Les Origines de la France contemporaine/Volume 8/Livre IV/Chapitre 1-2

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VI

Comme un foyer allumé sur une hauteur, dans un lieu obscur et froid, la civilisation, entretenue sur les cimes et à grands frais au milieu de la barbarie humaine, ne rayonne qu’en s’affaiblissant. À mesure qu’elle atteint des couches plus écartées et plus profondes, sa lumière et sa chaleur diminuent. Néanmoins l’une et l’autre pénètrent encore assez loin et assez bas avant de s’amortir tout à fait, et si l’on veut évaluer leur force en France à la fin du dix-huitième siècle, il faut ajouter aux notables les demi-notables, je veux dire les hommes adonnés, comme le peuple, au travail manuel, mais qui dans le peuple tenaient la tête, peut-être 150000 familles, fermiers aisés, petits propriétaires ruraux, boutiquiers, détaillants, artisans-maîtres et ouvriers-patrons, syndics de village et syndics de métier[1], gens établis et possesseurs d’un capital quelconque, ayant leur champ et leur toit, ou leur fonds de commerce, leur outillage et leur clientèle, c’est-à-dire des avances et du crédit, n’étant pas réduits à vivre au jour le jour, partant ayant un commencement d’indépendance et même d’autorité, bref les contremaîtres de l’atelier social, les sergents et caporaux de l’armée sociale. — Eux non plus, ils n’étaient pas indignes de leur grade. Dans la communauté de village ou de métier, le syndic, élu par ses pareils et ses voisins, n’était point nommé à l’aveugle ; à son endroit tous ses électeurs étaient compétents : paysans, ils l’avaient vu travailler à sa terre ; forgerons ou menuisiers, ils l’avaient vu travailler à sa forge ou à son établi. Et, comme il s’agissait pour eux de leurs intérêts directs, présents et palpables, ils le choisissaient au mieux de leurs intérêts, non pas sur une recommandation de journal, sur une profession de foi emphatique et vague, sur de grandes phrases creuses, mais d’après leur expérience personnelle et la connaissance approfondie qu’ils avaient de lui. L’homme que le village députait chez l’intendant, ou que la corporation déléguait à l’hôtel de ville était à l’ordinaire le plus capable et le plus autorisé de la corporation ou du village, probablement l’un de ceux qui, par leur travail, leur intelligence, leur probité et leur économie, avaient le mieux prospéré, quelque maître artisan ou laboureur, instruit par de longues années de pratique, au fait des détails et des précédents, de bon jugement et de bonne réputation, ayant plus d’intérêt qu’un autre à soutenir les intérêts de la communauté et plus de loisir qu’un autre pour vaquer aux affaires communes[2]. Par la force même des choses, cet homme s’imposait à l’attention, à la confiance, à la déférence de ses pairs, et, parce qu’il était leur représentant naturel, il devenait leur représentant légal.

En somme, dans cette vieille société, si les pressions étaient mal réparties, si l’équilibre total était instable, si les pièces d’en haut pesaient trop lourdement sur les pièces d’en bas, du moins le triage, qui, dans tout État policé, sépare incessamment le grain de la paille, s’opérait presque bien ; sauf au centre et à la Cour, où, depuis un siècle, la machine à vanner fonctionnait au hasard et parfois à contresens, le départ se faisait régulièrement, avec plus de lenteur, mais peut-être avec plus de justesse que dans notre démocratie contemporaine. Il y avait plus de chances alors pour que le notable de droit devînt un notable de fait ; la difficulté était moindre et l’inclination plus forte, pour fonder, maintenir, perpétuer une famille ou une œuvre ; on regardait plus souvent au delà de soi ; les yeux se portaient naturellement hors du cercle étroit de la personne, en arrière et en avant de la vie présente. L’institution du partage égal, le régime du partage forcé, la règle du partage en nature et les autres prescriptions de notre Code civil n’émiettaient pas les héritages et ne démolissaient pas les foyers[3]. Le laisser-aller des parents et le sans-gêne des enfants n’avaient pas encore énervé l’autorité et aboli le respect dans la famille. On ne voyait point les associations utiles et naturelles écrasées dans leur germe ou arrêtées dans leur développement par l’hostilité systématique de la loi. La facilité et le bon marché des transports, la promiscuité des écoles, l’échauffement des concours, l’appel de tous à toutes les places, l’exaltation croissante des ambitions et des convoitises, ne multipliaient pas au delà de toute mesure les déclassés mécontents et les nomades malfaisants. Dans l’ordre politique, l’ineptie, l’envie et la brutalité n’étaient point souveraines ; le suffrage universel n’excluait pas du pouvoir les hommes nés, élevés et qualifiés pour l’exercer ; les innombrables emplois publics n’étaient point offerts en proie au charlatanisme et à l’intrigue des politiciens. La France n’était pas en train, comme aujourd’hui, de devenir un vaste hôtel garni, livré à des gérants de rencontre, condamné à des faillites périodiques, peuplé d’habitants anonymes, indifférents les uns pour les autres, sans attache locale, sans intérêts ni affections de corps, simples locataires et consommateurs de passage, rangés par numéros autour d’une table d’hôte égalitaire et banale, où chacun ne songe qu’à soi, se sert au plus vite, accroche et mange tant qu’il peut, et finira par découvrir qu’en pareil endroit la meilleure condition, le parti le plus sage, est de vivre célibataire, après avoir mis tout son bien en viager. — Autrefois, dans toutes les classes et dans toutes les provinces, il y avait quantité de familles enracinées sur place, depuis cent ans, deux cents ans et davantage. Non seulement dans la noblesse, mais aussi dans la bourgeoisie et dans le tiers état, l’héritier d’une œuvre devait en être le continuateur ; comme le château et le grand domaine, comme la maison bourgeoise et l’office patrimonial, l’humble domaine rural, la ferme, la boutique et l’atelier se transmettaient intacts de génération en génération[4]. Petit ou grand, l’individu ne s’intéressait pas uniquement à lui-même ; sa pensée s’allongeait vers l’avenir et vers le passé, du côté de ses ancêtres et du côté de ses descendants, sur la chaîne indéfinie dont sa propre vie n’était qu’un anneau ; il possédait des traditions, il devait des exemples. À ces deux titres, son autorité domestique était incontestée[5] : tous les siens suivaient sa direction, sans écarts ni résistance. Quand, par la vertu de cette discipline intérieure, une famille s’était maintenue droite et respectée dans le même lieu pendant un siècle, elle pouvait aisément monter d’un degré, introduire quelqu’un des siens dans la classe supérieure, passer de la charrue ou des métiers aux petits offices, des petits offices aux grands et aux dignités parlementaires, des quatre mille charges qui anoblissaient à la noblesse légale, de la noblesse récente à la noblesse ancienne. Sauf les deux ou trois mille frelons dorés qui picoraient le miel public de Versailles, sauf les parasites de cour et leurs valets, c’est ainsi que les trois ou quatre cent mille notables et demi-notables de France avaient acquis ou gardé leur place, leur considération et leur fortune ; partant ils en étaient les possesseurs légitimes. De père en fils, le paysan propriétaire, l’artisan maître s’était levé à quatre heures du matin, avait peiné de ses bras toute la journée, et n’avait pas bu. De père en fils, le fabricant, le négociant, le notaire, l’avocat, le propriétaire d’un office avait été soigneux, économe, expert, assidu à son bureau, régulier dans ses écritures, exact dans ses comptes. De père en fils, le gentilhomme avait servi bravement, le parlementaire avait jugé équitablement, par point d’honneur, avec un salaire moindre que l’intérêt de la somme qu’il avait versée pour acquérir son grade ou sa charge. Chacun de ces hommes n’avait que son dû ; son bien et son rang étaient l’épargne de sa race, le prix des services sociaux rendus par la longue file de ses morts méritants, ce que ses ancêtres, son père et lui-même avaient créé ou préservé de valeurs stables ; dans la bourse héréditaire qu’il tenait en main, chaque pièce d’or représentait le reliquat d’une vie, l’œuvre subsistante de quelqu’un de sa lignée, et, de ces pièces d’or, il avait fourni lui-même une portion. — Car les services personnels comptaient même dans la haute noblesse, à plus forte raison dans la moyenne, dans le tiers état et dans le peuple. Parmi les notables de tout degré que l’on vient de décrire, à coup sûr, la plupart, en 1789, étaient des hommes faits, beaucoup des hommes mûrs, plusieurs des hommes âgés, quelques-uns des vieillards ; par conséquent, pour justifier son rang et ses appointements ou ses bénéfices et sa fortune, chacun d’eux pouvait alléguer quinze ans, vingt ans, trente ans, quarante ans de travail et d’honneur, dans l’ordre privé ou dans l’ordre public, le grand vicaire du diocèse comme le premier commis du ministère, l’intendant de la généralité comme le président de la cour souveraine, le curé de ville, l’officier noble, le possesseur d’un office, l’avocat, le procureur, le gros fabricant et le gros négociant comme le laboureur aisé et l’artisan bien établi. — Ainsi, non seulement ils étaient une élite, la portion la plus précieuse de la nation, la futaie de la forêt, mais encore le bois de chaque tige appartenait à cette tige ; il était de son cru, l’œuvre de sa végétation ; la tige l’avait fait tout entier, par l’effet incessant et spontané de sa propre pousse, par le travail ancien et récent de sa sève intérieure ; à ce titre, elle devait être respectée. — Par un double attentat, par un méfait contre chaque tige humaine et par un méfait contre la forêt française, c’est toute cette futaie que les bûcherons jacobins viennent abattre. Leur principe aboutit à ce précepte, qu’il ne faut pas laisser debout un seul tronc de choix et de prix, pas un seul arbre notable, depuis le plus grand chêne jusqu’au plus mince baliveau.

VII

Non pas que le ravage s’arrête là ; la portée du principe est beaucoup plus longue. Règle fondamentale : selon les maximes jacobines, toute supériorité de condition, tout avantage public ou privé dont un citoyen jouit et dont d’autres citoyens ne jouissent pas, est illégitime. — Le 19 ventôse an II, Henriot, commandant général, ayant cerné le Palais-Royal et fait une rafle de suspects, rendait ainsi compte de son expédition[6] : « Cent trente muscadins ont été arrêtés… On a transféré ces Messieurs aux Petits-Pères. Ce ne sont pas des sans-culottes ; ils sont gras et bien dodus. » Henriot avait raison : se bien nourrir est incivique. Quiconque s’approvisionne est coupable, même quand il est allé très loin chercher ses provisions, quand il n’a pas surpayé le boucher de son quartier, quand il n’a pas ôté une once de viande à la ration de ses voisins ; sitôt qu’on le découvre, on lui fait rendre gorge et on le châtie. — « Un citoyen avait fait venir un petit cochon de lait de six lieues de Paris, et l’avait tué ensuite. Trois heures après, le cochon a été saisi par des commissaires et distribué au peuple, sans que le propriétaire ait pu en avoir un morceau » ; de plus, ledit propriétaire « a été mis en prison[7] ». — Accapareur : pour le Jacobin, pour des estomacs vides, il n’y a pas de plus grand crime ; leur imagination ne découvre que ce méfait pour s’expliquer l’arrestation d’Hébert, leur favori. « On dit à la Halle[8] qu’il a accaparé un compagnon de saint Antoine tout entier et un pot de vingt-cinq livres de beurre de Bretagne ; » cela leur suffit ; aussitôt, « et à l’unanimité, ils vouent le Père Duchesne à la guillotine ». — Aussi bien, de tous les privilèges, le plus blessant est la possession des vivres : « Il faut maintenant que celui qui a deux plats en donne un à celui qui n’en a point[9] » ; tout homme qui s’arrange pour manger plus qu’un autre est un voleur ; car, d’abord, il vole la communauté, seule propriétaire légitime des aliments ; ensuite, il vole, et personnellement, tous ceux qui ont moins à manger que lui.

Même règle à l’égard des autres choses dont la possession est agréable et utile : dans le socialisme égalitaire, qui est le régime établi, toute commodité possédée par un individu à l’exclusion des autres est un plat qu’il dérobe à la table commune et qu’il s’arroge au détriment d’autrui. Là-dessus, les théoriciens qui gouvernent sont d’accord avec les déguenillés qui règnent. Aristocrate, celui qui a deux bons habits, car beaucoup n’en ont qu’un mauvais[10]. Aristocrate, celui qui a de bons souliers ; car beaucoup n’ont que des sabots ou vont pieds nus. Aristocrate, le propriétaire qui touche ses loyers ; car d’autres, ses locataires, au lieu de toucher, payent. Aristocrate, le locataire qui est dans ses meubles ; car beaucoup logent en garni, et plusieurs à la belle étoile. Aristocrate, quiconque possède un capital, même des plus minces, en argent ou en nature, un champ et un toit, une demi-douzaine de couverts d’argent donnés par ses parents le jour de son mariage, un bas de laine où se sont entassés, un à un, vingt ou trente écus, toutes ses économies, quelque réserve ou quelques épargnes, un chétif assortiment de subsistances ou de marchandises, sa récolte de l’année, son fonds d’épicerie, surtout s’il répugne à s’en dessaisir et s’il laisse voir son mécontentement lorsque, par la taxe révolutionnaire, par la réquisition, par le maximum, par la confiscation des métaux précieux, il est contraint de livrer sa petite épargne gratis ou à moitié prix. — Au fond, ceux-là seuls sont réputés patriotes, qui n’ont rien en propre et vivent au jour le jour, « les gueux[11] », les indigents, les vagabonds, les affamés ; car le travailleur le plus humble, le moins lettré et le plus malaisé est traité en coupable, en ennemi, par cela seul qu’on lui soupçonne quelques ressources ; il aura beau montrer ses mains gercées ou calleuses, il n’échappera ni à la spoliation, ni à la prison, ni à la guillotine. — À Troyes, telle pauvre fille de boutique, qui a monté un petit commerce avec de l’argent emprunté, demi-ruinée par une banqueroute, ruinée tout à fait par le maximum, infirme et mangeant pièce à pièce le demeurant de son fonds, est taxée à 500 livres[12]. Dans les villages d’Alsace, ordre d’arrêter les cinq, six ou sept plus riches de la commune, même s’il n’y a pas de riches ; en conséquence, on empoigne les moins pauvres, en leur qualité de moins pauvres, par exemple, à Heiligenberg, six « laboureurs », dont un manœuvre ou « journalier, comme suspect », dit le registre d’écrou, « parce qu’il est dans l’aisance[13] ». — À ce compte, nulle part il n’y a tant de suspects que dans le peuple ; la boutique, la ferme et l’atelier recèlent plus d’aristocrates que le presbytère et le château. Effectivement, selon les Jacobins[14], « les cultivateurs sont presque tous aristocrates » ; tous les marchands sont essentiellement « contre-révolutionnaires[15] », et particulièrement les débitants d’objets de première nécessité, marchands de vin, boulangers et bouchers, ceux-ci surtout, « conspirateurs » avérés, « ennemis de l’intérieur », et « dont l’aristocratie est insupportable ». Voilà déjà, parmi les petites gens, beaucoup de délinquants à punir.

Mais on en punit bien davantage : car, outre le crime qui consiste à n’être pas un indigent, à posséder quelque chose, à détenir des objets nécessaires à la vie, il y a le crime d’aristocratie proprement dite, je veux dire la répugnance, le manque de zèle, ou même l’indifférence pour le régime établi, le regret du régime détruit, une parenté, liaison, familiarité avec quelque émigré, condamné ou détenu de la classe supérieure, des services rendus à un proscrit, la fréquentation d’un prêtre. Or nombre de pauvres gens, fermiers, artisans, domestiques, servantes, ont commis ce crime[16] ; et dans plusieurs provinces, dans plusieurs grandes villes, presque toute la population qui travaille de ses mains le commet et s’y obstine ; au rapport des agents jacobins, c’est le cas pour l’Alsace, la Franche-Comté, la Provence, le Vaucluse, l’Anjou, le Poitou, la Vendée, la Bretagne, la Picardie, la Flandre, à Marseille, à Bordeaux et à Lyon ; dans Lyon seulement, écrit Collot d’Herbois, « il y a soixante mille individus qui ne seront jamais républicains ; ce dont il faut s’occuper, c’est de les licencier, de les répandre avec précaution sur la surface de la République[17] ». Enfin, aux gens du peuple poursuivis pour les motifs publics, ajoutez les gens du peuple poursuivis pour des motifs privés : entre les paysans du même village, entre les ouvriers du même métier, entre les boutiquiers du même quartier, il y a toujours de l’envie, des inimitiés, des rancunes ; ceux d’entre eux qui, étant jacobins, sont devenus pachas chez eux et sur place, peuvent satisfaire impunément leurs jalousies locales ou leurs ressentiments personnels, et ils n’y manquent pas[18].

C’est pourquoi, sur les listes de guillotinés, de détenus et d’émigrés, les hommes et les femmes de condition inférieure sont en nombre immense, en plus grand nombre que leurs compagnons de la classe supérieure et de la classe moyenne mises ensemble. Sur 12000 condamnés à mort dont on a relevé la qualité et la profession, on compte 7545[19] paysans, laboureurs, garçons de charrue, ouvriers des différents corps d’état, cabaretiers et marchands de vin, soldats et matelots, domestiques, filles et femmes d’artisans, servantes et couturières. Sur 1900 émigrés du Doubs, plus de 1100 appartiennent au peuple. Vers le mois d’avril 1794, toutes les prisons de France s’emplissent de cultivateurs[20] ; dans les seules prisons de Paris, deux mois avant le 9 Thermidor, il y en avait 2000[21]. Sans parler des onze départements de l’Ouest, où quatre à cinq cents lieues carrées de territoire ont été dévastées, où vingt villes et dix-huit cents villages ont été détruits[22], où le but avoué de la politique jacobine est l’anéantissement systématique et total du pays, bêtes et gens, bâtiments, moissons, cultures et jusqu’aux arbres, il y a des cantons et même des provinces où c’est toute la population rurale et ouvrière que l’on arrête ou qui s’enfuit : dans les Pyrénées, les vieilles peuplades basques, « arrachées à leur sol natal, entassées dans les églises, sans autres subsistances que celles de la charité », au cœur de l’hiver, si bien que 1600 détenus meurent, « la plupart de froid et de faim[23] » ; à Bédouin, ville de 2000 âmes, où des inconnus ont abattu l’arbre de la Liberté, quatre cent trente-trois maisons démolies ou incendiées, seize guillotinés, quarante-sept fusillés, tous les autres habitants expulsés, réduits à vivre « en vagabonds dans la montagne et à s’abriter dans des cavernes qu’ils creusent en terre[24] » ; en Alsace, 50000 cultivateurs qui, pendant l’hiver de 1793, se sauvent, avec femmes et enfants, au delà du Rhin[25]. — Bref l’opération révolutionnaire est une coupe sombre, conduite à travers le peuple comme à travers les autres classes, à travers le taillis comme à travers la futaie, souvent de manière à faire place nette et à raser jusqu’aux plus bas buissons.

Mais, dans cette coupe à blanc étau, les notables du peuple, proportion gardée, ont plus à souffrir que les simples gens du peuple, et, manifestement, le bûcheron jacobin s’acharne, avec insistance et choix, sur les vétérans du travail et de l’épargne, sur les gros fermiers qui, de père en fils et depuis plusieurs générations, tiennent la même ferme, sur les ouvriers-patrons qui ont un atelier bien monté et une bonne clientèle, sur les boutiquiers estimés et achalandés qui n’ont pas de dettes, sur les syndics de village et de métier ; car ils portent tous, plus profondément et plus visiblement que les autres gens de leur classe, les cinq ou six marques qui appellent la hache. — Ils sont plus à leur aise, mieux fournis des choses nécessaires ou commodes, et cela seul est un délit contre l’égalité. Ayant un pécule, quelques pièces d’argenterie, parfois un magot d’écus[26], une provision de linge et de vêtements, de denrées ou de marchandises, ils ne se laissent pas dépouiller volontiers : délit d’égoïsme. Étant égoïstes, on doit présumer qu’ils sont hostiles au régime de la fraternité, ou du moins indifférents, tièdes pour la République, c’est-à-dire modérés, ce qui est un grief énorme[27]. Étant les premiers de leur classe, ils ont de l’orgueil, comme les nobles et comme les bourgeois, et ils s’estiment au-dessus d’un indigent, d’un vagabond, d’un pur sans-culotte : quatrième crime et le plus impardonnable de tous. De plus, par le fait de leur condition plus haute, ils ont contracté des familiarités et des liaisons avec la classe proscrite ; souvent le fermier, le régisseur a de l’attachement pour son propriétaire ou patron noble[28] ; quantité de cultivateurs, boutiquiers, artisans, de famille ancienne et considérée, sont apparentés à la bourgeoisie ou au clergé[29], par un fils, un frère qui s’est élevé d’un degré dans le commerce ou dans l’industrie, qui a étudié, qui est devenu curé ou homme de loi, par une fille, une sœur qui s’est bien mariée ou qui s’est faite religieuse ; or le parent, l’allié, l’ami, le camarade d’un suspect est lui-même un suspect. Dernier signe contre-révolutionnaire et décisif : étant des hommes rangés et réguliers de mœurs, ayant prospéré ou s’étant maintenus sous l’ordre ancien, ils ont naturellement du respect pour les institutions de l’ancien régime ; ils gardent involontairement un fond de vénération pour le roi et surtout pour la religion ; ils sont catholiques pratiquants. Partant ils voient avec chagrin la fermeture des églises, l’interdiction du culte, la persécution des ecclésiastiques ; ils voudraient bien aller encore à la messe, faire leurs Pâques, avoir un curé orthodoxe qui pût leur conférer des sacrements valables, un baptême, une absolution, un mariage, une extrême-onction de bon aloi[30]. À tous ces titres, ils ont pour ennemis personnels les chenapans en place, et, par tous ces motifs, on les abat ; ce qui faisait leur mérite fait maintenant leur démérite. — Ainsi, c’est l’élite du peuple qui, dans le peuple, fournit la principale jonchée ; c’est contre l’aristocratie subalterne, contre les hommes les plus capables de faire et de bien conduire le labeur manuel, contre les travailleurs les plus recommandables par leur activité, leur frugalité, leurs bonnes mœurs, que la Révolution, dans ses rigueurs contre la classe inférieure, a le plus âprement sévi.

VIII

Par la même raison, quand il s’agit des notables proprement dits, elle sévit plus âprement encore, non pas seulement contre les nobles, à titre d’anciens privilégiés, non pas seulement contre les ecclésiastiques, à titre de catholiques insoumis, mais contre les nobles, les ecclésiastiques et les bourgeois, en leur qualité commune de notables, c’est-à-dire d’hommes élevés au-dessus des autres et distingués de la foule par la supériorité de leur condition. Aux yeux du vrai Jacobin, les notables du troisième ordre ne sont pas moins coupables que les membres des deux premiers ordres. — « Les bourgeois[31], les marchands, les gros propriétaires, écrit une Société populaire du Midi, ont toute la prétention des ci-devant. » — Et la Société se plaint de ce que « la loi ne fournit aucun moyen de dessiller les yeux des gens du peuple sur le compte de ces nouveaux tyrans ». — Chose horrible : quoique leur condition soit un attentat contre l’égalité, ils en sont fiers ; bien pis, cette condition leur attire la considération publique. — En conséquence, « la Société désirerait qu’on attribuât au Tribunal révolutionnaire le droit de condamner à une détention momentanée cette classe d’individus orgueilleux ; le peuple verrait alors qu’ils ont commis un délit, et reviendrait de l’espèce de respect qu’il a pour eux ». — Hérétiques incorrigibles et contempteurs du dogme nouveau, ils sont trop heureux d’être traités en mécréants, à peu près comme les juifs au moyen âge. Aussi bien, si on les tolère, c’est pour les piller à discrétion, pour les couvrir d’opprobres, pour les courber sous la crainte. — Tantôt, avec une ironie insultante, on les met en demeure de prouver leur civisme douteux par des dons forcés. « Considérant[32], dit le représentant Milhaud, que tous les citoyens et citoyennes de Narbonne ont été requis pour le déchargement et le transport des fourrages ; que, ce matin, le représentant, de sa personne, ayant inspecté l’opération, n’a vu sur le canal que des sans-culottes et quelques jeunes citoyennes ; qu’il n’a trouvé aucun muscadin et aucune muscadine ; que les personnes dont les mains sont sans doute trop délicates pour se livrer, même passagèrement, aux glorieux ouvrages des robustes sans-culottes, ont, d’un autre côté, plus de ressources par leur fortune ; voulant donner aux riches de Narbonne le précieux avantage d’être aussi utiles à la République, » arrête que « les citoyens les plus riches de Narbonne » payeront dans les vingt-quatre heures un don patriotique de 100000 livres, dont une moitié sera versée aux hôpitaux militaires ; l’autre moitié, sur la désignation d’un « Comité de bienfaisance composé de trois sans-culottes bien révolutionnaires », sera distribuée aux pauvres de la commune ; « si quelque riche égoïste refuse de verser son contingent, il sera, sur-le-champ, traduit dans la maison d’arrêt de Perpignan ». — Ne pas travailler de ses mains, être impropre aux œuvres de la force physique, cela seul est une tache en démocratie, et attire sur l’homme qui en est souillé, non seulement un surcroît de taxes pécuniaires, mais souvent aussi un surcroît de corvées personnelles. À Villeneuve-l’Aveyron et dans tout le département du Cantal[33], le représentant Taillefer et son délégué Deltheil chargent les comités révolutionnaires de « mettre en état de réquisition et conscription militaire tous les muscadins au-dessus de la première classe, c’est-à-dire de 25 à 40 ans », lesquels ne sont point atteints par la loi. « Par muscadins sont entendus tous les citoyens de cet âge, non mariés et n’exerçant aucune profession utile », en d’autres termes, les gens qui vivent de leur revenu. Et pour que, dans la classe moyenne ou supérieure, nul ne puisse échapper, l’arrêté soumet à des rigueurs spéciales, à des taxes supplémentaires, à l’arrestation arbitraire, non seulement les propriétaires et les rentiers, mais encore tous les individus désignés par les qualifications suivantes : « aristocrates, feuillants, modérés, girondins, fédéralistes, muscadins, superstitieux, fanatiques, fauteurs du royalisme, de la superstition, du fédéralisme, accapareurs, monopoleurs, agioteurs, égoïstes, suspects d’incivisme, et, généralement, tous les indifférents pour la Révolution » ; les comités locaux feront la liste nominative.

Parfois, dans une ville, quelque démarche collective, un vote, une pétition, fournit cette liste toute faite[34] ; il suffit d’avoir la pièce, pour connaître tous les notables et les plus honnêtes gens de l’endroit ; dès lors, sous prétexte d’une répression politique, les niveleurs peuvent donner carrière à leur haine sociale. — À Montargis, neuf jours après l’attentat du 20 juin 1792[35], 228 notables ont signé une adresse pour témoigner au roi leur sympathie respectueuse ; vingt et un mois plus tard, par un coup rétroactif, on les frappe, et avec d’autant plus de plaisir que visiblement on frappe en eux les personnes les plus considérées de la ville, tout ce que la fuite et le bannissement y ont laissé d’aristocratie noble, ecclésiastique, bourgeoise ou populaire. Déjà, « lors de l’épuration des autorités constituées de Montargis, le représentant avait retiré aux signataires la confiance publique et les avait repoussés de toutes les fonctions ». Mais cela ne suffit pas ; le châtiment doit être exemplaire. — Quatre d’entre eux, l’ex-maire, l’ex-receveur, un administrateur du district, un notable, sont envoyés au Tribunal révolutionnaire de Paris, pour y être guillotinés selon les principes. Trente-deux autres, anciens officiers, chevaliers de Saint-Louis, mousquetaires, nobles, prêtres, juges, un ex-procureur du roi, un ex-trésorier de France, un ancien administrateur du département, deux dames, l’une désignée comme « se disant ci-devant marquise », sont recluses, jusqu’à la paix, dans la maison d’arrêt de Montargis. Les quatre-vingt-six autres, anciens officiers municipaux, anciens officiers de la garde nationale, hommes de loi, notaires, avoués, médecins, chirurgiens, l’ancien receveur de l’enregistrement, l’ancien commissaire de police, l’ancien directeur de la poste aux lettres, des commerçants, des fabricants, tous, hommes et femmes, épouses ou veuves, feront amende honorable, et sont mandés au temple de la Raison, pour y subir, le 20 ventôse, à 3 heures de l’après-midi, l’humiliation d’une pénitence publique. — Ils viennent ; car l’arrêté porte que « quiconque ne se présentera pas, au jour et à l’heure marqués, sera arrêté et détenu jusqu’à la paix ». Arrivés dans l’église purifiée par le culte jacobin, « en présence des autorités constituées, de la Société populaire et des citoyens convoqués en assemblée générale », ils montent un à un, et comparaissent « à une tribune élevée de trois pieds de haut », de façon à être bien en vue. Un à un, l’agent national ou le maire les réprimande en ces termes ; « Vous avez eu la lâcheté de signer une adresse de flagorneries à Louis XVI qui fut le plus odieux et le plus vil des tyrans, un ogre du genre humain, qui ne se repaissait que de débauches et de crimes. Vous êtes censuré par le peuple. Vous êtes, de plus, averti qu’au premier acte d’incivisme et contre-révolutionnaire que vous vous permettrez, la surveillance des autorités constituées s’attachera sur vous d’une manière plus active, que les tribunaux devront se montrer plus sévères, et que la guillotine saura faire une prompte et éclatante justice. » Chacun d’eux, appelé par son nom, reçoit à son tour l’admonestation menaçante, descend de la tribune au milieu des huées, et signe au procès-verbal. — Mais souvent la componction leur manque, et quelques-uns n’ont pas eu l’air assez pénitents. En conséquence, la cérémonie terminée, l’agent national fait observer à l’assemblée « l’impudence manifestée par certains aristocrates, si encrassés que même la justice nationale ne peut les faire rougir », et aussitôt le Comité révolutionnaire, « attendu l’insouciance et les actes de dérision que viennent de manifester, à cette séance, quatre femmes et trois hommes en recevant la censure nationale, considérant qu’il est essentiel de punir exemplairement une aristocratie aussi invétérée, qui semble se jouer des actes de correction qui n’attaque (sic) que le moral », décide que les sept délinquants « seront mis en état d’arrestation et détenus à la maison d’arrêt de Sainte-Marie » : les trois qui ont donné des marques d’insouciance y seront enfermés pour trois mois ; les quatre qui ont donné des marques de dérision y seront enfermés jusqu’à la paix. — De plus, l’arrêté de l’agent national et le procès-verbal de la séance seront imprimés à 6000 exemplaires, aux frais des signataires « les plus riches et les plus suspects », lesquels sont un ancien trésorier de France, un notaire, un épicier, la femme de l’ancien commandant de la gendarmerie, une veuve, une autre femme, « tous, dit l’agent, très solides en richesse et en aristocratie ». — « Bravo ! » crie l’assemblée à ce trait d’esprit : on applaudit et on chante « l’hymne national » ; il est neuf heures du soir ; la pénitence publique a duré six heures, et les Jacobins de Montargis se retirent, fiers de leur œuvre, ayant châtié, comme un attentat public, un témoignage ancien et légal de respect pour le magistrat public, ayant envoyé à l’échafaud ou à la prison, mis à l’amende, ou noté d’infamie, la petite élite locale, ayant dégradé jusqu’au niveau des filles surveillées et des repris de justice les femmes respectées et les hommes honorables, qui, de droit, sont les premiers sous un régime normal, et qui, sous le régime révolutionnaire, sont, de droit, les derniers[36].

IX

Deux avantages qui s’attirent l’un l’autre, la fortune et l’éducation, rangent un homme dans la classe supérieure ; c’est pourquoi, tantôt l’un ou l’autre, tantôt les deux ensemble, désignent un homme pour la spoliation, la prison et la mort. — Vainement il aura fait preuve de jacobinisme, et de jacobinisme extrême. Hérault de Séchelles, qui a voté le meurtre du Roi, qui siège au Comité de Salut public, qui, dans le Haut-Rhin, vient d’appliquer à outrance les pires lois révolutionnaires[37], mais qui a le malheur d’être riche et homme du monde, est conduit à l’échafaud, et les habitués de la guillotine s’expliquent très bien sa condamnation : il n’était pas patriote ; comment aurait-il pu l’être, ayant 200000 livres de rente et, de plus, ayant été avocat général[38] ? De ces deux griefs, un seul suffisait. — Et d’abord, à elle seule et par elle-même, « l’opulence, écrit Saint-Just, est une infamie » ; et, selon lui, on est opulent quand « on nourrit moins d’enfants qu’on n’a de mille livres de rentes » : effectivement, parmi les gens enfermés comme « riches et égoïstes », on trouve des personnes qui, d’après la déclaration même du Comité révolutionnaire, n’ont que 4000, 3700, 1500 et même 500 livres de revenu[39]. — D’ailleurs, la fortune ou l’aisance inspire à son possesseur des sentiments contre-révolutionnaires ; par suite, il est un embarras pour le moment : « Tu es riche, lui dit Cambon dans une prosopopée ; tu as une opinion qui nous occasionne des dépenses[40] » ; paye donc pour nous dédommager, et sache-nous gré de notre indulgence, si, par précaution, et jusqu’à la paix, nous te tenons sous des verrous. — « Riche, contre-révolutionnaire et vicieux », selon Robespierre[41], ces trois caractères se tiennent ; partant la possession d’un superflu quelconque est une marque infaillible d’aristocratie, un signe visible d’incivisme. et, comme dit Fouché, « un sceau de réprobation » ; « le superflu étant une violation évidente et gratuite des droits du peuple, tout homme qui a au delà de ses besoins ne peut plus user et ne peut plus qu’abuser[42]. Quiconque n’apporte pas à la masse l’excédent de son strict nécessaire… se place de lui-même au rang des hommes suspects… » — « Riches égoïstes, c’est vous qui causez tous nos maux[43]. » — « Vous avez osé rire avec mépris à la dénomination de sans-culottes[44] ; vous avez eu du superflu à côté de vos frères qui mouraient de faim : vous n’êtes pas dignes de faire société avec eux ; et, puisque vous avez dédaigné de les faire siéger à votre table, ils vous vomissent éternellement de leur sein et vous condamnent, à votre tour, à porter les fers que votre insouciance ou vos manœuvres criminelles leur avaient préparés. » — En d’autres termes, quiconque a sur la tête un bon toit et sur le corps un bon habit, homme ou femme, oisif ou travailleur, noble ou roturier, devient un gibier de prison et de guillotine, à tout le moins un serf taillable et corvéable à merci ; ses capitaux et ses économies, s’il ne les livre pas spontanément et à l’instant, font un corps de délit, et sont une pièce de conviction.

Le plus souvent, les arrêtés le frappent en sa seule qualité de riche ; on parque ensemble tous ceux d’une ville, pour les pressurer un à un, selon leurs facultés présumées ; à Strasbourg[45], 193 personnes, taxées chacune de 6000 à 300000 livres, en tout 9 millions à payer dans les vingt-quatre heures par les principaux de chaque profession ou métier, banquiers, courtiers, négociants, fabricants, professeurs, pasteurs, avoués, médecins, chirurgiens, libraires-imprimeurs, tapissiers, miroitiers, cordiers, maîtres-maçons, cafetiers, aubergistes. Et qu’ils aient soin de s’exécuter dans le délai prescrit ; sinon, ils seront mis au pilori, sur l’échafaud, face à face avec la guillotine. « Un des meilleurs citoyens de la commune, qui avait donné des preuves constantes de son attachement à la Révolution, n’ayant pu en un jour réaliser une somme de 250000 livres, fut attaché au poteau de l’infamie[46]. » — Parfois l’arrêté frappe une classe entière, non seulement les nobles et les prêtres, mais tous les membres d’une profession bourgeoise ou même d’un métier presque manuel. À Strasbourg, un peu plus tard, « considérant que la soif de l’or a toujours guidé les brasseurs de la commune », on « les condamne à 250000 livres d’amende, qu’ils doivent payer dans les trois jours, sous peine d’être déclarés rebelles à la loi, et de voir leurs biens confisqués » ; puis, sur un considérant semblable, on taxe les boulangers et fariniers à 300000 livres[47]. De plus, écrivent les représentants Milhaud et Guyardin[48], « nous avons ordonné l’arrestation de tous les banquiers, agents de change et notaires… Toutes leurs richesses sont séquestrées ; nous croyons que les sommes qui se trouvent sous les scellés se montent à 2 ou 3 millions en numéraire, et à 15 ou 16 millions en assignats ». — Même coup de filet à Paris : par ordre du procureur du département Lhuillier, chez tous « les banquiers, agents de change, agioteurs, marchands d’argent, etc. », les scellés sont apposés, et on les enferme eux-mêmes aux Madelonnettes ; quelques jours après, par grâce, pour qu’ils puissent payer leurs traites, on les relâche, mais à condition qu’ils resteront en arrestation chez eux, à leurs frais, chacun sous la garde de deux bons sans-culottes[49]. — Pareillement, à Nantes[50], à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, les prisons s’emplissent et la guillotine travaille par catégories. À Bordeaux, ce sont, tantôt « tous les sujet du Grand-Théâtre », tantôt tous les gros négociants, « au nombre de plus de 200 », incarcérés en une seule nuit[51]. À Paris, c’est tantôt la fournée des fermiers généraux, tantôt la fournée des parlementaires de la capitale. De Toulouse, tous les parlementaires de la ville partent sur des charrettes, pour être jugés et décapités à Paris. À Aix, écrit un agent[52], « la guillotine va jouer sur des avocats, des ci-devant ; quelques centaines de têtes coupées légalement feront le plus grand bien ». — Et, comme pour des crimes nouveaux il faut des termes nouveaux, à « l’incivisme », au « modérantisme », on ajoute « le négociantisme », délit aisé à constater et très répandu. « Les riches et les négociants, écrit un observateur[53], sont ici (à Lille) ce qu’ils sont ailleurs, ennemis-nés de l’égalité et amateurs du hideux fédéralisme » ; « c’est la seule aristocratie qui reste à écraser », Plus précisément encore, Barère, à la tribune, déclare que « le commerce est usuraire, monarchique et contre-révolutionnaire[54] ». Considéré en lui-même, on peut le définir un appel aux mauvais instincts ; il apparaît comme une institution corruptrice, incivique, antifraternelle, et plusieurs bons Jacobins proposent[55] soit de l’interdire aux particuliers, pour l’attribuer tout entier à l’État, soit de le supprimer, avec les arts et les fabriques qui l’alimentent, pour ne laisser en France qu’une population d’agriculteurs et de soldats.

Second avantage et second délit des notables, la supériorité d’éducation. « Dans toutes les sociétés honnêtes, écrit un voyageur hollandais en 1795[56], on peut être sûr que la moitié des personnes présentes a été emprisonnée » ; aux présents ajoutez les absents, je veux dire les guillotinés, les bannis, les émigrés, les déportés, et notez que, dans l’autre moitié favorisée, ceux qui n’ont pas goûté de la prison en ont eu l’avant-goût. Chacun d’eux s’attendait, chaque jour, à recevoir son mandat d’arrêt ; « ce qu’il y avait de pis sous Robespierre, m’ont dit des vieillards, c’est que, le matin, on n’était jamais certain de coucher le soir dans son lit ». Pas un homme bien élevé qui ne vécût sous cette crainte. Feuilletez la liste des suspects, des détenus, des exilés et des suppliciés dans une ville, un district, un département[57] ; on voit tout de suite, par les qualités et professions, d’abord que les trois quarts des gens cultivés y sont inscrits, ensuite que la culture de l’esprit par elle-même est suspecte[58]. « On était également coupable, écrivent les administrateurs de Strasbourg, soit qu’on fût riche, soit qu’on fût instruit… La municipalité (jacobine) déclara l’université fédéraliste ; elle proscrivit l’instruction publique, et fit, en conséquence, arrêter les professeurs, les régents, les maîtres d’école et tous les instituteurs, tant publics que privés, même ceux munis d’un certificat de civisme… On a incarcéré tous les ministres et instituteurs du culte protestant dans le Bas-Rhin, avec menace de les transférer à la citadelle de Besançon. » — Aux Jacobins de Paris, Fourcroy, pour s’excuser d’être savant, de faire des cours de chimie, de ne pas donner tout son temps aux bavardages de la Convention et des clubs, a dû déclarer qu’il était pauvre, qu’il vivait de son travail, qu’il nourrissait « le sans-culotte son père, et les sans-culottes ses sœurs ». Quoique bon républicain, il échappe tout juste, et ses pareils de même. « On persécutait tous les hommes instruits, dit-il, un mois après le 9 Thermidor[59] ; il suffisait d’avoir des connaissances, d’être homme de lettres, pour être arrêté comme aristocrate… Robespierre,… avec un art atroce, déchirait, calomniait, abreuvait de dégoûts et d’amertumes tous ceux qui s’étaient livrés à de grandes études, tous ceux qui possédaient des connaissances étendues ;… il sentait que jamais les hommes instruits ne fléchiraient le genou devant lui… On a paralysé l’instruction, on a voulu brûler les bibliothèques… Faut-il vous dire qu’à la porte même de vos séances on met partout des fautes d’orthographe ? On n’apprend plus à lire et à écrire. » — À Nantes, Carrier se glorifiait d’avoir « dispersé les chambres littéraires », et, dans son dénombrement des malintentionnés, il ajoute, « aux négociants et aux riches », « les gens d’esprit[60] ». Parfois, sur les registres d’écrou, on lit qu’un tel est détenu « pour avoir de l’esprit et des moyens de nuire », un tel « pour avoir dit aux municipaux : Bonjour, Messieurs[61] ». — C’est que la politesse, comme les autres marques d’une bonne éducation, est devenue un stigmate : le savoir-vivre est considéré, non seulement comme un reste de l’ancien régime, mais comme une révolte contre les institutions nouvelles ; on s’insurge contre le régime établi quand on répugne à la camaraderie brutale, aux jurons familiers, aux locutions ordurières de l’ouvrier et du soldat. — Au total, le jacobinisme, par ses doctrines et ses actes, par ses cachots et ses bourreaux, crie à la nation qu’il tient sous sa férule[62] : « Sois grossière, pour devenir républicaine ; redeviens sauvage, pour montrer la supériorité de ton génie ; quitte les usages d’un peuple civilisé, pour prendre ceux des galériens ; défigure ta langue, pour l’élever ; parle comme la populace, sous peine de mort. Les mendiants espagnols se traitent avec dignité, ils rendent le respect à l’espèce humaine sous les haillons. Nous, au contraire, nous t’enjoignons de prendre nos haillons, notre patois, notre tutoiement. Habille-toi en carmagnole et tremble ; deviens rustique et sotte, et prouve ton civisme par l’absence de toute éducation. » — Cela est vrai, à la lettre. « L’éducation[63], dit un autre contemporain, les qualités aimables, les manières douces, un tour heureux de physionomie, les grâces du corps, la culture de l’esprit, tous les dons de la nature étaient autant de causes de proscription. » On se dénonçait soi-même comme aristocrate, quand on ne s’était pas fait sans-culotte et prolétaire de mœurs, de façon, de ton, de langage et d’habits. C’est pourquoi, « par un genre d’hypocrisie inconnu jusqu’à ce jour, des hommes qui n’étaient pas vicieux se croyaient obligés de le paraître ». Bien pis, « on craignait même d’être soi, on changeait de nom, on se déguisait sous des costumes grossiers et dégoûtants, chacun redoutait de ressembler à lui-même ». — Effectivement, selon le programme jacobin, tous les Français doivent être refondus[64] dans un seul moule uniforme ; on les prendra tout petits, on leur imposera la même éducation, l’éducation d’un artisan, d’un campagnard, d’un enfant de troupe, et déjà les adultes, avertis par la guillotine, se réforment d’avance d’après le modèle prescrit. Plus de vases d’or ou de cristal, coûteux, élégants ou délicats : on les a cassés et on les casse ; désormais, on ne tolère et l’on ne commande que des poteries communes, toutes de la même substance, de la même taille, de la même couleur, fabriquées par milliers et à la grosse, dans les manufactures publiques, pour les usages rudes et simples de la vie rurale et de la vie militaire ; toute forme originale et supérieure est rejetée. « Les maîtres du jour[65], écrit Daunou, ont, de préférence, dirigé leur glaive sur les talents distingués, sur les caractères énergiques : ils ont moissonné, autant qu’ils l’ont pu dans un temps aussi court, la fleur ou l’espérance de la nation. » — En cela, ils étaient conséquents. Le socialisme égalitaire[66] ne veut pour citoyens que des automates, simples outils aux mains de l’État, tous semblables, de structure rudimentaire, commodes à la main, sans conscience, visée, initiative, curiosité ou honnêteté personnelle ; quiconque s’est cultivé, a réfléchi, pense et veut par lui-même, dépasse le niveau et secoue le joug ; se distinguer, avoir de l’esprit et de l’honneur, appartenir à l’élite, c’est être contre-révolutionnaire. — À la Société populaire de Bourg-en-Bresse[67], le représentant Javogues déclarait que « la République ne pourrait s’établir que sur le cadavre du dernier des honnêtes gens. »

X

Voici donc, d’un côté, hors du droit commun, en exil, en prison, sous les piques, sur l’échafaud, l’élite de la France, presque tous les gens de race, de rang, de fortune, de mérite, les notables de l’intelligence et de la culture, du talent et de la vertu ; et voilà, de l’autre côté, au-dessus du droit commun, dans les dignités et dans l’omnipotence, dans la dictature irresponsable, dans les proconsulats arbitraires, dans la souveraineté judiciaire, un ramassis de déclassés de toutes les classes, les parvenus de l’infatuation, du charlatanisme, de la brutalité et du crime. Souvent, par l’accolement des personnages, le contraste des gouvernés et des gouvernants éclate avec un relief si fort, qu’on le croirait calculé et voulu ; pour le représenter, il faudrait, non pas des mots, mais des couleurs physiques et les coups de pinceau d’un peintre. — À l’ouest de Paris, dans la prison de la rue de Sèvres[68], les détenus entassés sont les premiers personnages du quartier Saint-Germain, prélats, officiers, grands seigneurs, grandes dames, M. de Clermont-Tonnerre, M. de Crussol d’Amboise, M. de Kersaint, M. de Saint-Simon, évêque d’Agde, la comtesse de Narbonne-Pelet, la duchesse de Gramont, la princesse de Chimay, la comtesse Raymond de Narbonne et sa fille âgée de dix ans, bref la fleur de cette société polie que l’Europe admirait, imitait, et qui, par sa perfection exquise, égalait ou surpassait tout ce que la civilisation supérieure, en Grèce, à Rome, en Italie, a produit de plus aimable, de plus brillant, de plus fin. Mettez en regard les arbitres de leur vie et de leur mort, les potentats du même quartier qui ont décerné contre eux le mandat d’arrêt, qui les parquent pour les exploiter, et qui, sous leurs yeux, à leurs frais, font des ripailles : ce sont les membres du comité révolutionnaire de la Croix-Rouge, les dix-huit drôles vérifiés ou manœuvres crapuleux qu’on a décrits[69], ex-cochers, portiers, savetiers, commissionnaires du coin, garçons vidangeurs, banqueroutiers, faussaires, anciens ou futurs repris de justice, tous gibier de police ou d’hôpital. — À l’autre bout de Paris, dans la tour du Temple, séparé de sa sœur, arraché à sa mère, le petit Dauphin vit encore ; nul en France n’est si digne de pitié et de respect, car, s’il y a une France, c’est grâce aux trente-cinq chefs militaires ou rois couronnés dont il est le dernier rejeton direct. Sans leurs dix siècles de politique persévérante et de commandement héréditaire, les conventionnels, qui viennent de profaner leurs tombes à Saint-Denis et de jeter leurs os dans la fosse commune[70], ne seraient pas des Français. En ce moment, si les suffrages étaient libres, l’immense majorité du peuple, dix-neuf Français sur vingt, reconnaîtraient pour leur roi l’enfant innocent et précieux, l’héritier de la race à laquelle ils doivent d’être une nation et d’avoir une patrie : c’est un enfant de huit ans, d’une précocité rare, aussi intelligent que bon, d’une figure douce et charmante. Regardez à ses côtés, l’injure à la bouche et le poing levé, l’autre figure, un visage patibulaire et chaud d’eau-de-vie, son gouverneur en titre, son précepteur officiel, son maître absolu, le savetier Simon, aussi méchant qu’ordurier, ignoble de cœur et de façons, qui l’enivre de force, qui l’affame, qui l’empêche de dormir, qui le roue de coups, et qui, par consigne, par instinct, par principes, pèse sur lui de toute sa brutalité, de toute sa corruption, pour le dénaturer, l’abrutir et le dépraver[71]. — Entre la tour du Temple et la prison de la rue de Sèvres, dans le Palais de justice, un contraste presque égal met tous les jours face à face, en transposant les mérites et les démérites, les innocents et les scélérats ; et il est des jours où le contraste, plus énorme encore, assoit les criminels sur l’estrade des juges, et les juges sur le banc des criminels. Le 1er et le 2 floréal, les anciens dépositaires du droit public, les représentants et gardiens de la liberté sous la monarchie, vingt-cinq magistrats des parlements de Paris et de Toulouse, plusieurs d’un esprit éminent, de la plus haute culture et du plus noble caractère, parmi eux les plus beaux noms historiques de la magistrature française, M. Étienne Pasquier, M. Le Fèvre d’Ormesson, M. Molé de Champlatreux, M. de Lamoignon de Malesherbes, sont expédiés à la guillotine[72] par les juges et jurés que l’on connaît, par des assassins ou des brutes qui ne prennent pas la peine ou qui n’ont pas la capacité de colorer leurs sentences. M. de Malesherbes disait, après avoir lu son acte d’accusation : « Si seulement cela avait le sens commun ! » — Effectivement, ceux qui prononcent l’arrêt sont, de leur propre aveu, « des jurés solides, de bons sans-culottes, des hommes de la nature[73] » ; quelle nature ! L’un d’eux Trinchard, menuisier auvergnat, se peint lui-même au vif par ce billet qu’avant l’audience il adresse à sa femme : « Si tu nest pas toute seulle et que le compagnion soit a travalier tu peus ma chaire amie venir voir juger 24 mesieurs tous si-deven président ou conselier au parlement de Paris et de Toulouse. Je t’ainvite a prendre quelque choge aven de venir parcheque nous naurons pas fini de 3 hurres. Je t’embrase ma chère amie et épouge. » — Au même tribunal, le fondateur et l’organisateur de la chimie, le grand inventeur Lavoisier, condamné à mort, demande un sursis de quinze jours pour achever une expérience, et le président Coffinhal, autre Auvergnat, lui répond : « La République n’a pas besoin de savants[74]. » Elle n’a pas besoin non plus de poètes, et le premier poète de l’époque, l’artiste délicat et supérieur qui a rouvert les sources antiques, qui ouvre les sources modernes, André Chénier, est guillotiné ; nous avons en original le procès-verbal manuscrit de son interrogatoire, véritable chef-d’œuvre de baragouinage et de barbarie ; il faudrait le transcrire en entier avec « ses turpitudes de sens et d’orthographe[75] ». Lisez-le, si vous voulez voir un homme de génie livré aux bêtes, à des bêtes grossières, colériques et despotiques, qui n’écoutent rien, qui ne comprennent rien, qui n’entendent pas même les mots usuels, qui trébuchent dans leurs quiproquos et qui, pour singer l’intelligence, pataugent dans l’ânerie. — Le renversement est complet : soumise au gouvernement révolutionnaire, la France ressemble à une créature humaine que l’on forcerait à marcher sur sa tête et à penser avec ses pieds.

  1. Albert Babeau, le Village sous l’ancien régime, 56, ch. III et IV (sur les syndics de village). Ib., 357, 359 : « Les paysans avaient le droit de délibérer directement sur leurs affaires communes et d’élire librement leurs principaux agents… Ils connaissaient leurs besoins communs, ils savaient s’imposer des sacrifices, pour l’école, pour l’église… (pour les réparations de) l’horloge et de la cloche. Ils nommaient leurs agents, et d’ordinaire ils choisissaient les plus capables. » — Id., la Ville sous l’ancien régime, 29. Les corporations d’artisans étaient au nombre de 124 à Paris, de 64 à Amiens, de 50 à Troyes et à Châlons-sur-Marne, de 27 à Angers. Elles lurent réduites, par les édits de 1776, à 44 pour Paris et à 20 au maximum pour les principales villes du ressort du Parlement de Paris. — « Chaque corporation était une cité dans la cité… Comme la commune, elle avait ses lois particulières, ses chefs électifs, ses assemblées, sa maison ou au moins sa chambre commune, sa bannière, son blason, ses jetons, ses couleurs. » — Id., Histoire de Troyes pendant la Révolution, I, 23, 529. — Les corps et communautés de métiers, dont les noms suivent, rédigent, en 1789, des cahiers de doléances : Apothicaires, Orfèvres et horlogers, Libraires et imprimeurs, Maîtres perruquiers, Épiciers, ciriers et chandeliers, Boulangers, Tailleurs, Maîtres cordonniers, Traiteurs et rôtisseurs, Aubergistes, Chapeliers, Maîtres maçons, Couvreurs et ouvriers à chaux, plâtre et ciment, Maîtres charpentiers, Maîtres menuisiers, tonneliers et ébénistes, Maîtres couteliers, armuriers et fourbisseurs, Fondeurs, chaudronniers et épingliers, Maîtres serruriers, taillandiers, ferblantiers et autres ouvriers en fer, Vinaigriers, Maîtres tondeurs à grandes forces, Maîtres cordiers, Maîtres tanneurs, Marchands maîtres teinturiers et apprêteurs, Selliers et bourreliers, Maîtres encordeurs et charbonniers, Cartiers, papetiers et cartonniers, Compagnons bonnetiers, Compagnons des arts et métiers. — En quelques villes, un ou deux de ces corps naturels se sont maintenus à travers la Révolution et subsistent, par exemple celui des bouchers à Limoges.
  2. F. Le Play, les Ouvriers européens, V, 456, (2e édition) (sur la corporation des ouvriers charpentiers de Paris).
  3. Ib., IV, 577. — Lire les monographies de quatre familles (Bordier de la Basse-Bretagne, Brassier de l’Armagnac, Savonnier de la Basse-Provence, Paysan de Lavedan, ch. vii, viii et ix). — Id., l’Organisation de la famille, 62, et tout le volume. — M. Le Play, par ses recherches méthodiques, exactes et profondes, a rendu un service de premier ordre à la politique, et, par contre-coup, à l’histoire. Il a observé et décrit minutieusement les débris épars de l’ancienne organisation sociale : l’analyse et la comparaison de ces débris montrent l’épaisseur et l’étendue de la couche presque détruite à laquelle ils ont appartenu. — Mes propres observations sur place, en plusieurs provinces de la France, et mes souvenirs d’enfance concordent avec les découvertes de M. Le Play. — Sur les familles stables, honnêtes et prospères de petits propriétaires ruraux, cf. ib. 68 (Observations d’Arthur Young dans le Béarn) et 75. Il y avait beaucoup de ces familles en 1789, beaucoup plus qu’aujourd’hui, notamment dans la Gascogne, le Languedoc, l’Auvergne, le Dauphiné, la Franche-Comté, l’Alsace et la Normandie. — Ib., 499, 503, 508 (Effets du Code civil sur la transmission de la fabrique ou de la maison de commerce en France, et sur la culture en Savoie ; nombre des procès provoqués en France par le régime du partage forcé).
  4. F. Le Play, l’Organisation de la famille, 212 (Histoire de la famille Mélouga, de 1856 à 1869, par M. Cheysson), et 269 (sur la difficulté des partages d’ascendants, par M. Claudio Jannet).
  5. Rétif de la Bretonne, Vie de mon père (Autorité du père dans une famille de paysans en Bourgogne). Sur cet article, je prie chaque lecteur d’interroger les souvenirs de ses grands parents. — Pour la bourgeoisie, j’ai cité plus haut la famille de Beaumarchais. — Pour la noblesse, lire l’admirable lettre de Buffon du 22 juin 1787 (Correspondance de Buffon, 2 vol., publiée par M. Nadaud de Buffon), prescrivant à son fils la conduite qu’il doit tenir après le scandale donné par sa femme.
  6. Moniteur, XIX, 669.
  7. Dauban, Paris en 1794, 245 (Rapport de Bacon, 25 ventôse an II).
  8. Ib., 253 (Rapport de Perrière, 26 ventôse)
  9. Dauban, ib., 245 (Rapport de Bacon, discours d’un orateur à l’assemblée générale de la section du Contrat Social, 25 ventôse).
  10. Un Séjour en France (septembre 1792). Lettre d’un Parisien : « Il n’est pas encore sûr de se promener dans les rues avec des habits décents ; j’ai été obligé de me procurer des pantalons, une jaquette, une cravate de couleur et du linge grossier, que j’ai soin d’endosser avant de m’aventurer dehors. » — Beaulieu, Essais, V, 281 : « Nos petits-maîtres s’étaient laissé croître de longues moustaches ; ils avaient hérissé leur chevelure, sali leurs mains, endossé des habits dégoûtants. Nos philosophes, nos gens de lettres portaient de grands bonnets de poils, d’où pendaient de longues queues de renard qui flottaient sur leurs épaules ; quelques-uns traînaient sur le pavé de grands sabres à roulettes ; on les prenait pour des Tartares… Dans les assemblées publiques, dans les loges de théâtre, on ne voyait au premier rang que de monstrueux bonnets rouges : les galériens de tous les bagnes de l’Europe semblaient avoir quitté leurs bans, pour venir, à leur tour, donner le ton à cette superbe ville qui l’avait donné à toute l’Europe. » — Un séjour en France, 43 (Amiens, septembre 1792) : « On insulte communément dans les rues les femmes qui s’habillent trop bien ou avec des couleurs qu’il plaît au peuple d’appeler aristocratiques. J’ai été moi-même presque renversée à terre, parce que je portais un chapeau de paille avec des rubans verts. » Nolhac, Souvenirs de trois années de la Révolution à Lyon, 132 : « On publia que quiconque avait deux habits devait en porter un à sa section, pour habiller un bon républicain et assurer le règne de l’égalité. »
  11. Buchez et Roux, XXVI, 455 (Discours de Robespierre aux Jacobins, 10 mai 1795) : « Tous les riches font des vœux pour la contre-révolution ; il n’y a que les hommes gueux, il n’y a que le peuple qui puisse sauver la patrie. » — Id., XXX (Rapport de Robespierre à la Convention, 25 décembre 1795) : « Les vertus sont l’apanage du malheureux et le patrimoine du peuple. » — Archives nationales, AF, II, 72 (Lettre de la municipalité de Montauban, 23 vendémiaire an IV). Beaucoup d’ouvriers des manufactures ont été pervertis « par les démagogues furieux, par les orateurs des clubs, qui leur ont laissé entrevoir l’égalité des fortunes, et leur ont présenté la Révolution comme la proie de la classe qu’ils appelaient sans-culottes… La loi du maximum, d’abord assez bien exécutée, l’humiliation des riches, la séquestration des biens immenses des riches, semblaient devoir réaliser ces belles promesses. »
  12. Archives nationales, F7, 4421. Pétition de Madeleine Patris. — Pétition de Quétrent-Cognier, fabricant-tisserand, « sans-culotte et un des premiers de la création de la garde nationale de Troyes ». — (Le style et l’orthographe sont tout à fait barbares.)
  13. Archives nationales, AF, II, 135 (Extrait du registre des délibérations du comité révolutionnaire de la commune de Strasbourg, liste des détenus et motifs de chaque arrestation). À Oberschœffolsheim, deux laboureurs ont été arrêtés « parce qu’ils étaient deux des plus riches particuliers de la commune » — Recueil de pièces, etc., I, 225 (Déclaration de Welker, commissaire révolutionnaire) : « Je soussigné déclare que, sur les ordres du citoyen Clauer, commissaire du canton, j’ai livré à Strasbourg les sept plus riches d’Oberschœffolsheim, sans que j’aie su pourquoi. » — Sur les sept, quatre furent guillotinés.
  14. Buchez et Roux, XXVI, 341 (Discours de Chasles à la Convention, 2 mai 1793).
  15. Moniteur, XVIII, 452 (Discours d’Hébert aux Jacobins, 26 brumaire). — Schmidt, Tableaux de la Révolution française, II, 19 (Rapport de Dutard, 11 juin). — Archives nationales, F7, 31167 (Rapport de Pourvoyeur, 6 nivôse an II) : « Le peuple ce plain qu’il y a encore quelques conspirateurs dans l’intérieur, comme les bouchers et les boulangers, mais notamment les premier qui son d’une aristocratie insuportable. Il ne veulent plus vendre de viande, il est affreux de voir ce qu’il donnent au peuple. »
  16. Recueil de pièces, etc., I, 69 et 91. À Strasbourg, nombre de femmes du peuple sont incarcérées « comme aristocrates et fanatiques », sans autre motif allégué, et voici leurs conditions : ouvrière en modes, tapissière, ménagère, sage-femme, boulangère, femmes de confiseurs, de cafetiers, de tailleurs, de potiers, de ramoneurs. — Ib., II, 216 : « Ursule Roth, servante chez un émigré, arrêtée pour savoir si son maître n’avait rien caché… Marie Faber, arrêtée comme soupçonnée d’avoir servi chez un prêtre. » — Archives nationales, AF, II, 135. (État nominatif des femmes suspectes et détenues dans les bâtiments du collège national) : La plupart sont détenues comme mères, sœurs, femmes ou filles d’émigrés ou de prêtres déportés, et beaucoup sont des femmes de boutiquiers ou d’artisans. L’une, garde-malade de son métier, est détenue « comme aristocrate et fanatique ». — (Autre état nominatif pour les hommes détenus) : Un tonnelier, comme « aristocrate » ; un tripier, comme « très incivique et n’ayant jamais montré d’attachement pour la Révolution » ; un maçon, comme « n’ayant jamais montré de patriotisme » ; un cordonnier, comme « aristocrate de tout temps et ayant accepté une place de portier sous le tyran » ; quatre forestiers nationaux, comme « n’ayant pas des sentiments patriotiques » ; etc. — Recueil de pièces, etc., II, 220 : « La citoyenne Gunz, âgée de soixante-quinze ans, et sa fille, âgée de quarante-quatre ans, accusées d’avoir envoyé, le 22 mai 1792, 36 francs en argent au fils de la première, émigré, furent guillotinées ». — Cf. Sauzay, tomes III, IV et V (appendices), les listes d’émigrés et détenus dans le Doubs ; on y trouvera les qualités et professions, avec les motifs d’incarcération. — À Paris même, Archives nationales, F7f 31167. Rapport de Latour-Lamontagne, 20 septembre 1793) ; l’aversion pour le gouvernement descend très bas : « Ces femmes (de la Halle et des marchés) s’accordent toutes sur un point, le besoin d’un nouvel ordre de choses ; elles se plaignent de toutes les autorités constituées, sans en excepter une ;… elles n’ont pas encore le roi dans la bouche, il est bien à craindre qu’elles ne l’aient déjà dans le cœur. Une femme disait dans le faubourg Saint-Antoine : Si nos maris ont fait la Révolution, nous saurons bien faire la contre-révolution, si cela est nécessaire. »
  17. Voir tome VII, livre III, ch. ii, § vi. — Archives nationales, F7, 4435, n° 10 (Lettre de Collot d’Herbois à Couthon, 11 frimaire an II).
  18. Archives des affaires étrangères, tome 331 (Lettre de Bertrand, Nismes, 3 frimaire) : « Nous voyons avec peine que les patriotes en place ne sont point délicats sur les moyens de faire arrêter, de trouver des coupables, et que la classe précieuse des artisans n’est pas exceptée. »
  19. Berryat-Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, 1re édit., 229.
  20. Un séjour en France, 186 : « Je m’aperçois que la plupart des gens que l’on arrête à présent sont des fermiers. » (Par suite de la réquisition des grains et de l’application de la loi du maximum aux grains.)
  21. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, n° 31 (Déposition de Toutin, secrétaire du parquet). — 1200 de ces malheureux furent élargis après le 9 Thermidor.
  22. Moniteur, séance du 29 janvier 1797 (Rapport de Luminais). — Danican, les Brigands démasqués, 194.
  23. Meillan, Mémoires, 166.
  24. Berryat-Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, 419. — Archives nationales, AF, II, 145 (Arrêtés du représentant Maignet, 14, 15, 17 floréal an II). — Le tribunal criminel jugera et fera exécuter les principaux coupables ; les autres habitants évacueront, dans les vingt-quatre heures, leurs maisons en emportant leurs meubles. Puis toute la ville sera brûlée. Défense d’y reconstruire ou de cultiver le sol. Les habitants seront répartis dans les communes voisines ; défense à chacun d’eux de quitter la commune qui lui est assignée, sous peine d’être traité en émigré ; ordre d’y comparaître une fois par décade, devant la municipalité, sous peine d’être déclaré suspect et incarcéré, etc.
  25. Recueil de pièces, etc., I, 52 (Arrêté de Baudot et Lacoste, 6 pluviôse an II) : « Considérant qu’on ne pourrait se procurer de jurés dans une étendue de cent lieues, dont les deux tiers des habitants ont émigré… ». — Moniteur, 28 et 29 août 1797 (Rapport d’Harmand de la Meuse). — Ib., XIX, 714 (séance du 26 ventôse an II, discours de Baudot) : « 40000 personnes, de tout âge et de tout sexe, ont, dans les seuls districts d’Haguenau et de Wissembourg, fui le territoire français, à la reprise des lignes. Les noms sont dans nos mains, les meubles dans le dépôt de Saverne, et les propriétés au pouvoir de la République. »
  26. Albert Babeau, Histoire de Troyes, II, 160 : « Un jardinier conservait avec soin 8223 livres en or, qui étaient le fruit de ses économies : menacé de la prison, il fut obligé de les livrer. »
  27. Archives nationales, AF, II, 116 (Arrêté du représentant Paganel, Toulouse, 2 brumaire an II) : « Le jour est arrivé où l’apathie est une injure au patriotisme, et l’indifférence un crime. Nous ne répondrons plus aux objections de l’avarice nous forcerons les riches aux devoirs de la fraternité qu’ils ont abjurée. » — Ib. (Extrait du registre des séances du Comité central de Montauban, 11 avril 1793, avec approbation du représentant Jeanbon-Saint-André) : « Le voici enfin venu le moment où le modérantisme, le royalisme, la pusillanimité et toutes autres sectes inutiles ou traîtres à la patrie doivent disparaître du sol de la liberté. Toutes opinions contraires à celles de la sans-culotterie sont condamnables et doivent être punies. »
  28. Archives nationales, F7, 2471 (Registre du Comité révolutionnaire de la section des Tuileries, séance du 17 septembre 1793). Liste de soixante-quatorze personnes à mettre en état d’arrestation, entre autres M. de Noailles, avec cette mention : « Toute la famille à arrêter, y compris Guy leur secrétaire, et Hervet leur ancien intendant, rue Saint-Honoré ».
  29. Archives des affaires étrangères, tome 322 (Lettres de Ladouay, Châlons, 17 et 20 septembre 1792) : « À Meaux, les brigands ont égorgé 15 prisonniers, dont 7 prêtres, dont les parents sont de la ville ou des environs. De là un nombre immense de mécontents. » — Sauzay, I, 17 : « Les curés de campagne se recrutaient généralement dans la bourgeoisie rurale et parmi les plus honorables familles de cultivateurs. »
  30. Sauzay, passim, surtout les tomes III, IV, V, VI.
  31. Archives nationales, F7, 4437 (Adresse de la Société populaire de Clavisson (Gard), 7 messidor an II). — Rodolphe Reuss, Seligman Alexandre, ou les tribulations d’un Israélite strasbourgeois pendant la Terreur, 37. (Ordre donné par le général Dièche à Coppin, commandant de la prison du séminaire) : « Mets le plus grand zèle à abaisser le caquet des aristocrates. » Telle est, en abrégé, la consigne de tous les Jacobins en place.
  32. Archives nationales, AF, II, 88 (Arrêté du représentant Milhaud, Narbonne, 9 ventôse an II). Article II : « Le don patriotique sera doublé, si dans les trois jours toutes les barques ne sont pas déchargées, et si toutes les charrettes ne sont pas chargées à mesure de leur arrivée. » — Article IV : « La municipalité est chargée, sous sa responsabilité personnelle, de faire la répartition sur les citoyens les plus fortunés de Narbonne. » — Article VII : « Si l’arrêté n’est pas exécuté dans les vingt-quatre heures, la municipalité indiquera au commandant de la place les riches égoïstes qui auraient refusé de verser leur contingent », etc. — Article VIII : « Le commandant est spécialement chargé de rendre compte de l’arrestation des riches réfractaires aux représentants du peuple, dans les vingt-quatre heures, et répondra sur sa tête de l’exécution ponctuelle du présent arrêt. » — Ib., AF, II, 135 (Arrêté de Saint-Just et Lebas, Strasbourg, 10 brumaire an II). Ironie analogue : les riches de Strasbourg sont représentés comme « sollicitant un emprunt sur les personnes opulentes et des mesures de sévérité contre les égoïstes récalcitrants ».
  33. Archives nationales, AF, II, 92 (Arrêtés du représentant Taillefer, Villefranche-l’Aveyron, 3 brumaire an II, et de son délégué Deltheil, 11 brumaire an II).
  34. C’est le cas à Lyon, Marseille et Bordeaux, et à Paris, pour les signataires de la pétition de 8000 ou de la pétition de 20000, pour les membres des clubs feuillants, etc.
  35. Archives nationales, AF, II, 116 (Procès-verbal de la séance publique du 20 ventôse an II, tenue à Montargis, au temple de la Raison, par Benou, « agent national de la commune et agent particulier du représentant du peuple ». — Arrêtés antérieurs et ultérieurs du représentant Lefiot). — Ont signé 86 personnes soumises à la pénitence publique, parmi elles 24 femmes ou veuves ; ce qui, avec les quatre signataires envoyés au tribunal de Paris et les 32 reclus, fait 122. — Très probablement, les 106 qui manquent pour parfaire le chiffre de 228, avaient émigré, ou avaient été bannis, comme prêtres insermentés, dans l’intervalle. — Ib., DS, I, 10 (Arrêtés de Lacroix, Louchet et Legendre, Conches, 8 et 9 frimaire an II). Incarcération des officiers municipaux de Conches, pour une pétition analogue et autres marques de feuillantisme.
  36. Le sentiment intime et l’objet final des Jacobins se montrent très bien à Strasbourg (Recueil de pièces authentiques, etc., I, 77 Séance publique du corps municipal, discours de Bierlyn, 25 prairial an II) : « Faudra-t-il vous représenter l’insipide arrogance de ces habitants (de Strasbourg), leur attachement insensé aux familles patriciennes qu’ils ont dans leur sein, l’absurde feuillantisme des uns et la vile flagornerie des autres ? Comment ! ont-ils toujours dit, des intrus sans fortune, à peine connus autrefois, oseraient s’emparer de quelque crédit dans une ville composée d’habitants sensés et de familles honnêtes, exercées, de père en fils, à l’administration publique et renommées depuis des siècles ! » — Ib., 113 (Discours du maire Monet, 21 floréal an II) : « L’épuration morale (à Strasbourg) est devenue moins difficile par le nivellement qui s’y est opéré dans les fortunes et par la terreur salutaire inspirée à ces hommes cupides… La civilisation a rencontré de puissants obstacles dans ce grand nombre de familles aisées, qui nourrissaient le souvenir et le regret des privilèges dont elles avaient joui sous les empereurs ; ces familles formaient une caste séparée dans l’État ; conservant avec soin les tableaux gothiques de leurs ancêtres, elles ne s’unissaient qu’entre elles. On les a exclues des fonctions publiques. Des artisans honnêtes, élevés aujourd’hui à tous les emplois, poussent d’une main vigoureuse le char de la Révolution. »
  37. Archives des affaires étrangères, vol. 1411 (Instructions pour les commissaires civils, par Hérault, représentant du peuple, Colmar, 2 frimaire an II). Il énumère les diverses catégories des gens qui doivent être arrêtés ; ces catégories sont si larges et si nombreuses, que neuf habitants sur dix doivent y être compris.
  38. Dauban, Paris en 1794, 264 (Rapport de Pourvoyeur, 29 ventôse) : « On observent (sic) que l’on est (sic) pas patriote avec 200000 livre (sic) de rente, et surtout un cy-devant avocat-général ».
  39. Comte de Martel, Fouché, 226-228. Par exemple, à Nevers, un homme de soixante-deux ans est détenu « comme riche, égoïste, fanatique, ne faisant rien pour la Révolution, propriétaire, ayant 500 livres de revenu ».
  40. Buchez et Roux, XXVI, 177 (Discours de Cambon, 27 avril 1793).
  41. « Quels sont nos ennemis ? Les hommes vicieux et les riches. » — « Tous les riches font des vœux pour la contre-révolution. » (Notes écrites par Robespierre, en juin et juillet 1793, et discours de Robespierre aux Jacobins, 10 mai 1793.)
  42. Guillon de Montléon, II, 355 (Instructions données par Collot d’Herbois et Fouché, 26 brumaire an II).
  43. Comte de Martel, 117, 184 (Arrêtés de Fouché, Nevers, 25 août et 8 octobre 1793).
  44. Guillon de Montléon, ib. — Archives des affaires étrangères, tome 1411. Rapport des observateurs sur Paris, du 12 au 13 août 1793 : « Le riche est l’ennemi juré de la Révolution. »
  45. Archives nationales, AF, II, 435 (Arrêté de Saint-Just et Lebas, Strasbourg, 10 brumaire an II, avec la liste nominative des cent quatre-vingt-treize personnes taxées et de leurs taxes respectives). — Entre autres : « veuve Frank, banquier, 200000 livres ». — Ib., AF, II, 49 (Papiers relatifs à la taxe révolutionnaire de Belfort) : « Vieillard, comme modéré et égoïste, 10000 ; Keller, comme riche égoïste, 7000 ; comme aristocrates dont l’aîné et le puîné sont détenus : Barthélemy puîné, 10000 ; Barthélemy aîné, 3500 ; Barthélemy cadet, 7000 ; citoyenne Barthélemy mère, 7000 » ; etc.
  46. Recueil de pièces, etc., I, 22 (Lettre des autorités de Strasbourg). — Comte de Martel, 238 (Lettre des autorités de l’Allier) : « Les citoyens Saincy, Balorre, Heulard et Lavaleisse furent exposés, par la plus rigoureuse saison, sur l’échafaud pendant six heures (à Moulins), avec un écriteau portant : Mauvais riche, qui n’a rien donné à la caisse de bienfaisance. »
  47. Recueil de pièces, etc., I, 16.
  48. Ib., I, 159 (Arrêté du 15 brumaire an II). — Ludovic Sciout, IV, 87, 147 (Lettre de Maignet en mission à Marseille) : « La guillotine a expédié aujourd’hui et hier quarante-trois scélérats qui ont laissé à la république près de 30 millions. » — (Paroles de Baudot, revenu de Bordeaux, dans la séance de la Convention du 12 brumaire an II) : « Nous avons fait punir (guillotiner) le maire de Bordeaux (M. Saige), riche de 10 millions. » — Camille Boursier, Essai sur la Terreur en Anjou, 79 (Extrait du registre des délibérations du directoire du département de la Mayenne) : « Pierre Dubignon était en correspondance avec les brigands de la Vendée ; pour surcroît de suspicion, le dénoncé possède, en propriétés foncières, mobilières et commerciales, au moins 40000 livres de rente. » (Guillotiné le 20 frimaire an II.) — « Dumans-Chalais,… 20000 livres de rente sont les garants de ses projets liberticides. » (Guillotiné de même.) — « Leclerc de la Raugère possède 40000 livres de rente ; égoïste, par conséquent… Monfrand fils, frère d’un émigré, suspect à ce titre, est de plus propriétaire d’un revenu de 30 à 40000 livres de rente. » — Dufort de Cheverny (Mémoires manuscrits, derniers mois de 1794). — Sorti de prison et demi-ruiné, il conduit à Cheverny Laurenceot, député, l’un des soixante-treize. Celui-ci, « dès qu’il eut vu la beauté de l’habitation, s’écria, avec une naïveté pénétrante : Comment ! vous vivez encore ! »
  49. Archives nationales, F7, 2475 (Registre du Comité révolutionnaire de la section des Piques). Le 9 septembre 1793, à trois heures du matin, le Comité déclare que, pour sa part, il a fait arrêter vingt et une personnes de la catégorie susdite. — Le 8 octobre, il met deux sans-culottes comme gardiens chez tous les susdits de son quartier, même chez ceux qui, étant absents, n’ont pu être arrêtés : « Il est temps enfin d’adopter de grandes mesures pour s’assurer de tous ces êtres dont l’insoussiance (sic) et le modérantisme perdent la patrie. »
  50. Berryat-Saint-Prix, 36, 38. Carrier déclare suspects « les négociants et les riches ».
  51. Moniteur, XVIII, 641 (Lettre des représentants en mission à Bordeaux, 10 frimaire an II).
  52. Archives des affaires étrangères, tome 329 (Lettre de Brutus, octobre 1793).
  53. Ib., tome 329 (Lettre de Charles Duvivier, Lille, 15 vendémiaire an II).
  54. Discours de Barère, 17 ventôse an II.
  55. Archives des affaires étrangères, tome 331 (Lettre de Darbault, agent politique, Tarbes, 11 frimaire an II). Projet pour supprimer les commerçants intermédiaires, courtiers et banquiers : « La profession de banquier est abolie. Il est défendu à tous porteurs d’effets publics de les vendre, avant un an et un jour après celui de la date de leur achat. Nul ne pourra être à la fois marchand en gros et marchand en détail, » etc. — Ces sortes de projets sont nombreux ; quant au plan plus ou moins arrêté d’une république purement agricole et militaire, on peut le lire dans les papiers de Saint-Just, dans la correspondance des Terroristes de Lyon : selon ceux-ci, la France nouvelle n’a pas besoin d’ouvriers en soie. C’est toujours chez les Babouvistes qu’on découvre les formules définitives du système : « Périssent, s’il le faut, tous les arts, pourvu qu’il nous reste l’égalité réelle ! » (Sylvain Maréchal, Manifeste des Égaux.)
  56. Revue historique, numéro de novembre 1878 (Lettre de M. Falk, Paris, 29 octobre 1795).
  57. Études sur l’histoire de Grenoble pendant la Terreur, par Paul Thibault. (Listes des suspects notoires et des suspects simples pour chaque district de l’Isère, avril et mai 1793.) — Cf. les diverses listes pour le Doubs dans Sauzay, et pour Troyes dans Albert Babeau.
  58. Recueil de pièces authentiques, etc., I, 29, et deuxième lettre de Frédéric Burger, 25 thermidor. — Archives nationales, AF, II, 111 (Arrêté des représentants Merlino et Amar, Grenoble 27 avril 1793) : « Les personnes chargées de l’instruction et de l’administration immédiate des établissements publics connus dans cette ville sous les noms 1° des Orphelines ; 2° des Présentines ; 3° des Capucines ; 4° de la Propagation ; 5° de l’Hospice pour les domestiques du sexe…, seront mises en état d’arrestation, et il leur est fait défense de s’immiscer dans aucune des fonctions relatives à l’enseignement, instruction ou éducation. »
  59. Moniteur, XXI, 645 (séance de la Convention du 14 fructidor an II). — Bibliothèque nationale, LB41, 1802 (Dénonciation des six sections de la commune de Dijon), 3 : « Malheur à ceux qu’une honnête aisance, une éducation soignée, une mise décente et quelques talents distinguaient de leurs concitoyens ! Ils étaient dévoués aux persécutions et à la mort. »
  60. Moniteur, XVIII, 51 (Lettre de Carrier, 17 brumaire an III). — Berryat-Saint-Prix, 36 et 38.
  61. Berryat-Saint-Prix, 240 (Détenus de Brest). — Duchatelier (Brest pendant la Terreur, 205). Sur les 975 détenus, il y a 106 ex-nobles, 239 femmes nobles, 174 prêtres ou religieux, 206 religieuses, 111 ouvrières, couturières, lingères, 56 cultivateurs, 46 artisans ou ouvriers, 17 marchands, 3 personnes de profession libérale. L’un d’eux est incarcéré « pour avoir des opinions secrètes » ; une fille, « pour être spirituelle et disposée à se moquer des patriotes ».
  62. Mallet du Pan, Correspondance politique, Introduction, 8 (Hambourg, 1796).
  63. Portalis, de la Revision des jugements, 1795 (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, V, 452). — Moniteur, XXII, 86 (Rapport de Grégoire, 14 fructidor an II) : « Dumas disait qu’il fallait guillotiner tous les hommes d’esprit… Henriot proposait de brûler la Bibliothèque nationale, et l’on répétait sa motion à Marseille… Le système de persécution contre les hommes à talent était organisé… » On criait dans les sections : « Défiez-vous de cet homme, car il a fait un livre ».
  64. Tableau des prisons de Toulouse, par Pescayre, détenu, an III, 317 (22 messidor an II). Pinson, secrétaire du concierge, catéchisait ainsi le vieux duc de Gramont : « Citoyen, ta détention est un moyen de conversion que la patrie te ménage. Huit de tes proches, pour n’avoir pas su profiter de ces moyens, ont porté leurs têtes sur l’échafaud. Qu’as-tu fait pour te soustraire au glaive de la justice ? Parle, quels sont tes sentiments ? Expose-nous tes principes. As-tu seulement renoncé à la morgue de l’ancien régime ? Crois-tu à l’égalité établie par la nature et décrétée par la Convention ? Quels sont les sans-culottes que tu fréquentes ? Ta cellule n’est-elle pas le réceptacle des aristocrates ?… C’est moi qui, à l’avenir, ferai ta société ; c’est moi qui te ferai connaître les principes républicains, qui te les ferai aimer, et qui me charge de te corriger. »
  65. Taillandier, Mémoires écrits par Daunou, à Port-Libre, en août 1794, 51, 52.
  66. Granier de Cassagnac, Histoire du Directoire, I, 107 (Procès de Babeuf, extraits de Buonarroti, Programme des Égaux) : « Interdire tout écrit en faveur de la Révélation ; les enfants seront élevés en commun ; l’enfant ne portera plus le nom de son père ; nul Français ne pourra sortir de France. Les villes seront démolies, les châteaux rasés, les livres proscrits ; les Français porteront un costume spécial ; les armées seront commandées par des magistrats civils ; les morts seront jugés et n’obtiendront la sépulture que sur la sentence favorable du tribunal ; nul écrit ne sera publié sans l’autorisation du gouvernement, » etc. — Cf. les Institutions de Saint-Just.
  67. Guillon de Montléon, II, 274
  68. Mémoires sur les prisons, I, 211 ; II, 187. — Beaulieu, Essais, V, 320 : « Les prisons étaient devenues le rendez-vous de la bonne compagnie ».
  69. Voyez le présent volume, livre III, ch. III.
  70. Chateaubriand, Génie du Christianisme, 4e partie, livre II, notes sur les exhumations de Saint-Denis, prises par un religieux, témoin oculaire. Destruction de cinquante et un monuments funéraires, du 6 au 8 août 1793. — Exhumations des corps, du 12 au 25 octobre 1793. — Camille Boursier. Essai sur la Terreur en Anjou, 223 (Témoignage de Bordier-Langlois) : « J’ai vu le cœur de notre excellent duc René, déposé dans la chapelle de Saint-Bernardin aux Cordeliers d’Angers, servir de jouet à des manœuvres qui se le jetaient les uns aux autres ».
  71. R. Chantelauze, Louis XVII (d’après des documents inédits). Ce livre, pur de toute déclamation et composé selon la méthode critique, est définitif sur la question.
  72. Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire, III, 285. — Campardon, Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris, I, 306. Un des jurés était Brochet, ancien laquais.
  73. Buchez et Roux, XXXV, 75, 102 (Procès de Fouquier-Tinville, paroles du juré Trinchard).
  74. Wallon, III, 402.
  75. Campardon, II, 350. — Cf. Causeries du lundi, IV, 164, le commentaire de Sainte-Beuve sur cet interrogatoire. — « André Chenier natife de Constentinoble… Son frere, vice-consulte en Espagne. » — Notez les questions sur sa santé, sa correspondance, et le coq-à-l’âne sur la « maison à Cottée ». — On lui demande où était, le 10 août 1792, le domestique qui le servait ; il répond qu’il l’ignore : « À lui représenté qua lepoque de cette journée que touts les bons citoyent ny gnoroit point leurs existence et quayant enttendu batte la générale, cettait un motife de plus pour reconnoitre tous les bons citoyent et le motife au quelle il setait employée pour sauvée la Republique. — À repondue qu’il a voit dite l’exate véritée. — A lui demandée quel était l’exatte véritée. — A répondue que cetoit toutes ce qui étoit cy dessue. »