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Les Pères de l’Église/Tome 4/De la tradition

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De la Tradition
Texte établi par M. de GenoudeSapia (Tome quatrièmep. i-lix).

DE LA TRADITION.


Tradition, dans le sens théologique, est un témoignage qui nous atteste la vérité d’un fait, d’un dogme on d’un usage. On appelle tradition orale ce témoignage rendu de vive voix, qui se transmet des pères aux enfants, et de ceux-ci à leurs descendants ; tradition écrite, ce même témoignage consigné dans l’histoire ou dans d’autres livres : généralement parlant, cette dernière est la plus sûre ; mais il ne s’en suit pas que la première soit toujours incertaine et fautive, parce qu’il y a d’autres monuments que les livres capables de transmettre à la postérité la mémoire des événements passés.

Quant à l’origine, la tradition peut venir de Dieu ou des hommes : dans ce dernier cas, elle vient ou des apôtres, ou des pasteurs de l’Église ; c’est ce qui fait la différence entre les traditions divines, les traditions apostoliques et les traditions ecclésiastiques. Les secondes peuvent être appelées justement traditions divines, parce que les apôtres n’ont rien enseigné que ce qu’ils avaient appris de Jésus-Christ lui-même, ou par l’inspiration du Saint-Esprit ; et l’on doit nommer traditions apostoliques celles que nous ont transmises les disciples immédiats des apôtres, parce qu’à leur tour ils ont fait profession de n’enseigner que ce qu’ils avaient reçu de leurs maîtres. Les traditions purement humaines sont celles qui ont pour auteurs des hommes sans mission et sans caractère.

Quant à l’objet, une tradition regarde ou la doctrine, ou la discipline, ou des faits historiques ; mais cette différence n’en met aucune dans le degré de certitude qu’elles peuvent avoir, comme nous le prouverons dans la suite.

La grande question entre les Protestants et les Catholiques est de savoir s’il y a des traditions, divines ou apostoliques touchant le dogme, qui ne sont point contenues dans l’Écriture-Sainte, et qui sont cependant règle de foi : les Protestants le nient, et nous soutenons le contraire. Conséquemment nous disons que la tradition est la parole de Dieu non écrite que les apôtres ont reçue de la bouche de Jésus-Christ, qu’ils ont transmise de vive voix à leurs disciples ou à leurs successeurs, et qui est venue à nous par l’enseignement des pasteurs, dont les premiers ont été instruits par les apôtres. En d’autres termes, c’est l’enseignement constant et perpétuel de l’Église universelle, connu par la voix uniforme de ses pasteurs, qu’elle nomme les Pères ; par les décisions des conciles, par les pratiques du culte public, par les prières et les cérémonies de la liturgie, par le témoignage même de quelques auteurs profanes et des hérétiques.

L’autorité et la nécessité de la tradition ainsi conçue est déjà prouvée par les mêmes raisons par lesquelles on établit que l’Écriture-Sainte ne peut pas être la seule règle de notre foi. Mais comme c’est ici le point capital, le point à examiner, puisque c’est celui qui distingue les Catholiques d’avec les sectes hétérodoxes, et en particulier d’avec les Protestants, il est essentiel d’insister sur ces preuves, d’en montrer l’enchaînement et les conséquences, et de résoudre les objections que l’on reproduit sans cesse contre cette importante vérité.

Première preuve. — L’Écriture-Sainte. — Saint Paul écrit aux Thessaloniciens (Ép. II, chap. II, v. 14) : « Demeurez fermes, mes frères, et gardez les traditions que vous avez apprises, soit par mes discours, soit par ma lettre. » Aux Corinthiens (Ép. I, chap. II, v. 2) : « Je vous loue, mes frères, de ce que vous vous souvenez de moi dans toutes les occasions, et de ce que vous gardez mes préceptes comme je vous les ai donnés. » Au lieu de mes préceptes, le grec porte, mes traditions. Il dit (I, Tim. chap. VI, v. 20) : « Ô Timothée, gardez le dépôt, évitez les nouveautés profanes et les contradictions faussement nommées science. » (II, Tim. chap. I, v. 13) : « Ayez une formule de vérités que vous avez entendues de ma bouche..... Gardez ce bon dépôt par le Saint-Esprit ; (chap. II, v. 2), ce que vous avez appris de moi devant une multitude de témoins, confiez-le à des hommes fidèles, qui seront capables d’enseigner les autres. » Il dit aux Hébreux (chap. VI, v. 3), qu’il ne veut pas parler de la pénitence, des œuvres mortes, de la foi en Dieu, des différentes espèces de baptême, de l’imposition des mains, de la résurrection des morts et du jugement éternel, mais qu’il le fera, si Dieu le lui permet

Nous ne voyons point que saint Paul ait traité toutes ces matières dans ses lettres ; il en a donc instruit les fidèles de vive voix. Or, il met de pair les vérités qu’il a enseignées dans ses discours, et celles qu’il a écrites ; les unes et les autres formaient le dépôt qu’il confiait à Timothée, et qu’il lui ordonnait de transmettre à ceux qui seraient capables d’enseigner. S’il n’avait voulu parler que de vérités écrites, il aurait dit : Faites un recueil de mes lettres, gardez-les, et donnez-en des copies à des hommes capables d’enseigner. Jamais saint Paul n’a nommé l’Écriture sainte une formule de vérités. Les Protestants répondent que les apôtres écrivaient les mêmes choses qu’ils prêchaient. Assurément ils n’ont pas écrit des choses contraires à ce qu’ils enseignaient de vive voix ; mais la question est de prouver qu’ils ont mis par écrit toutes les vérités qu’ils ont prêchées, sans exception. Or, saint Paul témoigne que cela n’est point ; il serait impossible que cet apôtre eût renfermé en quatorze lettres tout ce qu’il a enseigné pendant trente-trois ans.

Seconde preuve. — Pendant deux mille quatre cents ans, Dieu a conservé la religion des patriarches par la tradition seule, et pendant quinze cents ans celle des Juifs, autant par la tradition que par l’Écriture, pourquoi aurait-il changé de conduite à l’égard de la religion chrétienne ? Moïse, près de mourir, dit aux Juifs (Deut., ch. XXXII, v. 7) : « Souvenez-vous des anciens temps, considérez toutes les générations. Interrogez votre père, et il vous enseignera ; vos aïeuls, et ils vous instruiront. » Il ne dit pas : Lisez mes livres, consultez l’histoire des premiers âges du monde que j’ai écrite et que je vous laisse. Ils le devaient, sans doute ; mais sans le secours de la tradition de leurs pères, ils n’auraient pas pu entendre parfaitement ces livres. Moïse ne s’était pas contenté d’écrire les prodiges que Dieu avait opérés en faveur de son peuple, il en avait établi des monuments, des rites commémoratifs, pour en rappeler le souvenir, et il avait ordonné aux Juifs d’en expliquer le sens à leurs enfants, afin de les graver dans la mémoire. (Deut., ch. VI, v. 20, etc.) Pourquoi ces précautions, si l’Écriture suffisait ? David dit (Ps. LXXVII 3) : « Combien de choses n’avons-nous pas apprises de la bouche de nos pères ?... Combien de vérités Dieu leur a ordonné d’enseigner à leurs enfants, afin de les faire connaître aux générations futures. Ils en useront de même à l’égard de leurs descendants, afin qu’ils mettent en Dieu leur espérance, qu’ils n’oublient point ce qu’il a fait, et qu’ils apprennent ses commandements : » À quoi bon ces leçons des Pères, s’il suffisait de lire les livres saints ? Nous ne voyons point de lectures publiques établies chez les Juifs avant le retour de la captivité, et il s’était pour lors écoulé mille ans depuis la mort de Moïse. Le législateur ni aucun des prophètes, n’a ordonné aux Juifs d’apprendre à lire.

Troisième preuve. — Dieu a établi le Christianisme principalement par la prédication, par les instructions de vive voix, et non par la lecture des livres saints. Saint Paul ne dit point que la loi vient de la lecture, mais de l’ouïe, et que l’ouïe vient de la prédication. Il y a sept apôtres desquels nous n’avons aucun écrit ni aucune preuve qu’ils en aient laissé. Cependant ils ont fondé des Églises qui ont subsisté après eux, et qui ont conservé leur foi très-long-temps, avant qu’elles aient pu avoir l’Écriture-Sainte dans leur langue. Sur la fin du second siècle, saint Irénée a témoigné qu’il y avait chez les barbares des Églises qui n’avaient point encore d’écriture, mais qui conservaient la doctrine du salut écrite dans leur cœur par le Saint-Esprit, et qui gardaient soigneusement l’ancienne tradition. Aucune version n’a été faite par les apôtres, ni de leur temps ; ce que disent les protestants de la haute antiquité de la version syriaque est avancé sans aucune preuve. Pour la commodité de leur système, ils supposent et ils assurent que, dès le temps des apôtres, l’Écriture-Sainte fut traduite dans les langues de tous les peuples qui avaient embrassé le Christianisme ; nous pouvons le nier hardiment. À la réserve de la traduction grecque des Septante, nous ne connaissons la date précise d’aucune des anciennes versions. Les protestants ne cessent de répéter que celle des Septante est très-fautive, qu’elle a été la cause de la plupart des erreurs qu’ils reprochent aux Pères de l’Église. C’est néanmoins sur cette version que la plupart des autres ont été faites. Ils disent que le grec était entendu partout ; cela est faux. Dans la plupart des provinces romaines, le peuple n’avait pas plus l’intelligence du grec qu’il n’a celle du latin parmi nous, et hors des limites de l’empire cette langue n’était d’aucun usage. Il y a eu des nations chrétiennes dans le langage desquelles l’Écriture-Sainte n’a jamais été traduite. On sait d’ailleurs combien l’usage des lettres était rare chez la plupart des nations dans les temps dont nous parlons.

À la vérité, Théodoret dit que de son temps les livres des Hébreux étaient traduits dans les langues des Romains, des Égyptiens, des Perses, des Indiens, des Arméniens, des Scythes et des Sarmates ; en un mot dans toutes les langues dont les différentes nations se servaient pour lors. Si ce passage incommodait les Protestants, ils demanderaient comment Théodoret a pu le savoir ; ils diraient que c’est un fait hasardé et certainement exagéré, que l’Écriture-Sainte n’a été traduite ni en langue punique, usitée à Malte et sur les côtes de l’Afrique, ni en ancien espagnol, ni en celte, ni en ancien breton, quoique ces peuples fussent déjà Chrétiens. Nous ne doutons pas qu’au cinquième siècle il n’y ait eu quelques livres hébreux traduits dans les différentes langues dont parle Théodoret ; mais on ne prouvera jamais qu’ils l’étaient tous, et ce père ne parle point du nouveau Testament. D’ailleurs, il y avait pour lors près de quatre cents ans que le Christianisme était prêché ; le quatrième siècle qui avait précédé avait été un temps de lumières, de travaux apostoliques, d’écrits de toute espèce faits par les Pères de l’Église ; au lieu que les trois premiers avaient été un temps de souffrance et de persécution.

Malgré ces faits, nos adversaires soutiennent gravement que Jésus-Christ et les apôtres n’auraient pas agi sagement, s’ils avaient confié les dogmes de la foi à la faible et trompeuse mémoire des hommes, à l’incertitude des événements, à la vicissitude continuelle des siècles, et s’ils n’avaient pas mis par l’Écriture ces vérités divines sous les yeux des hommes. (Mosheim, Hist. Christ., deuxième part., sect. III, ch. III, § 3.) Ces critiques téméraires ne voient pas qu’ils accusent réellement Jésus-Christ et les apôtres d’avoir manqué de sagesse. Car enfin voici les faits positifs qui ne se détruisent point par des présomptions ; savoir, que Jésus-Christ n’a rien écrit, qu’il n’a point ordonné à ses apôtres d’écrire ; que sept d’entre eux n’ont rien laissé par écrit ; que les autres n’ont fait traduire aucun livre de l’Écriture ; que la plupart des versions n’ont été faites que longtemps après eux, à mesure que les Églises sont devenues nombreuses dans les divers pays du monde. Il est singulier que des disputeurs qui exigent que nous leur prouvions tout par écrit, forgent si aisément les faits qui peuvent étayer leur système. Ils en imposent grossièrement, lorsqu’ils prétendent que les dogmes de foi prêchés publiquement et tous les jours, enseignés au commun des fidèles dès l’enfance, exposés aux yeux de tous par les pratiques du culte, répétés et inculqués par les prières de la liturgie, sont confiés à la mémoire trompeuse des hommes ! Nos mœurs, nos usages, nos droits, nos devoirs les plus essentiels sont confiés au même dépôt, et il n’en est point de plus incorruptible. Dieu a-t-il donc manqué de sagesse, en négligeant de faire écrire avant Moïse les dogmes qu’il avait enseignés aux premiers hommes deux mille quatre cents ans auparavant ? Faut-il absolument savoir lire pour être capable de faire des actes de foi et d’obtenir le salut ? On a vu des personnes illétrées, des femmes, des esclaves, faire des conversions. C’est par des vertus, des miracles, et non par des livres seuls, que Dieu a converti le monde. D’ailleurs, les apôtres savaient que leurs disciples écriraient ; ils ont donc pu se reposer sur eux de ce soin aussi bien que de celui d’enseigner les fidèles. Or, ce que ces disciples ont écrit n’est plus confié à la seule mémoire des hommes, quoi qu’il ne soit pas dans l’Écriture-Sainte.

Quatrième preuve. — Si Jésus-Christ et les apôtres avaient voulu que la doctrine chrétienne fut répandue et conservée par l’Écriture seule, il n’aurait pas été besoin d’établir une succession de pasteurs et de docteurs pour en perpétuer l’enseignement, les apôtres se seraient contenté de mettre l’Écriture à la main des fidèles, et de leur en recommander la lecture assidue. Ils ont fait tout le contraire. Saint Paul dit que c’est Jésus-Christ « qui a donné des pasteurs et des docteurs, aussi bien que des apôtres et des prophètes, afin qu’ils travaillent à la perfection des saints, aux fonctions de leurs ministères, à l’édification du corps mystique de Jésus-Christ jusqu’à ce que nous parvenions tous à l’unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu. » Il décide que personne ne doit prêcher sans mission. Est-ce le peuple qui la donne ? Non, c’est le Saint-Esprit qui a établi les évêques pour gouverner l’Église de Dieu. Cette mission se donne par l’imposition des mains ; quand un pasteur l’a reçue, il peut la donner à d’autres. L’apôtre recommande la lecture de l’Écriture-Sainte, non aux simples fidèles, mais à un pasteur « parce qu’elle est utile pour enseigner, pour reprendre, pour corriger, pour instruire dans la justice, pour rendre parfait un homme de Dieu ou un ministre de Dieu. » Il n’ajoute point qu’elle est utile à tous les fidèles pour apprendre leur religion. Saint Pierre les avertit, au contraire, qu’il n’appartient pas à tous de l’interpréter ; que les ignorants et les esprits légers la pervertissent pour leur propre perte. Mais les protestants, plus éclairés sans doute que les apôtres, prétendent que tout fidèle doit lire l’Écriture-Sainte pour apprendre ce qu’il doit croire, et que tous sont capables de l’entendre.

Loin de convenir que les pasteurs et les docteurs ont travaillé à la perfection des saints et à l’unité de la foi, ils soutiennent que ce sont eux qui l’ont corrompue, et qu’ils s’y sont appliqués depuis la mort des apôtres jusqu’au seizième siècle. Cependant Jésus-Christ avait promis d’être avec les apôtres jusqu’à la fin des siècles, de leur envoyer l’esprit de vérité pour toujours ; mais, selon l’opinion des Protestants, il n’a pas leur parole. Il avait aussi promis d’accorder aux fidèles le don des miracles, et nos adversaires conviennent qu’il a exécuté cette promesse, du moins pendant les trois premiers siècles de l’Église. Quant à la première qui n’était pas moins nécessaire, elle est demeurée sans exécution ; la seule grâce que Jésus-Christ ait faite à son Église a été d’y conserver les saintes-Écritures sans altération, entre les mains de dépositaires fort suspects.

Mais, sans l’assistance du Saint Esprit, à quoi cette dernière grâce a-t-elle pu servir ? C’est sur le sens des Écritures que la plupart des disputes, des schismes, des hérésies sont arrivées dans l’Église. Si Jésus-Christ lui a conservé l’esprit de vérité, pour déterminer à fixer ce sens, toute dispute est finie ; il s’en suit que l’Église a conservé pure la doctrine de son divin maître, et qu’elle a eu droit de condamner les hérétiques. Si cela n’est point, l’Écriture est la pomme de discorde qui a divisé tous les esprits ; faute de la bien consulter ou de la bien entendre, les pasteurs de l’Église ont altéré la doctrine chrétienne ; les hérétiques ont bien fait de mépriser ses anathèmes ; il y autant de présomption en faveur de leur doctrine qu’en faveur de la sienne. Cependant Jésus-Christ a détruit le plus grand nombre des hérésies et conservé l’Église. Où est l’équité, où est la sagesse de ce divin législateur ? C’est aux protestants de nous expliquer ce phénomène.

Cinquième preuve. — Tout le monde convient que la certitude morale, fondée sur le témoignage des hommes, est la base de la société civile ; elle ne l’est pas moins à l’égard d’une religion révélée, puisque celle-ci porte sur le fait de la révélation ; et ce fait général en renferme une infinité d’autres. Tous sont prouvés par des témoignages, et l’on démontre aux déistes que la certitude qui en résulte doit exclure toute espèce de doute raisonnable, et prévaloir à tout argument spéculatif. En effet, lorsqu’un fait sensible est attesté par une multitude de témoins qui n’ont pu agir par collusion, qui étaient de différents âges et de divers caractères, dont les intérêts, les passions, les préjugés ne pouvaient être les mêmes ; qui étaient de différents pays, et qui ne parlaient pas la même langue, il est impossible que tant de témoignages réunis sur un fait soient sujets à l’erreur. Il ne sert à rien de dire que chaque témoin en particulier a pu se tromper, qu’aucun n’est infaillible ; il n’est pas moins évident que l’uniformité de leur attestation nous donne une certitude entière du fait dont ils déposent. Ils méritent encore plus de croyance, lorsque ce sont des hommes revêtus de caractère pour rendre témoignage du fait dont il s’agit, bien persuadés qu’il ne leur est pas permis de le déguiser ni d’en imposer ; qu’ils ne pourraient le faire sans s’exposer à être contredits, couverts d’opprobre, dégradés et dépossédés de leur état. Or, les pasteurs de l’Église sont autant de témoins revêtus de toutes ces conditions pour rendre témoignage de ce qu’ont enseigné les apôtres, de ce qui a été cru, professé et prêché publiquement dans toutes les Églises qu’ils ont fondées. S’il y a dans le Christianisme une question essentielle, c’est de savoir quels sont les livres que nous devons regarder comme Écriture-Sainte et parole de Dieu. Les Protestants sont forcés d’avouer que nous ne pouvons en être informés que par le témoignage des anciens Pères, pasteurs des Églises, dépositaires et organes de la tradition. Mais si ces Pères ont été ignorants, crédules, souvent trompés par des livres apocryphes, tels qu’ils sont peints par les Protestants, quelle certitude peut nous donner leur témoignage ? Pour fonder notre foi, il faut encore être assurés que ces livres étaient lus publiquement et journellement dans les assemblées des fidèles, parce que la confrontation des exemplaires aurait découvert la fraude. Nous en convenons. Mais les autres points de la doctrine chrétienne n’y étaient pas prêchés moins publiquement ni moins assidûment ; s’il y était survenu de l’altération quelque part, la comparaison de cette doctrine avec celles des autres Églises aurait fait le même effet que la confrontation des différentes copies des livres saints.

Un protestant célèbre et très-prévenu contre la tradition, l’a compris. Beausobre, dans son Discours sur les livres apocryphes, dit que, pour discerner si un livre était apocryphe ou authentique, les Pères en ont comparé la doctrine avec celle que les apôtres avaient prêchée dans toutes les Églises, et qui était uniforme. Donc il reconnaît que la tradition de ces Églises était un témoignage irrécusable, et que les Pères ont été capables de le rendre sans aucun danger d’erreur. « La tradition, dit-il, ou le témoignage de l’Église, lorsqu’il est bien vérifié, est une preuve solide de la certitude de la doctrine. » Cet aveu est remarquable. Il ajoute, en second lieu, que les Pères ont pu savoir certainement quels étaient les livres donnés aux Églises par les apôtres et par les hommes apostoliques dès le commencement, parce qu’il y a eu dans l’Église une succession continue d’évêques, de prêtres, d’écrivains ecclésiastiques qui, depuis les apôtres, ont instruit les Églises, et dont on ne pouvait pas récuser le témoignage, il dit enfin que les Pères ont comparé les livres qui venaient certainement des apôtres avec les autres, pour savoir si ceux-ci ressemblaient aux premiers, que c’est ta règle et la maxime de tous tes critiques.

Voilà donc les anciens Pères reconnus capables de confronter la doctrine de l’Église avec celle des livres saints, capables de porter un témoignage irrécusable sur la conformité de l’une avec l’autre ; capables d’user de la critique pour comparer le ton, le style, la manière des écrits incontestablement, apostoliques, avec la manière de ceux desquels l’authenticité n’était pas encore universellement reconnue. Si Beausobre et les autres Protestants avaient toujours rendu la même justice aux Pères de l’Église, nous leur en saurions gré. Or, puisque ces Pères sont dignes de foi, lorsqu’ils disent : voilà les livres que les apôtres nous ont laissés comme divins, ils ne le sont pas moins lorsqu’ils disent : Telle est la doctrine que les apôtres ont enseignée à nos Églises, et tel est le sens qu’ils ont donné à tel ou tel passage. Ainsi lorsqu’en 325, au concile de Nicée, plus de trois cents évêques, non-seulement des différentes parties de l’empire romain, mais encore d’autres contrées, rendirent uniformément témoignage que le dogme de la divinité du Verbe avait été enseigné par les apôtres ; toujours cru et professé dans les Églises dont ces évêques étaient pasteurs ; que par ces paroles de l’Évangile : « Mon père et moi sommes une même chose, » on avait toujours entendu que le Fils est consubstantiel au Père. Que manquait-il à cette attestation pour donner de ces faits une certitude morale entière et complète ? Quand ce même témoignage aurait été rendu par les évêques dispersés, dans leurs siéges, et consigné dans leurs écrits, il n’aurait été ni moins fort, ni moins incontestable. Jusqu’à présent nous n’avons vu dans les ouvrages de nos adversaires aucune réponse à cette preuve.

Ils diront peut-être qu’en fait de dogmes et de doctrine la preuve par témoins n’est pas admissible. Pure équivoque. Lorsqu’il s’agit de juger par nous-mêmes si un dogme est vrai ou faux, conforme ou contraire à la raison, utile ou pernicieux, ce n’est plus le cas de consulter des témoins ; mais quand il est seulement question de savoir si tel dogme a été enseigné aux fidèles par les apôtres, s’il a été prêché et professé constamment dans les Églises, c’est un fait sensible, public, éclatant, qui ne peut être constaté que par des témoignages. Or, dès qu’il est certain que les apôtres l’ont enseigné, toute autre question est superflue.

Dans les tribunaux de magistrature, on interroge également les témoins sur ce qu’ils ont vu et sur ce qu’ils ont entendu ; leur déposition fait foi sur l’un et sur l’autre de ces deux faits. Les apôtres eux-mêmes nous ont donné l’exemple de cette méthode : « Nous ne pouvons nous dispenser, disent saint Pierre et saint Jean, de publier ce que nous avons vu et entendu. Nous vous annonçons et nous vous attestons ce que nous avons entendu ; ce que nous avons vu, ce que nous avons touché de nos mains, au sujet du Verbe vivant. » Immédiatement après la mort des apôtres, Cérinthe, Ébion, Saturnin, Basilide et d’autres, nièrent la création, la divinité de Jésus-Christ, la réalité de sa chair, de sa mort, de sa résurrection, et le dogme de la résurrection future. Que leur opposèrent saint Barnabé, saint Clément, saint Polycarpe, saint Ignace ? La prédication des apôtres qui avaient été leurs maîtres. Pour préserver les fidèles de l’erreur, ils leur recommandent de se tenir attachés à la tradition des apôtres et à la doctrine qui leur est enseignée par les pasteurs. Nous citerons bientôt leurs paroles. « Donc au second et au troisième siècle, lorsqu’il est survenu d’autres hérétiques, les Pères ont dû leur répondre de même : Votre doctrine n’est pas celle qui nous a été enseignée par les successeurs immédiats des apôtres. Saint Irénée, dans Eusèbe, Hist. eccles., Liv. V, ch. XX. »

Si l’on prétend que cette preuve de fait a perdu sa force par la succession des temps, il faudra soutenir aussi qu'elle est devenue caduque à l'égard des autres faits sur lesquels le Christianisme est fondé, et en particulier à l'égard de la question de savoir quels sont les livres qui nous ont été donnés par les apôtres comme Écriture Sainte.

Sixième preuve. — Des réflexions que nous venons de faire, il s’en suit déjà que l'Écriture seule n'aurait pas été un moyen suffisant pour répandre et pour conserver la doctrine de Jésus-Christ, s'il n'y avait pas un ministère, une mission, un enseignement public, pour attester aux fidèles l'authenticité, l'intégrité, la divinité des livres saints ; pour les leur expliquer et leur en donner le véritable sens. Mais cette vérité est encore confirmée par d'autres raisons.

1° Dans les premiers siècles, peu de personnes avaient l'usage des lettres, et l’ignorance devint encore plus générale après l'inondation des peuples barbares. Avant l'invention de l’imprimerie, une Bible était un livre très-cher, et les exemplaires n'en étaient pas communs. Il est évident que pendant quatorze cents ans les trois quarts et demi des Chrétiens étaient réduits aux seules instructions du pasteur. Nous ne croyons pas pour cela que le saint leur ait été beaucoup plus difficile qu'à nous. Dieu ne l'a jamais attaché à des moyens rares, dispendieux, presque impraticables, Moïse le fit remarquer aux Juifs ; il n'y a pas lieu de penser que Dieu en agit avec moins de bonté envers les Chrétiens. Nous avons fait voir ailleurs que dans l'Église catholique la foi des simples et des ignorants, fondée sur la mission des pasteurs qui les instruisent et sur la tradition, est très-sage et très-solide. Nous examinerons ci-après si celle du commun des Protestants est plus certaine et mieux appuyée.

2° Le très-grand nombre des vérités de foi, comme la sainte Trinité, l’Incarnation, la Rédemption du monde, la résurrection future, la nature du bonheur éternel, les supplices de l’enfer, la communication du péché originel, l’effet des sacrements, celui de l’Eucharistie en particulier, la prédestination, l’efficacité de la grâce, etc., sont des mystères incompréhensibles. De quelque manière qu’ils soient écrits dans des livres, il nous restera toujours des doutes sur le sens des termes, parce que le langage humain ne peut nous en fournir d’assez clairs. L’oubli des langues originales, la variété des versions, l’inexactitude des copies, l’équivoque des mots, le changement des mœurs et des usages, la bizarrerie des esprits, les subtilités de grammaire, les sophismes des hérétiques, laisseront toujours des inquiétudes au commun des lecteurs. Quand il y aurait beaucoup d’hommes capables de surmonter tous ces obstacles, s’ils n’ont ni caractère, ni mission, ni autorité divine, à quel titre pourrons-nous ajouter foi à leurs paroles ?

3° Les Protestants ont beau répéter que l’Écriture-Sainte est claire sur tous les articles essentiels du Christianisme, il n’en est pas un seul que les hérétiques n’aient attaqué par l’Écriture même, jamais deux sectes opposées n’ont manqué d’y trouver chacune des passages favorables ; point d’absurdité que l’on n’ait étayée par-là : cet abus a commencé avec le christianisme, et il dure encore. Dieu nous a-t-il donné, pour seul moyen d’apprendre notre croyance, la pierre d’achoppement contre laquelle se sont heurtés tous les mécréants ? Mais ces réflexions, quelque évidentes qu’elles soient, paraissent aux Protestants autant de blasphèmes ; ils nous accusent de déprimer l’Écriture ou la parole de Dieu, de la faire envisager comme un livre inutile dont la lecture est dangereuse ; de mettre la tradition, qui n’est que la parole des hommes, au-dessus de celle de Dieu, comme si Dieu ne savait pas mieux parler que les hommes, etc. Pures calomnies cent fois réfutées ! Ce n’est point déprimer l’Écriture-Sainte, que de la représenter telle que Dieu nous l’a donnée ; en la faisant écrire par des hommes inspirés, il n’a pas changé la nature du langage humain, ni l’essence des choses. Les Protestants eux-mêmes conviennent que pour l’entendre, il faut l’assistance du Saint-Esprit, et ils disent que Dieu ne la refuse point à un fidèle docile, qui cherche sincèrement la vérité. De notre côté, nous soutenons que Dieu n’a point promis cette assistance à chaque fidèle, mais à son Église, aux apôtres, et à leurs successeurs, aux pasteurs chargés d’enseigner ; que quiconque refuse de les écouter, n’est plus ni fidèle, ni docile, ni sincère, puisqu’il résiste à l’ordre de Dieu, et que, par un orgueil téméraire, il se croit mieux inspiré que l’Église entière ; qu’il y a du fanatisme à nommer parole de Dieu le sens qu’il plaît à chaque particulier de donner à l’Écriture-Sainte, sous prétexte que c’est Dieu qui le lui fait connaître.

Loin de rejeter l’Écriture-Sainte, nous la mettons toujours à la tête de toutes nos preuves théologiques ; et lorsque les Hétérodoxes en détournent le sens, lorsqu’ils disent que les passages que nous citons sont obscurs et que nous en tirons de fausses conséquences, nous leur répliquons que ce n’est ni à eux ni à nous de juger définitivement cette contestation ; que c’est à l’Église, au corps des pasteurs, auxquels Dieu a donné mission et autorité pour enseigner, par conséquent pour expliquer le vrai sens de l’Écriture. Nous ajoutons que si l’Écriture garde un silence absolu sur un point de doctrine, et s’il est enseigné néanmoins par l’Église ou par le corps des pasteurs, nous devons y croire, parce qu’ils ont toujours fait profession de n’enseigner que ce qu’ils avaient reçu par tradition des apôtres, et que la parole des apôtres, qui est la parole de Dieu, n’est pas moins respectable, non écrite, que quand elle est écrite. Nous avons donc pour cette divine parole un respect plus sincère que les Protestants.

Pour nous rendre odieux, ils nous reprochent de favoriser le déisme et le pyrrhonisme. En effet, les déistes ont fait de ce raisonnement : d’un côté les Catholiques prouvent que l’Écriture seule ne peut donner aux Chrétiens une entière certitude de leur croyance ; de l’autre les protestants soutiennent que la tradition peut encore moins produire cet effet ; donc les Chrétiens n’ont aucune preuve de leur foi.

Il nous paraît d’abord fort aisé de retourner l’argument, et de dire : D’un côté les catholiques prouvent que la tradition leur donne une certitude entière de la vraie doctrine de Jésus-Christ ; de l’autre, les protestants soutiennent que l’Écriture seule suffit pour opérer cet effet ; donc l’Écriture et la tradition réunies donnent une certitude encore plus complète. Que peuvent répondre les déistes ?

Au lieu de les réfuter ainsi, les Protestants ont jugé qu’il était mieux de faire retomber ce sophisme sur nous seuls. Ils disent : Nous prouvons évidemment que la tradition est souvent fausse et trompeuse ; donc si vous venez à bout de démontrer que l’Écriture est insuffisante, vous ôtez tout fondement aux vérités de la foi, vous donnez gain de cause aux Incrédules.

Outre le ridicule qu’il y a de leur part à s’attribuer la victoire, lorsque le combat dure encore, nous leur demandons : si la certitude de notre foi est fondée sur deux preuves, savoir, l’Écriture et la tradition, lequel des deux partis lui porte le plus de préjudice, celui qui veut qu’on les réunisse et que l’on soutienne l’une par l’autre, ou celui qui rejette absolument l’une des deux ? L’entêtement de nos adversaires est de supposer toujours que nous rejetons l’Écriture, comme ils rejettent la tradition, fausseté notoire. Encore une fois, nous disons que l’Écriture-Sainte, expliquée et suppléée par la tradition, est une règle sûre, divine, infaillible, à laquelle tout Chrétien doit se soumettre sans hésiter ; mais que l’Écriture-Sainte sans la tradition, et livrée à l’interprétation arbitraire de chaque particulier, est une source infaillible d’erreurs. Nous ne rejetons donc que la méthode protestante d’user de l’Écriture, et non l’Écriture elle-même. Ils insistent cependant encore, et ils disent : Malgré l’efficacité que vous attribuez à votre double règle, elle n’a pas empêché parmi vous les erreurs de naître et les disputes de continuer ; donc vous n’êtes pas plus avancés avec deux règles que nous ne le sommes avec une seule. Nous répondons qu’il ne peut naître parmi nous aucune erreur, tant que tout Théologien demeurera également soumis à l’Écriture-Sainte et à la tradition ; s’il y en a qui s’écartent de l’une ou de l’autre, ils tomberont dans l’erreur sans doute, mais alors ce sera leur faute, et non celle de la règle. Quant aux disputes des théologiens catholiques, elles n’intéressent en rien la foi ni les mœurs ; tous reçoivent la même profession de croyance ; il n’y a point de schisme entre eux. Parmi les hérétiques, au contraire, malgré leur déférence apparente à l’Écriture, il s’en est trouvé plusieurs qui ont nié des articles essentiels au Christianisme, et dès qu’ils ont eu un certain nombre de partisans, ils ont fait bande à part. Jamais ils n’ont pu dresser une confession de foi qui ait réconcilié deux sectes, quoiqu’ils l’aient souvent tenté.

On nous demandera peut-être si la nécessité de la tradition, que nous regardons comme un article fondamental, est établie dans le symbole. Nous soutenons qu’il y est dans ces paroles : « Je crois la Sainte Église catholique. » En effet, comment ne pas voir que cet article signifie : Je crois que la sainte et Véritable Église est celle qui prend pour règle de foi la catholicité ; c’est-à-dire la tradition, la croyance, l’enseignement constant et uniforme de toutes les Églises dont elle est composée. Au besoin, nous trouverions encore le même sens dans ces mots : Je crois la communion des saints. Il n’y a plus de communion entre des sectes qui n’ont pas la même croyance.

« Ces mots, dit le savant Bossuet : Je crois l’Église catholique, ne signifient pas seulement, je crois ce qu’elle croit ; autrement ce n’est plus croire qu’elle est, puisque le fond, et pour ainsi dire la substance de son être, c’est la foi qu’elle déclare à tout l’univers. »

Septième preuve. — Personne n’a pu mieux savoir de quelle manière il faut acquérir et conserver la foi que ceux qui ont été chargés par les apôtres de l’enseigner. Or, ils recommandent l’attachement à la tradition, et non l’étude de l’Écriture-Sainte.

Saint Barnabé dit aux fidèles : « Vous ne devez point vous séparer les uns des autres, en vous croyant justes ; mais, tous rassemblés, cherchez ce qui est utile et convenable à des amis de Dieu, car l’Écriture dit : Malheur à ceux qui se croient seuls intelligents, et se flattent intérieurement d’être savants ! »

Le Clerc, dans une note sur ce passage, croit que l’auteur fait allusion à l’orgueil des Pharisiens ; mais il condamne encore plus évidemment l’orgueil des hérétiques, qui se croient plus intelligents et plus savants que l’Église universelle, de laquelle ils se sont séparés.

Saint Clément, pape, dans sa Ire Lettre aux Corinthiens, les réprimande de leurs divisions et du peu de respect qu’ils avaient pour leur clergé. Il leur représente que ce sont les apôtres qui, animés de l’esprit de Dieu, ont établi les évêques et les ministres inférieurs, et qui ont réglé leurs fonctions. Or, une de leurs fonctions est certainement d’enseigner. Il les exhorte à être soumis aux prêtres, à n’avoir ni orgueil ni arrogance. Ce saint Pontife ne pensait pas qu’un laïque, une Bible à la main, fût en droit de faire la leçon à ses pasteurs.

Saint Ignace, suivant la remarque d’Eusèbe, exhortait les fidèles, dans toutes les villes où il passait, à se précautionner contre les erreurs des hérétiques, à se tenir fortement attachés aux traditions des apôtres. C’est, en effet, la morale que ce saint Martyr enseigne dans toutes ses lettres. Il exhorte les fidèles à la concorde, à être soumis à l’évêque qui préside à la place de Dieu, aux prêtres qui représentent le sénat apostolique, aux diacres chargés du ministère de Jésus-Christ, à tenir unanimement avec eux une doctrine inviolable. Il le répète, et il ajoute que sans eux il n’y a point d’Église. Il dit aux Philadelphiens (n. 2. et 3 :) « Fuyez toute division et toute mauvaise doctrine, suivez votre pasteur comme des brebis dociles ; il y a des loups qui paraissent dignes de foi, mais qui tiennent les fidèles captifs, après les avoir séduits par de belles apparences..... Tous ceux qui sont à Dieu et à Jésus-Christ demeurent attachés à leur évêque. Si quelqu’un suit un schismatique, il n’héritera pas du royaume de Dieu ; si quelqu’un a des sentiments particuliers, il renonce à la passion du Sauveur. »

Saint Polycarpe, dans sa Lettre aux Philippiens, les exhorte « à demeurer fermes et constants dans la foi, dans l’amour fraternel, dans la paix et dans la profession des mêmes vérités. » Or, cela ne se peut pas faire lorsque chaque particulier veut former lui-même sa propre foi, et entendre l’Écriture-Sainte comme il lui plaît. L’exemple des sectes hétérodoxes le démontre. Ainsi ont pensé les disciples immédiats des apôtres.

Au second siècle, Hégésippe, selon le rapport d’Eusèbe (l. IV, ch. XXII,) fit un voyage à Rome ; il consulta un grand nombre d’Évêques, il trouva la même foi et la même doctrine dans toutes les églises des villes par lesquelles il passa. Mais à quoi bon ces recherches, s’il suffisait de consulter l’Écriture pour connaître la vraie foi ? Dans le même siècle, on lisait dans les assemblées chrétiennes les lettres des saints Évêques, aussi bien que celles des apôtres, chose fort inutile, suivant l’opinion de nos adversaires.

Saint Justin, dans la Lettre à Diognète, dit que le Fils de Dieu accorde des lumières à ceux qui les demandent, qui ne franchissent ni les bornes de la foi, ni celles qui ont été posées par les Pères ; ..... qu’ainsi l’Évangile s’établit, la tradition des apôtres est gardée, et l’Église comblée de grâces.

Saint Théophile, évêque d’Antioche, compare les saintes Églises dans lesquelles se conserve la doctrine des apôtres, à des ports dans lesquels les navigateurs sont en sûreté ; et les hérétiques, à des pirates ; leurs erreurs, à des écueils contre lesquels les vaisseaux font naufrage. Selon l’avis des Protestants, les fidèles ne sont en sûreté que quand ils consultent l’Écriture-Sainte.

Saint Irénée ne pensait pas comme eux. « Il ne faut point, dit-il, chercher ce qui est vrai ailleurs que dans l’Église, dans laquelle les apôtres ont rassemblé toutes les vérités comme dans un riche dépôt, afin que quiconque veut étancher sa soif puisse y trouver ce breuvage salutaire. C’est là que l’on reçoit la vie, tous les autres docteurs sont des larrons et des voleurs. Il faut donc les éviter, et consulter soigneusement les Églises, pour y trouver la vraie tradition. Car enfin, s’il y avait une dispute sur la moindre question, ne faudrait-il pas recourir aux Églises les plus anciennes, dans lesquelles les apôtres ont enseigné, et savoir d’elles ce qu’il y a de vrai et de certain sur ce sujet ? Et quand même les apôtres ne nous auraient point laissé d’écritures, ne faudrait-il pas encore suivre l’ordre de la tradition qu’ils ont donné à ceux auxquels ils confiaient les Églises ? »

Il montre cette nécessité par l’exemple des Églises fondées chez les Barbares, qui n’avaient encore aucune Écriture-Sainte, mais qui suivaient fidèlement la tradition. Dans le chapitre précédent, il réfute les hérétiques par la tradition de l’Église romaine ; il atteste que, malgré la distance des lieux et la diversité des langues, la tradition est uniforme partout. Dans une lettre, rapportée par Eusèbe, il rend témoignage de l’attention avec laquelle il écoutait les leçons de saint Polycarpe, disciple immédiat de l’apôtre saint Jean.

Cependant un protestant célèbre prétend que ce père ne faisait aucun cas de la tradition. Carpocrate, dit-il, Valentin, les Gnostiques, les Marcionites, fondaient leurs erreurs sur de prétendues traditions ; ils disaient que Jésus-Christ n’avait pas prêché publiquement toute sa doctrine, mais qu’il avait confié plusieurs vérités à quelques-uns de ses disciples, sous condition qu’ils ne les révéleraient qu’à ceux qui seraient capables de les entendre et de les conserver. Saint Irénée rejette ces traditions avec raison ; il dit que si les apôtres avaient appris de Jésus-Christ des vérités cachées, ils les auraient transmises à ceux auxquels ils confiaient le soin des Églises. Il dit aux Marcionites : Lisez exactement les prophètes, lises les évangélistes, vous trouverez dans ces écrits toute la doctrine de Jésus-Christ. Ce n’est donc qu’au défaut des Écritures, que ce père dit qu’il faudrait recourir à la tradition. Mais, quelle ressemblance y a-t-il entre les prétendues traditions cachées des hérétiques, dont il n’y avait point de témoins, et l’enseignement public, constant, uniforme des pasteurs auxquels les apôtres avaient confié les Églises, enseignement que saint Irénée appelle tradition ? C’est à cette règle qu’il veut qu’on s’en rapporte, en cas de dispute sur la moindre question. Or, lorsque l’Écriture garde le silence, n’est-ce pas la même chose que si l’on n’avait point l’Écriture pour savoir ce qu’il y a de vrai et de certain ? Il soutient avec raison que, s’il y avait eu des vérités cachées, les apôtres les auraient enseignées aux pasteurs par préférence, puisque de tous les fidèles c’étaient les plus capables de comprendre ces vérités et de les conserver. Mais ce n’est point là l’idée que les Protestants nous donnent de ces hommes apostoliques ; ils les peignent comme des hommes simples, ignorants, crédules, qui n’avaient ni discernement ni capacité.

Quant aux Marcionites, le cas était tout différent ; ils soutenaient que l’ancien Testament et le nouveau n’étaient pas l’ouvrage du même Dieu. Pour prouver le contraire, saint Irénée leur dit : « Lisez exactement l’Évangile que les apôtres nous ont donné ; lisez ensuite les prophéties, vous trouverez que toutes les actions, toute la doctrine, toutes les souffrances de notre Seigneur y sont prédites. » S’ensuit-il de là que, dans toute question de doctrine, il suffit, comme dans celle-là, de confronter les évangélistes avec les prophètes ? Saint Irénée veut que l’on s’en tienne à la tradition.

Au troisième siècle, l’on n’avait pas changé de principes. Tertullien ne voulait pas que l’on admît les hérétiques à disputer par l’Écriture-Sainte ; il soutient que c’est une complaisance inutile et déplacée ; parce que l’Écriture-Sainte n’a pas été donnée aux hérétiques, mais à l’Église, et pour elle seule, parce qu’ils en rejetaient ce qui leur déplaisait, parce qu’ils en mutilaient ou altéraient les passages, et parce qu’ils en détournaient le sens. « L’ordre exige, dit-il, que l’on s’informe de qui, par qui, quand, et à qui a été donnée la doctrine qui nous rend Chrétiens ; où sera la vraie, là se trouvera aussi la vérité des Écritures, des explications et de toutes les traditions chrétiennes. » Ainsi ce père veut que l’on établisse par la tradition, non-seulement l’authenticité et l’intégrité de L’Écriture, mais encore le sens et les explications (ch. XXXII et XXXVI). Il renvoie les hérétiques à la tradition des Églises apostoliques ; il soutient que celles qui se forment tous les jours ne sont pas moins apostoliques que les plus anciennes, parce qu’elles tiennent la même doctrine, et qu’elles sont en communion, les unes avec les autres.

Cela n’a pas empêché nos adversaires de nous opposer Tertullien ; il veut que l’on ôte aux hérétiques les sentiments païens, qu’ils prouvent les leurs par les Écritures seules ; alors, dit-il, ils ne pourront plus se soutenir. Mais il ajoute que l’instruction divine ne constate point dans la superficie, mais dans la moëlle, et qu’elle paraît souvent contraire à l’évidence. Il le répète : « Il faut combattre, dit-il, par le sens des Écritures, sous la direction d’une interprétation sûre. Aucune parole de Dieu n’est assez étendue, ni assez exempte d’embarras, pour en soutenir les mots, et non ce qu’ils signifient. » Après avoir cité ces paroles : « Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre, » j’adore, dit-il, la plénitude de l’Écriture, qui me montre l’ouvrier et ce qu’il a fait. Je n’y ai vu nulle part qu’il a tout fait d’une matière préexistante. Qu’Hermogène me fasse voir que cela est écrit ; s’il ne l’est pas, qu’il craigne cette menace : Malheur à ceux qui ajoutent ou qui retranchent. » Il est évident que ce père disputait contre des hérétiques, dont l’un niait la création, l’autre la résurrection de la chair, et qui apposaient à ces deux dogmes les raisonnements et l’autorité des philosophes païens. Tertullien veut d’abord qu’ils renoncent à ces principes du paganisme, et qu’ils prouvent leur sentiment par l’Écriture ; mais pour en tirer la moëlle, et pour en prendre le vrai sens, il veut que l’on soit dirigé par une interprétation sûre. Où la trouver, sinon dans l’Église, ou dans la tradition ? Il n’y a ni obscurité, ni contradiction dans les principes de ce père.

Clément d’Alexandrie reproche aux hérétiques les mêmes abus de l’Écriture-Sainte que Tertullien. Il atteste que les maîtres par lesquels il avait été instruit gardaient fidèlement la doctrine reçue des apôtres par tradition, et il la met par écrit, afin d’en conserver le souvenir. Pour savoir si une doctrine est vraie ou fausse, catholique ou hérétique, il veut que l’on en juge non-seulement par l’Écriture, mais par la tradition de l’Église. Il fait voir que l’Église catholique est plus ancienne que toutes les hérésies, qu’elle est une dans sa doctrine et dans sa foi, qu’elle les tire du Testament qui appartient à elle seule ; que comme la doctrine des apôtres a été une, il en est de même de la tradition qu’ils ont laissée. Potter et Beausobre ont tâché de travestir le sens du mot tradition dans ce passage et dans celui de saint Paul ; ils n’y ont pas réussi.

Origène, dans la préface de ses livres, prescrit la même règle. « Comme il y en a plusieurs, dit-il, qui croient suivre la doctrine de Jésus-Christ, et qui sont cependant de divers sentiments ; comme, d’ailleurs, l’Église conserve la prédication qu’elle a reçue des apôtres par succession, et que cette doctrine y subsiste encore aujourd’hui, on ne doit tenir pour vérité que ce qui ne s’écarte en rien de la tradition ecclésiastique et apostolique. » Cette profession de foi est si claire, qu’elle rend toute autre citation inutile.

Saint Denis d’Alexandrie, disciple d’Origène, était dans le même sentiment ; il est cité par saint Athanase et par saint Basile.

Lorsqu’au troisième siècle il y eut contestation touchant la validité du baptême donné par les hérétiques, le pape saint Étienne n’opposa aux évêques d’Afrique que ce seul mot : N’innovons rien, suivons la tradition. Saint Cyprien ne niait point la solidité de ce principe, mais il croyait que la tradition que le pape lui opposait n’était ni certaine, ni ancienne, ni universelle, et qu’elle était opposée à l’Écriture-Sainte ; en quoi il se trompait. Aussi la tradition prévalut-elle à tous les arguments de ce père.

À toutes ces autorités, les protestants répondent que l’on pouvait suivre en sûreté la tradition des trois premiers siècles, parce qu’elle était encore toute fraîche, qu’elle n’avait pas encore eu le temps de se corrompre, et que la croyance chrétienne était réduite à peu de dogmes, mais qu’il n’en a pas été de même des siècles suivants, parce que cette tradition s’est altérée peu à peu et que les dogmes se sont multipliés. Ils disent, en second lieu, que les anciens parlaient de la tradition en fait d’usages et de pratiques, et non en fait de dogmes et de doctrine.

Rien n’est plus faux que cette réponse. 1° Il suffit de lire les passages que nous avons cités pour voir qu’il y est question de tradition en matière de doctrine, et non en matière d’usage. 2° Lorsque nous prouvons, par la pratique du second siècle, le culte rendu aux martyrs et à leurs reliques, la hiérarchie, la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie, etc., nos adversaires ne font pas plus de cas de cette tradition que de celle des siècles suivants. Ils disent même que la doctrine de Jésus-Christ a commencé à se corrompre immédiatement après la mort des apôtres. Ils placent dans ce même temps les causes des prétendues erreurs qu’ils attribuent aux Pères de l’Église, savoir, leur ignorance, leur défaut de critique, la confiance excessive qu’ils ont eue à la version des Septante, trop de complaisance pour les juifs et pour les païens, afin de les attirer à la foi, trop d’attachement à la philosophie païenne, etc. 3° Il est faux que dans ces premiers temps la croyance chrétienne ait été réduite à peu de dogmes, cette croyance n’a jamais augmenté ni diminué ; nous prouverons que non-seulement il ne s’y est introduit aucun nouvel article, mais qu’il a été impossible d’y en introduire. 4° Nous avons déjà fait voir, qu’en supposant que la tradition peut perdre de son poids par le laps des siècles, l’on attaque la certitude des faits fondamentaux du Christianisme. Enfin, la nécessité et l’autorité de la tradition en matière de foi est ou une vérité, ou une erreur ; si c’est une vérité, le protestantisme est renversé par le fondement ; si c’est une erreur, elle date du second siècle, elle vient des disciples immédiats des apôtres, c’est leur exemple qui a égaré les siècles suivants.

Quant au quatrième siècle, nous avons déjà vu ce que pensait Eusèbe au sujet de saint Ignace et d’Hégésippe, et l’on est frappé, en lisant son Histoire Ecclésiastique, de l’exactitude avec laquelle il rapporte les sentiments des Pères des trois siècles précédents, et copie leurs propres termes. Dans les disputes qui survinrent entre les Ariens et les Catholiques, on opposa toujours aux premiers la tradition, le sentiment des docteurs qui avaient vécu depuis les apôtres. C’est l’argument qu’opposaient, à Arius et à ses partisans, Alexandre son évêque, et ceux de son patriarchat qu’il avait assemblés pour juger ces hérétiques ; ils leur reprochaient de se croire plus savants que tous les docteurs de l’Église qui les avaient précédés (Théod., Hist. Eccl. liv. I, chap. iv, p. 17). On fit de même au concile de Nicée. Ainsi en agirent encore les évêques du concile de Rimini, soit avant, soit après avoir été séduits par les Ariens. À la vérité, les Ariens même voulurent se couvrir du manteau de la tradition pour rejeter les termes de substance et de consubstantiel, en parlant du fils de Dieu, desquels ils prétendaient qu’on ne s’était pas servi jusqu’alors. Ils appelaient ainsi tradition le silence des siècles précédents, pendant que les Catholiques entendaient par là le témoignage formel et positif des docteurs de l’Église ; ce sophisme est encore aujourd’hui renouvelé par les Protestants.

En 383, au cinquième concile de Constantinople, les Ariens refusèrent d’être jugés par le sentiment des anciens Pères. Saint Athanase les renvoyait continuellement à cette tradition, toujours respectée et toujours suivie dans l’Église. Saint Basile l’oppose à ces mêmes hérétiques, et aux Macédoniens ou Pneumatomaques ; il leur reproche leur affectation de recourir à l’Écriture-Sainte, comme si les Pères des trois siècles précédents ne l’avaient pas consultée aussi bien qu’eux ; il prouve par saint Paul la nécessité de s’en tenir à la tradition, et il soutient que sans cette sauvegarde on renverserait bientôt toute la doctrine chrétienne.

Nous pourrions citer saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise, saint Jean-Chrysostôme, saint Jérôme et saint Augustin, quoique les trois derniers ne soient morts qu’au commencement du cinquième siècle ; mais les Protestants font peu de cas du sentiment de ces Pères. Ils se plaignent de ce que, depuis cette époque, les commentateurs de l’Écriture-Sainte n’ont fait autre chose que compiler les explications des Pères, et que l’on s’en est tenu à leur témoignage pour prouver les dogmes de la foi. Ils disent que c’est principalement au quatrième siècle que se sont faites les prétendues innovations dont ils se plaignent. Voyons si cela est possible.

Huitième preuve. — Les Pères ont constamment soutenu qu’il n’était permis à personne de s’écarter de la tradition, ou de l’enseignement public et constant de l’Église ; donc ils ne l’ont pas fait, et n’ont pas pu le faire, sans exciter contre eux l’indignation des fidèles, et surtout de leurs collègues. À entendre nos adversaires, il semble que les Pères de l’Église aient été des docteurs isolés et sans conséquence, qui pouvaient imaginer, écrire, enseigner impunément tout ce qui leur plaisait, ou des fourbes qui contredisaient dans leurs livres ce qu’ils prêchaient en public. C’est pousser trop loin la prévention et ta malignité.

1° C’étaient presque tous les pasteurs qui instruisaient un troupeau nombreux. Les premiers parlaient à des assemblées de fidèles qui avaient été enseignés par les apôtres mêmes ; leurs successeurs étaient environnés d’un clergé et d’hommes avancés en âge, qui avaient appris dès l’enfance la doctrine chrétienne, et dont plusieurs lisaient sans doute l’Écriture-Sainte. Croirons-nous que si leur évêque leur avait proposé une doctrine nouvelle, contraire à celle des apôtres, aucun d’eux n’aurait réclamé ? Nous verrons bientôt des preuves du contraire.

2° Plusieurs de ces Pères attaquaient des hérétiques et leur opposaient la tradition ; ceux-ci ne l’auraient-ils pas invoquée à leur tour, si elle avait été pour eux ? Ils ne l’ont pas fait. Par les écrits des Pères, nous voyons comment ces entêtés se défendaient : les uns faisaient profession de regarder les apôtres comme des ignorants ; les autres prétendaient que les Pères entendaient mal la doctrine des apôtres ; la plupart alléguaient l’Écriture-Sainte, la falsifiaient, et produisaient des livres apocryphes ; presque tous fondaient leurs erreurs sur des raisonnements philosophiques. Au milieu de ces ennemis, il n’était pas facile d’introduire de nouveaux dogmes jusqu’alors inconnus.

3° On sait ce qui est arrivé lorsqu’un évêque a eu cette témérité : quels qu’aient été ses talents, son crédit, son rang dans l’Église, il a été censuré et dépossédé. S’il y eut jamais des hommes capables de changer la croyance commune, ce sont Paul de Samosate, Théodore de Mopsueste, évêque d’Antioche, et Nestorius, patriarche de Constantinople. On ne peut contester ni leur capacité, ni leur réputation, ni l’autorité qu’ils s’étaient acquise ; dès qu’ils voulurent dogmatiser, ils furent condamnés sans ménagement. Paul fut accusé par son troupeau ; Nestorius, par son clergé ; Théodore déguisa ses sentiments, sans quoi il aurait eu le même sort. Si tous les trois avaient suivi fidèlement la tradition, ils seraient au rang des Pères de l’Église. Comment ceux-ci, toujours surveillés par les fidèles, par leurs collègues et par les hérétiques, ont-ils pu altérer l’ancienne croyance ? Ils l’ont fait, disent les Protestants, donc ils l’ont pu, n’importe comment. Au quatrième siècle, nous trouvons des dogmes universellement crus, desquels il n’avait pas été question pendant les trois précédents, desquels même on avait enseigné le contraire ; contre ce fait positif et prouvé, il est absurde d’alléguer de prétendues impossibilités. Lorsque nous demandons aux Protestants quels sont ces dogmes, ils en citent quelques-uns au hasard, sans s’accorder jamais sur l’époque de leur naissance. Comme en parlant de chacun de ces dogmes, prétendus nouveaux, nous en avons prouvé l’antiquité, nous nous bornons ici à des réflexions générales.

1° C’est un abus des termes, de nommer fait positif, preuve positive, le prétendu silence des trois premiers siècles ; ce n’est qu’une preuve négative qui ne conclut rien. Il nous reste très-peu de monuments de ces temps-là : nous n’avons pas la dixième partie des ouvrages faits par les auteurs chrétiens pendant toute la durée des persécutions ; on peut s’en convaincre par les catalogues des écrivains ecclésiastiques et de leurs ouvrages. De quel front peut-on soutenir que dans cette multitude de livres perdus il n’a jamais été fait mention des dogmes et des usages crus et pratiqués au quatrième siècle ? Une preuve positive qu’il en était parlé, c’est que les Pères de ce siècle, qui avaient ces écrits entre les mains, ont protesté qu’il ne leur était pas permis de s’écarter de ce qui avait été enseigné dans les trois siècles précédents. Contre ce témoignage universel et uniforme, quelle force peut avoir une preuve purement négative ?

2° Au quatrième siècle, il y avait des Églises établies non-seulement dans toutes les provinces de l’empire romain, mais hors des limites de cet empire, en Afrique, loin des côtes ; dans l’intérieur de l’Arabie, dans la Mésopotamie et dans la Perse, chez les Ibères et les Scythes de la petite Tartarie, chez les Goths et les Sarmates. Cela est prouvé par le témoignage des écrivains de ce siècle, et par les évêques de presque toutes ces contrées qui se trouvèrent au concile de Nicée l’an 325. Or, ces Églises avaient été fondées pendant les deux siècles précédents, et quelques-unes par les apôtres mêmes. A-t-il pu y avoir de la collusion entre les évêques dont les siéges étaient si éloignés les uns des autres, dont les mœurs et le langage étaient si différents ? Quel intérêt commun a pu les engager à recevoir des dogmes aussi opposés à ceux qui leur avaient été enseignés par leurs fondateurs ? On nous dira sans doute que cela s’est fait insensiblement et sans que l’on s’en soit aperçu. Mais, outre l’absurdité de ce sommeil général qui aurait régné d’un bout de l’univers à l’autre, un changement positif arrivé dans la doctrine, prêché publiquement, a dû être sensible, étonner les esprits, réveiller l’attention. Où a-t-il commencé, où en sont les témoins ? Le fait positif et certain est que toute innovation a fait du bruit, a excité des réclamations et des censures ; donc le fait contraire, avancé par les Protestants, est un rêve et une absurdité.

3° De tous les siècles, il n’en est aucun pendant lequel il ait pu moins arriver un changement dans la croyance qu’au quatrième. Dès que la paix eut été donnée à l’Église en 313, la communication devint plus libre et plus fréquente entre les différentes sociétés chrétiennes dispersées ; c’est alors qu’il fut plus aisé de savoir ce qui était enseigné dans ces diverses Églises ; c’est donc alors que la tradition universelle parut avec le plus d’éclat. Jamais aussi la foi chrétienne n’eut un plus grand nombre d’ennemis qu’à cette époque ; il y avait des Marcionites, des Manichéens, des Novatiens, des Donatistes, des Ariens de trois espèces, des Montanistes, etc., qui ne pardonnaient rien aux Catholiques en fait de dogmes, de culte, ni de discipline : était-ce là le moment d’introduire impunément quelque chose de nouveau ?

Il est d’ailleurs ridicule de croire qu’un dogme n’a commencé que quand il s’est trouvé des hérétiques pour le combattre. Mais il y a un fait singulier : jamais l’on n’a travaillé avec plus de zèle que dans le troisième et le quatrième siècles, à traduire les livres saints, à les mettre à la portée des fidèles, à les expliquer, et jamais le nombre des erreurs n’a été plus grand ; grâces aux Protestants, ce phénomène s’est renouvelé au seizième siècle.

4° Quand un siècle commence, il n’efface pas le souvenir du précédent ; le quatrième était composé d’abord d’une grande partie de la génération née dans le troisième. Il y avait parmi les évêques, comme parmi les fidèles, des vieillards qui en avaient vu écouler plus de la moitié, qui avaient assisté à plusieurs conciles, qui ne pouvaient ignorer ce qui avait été enseigné jusqu’alors. Plusieurs avaient été confesseurs de Jésus-Christ pendant la persécution de Dioclétien : ont-ils souffert qu’on changeât la doctrine pour laquelle ils s’étaient exposés au martyre ? Les évêques du quatrième siècle étaient leurs disciples ; et l’on juge aisément combien ceux-ci devaient être attachés aux leçons de maîtres aussi vénérables.

C’était donc, à proprement parler, le troisième siècle qui parlait, enseignait et écrivait au quatrième, et ainsi de suite. Il y a de la démence à mettre une ligne de séparation entre la tradition de ces deux siècles. L’enseignement de l’Église est un fleuve majestueux qui a coulé et qui coule sans interruption depuis les apôtres jusqu’à nous ; il a passé d’un siècle à l’autre sans laisser troubler ses eaux, et si quelques insensés ont entrepris d’y mettre obstacle, ou il les a entraînés dans son cours, ou il s’est détourné pour aller couler ailleurs.

Neuvième preuve. — Nos adversaires auraient voulu persuader que le respect pour la tradition est un préjugé propre et particulier à l’Église romaine ; que les sectes de Chrétiens orientaux, les Grecs schismatiques, les Cophtes et les Syriens jacobites ou eutychiens, et les Nestoriens ne reconnaissent point d’autre règle de foi que l’Écriture-Sainte. C’est une fausseté. On a fait voir que toutes ces sectes admettent les décrets des trois premiers conciles œcuméniques, et font profession de suivre la doctrine des Pères grecs des quatre premiers siècles ; qu’ils en ont traduit plusieurs ouvrages dans leurs langues. Les Nestoriens rejettent le concile d’Éphèse, parce qu’il les a condamnés ; et, sous ce prétexte que ce concile a établi un nouveau dogme, au lieu que Nestorius soutenait l’ancienne doctrine, ils ont le plus grand respect pour les livres de Théodore de Mopsueste, de Diodore de Tarse, et de Théodoret ; ils regardent ces trois personnages comme les plus saints Pères de l’Église. Les Jacobites, au contraire, reçoivent le concile d’Éphèse et rejettent le concile de Chalcédoine ; ils prétendent que celui-ci a contredit la doctrine du précédent ; ils sont très-attachés aux écrits de saint Cyrille d’Alexandrie. Le principal grief des Grecs schismatiques contre l’Église latine, est qu’elle a ajouté au concile de Constantinople le mot filioque sans y être autorisée par un autre concile général. Toutes ces sectes orientales ont des recueils de canons des premiers conciles touchant la discipline, et les suivent ; leur croyance et leur conduite ne ressemblent en rien à celle des Protestants.

Dixième preuve. — L’exemple de ces derniers pourrait suffire pour démontrer que la doctrine ne peut se perpétuer dans une société quelconque sans le secours de la tradition.

1° Les Luthériens disaient dans la Confession d’Augsbourg (art. 21) : « Nous ne méprisons point le consentement de l’Église catholique ; nous n’avons point dessein d’introduire dans cette sainte Église aucun dogme nouveau et inconnu, ni de soutenir les opinions impies et séditieuses que l’Église catholique a condamnées. » On sait qu’ils n’ont pas persévéré longtemps dans ce langage.

2° Quoique les Anglicans, dans leur Confession de foi (ch. XX et XXI), rejettent formellement la tradition ou l’autorité de l’Église, et déclarent qu’elle ne peut rien décider que ce qui est enseigné, dans l’Écriture-Sainte, néanmoins, dans le plan de leur religion dressé en 1719 (première partie, ch. I), ils font profession de recevoir comme authentiques, ou comme faisant autorité, les quatre premiers conciles, et les sentiments des Pères des cinq premiers siècles. La raison de cette contradiction est aisée à découvrir. En 1362, lorsque leur Confession de foi fut dressée, le Socinianisme n’était pas encore prêché en Angleterre ; mais en 1719, et même dans le siècle précédent, il y avait fait beaucoup de progrès. Les théologiens anglicans, dans leurs disputes avec ces sectaires, avaient éprouvé qu’il était impossible de les convaincre par l’Écriture-Sainte ; ils sentirent donc la nécessité de recourir à la tradition, pour prendre le vrai sens de l’Écriture. Ainsi ont-ils fait grand usage de l’autorité des Pères, pour expliquer les passages dont les Sociniens abusaient ? Nous leur demandons pourquoi les conciles et les Pères postérieurs au cinquième siècle n’ont plus la même autorité que les précédents, et pourquoi ils n’admettent que tous les dogmes et tous les usages qui sont prouvés par la tradition des cinq premiers siècles. Aussi les Luthériens et les Calvinistes reprochent-ils aux Anglicans cette inconséquence ; ils disent que la religion de ces derniers n’est qu’un demi-papisme.

3°. Mais eux-mêmes n’ont pas pu éviter cet embarras ; toutes les fois qu’ils se sont trouvés aux prises avec les Sociniens, ils ont vu qu’ils ne gagnaient rien en citant l’Écriture-Sainte à des adversaires auxquels ils avaient appris l’art de se jouer de tous les passages. Lorsqu’ils ont voulu alléguer le sens que les Pères y ont donné en disputant contre les Ariens, les Sociniens leurs ont demandé si, après avoir rejeté la tradition, ils la reprenaient pour règle de leur foi. Socin lui-même convenait que, s’il fallait la consulter, les catholiques avaient gain, de cause ; il est donc prouvé que, sans cette sauvegarde, les hérétiques renverseraient bientôt les articles les plus essentiels du Christianisme. « Nous reconnaissons, dit Basnage, que Dieu ne nous a point donné de moyen infaillible pour terminer les controverses qui naissent..... Il faut, selon saint Paul, qu’il y ait des hérésies, et par la même raison, il faut que ces hérésies subsistent. »

4°. Pour terminer les disputes qui s’étaient élevées en Hollande entre les Arminiens et les Gomoristes, les Calvinistes convoquèrent à Dordrecht, en 1618, un synode de toutes les Églises réformées, afin de décider, à la pluralité des voix, quelle est la doctrine qu’il fallait suivre, et quel sens il faut donner aux passages de l’Écriture-Sainte, que chacun des deux partis alléguait en sa faveur ; ils ont donc rendu hommage à la nécessité de la tradition, pour bien entendre l’Écriture-Sainte.

5°. Ainsi, après avoir méprisé hautement la tradition de l’Église universelle, les Protestants se sont mis sous le joug de la tradition particulière de leur secte ; à proprement parler, elle est leur seul guide. En effet, avant de lire l’Écriture-Sainte, un Protestant, soit anglican, soit luthérien, soit Calviniste, a déjà sa croyance toute formée par le catéchisme qu’il a reçu dès l’enfance, par les instructions de ses parents et des ministres, par les discours dont il a eu les oreilles frappées. Lorsqu’il ouvre l’Écriture-Sainte pour la première fois, il ne peut manquer de trouver dans chaque passage le sens que l’on y donne communément dans sa secte, les opinions dont il est imbu d’avance lui tiennent lieu de l’inspiration du Saint-Esprit. S’il lui arrivait de l’entendre autrement, et de soutenir son interprétation particulière, il serait excommunié, proscrit, traité comme un hérétique. Telle a été la conduite de tous les sectaires depuis les premiers siècles. « Ceux qui nous conseillent les recherches, dit Tertullien, veulent nous attirer chez eux... Dès qu’ils nous tiennent, ils érigent en dogmes et prescrivent avec hauteur ce qu’ils avaient feint d’abord de soumettre à notre examen. » On dirait qu’il a voulu peindre les Prédicans de la réforme treize cent ans avant leur naissance. Une autre preuve de la croyance purement traditionnelle des Protestants, c’est qu’ils répètent encore aujourd’hui, les arguments, les impostures, les calomnies des prétendus réformateurs, quoiqu’on les ait réfutés cent fois, et ils y croient comme à la parole de Dieu.

Onzième preuve. — Ils conviennent, comme nous, qu’un ignorant est obligé de faire des actes de foi ; qu’un enfant y est tenu, dès qu’il est parvenu à l’âge de raison ; les Sociniens ne donnent point le baptême avant cet âge, parce qu’ils soutiennent que la foi actuelle est une disposition nécessaire à ce sacrement. Or, nous ne concevons pas comment l’un ou l’autre peut fonder sa foi sur l’Écriture-Sainte. Qu’il la lise, ou qu’il l’entende lire, il n’entend toujours qu’une version ; ce n’est point le langage des auteurs sacrés. Comment sait-il que cette version est fidelle ? Il n’en a point d’autre preuve que le témoignage des théologiens de la secte ; c’est toujours la tradition, mais qui n’est pas celle de l’Église universelle, et qui même y est contraire. C’est néanmoins le cas dans lequel se sont trouvés les trois quarts et demi de ceux qui ont embrassé le Protestantisme dans les commencements ; c’était une troupe d’ignorants conduits à l’aveugle par les prédicants de la réforme. Bossuet, dans sa conférence avec le ministre Claude, a fait voir qu’un Protestant ne s’entend pas lui-même, lorsqu’il dit en récitant le symbole : « Je crois la sainte Église catholique. » Si par-là il entend la secte particulière dans laquelle il est né, c’est une erreur, et il y croit sans aucun motif raisonnable. S’il entend, comme la plupart, l’assemblage de tous ceux qui croient en Dieu et en Jésus-Christ, il se contredit en ajoutant : « Je crois la communion des saints, » puisque encore une fois il ne peut y avoir de communion entre ceux qui n’ont pas la même croyance. Au contraire, un catholique ignorant ou enfant a un motif très-solide de croire à l’Église catholique, parce qu’il est appuyé sur une tradition non interrompue depuis les apôtres.

Douzième preuve. — La chaîne des erreurs qu’a fait naître la méthode des Protestants démontre qu’elle est fausse ; non-seulement elle a donné lieu à cette multitude de sectes qui les divisent, mais elle conduit directement au déisme et à l’incrédulité. En effet, pour décréditer la tradition, les Protestants ont noirci, tant qu’ils ont pu, les Pères de l’Église ; ils ont attaqué leur capacité, leur doctrine, leur morale, leurs actions, leurs intentions, leur bonne foi. Cependant les plus anciens des Pères étaient les disciples immédiats des apôtres ; il est difficile d’avoir une haute opinion des maîtres qui ont formé de pareils élèves, et qui les ont choisis pour successeurs. Aussi plusieurs Protestants ont parlé des uns à peu-près comme des autres. « Si les apôtres eux-mêmes, disent-ils, ont été sujets à des erreurs et à des faiblesses, faut-il s’étonner que leurs disciples les plus zélés en aient été susceptibles ? » (Barbeyrac, Traité de la morale des Pères, ch. VIII, § 39 ; Chillingworth, la Religion protestante, voie assurée au salut, etc.) Est-il croyable d’ailleurs que Jésus-Christ ait veillé sur son Église, en permettant qu’elle tombât entre les mains de Pasteurs si capables de l’égarer ? On conçoit tout l’avantage que ces accusations téméraires ont donné aux Déistes ; ils n’ont pas manqué de tourner contre les apôtres les mêmes objections que les Protestants ont faites contre la personne et contre les écrits des Pères ; bientôt ils ont osé les lancer contre Jésus-Christ lui-même. Quand on demandait : Est-il possible que des hommes tels que Luther, Calvin et les autres, emportés par les passions les plus fougueuses, qui ont donné dans des erreurs dont leurs sectateurs rougissent aujourd’hui, aient été suscités de Dieu pour réformer l’Église ? Ceux-ci, plutôt que de demeurer muets, ont répandu que les fondateurs mêmes et les propagateurs du Christianisme ont été sujets à des erreurs et à des faiblesses.

Lorsque nous soutenons qu’un fidèle doit user de sa raison pour connaître quelle est la véritable Église, et pour peser les preuves de son infaillibilité, mais que dès qu’il la connaît, il doit déférer à cette autorité ; ils disent que cette conduite est absurde, que nous attribuons à l’Église le droit d’enseigner toutes sortes d’erreurs, sans qu’il nous soit permis d’examiner si nous devons les admettre ou les rejeter ; qu’il n’est pas plus difficile à la raison de juger quelle est la véritable doctrine, que de discerner quelle est la véritable Église. Nouveau sujet de triomphe pour les déistes : Selon vous, ont-ils dit, nous ne pouvons juger de la mission de Jésus-Christ, de celle des apôtres, de l’inspiration des livres saints que par la raison ; donc c’est encore à elle de juger si la doctrine qu’ils enseignent est vraie ou fausse : il n’est pas plus difficile de porter ce jugement que de voir si leur mission est divine ou humaine, si tels livres sont inspirés ou non. Conséquemment les déistes ont attaqué l’Écriture-Sainte en général par les mêmes arguments que les Protestants ont fait contre certains livres qu’ils ont rejetés du canon.

On sait aujourd’hui la multitude des erreurs qui sont nées les unes des autres sur chacune des questions controversées entre les Protestants et nous ; toutes sont venues de l’opiniâtreté à rejeter la tradition. Dès qu’une fois les Protestants ont eu posé pour principe que nous ne devons croire que ce qui est expressément et formellement révélé dans l’Écriture-Sainte, et que c’est à la raison d’en déterminer le vrai sens, les Sociniens ont conclu d’abord, donc nous ne devons croire révélé que ce qui est conforme à la raison ; et les Déistes ont dit de leur côté, donc la raison suffit pour connaître la vérité, nous n’avons pas besoin de révélation.

Nos adversaires nous répondent sans doute qu’il n’est aucun principe si incontestable, que l’on ne puisse en abuser et en tirer de fausses conséquences. Soit. Il fallait donc commencer par examiner si le leur était incontestable ; mais ils l’ont posé sans savoir où il les conduirait. Or, nous avons prouvé qu’il est non-seulement très-sujet à contestation, mais absolument faux et destructif du Christianisme.

Nous avons répondu aux principales objections des Protestants sur tous les points relatifs à la tradition, mais la manière dont ils s’y sont pris pour décréditer les témoins de la tradition mérite un examen particulier. Le Clerc (Hist. Eccles., deuxième siècle, an 101), commence par observer qu’à dater de la mort des apôtres on entre dans des temps où l’on ne peut pas approuver tout ce qui a été dit et tout ce qui a été fait ; que cependant Dieu a veillé sur son Église, et qu’il a empêché que le fond du Christianisme ne fût changé. Les apôtres, dit-il, avaient puisé leurs connaissances dans trois sources, dans les livres originaux de l’ancien Testament, dans les leçons de Jésus-Christ, dans des révélations immédiates : le Saint-Esprit leur enseignait toute vérité, et ses dons miraculeux en étaient la preuve ; avantages que n’ont point eus ceux qui leur ont succédé. Ceux-ci étaient des Juifs hellénistes ou des Grecs ; comme ils n’entendaient pas l’hébreu, ils se sont souvent trompés. Ils ont cru que les Septante avaient été inspirés de Dieu, et ils n’ont pas vu que ces interprètes ont souvent très-mal traduit le texte sacré. Les apôtres n’ont cité cette version que pour se prêter au besoin des Juifs hellénistes qui ne savaient pas l’hébreu. D’où l’on voit que les Pères grecs ont été de mauvais interprètes de l’Écriture, à plus forte raison les Pères latins, qui n’avaient qu’une mauvaise version, faite sur celle des Septante.

Une autre source d’erreurs est venue des traditions reçues de vive voix des apôtres, comme l’opinion que Jésus-Christ a vécu plus de quarante ans, son règne futur de mille ans, le temps de la célébration de la Pâque, etc.

Attachés à la philosophie de Platon, ils ont cherché à en concilier les dogmes avec ceux du Christianisme ; ainsi ils ont adapté la Trinité chrétienne à celle de Platon ; ils ont cru Dieu et les anges corporels. Ignorants dans l’art de la dialectique et dans celui de la critique, ils ont souvent raisonné faux ; ils ont admis comme vrais plusieurs écrits supposés. Empressés d’amener les païens à la foi chrétienne, ils se sont souvent rapprochés des opinions vulgaires ; ils ont pris dans le sens le plus commun des termes qui en avaient un très-différent dans les écrits des apôtres, comme celui de mystère en parlant des sacrements, et celui d’oblation pour désigner l’Eucharistie. De là sont nés une multitude de dogmes qui ne sont point dans le nouveau Testament ; mais comme c’étaient des subtilités que le peuple n’entendait pas, il a eu des mœurs plus pures et une Religion plus saine que ceux qui étaient chargés de l’enseigner.

Le Clerc couronne cet exposé perfide, moitié socinien et moitié calviniste, en disant que la sincérité d’un historien l’oblige à faire ces aveux ; mais cette sincérité n’est qu’une hypocrisie malicieuse, il faut la démasquer.

1° Ce portrait des Pères du second siècle est bien différent de celui qu’en a tracé Beausobre, lorsqu’il a relevé l’intelligence, la capacité, la sage critique avec lesquelles ces Pères ont procédé pour distinguer les livres authentiques de l’Écriture-Sainte d’avec les livres apocryphes. (Voyez ci-dessus notre cinquième preuve.) Le Clerc n’a pas vu qu’en déprimant le caractère et les qualités personnelles de ces témoins il affaiblissait d’autant la certitude du jugement qu’ils ont porté sur le mérite des livres saints. Mais un mécréant n’est presque jamais guidé dans ses écrits que par l’intérêt du moment.

2° Puisque les miracles opérés par les apôtres prouvaient qu’ils étaient inspirés par le Saint-Esprit, nous demandons pourquoi les miracles faits pendant le second et le troisième siècle, par les fidèles et par les pasteurs, ne prouvaient pas qu’ils étaient aussi remplis du Saint-Esprit, quoiqu’ils ne l’eussent pas reçu avec la même plénitude que les apôtres. Jésus-Christ n’avait pas promis à ces derniers l’esprit de vérité pour eux seuls, ni pour un temps, mais pour toujours. Il leur avait dit : « Je vous ai choisis afin que vous alliez faire du fruit et que ce fruit soit durable, » ut fructus vester maneat ; mais ce fruit n’a été que passager, suivant l’opinion de notre dissertateur, il a commencé à se détruire immédiatement après la mort des apôtres.

3° Si ce qu’il dit est vrai, il ne l’est pas que Dieu ait conservé sain et sauf le fond ou le capital du Christianisme. Comme Le Clerc, Socinien déguisé, n’admet ni la Création, ni la Trinité, ni l’Incarnation, ni la Rédemption dans le sens propre, ni la transmission du péché originel, ni l’éternité des peines de l’enfer, etc. ; le fond de son Christianisme se réduit presque à rien : l’unité de Dieu, l’immortalité de l’âme ; le bonheur futur des justes, la mission de Jésus-Christ, la suffisance de l’Écriture interprétée à sa manière, voilà tout son symbole. Or, Dieu, selon lui, n’en a pas conservé purs tous les articles dans le second siècle, puisque l’on y a commencé à enseigner la Trinité des personnes en Dieu, la nécessité de la tradition, le culte des martyrs, etc. ; autant d’erreurs destructives du Christianisme Socinien.

Nous ne contesterons pas au critique que les apôtres n’aient reçu, avec le don des langues, la faculté d’entendre et de parler l’ancien hébreu. Cette connaissance leur était nécessaire pour convaincre les docteurs juifs qui auraient pu leur opposer les oracles de l’Écriture, suivant le texte original. Mais alors les apôtres en paraîtront plus coupables aux yeux de Le Clerc et de ses pareils. Convaincus de la nécessité de savoir l’hébreu, les apôtres n’ont commandé à personne de l’apprendre ; connaissant toute l’imperfection de la version des Septante, ils n’ont chargé personne d’en faire une meilleure ; en se servant de celle-là, ils lui ont concilié un respect que sans cela on n’aurait pas eu pour elle. S’ils ont bien fait de se prêter ainsi au besoin des hellénistes, pourquoi leurs disciples ont-ils mal fait au second siècle de suivre leur exemple ? Nous ne le concevons pas. On nous cite avec emphase ces paroles de saint Paul à Timothée (Épit. II, chap. III, ℣. 16.) : « Comme vous connaissez dès l’enfance les saintes Écritures, elles peuvent vous instruire pour le salut, par la foi en Jésus-Christ. Toute Écriture divinement inspirée est utile pour enseigner, pour reprendre, pour corriger, pour instruire dans la justice, pour rendre parfait un homme de Dieu, et le rendre propre à toute bonne œuvre. » Mais on ne fait pas attention que Timothée, né en Lycaonie, d’un père gentil, élevé par une mère et par une aïeule juives, n’avait pu lire l’Écriture-Sainte que dans la version des Septante ; cependant cela suffisait, selon saint Paul, pour lui donner la science du salut, pour le mettre en état d’enseigner, pour faire de lui un pasteur parfait. Comment cela ne suffisait-il plus aux Pères du second siècle ? Autre mystère. Disons hardiment que s’il avait paru pour lors une nouvelle version grecque de l’ancien Testament, elle aurait été rejetée par les Juifs hellénistes, prévenus d’estime pour celle des Septante, et accoutumés à la lire ; qu’elle aurait été suspecte même aux Gentils convertis, dès qu’ils auraient su qu’il y en avait une plus ancienne. C’est ce qui arriva au quatrième siècle, lorsque saint Jérôme entreprit de donner une nouvelle version latine sur l’hébreu.

5° Du moins les Pères grecs du second siècle et du troisième entendaient le texte grec du nouveau Testament ; et il est à présumer qu’ils le lisaient encore plus souvent que l’ancien. Comment cette lecture ne les a-t-elle pas détrompés des erreurs qu’ils puisaient dans la traduction de celui-ci, faite par les Septante ? Plusieurs protestants ont dit que quand il ne nous resterait que le seul évangile de saint Mathieu, c’en serait assez pour fonder notre foi. Il est bien étonnant que le nouveau Testament tout entier n’ait pas pu préserver de toute erreur les disciples des apôtres et leurs successeurs.

6° Suivant le sentiment des Protestants, saint Paul a encore très-grièvement péché en recommandant aux fidèles de garder la tradition ; il devait, au contraire, leur défendre d’y avoir égard, puisque, c’est là une source intarissable d’erreurs. Mais quelle est celle des fausses traditions citées par Le Clerc qui est passé en dogme dans l’Église, et a été généralement adoptée ? Car c’est ici le point de la question. Jamais on ne s’est avisé d’appeler tradition le sentiment particulier d’un ou deux Pères de l’Église, mais le sentiment du plus grand nombre, confirmé et perpétué par l’enseignant de l’Église. Saint Irénée, est le seul qui ait cru que Jésus-Christ avait vécu plus de quarante ans, et il fondait cette opinion sur l’Évangile (Jean chap. VIII, ℣ 57.) ; les Millénaires appuyaient la leur sur l’Apocalypse, et les Quatuordécimes pouvaient se revaloir de ce que Jésus-Christ avait dit : (Luc chap. XXII ℣. 16) : « Je ne mangerai plus cette Pâques jusqu’à ce qu’elle s’accomplisse dans le royaume de Dieu. » Or, il l’avait mangée le quatorzième de la lune de Mars. Lorsqu’un Protestant vient nous dire : fiez-vous après cela aux traditions, un Déiste peut ajouter sur le même ton : Fiez-vous après cela à l’Écriture-Sainte, sur laquelle on a étayé toutes les erreurs possibles.

7° Si les pères du second siècle étaient en général ignorants, crédules, mauvais raisonneurs, incapables d’entendre et d’interpréter l’Écriture-Sainte, les apôtres ont été bien mal inspirés par le Saint-Esprit, lorsqu’ils ont choisi de tels hommes pour leur succéder. N’y en avait-il donc point de plus capables ? Saint Irénée nous en donne une idée fort différente, Contra hier. Liv. III, chap. III, ℣ 1). Il devait les connaître, puisqu’il avait vécu avec eux. Le Clerc convient cependant (n° 22) que le Christianisme fit de grands progrès dans ce siècle, par les restes de miracles opérés par les disciples des apôtres, par la réfutation des erreurs des païens, par la constance des martyrs, par la pureté des mœurs des Chrétiens. Quoi ! Dieu a employé ces moyens surnaturels pour propager une doctrine qui se corrompait déjà, et dont les erreurs allaient croître pendant quinze siècles entiers ? C’est une supposition non moins absurde qu’impie.

Enfin, nous prions Le Clerc de nous dire où les fidèles du second siècle, instruits par les pasteurs de ce temps-là, avaient puisé des mœurs plus pures, et une religion plus saine que celles de ceux qui étaient chargés de les enseigner ; est-ce encore dans le texte hébreu de l’Écriture-Sainte ? On est tenté de croire que Le Clerc était en délire, lorsqu’il a écrit ces inepties. Mosheim n’a été guère plus raisonnable ; il soutient que les Chrétiens ont été imbus de plusieurs erreurs, dont les unes venaient des Juifs, les autres des païens ; donc il ne faut pas croire, dit-il, « qu’une opinion tient à la doctrine chrétienne, parce qu’elle a régné dès le premier siècle et du temps des apôtres. » Il met au rang des erreurs Judaïques l’opinion de la fin prochaine du monde, de la venue de l’Ante-Christ, des guerres et des forfaits dont il serait l’auteur, du règne de mille ans, du feu qui purifierait les âmes à la fin du monde. Il attribue aux païens ce que l’on pensait des esprits ou génies bons ou mauvais, des spectres et des fantômes, de l’état des morts, de l’efficacité du jeûne pour écarter les mauvais esprits, du nombre des cieux, etc. « Il n’y a rien de tout cela, dit-il, dans les écrits des apôtres ; c’est ce qui prouve la nécessité de nous en tenir à l’Écriture-Sainte, plutôt qu’aux leçons d’aucun docteur, quelque ancien qu’il soit. » Ce critique avait-il réfléchi avant d’écrire ?

1° S’il entend seulement que parmi les premiers Chrétiens quelques particuliers ont retenu des opinions juives ou païennes, qui n’étaient contraires à aucun dogme du Christianisme, nous ne disputerons pas ; nous n’avons aucun intérêt à savoir quels ont été les sentiments de chaque individu converti par les apôtres ou par leurs successeurs. S’il veut que ces opinions indifférentes aient été assez communes pour former une tradition parmi les docteurs Chrétiens, nous nous inscrivons en faux contre cette supposition.

2° Si elle était vraie, et que les apôtres ne se fussent pas attachés à réfuter ces erreurs, ils en seraient responsables, et ce serait à eux qu’il faudrait s’en prendre. Aussi les incrédules ont-ils attribué aux apôtres mêmes toutes les erreurs dont Mosheim veut charger les premiers Chrétiens, et ils ont prétendu les trouver dans les écrits du nouveau Testament. Ils ont soutenu que la fin du monde prochaine est enseignée par Jésus-Christ (Mat. chap. XXIV, 34) ; saint Paul (I, Thés., chap. IV, 14 ) par saint Pierre (Ép. II, chap. III, 9 et suiv.) La venue et le règne de l’Antechrist sont prédites, (II, Thés., chap. II, 3 ; I, Joan., chap. II, 18). Le règne de mille ans est promis, (Apoc., chap. XX, 6 et suiv. ; II, Petr., chap. III, 13). Saint Paul a parlé du feu purifiant (I Cor., chap. III, 13), et saint Pierre (Ibid., 7 et 10). La distinction entre les bons anges et les mauvais est enseignée clairement dans les livres de l’ancien et du nouveau Testament. On a jugé des inclinations des mauvais anges par ce qui en est dit dans le livre de Tobie (chap. IV, 8, et chap. VI, 8, etc.) Il est parlé des fantômes, (Mat., chap. XIV, 26 ; et Luc, chap. XXIV, 37). On a raisonné sur l’état des morts, d’après la parabole du mauvais riche (Luc, chap. XVI, 22), d’après un passage de saint Pierre (Épît. I, chap. III, 19), et d’après ce que dit saint Paul de la résurrection future. L’efficacité du jeûne est fondée sur l’exemple de Jésus-Christ, de saint Jean-Baptiste, des apôtres et des prophètes ; il est fait mention du troisième ciel (II Cor., ch. XII, 2 et 4).

Quoique parmi ces opinions il y en ait de vraies, de fausses, ou de douteuses, nous défions les Protestants de les réfuter par l’Écriture seule. Une preuve que les anciens Pères, qui ont suivi les unes ou les autres, les ont puisées dans l’Écriture, et non ailleurs, c’est qu’ils citent l’Écriture, et point d’autres livres. La fureur de nos adversaires est d’attribuer toutes les erreurs aux fausses traditions ; nous soutenons que quand il y en a eu, elles sont venues de fausses interprétations de l’Écriture, et que c’est la tradition seule qui a décidé, entre les différentes interprétations, quelles étaient les vraies et quelles étaient les fausses. Ils cherchent à tromper, en disant qu’ils s’en tiennent à l’Écriture ; encore une fois l’Écriture, et l’interprétation de l’Écriture, ne sont pas la même chose.

3° Mosheim lui-même, en réfutant le système erroné d’un auteur moderne sur le mystère de la sainte Trinité, lui oppose le silence de l’antiquité (Dissert. sur l’Hist. Eccles. tom. II, p. 564). Si le témoignage des anciens ne prouve rien, leur silence prouve encore moins. Il y a plus : Ce critique, réfutant l’ouvrage de Taland, intitulé Nazarenus, en 1722, blâme en général la mauvaise foi de ceux qui, pour se débarrasser du témoignage des Pères, commencent par leur reprocher des erreurs, des infidélités, de l’ignorance, etc ; il dit qu’en suivant cette méthode, il ne reste plus rien de certain dans l’histoire, et c’est justement celle qu’il a suivie dans tous ses ouvrages. Vindiciœ antiquœ Christianorum disciplina, etc., (Sect. I, ch. V, § 3, p. 92).

4° Ce critique n’est pas pardonnable d’attaquer, par de simples probabilités, ce que nous lisons dans les anciens, touchant l’innocence et la pureté des mœurs des premiers Chrétiens ; plusieurs auteurs païens en sont convenus, et Le Clerc avoue que c’est une des causes qui ont contribué à étendre les progrès du Christianisme pendant le second siècle. Mosheim dit qu’en y ajoutant foi, nous nous exposons à la dérision des Incrédules. Que nous importe le mépris des insensés ? C’est lui-même qui livre notre religion aux sarcasmes de ses ennemis, en voulant prouver que dès l’origine elle a été un chaos d’erreurs empruntées des Juifs et des païens.

Il a montré peu de sincérité en parlant de la règle de foi de l’Église romaine. « Ses docteurs, dit-il, prétendent unanimement que c’est la parole de Dieu écrite et non écrite, ou en d’autres termes, que c’est l’Écriture et la tradition ; mais ils ne sont point d’accord pour savoir qui a droit d’interpréter ces deux oracles. Les uns prétendent que c’est le pape, les autres que c’est le concile général ; qu’en attendant, les évêques et les docteurs ont droit de consulter les sources sacrées de l’Écriture et de la tradition, et d’en tirer des règles de foi et de mœurs pour eux et pour leur troupeau. Comme il n’y aura peut-être jamais de juge pour concilier ces deux sentiments, nous ne pouvons espérer de connaître jamais au vrai la doctrine de l’Église romaine, ni de voir acquérir une forme stable et permanente à cette religion » (Hist. Eccl., XVIe siècle, sect. III, Ire partie, ch. I, § 22 ; Thèse sur la validité des ordin. anglicanes ch. III et suiv.) On voit ici dans tout son jour le génie artificieux de l’hérésie.

5° Aucun catholique n’a jamais nié que la décision d’un concile général, touchant le sens de l’Écriture et de la tradition, en fait de dogmes et de mœurs, ne soit une règle de foi invariable ; ainsi toutes les décisions du concile de Trente sur ces deux chefs sont incontestablement reçues par tous les Catholiques sans exception ; et quiconque oserait les attaquer, serait condamné comme hérétique. Sur tous ces points, les Protestants sont donc bien assurés de connaître au vrai la doctrine de l’Église romaine. En y ajoutant le symbole placé à la tête de ce concile, quel dogme y a-t-il sur lequel un protestant puisse ignorer ce que nous croyons ? (Bossuet, Réponse à un mémoire de Leibnitz, touchant le concile de Trente ; Esprit de Leibnitz, tom. II, pages 97 et suivantes.)

2° Tout théologien catholique reconnaît qu’une décision du souverain pontife en matière de foi et de mœurs, adressée à toute l’Église, reçue par tous les évêques ou par le très-grand nombre, soit par une acceptation formelle, soit par un silence absolu, a autant d’autorité que si elle était portée dans un concile général ; parce que le consentement des pasteurs de l’Église, dispersés dans leurs siéges, n’a pas moins de force que s’ils étaient rassemblés ; il ne fait pas moins tradition. Toute la différence, c’est que, dans le premier cas, ce consentement est moins solennel et moins promptement connu que dans le second. En vertu de son caractère, et du serment qu’il a fait d’enseigner et de défendre la foi catholique, tout évêque est essentiellement obligé de réclamer contre une décision du pape qui lui paraîtrait fausse, Si, dans ce siècle, il y a eu quelques théologiens qui ont contesté ces principes, c’étaient des demi-protestants ; ils sont regardés par l’Église universelle comme des hérétiques. Les Protestants l’ont si bien compris, que depuis les dernières décisions des papes sur les matières de la grâce, ils n’ont pas cessé de répéter que l’Église romaine professe hautement le pélagianisme ; cependant ces décisions n’ont pas été données dans un concile général.

3° Il n’importe en rien de savoir s’il y a des docteurs catholiques qui portent plus loin l’autorité du pape, et qui soutiennent que sa décision a force de loi, indépendamment de toute acceptation ; ces docteurs n’en sont pas moins soumis à une décision acceptée, ou à celle d’un concile général ; ils n’en sont pas moins persuadés de la nécessité de consulter l’Écriture-Sainte et la tradition des siècles passés. Y a-t-il aujourd’hui une décision des papes, en matière de foi ou de mœurs, de laquelle on puisse douter si elle a été acceptée ou rejetée ?

4° C’est nous qui sommes réduits à ignorer quelle est la croyance des sectes protestantes : tout particulier y jouit du droit d’entendre l’Écriture-Sainte comme il lui plaît, pourvu qu’il ne fasse pas de bruit ; aucun n’est obligé de se conformer à la confession de foi de sa secte ; toutes en ont changé plus d’une fois, elles peuvent bien en changer encore. C’est donc à nous d’assurer que leur religion n’aura jamais une forme stable et permanente ; elles ne subsistent que par la rivalité qui existe entre elles, et par la haine qu’elles ont toutes jurée à l’Eglise romaine. La forme de la nôtre est stable et permanente depuis les apôtres ; les divers conciles tenus dans les différents siècles n’ont rien décidé que ce qui était déjà cru auparavant ; ils n’ont point établi de nouveaux dogmes, puisqu’ils ont tous fait profession de s’en tenir à la tradition. Cette règle invariable assure la perpétuité et la stabilité de notre religion jusqu’à la fin des siècles.

Basnage, dans son Histoire de l’Église (liv. IX, ch. V, VI et VII), a fait une espèce de traité très-long et très-confus contre l’autorité de la tradition. Il prétend que l’ancienne Église n’admettait des traditions qu’en matière de faits, d’usages et de pratiques : nous avons prouvé le contraire, et nous avons fait voir qu’en matière même de doctrine la tradition se réduit à un fait sensible, éclatant et public.

Il nous oppose un grand nombre de Pères de l’Église, en particulier saint Irénée et Tertullien ; nous avons montré qu’il n’en a pas compris le sens. Il en allègue d’autres qui disent, comme saint Cyrille de Jérusalem (Catéch. IV), en parlant du Saint-Esprit, qu’on ne doit rien expliquer touchant nos divins mystères, qu’on ne l’établisse par des témoignages de l’Écriture. Ce Père ajoute : « Ne croyez pas même ce que je vous dis, si je ne vous le prouve par l’Écriture-Sainte. » Saint Cyrille avait raison, et nous pensons encore comme lui. Il parlait à des fidèles dociles, il était assuré qu’ils ne lui contesteraient pas le sens qu’il donnait aux paroles de l’Écriture. Mais si ce Père avait eu pour auditeurs des Sectateurs de Macédonius, qui niaient la divinité du Saint-Esprit, qui auraient disputé sur le sens de tous les passages, qui lui en auraient opposé d’autres, etc., comment aurait-il prouvé le vrai sens, sinon par la tradition ? Lui-même recommande aux fidèles de garder soigneusement la doctrine qu’ils ont reçue par tradition ; il les avertit que s’ils nourrissent des doutes ils seront aisément séduits par des hérétiques. (Catéch. V, à la fin.)

Lactance (Divin. inst., liv. VI, ch. XXI) argumente contre les Païens, qui ne faisaient aucun cas de nos Écritures, parce qu’ils n’y trouvaient pas autant d’art ni d’éloquence que dans leurs poëtes et dans leurs orateurs. « Quoi donc ! dit-il, Dieu, créateur de l’esprit, de la parole et de la langue, ne peut-il pas parler ? Par une providence très-sage, il a voulu que ses leçons divines fussent sans fard, afin que tous entendissent ce qu’il disait à tous. » Par ce passage, les Protestants triomphent. Mais la simplicité du style de l’Écriture met-elle les vérités qu’elle enseigne à la portée de l’intelligence de tout le monde ? Si cela était, pourquoi tant de disputes sur les présages mêmes qui paraissent les plus clairs ? Pourquoi tant de commentaires, de notes, d’explications chez les Protestants mêmes ? Le seul premier verset de la Genèse a donné lieu à des volumes entiers, et le sens en est encore contesté aujourd’hui par les Sociniens. Ces courtes paroles de Jésus-Christ : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » sont entendues par les Protestants dans trois sens différents.

Lactance n’avait à justifier que la simplicité du style de l’Écriture, il n’est point entré dans la question de savoir si tout le monde pouvait entendre l’hébreu, s’assurer de la fidélité des versions, saisir le vrai sens de tous les passages essentiels sans danger de se tromper. Vainement on nous répétera ses paroles : « Dieu ne peut-il donc pas parler ? » Il le peut sans doute, puisqu’il l’a fait ; mais encore une fois il n’a changé ni la nature du langage humain, ni la bizarrerie de l’esprit des hommes ; il a parlé aux uns en hébreu, aux autres en grec ; donc il a voulu qu’il y eût des interprètes pour les peuples qui n’entendent ni l’un ni l’autre. Le seul interprète infaillible est l’Église, tout autre est suspect et sujet à l’erreur.

Basnage observe que les Pères se servaient contre les hérétiques de l’argument négatif, et leur opposaient le silence de l’Écriture dans les disputes ; mais que ceux-ci le rétorquaient aussi contre les Pères. Il établit neuf ou dix règles pour discerner les cas dans lesquels cet argument est ou solide ou sans force. Comme ces prétendues règles ne servent qu’à embrouiller la question, nous nous bornons à soutenir que cet argument était solide contre les hérétiques qui en appelaient toujours à l’Écriture, comme font encore les Protestants, et qui ne pouvaient citer aucune tradition certaine en leur faveur, mais qu’il ne prouve rien contre les Pères ni contre les Catholiques, parce que chez eux la tradition de l’Église a toujours suppléé au silence de l’Écriture ou à son obscurité.

Il entreprend de réfuter la règle que donne Vincent de Lérins, savoir, que ce qui a toujours été cru partout doit être regardé comme véritable ; qu’il faut consulter l’antiquité, l’universalité et le consentement de tous les docteurs : quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est..... Sequamur universalitatem, antiquitatem, consensionem (commonit. chap. II.)

Basnage y oppose :

1°. Que si l’on doit mettre au nombre des docteurs les apôtres et leurs disciples, il faut donc en revenir à consulter leurs écrits. Qui en doute ? Mais la question est de savoir si lorsqu’ils gardent le silence, ou ne s’expliquent pas assez clairement, on ne doit pas suivre le sentiment de ceux qui leur ont succédé, et qui font profession de n’enseigner que ce qu’ils ont appris de ces premiers fondateurs du Christianisme. Nous soutenons avec Vincent de Lérins qu’on le doit, et nous l’avons prouvé.

2° Il dit que l’on ne peut jamais connaître le sentiment de l’universalité des docteurs, puisque ceux qui ont écrit ne sont pas la meilleure partie de ceux qui auraient pu écrire et dont on ignore les opinions. Nous répondons en premier lieu que quand un concile général a parlé, on ne peut plus douter de l’universalité de la croyance. En second lieu, que ceux qui n’ont pas écrit pensaient comme ceux qui ont écrit, puisqu’ils n’ont pas réclamé. Toutes les fois qu’un évêque ou un docteur s’est écarté du sentiment général de ses collègues, il a été accusé et condamné, ou pendant sa vie, ou après sa mort. L’histoire ecclésiastique en fournit cent exemples.

3° Il objecte que parmi ceux qui ont écrit il n’y en a souvent que deux ou trois qui aient traité une question, et encore n’ont-ils parlé qu’en termes obscurs ; que s’ils faisaient autorité, les hérétiques en auraient pu citer de leur côté ; qu’enfin ce petit nombre a pu se tromper. Nous répliquons que quand trois ou quatre docteurs de réputation, placés quelquefois à cent lieues l’un de l’autre, se sont exprimés de même sur un dogme, sans exciter nulle part aucune réclamation, nous sommes certains que tous les autres ont été de même sentiment. Tout évêque, tout pasteur, s’est toujours cru essentiellement obligé à veiller sur le dépôt de la foi, à élever la voix contre quiconque y donnait atteinte, à écarter de son troupeau tout danger d’erreur ; les apôtres le leur avaient formellement commandé, et leur en avaient donné l’exemple. Aujourd’hui les Protestants leur font un crime de ce zèle toujours attentif et prévoyant ; ils disent que les Pères étaient des hommes inquiets, soupçonneux, jaloux, querelleurs, toujours prêts à taxer d’hérésie quiconque ne pensait pas comme eux. Tant mieux, pouvons-nous leur répondre, c’est ce qui rend la tradition plus certaine, aucune erreur n’a pu naître impunément. De là même il s’en suit que les hérétiques n’ont jamais pu citer des docteurs qui aient pensé comme eux, sans avoir fait du bruit et sans avoir été notés. Que chacun des docteurs catholiques ait été capable de se tromper, cela ne fait rien à la question ; nous sommes sûrs qu’ils ne se sont pas trompés, dès qu’ils n’ont pas été blâmés et censurés.

Quel docteur mérita jamais mieux d’être ménagé qu’Origène ? non-seulement on ne lui a passé aucune erreur, mais on ne lui a pas pardonné ses doutes. Si donc quelques-uns n’avaient parlé qu’en termes obscurs, on les aurait forcés de s’expliquer. Basnage en impose, lorsqu’il dit que saint Augustin donnait la même réponse que lui aux sémi-Pélagiens qui alléguaient en leur faveur le sentiment des anciens Pères. Rien n’est plus faux. Ce saint docteur a toujours fait profession de suivre la doctrine des Pères qui l’avaient précédé, et il le prouve en citant leurs ouvrages. Lorsque saint Prosper lui objecta leur autorité touchant la prédestination, il répondit d’abord que ces saints personnages n’avaient pas eu besoin de traiter cette question, au lieu qu’il avait été forcé d’y entrer pour réfuter les Pélagiens (liv. de prœdest. sanct. ch. XXIV n° 27.) Mais après y avoir mieux pensé, il fit voir que les anciens Pères ont suffisamment soutenu la prédestination gratuite, en enseignant que toute grâce de Dieu est gratuite (liv. de dono persev. chap. XIX et XX, n° 48-51) Par là même nous voyons de quelle prédestination il s’agissait. Donc saint Augustin était bien éloigné de vouloir s’écarter de leur sentiment, et quand il serait vrai qu’il s’est exprimé autrement qu’eux, nous en serions en droit de soutenir qu’il a pensé comme eux. « Ils ont gardé, dit-il, ce qu’ils avaient trouvé a établi dans l’Église ; ils n’ont enseigné que ce qu’ils avaient appris, et ils ont été attentifs à enseigner à leurs enfants ce qu’ils avaient reçu de leurs pères. » (Contra ful., liv. II, n° 34.)

Lorsque certains théologiens déclarent qu’ils s’en tiennent au sentiment de saint Augustin seul, sur les matières de la grâce et de la prédestination, ils méritent qu’on leur demande s’ils sont soudoyés par les Protestants pour annuler la tradition des quatre premiers siècles de l’Église, et pour supposer que ce saint docteur en a établi une nouvelle qui a subjugué toute l’Église. C’était ce que voulaient Luther et Calvin. Que Basnage et ses pareils taxent de semi-pélagianisme Vincent de Lérins, cela ne nous surprendra pas ; ils ne lui pardonneront jamais la netteté, la force, la sagacité avec laquelle il a établi l’autorité de la tradition ; mais que des théologiens, qui se disent Catholiques, appuient cette accusation, et n’en voient pas les conséquences, cela est très-étonnant.

Si nous avions trouvé des objections plus fortes dans quelques auteurs protestants, ou ailleurs, nous ne les aurions pas passées sous silence ; mais ce que nous avons dit suffit pour démontrer que nos adversaires, en attaquant la tradition, n’ont pas seulement compris le véritable état de la question[1].




  1. Ces réflexions sont empruntées à Bergier.