Les Origines de la France contemporaine/Volume 9/Preface

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PRÉFACE


Cette troisième et dernière partie des Origines de la France contemporaine aura deux volumes[1] ; après le premier, il reste, dans le second, à considérer l’église, l’école, la famille, à décrire le milieu moderne, à noter les facilités et les difficultés qu’une société constituée comme la nôtre trouve à vivre dans ce nouveau milieu : ici le passé rejoint le présent, et l’œuvre qui est faite se continue par l’œuvre qui, sous nos yeux, est en train de se faire. — L’entreprise est hasardeuse, plus malaisée que les deux précédentes. En effet, l’Ancien Régime et la Révolution sont, dès à présent, des touts complets, des périodes achevées et closes ; nous en avons vu la fin, et cela nous aide à en comprendre le cours. Au contraire, pour la période ultérieure, la fin nous manque ; les grandes institutions qui datent du Consulat et de l’Empire n’ont pas encore atteint leur terme historique, consolidation ou dissolution : depuis 1800, à travers huit changements du régime politique, tout l’ordre social a subsisté, presque intact. Quel en sera le succès ou l’insuccès définitif, nos enfants ou nos petits-enfants le sauront ; ayant vu le dénouement, ils auront pour juger le drame total des lumières que nous n’avons pas. Aujourd’hui, quatre actes seulement ont été joués ; nous ne pouvons que pressentir le cinquième. — D’autre part, à force de vivre dans cette forme sociale, nous nous y sommes accoutumés ; elle ne nous étonne plus ; si artificielle qu’elle soit, elle nous paraît naturelle ; nous avons peine à en concevoir une autre, plus saine ; bien pis, nous y répugnons : car une telle conception nous conduirait vite à une comparaison, par suite à un jugement, et, sur beaucoup de points, à un jugement défavorable, à une désapprobation motivée, non seulement de nos institutions, mais aussi de nous-mêmes. Appliquée sur nous pendant trois générations, la machine de l’an VIII nous a façonnés, en mal comme en bien, à demeure ; si depuis un siècle elle nous soutient, depuis un siècle elle nous comprime, et nous avons contracté les infirmités qu’elle comporte, arrêts de développement, troubles de la sensibilité, instabilité de l’équilibre interne, travers de l’intelligence et de la volonté, idées fixes et idées fausses. Ce sont nos idées : à ce titre, nous y tenons, ou plutôt elles nous tiennent. Pour nous en détacher, pour imposer à notre esprit le recul nécessaire, pour nous transporter à distance et nous mettre au point de vue critique, pour parvenir à nous envisager, nous, nos idées et nos institutions, comme un objet de science, il nous faut un grand effort, beaucoup de précautions, une longue réflexion. — De là les lenteurs de cette étude ; le lecteur les excusera, s’il considère qu’en pareil sujet une opinion ordinaire, acquise à la volée, ne suffit pas ; à tout le moins, quand on en présente une, on est tenu d’y croire ; je ne puis croire à la mienne que lorsqu’elle est devenue précise et me semble prouvée.


Menthon-Saint-Bernard, septembre 1890.
  1. Cette préface était en tête de l’édition in-8°.