Les Origines du capitalisme moderne/9

La bibliothèque libre.
Armand Collin (p. 171-189).

Chapitre IX


LES RÉPERCUSSIONS SOCIALES
DE L’ÉVOLUTION CAPITALISTE


Il serait intéressant de pouvoir se représenter avec précision les répercussions sociales de tout ce mouvement économique qui a abouti au triomphe du capitalisme.


1. Influence du capitalisme sur la propriété foncière et le régime agraire (Angleterre, France, Pays baltiques). — La première question qui se pose, c’est d’examiner l’influence que les progrès du capitalisme ont pu avoir sur le régime de la propriété foncière, et par suite sur la condition des paysans dans les divers pays. À ce point de vue, l’exemple de l’Angleterre semble être particulièrement instructif[1].

En ce pays, comme partout ailleurs, le passage de la naturalwirthschaft à la geldwirthschaft, conséquence de l’extension du commerce, a contribué au remplacement des corvées par des redevances pécuniaires et, par conséquent, à l’affranchissement des paysans, à l’amélioration de leur condition.

Au XVe siècle, l’industrie drapière se développe de plus en plus en Angleterre et commence à travailler pour l’exportation ; la demande de laine devient de plus en plus forte. Voilà pourquoi l’élevage du mouton, le sheep farming, prend de plus en plus d’importance, surtout dans le sud et l’est du royaume. Aux anciennes formes de tenures commence à se substituer le fermage. C’est ainsi que l’industrie va peu à peu exercer une action dissolvante sur l’ancienne économie rurale.

La hausse des prix, qui se manifeste, comme partout, au XVIe siècle, pousse aussi les seigneurs à arrondir leur domaine proche, comme à faire hausser les rentes coutumières auxquelles sont astreints les tenanciers. Voilà pourquoi la pratique de l’enclosure se développe de plus en plus ; déjà, on perçoit les évictions de nombreux tenanciers, la concentration de la propriété au profit des seigneurs et au grand détriment de la petite propriété paysanne, tandis que le sheep farming diminue le nombre des travailleurs salariés[2].

Toutefois, c’est au XVIIIe siècle que les enclosures produisent leur plein effet et aboutissent à l’élimination presque complète de la propriété paysanne, ainsi qu’à la dépopulation des campagnes. Contrairement à ce que l’on a dit parfois, la « révolution industrielle » n’a pas été la cause essentielle de ce grand mouvement ; ce serait plutôt l’inverse, mais, par une sorte de choc en retour, l’avènement de la grande industrie a contribué à l’achèvement de la transformation agraire, et d’autant plus que l’industrie rurale est profondément atteinte. D’ailleurs, ni l’élimination de la petite propriété paysanne, ni la dépopulation des campagnes ne se sont partout produites avec la même intensité ; M. Moffit[3] montre qu’en ce qui concerne le Lancashire, ce mouvement, de 1740 à 1760, n’a pas été très intense.

Le développement du capitalisme commercial a exercé aussi une certaine influence sur la formation des grandes propriétés foncières (estates). Bien des riches négociants acquièrent des terres et font souche de gentlemen ; comme le dit D. de Foe[4], « leurs fils ou tout au moins leurs petits-fils feront d’aussi bons parlementaires, hommes d’État, membres du Conseil privé, juges, évêques et gens de qualité de tout ordre que ceux que la naissance attache aux anciennes familles ». En France, ce sont surtout les charges publiques que recherchent les fils des nouveaux riches, charges qui leur confèrent aussi la noblesse.

Si, en France, la petite propriété paysanne, comme le régime seigneurial, s’est maintenue intacte jusqu’à la Révolution, cela tient, en partie, à ce que cette contrée n’a subi que beaucoup plus lentement les atteintes du capitalisme, bien que, comme l’a montré M. Paul Raveau, dans certaines régions, au XVIe siècle, l’afflux du numéraire, les progrès de la spéculation aient pu opérer une certaine concentration de la propriété foncière et produire plus de mobilité, et d’instabilité dans l’état social des campagnes. Mais, en France, il ne s’est produit rien de semblable au développement extraordinaire de l’industrie drapière anglaise. Le grand commerce maritime n’a jamais eu la même extension en notre pays qu’en Angleterre ; au XVIIe et au XVIIIe siècle, les capitaux mobiliers ne jouent nullement le rôle qu’on leur voit jouer en Angleterre. Les campagnes ne commencent à subir les atteintes du capitalisme qu’au XVIIIe siècle, et celui-ci ne se manifeste que par l’extension de l’industrie rurale. On n’a donc aucune raison de substituer l’élevage à la culture, les pâturages aux terres cultivées. N’oublions pas non plus que les cultivateurs ne produisent, pour ainsi dire, pas pour l’exportation, car la sortie du blé est prohibée et la liberté du commerce des grains ne commencera à apparaître qu’à la fin de l’ancien régime. Le domaine seigneurial conserve donc sa forme traditionnelle. L’exploitation agricole reste à peu près immuable ; le seigneur, loin d’opérer la concentration de ses fermes, continue à partager son domaine entre de petits ou moyens métayers et fermiers. C’est seulement au XVIIIe siècle que le système des grandes fermes commence à apparaître dans quelques contrées, dans celles précisément où l’agriculture est devenue prospère, comme la Beauce et le nord de la France. L’éparpillement de l’exploitation subsiste, tout comme la dissémination de la propriété. Les nobles, qui souvent vivent surtout des revenus de leurs « fiefs », ont intérêt au maintien intégral du régime seigneurial[5]. On n’a pu et on n’a voulu réaliser aucune mesure analogue à celle des enclosures anglaises.

Les progrès du capitalisme commercial semblent aussi avoir contribué à modifier le régime agraire des pays de la Baltique, à accroître, en ces contrées, la sujétion des paysans et à renforcer la grande propriété noble. C’est que les pays limitrophes de la Baltique (Pologne, Livonie, Danemark, Russie) sont grands producteurs des céréales, dont les États du Sud de l’Europe ont besoin pour leur subsistance. Par Stettin, puis par Hambourg, plus tard encore par Dantzig et Riga (villes qui toutes se trouvent au débouché de fleuves navigables), la Hanse d’abord, puis les Hollandais, aux XVIIe et XVIIIe siècles, exportent d’énormes quantités de blé. Bien que la culture des pays de la Baltique soit très négligée, les nobles parviennent à vendre à l’étranger beaucoup de froment et de seigle, en forçant les paysans à se contenter de pain d’orge ou d’avoine, car c’est avec leur blé qu’ils pourront se procurer, très cher, les objets de luxe qu’ils convoitent. Ils ont intérêt à accroître leurs domaines, et une main-d’œuvre abondante leur devient de plus en plus nécessaire pour les cultiver ; le servage s’implante dans le Nord-Est de l’Europe, précisément à l’époque où, dans l’Ouest de l’Europe, se prépare l’émancipation des paysans. C’est ainsi qu’au XVIe siècle les paysans polonais, autrefois libres et soumis seulement à des cens, deviennent, pour la plupart, des serfs[6].

Toutefois, dans les pays de la Baltique, il s’agit d’une action, en quelque sorte, indirecte et extérieure du capitalisme. Mais, lorsque le capitalisme se développe dans les régions mêmes où le servage s’est conservé, il va contribuer à le faire disparaître, à provoquer l’émancipation personnelle des paysans, car le travail servile est moins productif que le travail libre. C’est ainsi qu’en Pologne, au XVIIIe siècle, un certain nombre de grands seigneurs, laïques et ecclésiastiques, font appel à des colons allemands, qu’ils soumettent, non à des corvées, mais au cens, qu’ils laissent jouir de la liberté personnelle et d’une véritable autonomie communale. Chose curieuse, ce furent les grands seigneurs polonais qui soutinrent la cause de l’affranchissement des serfs aux diètes de 1774, 1775, 1788, 1791, tandis que les petits seigneurs, qui ne pouvaient se passer des corvées serviles, s’y montraient hostiles. Ces faits nouveaux ont été mis en lumière par M. Rutkowski dans un important travail (en polonais), intitulé Le problème de la réforme agraire en Pologne au XVIIIe siècle (Poznan, 1925).

Puis on a besoin de salariés pour la grande industrie naissante. Tel est notamment le cas de la monarchie austro-hongroise, où l’affranchissement des dernières charges serviles et des droits seigneuriaux ne s’est produit qu’à la suite de la Révolution de 1848[7]. D’ailleurs, dans l’Europe centrale, l’émancipation n’a pas réduit, bien au contraire, l’étendue de la propriété noble ; en Prusse notamment, elle a favorisé l’extension et la productivité de la grande propriété[8].

Le phénomène est encore beaucoup plus apparent en Russie. Le développement de la vie urbaine, au XIXe siècle, accentue le caractère commercial de l’agriculture. On s’efforce donc d’intensifier la culture ; mais on reconnaît qu’il est impossible d’accroître vraiment la production en conservant le servage, qui empêche tout progrès agricole. L’économie capitaliste imposait donc l’émancipation ; la campagne humanitaire des écrivains russes et la guerre de Crimée n’ont été que les causes accidentelles, qui ont seulement hâté la réforme de 1861. L’émancipation aura, d’ailleurs, pour conséquence d’accroître la main-d’œuvre agricole et industrielle et, par conséquent, contribuera aux progrès du capitalisme commercial et industriel[9].

2. Le capitalisme et l’abolition de l’esclavage. — Il semble aussi que l’abolition de l’esclavage se trouve en relation plus ou moins directe avec les progrès du capitalisme. À première vue, il semble qu’elle soit le produit des sentiments philanthropiques et des idées libératrices, qui se sont manifestées si fortement pendant la Révolution française. On ne peut nier l’influence des principes de 89, ni l’action de certaines sectes protestantes. Mais les progrès de la grande industrie ne demandaient+ils pas aussi l’accroissement d’une main-d’œuvre, dégagée de tout lien servile ? Adam Smith déclarait déjà, dans La richesse des Nations[10] :

« L’expérience de tous les temps et de toutes les nations s’accorde pour démontrer que l’ouvrage, fait par des esclaves, quoiqu’il paraisse ne coûter que les frais de leur subsistance, est, au bout du compte, le plus cher de tous. Celui qui ne peut rien acquérir en propre ne peut avoir d’autre intérêt que de manger le plus possible et de travailler le moins possible ».

Aux États-Unis, ce sont les États commerçants et industriels du Nord qui ont soutenu la cause de l’émancipation. À la suite de leur victoire, l’industrie a commencé à se développer dans les anciens États à esclaves[11].

D’ailleurs, parmi les écrivains qui se prononçaient pour l’émancipation des noirs, il y en avait un bon nombre qui invoquaient des raisons d’ordre économique. Tels, H. C. Carey, dans The slave trade, domestic and foreign, et Helper, dans Impending crisis ; tous deux considéraient que les progrès de l’industrie et du commerce étaient incompatibles avec le maintien de l’esclavage. Les États du Sud restaient fidèles à l’ancienne économie. Mais, vers le milieu du siècle, il était bien visible que le travail servile était peu rémunérateur, d’autant plus que le prix des esclaves ne cessait de s’élever. Les colons du Sud, pour conjurer la crise qui les menaçait, auraient eu besoin, soit d’obtenir le rétablissement de la traite, ce qui était impossible, car elle était condamnée par l’opinion de tous les peuples civilisés, soit de mettre en valeur de nouvelles contrées, plus fertiles ; et c’est pourquoi ils se sont efforcés d’introduire l’esclavage dans les nouveaux États du centre. Or, cette prétention a été, on le sait, la cause directe de la guerre de Sécession[12].

On a vu que l’esclavage et la traite négrière ont contribué, à édifier le capitalisme ; il semble bien que le développement de ce même capitalisme n’ait pas été sans influence sur leur abolition.


3. Influence du capitalisme sur les transformations des classes ouvrières et marchandes. — La répercussion des différentes phases de l’évolution capitaliste sur la condition des classes marchandes et ouvrières se perçoit encore plus facilement.

Tant que le capitalisme commercial a été prépondérant, c’est la classe des négociants qui, dans la vie économique, joue un rôle de premier plan. Les artisans de la campagne sont tombés, on l’a vu, sous leur dépendance économique et bon nombre aussi de maîtres des villes, tout au moins dans l’industrie textile.

Les négociants ont ouvert la voie aux patrons industriels de la période qui voit le triomphe de l’industrie capitaliste. Mais ceux-ci, comme le remarque justement M. Mantoux, ne sont pas « purement et simplement les successeurs des marchands manufacturiers du XVIIIe siècle ». Cet historien observe très finement encore que souvent les entrepreneurs ne se résignaient pas aisément à modifier les habitudes « qu’ils avaient pratiquées de père en fils ». Il note qu’en fait bien des chefs d’industrie viennent des campagnes, sortent, comme les Peel, de la classe moitié agricole, moitié industrielle, qui jouait un rôle si considérable en Angleterre. Toutefois, cela ne paraît pas être le cas des maîtres de forges, qui, le plus souvent, de pères en fils, se spécialisent dans l’industrie métallurgique[13].

En France, comme le montre M. Charles Ballot, bon nombre de patrons industriels sont aussi des hommes nouveaux : tel, Richard-Lenoir, fils d’un fermier ; tel, Oberkampf, fils d’un teinturier. D’autre part, il est vrai, ou peut citer le cas de François Perret, fabricant d’étoffes de soie de Lyon, qui fonde la grande manufacture de coton de Neuville, en 1780.

D’ailleurs, à chaque phase de l’évolution, comme le montre fortement M. Pirenne, dans son admirable mémoire sur les Périodes de l’histoire sociale du capitalisme, les hommes qui font triompher une forme nouvelle de l’organisation économique apparaissent comme des self made men, des parvenus, des « nouveaux riches », tandis que les représentants de la forme plus ancienne quittent le monde des affaires, aspirent au repos, ne cherchent plus qu’à entrer dans les rangs de l’ancienne aristocratie. En Angleterre, leur grande ambition, c’est de faire partie de la gentry et, lorsqu’ils y seront parvenus, ils mépriseront les hommes d’affaires ; en France, ils recherchent les fonctions publiques, les charges qui les anobliront.


4. La question ouvrière. — La classe des artisans, qui, dans l’industrie textile, était tombée en partie sous la dépendance des entrepreneurs capitalistes, contribue à constituer la classe des ouvriers salariés ; beaucoup d’ouvriers campagnards grossissent aussi les effectifs du prolétariat urbain. Mais l’évolution est plus lente et moins intense en France qu’en Angleterre, car, dans notre pays, le mouvement des enclosures, qui a vidé les campagnes anglaises, ne s’est pas produit et la petite propriété paysanne s’est maintenue. En France, comme en Angleterre, la grande industrie capitaliste a pour effet de creuser un fossé, souvent infranchissable, entre la classe des employeurs et celle des employés. La classe ouvrière va donc prendre une conscience plus nette de ses intérêts collectifs, ce qu’elle n’a pu faire à une époque où le maître et le compagnon avaient à peu près le même mode de vie, où, entre les diverses classes industrielles, il n’existait pas de séparation aussi tranchée. Les travailleurs vont s’organiser pour défendre leurs intérêts de classe, et beaucoup plus tôt en Angleterre qu’en France, parce que l’évolution y a été plus précoce et a porté sur des masses bien plus denses. Maintenant, la question qui se pose, ce n’est plus, comme en 1789, la question paysanne, mais bien la question ouvrière.

L’emploi des enfants et des femmes dans l’industrie apparaît aussi comme l’une des conséquences sociales les plus frappantes de la révolution économique qui s’opère. En Angleterre, l’emploi des enfants s’est manifesté beaucoup plus tôt et les abus étaient si flagrants que, dès 1802, une loi fut votée pour réglementer le travail des enfants. En France, c’est à l’époque napoléonienne que l’emploi des enfants (il s’agit d’abord surtout des enfants assistés) se généralise dans l’industrie cotonnière[14]. Le travail des femmes dans les manufactures a été plus tardif aussi. On peut saisir dans ces phénomènes une conséquence directe de la création de la grande industrie capitaliste. Les usiniers trouvent avantage à employer ces femmes et ces enfants, dont les salaires sont inférieurs à ceux des hommes.

Les ouvriers, dans l’ensemble, se montrent hostiles à la transformation industrielle et surtout à l’introduction du machinisme. En Angleterre, cette hostilité se manifeste très fortement dans les vingt dernières années du XVIIIe siècle et au début du XIXe ; les bris de machines sont des épisodes très fréquents, et l’on sait la gravité du mouvement des luddites (1811-1812). En France, à Rouen, une émeute populaire détruisit, en juillet 1789, l’établissement de Brisout de Barneville, mais sous le Premier Empireon ne signale aucun acte de violence. À partir de 1815, les manifestations contre le machinisme devinrent plus fréquentes, mais sans prendre les mêmes proportions qu’en Angleterre. C’est que l’évolution y fut plus lente.

Un fait bien frappant, en effet, c’est qu’avant de prendre l’aspect d’une classe révolutionnaire, les ouvriers, dans leur ensemble, se distinguent par leurs tendances conservatrices. On le comprend : ils songent surtout, — et c’est bien naturel, — aux souffrances que leur infligent les innovations. Aussi, en Angleterre, demandent-ils le maintien, l’application de l’ancienne législation d’Élisabeth, de la réglementation fixée par le Statute of artificers, de 1563 ; ils veulent que l’on conserve l’obligation de l’apprentissage, la limitation du nombre des apprentis, la fixation des salaires par les juges de paix. Le principe du laissez-faire triomphe du principe d’intervention : en 1813 et 1814, c’est l’abrogation des règlements relatifs aux salaires et à l’apprentissage. La classe novatrice paraît être, au contraire, celle des nouveaux chefs d’industrie, entreprenants préoccupés avant tout d’accroître la production. Mais à peine triomphent-ils que de nombreux penseurs vont entreprendre la critique de la société capitaliste, en même temps que les travailleurs vont organiser la lutte contre leurs employeurs.

Que la formation de la grande industrie, du moins, au début, ait aggravé les souffrances de la classe ouvrière, cela ne fait pas de doute. Toutefois, ne l’oublions pas, avant même l’ère de la grande industrie, et dans des pays essentiellement agricoles, comme la Bretagne, on se trouve déjà en présence d’un prolétariat ouvrier plus nombreux qu’on ne le croit d’ordinaire. Le régime de la petite industrie n’empêchait pas la misère. Les corporations, en admettant qu’elles aient exercé une action sociale bienfaisante, ne touchaient qu’un nombre minime d’artisans, car bien des villes ne possédaient pas de jurandes et c’est bien rarement que, même dans les villes qui en possédaient, la majorité des métiers avait adopté l’organisation corporative[15].

Si l’on envisage maintenant l’Angleterre de la première moitié du XIXe siècle, on reconnaîtra, avec M. Élie Halévy, que, vers 1839, les ouvriers de la grande industrie étaient relativement favorisés. Les parias, ce sont les bonnetiers de Leicester, les tisserands en soieries de Spitalfields, les tisserands en laine du Yorkshire, les tisserands en cotonnades du Lancashire, tous ouvriers en chambre, dont les salaires sont huit fois plus faibles que ceux des ouvriers d’usines, et qui se maintiennent, précisément à cause des bas salaires qu’ils supportent. Ils sont si l’on veut, les victimes de la concentration industrielle et du machinisme, mais d’une façon indirecte. Ce sont ces malheureux survivants d’un régime industriel périmé qui constituent les principaux effectifs du mouvement chartiste, que les syndicats ouvriers de la grande industrie finissent par abandonner[16]. En France, à la même époque, on peut constater des faits analogues : Adolphe Blanqui remarque que les manufactures n’ayant qu’un outillage rudimentaire ne peuvent lutter contre la concurrence d’établissements mieux organisés qu’à la condition de réduire les salaires de leurs ouvriers[17].


5. Grâce au capitalisme, les distinctions économiques se substituent aux distinctions juridiques. — Une autre conséquence du triomphe du capitalisme, ce sera de donner aux classes sociales un fondement plus économique que juridique.

Or, c’était l’inverse qui se produisait sous l’ancien régime. Aux XVIIeet XVIIIe siècles, en France, on a vu se renforcer les distinctions sociales d’ordre juridique. C’est ainsi que la noblesse, bien que continuant à se recruter, en une certaine mesure, dans la classe des enrichis (surtout dans le monde des gens de finance), tend aussi à devenir, par certains côtés, une caste fermée. Les réformations de la noblesse de l’époque de Louis XIV, bien qu’ayant été surtout des mesures fiscales, ont retranché de la noblesse les familles de récente extraction, surtout les familles qui continuent à se livrer au commerce, les magistrats des sièges secondaires, les gentilshommes enfin qui sont trop pauvres pour faire valoir leurs droits. Ainsi, au XVIIIe siècle, les sièges parlementaires sont fermés aux roturiers et, d’autre part, la noblesse n’a plus guère d’autre ressource ou d’occupation que les charges militaires. Le fossé se creuse de plus en plus entre les nobles et les roturiers[18].

La Révolution a eu précisément pour effet de détruire, les distinctions juridiques qui existaient entre les classes, d’établir entre ions les citoyens l’égalité de droits. En1789, c’était tout le Tiers État qui s’était levé pour réclamer l’abolition des privilèges de l’aristocratie, l’admission de tous à tous les emplois, l’anéantissement du régime seigneurial.

Nul doute que le développement économique, qui se manifestait à cette époque, la première poussée du capitalisme n’aient grandement contribué à la transformation sociale qui s’opère aux approches de 1789 ; la classe des négociants, des hommes d’affaire a pris une part active aux événements révolutionnaires ; on commence à s’en rendre compte, et de nouvelles études achèveront de mettre en lumière ce fait si important[19].

Il convient de remarquer que, tant que les classes sociales se distinguent surtout par leurs caractères juridiques, les individu-, qui les composent n’ont qu’une notion assez confuse de la classe sociale à laquelle ils appartiennent respectivement. Voici, par exemple, la noblesse sous l’ancien régime. Nous voyons qu’elle comprend bien des catégories distinctes, en ce qui concerne non seulement la condition de fortune et le mode de vie, mais aussi les privilèges ; il existe de grandes différences entre la noblesse de cour et les gentilshommes campagnards, entre la noblesse d’épée et la noblesse de robe[20]. Les nobles ont bien conscience d’appartenir à une caste privilégiée, par rapport aux non-nobles, mais ils songent surtout aux privilèges particuliers de la catégorie à laquelle ils appartiennent, et, en fin de compte, ce sont leurs intérêts de famille qui leur tiennent le, plus à cœur. La noblesse aux États de Bretagne se préoccupe surtout de ses privilèges, en tant que constituant l’ordre le plus influent de l’assemblée. Dans ses démêlés avec le gouvernement royal ou ses représentants, il aurait des chances sérieuses de l’emporter s’il combinait ses efforts avec ceux du Parlement de Bretagne, qui, au XVIIIe siècle du moins, se compose exclusivement de nobles. Il ne le fait pas, et le Parlement, de son côté, songe surtout à ses intérêts particuliers ; il obéit à l’esprit de corps, plus encore qu’à ses intérêts de classe. En somme, la noblesse, pas plus que les autres classes, avant la Révolution, n’a une idée nette de ses intérêts collectifs.

En 1789, lorsque les privilégiés se défendent contre les revendications du Tiers État, c’est surtout un ensemble de privilèges particuliers qu’ils s’efforcent de sauvegarder, sans se sentir vraiment solidaires les uns des autres. Les non privilégiés, au contraire, se rendent compte qu’ils ont tous les mêmes revendications à soutenir, les mêmes abus à combattre, et c’est pourquoi, faisant bloc contre les premiers ordres de l’État, ils sentent qu’ils représentent vraiment la nation. Mais ni la bourgeoisie, ni même les paysans ne considèrent qu’ils forment des classes bien définies. On sait combien de catégories distinctes comprend la bourgeoisie des villes. Dans les campagnes, propriétaires aisés et petits propriétaires, fermiers ou métayers, journaliers dénués de propriété : autant de catégories distinctes, dont les intérêts sont souvent bien différents. Et c’est ainsi que, pour la mise en valeur des terres incultes, s’opposent les propriétaires aisés et la masse des paysans : celle-ci veut conserver ses droits d’usage sur les « communaux », que les premiers ont, au contraire, intérêt à s’approprier par des afféagements ou des partages[21]. Un régime de privilèges antagonistes, voilà l’un des traits les plus caractéristiques de toute la société d’ancien régime.

Au XIXe siècle, au contraire, la notion de classes sociales et la conscience qu’en ont les individus qui les composent s’affirment de plus en plus nettement. L’une des grandes raisons (il en est d’autres), c’est que l’abolition des classes juridiques et les progrès du capitalisme ont eu pour effet une nouvelle répartition des classes sociales, fondée sur leur rôle économique. La classe du haut négoce, des patrons de la grande industrie prend une importance croissante. Le fossé se creuse, de plus en plus profond, entre les employeurs et les ouvriers qu’ils font travailler. C’est alors que se crée réellement la classe ouvrière, qu’elle commence à prendre conscience de ses intérêts collectifs. Dans la société contemporaine, la distinction des classes est donc essentiellement d’ordre économique. Et, comme la classe dirigeante, la classe capitaliste se compose, en bonne partie, d’hommes nouveaux, de self made men, comme on y pénètre souvent grâce à des qualités personnelles, cette nouvelle conception des classes sociales se lie très étroitement avec l’organisation individualiste de la société. L’individu est attaché bien moins étroitement qu’autrefois au groupe dont il fait partie ; sans doute, au point de vue économique, il a des intérêts de classe mais, sur tout autre domaine (intellectuel, politique, etc.), il peut se lier à d’autres groupements. La mobilité sociale, dans la société contemporaine, apparaît beaucoup plus grande qu’elle n’était autrefois. Cette société si individualiste forme le contraste le plus frappant avec le régime immuable des castes de l’Inde, tel qu’il s’est conservé jusqu’à présent[22].

En même temps, comme on l’a justement remarqué, la division du travail social devient de plus en plus grande. Qu’il s’agisse de fonctions administratives ou de fonctions politiques, la spécialisation s’accentue de plus en plus. Sans cesse, il se crée de nouveaux métiers, de nouvelles industries ou commerces accessoires, et ce phénomène a d’ailleurs pour effet, comme l’a remarqué Bernstein, de retarder la concentration économique[23].

Voilà pourquoi l’artisanat n’est pas près de disparaître. Pour grands qu’aient été les progrès du capitalisme, son triomphe n’est pas aussi complet que se l’imaginait Karl Marx. Bien des traits de l’ancienne organisation du travail subsistent, même dans les pays où l’évolution capitaliste est le plus avancée.

Telle est l’une des réserves à faire à la philosophie marxiste. L’étude des faits nous en révèle d’autres. Si la conscience plus nette de ses intérêts collectifs est, pour une bonne part, chez la classe ouvrière, la conséquence de la concentration industrielle, elle ne s’est affirmée ni aussi rapidement, ni aussi complètement que l’assure la doctrine marxiste. Ainsi, en Angleterre, dès 1839, les trade unions se désintéressèrent du mouvement chartiste[24]. Un militant le constatait :

« Le chartisme ne peut obtenir l’unanimité que dans les rangs des ouvriers les plus mal payés. Les hommes qui gagnent 30 shillings par semaine ne se préoccupent pas de ceux qui en gagnent 15, et ceux-ci se soucient aussi peu de ceux qui en gagnent 5 ou 6. Il y a une aristocratie parmi les travailleurs, comme il y en a une dans le monde bourgeois. »

M. Halévy note très justement aussi que le mouvement chartiste, « qui ne fut qu’une révolte de la faim », ne procédait d’aucune idéologie socialiste. Enfin, c’est un fait bien digne de remarque que, dans la première moitié du XIXe siècle, la floraison des doctrines socialistes fut beaucoup moins vigoureuse en Angleterre, où cependant la « révolution industrielle » fut précoce, intense, et s’accompagna de graves troubles sociaux, qu’en France où le capitalisme industriel se manifesta plus tardivement et avec bien moins de vigueur. N’est-ce pas, dans une certaine mesure, la continuation de l’admirable mouvement d’idées du XVIIIe siècle ? Il est aussi bien intéressant de constater que, dans notre pays, la propagande des idées socialistes eut surtout du succès parmi les ouvriers parisiens, ouvriers de la petite industrie, ouvriers d’art, dont la condition n’avait guère changé depuis l’ancien régime[25]. Les ouvriers de la grande industrie se montraient bien plus réfractaires aux doctrines nouvelles.

Les répercussions sociales du capitalisme ne peuvent donc pas se représenter par des formules aussi tranchées que le pense l’orthodoxie marxiste. Il faut faire sa part à l’influence des idées, ne pas prendre au pied de la lettre « le matérialisme historique ». Si le triomphe du capitalisme a rendu possible la constitution de partis de classe, comme le sont les partis socialistes, l’influence des théoriciens, et en particulier de Karl Marx, y a été pour quelque chose, et même pour beaucoup ; ils ont largement contribué à éveiller, chez les prolétaires, la « conscience de classe »[26]. Celle-ci, d’ailleurs, n’est pas née brusquement ; encore obscure au XVIIIe siècle, elle n’est sortie que peu à peu du domaine du « subconscient » ; on saisit aussi, à cet égard, les effets d’une lente évolution, déterminée par des phénomènes complexes, que souvent notre esprit n’est que trop disposé à simplifier d’une façon excessive.


  1. Pour tout ce qui suit, Voy. mon étude, L’évolution du régime agraire en Angleterre (Revue de synthèse historique, déc. 1924).
  2. Voy. Tawney, The agrarian problem in the XVI century, Londres, 1912. — Dans les Pays-Bas, au XVIe siècle, le capitalisme s’infiltre aussi dans la vie agricole ; on voit se développer la pratique du fermage, et un prolétariat rural prend naissance. Voy. Pirenne, Hist. de Belgique, t. III, pp. 256-258.
  3. England on the eve of the industrial revolution.
  4. English complete tradesman, p. 74. — Il est intéressant de remarquer aussi que les évictions agraires et la dépopulation des campagnes ont en pour effet de déterminer un fort mouvement d’émigration, qui a contribué à l’expansion coloniale.
  5. Voy. Loutchisky, L’état des classes agricoles en France à la veille de la Révolution, 1911 ; H. Sée, Les classes rurales en Bretagne du XVIe siècle à la Révolution, 1906, et Esquisse d’une histoire du régime agraire en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, 1921. Cf. Georges Lefebvre, Les paysans du Nord pendant la Révolution, Paris, 1924.
  6. Voy. Wilhelm Naudé, Die, Getreidehandelspolitik der europaeischen Staaten vom XIIIten bis zum XVIIIten Jahrhundert, 1896 (Acta borussica) et Deutsche staedlische Getreidehandelspolitik vain XVten bis zum XVIIten Jahrhundert, 1889 (Forschungen, de Schmoller) ; H. Sée, Esquisse d’une histoire du régime agraire en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, 1921, pp. 123-126 ; J. Rutkowski, Les paysans sujets en Pologne et dans quelques autres pays de l’Europe (en polonais), Poznan, 1921 ; Paul Fox, The reformation in Poland, Baltimore, 1924.
  7. Voy. H. Sée, Esquisse d’une histoire du régime agraire, p. 249 et suiv.
  8. Remarquons qu’au XVIIIe siècle les physiocrates, partisans de la grande propriété, sont favorables à l’abolition du servage, et des droits seigneuriaux ; il en est de même d’Arthur Young (Voyages en France, passim).
  9. Voy. Eugène Schkaff, La question agraire en Russie, Paris, 1922.
  10. Livre III, chap. 2.
  11. Voy. C. E. Cairnes, The slave power, 1861 ; Henry Wilson, The rise and fall of slavery, 4e éd., 1875.
  12. Voy. aussi Ernst von Halle, Baumwollproduktion und Pflanzungswirthschaft in der nordamerikanischen Südstaaten (Forschungen de Schmoller), 1897.
  13. Voy. Southcliffe Ahston, Iron and steel in industrial revolution.
  14. Voy. Weill-Gével, L’introduction des machines et le travail des enfants assistés dans les manufactures (Bull. de la Société d’histoire moderne, février 1923).
  15. Voy. H. Sée, Les métiers bretons en Bretagne au XVIIIe siècle (Revue d’Histoire économique, 1925, fasc. 4).
  16. E. Halévy, Histoire du peuple anglais, t. III, pp. 305-306.
  17. Ad. Blanqui, Des classes ouvrières pendant l’année 1848, Paris, 1849, pp. 43-45.
  18. Voy. H. Sée, La France, économique et sociale au XVIIIe siècle, 1925 (Coll. Armand Colin), pp. 73-74.
  19. Voy. Ph. Pagnac, La législation civile de la Révolution française, 1898 ; Ch. Ballot, L’introduction du machinisme dans l’industrie française, 1923 ; Jean Jaurès, La Constituante (Histoire socialiste) ; A. Mathiez, La Révolution (Coll. Armand Colin), t. I.
  20. Voy. Henri Carré, La noblesse de France et l’opinion publique au XVIIIe siècle, Paris, 1921.
  21. Voy. H. Sée, La vie économique et les classes sociales du XVIIIe siècle, Paris, Akan, 1924, 1re partie.
  22. Voy. C. Bouglé, Essai sur le régime des castes, Paris, 1908.
  23. Voy. C. Bouglé, Revue générale des théories récentes relatives à la division du travail (Année sociologique, 6e année, 1901-1902, pp. 73-133) ; Dechesne, La spécialisation (Revue d’économie politique, an. 1899).
  24. É. Halévy, ouv. cité, t. III, p, 306.
  25. Voy. O. Festy, Le mouvement ouvrier au début de la Monarchie de juillet, Paris, 1908.
  26. Voy. à cet égard d’excellentes réflexions de Kurt Breysig, Vom geschichtlichen Werden, t. I ; Persœnlichkeit und Entwicklung, Berlin, 1925