Les Pères de l’Église/Tome 2/Saint Théophile à Autolyque. — Livre troisième

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À Autolyque
Texte établi par M. de GenoudeSapia (Tome secondp. 447-469).

LIVRE TROISIÈME


I. Théophile à Autolyque, salut. La vaine gloire pousse d’ordinaire les auteurs à composer de nombreux ouvrages : les uns sur les dieux, sur les guerres, sur les temps ; les autres sur de vaines fables et de laborieuses bagatelles qui vous retiennent encore, bien que livré à l’étude sérieuse qui nous occupe ; malgré les entretiens que nous avons eus jusqu’alors, vous traitez toujours avec mépris la doctrine de vérité, vous regardez nos saintes Écritures comme des livres tout à fait nouveaux ; en reprenant les choses dès l’origine, il me sera facile de vous convaincre de la haute antiquité de ces divins livres ; c’est ce que je vais faire en peu de mots, avec l’aide de Dieu, afin que la longueur du traité ne vous empêche pas de le lire entièrement et qu’il vous soit plus facile de découvrir les inepties des autres écrivains.

II. Il aurait fallu qu’ils eussent été témoins oculaires des faits qu’ils rapportent, ou du moins qu’ils les eussent appris exactement de ceux qui les avaient vus de leurs yeux ; car c’est frapper l’air que de transmettre des choses incertaines. Qu’a servi à Homère d’avoir écrit la guerre de Troie, et d’avoir induit tant d’hommes en erreur ? À Hésiode, d’avoir recueilli péniblement la généalogie de ceux qu’on regarde comme des dieux ? À Orphée, d’avoir compté trois cents soixante-cinq dieux, qu’il a détruits lui-même, à la fin de sa vie, lorsqu’il a déclaré, dans son livre des Préceptes, qu’il n’y avait qu’un seul Dieu ? Qu’est-ce qu’Aratus, et tous ceux qui firent la description du globe, ont retiré de leur travail ? Une gloire humaine peu méritée. Qu’est-ce qu’ils nous ont dit de vrai ? Qu’ont servi à Euripide, à Sophocle et aux autres tragiques, leurs tragédies ? à Ménandre, à Aristophane et aux autres comiques, leurs comédies ? à Hérodote et à Thucydide, leurs histoires ? Qu’a retiré Pythagore d’Adyte et des colonnes d’Hercule, ou Diogène de sa philosophie cynique ? Qu’est-il revenu à Épicure de nier la Providence, à Empédocle de professer l’athéisme, à Socrate de jurer par le chien, l’oie et le platane, par Esculape, frappé de la foudre, et par les démons qu’il invoquait ? Pourquoi s’est-il présenté à la mort avec joie ? Quelle récompense espérait-il recevoir après cette vie ? Qu’a servi à Platon la philosophie dont il est l’auteur, et à la multitude innombrable des philosophes leurs diverses opinions ? Ce que nous disons ici a pour but de montrer la vanité et l’impiété de leur doctrine.

III. Tous ces hommes, en effet, avides d’une folle gloire, n’ont pas découvert la vérité, ni excité les autres à la chercher ; ils se trouvent réfutés par leurs propres paroles, puisque leurs livres sont remplis de contradictions. Non-seulement ils se détruisent les uns les autres, mais il en est même qui annullent leurs propres arrêts ; de sorte que leur gloire s’est changée en opprobre et en folie, car tout homme sage les condamne. Ils ont parlé des dieux et ont enseigné ensuite qu’il n’en existait aucun ; ils ont traité de l’origine du monde et ont dit après que tout était incréé ; ils ont disputé sur la Providence, et ont décidé ensuite que le monde était le jouet du hasard. Mais, que dirai-je ? n’ont-ils pas écrit aussi sur l’honnêteté des mœurs, tandis qu’ils enseignaient la licence, la débauche, l’adultère, et qu’ils introduisaient des crimes affreux ? Ils célèbrent des dieux dont le titre de gloire est d’avoir été les premiers à se plonger dans d’infâmes turpitudes, et à se rassasier de mets exécrables. Quel est celui d’entre eux qui n’ait chanté Saturne dévorant ses enfants ; Jupiter mangeant son fils Métis, et invitant les dieux à d’horribles festins où servait, dit-on, Vulcain, forgeron et boiteux ; Junon enfin, sa propre sœur, qu’il épousa, et qui fit servir sa bouche impure à des choses infâmes ? Vous n’ignorez point, sans doute, les autres forfaits de Jupiter, tels qu’ils sont racontés par les poëtes. Pourquoi parler encore des crimes de Neptune, d’Apollon, de Bacchus, d’Hercule, de Minerve et de Vénus la prostituée, puisque j’en ai traité au long dans un autre livre ?

IV. Je ne me serais pas arrêté à une semblable réfutation, si je ne vous avais encore vu flottant et incertain sur la doctrine de la vérité. Quelle que soit, en effet, votre sagesse, vous accueillez volontiers les paroles des hommes les plus insensés ; autrement vous n’auriez point été ébranlé par leurs vains discours, vous n’auriez point cru à de vieilles calomnies semées par l’impiété, qui invente toutes sortes de crimes contre nous, parce que nous sommes Chrétiens et que nous adorons le vrai Dieu. Ils répètent partout que dans nos assemblées toutes les femmes sont en commun, qu’on s’unit au hasard avec ses propres sœurs, et, ce qui est le comble de l’impiété et de la barbarie, que toute espèce de chair nous est bonne, même la chair humaine. Ils ajoutent aussi que notre doctrine est toute nouvelle, que nous manquons de preuves, pour en établir la vérité, que nos institutions sont des folies. Je ne puis trop m’étonner de vous voir prêter à nos discours une oreille si peu attentive, vous, si studieux, si appliqué dans tout le reste ; car vous passeriez vos nuits dans les bibliothèques, si vous le pouviez.

V. Mais puisque vous avez beaucoup lu, que vous semble-t-il des préceptes de Zénon, de Diogène et de Cléanthe, qui veulent qu’on mange de la chair humaine, que les enfants eux-mêmes égorgent et dévorent leurs parents, et que celui qui refuserait un semblable aliment soit lui-même dévoré ? Cette impiété n’est-elle pas encore surpassée par le conseil de Diogène, qui apprend aux enfants à immoler leurs parents en place de victime, et à se repaître de leur chair ? Que dis-je ? L’historien Hérodote ne raconte-t-il pas que Cambyse, après avoir tué les enfants d’Harpagus, les fit servir ensuite sur la table de leur père ? Le même historien rapporte aussi que dans les Indes les parents sont dévorés par leurs propres enfants. Exécrable doctrine ! véritable athéisme ! démence ! fureur de ces hommes qui se disent philosophes ! N’est-ce pas à leur doctrine que nous devons ce règne d’impiété qui remplit le monde ?

VI. En effet, presque tous ceux qui se sont égarés dans la philosophie s’entendent pour enseigner quelques crimes affreux. Platon le premier, lui dont la doctrine paraît supérieure à toutes les autres, décide, avec l’autorité d’un législateur, dans son premier livre de la république, que toutes les femmes seront communes ; il s’appuie de ce que fit un fils de Jupiter qui donna des lois aux Crétois, et n’apporte pas d’autre raison que le frivole prétexte de favoriser la fécondité, et de procurer en même temps une espèce de soulagement à ceux qui sont accablés de travaux, bien que sa loi fût en opposition directe avec toutes les lois existantes. Car Solon voulait que les enfants naquissent d’un mariage légitime, et non point d’un adultère ; l’intention de sa loi était d’empêcher les enfants de regarder comme père un étranger, ou d’outrager l’auteur de leurs jours faute de le connaître. Épicure soutient encore, outre son athéisme, qu’on peut s’unir sans crime à une mère, à une sœur, et il conseille tous les crimes défendus par les lois de Rome et de la Grèce. Épicure et les stoïciens n’enseignent-ils pas l’inceste avec des sœurs ou les unions contre nature ? Ils ont rempli les bibliothèques de leur doctrine afin de corrompre jusqu’à l’enfance elle-même. Mais pourquoi nous arrêter plus longtemps à ces philosophes ? N’ont-ils pas tous professé la même doctrine à l’égard de ceux qu’ils regardent comme des divinités ?

VII. En effet, après avoir reconnu l’existence des dieux, ils les réduisent tous au néant. Les uns disent qu’ils sont formés des atomes ; d’autres qu’ils se changent en atomes, et qu’ils n’ont pas plus de pouvoir que les hommes. Platon, tout en reconnaissant les dieux, ne fait point difficulté de dire qu’ils sont nés de la matière. Pythagore, qui fit tant de recherches sur la divinité, qui parcourut le monde en tous sens, décide que tout a été fait par les forces de la nature, par un concours fortuit, et que les dieux ne s’occupent nullement des hommes. Je passe sous silence tous les systèmes imaginés par l’académicien Clitomaque, pour prouver qu’il n’y avait point de dieux. Que n’a pas dit encore Critias ? Que n’a pas dit Protagoras, dont on cite ces paroles : « Je ne puis assurer si les dieux existent, ni démontrer quels ils sont ; bien des raisons m’en empêchent. » Le sentiment d’Euhémère, cet homme d’une si profonde impiété, ne me semble pas mériter d’être rapporté. Car après avoir osé disputer longtemps sur les dieux, il finit par les nier tous, et dire que c’est le hasard qui gouverne le monde. Platon lui-même, qui traita fort au long de l’unité de Dieu et de l’immortalité de l’âme humaine, ne semble-t-il pas se contredire ensuite, lorsqu’en parlant des âmes, il dit que les unes passent dans d’autres hommes ; que les autres vont animer des animaux sans raison ? Est-il une opinion plus capable de révolter le bon sens ? quoi ! un homme se trouve métamorphosé tout à coup en un chien, en un loup, en un âne ou en tout autre animal semblable ! Pythagore a soutenu la même doctrine, et de plus il a nié la Providence. À qui croirons-nous donc ? Sera-ce au poëte comique Philémon, qui dit : « Les adorateurs de la Divinité ont une belle espérance de salut ? » Ou bien à ceux que nous avons nommés : à Euhémère, Épicure, Pythagore et les autres, qui ne reconnaissent ni Dieu ni Providence ? Voici comment Aristo parle de l’un et de l’autre : « Confiez-vous, dit-il, aux gens vertueux, car si Dieu prête son secours à tout le monde, il assiste cependant d’une manière particulière ces derniers. S’il n’y avait pas de récompense, à quoi servirait-il d’être pieux, comme la justice le demande ? Cependant j’ai vu souvent dans le monde les gens de bien gémir dans l’adversité, tandis que des égoïstes, uniquement occupés de leur intérêt, étaient environnés de gloire et d’éclat. Mais attendons la fin ; car le monde n’est point abandonné à l’impulsion aveugle du hasard, comme le prétendent certains philosophes dont l’opinion est aussi affreuse qu’elle est funeste ; ils veulent en faire le rempart de leur dépravation. Mais au contraire le juste sera un jour récompensé de sa vertu, comme le méchant sera puni de ses crimes, ainsi qu’il convient. » Vous voyez donc combien tous ces philosophes sont peu d’accord entre eux sur Dieu et la Providence ; ceux-ci ont reconnu, ceux-là ont nié l’un et l’autre. Aussi tout lecteur prudent doit peser les paroles de chacun d’eux, selon le conseil de Simylus : « Qu’ils soient ineptes, dit-il, ou pleins de sens, les poëtes ont d’ordinaire le droit de dire tout ce qu’ils veulent ; mais c’est à nous de juger. » C’est aussi le conseil de Philémon : « Rien, dit-il, n’est plus fâcheux qu’un auditeur inepte qui ne sait pas juger par lui-même. » Vous devez donc examiner avec soin tout ce qu’ont dit les poëtes et les philosophes, et ce que nous disons nous-mêmes, avant de prononcer un jugement.

VIII. Ceux qui rejetaient vos dieux les ont ensuite admis, et leur ont attribué les plus grands crimes. Les débauches de Jupiter surtout ont été pompeusement célébrées par les poëtes ; et Chrysippe va jusqu’à dire que Junon prêta sa bouche impure pour un usage infâme. Pourquoi rappeler les débauches de celle qu’on regarde comme la mère des dieux, de Jupiter Latiare qui avait soif de sang humain, et d’Atis qui fut cruellement mutilé ? Pourquoi parler de Jupiter, surnommé le tragique, qui baigna de sang, dit-on, sa propre main, et qui est honoré aujourd’hui comme un Dieu chez les Romains ? Je passe encore sous le silence les temples d’Antinoüs et des autres qu’on honore du nom de dieux ; car les gens sensés ne pourraient entendre mes paroles sans rire. Ainsi donc les philosophes qui ont professé une pareille philosophie sont accusés, par leurs propres écrits, ou d’impiété, ou d’une infâme turpitude. On trouve même dans leurs livres le conseil de dévorer les hommes, et ils donnent les dieux qu’ils adorent comme des modèles de tous les crimes que l’on peut commettre.

IX. Pour nous, nous reconnaissons un Dieu, mais un seul Dieu ; nous savons aussi que la Providence gouverne toutes choses, mais lui seul est cette Providence ; nous avons reçu une loi sainte, mais nous avons pour législateur le vrai Dieu, qui nous apprend à pratiquer la piété, la justice, et à faire le bien. Voici ses préceptes sur la piété : « Tu n’auras point d’autres dieux que moi. Tu ne te feras point d’idole taillée, ni aucune image de ce qui est au-dessus de toi dans les cieux, en bas sur la terre, ni dans les eaux sous la terre. Tu ne les adoreras point et ne les serviras pas : car je suis le Seigneur ton Dieu. » Sur les bonnes œuvres, il s’exprime ainsi : « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient longs sur la terre que le Seigneur ton Dieu ta donnée. » Voici enfin ce qu’il dit de la justice : « Tu ne seras point adultère. Tu ne tueras point. Tu ne déroberas point. Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne désireras point la femme de ton prochain, ni sa maison, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui soit à lui. Tu ne seras point inique dans le jugement du pauvre. Tu t’éloigneras de toute parole injuste. Tu ne tueras point le juste et l’innocent. Tu ne justifieras point l’impie et tu ne recevras pas de présents ; car les présents aveuglent les yeux de ceux qui voient et pervertissent les justes. » Le ministre de cette sainte loi fut Moïse, serviteur de Dieu, qui la reçut pour le monde entier et principalement pour les Hébreux, connus aujourd’hui sous le nom de Juifs ; ce peuple fut autrefois réduit en servitude par le roi d’Égypte, quoiqu’il fût de la race des saints patriarches Abraham, Isaac et Jacob. Mais Dieu se souvint de lui ; il lui suscita Moïse, qui étonna l’Égypte de ses prodiges et délivra les Hébreux de leur dure captivité ; puis après les avoir fait errer dans le désert, il les rétablit dans la terre de Chanaan, appelée plus tard Judée ; ensuite il leur donna sa loi et ses préceptes. Tels sont les dix points principaux de cette loi admirable qui embrasse toute justice.

X. Comme les Hébreux, originaires de la Chaldée, étaient allés en Égypte acheter du blé à cause de la famine qui régnait dans leur pays, et qu’ils étaient restés dans cette terre étrangère quatre cent trente ans, selon la prédiction que le Seigneur leur avait faite, après lesquels Moïse devait les conduire dans le désert, Dieu leur fit cette recommandation particulière dans la loi : « Vous n’affligerez point l’étranger ; car vous connaissez le sort de l’étranger, vous l’avez été vous-mêmes dans la terre d’Égypte. »

XI. Ce peuple ayant ensuite violé la loi qu’il avait reçue, Dieu, plein de miséricorde, ne voulut cependant pas le perdre, mais il lui suscita des prophètes parmi ses propres enfants, afin de l’instruire, de lui rappeler ses préceptes et de l’exhorter à la pénitence ; il leur prédit en même temps que s’ils persévéraient dans leur mauvaise voie, ils seraient captifs dans tous les royaumes de la terre ; événement qui s’est accompli, ainsi qu’il est facile de le voir. Voici comme le prophète Isaïe les exhorte tous en général à la pénitence, et le peuple en particulier : « Cherchez, dit-il, le Seigneur pendant que vous pouvez le trouver ; invoquez-le pendant qu’il est proche. Que l’impie abandonne sa voie, et l’homme inique ses pensées ; qu’ils retournent au Seigneur, il aura pitié d’eux ; qu’ils reviennent, le Seigneur est riche en miséricordes, il vous remettra tous vos péchés. » Le prophète Ézéchiel dit aussi : « Si l’impie fait pénitence de tous ses péchés, s’il garde tous mes préceptes, et s’il accomplit le jugement et la justice, il vivra et ne mourra point. Je ne me souviendrai plus de toutes ses anciennes iniquités, et il vivra des œuvres de justice qu’il aura faites, parce que je ne veux point la mort de l’impie, dit le Seigneur, mais qu’il se convertisse, qu’il se retire de sa mauvaise voie et qu’il vive. » Isaïe ajoute : « Convertissez-vous au Seigneur, si vous voulez parvenir au salut, vous qui méditez d’iniques projets au fond de vos cœurs. Tournez-vous vers le Seigneur votre Dieu, dit Jérémie, comme le vendangeur vers la vigne, et vous obtiendrez miséricorde. » Nos livres saints parlent de la pénitence dans une infinité d’endroits, car le Seigneur a toujours voulu la conversion de l’homme.

XII. Les prophètes et les évangélistes s’accordent parfaitement entre eux sur la justice ordonnée par la loi ; car ils ont tous été inspirés par le même esprit, l’esprit divin. Voici ce que dit Isaïe : « Faites disparaître l’impiété de vos âmes, apprenez à faire le bien, cherchez la justice, délivrez l’opprimé, jugez l’orphelin et justifiez la veuve. » Puis dans un autre endroit : « Rompez, dit-il, les liens de l’iniquité, portez les fardeaux de ceux qui sont accablés, donnez des consolations aux affligés, brisez les fers des captifs, partagez votre pain avec celui qui a faim, et recevez sous votre toit ceux qui n’ont point d’asile ; lorsque vous voyez un homme nu, couvrez-le, et ne méprisez point la chair dont vous êtes formés : alors votre lumière brillera comme l’aurore, et je vous rendrai la santé, et votre justice marchera devant vous. » Jérémie dit pareillement : « Allez sur les chemins, considérez et interrogez les anciens sentiers pour connaître la bonne voie, et marchez-y ; et vous trouverez le rafraîchissement de vos âmes. Rendez la justice avec équité, car c’est là la volonté du Seigneur votre Dieu. » Moïse dit aussi : « Gardez la justice, et approchez-vous du Seigneur votre Dieu, qui a affermi le ciel et posé les fondements de la terre. » Écoutez encore le prophète Joël : « Réunissez le peuple, dit-il, purifiez-le ; assemblez les vieillards, les enfants, ceux même qui sont à la mamelle ; que l’époux sorte de sa couche, et l’épouse de son lit nuptial. Priez avec ferveur le Seigneur votre Dieu, afin qu’il ait pitié de vous et qu’il efface vos péchés. » Le prophète Zacharie s’écrie de son côté : « Voici ce que dit le Seigneur, le Dieu des armées : Jugez selon la justice, usez de clémence et de miséricorde les uns envers les autres. Ne calomniez ni la veuve, ni l’orphelin, ni l’étranger, ni le pauvre ; que l’homme ne médite pas dans son cœur le mal contre son frère. »

XIII. À l’égard de la chasteté, l’Écriture nous apprend non-seulement à ne point pécher par action, mais à éviter même toute mauvaise pensée, de sorte que notre cœur reste toujours pur, et que nos yeux ne s’arrêtent point sur la femme d’autrui. Voici comment s’exprime Salomon, tout à la fois roi et prophète : « Que tes yeux, dit-il, voient le bien, et que tes paupières ne consentent pas au mal ; prépare un sentier droit à tes pas. » Puis se fait entendre la voix évangélique qui recommande si expressément cette vertu : « Quiconque aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l’adultère dans son cœur. Quiconque renverra sa femme, si ce n’est pour cause d’adultère, la rendra adultère ; et celui qui épousera la femme renvoyée commet un adultère. » Salomon dit encore : « Qui cachera du feu dans son sein sans voir ses vêtements brûlés ? Qui marchera sur des charbons ardents sans consumer ses pieds ? Il en est ainsi de celui qui s’approche de la femme de son prochain ; celui qui la touchera ne restera pas impuni. »

XIV. Non-seulement les saints livres nous apprennent à aimer nos parents et nos amis, mais aussi nos ennemis, selon ces paroles d’Isaïe : « Dites à ceux qui vous haïssent et vous détestent : Vous êtes nos frères ; afin que le nom du Seigneur soit glorifié, et que la joie soit dans leur cœur. » L’Évangile dit encore : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous calomnient ; car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas aussi ? » Ceux même qui font le bien ne doivent point s’en glorifier, ni chercher à plaire aux hommes : « Que votre main gauche, dit le Sauveur, ne sache pas ce que fait votre main droite. » La sainte Écriture nous ordonne aussi d’être soumis aux magistrats et aux princes, et de prier pour eux, « afin que nous menions une vie paisible et tranquille. » Enfin elle nous apprend à rendre à chacun ce qui lui appartient : « Rendez, dit saint Paul, l’honneur à qui vous devez l’honneur, la crainte à qui vous devez la crainte. Ne demeurez redevable de rien à personne, si ce n’est de l’amour qu’on se doit les uns aux autres. »

XV. Voyez donc maintenant si des hommes instruits à cette école peuvent vivre au hasard, se plonger dans de honteuses débauches, et ce qui est le comble de l’impiété, se nourrir de chair humaine, surtout quand il leur est défendu d’assister aux jeux des gladiateurs, pour ne pas se rendre complices des meurtres qui s’y commettent ? Nous ne devons pas non plus nous trouver aux autres spectacles, dans la crainte de souiller nos yeux et nos oreilles, par tout ce qu’on y voit et tout ce qu’on y entend. Si vous parlez de repas abominables, là, en effet, les enfants de Thyeste et de Térée sont dévorés ; si vous parlez d’adultère, c’est là qu’on représente, sur la scène, non-seulement des hommes, mais même des dieux souillés de ce crime, et leurs débauches sont célébrées par des voix mélodieuses et mercenaires. Loin de nous, loin de l’esprit des Chrétiens de semblables horreurs ! La tempérance habite parmi eux, ils honorent la continence, ils respectent le mariage, ils gardent la chasteté ; l’injustice est proscrite, le péché détruit, la justice pratiquée, la loi accomplie ; on rend à Dieu le culte qui lui est dû et on célèbre ses louanges ; la vérité domine, la grâce conserve, la paix met en sûreté ; la parole sainte conduit, la sagesse enseigne, la véritable vie est connue, et Dieu règne. Je pourrais m’étendre encore davantage sur nos mœurs, sur les attributs du Dieu que nous adorons. Mais ce que j’en ai dit suffira pour vous inspirer la curiosité de connaître et d’étudier à fond notre doctrine. Et vous le pouvez facilement ; soyez désireux d’apprendre, comme vous l’avez toujours été jusqu’ici.

XVI. Mais venons maintenant à la question des temps : je veux, Dieu m’aidant, l’examiner attentivement avec vous, afin que vous compreniez que notre doctrine n’est ni nouvelle, ni mensongère, mais qu’elle est bien plus ancienne et plus vraie que tout ce que nous ont transmis vos poëtes et vos historiens. Rien de plus incertain que tout ce qu’ils ont dit. Les uns, en effet, ont prétendu que le monde était incréé et qu’il avait existé de tout temps ; d’autres conviennent qu’il a été créé, mais ils lui donnent une existence de cent cinquante-trois mille soixante-quinze années. Voilà ce que nous dit l’Égyptien Apollonius : Platon lui-même, qui paraît avoir été le plus sage des Grecs, dans combien de puérilités ne s’est-il pas égaré ? Voici ce que nous lisons dans son livre intitulé les Cités : « Comment, si le monde a toujours existé, ainsi qu’il est aujourd’hui, comment aurait-on découvert ensuite des choses nouvelles, puisqu’elles furent inconnues pendant dix mille fois dix mille ans aux hommes qui vivaient alors, et qu’elles n’ont été découvertes que depuis mille ou deux mille ans, par Dédale, Orphée et Palamède ? » Ainsi Platon reconnaît bien que le monde a été créé, mais il compte dix mille fois dix mille ans depuis le déluge jusqu’à Dédale. Plus loin encore, après avoir traité fort au long des différentes cités, des habitations et des peuples qui couvrent la terre, il confesse ingénûment qu’il n’a avancé que des conjectures : « Si j’avais un Dieu pour hôte, dit-il, et qu’il me promît ses lumières, et si nous examinions de nouveau de quelle manière il convient de porter la loi, je ne sais pas si, changeant de langage, etc. » Ainsi donc, il n’a donné que des conjectures ; mais des conjectures ne sont pas des vérités.

XVII. Il vaut mieux être disciple de la sagesse divine, comme ce philosophe l’avoue lui-même, puisqu’il dit que Dieu seul peut nous apprendre la vérité. Mais quoi ! les poëtes Homère, Hésiode et Orphée, n’ont-ils pas dit qu’ils avaient eu cet avantage ? Il y a plus, les historiens racontent qu’ils furent contemporains des prophètes, des hommes inspirés, et qu’ils ont transmis fidèlement tout ce qu’ils en avaient appris. À combien plus forte raison sommes-nous donc sûrs de connaître la vérité, nous qui la tenons des saints prophètes, remplis de l’esprit de Dieu ? Aussi règne-t-il entre eux l’accord le plus parfait ; ils ont annoncé d’avance tous les événements qui devaient arriver au monde entier. L’accomplissement de leurs premières prédictions peut convaincre tout homme avide de s’instruire et de connaître la vérité, qu’elle se trouve dans tout ce qu’ils ont dit des temps antérieurs au déluge, et sur la suite des temps, depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours : et dès lors il est évident que les récits des autres écrivains ne sont que d’ineptes impostures, et un tissu de faussetés.

XVIII. Platon, en effet, comme nous l’avons déjà dit, reconnaît un déluge, mais un déluge partiel, qui ne couvrit que la plaine ; ensorte que ceux qui se réfugièrent sur les hautes montagnes ne périrent point. D’autres prétendent que Deucalion et Pyrrha existaient alors, et qu’ils furent sauvés dans une arche ; que Deucalion, étant ensuite sorti de l’arche, jeta derrière lui des pierres qui se convertirent aussitôt en hommes. C’est pourquoi, disent-ils, les hommes réunis ou les peuples ont été appelés laoi. D’autres encore veulent que Clymène ait existé lors du second déluge. Vous voyez assez par tout ce que je viens de dire, combien sont misérables, impies, insensés tous ces philosophes, qui se sont consumés dans des veilles pour écrire de semblables rêveries. Mais notre prophète Moïse, ce serviteur de Dieu, qui raconte l’origine du monde, nous a fait connaître la manière dont le déluge avait eu lieu sur la terre, et toutes les circonstances qui accompagnèrent ce grand événement. Il n’imagine point d’y introduire Pyrrha, Deucalion ou Clymène, et il ne dit point non plus que les plaines furent seules inondées et que les habitants des montagnes échappèrent à la mort.

XIX. Non-seulement il dit qu’il n’y a eu qu’un déluge, mais il déclare qu’il n’y en aura plus jamais ; comme, en effet, il n’y en a pas eu depuis, de même il n’y en aura point dans la suite. Il nous apprend encore que huit personnes seulement furent sauvées dans l’arche construite d’après l’ordre de Dieu, non point par Deucalion, mais par Noé, dont le nom en hébreu signifie repos. Nous avons démontré, dans un autre livre, que Noé annonça le déluge aux hommes de son temps, et qu’il les invita à se repentir, lorsqu’il leur dit : « Venez, Dieu vous appelle à la pénitence ; » de là lui est venu le nom de Deucalion. Noé avait trois fils, comme nous l’avons déjà dit dans le second livre, Sem, Cham et Japhet, qui avaient chacun leur femme, ce qui fait six ; en comprenant le père et la mère, nous avons les huit personnes qui entrèrent dans l’arche, et qui échappèrent à la mort. Moïse dit ensuite que le déluge dura quarante jours et quarante nuits ; que les cataractes du ciel s’ouvrirent et que les sources de l’abîme se débordèrent, ensorte que l’eau s’élevait de quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes. Ainsi périt le genre humain, si l’on en excepte les huit personnes qui furent sauvées dans l’arche, dont on montre encore les restes sur les montagnes d’Arabie. Voilà en abrégé l’histoire du déluge.

XX. Moïse fut le chef des Juifs que le roi Pharaon, appelé aussi Amasis, laissa sortir d’Égypte. Il régna vingt-cinq ans et quatre mois, après l’expulsion des Hébreux, selon les supputations de Manéthos ; à celui-ci succéda Chebron, qui régna treize ans ; à celui-ci, Aménophis, qui régna vingt ans et sept mois ; à celui-ci, sa sœur, nommée Amessa, qui régna vingt-un ans et un mois ; après elle, Mephres, pendant douze ans et neuf mois ; après celui-ci, Methrammuthosis, pendant vingt ans et dix mois ; après lui, Tythmoses, pendant neuf ans et huit mois ; à celui-ci succéda Damphenophis, qui régna trente ans et dix mois ; à celui-ci succéda Orus, qui régna trente-cinq ans et cinq mois ; à celui-ci succéda sa fille, qui régna dix ans et trois mois ; après elle vint Mercheres, pendant douze ans et trois mois ; à celui-ci succéda son fils, nommé Armais, qui régna quatre ans et un mois ; à celui-ci, Messes, fils de Miamme, qui régna six ans et deux mois ; à celui-ci, Rhamesses, qui régna un an et quatre mois ; à celui-ci succéda Aménophis, qui régna dix-neuf ans et six mois. Après lui régnèrent, pendant dix ans, Thassus et Rhamesses, qui eurent, dit-on, de grandes armées de terre et de mer. Ainsi les Hébreux, se trouvant alors étrangers en Égypte, furent réduits en servitude par le roi Tethmos, comme nous l’avons déjà dit, et ils lui élevèrent les villes fortes de Peitho, de Rhamesen et d’On, qui est aujourd’hui Héliopolis ; ensorte que ces villes célèbres sont postérieures aux Hébreux, nos ancêtres, de qui nous avons reçu les livres saints plus anciens que toutes les histoires. Le royaume d’Égypte tira son nom du roi Sethos, qui signifie, dit-on, la même chose que le mot Égypte. Sethos eut un frère, nommé Armœn, et plus tard Danaüs, qui vint à Argos, après avoir quitté l’Égypte ; c’est un des plus anciens dont parlent les écrivains profanes.

XXI. Manéthos, si favorable aux Égyptiens, et si ennemi de Moïse et des Hébreux, objets de ses blasphèmes, comme s’ils avaient été chassés d’Égypte à cause de la lèpre, n’a pu préciser exactement les époques. Forcé néanmoins par la vérité, il est convenu, malgré lui, qu’ils étaient pasteurs ; en effet, ceux de nos ancêtres qui séjournèrent en Égypte menèrent la vie pastorale ; mais ils n’étaient point lépreux. Lorsqu’ils furent arrivés dans la terre nommée Jérusalem, et qui devint ensuite leur séjour, on sait que leurs prêtres, qui passaient leur vie dans le temple, par l’ordre de Dieu, traitaient tous les genres d’infirmités et guérissaient la lèpre et les autres maladies. Ce fut Salomon, roi de Judée, qui bâtit le temple. Il n’est pas douteux que Manéthos se soit trompé sur les époques ; il suffit de lire ses écrits, pour s’en convaincre. Il s’est même trompé à l’égard du roi Pharaon, qui chassa les Hébreux ; il ne régna plus en Égypte, et fut enseveli dans la mer Rouge, avec son armée, en poursuivant les Israélites. Il se trompe encore, lorsqu’il dit que ces pasteurs hébreux firent la guerre aux Égyptiens. Car, après être sortis d’Égypte, ils habitèrent le pays que nous appelons encore aujourd’hui Judée, trois cent quatre-vingt-treize ans avant l’arrivée de Danaüs à Argos. Or, nous savons que Danaüs est regardé, par la plupart des auteurs, comme le plus ancien des Grecs. Ainsi Manéthos a consigné malgré lui dans ses ouvrages deux vérités : la première, c’est que les Hébreux étaient pasteurs ; et la seconde, c’est qu’ils sont sortis d’Égypte ; ensorte que, même en adoptant la chronologie de ces temps-là, Moïse et ceux qui le suivait se trouvent être évidemment antérieurs à la guerre de Troie, de neuf cents ou même de mille ans.

XXII. À l’égard du temple bâti dans la Judée par le roi Salomon, cinq cent soixante ans après la sortie d’Égypte, les archives des Tyriens renferment des commentaires qui parlent de sa fondation, et qui la font remonter à cent quarante trois ans et huit mois avant celle de Carthage par les Tyriens. Ce fait a été consigné sous le règne d’Hierome, roi des Tyriens, qui était ami de Salomon, soit à cause de l’éminente sagesse de ce grand roi, soit à cause de l’intimité où il avait été avec son père. Ces deux princes ne cessaient de s’adresser l’un à l’autre des questions à résoudre, comme l’attestent les copies de leurs lettres conservées, dit-on, chez les Tyriens, et les lettres même qu’ils s’écrivaient. C’est encore ce qu’atteste l’Éphésien Ménandre, dans l’histoire des rois de Tyr ; voici ses paroles : « Après la mort d’Abeimal, roi des Tyriens, Hierome, son fils, prit les rênes de l’état, et vécut cinquante-trois ans ; il eut pour successeur Bazore, qui vécut quarante-trois ans, et en régna dix-sept ; après lui vint Méthuastarte, qui vécut cinquante-quatre ans et en régna douze ; à celui-ci succéda son frère Atharyme, qui vécut cinquante-huit ans et en régna neuf ; il fut tué par son frère Helles, qui vécut cinquante ans et régna huit mois. Ce dernier fut tué par Juthobal, prêtre d’Astarté, qui vécut quarante ans et en régna douze ; à celui-ci succéda son fils Bazor, qui vécut quarante-cinq ans et en régna sept ; à celui-ci succéda son fils Métis, qui vécut trente-deux ans et en régna vingt-neuf ; à celui-ci succéda Pygmalion, fils de Pygmalius, qui vécut cinquante-six ans et en régna sept. Mais à la septième année de son règne sa sœur, fuyant dans la Libye, fonda la ville de Carthage, qui conserve encore aujourd’hui son nom. » Ainsi, le temps qui s’est écoulé depuis le règne d’Hierome renferme en tout cent cinquante-cinq ans et huit mois. Or, ce fut vers la douzième année du règne d’Hierome que fut construit le temple de Jérusalem. Par conséquent, le temps qui s’est écoulé depuis la construction du temple jusqu’à la fondation de Carthage renferme en tout cent quarante-trois ans et huit mois.

XXIII. Nous nous contenterons, pour établir l’antiquité de nos livres saints, des témoignages que nous venons de rapporter de l’Égyptien Manéthos, de l’Éphésien Ménandre, et même de Josèphe, qui a écrit la guerre des Juifs contre les Romains. Il est clair, d’après ces anciens auteurs, que tous les autres, qui sont venus après eux, sont infiniment postérieurs à Moïse et aux prophètes eux-mêmes ; car le dernier des prophètes fut Zacharie, qui vécut sous le règne de Darius. Or, tous les législateurs ont donné leurs lois après lui. En effet, lui opposera-t-on l’Athénien Solon ? Mais il vivait du temps de Cyrus et de Darius ; il fut le contemporain de Zacharie, et postérieur encore à ce prophète de plusieurs années. Lui opposera-t-on Lycurgue, Dracon, ou Minos ? Mais ils sont évidemment moins anciens que nos saints livres, comme nous le rapporte Josèphe, puisque les écrits de Moïse ont précédé la guerre de Troie, et Jupiter roi de Crète. Cependant, afin de démontrer clairement l’ordre des temps et des années, je ne me contenterai pas d’avoir énuméré les faits postérieurs au déluge, je veux encore remonter à ceux qui l’ont précédé depuis la création du monde décrite par Moïse sous l’inspiration divine. La seule grâce que je demande à Dieu, c’est de bien exposer la vérité, afin que vous, et tous ceux qui liront ce livre, vous ayez pour guide la vérité même et la grâce divine. Je commencerai donc par exposer les généalogies, en remontant au premier homme.

XXIV. Adam engendra Seth à l’âge de deux cent trente ans, Seth engendra Énos à l’âge de deux cent cinq ans, Énos vécut cent quatre-vingt-dix ans, et engendra Caïnan ; Caïnan engendra Malaleel à l’âge de cent soixante-dix ans, Malaleel engendra son fils Jared à l’âge de cent soixante-cinq ans, Jared engendra Énoch à l’âge de cent soixante-deux ans, Énoch engendra Mathusala à l’âge de cent soixante-cinq ans, Mathusala engendra Lamech à l’âge de cent soixante-sept ans, Lamech engendra Noé à l’âge de cent quatre-vingt-huit ans, Noé engendra Sem à l’âge de cinq cents ans ; sous Noé, alors âgé de six cents ans, arriva le déluge. Ainsi il s’est écoulé, depuis la création de l’homme jusqu’au déluge, deux mille deux cent quarante-deux ans ; aussitôt après le déluge, Sem, âgé de cent ans, engendra Arphaxat ; Arphaxat engendra Sala à l’âge de cent trente cinq ans, Sala, âgé de cent trente ans, engendra Héber, qui a donné le nom d’hébreux à toute la race ; Héber engendra Phaleg à l’âge de cent trente-quatre ans, Phaleg engendra Rhagen à l’âge de cent trente ans, Rhagen engendra Seruch à l’âge de cent trente-deux ans, Seruch engendra Nachor à l’âge de cent trente ans, Nachor engendra Tharra à l’âge de soixante-quinze ans, Tharra engendra Abraham à l’âge de soixante-dix ans, le patriarche Abraham engendra Isaac à l’âge de cent ans. Ainsi, depuis la création de l’homme jusqu’à Abraham, on compte trois mille deux cent soixante-dix-huit ans. Isaac engendra Jacob à l’âge de soixante ans, Jacob était âgé de cent trente ans lorsqu’il vint en Égypte. Les Hébreux y restèrent quatre cent trente ans ; après leur sortie de ce royaume, ils s’arrêtèrent quarante ans dans le désert. Ainsi nous avons en tout trois mille neuf cent trente-huit ans ; à cette époque Moïse étant mort, Jésus, fils de Navé, prit l’administration du peuple de Dieu, et le gouverna pendant vingt-sept ans ; à la mort de ce dernier, les Hébreux abandonnèrent la loi de Dieu, et servirent pendant huit ans Chusarathon, roi de Mésopotamie ; ils firent pénitence, et eurent ensuite des juges pour les conduire ; Gothonoel les jugea pendant quarante ans ; Églon, pendant dix-huit ; Aoth, pendant huit ; puis ayant encore abandonné la loi de Dieu, ils furent asservis aux étrangers pendant vingt ans ; après cela, Debbora les gouverna quarante ans ; ils servirent encore les Madianites sept ans ; puis Gédéon les gouverna quarante ans ; Abimelech, trois ans ; Thola, vingt-deux ; et Jair, vingt-deux aussi ; ils servirent encore les Philistins et les Ammonites pendant dix-huit ans ; lorsqu’ils eurent recouvré leur liberté, Jephté administra le pays six ans ; Esbon, sept ans ; Ailon, dix ; Abdon, huit ; ils servirent encore les étrangers pendant quarante ans ; puis Samson les gouverna pendant vingt ans, sa judicature fut suivie d’une paix de quarante ans pour les Hébreux. Après cela, Samira les gouverna un an ; Élie, vingt ans ; et Samuel, douze ans.

Aux juges succédèrent les rois, dont le premier fut Saül, qui régna vingt ans ; David, notre père, régna quarante ans. Ainsi, depuis Isaac jusqu’au règne de David, il s’est écoulé quatre cent quatre-vingt-quinze ans. David, comme nous l’avons dit, régna quarante ans ; Salomon, fondateur du temple, quarante ans ; Roboham, dix-sept ans ; Abias sept ans ; Asa, quarante-un ; Josaphat, vingt-cinq ; Joram, huit ; Ochozias, onze ; Gotholia, six ; Josias, quarante ; Amalias, trente-neuf ; Ozias, cinquante-deux ; Joatham, seize ; Achaze, dix-sept ; Ézechias, vingt-neuf ; Manassé, cinquante-cinq ; Amos, deux ; Josias, trente et un ; et Ochas, trois mois ; après lui, Joachim régna onze ans ; un autre Joachim régna trois mois et douze jours, Sédécias enfin régna onze ans. À cette époque, comme le peuple Juif persévérait toujours dans l’iniquité, et qu’il ne faisait point pénitence, Nabuchodonosor, roi de Babylone, s’avança contre la Judée, selon la prédiction du prophète Jérémie ; il transporta le peuple à Babylone et réduisit en cendres le temple de Salomon. Les Juifs restèrent à Babylone soixante-dix ans. Ainsi le temps qui s’est écoulé depuis la création de l’homme jusqu’à la captivité de Babylone renferme en tout quatre mille neuf cent cinquante-quatre ans six mois et douze jours. Comme Dieu avait annoncé à son peuple la captivité de Babylone par la bouche de Jérémie, il lui avait aussi annoncé le retour de sa captivité après soixante-dix années ; après ces soixante-dix ans, Cyrus monte sur le trône des Perses, et rend un édit signé l’année précédente, par lequel tous les Juifs qui étaient dans son royaume pouvaient regagner leur patrie, et rétablir le temple de Dieu qui avait été détruit par son prédécesseur ; ce prince, obéissant encore aux ordres de Dieu, commanda à ses gardes Sabessare et Mithridate de rapporter dans le temple les vases qui avaient été enlevés par Nabuchodonosor. C’est donc la seconde année du règne de Cyrus que furent accomplies les soixante-dix années prédites par Jérémie.

XXVI. On peut voir par là que nos livres saints sont bien plus vrais et plus anciens que toutes les histoires des Égyptiens, des Grecs et des autres peuples ; car Hérodote, Thucydide, Xénophon et la plupart des historiens, ne remontent pas plus haut que les règnes de Cyrus et de Darius, tant ils étaient incertains sur les premiers temps. D’ailleurs qu’ont-ils dit de remarquable sur Darius et Cyrus, qui régnèrent chez les barbares ; sur Zopyre et Hippias, qui commandèrent aux Grecs ; sur les guerres des Athéniens et des Lacédémoniens, sur les exploits de Xerxès et de Pausanias, qui mourut presque de faim dans un temple de Minerve ; enfin, sur Thémistocle, sur la guerre du Péloponnèse, sur Alcibiade et Thrasybule ? Mais je ne me suis point proposé de faire une histoire complète, je veux seulement faire voir le nombre d’années qui se sont écoulées depuis la création du monde, et convaincre ainsi d’imposture les récits insensés des écrivains ; car le monde n’a pas vingt mille myriades d’années, comme l’a dit Platon, qui prétend que tout ce temps s’était écoulé à l’époque où il vivait ; il n’a pas non plus quinze myriades trois cent soixante et quinze années, comme l’a déclaré l’Égyptien Apollonius ; il n’est point incréé, ni le jouet du hasard, comme le veulent Pythagore et d’autres philosophes, mais il a été créé et il est gouverné par la providence de Dieu, qui a fait toutes choses. Il est même facile de démontrer le nombre d’années de son existence à ceux qui cherchent la vérité ; et pour qu’on ne m’accuse pas de n’avoir pu suivre ma démonstration jusqu’au bout, et arriver au delà de Cyrus, je vais essayer, avec le secours de Dieu, de bien établir l’ordre, des temps et des années qui se sont écoulées après ce prince.

XXVII. Après un règne de vingt-neuf ans, Cyrus fut tué par Temyris, chez les Messagètes, vers la soixante-deuxième olympiade : alors croissait sous la protection divine la puissance romaine ; Rome avait été fondée par Romulus, fils de Mars et d’Ilia, vers la septième olympiade, le onzième jour des calendes de mai, au temps où l’année n’avait que dix mois. Cyrus donc étant mort, comme nous l’avons dit, au temps de la soixante-deuxième olympiade, et deux cent vingt ans après la fondation de Rome, on vit régner dans cette ville Tarquin le superbe, qui le premier chassa plusieurs citoyens, corrompit les jeunes gens, fit des habitants des spadassins, et maria de jeunes filles qu’il avait déshonorées ; c’est pourquoi il fut surnommé superbe, nom qui a la même signification que le mot grec uperéphanos, arrogant ; il fut le premier qui ordonna aux citoyens de se saluer réciproquement. Ce prince régna vingt-cinq ans. Après lui commencèrent les consuls annuels, les tribuns et les édiles, pendant quatre cent cinquante-trois ans. Il serait trop long et inutile même de rappeler leurs noms ; celui qui désire les connaître, les trouvera dans les commentaires de Chryséros, affranchi de M. Aurelius Verus, qui a transmis si clairement tous les noms et les temps, depuis la fondation de Rome jusqu’à la mort de l’empereur Verus, son maître. Ainsi donc les magistrats annuels gouvernèrent les Romains pendant quatre cent cinquante-trois ans ; puis vinrent les empereurs, dont le premier fut C. Julius, qui gouverna trois ans quatre mois et six jours ; après lui, Auguste régna cinquante-six ans quatre mois et un jour ; Tibère régna vingt-deux ans, Caïus Caligula régna trois ans huit mois et sept jours, Claudius régna vingt-trois ans huit mois vingt-quatre jours ; Néron, treize ans six mois et vingt-huit jours ; Galba, deux ans sept mois et six jours ; Othon, trois mois et cinq jours ; Vitellius, six mois et vingt-deux jours ; Vespasien, neuf ans onze mois et vingt-deux jours ; Tite, deux ans et vingt-deux jours ; Domitien, quinze ans cinq mois et six jours ; Nerva, un an quatre mois et dix jours ; Trajan, dix-neuf ans six mois et seize jours ; Adrien, vingt ans dix mois et vingt-huit jours ; Antonin, vingt-deux ans sept mois et six jours ; Verus, dix-neuf ans et dix jours. Ainsi le temps du règne des Césars jusqu’à la mort de l’empereur Verus, renferme deux cent trente-sept ans et cinq jours ; et l’on compte, depuis la mort de Cyrus et le règne de Tarquin le superbe, jusqu’à la mort de Verus, sept cent quarante-quatre ans.

XXVIII. Voici maintenant en résumé toute la série des années : depuis la création du monde jusqu’au déluge, il s’est écoulé deux mille deux cent quarante-deux ans ; depuis le déluge jusqu’à la naissance d’Isaac fils d’Abraham, mille trente-six ans ; depuis Isaac jusqu’au séjour des Hébreux dans le désert, sous la conduite de Moïse, six cent soixante ans ; depuis la mort de Moïse et le commandement de Josué, fils de Navé, jusqu’à la mort du patriarche David, quatre cent quatre-vingt-dix-huit ans ; depuis la mort de David et le règne de Salomon jusqu’à la captivité de Babylone, cinq cent dix-huit ans six mois et dix jours ; depuis le règne de Cyrus jusqu’à la mort de l’empereur Aurelius Verus, sept cent quarante-quatre ans. Ainsi il s’est écoulé jusque-là, depuis la création du monde, cinq mille six cent quatre-vingt dix-huit ans quelques mois et quelques jours.

XXIX. L’ensemble de toutes ces époques et de tous ces faits prouve, d’une manière incontestable, l’antiquité de nos saints livres et la divinité de notre doctrine. Cette doctrine, ainsi que nos institutions, bien loin d’être nouvelles ou mensongères, comme le pensent quelques-uns, sont les plus anciennes et les plus vraies. Thallus parle de Belus, roi des Assyriens et du titan Cronus ; il rapporte que Belus et les titans firent la guerre à Jupiter et aux autres dieux ligués ensemble. Alors, dit-on, Gygès fut vaincu par Tartesse, qui régna dans le pays appelé aujourd’hui Attique, et autrefois Acté. Je ne chercherai point à vous expliquer l’étymologie des autres contrées et des autres villes, car vous êtes fort versés dans toutes les connaissances historiques. Il est donc clair que Moïse et la plupart des prophètes sont antérieurs à tous les écrivains, et qu’ils ont précédé Cronus, Belus et la guerre de Troie. Car, selon Thallus, Belus ne précéda la guerre de Troie que de trois cent vingt-deux ans ; tandis que Moïse est antérieur à cette guerre de neuf cents ou même de mille ans, comme nous l’avons déjà démontré. On ne distingue guère ordinairement Cronus et Belus l’un de l’autre, parce qu’ils furent contemporains. Quelques-uns honorent Cronus, sous le nom de Bel ou de Bal, ce sont surtout les Orientaux ; ainsi ils ne savent pas encore faire cette distinction. Les Romains adorent Saturne, ne sachant pas eux-mêmes quel est le plus ancien de Cronus ou de Belus. À l’égard des olympiades, quelle que soit leur origine, elles commencèrent à être célébrées depuis Iphitus, ou, comme le veulent d’autres historiens, depuis Linus, surnommé Ilius. Nous avons démontré plus haut l’ordre des années et des olympiades. Ainsi donc se trouve établie l’antiquité de nos saints livres, en même temps que la série des années, depuis la création du monde. Sans doute, nous ne pouvons dire exactement le nombre des années, parce que l’Écriture ne tient pas compte des jours et des mois ; mais quand nous nous serions trompés de cinquante, de cent, ou même de deux cents ans, l’erreur ne serait pas de mille ans, et de dix mille ans, comme le supposent Platon, Apollonius et les autres. Nous sommes d’accord pour les temps avec Bérose, philosophe chaldéen, qui transmit aux Grecs les lettres chaldaïques. Non-seulement il a parlé du déluge et de plusieurs autres événements conformément au récit de Moïse, mais il s’accorde encore en partie avec les prophètes Jérémie et Daniel. Il fait mention de ce qui arriva aux Juifs, sous le roi de Babylone, qu’il appelle Abobassare, et les Hébreux Nabuchodonosor, il parle même de la destruction du temple de Jérusalem par ce prince, et raconte que les fondements de ce temple furent jetés de nouveau la seconde année du règne de Cyrus, mais qu’il ne fut achevé que la seconde année du règne de Darius.

XXX. Quant aux Grecs, leurs histoires ne renferment rien de véritable ; d’abord parce qu’ils ne connurent les lettres que fort tard ; ils en conviennent eux-mêmes, lorsqu’ils disent qu’elles furent découvertes, les uns par les Chaldéens, les autres par les Égyptiens, et les autres par les Phéniciens ; d’ailleurs, au lieu de parler de Dieu, ils ne se sont occupés que de choses vaines et frivoles. Ainsi, par exemple, ils font mention d’Homère, d’Hésiode et des autres poëtes ; mais ils laissent en oubli la gloire du Dieu unique et incorruptible : que dis-je, ils blasphèment contre lui. Ils ont persécuté et ils persécutent aujourd’hui les hommes qui le confessent et l’adorent ; tandis qu’ils comblent d’honneurs et de récompenses ceux qui font servir leur talent et leur voix à outrager la Divinité ; ils font une guerre cruelle aux hommes qui ne s’occupent qu’à faire des progrès dans la vertu et la sainteté. Ils lapident les uns, massacrent les autres et leur font subir tous les genres de supplices. Sans doute, des hommes aussi injustes ont perdu la sagesse de Dieu, et n’ont pu trouver la vérité. Pour vous, mon cher Autolyque, pesez murement ce que je vous ai écrit, et vous y trouverez le symbole et le gage de la vérité.