Les Origines du capitalisme moderne/8

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Chapitre VIII


L’AVÈNEMENT DU RÉGIME CAPITALISTE
AU XIXe siècle


Ce serait une grave erreur de croire que, même dans les pays dont l’évolution économique est le plus avancée, l’organisation capitaliste soit prédominante au début du XIXe siècle, en 1815, après la grande tourmente de l’époque révolutionnaire et de la période napoléonienne. La guerre gigantesque, qui a mis aux prises les pays de la plus grande partie de l’Europe, a pu, dans une certaine mesure, précipiter l’évolution capitaliste ; à d’autres égards, elle l’a retardée, notamment en entravant le grand commerce maritime et colonial.


1. Progrès rapides du capitalisme en Angleterre. — En Angleterre, si tous les traits du régime capitaliste sont dessinés, dès 1815, l’ancienne organisation du travail l’emporte encore, au point de vue quantitatif, tout au moins. Comme le remarque Hobson[1], la spécialisation géographique n’a pas achevé son évolution, l’exportation est encore relativement faible, le capital et le travail ne sont pas encore représentés par des quantités numériques très fortes.

La grande industrie métallurgique semblait devoir trouver en Grande-Bretagne son champ d’élection, puis. que la houille et le minerai de fer se rencontrent presque toujours dans les mêmes régions, et à proximité de la mer. L’on ne saurait nier que les mines de houille, en 1815, ont déjà un grand développement : le nombre des ouvriers s’y est accru dans de fortes proportions ; les « pompes à vapeur » s’y sont multipliées ; mais les conditions du travail n’ont pas profondément changé, et, dans les entreprises minières, la concentration capitaliste ne s’est pas effectuée autant qu’on aurait pu le croire. À considérer la métallurgie, on constate l’accroissement des hauts fourneaux et de leur rendement mais la grande industrie n’a pas triomphé partout la fabrication des menus objets (quincaillerie, bimbeloterie) se fait encore dans de petits ateliers[2].

L’évolution est-elle plus marquée dans l’industrie textile ? Il faut mettre à part la fabrication cotonnière. En 1815, la plupart des filatures de coton sont des établissements concentrés, dans lesquels le machinisme a triomphé. Mais le tissage du coton se fait surtout dans de petits ateliers, en chambre : les hand loom weawers se sont partout maintenus, malgré l’invention de la machine de Cartwright, qui date de 1785 ; c’est qu’ils consentent à recevoir de bas salaires. L’industrie se trouve toujours aux mains de marchands-entrepreneurs, comme au siècle précédent. L’évolution ne fait encore que se dessiner dans la fabrication de la toile irlandaise. En ce qui concerne l’industrie drapière, les machines commencent à pénétrer dans le Sud- Ouest ; mais partout ailleurs, même pour la filature, c’est l’industrie domestique qui prédomine. En 1806, sur 466 000 pièces de drap fabriquées dans le Yorkshire, 8 000 seulement proviennent des usines. Dans la bonneterie, l’évolution est encore moins avancée[3].

Il est vrai que l’organisation du crédit est supérieure à ce qu’elle est partout ailleurs. Les banques provinciales (country banks) sont nombreuses ; on en compte plus de 750 ; mais ce sont pour la plupart des banques « privées » ou qui se trouvent aux mains de très petites sociétés. La concentration financière ne se manifeste que dans la Banque d’Angleterre. L’industrie ne trouve donc pas tout le crédit dont elle aurait besoin ; aux époques de crises, elle éprouve de sérieux embarras financiers, et d’autant plus qu’en 1815 le change est défavorable, par suite de l’inflation fiduciaire[4].

Cependant, voici un signe du progrès de l’organisation nouvelle ; c’est le triomphe législatif de la liberté industrielle, du freedom of contract, qui se marque par l’abrogation, en 1813, du statut qui reconnaissait aux juges de paix le droit de fixer les salaires, et, en 1814, par l’abrogation des règlements sur l’apprentissage.

C’est dans la période de 1815 à 1850 que la grande industrie capitaliste triomphe vraiment en Angleterre. Dans la fabrication cotonnière, la concentration et le machinisme font les plus grands progrès, et la production s’accroît dans les plus fortes proportions ; n’oublions pas, en effet, que les cotonnades constituent la moitié des exportations de l’Angleterre. L’industrie de la toile elle-même est gagnée par la concentration et le machinisme[5]. La métallurgie se transforme aussi dans le même sens. C’est seulement dans la fabrication drapière que les formes anciennes survivent, malgré les notables progrès du machinisme. Puis, surtout après 1836, la construction, en quelque sore fiévreuse, d’un grand nombre de lignes de chemins de fer va transformer toute la circulation intérieure et hâter la marche de l’évolution[6]. Un signe, d’ailleurs, de toute cette évolution, ce sont les progrès de l’industrie houillère : l’exportation du charbon passe de 250 000 tonnes, en 1828, à 2 100 000, en 1845. Un autre signe, c’est l’accroissement énorme des matières premières importées : du coton (51 millions de livres, en 1813 ; 490, en 1841) et de la laine (9 775 000 livres, en 1820 ; 49 millions, en 1840)[7].

Quant à la concentration capitaliste, elle se manifeste par la création d’innombrables sociétés anonymes. Plus de 600 se sont fondées depuis 1822, représentant un demi-milliard de livres sterling ; elles ont pour objets les assurances, les eaux, le gaz, les mines, les canaux, les ports, les chemins de fer. Les banques privées diminuent au profit de sociétés bancaires. De celles-ci, on comptait déjà 30, en 1833, pour l’Angleterre, 3, pour l’Irlande ; de 1833 à 1836, il s’en fonde 72 en Angleterre et 10 en Irlande, toutes émettant des billets. Cette floraison capitaliste a pour conséquences de grandes spéculations et des crises graves, comme celle qui éclata en 1825, et dont les effets se firent sentir jusqu’en 1832[8].


Est-ce à dire que l’évolution capitaliste soit achevée en Angleterre, vers 1850 ? En aucune façon. Les petits métiers sont encore nombreux. Les bonnetiers de Leicester, les tisserands en coton du Lancashire, les tisserands en laine de Norwich et de Bradford, qui travaillent en chambre, ont des salaires de famine, huit fois inférieurs à ceux des ouvriers de la grande industrie. Ce sont eux qui ont commis de nombreux bris de machines en 1835, et qui, en 1839, ont adhéré au chartisme.

Cependant, la grande industrie capitaliste joue déjà un rôle prépondérant ; et c’est la raison pour laquelle l’Angleterre a été la première à avoir une législation ouvrière (factory acts), dont les grandes lignes étaient déjà fixées en 1850 ; la loi des Dix Heures, de 1847, a été un événement décisif.


2. Progrès plus lents en France. — L’évolution capitaliste, en France, dans la première moitié du XIXe siècle est, quoique le prétende M. Choulguine[9], beaucoup moins avancée qu’en Angleterre. Au lendemain de la Révolution, comme M. Georges Hottenger le montre fortement pour la Lorraine, si les institutions juridiques ont été profondément modifiées, la vie économique reste ce qu’elle était sous l’Ancien Régime. Les événements de la Révolution ont même appauvri les villes. Les moyens de communication sont encore plus malaisés qu’avant la Révolution. Les transactions commerciales restent languissantes ; le crédit est fort mal organisé ; les banquiers font défaut et l’on doit recourir aux usuriers. Enfin, l’industrie manque d’ouvriers qualifiés et les améliorations, techniques apparaissent à peine.

En ce qui concerne l’industrie métallurgique, bien que quelques grandes usines aient été fondées, comme celle de Fourchambaut, bien que Le Creusot ait un outillage assez moderne, on s’en tient encore aux anciennes pratiques. La fonte au coke est encore assez peu employée et la fonte au bois reste prédominante : en 1840, la première n’est encore employée que dans 41 hauts fourneaux sur 462, et la transformation ne deviendra rapide qu’après 1840 et surtout après 1850 ; l’on verra alors la con. centration faire de grands progrès. La consommation de la houille quadruplera de 1830 à 1848[10].

L’industrie lainière n’a encore que fort peu l’aspect d’une industrie concentrée ; à Reims, par exemple, les petits ateliers l’emportent toujours sur les grands établissements. Cependant, à Louviers, dès la Restauration, on compte quelques belles usines, et, sous la monarchie de juillet, la filature mécanique de la laine peignée se développe beaucoup. C’est dans la fabrication cotonnière que la grande industrie, comme en Angleterre, fait les plus grands progrès, grâce à l’extension du machinisme, qui gagne même le tissage : en 1846, on compte déjà 31 000 métiers mécaniques. En 1848, il existe une centaine de papeteries mécaniques au lieu de quatre, en 1827).

Fait significatif : en 1847, on trouve en France environ 5 000 machines à vapeur, représentant une force de 60 000 chevaux-vapeur ; mais c’était encore peu de chose, si l’on songe que, cinquante ans plus tard, on en verra 100 000 avec une force de 2 millions 1/2 de chevaux-vapeur.

Un signe de la nouvelle organisation industrielle, c’est la décadence de l’industrie rurale et domestique : la fabrication de la toile disparaît presque complètement en Bretagne et dans le département de la Mayenne, qui deviennent des pays exclusivement agricoles. Dans des régions comme la Flandre et la Picardie, l’industrie rurale va céder le pas à la grande industrie, mais la transformation se fera plus lentement. C’est plutôt un cas exceptionnel que celui du Vivarais, où la filature de la soie est encore, en partie, une fabrication familiale, et où l’évolution ne sera achevée que dans la seconde moitié du XIXe siècle[11].

Toutefois, vers le milieu du XIXe siècle, la petite industrie joue encore en France un rôle important : elle prédomine toujours à Paris, comme le montre la Statistique de la Chambre de commerce, de 1851. Dans la plupart des petites villes, on trouve surtout des artisans, des petits patrons, comme en fait foi l’Enquête du Comité du travail, de 1848. Dans certaines industries, comme la ganterie grenobloise, la concentration ne se manifeste vraiment qu’à la fin du XIXe siècle[12].

L’activité commerciale et financière de la France ne s’est aussi développée qu’assez lentement dans la première moitié du XIXe siècle.

Considérons, en effet, que la longue série des guerres de la Révolution et de l’Empire avait à peu près anéanti notre empire colonial et notre commerce maritime. Celui-ci ne put se relever que peu à peu. Grâce à l’initiative d’un certain nombre d’armateurs (notamment de Bordelais), on s’efforça de renouer les anciennes relations ou d’en créer de nouvelles avec les régions du Pacifique et de l’Extrême-Orient. Malgré le régime protectionniste, néfaste au commerce extérieur, celui-ci réalise des progrès, qui, déjà appréciables à la fin de la Restauration, s’accélèrent beaucoup sous la monarchie de juillet. Le tonnage des entrées dans les ports français, qui était de 690 000 tonneaux, en 1820, d’un million en 1830, s’éleva, en 1845, à 2 300 000[13].

Quant au crédit et à l’organisation bancaire, leur développement est encore plus lent, surtout sous la Restauration. La Banque de France reste la principale institution de crédit. Cependant, des banques provinciales importantes (sociétés par actions disposant de capitaux assez considérables) se créent : de Bordeaux, dès 1818, de Rouen et Nantes, à peu près à la même époque, puis, de 1835 à 1838, les banques de Lyon, de Marseille, de Lille, du Havre, de Toulouse, d’Orléans. En 1830, la Banque de France escompte pour 239 millions de billets, en 1840 pour 251, tandis que les banques de province en escomptent pour 60, en 1848 ; la Banque de France escompte 288 millions de billets, et les autres banques, 90.

Ce que l’on appelle la « Haute Banque », et notamment la maison Rothschild, s’occupe surtout des emprunts d’État[14]. Ces emprunts, qu’il était encore assez difficile de contracter au début du XIXe siècle, — puisque la Prusse, débitrice de Napoléon, eut toutes les peines du monde à trouver des prêteurs en Hollande[15] —, se multiplient au cours de ce siècle et contribuent fortement aux progrès du capitalisme financier. Les grands établissements de crédit : Crédit mobilier, Comptoir d’Escompte, Crédit lyonnais, ne se créeront et développeront que dans la seconde moitié du siècle. La Bourse, il est vrai, devient plus active, surtout grâce aux spéculations, provoquées en particulier par la création des sociétés de chemins de fer. Cependant, on ne fait encore que s’acheminer vers le triomphe du capitalisme financier.

C’est aussi sous la monarchie de juillet que la publicité commerciale fait de grands progrès. Escomptant les profits que devaient lui procurer les « annonces », Émile de Girardin eut l’idée de créer la presse à bon marché ; en 1836, il constitua, pour fonder la Presse, une société par actions, au capital de 800 millions (les actions étaient de 250 francs). La même année fut créé le Siècle, au capital de 600 millions (actions de 200 fr.). La Presse eut bientôt 20 000 abonnés. Cette industrialisation de la presse fut une véritable révolution : tous les autres journaux suivirent l’impulsion et, de 1836 à 1845, rien qu’à Paris, 1 600 journaux furent fondés[16].


3. Renaissance économique de la Belgique. — Cependant, une manifestation significative clés progrès du capitalisme, ce fut l’essor économique de la Belgique, qui avait tant souffert, depuis le XVIe siècle, de la domination espagnole, et dont l’agriculture seule s’était relevée au XVIIIe[17]. Voici que son industrie, dont la renaissance a commencé sous le Premier Empire, prend une marche plus rapide que celle de la France, grâce à ses ressources en houille, à sa situation géographique, aux qualités de ses habitants : la métallurgie, les manufactures cotonnières deviennent fort actives. Déjà, en 1822, le roi des Pays-Bas avait créé la Société générale pour favoriser le commerce et l’industrie, qui fut une institution utile, de crédit. Lorsque la Belgique fut devenue indépendante, à partir de 1830, le progrès économique s’accéléra encore. La Banque de Belgique, fondée en 1835, servit d’abord surtout de couverture aux spéculations royales, mais elle devait bientôt accroître notablement les forces capitalistes du pays. Vers 1850, on Peut prévoir que la Belgique constituera l’un des centres du capitalisme européen[18].


4. Persistance de l’ancienne économie dans l’Europe centrale, orientale et méridionale. — Par contre, les pays de l’Europe centrale, dans la première moitié du XIXe siècle, n’ont subi encore, que très faiblement l’emprise du capitalisme.

C’est toujours, l’ancienne économie qui prédomine en Allemagne. Une preuve, c’est qu’en Prusse, en 1816, la population rurale représente 73 % de la population totale, et en 1852, encore 71 %.

La petite industrie y tient une place beaucoup plus grande qu’en France. En certaines villes, 80 ou même 90 % des maîtres n’ont ni compagnon ni apprenti. En 1816, si l’on accepte les données des statistiques prussiennes, pour 100 maîtres, on ne compte que 56 employés (compagnons ou apprentis), et, en 1843, 76. C’est seulement en 1845 qu’une ordonnance prussienne (l’Allgemeine Gewerbeordnung) enlève aux corporations leur caractère obligatoire et établit partiellement la liberté du travail[19]. Même dans les régions les plus industrielles, le capitalisme ne se manifeste que sous la forme de l’entreprise (verlagsystem) : tel est le cas des pays rhénans, de, la Westphalie, de la Saxe. L’industrie rurale, notamment dans la fabrication textile, a conservé son ancien caractère ; on se croirait toujours au XVIIIe siècle.

La grande industrie fait si peu de progrès qu’en y comprenant les houillères de Westphalie, de la Sarre et de Silésie, on ne compte encore que 7 500 chevaux-vapeur, pour toute l’Allemagne, en 1837, et 22 000, en 1846 ; plus de la moitié (14 000) sont employés dans les mines et la métallurgie. Dans cette dernière industrie, on ne trouve guère que de petits établissements. Aussi les mines de houille sont-elles encore peu actives ; celles de la Ruhr commencent à peine à être mises en valeur vers 1815 ; dans celles de Silésie, on ne travaille un peu activement que vers 1840. En 1846, toutes les mines prussiennes, aux filons si riches, ne produisent qu’environ 3 200 000 tonnes anglaises, tandis que les mines françaises en produisent 4 500 000.

L’industrie cotonnière, si active en Angleterre et en France, n’emploie, en 1831, que 25 500 métiers et 4 % d’entre eux seulement sont des métiers mécaniques. Les filatures mécaniques, — qu’il s’agisse de la laine, du chanvre ou même du coton -, sont toujours très peu nombreuses. En un mot, l’industrie textile constitue surtout une ressource d’appoint pour les paysans.

En Allemagne, les transformations industrielles, qui finiront par assurer le triomphe du capitalisme, sont surtout l’œuvre des gouvernements, et en particulier du gouvernement prussien, qui a créé le Gewerbe Institut, et qui, en prenant l’initiative du Zollverein, préparera l’unité économique de la Germanie. Mais, vers le milieu du siècle ; l’Allemagne est surtout un pays de paysans et d’artisans[20].

L’organisation du crédit est encore assez primitive. En Prusse, la principale institution bancaire est la Banque de Prusse, création de l’État. C’est en 1834 que fut fondée la Banque de Bavière et, en 1838, la Banque de Leipzig, qui, toutes deux, prospérèrent et contribuèrent à l’expansion économique de l’Allemagne dans la période suivante. Les banques privées ne jouent qu’un rôle assez faible, excepté à Francfort, qui reste, au XIXe siècle, le grand marché financier de l’Allemagne.

Le capitalisme s’est encore moins développé dans les divers pays de la monarchie autrichienne, qui ne sont pas encore dégagés du régime féodal. Seule, la ville de Vienne est un important marché financier.

Enfin, l’influence du capitalisme se fait très peu sentir dans l’Empire russe, presque exclusivement agricole, si l’on en excepte une partie de la Pologne. Cependant des manufactures — créations artificielles — existent dans quelques régions, notamment à Moscou ; mais la grande industrie est encore peu de chose. Ce qui montre, d’ailleurs, que l’économie de la Russie reste en grande partie celle du moyen âge, c’est le rôle qu’y joue toujours la grande foire de Nijni-Novgorod. Si le capitalisme commence à agir, c’est surtout du dehors, grâce aux progrès du commerce extérieur ; l’exportation des blés, notamment, contribue à accroître la quantité des capitaux, qui plus tard serviront le développement du capitalisme[21].

Dans l’Europe méridionale, en Italie[22], en Espagne, en Portugal, c’est toujours l’ancien régime économique qui subsiste, et qui subsistera encore longtemps, exception faite pour la Catalogne où se sont créées d’importantes manufactures.


5. Le capitalisme aux États-Unis. — Le capitalisme, qui s’est si merveilleusement développé aux États-Unis depuis cinquante ans, n’en est encore qu’à sa période de de début dans la première moitié du XIXe siècle. Il est vrai que, dans les États du Nord, la grande industrie, le factory system, a commencé à s’implanter, tout au moins dans les fabrications textiles, et que les établissements concentrés s’y multiplient, surtout depuis 1825. Mais, d’autre part, l’industrie métallurgique, les mines de houille ne sont encore exploitées que par d’assez modestes entreprises. Tout compte fait, pour les objets manufacturés, les États-Unis sont encore tributaires de l’Europe, et notamment de l’Angleterre, malgré les tarifs protecteurs de 1816 et de 1824. On le comprend, si l’on songe que les Américains sont toujours préoccupés de mettre en valeur les immenses territoires des pays du centre ; leur expansion économique est donc plus extensive qu’intensive. Puis, les États du Sud, dans lesquels la culture du coton devient florissante, sont exclusivement agricoles et vivent du travail servile.

Toutefois, dans cette période, les grands progrès des voies et moyens de communication annoncent le développement futur. De nombreuses routes sont créées, du moins dans l’Est. Puis, à partir de 1830, la construction des chemins de fer y est plus rapide et plus intense que dans l’Europe continentale et même qu’en Angleterre, précisément parce que le réseau routier y est moins développé. Par l’application de la vapeur à la navigation, les États-Unis devancèrent aussi l’Europe ; depuis l’achèvement du canal de l’Érié, en 1825, la navigation intérieure devient très active. On peut donc dire que, si l’évolution du capitalisme y a été, d’abord plus lente que dans les pays les plus avancés de l’ancien continent, l’accumulation des capitaux, qui devient de plus en plus intense, prépare l’avenir capitaliste de La grande république américaine[23].

6. Le triomphe du capitalisme préparé par la transformation des moyens de communication. — Le triomphe, du capitalisme, dans la seconde moitié du Nixe siècle, sera préparé, par la transformation des voies de communication, par la navigation à vapeur et par les chemins de fer. Mais, dans la première moitié du siècle (exception faite, dans une certaine mesure, pour l’Angleterre), les conséquences économiques de cette « révolution » ne peuvent encore se faire sentir. En France, on n’a commencé à construire les grandes lignes de chemins de fer qu’à partir de 1842. Même constatation pour l’Allemagne : en 1851, 3 000 milles de voies ferrées étaient ouverts, tandis qu’en France on n’en comptait que 2 000 ; l’influence des nouveaux moyens de communication est encore plus marquée que dans notre pays. À ce point de vue, l’évolution est encore beaucoup plus tardive en Russie et dans toute l’Europe Orientale.


7. L’agriculture ne subit que très lentement l’influence du capitalisme. — Partout, en Europe, c’est l’agriculture qui sera la dernière touchée par le capitalisme. L’Angleterre fait exception à la règle dans une certaine mesure ; l’élimination de la petite propriété paysanne, la constitution des grands domaines aristocratiques ont eu pour conséquence de faire prédominer en ce pays la grande exploitation : le farmer, profondément différent du fermier français ou allemand, dispose le plus souvent d’un capital important, et il peut mener son entreprise agricole comme une affaire industrielle[24].

Sur le continent, les choses se passent tout autrement. Il nous semble que les effets de la hausse des prix, à laquelle Sombart attache une si grande importance, ne se sont guère fait sentir dans la première moitié du XIXe siècle ; c’est seulement dans la seconde que la rente foncière s’est fortement accrue et que la « mobilisation du sol » s’est produite[25].

En France, surtout jusque vers 1840, l’économie rurale rappelle de très près celle de l’Ancien Régime, bien que la condition sociale des paysans se soit améliorée, par suite de l’abolition du régime seigneurial et de la vente des biens nationaux, toutes deux œuvres de la Révolution. Mais ce sont toujours à peu près les mêmes procédés agricoles, malgré l’extension des prairies artificielles, malgré d’assez nombreux défrichements et les progrès de quelques cultures nouvelles, comme la pomme de terre. Seuls, les pays riches ont vu se réaliser des améliorations notables ; dans les régions arriérées, les progrès sont encore très lents.

C’est seulement à partir de 1840 que commence à se dessiner une transformation, qui n’atteindra toute son amplitude qu’après 1860. À cet égard, les progrès des voies de communication joueront un rôle de premier ordre, et il faut tenir compte aussi de l’application de la science à l’agriculture, du retour à la terre, surtout dans l’Ouest, après la révolution de juillet, de la classe des propriétaires nobles, légitimistes pour la plupart[26].

En Allemagne, surtout dans l’Allemagne de l’Ouest et du Sud, l’évolution ne semble pas avoir été très différente ; l’industrie rurale s’y est même conservée plus longtemps qu’en France : comme le montre W. Sombart, elle reste prospère jusque vers 1850. Seuls, les grands domaines aristocratiques de l’Est ont connu une évolution plus rapide ; leurs propriétaires ont pu, consacrer à l’agriculture des capitaux plus considérables et traiter leurs exploitations, qu’ils gèrent par le faire-valoir direct, un peu à la façon d’établissements industriels[27].

Aux États-Unis, l’agriculture présente un aspect particulier. C’est, en effet, un pays neuf et comprenant une grande variété de sols et de climats. Aussi y voit-on figurer, en même temps, l’agriculture primitive, le système de la jachère, les rotations de cultures scientifiques. Toutefois, dans la première moitié du siècle, il s’agit surtout d’une culture extensive, et qui reste encore, dans une forte mesure, hors de l’emprise du capitalisme[28].

En Russie, où s’est perpétué le régime du servage et du mir, l’agriculture conserve davantage encore son caractère primitif ; c’est ce que montre très nettement le livre de Schkaff sur la Question agraire en Russie.

En un mot, vers 1850, l’agriculture reste toujours soumise à l’ancienne économie familiale ; elle ne commencera à « s’industrialiser », à se « commercialiser » que dans la seconde moitié du siècle. Et même au XXe siècle, — exception faite pour les États-Unis —, elle n’a subi encore que dans une certaine mesure l’influence du capitalisme ; elle n’est pas encore tombée complètement sous la domination de l’industrie et du commerce. La technique s’est, en grande partie, transformée, mais la nature même du travail agricole conserve plus longtemps que sur d’autres domaines bien des traits de l’ancienne organisation économique et sociale[29].

8. Conclusion. — En dernière analyse, vers le milieu du XIXe siècle, l’avènement du régime capitaliste s’annonce clairement, mais ce n’est pas encore un fait accompli. Son triomphe n’aura lieu que plus tard. Même dans les pays où l’évolution a été la plus rapide, bien des traits de l’ancienne organisation subsistent. En matière industrielle, la concentration est loin de s’être partout produite ; on ne peut guère parler encore d’ « intégration » ; nulle part ne se sont formés des cartels ou des trusts. L’organisation du crédit, le régime bancaire, malgré de très grands progrès, sont encore relativement rudimentaires. Et que dire de pays, comme les États de l’Europe Orientale et même de l’Europe méridionale, où le capitalisme, n’apparaît encore le plus souvent que de l’extérieur !

Remarquons encore que, vers 1850, c’est seulement en Angleterre que la concentration géographique de l’industrie semble près de s’achever. En aucun autre pays non plus, on ne perçoit au même point l’une des conséquences les plus curieuses des progrès du capitalisme et de la grande industrie : nous voulons dire l’accroissement de la population, accroissement sans lequel, suivant la remarque de Sombart, le plein triomphe de ce capitalisme n’eût pas été possible[30].

Le régime capitaliste, qui, longtemps embryonnaire, avait mis tant de siècles à se préparer, a eu une lente, pénible adolescence. Même au XXe siècle, l’évolution est loin d’être pleinement achevée. Telle est sans doute l’une des raisons qui expliquent la solidité du capitalisme moderne ; ce n’est pas une œuvre artificielle ; des milliers de causes ont contribué à l’édifier. Il est donc probable qu’une révolution sociale brusque, catastrophique, sera incapable de le mettre à bas, contrairement à ce que pensait, en 1847, lorsqu’il rédigeait son Manifeste communiste, Karl Marx, qui n’en avait pas sondé toutes les assises profondes.


  1. The evolution of modern capitalism, Londres, 1894.
  2. Voy. Élie Halévy, Histoire du peuple anglais au XIXe siècle, t, 1, p. 242 et suiv.
  3. Ibid., p. 258 et suiv.
  4. Ibid., p. 319 et suiv.
  5. Voy. Conrad Gill, The irish linen industry, 1925.
  6. Cf. Hobson, ouv. cité, p. 64. — Sur ce qui précède, voy. É. Halévy, ouv. cité, t. III, p. 255 et suiv. Cf. Edward Baines, History of the cotton manufacture in the Great Britain, 1835 ; Barbage (Ch.), On the economy of manufactures and machinery, 1832 ; Andrew Ure, The philosophy of manufactures, 1835.
  7. Hobson, ouv. cité p. 61 et suiv.
  8. É. Halévy, ouv. cité, t. II, p. 209 et suiv., t. III, p. 362 et suiv.
  9. L’organisation capitaliste de l’industrie existait-elle en France à la veille de la Révolution ? (Revue d’Histoire économique, an. 1922, p. 184 et suiv.).
  10. J. Levainville, L’industrie du fer en France (Coll. Armand Colin), 1923.
  11. Dans le Faucigny, l’industrie horlogère conserve son caractère familial jusqu’au XXe siècle ; les montagnards consacrent à cette fabrication leurs longs loisirs d’hiver. Voy. A. Cholley, Les Préalpes de Savoie, Paris, 1925.
  12. R. Blanchard, Grenoble, Paris, 1911, p. 107 et suiv. — Sur tout ce qui précède, voy. E. Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l’industrie après 1789, 2e édition ; H. Sée, Esquisse de l’évolution industrielle de la France de 1815 à 1848 (Revue d’Histoire économique, 1923).
  13. Voy. Pierre de Joinville, Balguerie-Stuttenberg et son œuvre, Paris, 1914 ; Clapham, Economic development of France, and Germany, p. 117 et suiv. ; E. Levasseur, Histoire du commerce, t. II ; Encyclopédie départementale des Bouches-du-Rhône, t. 9 : le commerce.
  14. P. Dupont-Perrier, Le marché de Paris sous le Second Empire, 1925 (thèse de Droit).
  15. Voy. Lesage, Napoléon Ier créancier de la Prusse, Paris, 1924.
  16. Voy. Georges Renard, Les travailleurs du livre, t. II, p. 230 et suiv. ; Eugène Hatin, Histoire de la presse en France, 1859 ; Alfred Sirven, Journaux et journalistes, 1866.
  17. Voy, H. Pirenne, Histoire de Belgique, t. V ; Hubert van Houtte, Histoire économique de la Belgique à la fin de l’ancien régime, Gand, 1920.
  18. Voy. Ch. Terlinden, La politique économique de Guillaume 1er, roi des Pays-Bas, en Belgique (1814-1830) (Revue historique, janvier 1922).
  19. Hugo C. M. Wendel, The evolution of industrial freedom in Prussia (1845-1849), New-York, 1921.
  20. Voy. Clapham, Economic development of France and Germany, p. 82 et suiv. ; C. Banfield, Industry of the Rhine, 1846-1848 ; Dieterici, Der Volkswohlstand im Preussischen Staate, 1846.
  21. Voy. J. Kulischer, Russische Wirthschaftsgeschichte ; P. Milioukof, Essais sur l’histoire de la civilisation russe, trad. fr., 1901 ; E. Schkaf, La question agraire en Russie ; Anatole Leroy-Beaulieu, L’Empire des tsars et les Russes, 3 vol. 1881-1889.
  22. Cf. Barbagallo, Capitale è lavoro, Milan, 1925.
  23. Voy. D. Pasquet, Histoire du peuple américain, t. 1, 1924 ; Carroll D. Wright, L’Évolution des États-Unis, trad. fr., 1901 ; E. R. Johnson, ouv. cité, t. II ; V. S. Clark, History of the manufactures in the U. S. (1607-1860), 1916 ; Ernst von Halle, Die Baumwollproduktion und die Pflanzungswirthschaft in den nordamerikanischen Südstaaten (Forschungen de Schmoller), Leipzig, 1897.
  24. Voy. H. Sée, L’évolution du régime agraire en Angleterre (Revue de synthèse historique, déc. 1924) ; Hammond, The land labourer.
  25. Voy. W. Sombart, ouv. cité, 1. II, ch. 5.
  26. Voy. H. Sée, Les progrès de l’agriculture de 1815 à 1848 (Revue d’Histoire économique, 1921) ; Demangeon, La Picardie, 1905 ; Sion, Les paysans de la Normandie orientale, 1909 ; Musset, Le Bas-Maine, 1917.
  27. Sur ce qui précède, Voy. aussi H. Sée, Esquisse d’une histoire du régime agraire, 1921.
  28. S.-N.-B. Gras, A history of agriculture in Europe and America, 1925. — Aujourd’hui, au contraire, il n’est pas de pays où l’agriculture soit plus soumise à l’influence des marchés commerciaux et du capitalisme.
  29. Voy. Michel Augé-Laribé, L’évolution agricole de la France, 1912.
  30. W. Sombart, Der Bourgeois.