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Les Pères de l’Église/Tome 3/Livre II/Chapitre XXVIII

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Texte établi par M. de GenoudeSapia (Tome troisièmep. 180-188).


CHAPITRE XXVIII.


Qu’il ne faut jamais, dans l’étude des mystères, perdre de vue la règle du vrai et la vraie connaissance de Dieu. Nous devons avoir une foi entière aux saintes Écritures, et nous abstenir d’aller à la recherche téméraire des choses qu’il faut abandonner à Dieu, et qui dépassent les bornes de notre intelligence. C’est là le défaut des hérétiques, de ne réserver rien à Dieu, mais de vouloir tout scruter. De là les erreurs énormes dans lesquelles ils tombent, ainsi que l’auteur le démontre.


Ayant donc pris la vérité pour règle, et pénétrés des preuves évidentes de l’existence de Dieu, nous ne devons pas nous laisser égarer de questions en questions, et perdre de vue à travers mille argumentations oiseuses la véritable connaissance de Dieu. Ce doit être le but de toutes nos investigations, en cherchant à pénétrer les mystères de la création et de son divin auteur, de nous affermir dans cette connaissance, et d’accroître encore notre amour pour celui qui a tant fait, et qui continue à tant faire pour nous ; nous devons aussi ne jamais laisser refroidir notre foi sur ce point, que c’est lui, comme tout l’annonce, qui est notre seul Dieu et notre seul père ; que c’est lui qui a créé le monde, qui a créé l’homme, qui a rendu toutes choses susceptibles d’accroissement ; qui, par la loi du développement du petit au plus grand, dont il est le dispensateur, fait sortir l’enfant du sein de sa mère pour le faire jouir de la lumière du jour, de même qu’il fait mûrir le blé sur sa tige, pour qu’il soit ensuite serré dans le grenier. Or, c’est un seul et même Dieu qui a créé et le sein où l’homme naît et le soleil qui l’éclaire ; c’est un seul et même Dieu qui allonge la tige où le blé germe et se multiplie, et qui prépare le grenier qui doit le recevoir.

Mais de ce que nous ne pouvons pas trouver la solution de toutes les difficultés que les Écritures nous présentent, nous ne devons point pour cela nous mettre à rechercher un autre Dieu que le Dieu véritable. Ce serait là une détestable impiété. Nous devons laisser à Dieu, qui nous a créés, la science des choses que nous ne pouvons comprendre ; pénétrés de cette vérité que les Écritures ne contiennent rien d’imparfait, ayant été inspirées par le Verbe divin et par son esprit, et que nous, par cela même que nous sommes infiniment au-dessous de ce Verbe, nous ne saurions avoir la science des mystères. D’ailleurs, il n’y a rien d’étonnant qu’il en soit ainsi, quant aux choses spirituelles et célestes, et qui ont besoin d’une révélation, puisque nous ne voyons même pas une foule de choses qui sont devant nos yeux, que nous foulons sous nos pieds, et dont nous laissons la connaissance à Dieu (je ne parle ici que des choses qui font partie de ce monde que nous habitons, des choses que nous pouvons toucher et voir). Car il faut que Dieu soit de beaucoup supérieur à toutes les choses de la création. Voudrions-nous, par exemple, expliquer les causes des crues extraordinaires du Nil ? Nous dirions beaucoup de choses plus ou moins plausibles. Les migrations des oiseaux qui viennent nous retrouver au retour du printemps, et puis nous quittent en automne, ne sont-elles pas au-dessus de notre science, quoique cela se passe sous nos yeux ? Pouvons-nous mieux expliquer le flux et le reflux de la mer, quoique nous soyons certains qu’il a une cause ? Pouvons-nous savoir quelque chose sur la nature des peuples qui sont par delà les contrées que nous connaissons ? Pouvons-nous expliquer l’origine des pluies, des éclairs, des tonnerres ; la formation des nuées, des vapeurs, des vents, et d’autres phénomènes du même genre ? Pouvons-nous dire davantage comment se forment la neige, la grêle, et autres phénomènes semblables ; comment se condensent les vapeurs, quelle est la cause des déclinaisons de la lune, quel est l’élément différentiel des fluides, des métaux, des pierres et autres semblables ? Certes, nous pourrons débiter beaucoup de paroles sur un pareil sujet, en recherchant quelle est leur cause ; mais Dieu seul, qui a créé toutes choses, en connaît l’origine.

Si donc, parmi les objets de la création, il y en a qui ne sont connus que de Dieu seul, tandis que d’autres peuvent être connus par nous, qu’y a-t-il d’étonnant si, dans les nombreux sujets, tous d’une nature purement intellectuelle, que présentent les Écritures, quelques-uns peuvent être compris par nous avec la grâce de Dieu, tandis que d’autres sont au-dessus de notre intelligence ; ce qui a lieu, non-seulement en cette vie, mais encore dans l’autre ? Et il en doit être ainsi, afin que Dieu enseigne à l’homme, et que l’homme s’instruise des choses de Dieu ; et, comme dit l’apôtre, « quand tout le reste périrait, la foi, l’espérance et la charité ne périraient pas. » En effet, quoi qu’il arrive, notre foi en notre Seigneur et maître reste toujours entière, elle qui nous apprend qu’il est le seul vrai Dieu, que nous devons l’aimer sans cesse, parce que lui seul est notre Père : par cette même foi nous espérons que Dieu nous accordera de plus grands biens et plus de science, parce qu’il est bon, qu’il possède des richesses infinies, qu’il est le maître d’un royaume sans fin, et d’un empire incommensurable. Si donc, en suivant la règle que nous avons expliquée plus haut, nous laissons à Dieu seul la connaissance de certains mystères, nous conserverons notre foi intacte, nous éviterons l’écueil de l’erreur, et tout l’ensemble des Écritures inspirées par Dieu nous paraîtra parfaitement concordant ; nous trouverons que les paraboles s’appliquent avec justesse aux choses dont le sens est clair et manifeste, et que ces choses mêmes donnent la clé des paraboles. Enfin, à travers la foule des mots qui passent devant notre esprit, nous entendrons sans cesse au dedans de nous comme une harmonieuse mélodie, chantant les gloires du Très-Haut, qui a créé toutes choses. Si, par exemple, quelqu’un faisait cette question : que faisait Dieu avant qu’il créât le monde ? Nous lui dirions que la réponse appartient à Dieu seul. En voici la raison : les Écritures nous enseignent que Dieu a créé ce monde que nous voyons, complet dans toutes ses parties, et ayant commencé dans le temps ; mais elles ne nous disent rien de ce que Dieu aurait fait avant d’avoir créé ce monde. Ainsi, il n’y a que Dieu qui connaisse la réponse à la question que nous avons supposée. Après cela, comment pourrait-on être assez insensé pour faire des suppositions qui seraient autant de blasphèmes envers Dieu, et enfin pour nier ce même Dieu, parce qu’on croirait avoir découvert l’origine de la matière ?

Puissiez-vous faire un retour sur vous-mêmes, ô vous tous, qui vous livrez à ces recherches chimériques, et reconnaître enfin qu’il n’y a qu’un seul Dieu véritable, celui que vous nommez le Demiurgos : c’est celui-là que les Écritures reconnaissent pour le seul Dieu, celui que notre Seigneur a appelé son Père, disant qu’il n’en reconnaissait point d’autre, ainsi que nous le ferons voir en citant ses paroles. Or, quand vous osez dire que ce Sauveur est provenu du péché, qu’il est le produit de l’ignorance, ignorant lui-même les choses qui sont au-dessous de lui, et beaucoup d’autres suppositions de ce genre, réfléchissez à l’énormité du blasphème que vous proférez contre le vrai Dieu. Vous avez d’abord l’air de professer une croyance sincère envers Dieu ; mais bientôt, quoique vous ne puissiez parvenir à démontrer l’existence d’un autre Dieu, on vous entend soutenir que ce même Dieu, auquel vous aviez fait profession de croire, n’est que le produit de l’ignorance et du péché. Or, votre aveuglement, votre folie viennent uniquement de ce que vous voulez tout connaître, ne réservant aucune science à Dieu. Vous prétendez expliquer par vous-même l’origine de ce même Dieu, de son Ennoia, de son Verbe, l’origine de la Vie, celle du Christ ; et vous ne traitez toutes ces immenses questions que d’après un point de vue purement humain. Vous ne voulez pas comprendre que l’homme, étant un être mixte et composé, il y a en lui, s’il est permis de le dire, le sens de l’homme et l’esprit de l’homme ; que chez lui le sentiment précède l’idée, l’idée l’enthymèse, l’enthymèse le Logos, ou la Parole (les Grecs, du reste, ne sont pas d’accord sur la nature de ce Logos, les uns entendant par là la pensée, les autres l’organe qui sert à exprimer la pensée) ; que l’homme d’ailleurs ne pense pas et n’agit pas toujours, mais que souvent il se repose : tandis que Dieu est tout intelligence, tout raison, tout esprit agissant, tout lumière, existant toujours le même et toujours semblable à lui ; notions qu’il est bon et utile que nous ayons de lui, et que les Écritures nous donnent : il suit de là que ce qui se dit des passions de l’homme et des modes de son intelligence ne saurait s’appliquer à Dieu. Notre langue, qui est de chair, ne peut suivre ni exprimer les opérations de notre intelligence, qui est esprit : il en résulte que notre Verbe est étouffé au dedans de nous-mêmes, et ne peut se produire au dehors tel qu’il est conçu, mais seulement morcelé, et par parties, suivant les forces de la langue.

Dieu existant à la fois tout esprit et tout verbe, ce qu’il pense il le parle, et ce qu’il parle, il le pense : car en lui la pensée est le verbe, l’esprit est verbe, et l’intelligence qui renferme tout : tel est le Père. Celui donc qui parle de l’esprit de Dieu, et qui applique à cet esprit divin les modes de son propre esprit, fait de Dieu un être composé, comme si Dieu et l’intelligence universelle étaient deux choses différentes et distinctes. Il n’est pas moins absurde de placer l’intelligence divine au troisième degré, à partir de Logos (c’est ne pas apprécier sa grandeur), et de séparer ainsi Dieu de sa propre intelligence. C’est de lui dont le prophète dit : Qui racontera sa génération ? Quant à vous, vous prétendez expliquer cette génération du Verbe, en le faisant descendre du Père, et appliquant ce que vous savez du verbe de l’homme, qui se produit au dehors par la langue, au Verbe divin, vous trahissez vous-même votre propre ignorance, en faisant voir que vous ne savez rien ni de la nature de Dieu, ni de la nature de l’homme.

Dans l’exaltation de votre orgueil, vous poussez l’audace jusqu’à prétendre connaître les mystères ineffables de Dieu, tandis que nous voyons le Fils de Dieu lui-même, notre Seigneur, avouer qu’il n’y avait que le Père qui connût le jour et l’heure du jugement, lorsqu’il disait : « Quant à cette heure, personne ne la sait, pas même le Fils, si ce n’est le Père. » Puis donc que le Fils de Dieu n’a pas rougi de réserver à Dieu seul la connaissance du jour du jugement, comment nous-mêmes rougirions-nous de réserver à Dieu seul la solution des questions qui sont au-dessus de notre intelligence ? Le disciple ne peut jamais être au-dessus du maître. Si donc quelqu’un vient nous dire : Comment le Fils a-t-il été engendré du Père ? Nous lui répondrons que cette procréation, cette génération, cette production, cette émanation, quelque soit le terme qu’on emploie pour énoncer ce mystère ineffable, n’est connue de qui que ce soit. Cette connaissance n’appartient ni à Valentin, ni à Marcion, ni à Saturnin, ni à Basilide, ni aux anges, ni aux archanges, ni aux principautés, ni aux puissances, mais seulement au Père qui a engendré le Fils, et au Fils qui a été engendré du Père. Cette génération étant inénarrable, ceux qui prétendent l’expliquer font par là preuve de folie, puisqu’ils promettent de faire ce qui est impossible. Mais tout le monde sait que la parole est produite en nous par le sentiment et par la pensée : ceux qui ont cherché à appliquer au Verbe divin ce qui se passe chez l’homme n’ont pas fait une découverte bien merveilleuse, et n’ont révélé en cela aucun mystère. Après avoir proclamé que le Verbe de Dieu était inénarrable et innommé, ils changent sa nature de leur propre autorité, et proclament sa première création, qu’ils font semblable en tout à celle du verbe de l’homme.

Nous parlerons de même, sans commettre aucun péché, en disant, au sujet de la matière, que c’est Dieu qui l’a créée. Car l’Écriture nous apprend que Dieu est le dominateur de toutes choses. Mais d’où l’a-t-il tirée, et comment l’a-t-il faite ? l’Écriture ne nous le dit nulle part, et nous ne pouvons l’imaginer, nos facultés bornées ne pouvant atteindre aux attributs infinis de la Divinité ; mais nous devons réserver cette science à Dieu. Il en sera de même du mystère des créations, de la cause d’après laquelle certains êtres se sont modifiés, en s’éloignant de la soumission à Dieu, tandis que d’autres, et c’est le plus grand nombre, ont persévéré dans leur nature et dans leur soumission envers leur Créateur : mais quelle est la nature de ceux qui ont violé la loi de leur être ? Quelle est la nature de ceux qui y sont restés fidèles ? C’est là une science qu’il faut laisser à Dieu et à son Verbe, à qui il a dit : « Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied. » Mais quant à nous, nous sommes condamnés à rester encore sur la terre, et nous ne pouvons encore contempler son trône céleste. L’esprit du Sauveur, qui habite en lui, scrute toutes choses, ainsi que les profondeurs de Dieu ; mais quant à nous, il y a diversité de grâces, diversité de ministères, diversité d’opérations ; tout ce que nous sommes sur la terre, comme dit saint Paul, « ce que nous avons de science et de prophétie est fort imparfait. » Comme nous ne connaissons qu’une partie des choses, nous devons laisser la science universelle à celui qui nous accorde quelque émanation de sa grâce. Il en est de ces questions comme de celle relative aux châtiments réservés aux transgresseurs de la loi ; le feu éternel leur a été préparé, notre Seigneur l’a lui-même annoncé, et les Écritures d’ailleurs nous l’apprennent : mais quelle est la cause et la nature de la transgression, c’est ce que ni l’Écriture, ni l’apôtre, ni le Seigneur lui-même ne nous apprennent point. Il faut donc laisser cette science à Dieu, ainsi que la connaissance du jour et de l’heure du jugement, et ne pas être assez téméraires que de vouloir tout connaître ; d’autant plus qu’il nous accorde la grâce de connaître un assez grand nombre de choses. Mais lorsque nous voulons atteindre à ce qui est au-dessus de notre intelligence et hors de notre portée, nous poussons l’audace jusqu’à tenter Dieu, et, feignant d’avoir découvert ce qui nous est encore inconnu, nous donnons, dans nos chimériques systèmes, à Dieu, le créateur universel, le péché et l’ignorance pour origine ; et nous élevons ainsi une thèse impie contre la Divinité.

C’est sur des bases aussi futiles que nos adversaires ont bâti leur système conjectural, qu’ils établissent tantôt sur certains nombres, tantôt sur certaines syllabes, quelquefois sur des noms, d’autres fois sur les lettres dont les mots se composent, d’autres fois enfin sur des allégories obscures, ou sur des données purement conjecturales. Que si l’on demande la raison pourquoi le Père, malgré sa consubstantialité au Fils, a voulu se réserver à lui seul, ainsi que le Fils l’a annoncé, la connaissance du jour et de l’heure du jugement, quelle raison convenable et possible pourrait-on en donner, si ce n’est que c’est pour nous apprendre (car le Seigneur est le seul grand maître de toute science) que le Père est au-dessus de toutes choses. Car, a dit notre Seigneur, « le Père est plus grand que moi. » Aussi a-t-il annoncé, comme la foi nous l’enseigne, que le Père était au-dessus de toutes choses, afin que nous, pendant notre passage dans ce monde, nous sachions qu’il faut abandonner à Dieu la science parfaite et la solution de toutes ces hautes questions, de peur qu’en cherchant à pénétrer dans les profondeurs de Dieu nous ne nous exposions à le blasphémer, en supposant l’existence d’un autre Dieu que lui.

Mais peut-être quelque ardent disputeur voudra-t-il argumenter de ce que nous avons dit, en rapportant les paroles de l’apôtre, « que ce que nous avons maintenant de science et de prophétie est très-imparfait ; » et partant de là, prétendra-t-il posséder lui-même, non point la science partielle, mais la science universelle, comme l’ont voulu faire croire un Valentin, un Ptolémée, un Basilide, ou quelqu’autre semblable docteur, se vantant d’avoir pénétré dans toutes les profondeurs de la science divine. Mais, puisque dans le délire de sa vanité il se vante d’avoir fait plus de découvertes que les autres, nous lui demanderons, laissant de côté la thèse des choses immatérielles qui ne peuvent être vues des yeux du corps, et ramenant la question sur les choses matérielles de ce monde qui sont sous nos yeux, et que cependant nous sommes condamnés à ignorer, tels que le nombre des cheveux de notre tête, ou le nombre de passereaux qui sont pris chaque jour dans les filets des chasseurs, nous lui demanderons de nous supputer ces nombres, s’il veut que nous le croyions inspiré de la science du Père, lorsqu’il nous parlera des choses plus relevées. Or, si ceux qui sont parfaits ne peuvent pas même avoir la science des choses qui sont sous leurs mains, devant leurs pieds, devant leurs yeux, et qui ont une forme corporelle, par exemple, le nombre des cheveux de leur tête, comment pourrons-nous croire à la science de ceux qui se vantent, dans la préoccupation de leur orgueil, de connaître les choses de l’esprit, les choses plus élevées que les cieux, et qui touchent à la nature même de Dieu ? Vous pouvez en savoir vous-mêmes autant et plus qu’eux, et sur les nombres, et sur les noms, et sur les syllabes, et sur toutes les questions qui surpassent notre esprit, et sur l’abus qu’ils font des paraboles, ainsi que nous venons de l’expliquer.