. Un séjour en France de 1792 à 1795, 281 (5 juin 1795) : « L’après-midi, nous eûmes rendez-vous avec un individu employé par le comité des domaines nationaux ; il devait aider mon ami dans ses réclamations. Cet homme, dans l’origine, était valet d’un frère de la marquise ; lors de la Révolution, il établit une boutique, fit banqueroute, devint Jacobin furieux, et, à la fin, membre d’un comité révolutionnaire. En cette qualité, il trouva moyen… d’intimider ses créanciers, et d’obtenir d’eux quittance de ses dettes, sans prendre la peine de les payer… » — « J’ai connu moi-même une vieille dame qui fut détenue trois mois pour avoir demandé à l’un de ces patriotes 300 livres qu’il lui devait. » — « J’ai remarqué, en général, que les républicains sont, ou bien de l’espèce que je viens d’indiquer, garçons de café, jockeys, joueurs, banqueroutiers, écrivains de bas étage, ou bien des gens de métier manuel, plus sincères dans leurs principes, plus ignorants et plus brutaux, tous dissipant dans un luxe grossier ce qu’ils ont gagné. »
  56. Schmidt, Tableaux historiques de la Révolution française, II, 248-249 (Rapports des agents, 8 frimaire an III) : « Le procès contre Carrier (est) approuvé par le public ; de même la condamnation des membres du ci-devant comité révolutionnaire du Bonnet Rouge ; dix de ces membres condamnés à vingt ans de fer ; joie du public. » — Ib. (9 frimaire) : « Le peuple s’est porté en foule à la place de la ci-devant Maison Commune, pour voir les membres du ci-devant comité révolutionnaire de la section du Bonnet Rouge, qui sont restés sur le tabouret jusqu’à six heures, et au flambeau. Ces condamnés ont essuyé beaucoup de reproches et d’humiliations. » — Un séjour en France, 286 (6 juin 1795) : « Je viens d’être interrompue par un grand bruit et des cris sous ma fenêtre, et j’entendais distinctement les noms de Scipion et de Solon prononcés d’un ton d’insulte et de reproche… J’envoyai Angélique aux informations, et j’appris par elle qu’une troupe d’enfants suivaient un cordonnier du voisinage, lequel, étant membre d’un comité révolutionnaire,… s’était donné à lui-même le nom de Scipion Solon. Comme on l’avait pris sur le fait en différents larcins, il ne peut plus quitter son échoppe sans qu’on lui reproche ses vols, et sans qu’on le hue de ses noms grecs et latins. »
  57. Barère, Mémoires, II, 324.
  58. Moniteur, XXII, 742 (Rapport de Cambon, 6 frimaire an III). — Ib., 22 (Rapport de Lindet, 20 septembre 1794) : « Les armées de terre, la marine, les arts de la guerre et tous les services enlèvent à l’agriculture et à toutes les professions plus de 1500000 citoyens. L’entretien de 6 millions d’hommes dans toutes les communes coûterait moins à la République. — Le département des affaires étrangères, par Fr. Masson, 382. (D’après Paris à la fin du dix-huitième siècle, par Pujoulx, an IX) : « À Paris seulement, il y a plus de trente mille commis (du gouvernement) ; six mille au plus écrivent les choses nécessaires ; le reste taille des plumes, use de l’encre et noircit du papier. Il y avait autrefois trop de commis dans les bureaux relativement à l’ouvrage ; il y en a aujourd’hui trois fois davantage, et l’on pense qu’il n’y en a pas encore assez. »
  59. Souvenirs, par Hua, 106 (Tableau très précis du bourg de Coucy-le-Château dans l’Aisne, de 1792 à 1794). — Archives des affaires étrangères, tome 334 (Lettre des agents, Thionville, 24 ventôse II). Le district de Thionville est très patriote, se soumet au maximum, aux réquisitions, mais non aux lois qui interdisent le culte extérieur et les assemblées religieuses : « Les apôtres de la raison avaient beau prêcher que jusqu’ici le peuple avait été trompé, et que le temps était arrivé de briser le joug de tous les préjugés, on leur répondait : « Nous voulons bien croire que nous avons été trompés jusqu’à ce jour ; mais qui nous garantira que vous ne nous trompez pas à votre tour ? »
  60. Legros, la Révolution telle qu’elle est (Correspondance inédite du Comité de Salut public), I, 366, lettre de Prieur de la Marne : « En général, les villes sont patriotes, mais les campagnes sont à cent lieues de la Révolution… Il faudra de grands efforts pour les mettre à la hauteur de la Révolution. »
  61. D’après la statistique de 1866, un district de 1000 kilomètres carrés contient en moyenne 33 communes au-dessous de 500 âmes, 23 communes de 500 à 1000 âmes, 17 bourgs et petites villes de 1000 à 5000 âmes, et une ville moyenne ou grande au-dessus de 5000 âmes. En tenant compte des changements opérés pendant soixante-dix ans, on peut se représenter, d’après ces chiffres, la façon dont la population était répartie en 1793, et cette répartition explique pourquoi, au lieu de 45000 comités révolutionnaires, il n’y en avait que 21500.
  62. Souvenirs, par Hua, 179 : « Ce pays (Coucy-le-Château), défendu par ses mauvais chemins et encore mieux par sa nullité, fut du petit nombre de ceux où la tourmente révolutionnaire se fit le moins sentir. »
  63. Entre autres documents, cf. Archives nationales, D, § I, 1 à 5, les cinq cartons comprenant toutes les pièces de la mission du représentant Albert dans l’Aube et la Marne (ventôse et germinal an III). Nulle part on ne voit mieux, avec des détails plus précis, les sentiments du paysan, de l’ouvrier et du petit bourgeois, de 1792 à 1794.
  64. Dauban, la Démagogie en 1793, XII (Paroles de vieux paysans à M. Vatel, qui faisait à Saint-Émilion son enquête sur les derniers jours de Pétion, Guadet et Buzot).
  65. Archives nationales, D, § I, 5 (Pétition de Claude Defert, meunier, agent national de Turgy). — Quantité de maires, officiers municipaux, agents nationaux, administrateurs et notables de district et de département, dans la Marne et l’Aube, sollicitent leur remplacement, et Albert en oblige beaucoup à rester en place (Lettre collective de toute la municipalité de Landreville ; lettres de Charles, ouvrier carrier, maire de Trannes, d’Éligny, marchand boucher, d’un vigneron, officier municipal à Merrex, etc.). Celui-ci écrit : « La République est grande, généreuse ; elle ne veut pas que ses enfants se ruinent pour faire ses affaires ; elle entend, au contraire, que celles des places qui ne sont pas émolumentaires soient occupées par des individus qui aient de quoi vivre. » Un autre, Mageure, nommé maire de Bar-sur-Seine, écrit, le 29 pluviôse an III : « Je sais, dès hier, que quelques-uns de cette commune voudraient me procurer l’insidieux présent de la mairie », et, d’avance, il prie Albert de détourner de lui ce calice.
  66. Souvenirs, par Hua, 178 à 205 : « Ce M. P…, maire de Crépy-au-Mont, savait contenir quelques mauvais gueux qui ne demandaient pas mieux que de révolutionner son village. Il était pourtant républicain… » — « Un jour, il me dit en parlant du régime révolutionnaire : « On dit toujours que ça ne tiendra pas ; en attendant, ça tient comme teigne… » — « Il y eut une assemblée générale des habitants de Coucy et de la banlieue, dans laquelle chacun dut subir un interrogatoire et décliner son nom, sa demeure, son pays de naissance, ce qu’il faisait, et encore ce qu’il avait fait pendant la Révolution. » Hua évite de dire qu’il a été représentant à la Législative, chose notoire autour de lui : « Il ne s’éleva pas une voix pour me compromettre. » — Ib., 183 (Réponse du comité révolutionnaire de Coucy à celui de Meaux).
  67. Frochot, par Louis Passy, 175 (Lettre de Pajot, membre du comité révolutionnaire d’Aignay-le-Duc, vendémiaire an III). — Archives nationales, F7, 4421 (Registre du comité révolutionnaire de Troyes). Incarcération de divers suspects (27 brumaire an II), entre autres de « Lerouge, ci-devant avocat, soupçonné d’avoir constamment et opiniâtrement refusé des places de la Révolution » ; de Corps, « pour avoir refusé la présidence du tribunal de district, lors de son organisation, sous prétexte de consulter la Chambre des comptes, et pour être l’ami de gens suspects de n’avoir accepté des places que depuis que la Révolution a pris un caractère imposant »,
  68. Marcelin Boudet, les Conventionnels d’Auvergne, 161 (Justification d’Étienne Bonarmé, derniers mois de 1794).
  69. Paris, Histoire de Joseph Lebon, II, 92 (Déclaration de Guérard, homme de loi, nommé juge à Cambrai par le comité révolutionnaire de Cambrai). — Ib., II, 54 (Déclaration de Lemirre, nommé à son insu juré au tribunal de Cambrai) : « Quel fut ma surprise, mois qui n’avait jamais été juré de ma vie ! L’ordre m’en fut donné à onze heur moin un car, et il fallait partir à onze, sens avoir le tem de dire adieu à ma famille. »
  70. Rapport de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre, 570 (Lettre de Maignet à Payan, administrateur de la Drôme, 20 germinal an II ; : « Tu connais la disette de sujets que l’on éprouve ici… Indique-moi une douzaine de francs républicains… Si tu ne les trouves pas dans ce département-ci (Vaucluse), cherche-les, soit dans celui de la Drôme, soit dans celui de l’Isère, soit dans tout autre. Je voudrais que les uns fussent propres à entrer dans le Tribunal révolutionnaire. Je voudrais même que certains d’entre eux pussent, en cas de besoin, avoir les qualités nécessaires pour être agents nationaux. »