Les Origines de la France contemporaine/Volume 9/Livre I/Chapitre 1

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LE RÉGIME MODERNE


LIVRE PREMIER

NAPOLÉON BONAPARTE


CHAPITRE I

Importance historique de son caractère et de son génie. — I. Il est d’une autre race et d’un autre siècle. — Origine de sa famille paternelle. — Transplantation en Corse. — Sa famille maternelle. — Lætitia Ramolino. — Ses sentiments de jeunesse à l’égard de la Corse et de la France. — Indices fournis par ses premiers écrits et par son style. — Nulle prise sur lui des idées ambiantes, monarchiques ou démocratiques. — Ses impressions au 20 Juin, au 10 Août, après le 31 Mai. — Ses liaisons sans attache avec Robespierre, puis avec Barras. — Ses sentiments et son choix au 13 Vendémiaire. — Le grand condottière. — Son caractère et sa conduite en Italie. — Son portrait moral et son portrait physique en 1798. — Ascendant précoce et subit qu’il exerce. — Son caractère et son esprit sont analogues à ceux de ses ancêtres italiens du xve siècle. — II. L’intelligence pendant la Renaissance italienne et l’intelligence aujourd’hui. — Intégrité de l’instrument mental chez Bonaparte. — Flexibilité, force et ténacité de son attention. — Autres différences entre l’intelligence de Bonaparte et celle de ses contemporains. — Il pense les choses, non les mots. — Son aversion pour l’idéologie. — Faiblesse ou nullité de son éducation littéraire et philosophique. — Comment il s’est instruit par l’observation directe et par l’apprentissage technique. — Son goût pour les détails. — Sa vision interne des lieux et des objets physiques. — Sa représentation mentale des positions, des distances et des quantités. — III. Sa faculté psychologique et son procédé pour penser les âmes et les sentiments. — Son analyse de lui-même. — Comment il se figure une situation générale au moyen d’un cas particulier, et le dedans invisible au moyen des dehors sensibles. — Originalité et supériorité de sa parole et de son style. — Comment il les adapte aux auditeurs et aux circonstances. — Sa notation et son calcul des motifs efficaces. — IV. Ses trois atlas. — Leur étendue et leur plénitude. — V. Son imagination constructive. — Ses projets et ses rêves. — Débordements et excès de sa faculté maîtresse.

Quand on veut s’expliquer une bâtisse, il faut s’en représenter les circonstances, je veux dire les difficultés et les moyens, l’espèce et la qualité des matériaux disponibles, le moment, l’occasion, l’urgence ; mais il importe encore davantage de considérer le génie et le goût de l’architecte, surtout s’il est propriétaire, s’il bâtit pour se loger, si, une fois installé, il approprie soigneusement la maison à son genre de vie, à ses besoins et à son service. — Tel est l’édifice social construit par Napoléon Bonaparte ; architecte, propriétaire et principal habitant, de 1799 à 1814, il a fait la France moderne ; jamais caractère individuel n’a si profondément imprimé sa marque sur une œuvre collective, en sorte que, pour comprendre l’œuvre, c’est le caractère qu’il faut d’abord observer[1].

I

Démesuré en tout, mais encore plus étrange, non seulement il est hors ligne, mais il est hors cadre ; par son tempérament, ses instincts, ses facultés, son imagination, ses passions, sa morale, il semble fondu dans un moule à part, composé d’un autre métal que ses concitoyens et ses contemporains. Manifestement, ce n’est ni un Français, ni un homme du XVIIIe siècle ; il appartient à une autre race et à un autre âge[2] ; du premier coup d’œil, on démêlait en lui l’étranger, l’italien[3] et quelque chose à côté, au delà, au delà de toute similitude ou analogie. — italien, il l’était d’extraction et de sang, d’abord par sa famille paternelle[4], qui est toscane et qu’on peut suivre, depuis le xiie siècle, à Florence, puis à San-Miniato, ensuite à Sarzana, petite ville écartée, arriérée de l’État de Gênes, où, de père en fils, elle végète obscurément, dans l’isolement provincial, par une longue série de notaires et de syndics municipaux, « Mon origine, dit Napoléon lui-même[5], m’a fait regarder par tous les italiens comme un compatriote… Quand il fut question du mariage de ma sœur Pauline avec le prince Borghèse, il n’y eut qu’une voix à Rome et en Toscane, dans cette famille et tous ses alliés : « C’est bien, ont-ils tous dit, c’est entre nous, c’est une de nos familles… » Plus tard, lorsque le pape hésitait à venir couronner Napoléon, « le parti italien dans le conclave l’emporta sur le parti autrichien, en ajoutant aux raisons politiques cette petite considération d’amour-propre national : Après tout, c’est une famille italienne que nous imposons aux barbares pour les gouverner ; nous serons vengés des Gaulois. » Mot significatif, qui ouvre un jour sur les profondeurs de l’âme italienne, fille aînée de la civilisation moderne, imbue de son droit d’aînesse, obstinée dans sa rancune contre les Transalpins, héritière haineuse de l’orgueil romain et du patriotisme antique[6]. — De Sarzana, un Bonaparte vient s’établir en Corse, et y habite dès 1529 ; l’année d’après, Florence est prise, domptée, soumise à demeure ; à partir de ce jour, en Toscane sous Alexandre de Médicis, puis sous Cosme ier et ses successeurs, dans toute l’Italie sous la domination espagnole, l’indépendance municipale, les guerres privées, le grand jeu des aventures politiques et des usurpations heureuses, le régime des principats éphémères fondés sur la force et sur la fraude, font place à la compression permanente, à la discipline monarchique, à la régularité extérieure, à une paix publique telle quelle. Ainsi, juste au moment où l’énergie, l’ambition, la forte et libre sève du moyen âge commence à décroître, puis à tarir dans la tige mère qui s’étiole[7], une petite branche détachée va prendre racine dans une île non moins italienne, mais presque barbare, parmi les institutions, les mœurs et les passions du premier moyen âge[8], dans une atmosphère sociale assez rude pour lui conserver toute sa vigueur et toute son âpreté. — Greffée de plus, et à plusieurs reprises, par les mariages sur les sauvageons de l’île ; de ce côté, par sa ligne maternelle, par son aïeule et par sa mère, Napoléon est un pur indigène. Son aïeule, une Pietra-Santa, était de Sartène[9], canton corse par excellence, où les vendettas héréditaires maintenaient encore en 1800 le régime du XIe siècle, où la guerre permanente des familles ennemies n’était suspendue que par des trêves, où, dans beaucoup de villages, on ne sortait qu’en troupes armées, où les maisons étaient crénelées comme des forteresses. Sa mère, Lætitia Ramolino, de laquelle, par le caractère et la volonté, il tient bien plus que de son père[10], est une âme primitive que la civilisation n’a point entamée, simple et tout d’une pièce, impropre aux souplesses, aux agréments, aux élégances de la vie mondaine, sans souci du bien-être, sans culture littéraire, parcimonieuse comme une paysanne, mais énergique comme un chef de parti, forte de cœur et de corps, habituée aux dangers, exercée aux résolutions extrêmes, bref une « Cornélie » rustique, ayant conçu et porté son fils à travers les hasards de la guerre et de la défaite, au plus fort de l’invasion française, parmi les courses à cheval dans la montagne, les surprises nocturnes et les coups de fusil[11] : « Les pertes, les privations, les fatigues, dit Napoléon, elle supportait tout, bravait tout ; c’était une tête d’homme sur un corps de femme. » — Ainsi formé et enfanté, il s’est senti, depuis le premier jusqu’au dernier jour, de sa race et de son pays.

« Tout y était meilleur, disait-il à Sainte-Hélène[12] ; il n’était pas jusqu’à l’odeur du sol même ; elle lui eût suffi pour le deviner les yeux fermés ; il ne l’avait retrouvée nulle part. Il s’y voyait dans ses premières années ; il s’y trouvait dans sa jeunesse, au milieu des précipices, franchissant les sommets élevés, les vallées profondes, les gorges étroites, recevant les honneurs et les plaisirs de l’hospitalité… », traité partout en compatriote, en frère, « sans que jamais un accident, une insulte lui eût appris que sa confiance était mal fondée. » À Bocognano[13], où sa mère, grosse de lui, s’était réfugiée, « où les haines et les vengeances s’étendaient jusqu’au septième degré, où l’on évaluait dans la dot d’une jeune fille le nombre de ses cousins, j’étais fêté, bienvenu, et l’on se fût sacrifié pour moi ». Devenu Français par contrainte, transplanté en France, élevé aux frais du roi dans une école française, il se raidissait dans son patriotisme insulaire et louait hautement le libérateur Paoli, contre lequel ses parents s’étaient déclarés. « Paoli, disait-il à table[14], était un grand homme, il aimait son pays, et jamais je ne pardonnerai à mon père, qui a été son adjudant, d’avoir concouru à la réunion de la Corse à la France ; il aurait dû suivre sa fortune et succomber avec lui. » — Pendant toute son adolescence, il demeure antifrançais de cœur, morose, aigri, « très peu aimant, peu aimé, obsédé par un sentiment pénible », comme un vaincu toujours froissé et contraint de servir. À Brienne, il ne fréquente pas ses camarades, il évite de jouer avec eux, il s’enferme pendant les récréations dans la bibliothèque, il ne s’épanche qu’avec Bourrienne et par des explosions haineuses : « Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai. » — « Corse de nation et de caractère, écrivait son professeur d’histoire à l’École militaire[15], il ira loin si les circonstances le favorisent. » — Sorti de l’École, en garnison à Valence et à Auxonne, il reste toujours dépaysé, hostile ; ses vieilles rancunes lui reviennent ; il veut les écrire et les adresse à Paoli[16] : « Je naquis, lui dit-il, quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint frapper mes regards. Les cris des mourants, les gémissements de l’opprimé, les larmes du désespoir entourèrent mon berceau dès ma naissance… Je veux noircir du pinceau de l’infamie ceux qui ont trahi la cause commune…, les âmes viles que corrompit l’amour d’un gain sordide. » Un peu plus tard, sa lettre à Buttafuoco, député à la Constituante et principal agent de l’annexion française, est un long jet de haine concentrée et recuite, qui, contenue d’abord avec peine dans le sarcasme froid, finit par déborder, comme une lave surchauffée, et bouillonne en un torrent d’invectives brûlantes. Dès quinze ans, à l’École, puis au régiment[17], son imagination s’est réfugiée dans le passé de son île ; il le raconte ; il y habite d’esprit pendant plusieurs années ; il offre son livre à Paoli ; faute de pouvoir l’imprimer, il en tire un abrégé qu’il dédie à l’abbé Raynal, et il y résume en style tendu, avec une chaude et vibrante sympathie, les annales de son petit peuple, révoltes, délivrances, violences héroïques et sanguinaires, tragédies publiques et domestiques, guets-apens, trahisons, vengeances, amours et meurtres ; bref une histoire semblable à celle des clans de la Haute-Écosse. Et le style, encore plus que les sympathies, dénote en lui un étranger. Sans doute, dans cet écrit, comme dans ses autres écrits de jeunesse, il suit du mieux qu’il peut les auteurs en vogue, Rousseau et surtout Raynal ; il imite en écolier leurs tirades, leurs déclamations sentimentales, leur emphase humanitaire. Mais ces habits d’emprunt qui le gênent sont, disproportionnés à sa personne ; ils sont trop bien cousus, trop ajustés, d’une étoffe trop fine ; ils exigent trop de mesure dans la démarche et trop de ménagements dans les gestes ; à chaque pas, ils font sur lui des plis raides ou des boursouflures grotesques ; il ne sait pas les porter et les fait craquer à toutes les coutures. Non seulement il n’a pas appris et n’apprendra jamais l’orthographe, mais il ignore la langue, le sens propre, la filiation et les alliances des mots, la convenance ou la disconvenance mutuelle des phrases, la valeur propre des tours, la portée exacte des images[18] ; il marche violemment, à travers un pêle-mêle de disparates, d’incohérences, d’italianismes, de barbarismes[19], et trébuche, sans doute par maladresse, par inexpérience, mais aussi par excès d’ardeur et de fougue : la pensée, surchargée de passion, saccadée, éruptive, indique la profondeur et la température de sa source. Déjà à l’École, le professeur de belles-lettres[20] disait que, « dans la grandeur incorrecte et bizarre de ses amplifications, il lui semblait voir du granit chauffé au volcan ». Si original d’esprit et de sensibilité, si mal adapté au monde qui l’entoure, si différent de ses camarades, il est clair d’avance que les idées ambiantes, qui ont tant de prise sur eux, n’auront pas de prise sur lui.

Des deux idées dominantes et contraires qui s’entrechoquent, chacune pourrait se le croire acquis, et il n’appartient à aucune. — Pensionnaire du roi qui l’a nourri à Brienne puis à l’École militaire, qui nourrit aussi sa sœur à Saint-Cyr, qui, depuis vingt ans, est le bienfaiteur de sa famille, à qui, en ce moment même, il adresse, sous la signature de sa mère, des lettres suppliantes ou reconnaissantes, il ne le regarde pas comme son général-né, il ne lui vient point à l’esprit de se ranger à ses côtés, de tirer l’épée pour lui ; il a beau être gentilhomme, vérifié par d’Hozier, élevé dans une école de cadets nobles, il n’a point les traditions nobiliaires et monarchiques[21]. — Pauvre et tourmenté par l’ambition, lecteur de Rousseau, patronné par Raynal, compilateur de sentences philosophiques et de lieux communs égalitaires, s’il parle le jargon du temps, c’est sans y croire ; les phrases à la mode sont pour sa pensée une draperie décente d’académie ou un bonnet rouge de club ; il n’est pas ébloui par l’illusion démocratique, il n’éprouve que du dégoût pour la révolution effective et pour la souveraineté de la populace. — À Paris, en avril 1792, au plus fort de la lutte entre les monarchistes et les révolutionnaires, il s’occupe à découvrir « quelque utile spéculation[22] » et songe à louer des maisons pour les sous-louer avec bénéfice. Le 20 Juin, il assiste en simple curieux à l’invasion des Tuileries, et voyant le roi à une fenêtre, affublé du bonnet rouge : « Che coglione ! » dit-il assez haut. Puis aussitôt : « Comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille ! Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec des canons, et le reste courrait encore. » — Le 10 Août, au bruit du tocsin, son dédain est égal pour le peuple et pour le roi ; il court au Carrousel, chez un ami, et de là, toujours en simple curieux, « il voit à son aise tous les détails de la jour« née[23] » ; ensuite, le château forcé, il parcourt les Tuileries, les cafés du voisinage, et regarde ; rien de plus : chez lui, nulle envie de prendre parti, nul élan intérieur, jacobin ou royaliste. Même son visage est si calme « qu’il excite maints regards hostiles et défiants, « comme quelqu’un d’inconnu et de suspect ». — Pareillement, après le 31 Mai et le 2 Juin, son Souper de Beaucaire montre que, s’il condamne l’insurrection départementale, c’est surtout comme impuissante : du côté des insurgés, une armée battue, pas une position tenable, pas de cavalerie, des artilleurs novices, Marseille réduite à ses propres forces, pleine de sans-culottes hostiles, bientôt assiégée, prise, pillée ; le calcul des chances est contre elle : « Laissez les pays pauvres, l’habitant du Vivarais, des Cévennes, de la Corse se battre jusqu’à la dernière extrémité ; mais vous, perdez une bataille, et le fruit de mille ans de fatigues, de peines, d’économie et de bonheur devient la proie du soldat[24]. » Voilà de quoi convertir les Girondins. — Aucune des croyances politiques ou sociales qui ont alors tant d’empire sur les hommes n’a d’empire sur lui. Avant le 9 Thermidor il semblait « républicain montagnard », et on le suit pendant quelques mois en Provence, « favori et conseiller intime de Robespierre jeune », « admirateur » de Robespierre aîné[25], lié à Nice avec Charlotte Robespierre. Aussitôt après le 9 Thermidor il se dégage bruyamment de cette amitié compromettante : « Je le croyais pur, dit-il de Robespierre jeune dans une lettre ostensible ; mais, fût-il mon père, je l’eusse poignardé moi-même s’il aspirait à la tyrannie. » De retour à Paris, après avoir frappé à plusieurs portes, c’est Barras qu’il prendra pour patron, Barras, le plus effronté des pourris, Barras qui a renversé et fait tuer ses deux premiers protecteurs[26]. Parmi les fanatismes qui se succèdent et les partis qui se heurtent, il reste froid et il se maintient disponible, indifférent à toute cause et dévoué seulement à sa propre fortune. — Le 12 Vendémiaire au soir, sortant du théâtre Feydeau et voyant les apprêts des sectionnaires[27] : « Ah ! disait-il à Junot, si les sections me mettaient à leur tête, je répondrais bien, moi, de les mettre dans deux heures aux Tuileries et d’en chasser tous ces misérables conventionnels ! » Cinq heures plus tard, appelé par Barras et par les conventionnels, il prend « trois minutes » pour réfléchir, pour se décider, et au lieu de « faire sauter les représentants », ce sont les Parisiens qu’il mitraille, en bon condottière qui ne se donne pas, qui se prête au premier offrant, au plus offrant, sauf à se reprendre plus tard, et finalement, si l’occasion vient, à tout prendre. — Condottière aussi, je veux dire chef de bande, il va l’être, de plus en plus indépendant, et, sous une apparente soumission, sous des prétextes d’intérêt public, faisant ses propres affaires, rapportant tout à soi, général à son compte et à son profit[28], dans sa campagne d’Italie, avant et après le 18 Fructidor, mais condottière de la plus grande espèce, aspirant déjà aux plus hauts sommets, « sans autre point d’arrêt que le trône ou l’échafaud[29] », « voulant[30] maîtriser la France et, par la France, l’Europe, toujours occupé de ses projets et cela sans distraction, dormant trois heures par nuit », se jouant des idées et des peuples, des religions et des gouvernements, jouant de l’homme avec une dextérité et une brutalité incomparables, le même dans le choix des moyens et dans le choix du but, artiste supérieur et inépuisable en prestiges, en séductions, en corruptions, en intimidations, admirable et encore plus effrayant, comme un superbe fauve subitement lâché dans un troupeau apprivoisé qui rumine. Le mot n’est pas trop fort, et il a été dit par un témoin oculaire, par un ami, par un diplomate compétent, presque à cette date[31] : « Vous savez que, tout en l’aimant beaucoup, ce cher général, je l’appelle tout bas le petit tigre, pour bien caractériser sa taille, sa ténacité, son courage, la rapidité de ses mouvements, ses élans et tout ce qu’il y a en lui qu’on peut prendre en bonne part en ce sens-là. »

À cette même date, avant l’adulation officielle et l’adoption d’un type convenu, on le voit face à face dans deux portraits d’après nature : l’un physique, dessiné par Guérin, un peintre sincère ; l’autre moral, tracé par une femme supérieure, qui, à toute la culture européenne, joint le tact et la perspicacité mondaine, Mme de Staël. Les deux portraits sont si parfaitement d’accord que chacun d’eux semble l’interprétation et l’achèvement de l’autre. « Je le vis pour la première fois, dit Mme de Staël[32], à son retour en France, après le traité de Campo-Formio. Lorsque je fus un peu remise du trouble de l’admiration, un sentiment de crainte très prononcé lui succéda. » Pourtant « il n’avait alors aucune puissance, on le croyait même assez menacé par les soupçons ombrageux du Directoire » ; on le voyait plutôt avec sympathie, avec des préventions favorables ; « ainsi la crainte qu’il inspirait n’était causée que par le singulier effet de sa personne sur presque tous ceux qui l’approchaient. J’avais vu des hommes très dignes de respect, j’avais vu aussi des hommes féroces ; il n’y avait rien, dans l’impression que Bonaparte produisit sur moi, qui pût me rappeler ni les uns ni les autres. J’aperçus assez vite, dans les différentes occasions que j’eus de le rencontrer pendant son séjour à Paris, que son caractère ne pouvait être défini par les mots dont nous avons coutume de nous servir ; il n’était ni bon, ni violent, ni doux, ni cruel, à la façon des individus à nous connus. Un tel être, n’ayant point de pareil, ne pouvait ni ressentir ni faire éprouver de la sympathie ; c’était plus ou moins qu’un homme ; sa tournure, son esprit, son langage, sont empreints d’une nature étrangère… Loin de me rassurer en voyant Bonaparte plus souvent, il m’intimidait tous les jours davantage. Je sentais confusément qu’aucune émotion du cœur ne pouvait agir sur lui. Il regarde une créature humaine comme un fait ou une chose, et non comme un semblable. Il ne hait pas plus qu’il n’aime, il n’y a que lui pour lui ; tout le reste des créatures sont des chiffres. La force de sa volonté consiste dans l’imperturbable calcul de son égoïsme ; c’est un habile joueur dont le genre humain est la partie adverse qu’il se propose de faire échec et mat… Chaque fois que je l’entendais parler, j’étais frappée de sa supériorité ; elle n’avait aucun rapport avec celle des hommes instruits et cultivés par l’étude et la société, tels que la France et l’Angleterre peuvent en offrir des exemples. Mais ses discours indiquaient le tact des circonstances, comme le chasseur a celui de sa proie… Je sentais dans son âme comme une épée froide et tranchante qui glaçait en blessant ; je sentais dans son esprit une ironie profonde à laquelle rien de grand ni de beau ne pouvait échapper, pas même sa propre gloire, car il méprisait la nation dont il voulait les suffrages… » — « Tout était chez lui moyen ou but ; l’involontaire ne se trouvait nulle part, ni dans le bien, ni dans le mal… » Nulle loi pour lui, nulle règle idéale et abstraite ; « il n’examinait les choses que sous le rapport de leur utilité immédiate ; un principe général lui déplaisait comme une niaiserie ou comme un ennemi ». — Regardez maintenant, dans le portrait de Guérin[33], ce corps maigre, ces épaules étroites dans l’uniforme plissé par les mouvements brusques, ce cou enveloppé par la haute cravate tortillée, ces tempes dissimulées par les longs cheveux plats et retombants, rien en vue que le masque, ces traits durs, heurtés par de forts contrastes d’ombre et de lumière, ces joues creusées jusqu’à l’angle interne de l’œil, ces pommettes saillantes, ce menton massif et proéminent, ces lèvres sinueuses, mobiles, serrées par l’attention, ces grands yeux clairs, profondément enchâssés dans de larges arcades sourcilières, ce regard fixe, oblique, perçant comme une épée, ces deux plis droits qui, depuis la base du nez, montent sur le front comme un froncement de colère contenue et de volonté raidie. Ajoutez-y ce que voyaient ou entendaient les contemporains[34], l’accent bref, les gestes courts et cassants, le ton interrogateur, impérieux, absolu, et vous comprendrez comment, sitôt qu’ils l’abordent, ils sentent la main dominatrice qui s’abat sur eux, les courbe, les serre et ne les lâche plus.

Déjà, dans les salons du Directoire, quand il parle aux hommes ou même aux femmes, c’est par « des questions qui établissent la supériorité de celui qui les fait sur celui qui les subit[35] ». — « Êtes-vous marié ? » dit-il à celui-ci. À celle-là : « Combien avez-vous d’enfants ? » À un autre : « Depuis quand êtes-vous arrivé ? » ou bien : « Quand partez-vous ? » — Devant une Française connue par sa beauté, son esprit et la vivacité de ses opinions, « il se plante droit comme le plus raide des généraux allemands, et lui dit : « Madame, je n’aime pas que les femmes se mêlent de politique. » — Toute égalité, toute familiarité, laisser-aller ou camaraderie s’enfuit à son approche. Dix-huit mois auparavant, quand on l’a nommé général en chef de l’armée d’Italie, l’amiral Decrès[36], qui l’a beaucoup connu à Paris, apprend qu’il passe à Toulon : « Je m’offre aussitôt à tous les camarades pour les présenter, en me faisant valoir de ma liaison ; je cours plein d’empressement et de joie ; le salon s’ouvre ; je vais m’élancer, quand l’attitude, le regard, le son de voix suffisent pour m’arrêter. Il n’y avait pourtant en lui rien d’injurieux, mais c’en fut assez ; à partir de là, je n’ai jamais tenté de franchir la distance qui m’avait été imposée. » Quelques jours plus tard[37], à Albenga, les généraux de division, entre autres Augereau, sorte de soudard héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure, arrivent au quartier général très mal disposés pour le petit parvenu qu’on leur expédie de Paris ; sur la description qu’on leur en a faite, Augereau est injurieux, insubordonné d’avance : un favori de Barras, le général de Vendémiaire, un général de rue, « point encore d’action pour lui[38], pas un ami, regardé comme un ours, parce qu’il est toujours seul à penser, une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur. » On les introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il paraît enfin, ceint son épée, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses ordres et les congédie. Augereau est resté muet ; c’est dehors seulement qu’il se ressaisit et retrouve ses jurons ordinaires ; il convient, avec Masséna, que « ce petit b… de général lui a fait peur » ; il ne peut pas « comprendre l’ascendant dont il s’est senti écrasé au premier coup d’œil[39] ». — Extraordinaire et supérieur, fait pour le commandement[40] et la conquête, singulier et d’espèce unique, ses contemporains sentent bien cela ; les plus versés dans la vieille histoire des peuples étrangers, Mme de Staël et, plus tard, Stendhal, remontent jusqu’où il faut pour le comprendre, jusqu’aux « petits tyrans italiens du XIVe siècle et du XVe siècle », jusqu’aux Castruccio-Castracani, aux Braccio de Mantoue, aux Piccinino, aux Malatesta de Rimini, aux Sforza de Milan ; mais ce n’est là, dans leur pensée, qu’une analogie fortuite, une ressemblance psychologique. Or, en fait et historiquement, c’est une parenté positive ; il descend des grands italiens, hommes d’action de l’an 1400, des aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d’États viagers ; il a hérité, par filiation directe, de leur sang et de leur structure innée, mentale et morale[41]. Un bourgeon, cueilli dans leur forêt avant l’âge de l’affinement, de l’appauvrissement et de la décadence, a été transporté dans une pépinière semblable et lointaine où subsiste à demeure le régime tragique et militant ; le germe primitif s’y est conservé intact, il s’est transmis de génération en génération, il s’est renouvelé et fortifié par des croisements. À la fin, dans sa dernière pousse, il sort de terre et se développe magnifiquement, avec les mêmes frondaisons et les mêmes fruits qu’autrefois, sur la souche originelle ; la culture moderne et le jardinage français lui ont à peine élagué quelques branches, émoussé quelques épines : sa texture profonde, sa substance intime et sa direction spontanée n’ont point changé. Mais le sol qu’il rencontre en France et en Europe, défoncé par les orages de la Révolution, est plus favorable à ses prises que le vieux champ du moyen âge ; et il y est seul, il n’y subit pas, comme ses ancêtres d’Italie, la concurrence de son espèce ; rien ne le réprime ; il peut accaparer tous les sucs de la terre, tout l’air et le soleil de l’espace, et devenir le colosse que les anciens plants, peut-être aussi vivaces et certainement aussi absorbants que lui-même, mais nés dans un terrain moins friable et resserrés les uns par les autres, n’ont pu fournir.

II

« La plante-homme, dit Alfieri, ne naît en aucun pays plus forte qu’en Italie » ; et jamais en Italie elle n’a été si forte que de 1300 à 1500, depuis les contemporains de Dante jusqu’à ceux de Michel-Ange, de César Borgia, de Jules II et de Machiavel[42]. — Ce qui distingue d’abord un homme de ce temps-là, c’est l’intégrité de son instrument mental. Aujourd’hui, après trois cents ans de service, le nôtre a perdu quelque chose de sa trempe, de son tranchant et de sa souplesse : ordinairement la spécialité obligatoire l’a déjeté tout d’un côté et le rend impropre aux autres usages ; d’ailleurs, la multiplication des idées toutes faites et des procédés appris l’encroûte et réduit son jeu à une sorte de routine ; enfin, il est fatigué par l’exagération de la vie cérébrale, amolli par la continuité de la vie sédentaire. Tout au rebours pour ces esprits primesautiers, de sang vierge et de race neuve. — Au commencement du gouvernement consulaire, Rœderer, juge expert et indépendant, qui voit chaque jour Bonaparte au Conseil d’État et note le soir ses impressions de la journée, reste stupéfait d’admiration[43] : « Assidu à toutes les séances ; les tenant cinq à six heures de suite ; parlant, avant et après, des objets qui les ont remplies ; toujours revenant à deux questions : cela est-il juste ? cela est-il utile ? examinant chaque question en elle-même sous ces deux rapports, après l’avoir divisée par la plus exacte analyse et la plus déliée ; interrogeant ensuite les grandes autorités, les temps, l’expérience ; se faisant rendre compte de la jurisprudence ancienne, des lois de Louis XIV, du grand Frédéric… Jamais le Conseil ne s’est séparé sans être plus instruit, sinon de ce qu’il lui a enseigné, du moins de ce qu’il l’a forcé d’approfondir. Jamais les membres du Sénat, du Corps Législatif, du Tribunat ne viennent le visiter sans emporter le prix de cet hommage en instructions utiles. Il ne peut avoir devant lui des hommes publics sans être homme d’État, et tout devient pour lui Conseil d’État. » — « Ce qui le caractérise entre tous », ce n’est pas seulement la pénétration et l’universalité de son intelligence, c’est aussi et surtout la flexibilité, « la force et la constance de son attention. Il peut passer dix-huit heures de suite au travail, à un même travail, à des travaux divers. Je n’ai jamais vu son esprit las. Je n’ai jamais vu son esprit sans ressort, même dans la fatigue du corps, même dans l’exercice le plus violent, même dans la colère. Je ne l’ai jamais vu distrait d’une affaire par une autre, sortant de celle qu’il discute pour songer à celle qu’il vient de discuter ou à laquelle il va travailler. Les nouvelles heureuses ou malheureuses d’Égypte ne sont jamais venues le distraire du code civil, ni le code civil des combinaisons qu’exigeait le salut de l’Égypte. Jamais homme ne fut plus entier à ce qu’il faisait, et ne distribua mieux son temps entre les choses qu’il avait à faire. Jamais esprit ne fut plus inflexible à refuser l’occupation, la pensée qui ne venait ni au jour ni à l’heure, plus ardent à la chercher, plus agile à la poursuivre, plus habile à la fixer quand le moment de s’en occuper était venu ». — Lui-même disait plus tard[44] que « les divers objets et les diverses affaires étaient casés dans sa tête comme dans une armoire. Quand je veux interrompre une affaire, ajoutait-il, je ferme son tiroir et j’ouvre celui d’une autre. Elles ne se mêlent point l’une avec l’autre et jamais ne me gênent ni me fatiguent. Veux-je dormir ? je ferme tous les tiroirs et me voilà au sommeil. » On n’a pas vu de cerveau si discipliné et si disponible, si perpétuellement prêt à toute besogne, si capable de concentration soudaine et totale. « Sa flexibilité[45] » est merveilleuse « pour déplacer à l’instant toutes ses facultés, toutes ses forces, et pour les porter sur l’heure toutes à la fois sur l’objet seul dont il est affecté, sur un ciron comme sur un éléphant, sur un individu isolé comme sur une armée ennemie… Pendant qu’il est occupé d’un objet, le reste n’existe pas pour lui ; c’est une espèce de chasse dont rien ne le détourne. » — Et cette chasse ardente que rien ne suspend, sauf la prise, cette poursuite tenace, cette course impétueuse pour qui l’arrivée n’est jamais qu’un nouveau point de départ, est l’allure spontanée, le train naturel, aisé, préféré de son esprit. « Moi, disait-il à Rœderer[46], je travaille toujours ; je médite beaucoup. Si je parais toujours prêt à répondre à tout, à faire face à tout, c’est qu’avant de rien entreprendre j’ai longtemps médité, j’ai prévu ce qui pourrait arriver. Ce n’est pas un génie qui me révèle tout à coup ce que j’ai à dire ou à faire dans une circonstance inattendue pour les autres, c’est ma réflexion, c’est la méditation… Je travaille toujours, en dînant, au théâtre. La nuit, je me réveille pour travailler. La nuit dernière, je me suis levé à deux heures, je me suis mis dans une chaise longue, devant mon feu, pour examiner les états de situation que m’avait remis hier soir le ministre de la guerre, j’y ai relevé vingt fautes, dont j’ai envoyé ce matin les notes au ministre, qui maintenant est occupé, avec ses bureaux, à les rectifier. » — Ses collaborateurs fléchissent et défaillent sous la tâche qu’il leur impose et qu’il porte sans en sentir le poids. Étant consul[47], « il préside quelquefois des réunions particulières de la section de l’intérieur depuis dix heures du soir jusqu’à cinq heures du matin… Souvent, à Saint-Cloud, il retient les conseillers d’État depuis neuf heures du matin jusqu’à cinq heures du soir, avec une suspension d’un quart d’heure, et ne paraît pas plus fatigué à la fin de la séance qu’au commencement ». Pendant les séances de nuit, « plusieurs membres tombent de lassitude, le ministre de la guerre s’endort » ; il les secoue et les réveille : « Allons ! allons ! citoyens, réveillons-nous, il n’est que deux heures, il faut gagner l’argent que nous donne le peuple français ! » Consul ou Empereur[48], « à chaque ministre il demande compte des moindres détails : il n’est pas rare de les voir sortir du conseil accablés de la fatigue des longs interrogatoires qu’il leur a fait subir ; lui dédaigne de s’en apercevoir, et ne leur parle de l’emploi de sa journée que comme d’un délassement qui a exercé à peine son esprit ». Bien pis, « il arrive souvent aux mêmes ministres de trouver encore, en rentrant chez eux, dix lettres de lui, demandant d’immédiates réponses, auxquelles tout l’emploi de la nuit peut à peine suffire ». — La quantité de faits que son esprit emmagasine et contient, la quantité d’idées que son esprit élabore et produit, semble dépasser la capacité humaine, et ce cerveau insatiable, inépuisable, inaltérable, fonctionne ainsi sans interruption pendant trente ans.

Par un autre effet de la même structure mentale, jamais il ne fonctionne à vide ; c’est là aujourd’hui notre grand danger. — Depuis trois siècles, nous perdons de plus en plus la vue pleine et directe des choses ; sous la contrainte de l’éducation casanière, multiple et prolongée, nous étudions, au lieu des objets, leurs signes ; au lieu du terrain, la carte ; au lieu des animaux qui luttent pour vivre[49], des nomenclatures, des classifications, et, au mieux, des spécimens morts de muséum ; au lieu des hommes sentants et agissants, des statistiques, des codes, de l’histoire, de la littérature, de la philosophie, bref des mots imprimés, et, chose pire, des mots abstraits, lesquels, de siècle en siècle, deviennent plus abstraits, partant plus éloignés de l’expérience, plus difficiles à bien comprendre, moins maniables et plus décevants, surtout en matière humaine et sociale. Dans ce domaine, par l’extension des États, par la multiplication des services, par l’enchevêtrement des intérêts, l’objet, indéfiniment agrandi et compliqué, échappe maintenant à nos prises ; notre idée vague, incomplète, inexacte, y correspond mal ou n’y correspond point ; dans neuf esprits sur dix, et peut-être dans quatre-vingt-dix-neuf esprits sur cent, elle n’est guère qu’un mot ; aux autres, s’ils veulent se représenter effectivement la société vivante, il faut, par delà l’enseignement des livres, dix ans, quinze ans d’observation et de réflexion, pour repenser les phrases dont ils ont peuplé leur mémoire, pour se les traduire, pour en préciser et vérifier le sens, pour mettre dans le mot, plus ou moins indéterminé et creux, la plénitude et la netteté d’une impression personnelle. Société, État, gouvernement, souveraineté, droit, liberté, on a vu combien ces idées, les plus importantes de toutes, étaient, à la fin du xviiie siècle, écourtées et fausses comment, dans la plupart des cerveaux, le simple raisonnement verbal les accouplait en axiomes et en dogmes, quelle progéniture ces simulacres métaphysiques ont enfantée, combien d’avortons non viables et grotesques, combien de chimères monstrueuses et malfaisantes. — Il n’y a pas de place pour une seule de ces chimères dans l’esprit de Bonaparte ; elles ne peuvent pas s’y former ou y trouver accès ; son aversion pour les fantômes sans substance de la politique abstraite va au delà du dédain, jusqu’au dégoût[50] ; ce qu’on appelle en ce temps-là l’idéologie est proprement sa bête noire ; il y répugne, non seulement par calcul intéressé, mais encore et davantage par besoin et instinct du vrai, en praticien, en chef d’État, se souvenant toujours, comme la grande Catherine, « qu’il travaille, non sur le papier, mais sur la peau humaine, qui est chatouilleuse ». Toutes les idées qu’il en a ont eu pour source des observations que lui-même il a faites, et ont pour contrôle des observations que lui-même il fait.

Si les livres lui ont servi, c’est pour lui suggérer des questions, et à ces questions il ne répond jamais que par son expérience propre. Il a peu lu et précipitamment[51] ; son instruction classique est rudimentaire ; en fait de latin, il n’a pas dépassé la quatrième. À l’École militaire, comme à Brienne, l’enseignement qu’il a reçu était au-dessous du médiocre ; et dès Brienne on constatait que, « pour les langues et les belles-lettres, il a n’avait aucune disposition ». Ensuite la littérature élégante et savante, la philosophie de cabinet et de salon, dont ses contemporains sont imbus, a glissé sur son intelligence comme sur une roche dure ; seules les vérités mathématiques, les notions positives de la géographie et de l’histoire y ont pénétré et s’y sont gravées. Tout le reste, en lui comme en ses prédécesseurs du xve siècle, lui vient du travail original et direct de ses facultés au contact des hommes et des choses, de son tact rapide et sûr, de son attention infatigable et minutieuse, de ses divinations indéfiniment répétées et rectifiées pendant ses longues heures de solitude et de silence. En toutes choses, c’est par la pratique, non par la spéculation, qu’il s’est instruit ; de même un mécanicien élevé parmi les machines. « Il n’est rien à la guerre, dit-il, que je ne puisse faire par moi-même[52]. S’il n’y a personne pour faire de la poudre à canon, je sais en fabriquer ; des affûts, je sais les construire ; s’il faut fondre des canons, je les ferai fondre ; les détails de la manœuvre, s’il faut les enseigner, je les enseignerai. » Voilà comment il s’est trouvé compétent du premier coup, général d’artillerie, général en chef, puis aussitôt diplomate, financier, administrateur en tous les genres. Grâce à cet apprentissage fécond, dès le Consulat il en remontre aux hommes de cabinet, aux anciens ministres qui lui adressent des mémoires. « Je suis plus vieux administrateur qu’eux[53] ; quand on a dû tirer de sa seule tête les moyens de nourrir, d’entretenir, de contenir, d’animer du même esprit et de la même volonté quelques centaines de mille hommes loin de leur patrie, on a vite appris tous les secrets de l’administration. » Dans chacune des machines humaines qu’il construit et qu’il manie, il aperçoit d’un seul coup toutes les pièces, chacune à sa place et dans son office, les générateurs de la force, les organes de la transmission, les engrenages superposés, les mouvements composants, la vitesse résultante, l’effet final et total, le rendement net ; jamais son regard ne demeure superficiel et sommaire : il plonge dans les angles obscurs et dans les derniers fonds, « par la précision technique de ses questions », avec une lucidité de spécialiste, et de cette façon, pour emprunter un mot des philosophes, l’idée chez lui se trouve adéquate à son objet.

De là son goût pour les détails, car ils font le corps et la substance de l’objet ; la main qui ne les a pas saisis ou qui les lâche ne tient qu’une écorce, une enveloppe. À leur endroit, sa curiosité, son avidité est « insaturable[54] ». Dans chaque ministère il en sait plus que le ministre, et dans chaque bureau il sait autant que le commis. Sur sa table[55] sont des états de situation des armées de terre et de mer ; il en a donné le plan, et ils sont renouvelés le premier jour de chaque mois ; telle est sa lecture quotidienne et préférée : « J’ai toujours présents mes états de situation. Je n’ai pas de mémoire assez pour retenir un vers alexandrin, mais je n’oublie pas une syllabe de mes états de situation. Ce soir, je vais les trouver dans ma chambre, je ne me coucherai pas sans les avoir lus. » Mieux que les bureaux du mouvement des ministères de la guerre et de la marine, mieux que les états-majors eux-mêmes, il sait toujours « sa position » sur mer et sur terre, nombre, grandeur et qualité de ses vaisseaux au large et dans chaque port, degré d’avancement présent et futur des bâtiments en construction, composition et force des équipages, composition, organisation, personnel, matériel, résidence, recrutement passé et prochain de chaque corps d’armée et de chaque régiment. De même en finances, en diplomatie, dans toutes les branches de l’administration laïque ou ecclésiastique, dans l’ordre physique et dans l’ordre moral. Sa mémoire topographique et son imagination géographique des contrées, des lieux, du terrain et des obstacles aboutissent à une vision interne qu’il évoque à volonté et qui, après plusieurs années, ressuscite en lui aussi fraîche qu’au premier jour. Son calcul des distances, des marches et des manœuvres est une opération mathématique si rigoureuse, que plusieurs fois, à deux ou trois cents lieues de distance, sa prévision militaire, antérieure de deux mois, de quatre mois, s’accomplit presque au jour fixé, précisément à la place dite[56]. Ajoutez une dernière faculté, la plus rare de toutes ; car, si sa prévision s’accomplit, c’est que, comme les célèbres joueurs d’échecs, il a évalué juste, outre le jeu mécanique des pièces, le caractère et le talent de l’adversaire, « sondé son tirant d’eau », deviné ses fautes probables ; au calcul des quantités et des probabilités physiques, il a joint le calcul des quantités et des probabilités morales, et il s’est montré grand psychologue autant que stratégiste accompli. — Effectivement, nul ne l’a surpassé dans l’art de démêler les états et les mouvements d’une âme et de beaucoup d’âmes, les motifs efficaces, permanents ou momentanés, qui poussent ou retiennent l’homme en général et tels ou tels hommes en particulier, les ressorts sur lesquels on peut appuyer, l’espèce et le degré de pression qu’il faut appliquer. Sous la direction de cette faculté centrale, toutes les autres opèrent, et, dans l’art de maîtriser les hommes, son génie se trouve souverain.

III

Il n’y a pas de faculté plus précieuse pour un ingénieur politique, car les forces qu’il emploie ne sont jamais que des passions humaines. Mais comment, sauf par divination, atteindre les passions qui sont des sentiments intimes, et comment, sauf par conjecture, calculer des forces qui semblent répugner à toute mesure ? — Dans ce domaine obscur, glissant, où l’on ne peut marcher qu’à tâtons, Napoléon opère presque sûrement, et il opère incessamment, d’abord sur lui-même ; en effet, pour pénétrer dans l’âme d’autrui, il faut au préalable être descendu dans la sienne. « J’ai toujours aimé l’analyse, disait-il un jour[57], et, si je devenais sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce. Pourquoi et comment sont des questions si utiles qu’on ne saurait trop se les faire. » — « Certainement, écrit le même témoin, il est l’homme qui a le plus médité sur les pourquoi qui régissent les actions humaines. » Son procédé, qui est celui des sciences expérimentales, consiste à contrôler toute hypothèse ou déduction par une application précise, observée dans des conditions définies : telle force physique se trouve ainsi constatée et mesurée exactement par la déviation d’une aiguille, par l’ascension ou la décoloration d’un liquide ; telle force morale invisible peut être de même constatée et approximativement mesurée par sa manifestation sensible, par une épreuve décisive, qui est tel mot, tel accent, tel geste. Ce sont ces mots, gestes et accents qu’il recueille ; il aperçoit les sentiments intimes dans leur expression extérieure ; il se peint le dedans par le dehors, par telle physionomie caractéristique, par telle attitude parlante, par telle petite scène abréviative et topique, par des spécimens et raccourcis, si bien choisis et tellement circonstanciés qu’ils résument toute la file indéfinie des cas analogues. De cette façon, l’objet vague et fuyant se trouve soudainement saisi, rassemblé, puis jaugé et pesé, comme un gaz impalpable que l’on renferme et que l’on retient dans un tube gradué de cristal transparent. — Partant, au Conseil d’État, tandis que les autres, administrateurs ou légistes, voient des abstractions, des articles de code, des précédents, il voit des âmes, et telles qu’elles sont, celle du Français, de l’Italien, de l’Allemand, celle du paysan, de l’ouvrier, du bourgeois, du noble, celle du jacobin survivant, de l’émigré rentré[58], celle du soldat, de l’officier, du fonctionnaire, partout l’individu actuel et total, l’homme qui laboure, fabrique, se bat, se marie, enfante, peine, s’amuse et meurt. — Rien de plus frappant que le contraste entre les raisonnements ternes et graves que lui prête le sage rédacteur officiel et ses propres paroles recueillies à la volée, à l’instant même, toutes vibrantes et fourmillantes d’exemples et d’images[59]. À propos du divorce qu’il veut maintenir en principe : « Consultez donc les mœurs de la nation : l’adultère n’est pas un phénomène, il est très commun ; c’est une affaire de canapé… Il faut un frein aux femmes qui sont adultères pour des clinquants, des vers, Apollon, les Muses, etc. » Mais, si vous admettez le divorce pour incompatibilité de caractères, vous ébranlez le mariage ; au moment de le contracter, on le sentira fragile. « Ce sera comme si l’on disait : Je me marie jusqu’à ce que je change d’humeur. » Ne prodiguez pas non plus les cas de nullité ; le mariage fait, il est grave de le défaire : « Je crois épouser ma cousine qui arrive des Grandes-Indes, et l’on me fait épouser une aventurière ; j’en ai des enfants, je découvre qu’elle n’est pas ma cousine : le mariage est-il bon ? La morale publique ne veut-elle pas qu’il soit valable ? Il y a eu échange d’âme, de transpiration. » — Sur le droit des enfants, mêmes majeurs, à des aliments : « Voulez-vous qu’un père puisse chasser de sa maison une fille de quinze ans ! Un père qui aurait soixante mille francs de rente pourrait donc dire à son fils : Tu es gros et gras, va labourer ? Un père riche ou aisé doit toujours à ses enfants la gamelle paternelle » ; retranchez ce droit aux aliments, et « vous forcerez les enfants à tuer leurs pères ». — Quant à l’adoption, « vous l’envisagez en faiseurs de lois, non en hommes d’État. Elle n’est pas un contrat civil ni un acte judiciaire. L’analyse (du juriste) conduit aux résultats les plus vicieux. On ne peut gouverner l’homme que par l’imagination ; sans l’imagination, c’est une brute. Ce n’est pas pour cinq sous par jour, pour une chétive distinction qu’on se fait tuer ; c’est en parlant à l’âme qu’on électrise l’homme. Ce n’est pas un notaire qui produira cet effet pour douze francs qu’on lui payera. Il faut un autre procédé, un acte législatif. L’adoption, qu’est-ce ? Une imitation par laquelle la société veut singer la nature. C’est une espèce de nouveau sacrement… Le fils des os et du sang passe, par la volonté de la société, dans les os et le sang d’un autre. C’est le plus grand acte qu’on puisse imaginer. Il donne des sentiments de fils à celui qui ne les avait pas, et réciproquement ceux de père. D’où doit donc partir cet acte ? D’en haut, comme la foudre. » — Tous ses mots sont des traits de feu dardés coup sur coup[60] ; depuis Voltaire et Galiani, personne n’en a lancé autant, à poignées ; sur la société, les lois, le gouvernement, la France et les Français, il en a qui percent et illuminent à fond, comme ceux de Montesquieu, par un grand éclair brusque ; il ne les fabrique pas industrieusement, ils jaillissent de lui ; ce sont les gestes de son esprit, ses gestes naturels, involontaires, perpétuels. — Et ce qui ajoute à leur prix, c’est que, hors des conseils ou entretiens intimes, il s’en abstient ; il ne s’en sert que pour penser ; dans les autres circonstances, il les subordonne à son but qui est toujours l’effet pratique ; ordinairement il écrit et parle dans une langue différente, dans la langue qui convient à ses auditeurs ; il se retranche les étrangetés, les saccades d’improvisation et d’imagination, les sursauts d’inspiration et de génie. Ce qu’il en garde et s’en permet n’est que pour imprimer de lui une grande idée dans le personnage qu’il a besoin d’éblouir, Pie VII ou l’empereur Alexandre ; en ce cas, le ton courant de sa conversation est la familiarité caressante, expansive, aimable ; il est alors en scène, et en scène il peut jouer tous les rôles, la tragédie, la comédie, avec la même verve, tour à tour fulminant, insinuant et même bonhomme. Avec ses généraux, ministres et chefs d’emploi, il se réduit au style serré, positif et technique des affaires ; tout autre langage nuirait aux affaires ; l’âme passionnée ne se révèle que par la brièveté, la force et la rudesse impérieuse de l’accent. Pour ses armées et le commun des hommes, il a ses proclamations et ses bulletins, c’est-à-dire des phrases à effet et de l’emphase voulue, avec un exposé de faits simplifiés, arrangés et falsifiés à dessein[61], bref un vin fumeux, excellent pour échauffer l’enthousiasme, et un narcotique excellent pour entretenir la crédulité[62], sorte de mixture populaire qu’il débite juste au moment opportun, et dont il proportionne si bien les ingrédients que le gros public, auquel il la sert, a du plaisir à boire et ne peut manquer d’être ivre après avoir bu. — En toute circonstance, son style, fabriqué ou spontané, manifeste sa merveilleuse connaissance des masses et des individus ; sauf dans deux ou trois cas, sauf en un domaine élevé, écarté, et qui lui est demeuré inconnu, il a toujours touché juste, à propos, à l’endroit accessible, avec le levier approprié, avec la poussée, la pesée, le degré d’insistance ou de brusquerie qui devait être le plus efficace. C’est que, par une série de notations courtes, précises et quotidiennement rectifiées, il s’était tracé une sorte de tableau psychologique où étaient représentées, résumées et presque évaluées en chiffres les dispositions mentales et morales, caractères, facultés, passions, aptitudes, énergies ou faiblesses des innombrables créatures humaines sur lesquelles, de près ou de loin, il agissait.

IV

Tâchons de nous figurer un instant l’étendue et le contenu de cette intelligence ; probablement il faudrait remonter jusqu’à César pour en découvrir une égale ; mais, faute de documents, on n’a, de César, que des linéaments généraux, un contour sommaire ; de Napoléon, outre la silhouette d’ensemble, nous avons le détail des traits. Lisons, jour par jour, puis chapitre par chapitre[63], sa correspondance, par exemple en 1806, après la bataille d’Austerlitz, ou mieux encore, en 1809, depuis son retour d’Espagne jusqu’à la paix de Vienne ; quelle que soit notre insuffisance technique, nous comprendrons que son esprit, par sa compréhension et sa plénitude, déborde au delà de toutes les proportions connues ou même croyables. — Il y a trois atlas principaux en lui, à demeure, chacun d’eux composé « d’une vingtaine de gros livrets », distincts et perpétuellement tenus à jour. — Le premier est militaire et forme un recueil énorme de cartes topographiques aussi minutieuses que celles d’un état-major, avec le plan circonstancié de toutes les places fortes, avec la désignation spécifique et la distribution locale de toutes les forces de terre et de mer : équipages, régiments, batteries, arsenaux, magasins, ressources actuelles et futures en hommes, chevaux, voitures, armes, munitions, vivres et vêtements. — Le second, qui est civil, ressemble à ces gros volumes où, chaque année, nous lisons aujourd’hui l’état du budget, et comprend, d’abord les innombrables articles de la recette et de la dépense ordinaire et extraordinaire, impôts à l’intérieur, contributions à l’étranger, produit des domaines en France et hors de France, service de la dette, des pensions, des travaux publics et du reste, ensuite toute la statistique administrative, la hiérarchie des fonctions et des fonctionnaires, sénateurs, députés, ministres, préfets, évêques, professeurs, juges et leurs sous-ordres, chacun dans sa résidence, avec son rang, ses attributions et ses appointements. — Le troisième est un gigantesque dictionnaire biographique et moral, où, comme en un casier de haute police, chaque individu notable, chaque groupe local, chaque classe professionnelle ou sociale, et même chaque peuple a sa fiche, avec l’indication abréviative de sa situation, de ses besoins, de ses antécédents, partant de son caractère prouvé, de ses dispositions éventuelles et de sa conduite probable. — Toute fiche, carte ou feuillet a son résumé ; tous ces résumés partiels, méthodiquement classés, aboutissent à des totaux, et les totaux des trois atlas se combinent pour fournir à leur possesseur la mesure de sa force disponible. — Or, en 1809, si grossis que soient les trois atlas, ils sont imprimés en entier dans l’esprit de Napoléon ; il en sait, non seulement le résumé total et les résumés partiels, mais aussi les derniers détails ; il y lit couramment et à toute heure ; il perçoit en bloc et par le menu les diverses nations qu’il gouverne directement ou par autrui, c’est-à-dire soixante millions d’hommes, les diverses contrées qu’il a conquises ou parcourues, c’est-à-dire soixante-dix mille lieues carrées, d’abord la France, accrue de la Belgique et du Piémont, ensuite l’Espagne d’où il revient et où il a mis son frère Joseph, l’Italie du sud où, après Joseph, il a mis Murat, l’Italie du centre où il occupe Rome, l’Italie du nord où Eugène est son délégué, la Dalmatie et l’Istrie qu’il a jointes à son empire, l’Autriche qu’il envahit pour la seconde fois, la Confédération du Rhin qu’il a faite et qu’il dirige, la Westphalie et la Hollande où ses frères ne sont que ses lieutenants, la Prusse qu’il a soumise, qu’il a mutilée, qu’il exploite et dont il détient encore les plus fortes places ; ajoutez un dernier tableau intérieur, celui qui lui représente les mers du Nord, l’Atlantique et la Méditerranée, toutes les escadres du continent au large et dans les ports, depuis Dantzig jusqu’à Flessingue et Bayonne, depuis Cadix jusqu’à Toulon et Gaëte, depuis Tarente jusqu’à Venise, Corfou et Constantinople[64]. — Dans l’atlas psychologique et moral, outre une lacune primitive qu’il ne comblera jamais, parce qu’elle tient à son caractère, il y a quelques résumés faux, notamment à l’endroit du pape et des consciences catholiques ; pareillement, il cote trop bas l’énergie du sentiment national en Espagne et en Allemagne ; il cote trop haut, en France et dans les pays annexés et sujets, son prestige, le reliquat de confiance et de zèle sur lequel il peut compter. Mais ces erreurs sont l’œuvre de sa volonté plutôt que de son intelligence ; par intervalles, il les reconnaît : s’il a des illusions, c’est qu’il se les forge ; laissé à lui-même, son bon sens resterait infaillible ; il n’y a que ses passions qui puissent troubler sa lucidité. — Quant aux deux autres atlas, surtout l’atlas topographique et militaire, ils sont aussi complets et aussi exacts que jamais ; la réalité qu’ils figurent a eu beau s’enfler et se compliquer, toute monstrueuse qu’elle soit à cette date, par leur ampleur et leur précision ils lui correspondent encore trait pour trait.

V

Mais cette multitude de notations n’est que la moindre partie de la population mentale qui pullule dans cette cervelle immense, car, sur l’idée qu’il a du réel, germent et fourmillent les conceptions qu’il se fait du possible ; sans ces conceptions, nul moyen de manier et de transformer les choses, et l’on sait s’il les manie, s’il les transforme. Avant d’agir, il a choisi son plan, et, s’il a choisi ce plan, c’est entre plusieurs autres[65], après examen, comparaison et préférence ; il a donc conçu tous les autres. Derrière chaque combinaison adoptée, on entrevoit la foule des combinaisons rejetées ; il y en a par dizaines derrière chaque décision prise, manœuvre effectuée, traité signé, décret promulgué, ordre expédié, et, je dirai même, derrière presque toute action ou parole improvisée, car il met du calcul dans tout ce qu’il fait, dans ses expansions apparentes et jusque dans ses explosions sincères ; quand il s’y abandonne, c’est de parti pris, avec prévision de leur effet, afin d’intimider ou d’éblouir ; il exploite tout d’autrui, et aussi de lui-même, sa passion, ses emportements, ses défauts, son besoin de parler, et il exploite tout pour l’avancement de l’édifice qu’il bâtit[66]. — Certainement, parmi ses diverses facultés, si grandes qu’elles soient, celle-ci, l’imagination constructive, est la plus forte. Dès le commencement, on en sentait la chaleur intense et les bouillonnements, sous la froideur et la raideur de ses instructions techniques et positives : « Quand je fais un plan militaire, disait-il à Rœderer, il n’y a pas d’homme plus pusillanime que moi. Je me grossis tous les dangers et tous les maux possibles dans les circonstances. Je suis dans une agitation tout à fait pénible. Cela ne m’empêche pas de paraître fort serein devant les personnes qui m’entourent ; je suis comme une fille qui accouche[67]. Passionnément, avec des frémissements de créateur, il s’absorbe ainsi dans sa création future ; par anticipation et de cœur, il habite déjà sa bâtisse imaginaire : « Général, lui disait un jour Mme de Clermont-Tonnerre, vous construisez derrière un échafaudage que vous ferez tomber quand vous aurez fini. — Oui, madame[68], c’est bien cela, répond Bonaparte, vous avez raison, je ne vis jamais que dans deux ans… » Sa réponse est partie avec « une vivacité incroyable », comme un sursaut ; c’est le sursaut de l’âme touchée dans sa fibre vitale, au centre. — Aussi bien, de ce côté, la puissance, la rapidité, la fécondité, le jeu et le jet de sa pensée semblent sans limites. Ce qu’il a fait est surprenant ; mais il a entrepris bien davantage, et, quoi qu’il ait entrepris, il a rêvé bien au delà. Si vigoureuses que soient ses facultés pratiques, sa faculté poétique est plus forte ; même elle l’est trop pour un homme d’État : la grandeur s’y exagère jusqu’à l’énormité, et l’énormité y dégénère en folie. En Italie, après le 18 Fructidor[69], il disait déjà à Bourrienne : « L’Europe est une taupinière ; il n’y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu’en Orient, où vivent six cents millions d’hommes. » L’année suivante, devant Saint-Jean-d’Acre, la veille du dernier assaut, il ajoutait[70] : « Si je réussis, je trouverai dans la ville les trésors du pacha et des armes pour trois cent mille hommes. Je soulève et j’arme toute la Syrie…, je marche sur Damas et Alep ; je grossis mon armée, en avançant dans le pays, de tous les mécontents. J’annonce au peuple l’abolition de la servitude et du gouvernement tyrannique des pachas. J’arrive à Constantinople avec des masses armées ; je renverse l’empire turc ; je fonde dans l’Orient un nouvel et grand empire, qui fixera ma place dans la postérité, et peut-être je retournerai à Paris par Andrinople ou par Vienne, après avoir anéanti la maison d’Autriche. » — Devenu consul, puis empereur, il se reportera souvent vers cette époque heureuse[71] où, « débarrassé des freins d’une civilisation gênante », il pouvait imaginer et construire à discrétion. « Je créais une religion ; je me voyais sur le chemin de l’Asie, monté sur un éléphant, le turban sur ma tête, et dans ma main un nouvel Alcoran que j’aurais composé à mon gré. » — Confiné en Europe, il songe, dès 1804, à y refaire l’empire de Charlemagne. « L’empire français deviendra la mère patrie des autres souverainetés… Je veux que chaque roi d’Europe soit forcé de bâtir à Paris un grand palais à son usage ; lors du couronnement de l’empereur des Français, ces rois viendront l’habiter ; ils orneront de leur présence et salueront de leurs hommages cette imposante cérémonie[72]. » Le pape y sera ; il est venu à la première ; il faudra bien qu’il revienne à Paris, qu’il s’y installe à poste fixe ; où le Saint-Siège serait-il mieux que dans la nouvelle capitale de la chrétienté, sous la main de Napoléon, héritier de Charlemagne, et souverain temporel du souverain pontife ? Par le temporel, l’Empereur tiendra le spirituel[73], et, par le Pape, les consciences. En novembre 1811, dans un accès de verve, il dit à l’abbé de Pradt : « Dans cinq ans, je serai le maître du monde ; il ne reste que la Russie, mais je l’écraserai[74]… Paris ira jusqu’à Saint-Cloud… » — Faire de Paris la capitale physique de l’Europe, cela est, de son propre aveu, « un de ses rêves perpétuels ». — « Parfois, dit-il[75], je voulais qu’elle devînt une ville de deux, trois, quatre millions d’habitants, quelque chose de fabuleux, de colossal, d’inconnu jusqu’à nos jours, et dont les établissements publics eussent répondu à la population… Archimède proposait de soulever le monde si on lui laissait poser son levier ; pour moi, je l’eusse changé partout où l’on m’eût laissé poser mon énergie, ma persévérance et mes budgets. » — Du moins, il le croit ; car, si haut et si mal appuyé que doive être le prochain étage de sa bâtisse, toujours il y superpose d’avance un nouvel étage plus élevé et plus chancelant. Quelques mois avant de se lancer, avec toute l’Europe à dos, dans la Russie, il disait à Narbonne[76] : « Après tout, mon cher, cette longue route est la route de l’Inde. Alexandre était parti d’aussi loin que Moscou pour atteindre le Gange ; je me le suis dit depuis Saint-Jean-d’Acre… Aujourd’hui c’est d’une extrémité de l’Europe qu’il me faut reprendre l’Asie à revers, pour y atteindre l’Angleterre… Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le tsar réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un autre trône nouveau et dépendant : et dites-moi si, pour une armée de Français et d’auxiliaires partis de Tiflis, il n’y a pas d’accès possible jusqu’au Gange, qu’il suffit de toucher d’une épée française pour faire tomber dans toute l’Inde cet échafaudage de grandeur mercantile. Ce serait l’expédition gigantesque, j’en conviens, mais exécutable, du xixe siècle. Par là, du même coup, la France aurait conquis l’indépendance de l’Occident et la liberté des mers. » En disant cela, ses yeux brillent d’un éclat étrange, et il continue, accumulant les motifs, pesant les difficultés, les moyens, les chances ; il a été saisi par l’inspiration et il s’y livre. Subitement, la faculté maîtresse s’est dégagée et déployée ; l’artiste[77], enfermé dans le politique, est sorti de sa gaine ; il crée dans l’idéal et l’impossible. On le reconnaît pour ce qu’il est, pour un frère posthume de Dante et de Michel-Ange ; effectivement, par les contours arrêtés de sa vision, par l’intensité, la cohérence et la logique interne de son rêve, par la profondeur de sa méditation, par la grandeur surhumaine de ses conceptions, il est leur pareil et leur égal ; son génie a la même taille et la même structure ; il est un des trois esprits souverains de la Renaissance italienne. — Seulement, les deux premiers opéraient sur le papier ou le marbre ; c’est sur l’homme vivant, sur la chair sensible et souffrante que celui-ci a travaillé.

  1. La principale source est, bien entendu, la Correspondance de l’empereur Napoléon ier en trente-deux volumes. Par malheur, cette correspondance est encore incomplète, et, notamment à partir du tome VI, elle a été expurgée de parti pris : « En général, disent les éditeurs (XVI, 4), nous avons pris pour guide cette idée très simple, que nous étions appelés à publier ce que l’Empereur aurait livré à la publicité, si, se survivant à lui-même et devançant la justice des âges, il avait voulu montrer à la postérité sa personne et son système. » — Le savant qui a le plus assidûment étudié cette correspondance presque intacte dans les diverses Archives de France estime qu’elle comprend plus de 70000 pièces, dont 23000 ont été publiées dans le recueil en question ; 20000 autres ont été élaguées comme redites, et 30000 environ par convenance ou politique. Par exemple, on n’a guère publié que la moitié des lettres de Napoléon à Bigot de Préameneu sur les affaires ecclésiastiques ; beaucoup de lettres omises, toutes importantes et caractéristiques, sont dans l’Église romaine et le Premier Empire, par le comte d’Haussonville. — Le savant dont je viens de parler estime à 2000 le nombre des lettres importantes qui restent encore inédites.
  2. Mémorial de Sainte-Hélène, par le comte de Las-Cases (29 mai 1816). — « En Corse, dans une excursion à cheval, Paoli lui expliquait les positions, les lieux de résistance ou de triomphe de la liberté. Sur les observations de son jeune compagnon et sur le caractère qu’il lui avait laissé entrevoir, Paoli lui dit : « Ô Napoléon, tu n’as rien de moderne, tu appartiens tout à fait à Plutarque. » — Antommarchi, Mémoires, 25 octobre 1819. Même récit de Napoléon, avec une petite variante : « Ô Napoléon ! me dit Paoli, tu n’es pas de ce siècle ; tes sentiments sont ceux d’un homme de Plutarque. Courage, tu prendras ton essor ! »
  3. Comte de Ségur, Histoire et Mémoires, I, 150 (Récit de Pontécoulant, membre du comité de la guerre en juin 1795) : « Boissy d’Anglas lui dit qu’il avait vu, la veille, un petit italien, pâle, frêle, maladif, mais singulier par la hardiesse de ses vues et l’énergique fermeté de son langage. » — Le lendemain, visite de Bonaparte à Pontécoulant : « Attitude raidie par une fierté souffrante, dehors chétifs, figure longue, creuse et cuivrée… Il revient de l’armée et en parle en connaisseur. »
  4. Coston, Biographie des premières années de Napoléon Bonaparte, 2 vol. (1840), passim. — Yung, Bonaparte et son temps, I, 300, 302. (Pièces généalogiques.) — Le roi Joseph, Mémoires, I, 109, 111. (Sur les diverses branches et les hommes distingués de la famille Bonaparte.) — Miot de Melito, Mémoires, II, 30. (Documents sur la famille Bonaparte recueillis sur place par l’auteur en 1801.)
  5. Mémorial, 6 mai 1816. — Miot de Melito, II, 30 (Sur les Bonaparte de San-Miniato) : « Le dernier rejeton de cette branche était un chanoine qui vivait encore dans cette même ville de San-Miniato et que Bonaparte vint visiter lorsque, en l’an IV, il vint à Florence. »
  6. Correspondance de l’empereur Napoléon ier (Lettre de Bonaparte, 29 septembre 1797, à propos de l’Italie) : « Un peuple foncièrement ennemi des Français, par préjugés, par l’habitude des siècles, par caractère. »
  7. Miot de Melito, I, 123 (1796) : « Depuis deux siècles et demi, Florence avait perdu cette antique énergie qui, dans les temps orageux de la république, distingua cette noble cité. L’esprit dominant de toutes les classes était celui de l’indolence… Presque partout, je ne vis que des hommes bercés par les charmes du plus heureux climat, uniquement occupés des détails d’une vie monotone et végétant tranquillement sous un ciel bienfaisant. » — (Sur Milan en 1796, cf. Stendhal, début de la Chartreuse de Parme.)
  8. Miot de Melito, I, 151 : « Venant de quitter une des villes les plus civilisées de l’Italie, ce n’était pas sans éprouver une vive émotion que je me trouvai tout à coup transporté dans un pays (la Corse) qui, par son aspect sauvage, ses âpres montagnes et ses habitants vêtus uniformément d’un drap brun grossier, contrastait si fortement avec les riches et riantes campagnes de la Toscane, et avec l’aisance, je dirai presque l’élégance, des vêtements que portaient les heureux cultivateurs de ce sol fertile. »
  9. Ib., II, 30 : « D’une famille peu considérable de Sartène. » — II, 143. (Sur le canton de Sartène et les vendettas en 1796.) — Coston, I, 4 : « La famille de Mme Lætitia était originaire d’Italie et issue des comtes de Colalto. »
  10. Son père, Charles Bonaparte, faible et même frivole, « trop ami du plaisir pour s’occuper de ses enfants » et bien conduire ses affaires, assez lettré, médiocre chef de maison, mourut à trente-neuf ans d’un squirre à l’estomac, et semble n’avoir transmis que cette dernière particularité à son fils Napoléon. — Au contraire, sa mère, sérieuse, commandante, vrai chef de famille, était, dit Napoléon, « sévère dans sa tendresse ; elle punissait, récompensait indistinctement : le bien, le mal, elle nous comptait tout. » — Devenue Madame Mère, « elle était trop parcimonieuse ; c’en était ridicule. C’était excès de prévoyance de sa part ; elle avait connu le besoin, et ces terribles moments ne sortirent pas de sa pensée… Paoli avait essayé près d’elle la persuasion avant d’employer la force… Madame répondit en héroïne et comme eût fait Cornélie… 12 ou 15000 paysans fondirent des montagnes sur Ajaccio, notre maison fut pillée et brûlée, nos vignes perdues, nos troupeaux détruits… Du reste, cette femme, à laquelle on eût si difficilement arraché un écu, eût tout donné pour préparer mon retour de l’île d’Elbe, et, après Waterloo, m’a offert tout ce qu’elle possédait pour rétablir mes affaires. » (Mémorial, 29 mai 1816, et Mémoires d’Antommarchi, 18 novembre 1819. — Sur les idées et façons de Madame Mère, lire sa Conversation dans Stanislas de Girardin, Journal et Mémoires, t. IV.) — Duchesse d’Abrantès, Mémoires, II, 318, 369. « Avare au delà de toute bienséance, excepté dans quelques occasions solennelles… Aucune connaissance usuelle des habitudes du monde… Fort ignorante, non seulement de notre littérature, mais de la sienne. » — Stendhal, Vie de Napoléon. « C’est par ce caractère parfaitement italien de Mme Lætitia qu’il faut expliquer celui de son fils. »
  11. La conquête française s’opère à main armée, du 30 juillet 1768 au 22 mai 1769 ; la famille Bonaparte fait sa soumission le 23 mai 1769, et Napoléon naît le 15 août suivant.
  12. Antommarchi, Mémoires, 4 octobre 1819. — Mémorial, 29 mai 1816.
  13. Miot de Melito, II, 33 : « Le jour de mon arrivée à Bocognano, une vengeance privée coûta la vie à deux hommes. Environ huit années auparavant, un habitant de ce canton avait tué un de ses voisins, père de deux enfants… Ceux-ci, arrivés à l’âge de seize à dix-sept ans, quittèrent le pays pour guetter le meurtrier, qui se tenait sur ses gardes et n’osait s’éloigner du village… L’ayant trouvé qui jouait aux cartes sous un arbre, ils tirent, le tuent, et en outre, par mégarde, un homme qui dormait à quelques pas de là. Les parents des deux cotés trouvèrent l’acte très juste et dans les règles. » — Ib., I, 143 : « Quand je me rendis de Bastia à Ajaccio, les deux principales familles du lieu, les Peraldi et les Vivaldi, se tirèrent des coups de fusil pour se disputer l’honneur de me loger. »
  14. Bourrienne, Mémoires, I, 18, 19.
  15. Ségur, Histoire et Mémoires, I, 74.
  16. Yung, I, 193. (Lettre de Bonaparte à Paoli, 12 juin 1789.) — I, 250. (Lettre de Bonaparte à Buttafuoco, 23 janvier 1790.)
  17. Yung, I, 107. (Lettre de Napoléon à son père, 12 septembre 1784.) — I, 163. (Lettre de Napoléon à l’abbé Raynal, juillet 1786.) — I, 197. (Lettre de Napoléon à Paoli, 12 juin 1789.) Les trois lettres sur l’histoire de la Corse sont dédiées à l’abbé Raynal par une lettre du 24 juin 1790 ; on les trouvera dans Yung, I, 134.
  18. Lire notamment son discours Sur les vérités et les sentiments qu’il importe le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur (sujet proposé par l’académie de Lyon en 1790) : « Quelques hommes hardis, impulsés par le génie… La perfection naît du raisonnement, comme le fruit de l’arbre… Les yeux de la raison garantissent l’homme du précipice des passions… C’était principalement par le spectacle du fort de la vertu que les Lacédémoniens sentaient… Pour conduire les hommes au bonheur, faut-il donc qu’ils soient heureux en moyens ?… Mes titres (à la propriété) se renouvellent avec ma transpiration, circulent avec mon sang, sont écrits sur mes nerfs, dans mon cœur… Vous direz au riche : Tes richesses font ton malheur, rentre dans la latitude de tes sens… Qu’à votre voix les ennemis de la nature se taisent et avalent de rage leurs langues de serpent !… L’infortuné a fui la société des hommes ; le drap noir a remplacé la tapisserie de la gaîté… Voilà, Messieurs, sous le rapport animal, les sentiments qu’il faut inculquer aux hommes pour le bonheur. »
  19. Yung, I, 252 (Lettre à Buttafuoco) : « Tout dégouttant du sang de ses frères, souillé par des crimes de toute espèce, il se présente avec confiance sous une veste de général, unique récompense de ses forfaits. » I, 192 (Lettre à l’intendant de Corse, 2 avril 1789) : « Cela fait de cultivation qui nous ruine », etc. — Pour les fautes innombrables et grossières de français, voir les diverses lettres manuscrites copiées par Yung. — Miot de Melito, I, 84 (juillet 1796) : « Son parler était bref et, en ce temps, très incorrect. » — Mme de Rémusat, I, 104 : « Quelle que fût la langue qu’il parlât, elle paraissait toujours ne pas lui être familière ; il semblait avoir besoin de la forcer pour exprimer sa pensée. » — Mes souvenirs sur Napoléon, 225, par le comte Chaptal, conseiller d’État, puis ministre de l’intérieur sous le Consulat : « À cette époque, Bonaparte ne rougissait pas du peu de connaissance qu’il avait du détail de l’administration ; il questionnait beaucoup, il demandait la définition et le sens des mots les plus usités. Comme il lui est arrivé souvent d’entendre mal les mots qu’on prononçait devant lui pour la première fois, il les a reproduits constamment par la suite tels qu’il les a entendus ; ainsi il disait habituellement section pour session, armistice pour amnistie, îles Philippiques pour îles Philippines, point fulminant pour point culminant, rentes voyagères pour rentes viagères, etc. »
  20. Ségur, I, 174.
  21. Cf. les Mémoires du maréchal Marmont, I, 15, pour voir les sentiments ordinaires de la jeune noblesse. « En 1792, j’avais pour la personne du roi un sentiment difficile à définir, dont j’ai retrouvé la trace et, en quelque sorte, la puissance, vingt-deux ans plus tard, un sentiment de dévoûment avec un caractère presque religieux, un respect inné comme dû à un être d’un ordre supérieur. Le mot de roi avait alors une magie et une puissance que rien n’avait altérées dans les cœurs droits et purs… Cette religion de la royauté existait encore dans la masse de la nation et surtout parmi les gens bien nés, qui, placés à une assez grande distance du pouvoir, étaient plutôt frappés de son éclat que de ses imperfections… Cet amour devenait une espèce de culte. »
  22. Bourrienne, Mémoires, I, 27. — Ségur, I, 445. En 1795, à Paris, n’ayant point d’emploi militaire, Bonaparte ébauche plusieurs spéculations commerciales, entre autres une entreprise de librairie qui ne réussit pas. (Témoignage de Sébastiani et de divers autres.)
  23. Mémorial, 3 août 1816.
  24. Bourrienne, I, 171. (Texte original du Souper de Beaucaire.)
  25. Yung, II, 430, 531. (Paroles de Charlotte Robespierre. — En souvenir de cette liaison, elle reçut de Bonaparte, sous le Consulat, une pension de 3600 francs.) — Ib. (Lettre de Tilly, chargé d’affaires à Gênes, à Buchot, commissaire aux relations extérieures.) — Cf. dans le Mémorial le jugement très favorable de Napoléon sur Robespierre.
  26. Yung, II, 455. (Lettre de Bonaparte à Tilly, 7 août 1794.) — Ib., III, 120 (Mémoires de Lucien) : « Barras se charge de la dot de Joséphine, qui est le commandement en chef de l’armée d’Italie. » — Ib., Il, 477 (Classement des officiers généraux, notes de Schérer sur Bonaparte) : « Il a des connaissances réelles dans l’arme de l’artillerie, mais un peu trop d’ambition et d’intrigue pour son avancement. »
  27. Ségur, I, 162. — La Fayette, Mémoires, II, 215. — Mémorial (note dictée par Napoléon). Il expose les raisons pour et contre, et ajoute en parlant de lui-même ; « Ces sentimens, vingt-cinq ans, la confiance en sa force, sa destinée, le décidèrent. » — Bourrienne, I, 51 : « Il est constant qu’il a toujours gémi de cette journée ; il m’a souvent dit qu’il donnerait des années de sa vie pour effacer cette page de son histoire. »
  28. Mémorial, I, 6 septembre 1815 : « Ce n’est qu’après Lodi qu’il me vint à l’idée que je pourrais bien devenir, après tout, un acteur décisif sur notre scène politique. Alors naquit la première étincelle de la haute ambition. » Sur son but et ses procédés dans cette campagne d’Italie, cf. Sybel, Histoire de l’Europe pendant la Révolution française (trad. Dosquet), t. IV, livres II et III, notamment 182, 199, 334, 335, 406, 420, 475, 489.
  29. Yung, III, 213. (Lettre de M. de Sucy, 4 août 1797.)
  30. Ib., III, 214 (Rapport du comte d’Antraigues à M. de Mowikinoff, septembre 1797) : « S’il y avait un roi en France et que ce ne fût pas lui, il voudrait l’avoir créé, que ses droits fussent au bout de son épée, ne jamais abandonner cette épée, pour la lui plonger dans le sein, s’il cessait de lui être asservi un moment. » — Miot de Melito, I, 154. (Paroles de Bonaparte à Montebello, devant Miot et Melzi, juin 1797.) — Ib., I, 184. (Paroles de Bonaparte à Miot, 18 novembre 1797, à Turin.)
  31. Comte d’Haussonville, l’Église romaine et le Premier Empire, I, 405. (Paroles de M. Cacault, signataire du traité de Tolentino et secrétaire de la légation de France à Rome, au début des négociations pour le Concordat.) M. Cacault dit qu’il emploie ce mot « depuis les scènes de Tolentino et de Livourne, et les effrois de Manfredini, et Mattei menacé, et tant d’autres vivacités ».
  32. Mme de Staël, Considérations sur la Révolution française, 3e partie, ch. xxvi, 4e partie, ch. xviii.
  33. Cabinet des Estampes, portrait de Bonaparte, « dessiné par Guérin, gravé par Fiesinger, déposé à la Bibliothèque nationale le 29 vendémiaire an VII de la république française ».
  34. Mme de Rémusat, Mémoires, I, 104. — Miot de Melito, I, 84.
  35. Mme de Staël, Considérations, etc., 3e partie, ch. xxvi. — Mme de Rémusat, II, 77.
  36. Stendhal (Mémoires sur Napoléon), récit de l’amiral Decrès. — Même récit dans le Mémorial.
  37. Ségur, I, 193.
  38. Rœderer, Œuvres complètes, II, 560. (Conversation avec le général Lasalle en 1809 et jugement de Lasalle sur les débuts de Napoléon.)
  39. Autre spécimen de cet ascendant, sur un autre soudard révolutionnaire, plus énergique et plus brutal encore qu’Augereau, le général Vandamme. En 1815, Vandamme disait au maréchal d’Ornano, un jour qu’ils montaient ensemble l’escalier des Tuileries : « Mon cher, ce diable d’homme (il parlait de l’Empereur) exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. C’est au point que moi, qui ne crains ni Dieu ni diable, quand je l’approche, je suis prêt à trembler comme un enfant ; il me ferait passer par le trou d’une aiguille pour aller me jeter dans le feu. » (Le Général Vandamme, par Du Casse, II, 385.)
  40. Rœderer, III, 536 (Paroles de Napoléon, 11 février 1809) : « Militaire, moi, je le suis, parce que c’est le don particulier que j’ai reçu en naissant ; c’est mon existence, c’est mon habitude. Partout où j’ai été, j’ai commandé. J’ai commandé à vingt-trois ans le siège de Toulon ; j’ai commandé à Paris en Vendémiaire ; j’ai enlevé les soldats en Italie, dès que je m’y suis présenté. J’étais né pour cela. »
  41. Notez, chez les divers membres de la famille, des traits divers de la même structure mentale et morale. — Mémorial (Paroles de Napoléon sur ses frères et ses sœurs) : « Quelle famille aussi nombreuse pourrait présenter un si bel ensemble ? » — Souvenirs inédits par le chancelier Pasquier, quatorze volumes manuscrits, t. II, 543. (L’auteur, jeune magistrat sous Louis XVI, haut fonctionnaire sous l’Empire, grand personnage politique sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet, est probablement le témoin le mieux informé et le plus judicieux pour la première moitié de notre siècle) : « Leurs vices et leurs vertus sortent des proportions ordinaires et ont une physionomie qui leur est propre. Mais, ce qui les distingue surtout, c’est l’obstination dans la volonté, c’est l’inflexibilité dans les résolutions… Ils avaient tous l’instinct de leur grandeur. » Ils ont accepté sans difficulté « les positions les plus élevées, ils ont même fini par s’y croire inévitablement élevés… Rien n’étonnait Joseph dans son incroyable fortune ; je l’ai entendu, au mois de janvier 1814, reproduire plusieurs fois devant moi cette incroyable assertion que, si son frère avait bien voulu ne pas se mêler de ses affaires après la seconde entrée à Madrid, il serait encore sur le trône des Espagnes. » Quant à l’opiniâtreté dans le parti pris, il suffit de rappeler la démission de Louis, la retraite de Lucien, les résistances de Fesch : eux seuls étaient capables de ne pas toujours plier sous Napoléon et parfois de lui rompre en visière. — Les passions, la sensualité, l’habitude de se mettre au-dessus de la règle, la confiance en soi, jointe au talent, surabondent jusque dans les femmes, comme au XVe siècle. — Élisa, en Toscane, fut « une tête mâle, une âme forte, une vraie souveraine », malgré les désordres de sa conduite privée, « où les apparences mêmes n’étaient pas suffisamment gardées ». Caroline, à Naples, « sans être plus scrupuleuse que ses sœurs », respecta mieux les convenances ; nulle ne fut plus semblable à l’Empereur ; « chez elle, tous les goûts se taisaient devant l’ambition » ; c’est elle qui conseilla et décida la défection de son mari Murat en 1814. Pour Pauline, la plus belle personne de son temps, « nulle femme, depuis celle de l’empereur Claude, ne l’a peut-être surpassée dans l’usage qu’elle a osé faire de ses charmes ; elle n’a pu en être détournée même par une maladie qu’on attribue aux fatigues de cette vie et pour laquelle nous l’avons vue si souvent portée en litière ». — Jérôme, « malgré l’audace peu commune de ses débauches, a gardé jusqu’au bout son ascendant sur sa femme ». — Sur « les empressements et les tentatives » de Joseph auprès de Marie-Louise en 1814, M. Pasquier, d’après les papiers de Savary et le témoignage de M. de Saint-Aignan, donne des détails extraordinaires. (Tome IV, 112.) — Mes souvenirs sur Napoléon, 346, par le comte Chaptal : « Tous les individus de cette nombreuse famille (Jérôme, Louis, Joseph, les sœurs de Bonaparte) sont montés sur les trônes comme s’ils avaient récupéré une propriété. »
  42. Burckhardt, Die Renaissance in italien, passim. — Stendhal, Histoire de la peinture en Italie (introduction), et Rome, Naples et Florence, passim.
  43. Rœderer, III, 380 (1802). — Mes souvenirs sur Napoléon, 226, par le comte Chaptal. (Quand ces notes seront publiées, on y trouvera nombre de détails à l’appui des jugements portés dans ce chapitre et dans le suivant ; la psychologie de Napoléon, telle qu’on la présente ici, en tire un surcroît de confirmation.) — (Les Souvenirs ont été publiés en 1894.) — Note des éditeurs.
  44. Mémorial.
  45. Abbé de Pradt, Histoire de l’ambassade dans le grand-duché de Varsovie en 1812, préface, x et 5.
  46. Rœderer, III, 544 (24 février 1809). — Cf. Meneval, Napoléon et Marie-Louise, souvenirs historiques, I, 210-213.
  47. Pelet de la Lozère, Opinions de Napoléon au Conseil d’État, 8. — Rœderer, III, 380.
  48. Mollien, Mémoires, I, 379 ; II, 230. — Rœderer, III, 434. « Il est à la tête de tout : il gouverne, il administre, il négocie, il donne chaque jour au travail dix-huit heures de la tête la plus nette et la mieux organisée ; il a plus gouverné en trois ans que les rois en cent ans. » — Lavalette, Mémoires, II, 75 (Paroles du secrétaire de Napoléon sur le travail de Napoléon à Paris après Leipzig) : « Il se couche à onze heures, mais il se lève à trois heures du matin, et jusqu’au soir il n’y a pas un moment qui ne soit pour le travail. Il est temps que cela finisse, car il succombera, et moi avant lui. » — Gaudin, duc de Gaëte, Mémoires, III (supplément), 75. Récit d’une soirée où, de huit heures du soir à trois heures du matin, Napoléon examine, avec Gaudin, son budget général pendant sept heures consécutives, sans avoir une minute de distraction. — Sir Neil Campbell, Napoleon at Fontainebleau, and at Elba, 243 (Journal de sir Neil Campbell à l’île d’Elbe) : « Je n’ai jamais vu aucun homme, en aucune condition de la vie, avec tant d’activité personnelle et tant de persévérance dans l’activité. Il semble qu’il trouve son plaisir dans le mouvement perpétuel et à voir ceux qui l’accompagnent tomber de fatigue, ce qui a été le cas en plusieurs occasions où je l’ai accompagné… Hier, après avoir été sur ses jambes depuis huit heures du matin jusqu’à trois heures de l’après-midi à visiter les frégates et les transports, jusqu’à descendre dans les compartiments d’en bas parmi les chevaux, il a fait une course de trois heures à cheval, et, comme il me le disait ensuite, pour se défatiguer. »
  49. Le point de départ des grandes découvertes de Darwin est la représentation physique et circonstanciée qu’il s’est faite des animaux et végétaux comme vivants, et pendant tout le cours de leur vie, à travers tant de difficultés et sous une si âpre concurrence ; cette représentation manque dans le zoologiste ou botaniste ordinaire, qui n’a dans l’esprit que des préparations anatomiques ou des herbiers. En toute science, la difficulté consiste à se figurer en raccourci, par des spécimens significatifs, l’objet réel, tel qu’il existe hors de nous, et son histoire vraie. Claude Bernard me disait un jour : « Nous saurons la physiologie, lorsque nous pourrons suivre pas à pas une molécule de carbone ou d’azote, faire son histoire, raconter son voyage dans le corps d’un chien, depuis son entrée jusqu’à sa sortie. »
  50. Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat, 204 (À propos du Tribunat) : « Ils sont là douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l’eau. C’est une vermine que j’ai sur mes habits. »
  51. Mme de Rémusat, I, 115 : « Au fond, il est ignorant, n’ayant que très peu lu, et toujours avec précipitation. » — Stendhal, Mémoires sur Napoléon : « Son éducation avait été fort incomplète… Il ignorait la plupart des grandes vérités découvertes depuis cent ans », et précisément celles qui concernent l’homme ou la société. « Par exemple, il n’avait pas lu Montesquieu comme il faut le lire, c’est-à-dire de façon à accepter ou à rejeter nettement chacun des trente et un livres de l’Esprit des lois. Il n’avait point lu ainsi le Dictionnaire de Bayle, ni le Traité des richesses d’Adam Smith. On ne s’apercevait point de cette ignorance de l’Empereur dans la conversation : d’abord, il dirigeait cette conversation ; ensuite, avec une finesse italienne, jamais une question ou une supposition étourdie ne venait trahir cette ignorance. » — Bourrienne, I, 19, 21. À Brienne, « malheureusement pour nous, les moines auxquels était confiée l’éducation de la jeunesse ne savaient rien, et ils étaient trop pauvres pour payer de bons maîtres étrangers… On ne conçoit pas comment il a pu sortir un seul homme capable de cette maison d’éducation. » — Yung, I, 125 (Notes sur Bonaparte au sortir de l’École militaire) : « Très appliqué aux sciences abstraites, peu curieux des autres, connaissant à fond les mathématiques et la géographie. »
  52. Rœderer, III, 544 (6 mars 1809), 563 (23 janvier 1811 et 12 novembre 1813).
  53. Mollien, I, 348 (un peu avant la rupture d’Amiens). — Ib., III, 16. « C’était à la fin de janvier 1809 qu’il voulait qu’on lui rendit compte de la situation complète des finances au 31 décembre 1808…, Ce travail put lui être présenté deux jours après sa demande. » — III, 434. « Un bilan complet du trésor public pour les six premiers mois de 1812 était sous les yeux de Napoléon à Witebsk, le 11 août, onze jours après la révolution de ces six premiers mois. — Ce qui est vraiment étonnant, c’est qu’au milieu de tant d’occupations et de préoccupations diverses… il conservât une tradition aussi précise des procédés et des méthodes des administrations dont il voulait inspecter momentanément la situation et la marche. Personne n’avait le prétexte de ne pouvoir répondre ; car chacun n’était interrogé que dans sa langue ; c’est cette singulière aptitude du chef de l’État et la précision technique de ses questions qui seules peuvent expliquer comment il pouvait maintenir un ensemble si remarquable dans un système administratif dont il faisait aboutir à lui les moindres fils. »
  54. Mot de Mollien.
  55. Meneval, I, 210, 213. — Rœderer, III, 537, 545 (février et mars 1809, paroles de Napoléon). « En ce moment, il était près de minuit. » — Ib., IV, 55 (novembre 1809). Lire l’admirable interrogatoire que Napoléon fait subir à Rœderer sur le royaume de Naples. Ses questions font un vaste filet systématique et serré qui enveloppe tout le sujet et ne laisse aucune donnée physique ou morale, aucun fait utile, hors de ses prises. — Ségur, II, 231. M. de Ségur, chargé de visiter toutes les places du littoral du Nord, avait remis son rapport : « J’ai vu tous vos états de situation, me dit le Premier Consul ; ils sont exacts. Cependant vous avez oublié à Ostende deux canons de quatre. ». — Et il lui désigne l’endroit, « une chaussée en arrière de la ville ». — C’était vrai. — « Je sortis confondu d’étonnement de ce que, parmi des milliers de pièces de canon répandues par batteries fixes ou mobiles sur le littoral, deux pièces de quatre n’eussent point échappé à sa mémoire. » — Correspondance, lettre au roi Joseph, 6 août 1806 : « La bonne situation de mes armées vient de ce que je m’en occupe tous les jours une heure ou deux, et, lorsqu’on m’envoie chaque mois les états de mes troupes et de mes flottes, ce qui forme une vingtaine de gros livrets, je quitte toute autre occupation pour les lire en détail, pour voir la différence qu’il y a entre un mois et l’autre. Je prends plus de plaisir à cette lecture qu’une jeune fille n’en prend à lire un roman. » — Cadet de Gassicourt, Voyage en Autriche (1809), sur ses revues à Schœnbrunn et sa vérification du contenu d’une voiture de pontonniers, prise comme spécimen.
  56. Bourrienne, II, 116, IV, 238 : « Il avait peu de mémoire pour les noms propres, les mots et les dates ; mais il en avait une prodigieuse pour les faits et les localités. Je me rappelle qu’en allant de Paris à Toulon, il me fit remarquer dix endroits propres à livrer de grandes batailles… C’était alors un souvenir des premiers voyages de sa jeunesse, et il me décrivait l’assiette du terrain, me désignait les positions qu’il aurait occupées, avant même que nous fussions sur les lieux… » Le 17 mars 1800, piquant des épingles sur une carte, il montre à Bourrienne l’endroit où il compte battre Mélas ; c’est à San-Juliano. « Quatre mois après, je me trouvai à San-Juliano avec son portefeuille et ses dépêches, et, le soir même, à Torre di Gafolo, qui est à une lieue de là, j’écrivis sous sa dictée le bulletin de la bataille » (de Marengo). — Comte de Ségur, I, 20 (Récit de M. Daru à M. de Ségur : le 13 août 1805, au quartier général des côtes de la Manche, Napoléon dicte à M. Daru le plan complet de la campagne contre l’Autriche) : « Ordre des marches, leur durée, lieux de convergence ou de réunion des colonnes, attaques de vive force, mouvements divers et fautes de l’ennemi, tout, dans cette dictée si subite, était prévu à deux mois et deux cents lieues de distance… Les champs de bataille, les victoires et jusqu’aux jours mêmes où nous devions entrer dans Munich et dans Vienne, tout alors fut annoncé, fut écrit comme il arriva… Daru vit ces oracles se réaliser à jours fixes jusqu’à notre entrée à Munich ; s’il y eut quelques différences de temps et non de résultats entre Munich et Vienne, elles furent à notre avantage. » — M. de Lavallette, Mémoires, II, 35 (Il était directeur général des Postes) : « Il m’est arrivé souvent de ne pas être aussi sûr que lui des distances et d’une foule de détails de mon administration, qu’il savait assez pour me redresser. » — Revenant du camp de Boulogne, Napoléon rencontre un peloton de soldats égarés, leur demande le numéro de leur régiment, calcule le jour de leur départ, la route qu’ils ont prise, le chemin qu’ils ont dû faire et leur dit : « Vous trouverez votre bataillon à telle étape ». — Or « l’armée était alors de 200000 hommes ».
  57. Mme de Rémusat, I, 103, 268.
  58. Thibaudeau, 25 (Sur les jacobins survivants) : « Ce sont des artisans renforcés, des peintres, etc., qui ont l’imagination ardente, un peu plus d’instruction que le peuple, qui vivent avec le peuple et exercent de l’influence sur lui. » — Mme de Rémusat, I, 271 (Sur le parti royaliste) : « Il est bien facile d’abuser ce parti-là, parce qu’il part toujours, non de ce qui est, mais de ce qu’il voudrait qui fût. » — I, 337 : « Les Bourbons ne verront jamais rien que par l’Œil-de-Bœuf. » — Thibaudeau, 46 : « La chouannerie et l’émigration sont des maladies de peau ; le terrorisme est une maladie de l’intérieur. » — Ib., 75 : « Ce qui soutient actuellement l’esprit de l’armée, c’est cette idée qu’ont les militaires qu’ils occupent la place des ci-devant nobles. »
  59. Thibaudeau, 419 à 452. (Les deux textes sont imprimés face à face sur deux colonnes). — Et passim, par exemple, 84, cette peinture du culte décadaire sous la République : « On avait imaginé de réunir les citoyens dans les églises pour geler de froid à entendre la lecture des lois, les lire et les étudier ; ce n’est pas déjà trop amusant pour ceux qui doivent les exécuter. » — Autre exemple de la manière dont ses idées se traduisent en images (Pelet de la Lozère, 242) : « Je ne suis pas content de la régie des douanes sur les Alpes ; elle ne donne pas signe de vie : on n’entend pas le versement de ses écus dans le Trésor public. » — Pour prendre sur le vif la parole et la pensée de Napoléon, on doit consulter surtout les cinq ou six grandes conversations notées le soir même par Rœderer, les deux ou trois conversations notées de même par Miot de Melito, ces scènes racontées par Beugnot, les notes de Pelet de la Lozère et de Stanislas de Girardin, et le volume presque entier de Thibaudeau.
  60. Pelet de la Lozère, 63, 64. (Sur la différence physiologique de l’Anglais et du Français.) — Mme de Rémusat, I, 273, 392 : « Vous, Français, vous ne savez rien vouloir sérieusement, si ce n’est peut-être l’égalité. Et encore on y renoncerait volontiers, si chacun pouvait se flatter d’être le premier. Il faut donner à tous l’espérance de s’élever… Il faut toujours tenir vos vanités en haleine, la sévérité du gouvernement républicain vous eût ennuyés à mort. Qu’est-ce qui a fait la Révolution ? La vanité. Qu’est-ce qui la terminera ? Encore la vanité. La liberté n’est qu’un prétexte. » — III, 153 : « La liberté est le besoin d’une classe peu nombreuse et privilégiée, par nature, de facultés plus élevées que le commun des hommes ; elle peut donc être contrainte impunément ; l’égalité, au contraire, plaît à la multitude. » — Thibaudeau, 99 : « Que m’importe l’opinion des salons et des caillettes ? Je ne l’écoute pas ; je n’en connais qu’une, celle des gros paysans. » — Ses résumés d’une situation sont des chefs-d’œuvre de concision pittoresque : « Pourquoi me suis-je arrêté et ai-je signé les préliminaires de Léoben ? C’est que je jouais au vingt et un que je me suis tenu à vingt. » — ses percées sur les caractères sont du plus pénétrant critique : « Le Mahomet de Voltaire n’est ni un prophète ni un Arabe ; c’est un imposteur qui semble avoir été élevé à l’École polytechnique. » — « Quand Mme de Genlis veut définir la vertu, elle en parle toujours comme d’une découverte. » — (Sur Mme de Staël) : « Cette femme apprend à penser à ceux qui ne s’en aviseraient pas ou qui l’avaient oublié. » — (Sur M. de Chateaubriand, dont un parent venait d’être fusillé) : « Il écrira quelques pages pathétiques qu’il lira dans le faubourg Saint-Germain, les belles dames pleureront, et vous verrez que cela le consolera. »(Sur l’abbé Delille) : « Il radote l’esprit. » — (Sur MM. Pasquier et Molé) : « J’exploite l’un et je crée l’autre. » — Cf. Mme de Rémusat, II, 389, 391, 394, 399, 402, III, 67.
  61. Bourrienne, II, 281, 342 : « J’éprouvais un sentiment pénible en écrivant, sous sa dictée, des paroles officielles dont chacune était une imposture. Sa réponse était toujours : « Mon cher, vous êtes un nigaud, vous n’y entendez rien. » — Mme de Rémusat, II, 205, 207.
  62. Lire notamment les bulletins de la campagne de 1807, si blessants pour la reine et le roi de Prusse, mais, par cela même, si bien calculés pour provoquer chez les soldats le gros rire goguenard et méprisant.
  63. Dans la Correspondance de Napoléon publiée en trente-deux volumes les lettres sont classées par dates. — Elles sont classées par chapitres dans sa Correspondance avec Eugène, vice-roi d’Italie, et avec Joseph, roi de Naples, puis d’Espagne, et il est aisé de composer d’autres chapitres non moins instructifs : l’un sur les affaires étrangères (lettres à M. de Champagny, à M. de Talleyrand, à M. de Bassano) ; un autre sur les finances (lettres à M. Gaudin et à M. Mollien) ; un autre sur la marine (lettres à l’amiral Decrès) ; un autre sur l’administration militaire (lettres au général Clarke) ; un autre sur les affaires de l’Église (lettres à M. Portalis et à M. Bigot de Préameneu) ; un autre sur la police (lettres à Fouché), etc. — On peut enfin, par une troisième classification, diviser et distribuer ses lettres selon qu’elles se rapportent à telle ou telle grande entreprise, notamment à telle ou telle campagne militaire. — De cette façon, on parvient à concevoir l’immensité de ses formations positives et à se représenter le jeu ordinaire de son esprit. — Cf. notamment les lettres suivantes : au prince Eugène, 11 juin 1806 (sur les consommations et dépenses de l’armée d’Italie) ; 1er et 18 juin 1806 (sur l’occupation et sur la situation militaire, défensive et offensive, de la Dalmatie). — Au général Dejean, 28 avril 1806 (sur les fournitures du ministère de la guerre) ; 27 juin 1806 (sur les fortifications de Peschiera) ; 20 juillet 1806 (sur les fortifications de Wesel et de Juliers). — Mes souvenirs sur Napoléon, 353, par le comte Chaptal : « Un jour, l’Empereur me dit qu’il voulait former une école militaire à Fontainebleau ; il me fit connaître les principales dispositions de cet établissement et m’ordonna de rédiger le tout par articles et de le lui apporter le lendemain. Je passai la nuit à ce travail et je le lui portai à l’heure indiquée. Il le lut et me dit que c’était bien, mais que ce n’était pas complet ; il me fit asseoir et me dicta, pendant deux ou trois heures, un plan d’organisation, en 517 articles ; je crois que jamais rien de plus parfait n’est jamais sorti de la tête d’un homme. — Une autre fois, l’impératrice Joséphine devait aller prendre les eaux à Aix-la-Chapelle, l’Empereur me fit appeler et me dit : « L’impératrice part demain pour les eaux : c’est une femme bonne et facile ; il faut lui dicter sa marche et lui tracer sa conduite. Écrivez. » Il me dicta 21 pages grand papier ; tout y était prévu, jusqu’aux questions et réponses qu’elle devait faire aux autorités de la route. »
  64. Cf., dans la Correspondance, les lettres datées de Schœnbrunn près de Vienne, pendant les mois d’août et de septembre 1809, notamment : 1° les lettres et instructions très nombreuses à propos de l’expédition anglaise à Walcheren ; 2° les lettres au grand juge Régnier et à l’archichancelier Cambacérès sur l’expropriation pour cause d’utilité publique (21 août, 7 et 29 septembre) ; 3° les lettres et instructions de M. de Champagny pour traiter avec l’Autriche (19 août, 10, 15, 18, 22 et 25 septembre) ; 4° les lettres à l’amiral Decrès pour envoyer des expéditions navales aux colonies (17 août et 26 septembre) ; 5° la lettre à Mollien sur le budget des dépenses (8 août) ; 6° la lettre à Clarke sur la statistique des fusils en magasin dans l’empire (14 septembre). — Autres lettres : pour faire composer deux traités d’art militaire (1er octobre), deux ouvrages sur l’histoire et les empiétements du Saint-Siège (3 octobre), pour interdire les conférences de Saint-Sulpice (15 septembre), pour défendre aux ecclésiastiques de prêcher hors des églises (24 septembre). — De Schœnbrunn, il surveille le détail des travaux publics en France et en Italie : par exemple, lettres à M. de Montalivet (30 septembre) pour envoyer en poste à Parme un auditeur qui fera réparer sur-le-champ une digue crevée, et (8 octobre) pour accélérer la construction de plusieurs ponts et quais à Lyon.
  65. Il disait lui-même : « Je fais toujours mon thème de plusieurs façons. »
  66. Mme de Rémusat, I, 117, 120 : « J’ai entendu M. de Talleyrand s’écrier un jour avec une sorte d’humeur : « Ce diable d’homme trompe sur tous les points : ses passions mêmes vous échappent ; car il trouve moyen de les feindre, quoiqu’elles existent réellement. » — Ainsi, au moment de faire à lord Whitworth la scène violente qui rompit le traité d’Amiens, il causait et jouait avec des femmes et avec le petit Napoléon, son neveu, de l’air le plus gai et le plus dégagé : « Tout à coup, on vint l’avertir, que le cercle était formé. Sa physionomie se transforme comme celle d’un acteur, par un changement à vue. Son teint parut presque pâlir à sa volonté ; ses traits se contractèrent. Il se lève, marche précipitamment vers l’ambassadeur anglais, et fulmine pendant deux heures devant deux cents personnes. » (Hansard’s Parliamentary History, t. XXVI, dépêches de lord Whitworth, 1298, 1302, 1310.) — « Il disait souvent que l’homme politique doit calculer jusqu’aux moindres profits qu’il peut faire de ses défauts. » Un jour, après une de ses explosions, il dit à l’abbé de Pradt : « Vous m’avez cru bien en colère : détrompez-vous : chez moi, la colère n’a jamais dépassé çà. » (Il montrait son cou.)
  67. Rœderer, III. (Premiers jours de brumaire an VIII.)
  68. Bourrienne, III, 114.
  69. Ib., II, 228. (Conversation avec Bourrienne dans le parc de Passeriano.)
  70. Ib., II, 331. (Paroles écrites par Bourrienne le soir même.)
  71. Mme de Rémusat, I. 274. — Comte de Ségur, II, 459 (Paroles de Napoléon la veille de la bataille d’Austerlitz) : « Oui, si je m’étais emparé d’Acre, je prenais le turban, je faisais mettre de grandes culottes à mon armée ; je ne l’exposais plus qu’à la dernière extrémité, j’en faisais mon bataillon sacré, mes immortels. C’était par des Arabes, des Grecs, des Arméniens que j’eusse achevé la guerre contre les Turcs. Au lieu d’une bataille en Moravie, je gagnais une bataille d’Issus, je me faisais empereur d’Orient, et je revenais à Paris par Constantinople. » — Abbé de Pradt, 19 (Paroles de Napoléon à Mayence, en septembre 1804) : « Il n’y a plus rien à faire en Europe depuis deux cents ans ; ce n’est que dans l’Orient qu’on peut travailler en grand. » — Mes souvenirs sur Napoléon, 226, par le comte Chaptal : « Après le traité de Tilsitt, un de ses ministres le félicitait et lui observait que ce traité le rendait maître de l’Europe. Napoléon lui répondit : « Et vous aussi, vous êtes du peuple. Je ne serai maître que lorsque j’aurai signé le traité à Constantinople, et ce traité que je viens de signer me retarde d’un an. »
  72. Mme de Rémusat, I, 407. — Miot de Melito, II, 214. (Quelques semaines après son couronnement) : « Il n’y aura de repos en Europe que sous un seul chef, sous un empereur, qui aurait pour officiers les rois, qui distribuerait des royaumes à ses lieutenants, qui ferait l’un roi d’Italie, l’autre roi de Bavière, celui-ci landamman de Suisse, celui-ci stathouder de Hollande, etc. »
  73. Correspondance de Napoléon ier, t. XXX, 550, 558. (Mémoires dictés par Napoléon à Sainte-Hélène.) — Miot de Melito, II, 290. — Comte d’Haussonville, l’Église romaine et le Premier Empire, passim. — Mémorial : « Paris serait devenu la capitale du monde chrétien, et j’aurais dirigé le monde religieux, ainsi que le monde politique. »
  74. Abbé de Pradt, 23.
  75. Mémoires et Mémorial. « Il fallait que Paris devînt la ville unique, sans comparaison avec les autres capitales. Les chefs-d’œuvre des sciences et des arts, les musées, tout ce qui avait illustré les siècles passés devait y être réuni. Napoléon regrettait de ne pouvoir y transporter Saint-Pierre de Rome ; il était choqué de la mesquinerie de Notre-Dame. »
  76. Villemain, Souvenirs contemporains, I, 173. (Paroles de Napoléon à M. de Narbonne, dans les premiers jours de mars 1812, et répétées une heure après par M. de Narbonne.) La rédaction est de seconde main, et n’est qu’une imitation très adroite ; mais le fond des idées est bien de Napoléon. — Cf. ses rêves aussi démesurés sur l’Italie et la Méditerranée (Correspondance, XX. X, 548), et une improvisation admirable à Bayonne sur l’Espagne et les colonies (l’abbé de Pradt, Mémoires sur les révolutions d’Espagne, 130) : « Là-dessus Napoléon parla, ou plutôt il poétisa, il ossianisa pendant longtemps,… comme un homme plein d’un sentiment qui l’oppressait,… dans le style animé, pittoresque, plein de verve, d’images et d’originalité, qui lui était familier,… sur l’immensité des trônes du Mexique et du Pérou, sur la grandeur des souverains qui les posséderaient,… et sur les résultats que ces établissements auraient pour l’univers. Je l’avais souvent entendu ; mais, dans aucune circonstance, je ne l’avais entendu développer de telles richesses d’imagination et de langage. Soit abondance du sujet, soit que toutes ses facultés eussent été remuées par la scène de laquelle il sortait et que toutes les cordes de l’instrument vibrassent à la fois, il fut sublime. »
  77. Rœderer, III, 541 (2 février 1809) : « J’aime le pouvoir, moi, mais c’est en artiste que je l’aime… Je l’aime comme un musicien aime son violon ; je l’aime pour en tirer des sons, des accords, des harmonies. » — Autre mot significatif (Rœderer, III, 353, 1er décembre 1800) : « Si je mourais d’ici à trois ou quatre ans, de la fièvre, dans mon lit, et que, pour achever mon roman, je fisse un testament, je dirais à la nation de se garder du gouvernement militaire ; je lui dirais de nommer un magistrat civil. »