Les Pères de l’Église/Tome 2/Les Philosophes raillés (Hermias)

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Les Philosophes raillés
Texte établi par M. de Genoude Sapia (Tome secondpp. 475-481).

HERMIAS.

LES PHILOSOPHES RAILLÉS.

I. Lorsque Paul, ce bienheureux apôtre, écrivant aux Corinthiens, voisins de la Grèce appelée Laconie, leur tient ce langage : la sagesse de ce monde est folie devant Dieu, il ne dit que la vérité. Si je ne me trompe, il remonte à l’apostasie des anges, pour expliquer d’où vient cette contrariété de sentiment et de langage que nous offrent les philosophes dans l’exposition de leurs systèmes. Demandez-leur ce que c’est que l’âme. Démocrite vous répond, c’est du feu ; les stoïciens, une substance aérienne ; d’autres, une intelligence ; Héraclite vous dira que c’est le mouvement ; ceux-ci, une vapeur, une émanation des astres ; Pythagore vous assure que c’est un nombre moteur ; Hippon, une eau génératrice ; quelques-uns veulent que ce soit un élément des éléments ; Dinarque, une harmonie ; Critias, du sang ; plusieurs, un souffle ; Pythagore, une monade. Les anciens ne sont pas plus d’accord entre eux : quel partage de sentiments sur ce seul point ! que de raisonnements de la part de ces philosophes et de ces sophistes, bien plus ardents à se contredire qu’à chercher la vérité !

II. Ils ne peuvent s’accorder sur la nature de l’âme, s’entendront-ils mieux sur le reste ? L’un dit que le bonheur de l’âme est dans le bien ; l’autre, dans le mal ; un troisième, entre le bien et le mal. Elle est immortelle, selon les uns ; sujette à la mort, selon les autres ; suivant ceux-ci, elle est de courte durée ; suivant ceux-là, elle passe après cette vie dans le corps des brutes ; d’autres vous diront qu’elle se résout en atomes. Il en est qui la font passer trois fois dans des corps différents : quelques-uns lui donnent trois mille ans de durée ; ils ne peuvent vivre plus d’un siècle, et ils osent promettre une existence de trois mille ans ! Comment caractériser ces systèmes ? Est-ce chimère, folie, absurdité, esprit de contradiction ? N’est-ce pas plutôt tout cela à la fois ? S’ils ont trouvé la vérité, qu’ils aient tous un même langage. Que l’un du moins défère au sentiment de l’autre, alors je me range volontiers de leur avis ; mais quand ils déchirent ainsi l’âme et qu’ils la mettent pour ainsi dire en pièces ; quand l’un en change l’essence, l’autre la nature ; qu’ils ne m’offrent que le passage d’une matière à une autre, j’avoue que je ne puis souffrir ces transformations sans fin. Tantôt je suis immortel, et je m’en applaudis, tantôt destiné à mourir, et je m’en afflige. Bientôt on me résout en atomes indivisibles ; je deviens eau, je deviens air, je deviens feu ; un moment après je ne suis plus ni air, ni feu, on me fait bête, on me fait poisson : ainsi, j’ai les dauphins pour frères. Lorsque je me considère, je me fais peur, je ne sais quel nom me donner : suis-je homme ou chien, loup ou taureau, oiseau ou serpent, dragon ou chimère ? Ces grands amis de la sagesse me changent en toutes sortes d’animaux terrestres, aquatiques, volatiles, amphibies, sauvages, domestiques, muets, parleurs, brutes, intelligents ; je nage, je vole, je m’élance dans les airs, je rampe, je cours, je suis immobile : Empédocle paraît, et me voilà plante.

III. Si ces philosophes ne peuvent s’accorder sur la nature de l’âme, sont-ils plus heureux quand il s’agit des dieux et du monde ? Les dirai-je esprits forts ou stupides ? Quoi ! ils ignorent ce que c’est que leur âme, et ils voudraient scruter l’essence divine ; leur propre corps est pour eux une énigme, et ils ne voient pas que c’est perdre sa peine que de chercher quelle est la nature du monde ! Si du moins ils s’accordaient sur les principes des choses !

J’entre dans l’école d’Anaxagore : une intelligence, me dit-il, est le principe de tout ce qui existe, elle a tout fait, elle gouverne tout ; elle a mis l’ordre dans le désordre, débrouillé ce qui était pêle-mêle, embelli ce qui était sans parure ; ce langage me rend son ami, et je suis de son école. Mais voici Parménide et Mélissus qui lui sont opposés : le premier, dans ses vers harmonieux, proclame que cet univers est un, éternel, infini, immobile et toujours semblable à lui-même, et me voilà tout à fait, je ne sais comment, du bord de Parménide ; il a banni Anaxagore de mes affections. Lorsque je crois mes idées bien arrêtées, Anaximène se présente et s’écrie d’une voix de tonnerre : Et moi, je vous dis que l’univers n’est autre chose que l’air ; épaissi et condensé, c’est de l’eau ; raréfié et dilaté, c’est l’éther et le feu ; rendu à son premier état, il devient air pur ; recommence-t-il à se condenser, il change de nouveau. J’embrasse cette opinion ; j’aime Anaximène.

IV. Tout à coup Empédocle se jette à la traverse comme un furieux, faisant des menaces, et criant à tue-tête du fond de l’Etna : la haine et l’amitié sont les principes de toutes choses : l’une les divise, l’autre les unit ; leur opposition produit tout, et je soutiens que toutes choses sont semblables et dissemblables, infinies et bornées, éternelles et créées.

Très-bien ! Empédocle, je te suis volontiers, jusqu’au fond de tes cratères brûlants. Mais Protagore m’arrête et m’entraîne en me disant : L’homme est le terme et la règle des choses ; j’appelle choses ce qui tombe sous les sens ; ce qui ne les affecte pas n’existe sous aucune forme dans la nature. Le discours de Protagore me séduit, je suis enchanté de voir que tout ou presque tout dans ce monde est soumis à l’homme.

Mais voici Thalès qui m’arrive par un autre chemin, et me fait signe qu’il m’apporte la vérité : j’apprends de lui que l’eau est le principe de tout ; que tout est formé d’eau et se résout en eau ; que la terre elle-même flotte sur l’eau. Pourquoi ne me rendrais-je pas à l’autorité de Thalès ? N’est-ce pas le plus ancien philosophe de l’Ionie ? Cependant son compatriote, Anaximandre, me dit qu’avant l’eau il existe un mouvement éternel par qui tout naît ou finit ; comment n’être pas de l’avis d’Anaximandre ?

V. Mais Archelaüs, qui donne pour principe à l’univers le chaud et le froid, ne jouit-il pas d’une grande célébrité ? Néanmoins Platon, le beau parleur, ne pense pas comme lui ; il dit que les causes premières sont Dieu, la matière, et l’idée. Me voilà pleinement convaincu : peut-on n’être pas de l’avis d’un philosophe qui a construit le char de Jupiter ? Mais son disciple Aristote, un peu jaloux de la gloire du maître, se tient par derrière pour me dire que ce ne sont pas là les vrais principes des choses : les vrais principes sont l’actif ou l’agent, le passif ou le sujet ; l’agent c’est l’éther, rien ne le modifie ; le sujet reçoit quatre modifications, le sec, l’humide, le chaud et le froid ; c’est par le passage de l’une à l’autre, que tout naît ou se détruit. Mais je n’en puis plus, d’être ainsi ballotté par ce flux et reflux d’opinions ; c’en est fait, je m’en tiens à celle d’Aristote ; aucun autre désormais ne viendra me rompre la tête.

VI. Mais que faire ? Une foule de philosophes plus anciens fond sur moi : c’est Phéricide, qui m’apprend que les causes premières sont Jupiter, Tellus et Saturne ; que Jupiter est l’air, Tellus la terre, Saturne le temps ; que l’air produit, que la terre reçoit, et que c’est dans le temps que tout se passe. Mais je vois aussi de la mésintelligence entre ces vieux philosophes. Car Leucippe traite tout cela de rêverie, et pose pour premiers principes les infinis, les mobiles et les infiniment petits ; suivant lui, les parties les plus subtiles forment, en s’élevant, l’air et le feu ; mais les plus denses, restant dans les régions inférieures, deviennent de la terre. Jusques à quand ne recevrai-je que de pareils enseignements ? Ne connaîtrai-je jamais la vérité ?

Sans doute Démocrite va me tirer du chaos. Les principes des choses, me dit-il, sont ce qui est et ce qui n’est pas ; ce qui est, c’est le plein ; ce qui n’est pas, c’est le vide ; or, c’est dans le vide que tout se passe par un changement de forme ou de nature. Je rirais volontiers avec le bon Démocrite en adoptant ce système, si Héraclite ne venait me dire, la larme à l’œil, que c’est le feu qui est la cause première de tout ; qu’il passe par deux états, l’un de raréfaction, l’autre de densité ; que le premier agit, que le second reçoit ; que l’un réunit, que l’autre divise. Je suis harassé de systèmes, la tête me tourne ; mais Épicure me conjure de ne pas faire à la sublime invention du vide et des atomes l’injure de la dédaigner. Leur combinaison multiple et variée suffit, dit-il, pour expliquer comment tout naît et se détruit.

VII. Je ne te contredirai point, excellent Épicure ; mais Cléante, sortant la tête de son puits, se moque de tes atomes et de leurs combinaisons. Je vais donc puiser près de lui les vrais principes des choses. Il m’annonce que c’est Dieu et la matière : je prétends, dit-il, que la terre se change en eau, l’eau en air ; que l’air s’élève, que le feu s’approche de la terre ; qu’un vaste esprit est répandu partout, que celui qui nous anime n’en est qu’une partie.

Voilà pourtant une bien nombreuse armée de philosophes. Que dirai-je de cette autre non moins considérable qui sort de l’Afrique, comme un torrent ? Carnéade, Clitomaque et leurs sectaires, foulant indignement aux pieds les arrêts de tous les autres, décident que tout est impénétrable, que le mensonge est toujours mêlé à la vérité. Que devenir après les ennuis de recherches aussi pénibles ? Comment faire sortir de mon esprit ce monde de systèmes où il se perd ? Rien n’est accessible à notre intelligence. La vérité est donc reléguée loin de nous, et cette philosophie si vantée ne sanctionne que des chimères au lieu de transmettre une science certaine.

Mais voici l’ancienne tribu des graves et taciturnes pythagoriciens qui enseigne une autre doctrine sous le voile du mystère et qui l’appuie de son grand et profond argument : le maître l’a dit. Elle nous apprend que le principe de tout c’est la monade, c’est-à-dire l’unité ; que les formes et les nombres en sont les éléments. Or, voici comment ils nous font connaître le nombre, la forme et la mesure de chacun de ses éléments : le feu est formé de vingt-quatre triangles rectangles, et renfermé dans quatre côtés égaux ; chacun de ces côtés se compose de six triangles rectangles ; c’est pour cela qu’ils le comparent à une pyramide ; l’air n’est autre chose que quarante-huit triangles rectangles, renfermés sous huit côtés égaux ; on le compare à une figure à huit faces, qui contient huit triangles équilatéraux, dont chacun se divise en six angles droits : ce qui fait en tout quarante-huit angles. L’eau se compose de cent vingt triangles ; on la compare à une figure de vingt côtés formée de six fois vingt triangles, ayant les angles et les côtés égaux…

IX. Et voilà comme Pythagore mesure l’univers ! Inspiré par ce dieu, j’abandonne patrie, femme, enfants, je quitte tout. Une toise à la main, je m’élance dans les plaines de l’air. Je commence par mesurer le feu. Ce n’est pas assez que Jupiter le fasse ; si un être comme moi, un génie aussi grand, un esprit aussi sublime ne mesure les régions éthérées, c’en est fait de l’empire de Jupiter. Lorsque j’en aurai déterminé l’étendue ; que Jupiter lui-même aura su de moi combien le feu a d’angles, je redescendrai du ciel. Je prendrai un frugal repas de figues, d’olives, de légumes ; puis je me jetterai au plus vite dans la mer, et sans me tromper d’une coudée, d’un doigt, que dis-je ? d’un demi-doigt, je mesurerai la plaine liquide ; j’en calculerai la profondeur, et je pourrai dire au juste à Neptune quelle est l’étendue de son royaume. Quant à la terre, en un jour j’en fais le tour et j’en connais le poids, la mesure et la forme ; je ne me tromperai d’une once sur toute la masse, j’en suis certain ; telle est mon intelligence ; tel est mon génie. Je sais en outre le nombre des étoiles, des poissons et des animaux de toute espèce. Enfin je mettrai le monde dans une balance, et je dirai combien il pèse. Grâce à mes sublimes contemplations, l’univers entier est devenu tributaire de mon génie.

X. Mais Épicure, du plus loin qu’il m’apperçoit, me crie : Très-bien, mon ami, tu n’as encore parcouru qu’un seul monde ; mais il en existe bien d’autres : le nombre en est infini. Me voilà donc obligé de visiter une multitude d’autres cieux, de nouvelles plaines éthérées, de mondes nouveaux. Partons sans plus tarder ; prenons des provisions pour plusieurs jours, et parcourons les mondes d’Épicure.

Je vole au delà des limites de Tétys et de l’Océan. Arrivé dans un monde nouveau comme on arrive dans une nouvelle cité, j’ai tout mesuré en peu d’heures. Je passe de là dans un troisième monde, puis dans un quatrième, dans un cinquième, dans un dixième, dans un centième, dans un millième ; et jusqu’où donc irai-je ? ne suis-je pas bien convaincu maintenant que tout n’est que ténèbres, nuit trompeuse, erreur sans fin, conception imparfaite, abîme d’ignorance ? Pour qu’il soit dit que mon esprit investigateur n’a rien négligé, je compterai jusqu’aux atomes qui ont donné naissance à tant de mondes. Mais n’y aurait-il pas quelque chose de mieux, de plus essentiel à faire ? Est-ce de tout cela que dépend le bonheur des familles et des états ?

J’ai tracé cette légère esquisse pour montrer à quel point se contredisent tous les systèmes de nos philosophes, comme leurs recherches vont se perdre dans un vague infini, aux bornes qui les arrêtent. Combien la fin qu’ils se proposent est inexplicable et vaine, puisqu’elle ne s’appuie ni sur l’évidence ni sur la raison !