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Les Pères de l’Église/Tome 2/Notes sur Hermias

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Texte établi par M. de GenoudeSapia (Tome secondp. 483-486).

NOTES SUR HERMIAS.


L’auteur du Voyage d’Anacharsis avait lu sans doute Hermias, lorsqu’il fait parler le grand-prêtre de Cérès sur les causes secondes. C’est à peu près le même langage sur les contradictions sans fin de nos grands maîtres de la sagesse ; seulement la forme est différente par l’exposé qu’il en fait pour nous convaincre, comme celui d’Hermias, de la faiblesse de notre raison laissée à elle-même, du besoin qu’elle a d’une lumière d’en haut, de la grandeur du bienfait dont elle est redevable à la révélation.

Il importe de citer ici cet endroit du Voyage d’Anacharsis, le lecteur se plaira à le comparer avec l’ouvrage d’Hermias :

« En parcourant cet énorme recueil où l’homme a déployé la force et la faiblesse de sa raison, souvenez-vous, ô mon fils ! que la nature est couverte d’un voile d’airain ; que les efforts réunis de tous les hommes et tous les siècles ne pourraient soulever l’extrémité de cette enveloppe. Demandez à tous ces philosophes : Qu’est-ce que Dieu ? Ils répondront : C’est ce qui n’a commencement ni fin ; — c’est un esprit pur ; — c’est une matière très-déliée, c’est l’air ; — c’est un feu doué d’intelligence ; — c’est le monde ; — non, c’est l’âme du monde auquel il est uni comme l’âme est au corps ; — il est le principe unique ; — il l’est du bien, la matière du mal ; — tout se fait par ses ordres et sous ses yeux ; tout se fait par des agents subalternes.

« Demandez-leur : Qu’est-ce que l’univers ? Ils vous répondront : tout ce qui est a toujours été, ainsi le monde est éternel ; — non, il ne l’est pas, mais c’est la matière qui est éternelle. — Cette matière, susceptible de toutes les formes, n’en avait aucune en particulier ; elle en avait une ; elle en avait plusieurs, elle en avait un nombre illimité ; car elle n’est autre que l’eau, que l’air, que le feu ; que les éléments, qu’un assemblage d’atomes, qu’un nombre infini d’éléments incorruptibles, de parcelles similaires dont la réunion forme toutes les espèces. Cette matière subsistait sans mouvement dans le chaos ; l’intelligence lui communiqua son action, et le monde parut. — Non, elle avait un mouvement irrégulier ; Dieu l’ordonna en la pénétrant d’une partie de son essence, et le monde fut fait. — Non, les atomes se mouvaient dans ce vide, et l’univers fut le résultat de leur union fortuite. — Non, il n’y a dans la nature que deux éléments qui ont tout produit et conservé ; la terre et le feu qui l’anime. — Non, il faut joindre aux éléments l’amour qui unit les parties, et la haine qui les sépare… Ô mon fils, n’usez pas vos jours à connaître la formation de l’univers, mais à remplir comme il faut la petite place que vous y occupez.

« Demandez-leur enfin : Qu’est-ce que l’homme ? Ils vous répondront : l’homme présente les mêmes phénomènes et les mêmes contradictions que l’univers dont il est l’abrégé. Ce principe, auquel on a donné de tout temps le nom d’âme et d’intelligence, est une nature toujours en mouvement. — C’est un nombre qui se meut par lui-même ; — c’est un pur esprit, dit-on, qui n’a rien de commun avec le corps ; — mais si cela est, comment peut-il le connaître ? — C’est plutôt un air très-subtil ; — un feu très-actif ; — une flamme émanée du soleil, — une portion de l’éther, — une eau très-légère, — un mélange de plusieurs éléments ; — c’est un assemblage d’atomes ignés et sphériques, semblables à ces parties subtiles de matière qu’on voit s’agiter dans les rayons du soleil ; c’est un être simple. — Non, il est composé ; il l’est de plusieurs principes ; il l’est de plusieurs qualités contraires. — C’est le sang qui circule dans les veines : cette âme est répandue dans tout le corps ; elle ne réside que dans leur cerveau, que dans le cœur, que dans le diaphragme, elle périt avec nous. — Non, elle ne périt pas, mais elle anime d’autres corps ; mais elle se réunit à l’âme de l’univers… Ô mon fils, réglez les mouvements de votre âme et ne cherchez pas à connaître son essence. »

Après tant d’essais aussi infructueux qu’humiliants, comment notre orgueilleuse raison ose-t-elle encore vouloir marcher seule pour arriver à la connaissance de Dieu, de l’homme et de l’univers ; comment peut-elle dans certains ouvrages s’annoncer comme une souveraine qui fait tous les jours de nouvelles conquêtes par les lumières qu’elle répand sur ces grandes vérités ? Que sont tous les systèmes du jour, sinon la plupart des absurdités anciennes revêtues de formes nouvelles.

Hors de nos livres sacrés, nous ne trouvons que des guides plus ou moins trompeurs, comme ceux dont parle le grand-prêtre de Cérès dans l’ingénieuse fiction qu’il met en tête de son discours.

« Je songeais, dit-il, que j’avais été tout à coup jeté dans un grand chemin au milieu d’une foule immense de personnes de tout âge, de tout sexe et de tout état. Nous marchions à pas précipités, un bandeau sur les yeux ; quelques-uns poussant des cris de joie, la plupart accablés de chagrins et d’ennui. Je ne savais d’où je venais et où j’allais. Je me laissais entraîner au torrent, lorsque j’entendis une voix qui s’écriait : C’est ici le chemin de la lumière et de la vérité. Je la suivis avec émotion. Un homme me saisit par la main, m’ôta mon bandeau et me conduisit dans une forêt couverte de ténèbres aussi épaisses que les premières ; nous perdîmes bientôt la trace du sentier que nous avions suivi jusqu’alors, et nous trouvâmes quantité de gens qui s’étaient égarés comme nous. Leurs conducteurs ne se rencontraient point sans en venir aux mains ; car il était de leur intérêt de s’enlever les uns aux autres ceux qui marchaient à leur suite. Ils tenaient des flambeaux et en faisaient jaillir des étincelles qui nous éblouissaient. Je changeai souvent de guides ; je tombai souvent dans des précipices, souvent je me trouvai arrêté par un mur impénétrable : mes guides disparaissaient alors et me laissaient dans l’horreur du désespoir. Excédé de fatigue, je regrettais d’avoir abandonné la route que tenait la multitude, et je m’éveillai au milieu de ces regrets. »

Sans la foi, n’est-ce pas à des guides semblables que nous sommes abandonnés quand nous demandons notre chemin aux philosophes dont se moque Hermias, ou bien à ceux de notre époque ? C’est toujours dans la nuit la plus profonde, en face d’un mur impénétrable, qu’ils nous laissent, après voir fait briller quelques lueurs de vérité échappées par hasard et toujours empruntées à nos livres sacrés.

Ne quittons pas Hermias sans faire connaître les diverses éditions qu’on en a publiées. Les meilleures sont : 1° Bâle, 1553, in-8°, grec, avec une version latine de J.-J. Fugger ; 2° Zurich, 1560, in-fol., Curante Gesnero ; 3° Paris, 1624, in-fol., dans l’Auctarium ducæanum de Fronton du Duc, qui l’a enrichi de notes ; 4° à la suite du Tatien de Thomas Gale, avec notes de lui et de Wilz, Wortz ; Oxford, 1700, in-8 ; 5° à la fin de presque toutes les éditions de saint Justin : nous avons suivi celle de Morand, de la congrégation de Saint-Maur.


FIN DU SECOND VOLUME.