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Les Pères de l’Église/Tome 4/Le Pédagogue (saint Clément)/Livre premier

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Texte établi par M. de GenoudeSapia (Tome quatrièmep. 193-262).

LE PÉDAGOGUE.


LIVRE PREMIER.


CHAPITRE PREMIER.

Qu'est-ce que le Pédagogue ?


Il y a trois choses dans l’homme : Les mœurs, les actions, les passions. Les mœurs, le Verbe en réclame la direction, comme nous exhortant. Il est le chef de la religion, la pierre fondamentale de l’édifice de la foi. C’est par lui que, remplis de joie et abjurant nos vieilles erreurs, nous devenons jeunes pour le salut, chantant avec le prophète : « Que le Dieu d’Israël est bon pour ceux dont le cœur est droit ! » Quant à toutes nos actions, le Verbe règne sur elles comme précepteur. Nos passions, il les guérit comme consolateur. Ce Verbe, ainsi multiplié, n’est qu’un seul et même Verbe, arrachant l’homme aux habitudes mondaines dans lesquelles il a été élevé, et le conduisant à l’unique voie de salut, qui est la foi. Ce guide céleste, le Verbe, je lui donne le nom de Verbe qui exhorte, en tant qu’il nous appelle au salut. Excite-t-il dans nos cœurs des élans impétueux ? je l’appelle proprement le Verbe, donnant à la partie le nom du tout. Il est dans la nature de toute religion d’exhorter les hommes ; toute religion fait naître dans notre âme, qui est une émanation de Dieu, un ardent amour de la vie présente et de la vie future. Maintenant, comme le Verbe est tout à la fois médecin et précepteur, et que, conséquent avec lui-même, il anime ceux qu’il a convertis dans le principe et leur promet la guérison des blessures de leurs âmes, il me paraît convenable de réunir tous ses titres dans un seul et de l’appeler le Pédagogue. Le Pédagogue veut la pratique et non la théorie. Son but est d’orner les âmes de vertus et non de science. Il exige qu’on soit sage et non savant.

Ce n’est pas que le Verbe ne nous ouvre également les trésors de la science ; mais il ne débute pas ainsi. Lorsqu’il nous explique et nous révèle les dogmes de la religion, sans doute qu’il instruit ; mais le Pédagogue veut la pratique avant tout. Aussi s’occupe-t-il d’abord de former nos mœurs ; bientôt il nous invite à rechercher les choses qui nous sont nécessaires pour la vertu, en nous donnant les préceptes d’une morale pure, et en montrant aux fils, comme terme de comparaison, le tableau des fautes commises par leurs pères. Ces deux moyens sont de plus grande efficacité : l’un, qui est le mode d’exhortation, nous dispose à la soumission ; l’autre, qui consiste à présenter ces comparaisons, a un double effet, à cause des objets différents qu’il met en regard. Le premier effet est de nous porter à embrasser la vertu par la force de l’exemple ; le second effet est de nous porter à repousser le vice en nous inspirant de l’horreur pour lui.

La guérison de nos âmes suit nécessairement les instructions qui résultent de la vue de ces tableaux. C’est ainsi que le Pédagogue fortifie nos âmes, en y faisant couler comme un beaume adoucissant, et qu’en nous donnant des préceptes salutaires pour nous conduire à la parfaite connaissance de la vérité, il prescrit en quelque sorte un régime à notre faiblesse. Ce sont deux choses bien différentes que la santé de l’âme et la science. L’une s’opère par la guérison ; l’autre, par l’instruction. Lorsque notre âme est malade, qu’elle ne s’avise donc pas de s’approcher de la science avant d’être revenue à une parfaite santé. Car on ne gouverne pas de la même manière ceux qu’il s’agit d’instruire et ceux qu’il s’agit de guérir ; mais aux premiers, on donne ce qui convient pour la science ; aux seconds, ce qui convient pour la guérison. Comme donc ceux qui sont malades de corps ont besoin du médecin, ainsi ceux dont l’âme est malade ont besoin du Pédagogue pour guérir leurs passions. Ce n’est que plus tard qu’ils auront besoin des leçons d’un maître pour les initier aux secrets de la science et achever de meubler leur âme, capable dès lors de recevoir les révélations du Verbe. Vous voyez donc que le Verbe s’étudie à nous mener à la plus haute perfection par une gradation aussi salutaire que raisonnable ; vous voyez, dis-je, que ce Verbe, si plein d’amour pour l’homme, use d’une admirable économie, d’abord en nous exhortant, ensuite en nous dirigeant, enfin en nous instruisant.


CHAPITRE II.

Ce sont nos pochés qui nous rendent nécessaire l’assistance du Pédagogue.


Notre Pédagogue, mes chers enfants, est semblable à Dieu le père, dont il est le fils impeccable, irrépréhensible. Son âme n’est pas l’esclave des passions. C’est un Dieu revêtu de la figure humaine, qui n’est taché d’aucune souillure, soumis sans réserve à la volonté paternelle ; Verbe-Dieu qui est dans le Père, qui est à la droite du Père, qui est Dieu avec un corps. C’est une image pure et sans tache, à la ressemblance de laquelle doivent tendre tous nos efforts. Il est entièrement affranchi de toutes les passion humaines ; il est le seul qui nous juge, parce qu’il est le seul qui ne pèche point. Faisons donc tous nos efforts pour pécher le moins possible. Ce que nous devons faire avant tout, c’est de nous débarrasser des passions et des maladies de notre âme ; ensuite, il faut éviter de tomber facilement dans l’habitude du péché. Le premier degré de la perfection et de ne pas pécher du tout ; mais cette impeccabilité est l’attribut de Dieu. Le second, qui est le propre de l’homme sage, est de ne jamais pécher volontairement. Le troisième, est d’éviter de tomber fréquemment dans des fautes involontaires ; il appartient à ceux-là seulement qui se laissent instruire et diriger par le Pédagogue. Le quatrième, enfin, est de ne pas rester longtemps dans l’état de péché ; mais le retour au bien par la pénitence exige de nouveaux combats.

Les paroles suivantes, que le Pédagogue place dans la bouche de Moïse, me paraissent renfermer un sens admirable : « Si quelqu’un meurt subitement en votre présence, votre tête sera souillée et devra être rasée. » Il appelle le péché involontaire une mort subite. C’est une tache qui, selon lui, souille la pureté de l’âme ; et, pour l’enlever, il y applique le remède le plus prompt, en ordonnant que la tête du pécheur soit rasée à l’instant même ; c’est-à-dire que les ténèbres de l’ignorance, qui obscurcissent la raison, dont le siége est dans le cerveau, soient dissipées et détruites, afin que, libre du poids du vice de la même manière que la tête est débarrassée de cette épaisse forêt de cheveux, l’âme revienne rapidement à la vérité par la pénitence. Quelques paroles plus loin, il ajoute : « L’aveuglement dure encore pendant les premiers jours ; » voulant nous faire entendre qu’il s’agit ici des péchés qui se commettent contrairement à la raison. D’une part, il appelle involontaire ce qui est subit, irréfléchi ; d’une autre part, il fait voir que tout péché est un acte contre la raison. C’est pour cela que le Pédagogue emploie tous ses soins à le défendre et à le prévenir. Examinez à ce sujet cette manière de s’exprimer si familière à l’Écriture : « C’est pour cela que le Seigneur dit. » Ces mots, c’est pour cela, ne vous montrent-ils pas que, parce que vous avez péché, vous serez jugés et punis. Vous les retrouvez à chaque instant dans la bouche des prophètes : « Si vous n’aviez point péché, vous n’auriez pas été menacés. » Et c’est pour cela que le Seigneur dit : « Comme vous n’avez point prêté l’oreille à ces discours, voici ce que dit le Seigneur ; » et « Voilà pourquoi le Seigneur dit. » Ces prophéties n’ont pas d’autre but que de nous porter, d’un côté, à l’obéissance et de nous détourner, d’un autre côté, de la désobéissance ; et de nous faire voir qu’à cause de l’une nous serons récompensés, et qu’à cause de l’autre nous serons punis.

L’ancienne loi procédait à notre instruction par la menace ; notre Pédagogue guérit les maladies de notre âme par les exhortations. L’art de guérir les maladies du corps est appelé proprement la médecine ; elle est le résultat de la sagesse humaine. Le Verbe, issu du Père, est le seul médecin des infirmités humaines ; il guérit par un saint enchantement les maladies de l’âme. « Sauvez, ô mon Dieu ! s’écrie le roi prophète, sauvez votre serviteur qui espère en vous ; ayez pitié de moi, Seigneur, car mes cris et mes plaintes ne cesseront pas de s’élever vers vous tout le jour. » La médecine, dit Démocrite, guérit les maladies du corps ; la sagesse guérit les âmes des passions qui la troublent. Oui, mais notre Pédagogue, qui est la sagesse même, qui est le Verbe du Père, qui a créé l’homme, a soin de toutes ses créatures. Il guérit tout à la fois le corps et l’âme, et suffit à nos besoins comme médecin et comme sauveur. « Levez-vous, dit-il au paralytique, emportez le lit sur lequel vous êtes couché et rentrez dans votre maison. » Aussitôt celui qui ne pouvait marcher, se lève, et rentre chez lui sans soutien. Il dit à un mort : « Lazare, sortez de la tombe. » Le mort sort de sa tombe, tel qu’il était avant d’être malade, faisant en quelque sorte l’apprentissage de la résurrection future. Non-seulement il guérit le corps ; mais il guérit l’âme par ses préceptes et ses grâces. Quant à nous, aussitôt que nous avons été créés par sa pensée, nous avons reçu de sa sagesse l’organisation la meilleure et la plus solide. Cette sagesse a d’abord créé le ciel et la terre, s’est occupée à tracer la rotation circulaire du soleil et le mouvement des astres, dans le but d’être utile à l’homme. Ensuite, elle a formé l’homme lui-même, l’objet unique de tous ses soins. Et regardant cet ouvrage comme le plus beau de la création, elle lui a donné la sagesse et la prudence pour gouverner son âme. Elle a orné son corps de beauté et de proportions convenables. Quant aux actions des hommes, elle a répandu en elles la droiture et le bon ordre qui provient d’elle-même.


CHAPITRE III.

De la bonté du Pédagogue et de son amour pour les hommes.


Le Seigneur nous est utile et nous aide en toutes choses comme homme et comme Dieu ; nous remettant nos péchés, comme Dieu ; nous enseignant de ne pas pécher, comme homme. C’est avec justice que l’homme est aimé de Dieu, puisqu’il est sa créature. Il a jugé à propos de ne se servir que d’un ordre pour tirer les autres créatures du néant ; ses mains ont pétri l’homme ; par un souffle, il lui a communiqué quelque chose qui n’est propre qu’à lui. Puisqu’il a bien voulu nous créer à son image, il est évident qu’il l’a fait, ou à cause de l’excellence de notre nature, ou par un autre motif également digne de sa sollicitude et de son amour. S’il nous a créés à cause de la bonté de notre nature, ce Dieu, la bonté même, a aimé en nous ce qui est bon ; car il y a effectivement dans l’homme quelque chose d’aimable, et c’est ce qui provient du souffle de Dieu. Si c’est par un autre motif, C’est sans aucun doute que, sans cette création, les autres ouvrages de Dieu, privés de la faculté de connaître et d’adorer leur auteur, n’eussent point assez hautement rendu témoignage à sa perfection. Dieu n’aurait point créé les choses pour lesquelles il a créé l’homme, si l’homme lui-même n’avait point été créé. Ainsi, Dieu a créé les choses matérielles pour un motif tout-à-fait étranger à ces choses mêmes, et seulement à cause de l’homme. Il savait ce qu’il allait faire, et il a fait ce qu’il a voulu ; car il n’est rien qu’il ne puisse faire. L’homme, créature de Dieu, est donc un être aimable par lui-même. Or, Dieu ne saurait s’empêcher d’aimer effectivement tout ce qui mérite d’être aimé. Il nous aime donc ; et comment ne nous aimerait-il pas, puisque, de sort sein paternel, il envoie vers nous son fils unique, cette source inépuisable, d’amour et de foi ? Le Seigneur lui-même avoue cet amour, lorsqu’il dit en s’adressant à nous : « Mon Père vous aime parce que vous m’avez aimé. » Il l’avoue encore lorsque, s’adressant à son Père, il lui dit : « Vous les avez aimés comme vous m’avez aimé. » Ainsi donc vous apparaissent la volonté du Pédagogue, la nature de ses secours, et la manière tendre et affectueuse dont il vous invite au bien et vous détourne du mal. Il est clair encore que ce Verbe divin exerce en votre faveur un autre office dont le but est de vous instruire dans les choses cachées, spirituelles et mystérieuses.

Mais comme il n’est pas question dans ce moment de cet enseignement, il me suffit ici de vous faire observer combien il est juste de payer de retour un Dieu dont l’amour nous conduit au souverain bien, et de conformer notre vie à ses commandements, non-seulement en exécutant ce qu’il nous ordonne, ou en évitant de faire ce qu’il nous défend, mais en cherchant à lui ressembler de la manière la plus parfaite qu’il nous soit possible, à l’aide des exemples qu’il met sous nos yeux, soit pour les imiter, soit pour les fuir. Nous errons, en effet, dans cette vie comme dans des ténèbres profondes et nous n’y saurions marcher sans l’appui d’un guide qui ne se trompe point, d’un guide sûr et fidèle. Ce guide par excellence est le Pédagogue. Ce n’est point, comme dit l’Écriture, un aveugle conduisant d’autres aveugles dans le précipice, c’est le Verbe dont la vue perçante pénètre les plus secrets replis de notre cœur. Comme donc il n’y a point de lumière qui n’éclaire, point de moteur qui ne fasse mouvoir quelque chose, point de force aimante qui n’aime avec ardeur, il est impossible aussi que le souverain bien ne soit point utile aux hommes, et qu’il ne les conduise pas au salut. Tirons donc nos préceptes de ses exemples et de ses œuvres. Le Verbe a été fait chair pour mieux nous enseigner la pratique et la théorie de la vertu. Qu’il soit notre unique loi ; regardons ses préceptes et ses avis comme la voie la plus courte et la plus directe pour nous conduire à l’éternité. Ses commandements ne respirent que la persuasion, et la crainte en est bannie.


CHAPITRE IV.

Le Verbe instruit également les hommes et les femmes.


Embrassons donc de plus en plus cette obéissance salutaire ; livrons-nous tout entiers au Seigneur ; attachons-nous fortement aux cordages du vaisseau de la foi, et soyons bien persuadés que les vertus qu’elle nous ordonne de suivre sont l’égal apanage de l’homme et de la femme. S’ils ont, en effet, un seul et même Dieu, ils ont aussi un seul et même Pédagogue, une seule et même Église. La modération, la tempérance, la pudeur sont des vertus communes aux deux sexes. Ils se nourrissent des mêmes aliments, ils s’unissent par le mariage ; la respiration, la vue, l’ouïe, l’intelligence, l’espérance, la disposition à écouter les commandements de Dieu, la charité, tout leur est commun. Si l’homme et la femme ont le même genre de vie, ils ont également part aux mêmes grâces et au même salut. Ils sont aimés de Dieu avec le même amour, instruits avec les mêmes soins. « Les enfants de ce siècle, nous dit le Seigneur, épousent des femmes, et les femmes des maris ; c’est la seule différence qu’il y ait entre eux. Mais après la résurrection, cette différence n’existera plus dans le ciel. » Les récompenses, destinées aux vertus qui font de la société chrétienne une sainte communauté, ne sont pas plus promises à l’homme qu’à la femme ; elles le sont à l’homme en général, et on peut dire qu’il n’y a aucune différence entre l’un et l’autre, si ce n’est celle qu’établit la concupiscence.

Aussi nous voyons que le mot générique d’homme comprend l’homme et la femme ; c’est pour cela, je crois, que les Athéniens donnent le nom d’enfant aussi bien aux jeunes garçons qu’aux jeunes filles. Si Ménandre est une autorité à laquelle je peux m’en rapporter, voici les paroles qu’il met dans la bouche d’un père dans sa pièce intitulée Rapizoméné : « Ma fille, car il m’est bien doux de t’appeler mon enfant. » Ils donnent également le nom d’agneau aux mâles et aux femelles, cet animal si faible et si doux qu’il est le symbole de la simplicité. Quant à nous, le Seigneur lui-même nous paît dans les siècles des siècles. Amen. Ni les troupeaux ne peuvent vivre sans berger, ni les enfants sans Pédagogue, ni les serviteurs sans maître.


CHAPITRE V.

Tous ceux qui marchent dans les voies de la vérité sont enfants de Dieu.


Il n’est pas besoin d’expliquer que la pédagogie a pour but la conduite des enfants, c’est-à-dire leur instruction ; l’étymologie seule de ce mot le prouve assez. Mais il nous reste à examiner quels sont les enfants dont parle l’Écriture, et à les placer sous la direction d’un Pédagogue. Ces enfants, dont parle l’Écriture, c’est nous. Elle nous donne souvent le nom d’enfants, employant à ce sujet une foule d’allégories diverses qui expriment toutes la même pensée, pour nous faire voir sous plus d’une forme quelle doit être la simplicité de notre foi. « Comme le Seigneur, nous dit l’Évangile, se fut arrêté sur le rivage, il adressa ces paroles à ses disciples qui étaient occupés à pêcher : Mes enfants, n’avez-vous là rien à manger ? » Le Seigneur appelle ici ses enfants ceux que l’usage et une longue habitude de vivre avec eux lui ont rendus familiers. « Alors, nous dit encore l’Évangile, on lui présenta de petits enfants, afin qu’il leur imposât les mains et qu’il les bénit. Or, ses disciples les repoussaient ; mais Jésus leur dit : Laissez ces petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi ; car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. » Le Seigneur nous explique le sens de sa pensée, lorsqu’il nous dit ailleurs : « Si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. » Il ne parle point ici d’une régénération allégorique, il parle de la simplicité qui est naturelle aux enfants et il nous recommande de devenir simples comme eux. L’esprit prophétique nous désigne également sous le nom d’enfants de Dieu. Voyez ce que dit l’Évangile : « Une foule d’enfants coupait des branches d’olivier et de palmier ; et, sortant au-devant du Seigneur, ils s’écriaient : Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » C’est-à-dire, lumière, gloire, louange et supplications au Seigneur ! car tel est le sens du mot hosanna, si on le traduit de l’hébreu en grec.

Il me semble que l’Évangile a cité la prophétie qui précède pour nous faire honte de notre paresse et de notre lenteur. Vous l’avez certainement remarqué : « C’est de la bouche des enfants et de ceux qui sont encore à la mamelle, que vous avez fait sortir mes louanges. » C’est encore pour cette raison que le Seigneur, prêt à se rendre auprès de son Père, excite ses disciples à l’écouter plus attentivement, et s’efforce de leur inspirer un plus ardent amour de ses instructions, leur faisant sentir qu’il ne tardera pas à les quitter, et qu’en conséquence ils doivent dévorer avec plus d’avidité la parole de la vérité, et se hâter de jouir de sa présence, tant qu’il n’est pas encore parti pour le ciel. De nouveau donc, il les appelle ses petits enfants. « Mes petits enfants, leur dit-il, je suis avec vous pour peu de temps encore. » Il compare de nouveau le royaume des cieux à des enfants assis dans la place publique et qui crient à d’autres enfants : « Nous avons joué de la flûte pour vous, et vous n’avez point dansé ; nous avons pleuré et vous n’avez point gémi. » Vous trouvez dans l’Évangile mille autres passages semblables et conformes à celui-ci. Mais ce sentiment n’est pas seulement celui de l’Évangile ; il est encore celui des prophètes. Écoutez ce que dit David : « Enfants, louez le Seigneur ; louez le nom du Seigneur. » Écoutez encore ce que l’Esprit saint met dans la bouche d’Isaïe : « Me voici, et les enfants que Dieu m’a donnés. »

Vous vous étonnez que le Seigneur appelle des gentils ses enfants ; vous ignorez sans doute que les Attiques, qui ont un nom différent pour les filles libres et les filles esclaves, les réunissent cependant quand elles sont jeunes sous une appellation commune, à cause de la fleur de leur âge. Lorsque le Seigneur nous dit que les agneaux seront à sa droite, il entend de simples enfants, plus semblables en effet à des agneaux et à des brebis qu’à des hommes. Le Seigneur a donné la préférence à ce terme d’agneau, pour faire voir que, dans l’homme, la douceur et la simplicité d’esprit sont la marque de l’innocence. De même, lorsqu’il nous compare à des veaux qui tètent leur mère, à une colombe innocente et sans fiel, ce sont des figures qu’il emploie pour nous désigner. Tantôt il nous ordonne par la bouche de Moïse d’offrir en expiation de nos péchés deux petits de colombes ou une paire de tourterelles. Il nous donne cet ordre afin de nous faire sentir que l’innocence du jeune âge, l’inexpérience du mal, la facilité à oublier les injures, si naturelle aux enfants, sont des vertus infiniment agréables à Dieu ; le semblable s’expie par son semblable. La timidité naturelle aux colombes est une image de la crainte que le péché doit nous inspirer. Que le Seigneur nous appelle ses petits, l’Écriture l’atteste assez lorsqu’elle s’exprime ainsi : « Comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes. » De cette manière nous sommes les petits du Seigneur ; et ce terme de tendresse dont se sert le Verbe, ce terme tiré de la faiblesse de l’enfance exprime d’une manière mystique et admirable quelle doit être la simplicité de notre âme. Il n’est point de nom doux et tendre que le Seigneur ne nous donne et qu’il ne répète à chaque instant. Mes enfants, mes petits, mes petits enfants, mes fils ; mes chers fils, peuple récent, peuple nouveau. « Un nouveau nom, dit-il, sera donné à mes serviteurs. » Nouveau, c’est-à-dire éternel, sans souillure, simple, ingénu, véritable, couvert de bénédictions sur toute la face de la terre.

Il nous appelle encore allégoriquement de jeunes poulains, voulant dire que nous ne sommes pas soumis au joug du vice, et que nous n’avons point été domptés par la malice ; voulant dire que nous sommes simples, et que nous bondissons seulement pour courir vers notre Père ; que nous vivons dans l’heureuse ignorance de ces passions furieuses qui rendent l’homme semblable aux bêtes ; que notre âme est libre et innocente comme celle des enfants qui viennent de naître, que nous courons vers la foi et la vérité ; que nous sommes prompts pour arriver au salut ; que nous méprisons et foulons aux pieds les richesses et les voluptés du monde. « Tressaille d’allégresse, fille de Sion ; pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ; voilà que ton roi vient vers toi, juste, doux et sauveur, monté sur une ânesse et sur le fils de l’ânesse. » L’Écriture ne se contente pas de se servir du terme d’ânon, elle ajoute que cet ânon était né depuis peu, exprimant ainsi avec simplicité comment le Christ est nouveau selon la chair, et éternel selon sa génération divine. Comme le Seigneur dirige cet animal faible et timide, il nous donne à nous qui sommes ses enfants, la nourriture et la direction qui nous conviennent. L’enfance de cet animal est l’image de la nôtre. « Il attacha, dit l’Écriture, l’ânon à la vigne. » C’est-à-dire qu’il attache au Verbe un peuple simple et nouveau. C’est le Verbe qui est la vigne ; comme la vigne produit le vin, le Verbe donne son sang ; et de ces deux breuvages salutaires à l’homme, l’un nourrit son corps, l’autre guérit son âme et la sauve. Qu’il nous appelle ses agneaux, l’Esprit saint le témoigne par la bouche d’Isaïe : « Il gouverne son troupeau comme un pasteur vigilant ; il rassemble ses agneaux et les presse dans ses bras. » Les agneaux, qui sont ce qu’il y a de plus timide et de plus doux dans tout le troupeau, sont une figure allégorique de cette simplicité enfantine qui plaît au Seigneur.

Nous-mêmes, nous donnons à ce qu’il y a de plus beau et de plus précieux parmi les biens de ce monde, à l’éducation, des noms dont l’étymologie est tirée du mot enfant, et nous honorons du nom de Pédagogie, gouvernement de l’enfance, l’art qui, ayant pour but l’étude de la vertu, nous apprend à la pratiquer. Le Seigneur lui-même nous révèle tout ce qu’il y a de grand et de noble dans la qualification d’enfants qu’il nous donne, lorsqu’il résout la question qui s’était élevée entre les apôtres : « Quel est le plus grand dans le royaume des cieux ? » Car, ayant placé un petit enfant debout au milieu d’eux, il leur dit : « Quiconque s’humiliera comme ce petit enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux ? » Ce n’est donc pas, comme plusieurs l’ont pensé, parce que les enfants sont incapables de réfléchir et de faire usage de leur raison que le Seigneur nous les présente pour modèles, et il faut bien se garder d’entendre en ce sens ces autres paroles : « Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. » Non, cette interprétation serait extrêmement vicieuse. Depuis que nous sommes les enfants du Seigneur, nous ne nous traînons plus dans la fange ; nous ne rampons plus sur la terre comme des serpents ; c’est-à-dire que nous ne nous livrons pas tout entiers, comme auparavant, à la bassesse des grossiers appétits de notre corps ; notre âme s’élance vers le ciel. Nous avons renoncé au monde et au péché ; nous ne touchons plus la terre que du bout du pied ; et il semble que nous ne soyons encore dans ce monde que pour marcher à la poursuite de cette sagesse divine que les méchants regardent comme une folie.

Ne connaître que Dieu seul pour père, être simple, ingénu, innocent, sans artifice, sans détours, tels sont les caractères de la véritable enfance. Aussi est-ce à ceux qui sont déjà avancés dans la doctrine du Verbe que le Seigneur ordonne de rejeter loin d’eux tout souci importun des choses nécessaires à la vie, et d’imiter les petits enfants qui laissent ce soin à leur père. C’est dans ce sens qu’il faut entendre les paroles suivantes : « Ne vous inquiétez point pour le lendemain ; à chaque jour suffit sa peine. » C’est-à-dire quittez tout soin inutile, attachez-vous seulement à votre père. Votre père vous donnera tout ce dont vous aurez besoin. Celui qui accomplit ce précepte est véritablement enfant ; il l’est aux yeux du monde et aux yeux de Dieu. Le monde, en effet, le méprise comme un insensé ; Dieu l’aime comme son enfant. S’il n’y a qu’un seul maître, comme dit l’Écriture, et si ce maître est dans le ciel, il en résulte nécessairement que ceux qui sont sur la terre ne doivent porter que le nom de disciples. Qui le peut nier ? La science et la perfection sont l’apanage du Seigneur ; l’ignorance et la faiblesse sont le nôtre. À Dieu la charge d’instruire ; à l’homme, celle d’apprendre.

Cependant les prophètes donnent le nom d’homme à tout ce qui est parfait, c’est-à-dire achevé, consommé soit dans le bien, soit dans le mal. La prophétie dit par la bouche de David, en parlant du démon : « Le Seigneur abhorre l’homme de sang. » David lui donne le nom d’homme parce que le démon est parfait et consommé dans le mal. Le nom d’homme est aussi donné au Seigneur pour exprimer la perfection de sa justice. Voici, en effet, ce que dit l’apôtre dans une de ses épîtres aux Corinthiens : « Je vous ai fiancés à cet unique époux, qui est Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge toute pure. » Il s’explique encore plus clairement dans son épître aux Éphésiens, et il y éclaircit en ces termes la question qui nous occupe : « Jusqu’à ce que nous parvenions tous par l’unité de la foi et de la connaissance du fils de Dieu, à être l’homme parfait et à atteindre la nature complète de l’âge de Jésus-Christ, afin que nous ne soyons plus flottants comme des enfants et que nous ne nous laissions plus emporter à tout vent de doctrine par la malice des hommes et par l’adresse qu’ils ont à nous envelopper dans l’erreur ; mais que, proférant le langage de la vérité en toute charité, nous croissions en Jésus-Christ. » L’apôtre s’exprime ainsi pour arriver à l’édification du corps de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est la tête et l’homme en quelque sorte, le seul qui soit parfait et consommé dans la justice. Mais nous, qui sommes des enfants, nous devons prendre garde d’être emportés par les vents de l’hérésie et ne point ajouter foi aux paroles de ceux qui nous instruisent d’une manière contraire aux doctrines de nos pères. Le seul moyen de devenir parfaits est d’accepter Jésus-Christ pour notre chef, et de faire partie de son Église.

Je dois faire remarquer ici, à propos du terme d’enfant, nêpios, qu’on ne donne pas ce nom aux insensés ; on les appelle nêputioi. Quand on dit nêpios, c’est la douceur qu’on veut exprimer. Nêpios est composé de la syllabe et de êpios, qui veut dire doux. C’est ce que le bienheureux saint Paul exprime clairement en ces termes : « Lorsque nous aurions pu vous être à charge comme apôtres de Jésus-Christ, nous avons été doux (êpioi) au milieu de vous, semblables à des petits enfants qu’une nourrice échauffe sur son sein. » L’enfant est naturellement simple et doux ; mais ceux qui sont enfants selon Dieu ajoutent à cette douceur une simplicité qui ignore la ruse et la dissimulation, un cœur plein de droiture et d’élévation. C’est là le véritable fondement de la simplicité et de la vérité. « Sur qui arrêterai-je mes regards, dit le Seigneur, si ce n’est sur l’homme doux et tranquille ? » Les jeunes gens parlent avec une franchise en quelque sorte virginale ; on ne remarque dans leurs discours ni ruse ni dissimulation. De là vient que nous avons coutume d’appliquer aux jeunes gens de l’un et de l’autre sexe, des épithètes qui expriment la flexibilité et la douceur de leur caractère. Quant à nous, ce n’est point la faiblesse de notre âge qui nous rend semblables aux enfants, mais la facilité avec laquelle nous nous laissons persuader et conduire au bien, l’absence de toute espèce de fiel et de tout mélange de perversité. L’ancienne génération est perverse et a le cœur dur ; la nouvelle l’a simple et innocent comme celui d’un enfant. C’est nous, dis-je, qui sommes cette génération nouvelle, et l’apôtre exprime vivement combien lui plaisent cette simplicité et cette innocence, lorsque, dans son épître aux Romains, il définit, pour ainsi dire, en ces termes, le véritable caractère de l’enfance : « Je désire que vous soyez sages dans le bien et simples dans le mal. »

Dans le mot nêpios, qui veut dire enfant, la particule n’est point privative, quoique les grammairiens décident que telle est ordinairement la force de cette particule. Si donc quelques personnes, se fondant sur le sens faux qu’ils attribuent au mot nêpios, nous traitaient d’insensés, ce serait Dieu lui-même qu’ils blasphémeraient, en regardant comme des insensés ceux qui se réfugient dans le sein de Dieu. Si, au contraire, en nous appelant nêpious, ils veulent parler de notre simplicité, nous acceptons volontiers leur qualification. La simplicité de l’enfance remplace en nous l’orgueil de la raison, depuis que les lumières du nouveau Testament nous ont éclairés. Nous devons depuis peu au Christ la véritable connaissance de Dieu. « Nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. » Nous sommes donc un peuple nouveau, distingué de l’ancien peuple. Nous sommes jeunes, parce que nous avons appris à connaître les nouveaux biens. Nous trouvons dans la loi nouvelle une source intarissable de vie, une jeunesse qui ne connaîtra jamais la vieillesse, une vigueur sans cesse renaissante pour nous élever à la connaissance de Dieu, une paix imperturbable. Il est nécessaire, en effet, que les disciples d’un Verbe nouveau soient nouveaux comme lui, et que ceux qui s’attachent à celui qui est éternel deviennent incorruptibles aussi bien que lui. Notre vie ressemble à un printemps perpétuel, parce que la vérité qui est en nous ne connaît point la vieillesse, et que cette vérité, qui se répand dans toutes nos actions, nous renouvelle sans cesse.

La sagesse qui nous éclaire est comme un arbre toujours vert. Cette sagesse est éternellement la même, loin d’être changeante et variable. « Les enfants, dit le prophète, seront portés entre ses bras et consolés sur ses genoux. Comme une mère console son enfant, ainsi je vous consolerai. » De la même manière qu’une mère rassemble ses enfants autour d’elle, ainsi nous nous réunissons autour de l’Église qui est notre mère. Tout ce qui est jeune et faible encore nous inspire un vif intérêt, nous charme, nous touche, nous attendrit par cette faiblesse même qui réclame nos secours. Nous sommes naturellement disposés à soulager les êtres qui ont besoin de nos soins. Comme donc les pères et les mères ne voient rien de plus doux que leur progéniture ; les chevaux, leurs jeunes poulains ; les vaches, leurs petits veaux ; les lions, leurs lionceaux ; la biche, son faon ; l’homme, son enfant : ainsi le Père commun de tous les êtres reçoit avec plaisir ceux qui se réfugient dans son sein. Les voyant pleins de douceur et régénérés par le Saint-Esprit, il les adopte comme ses enfants, il les aime, il les secourt, il combat pour eux, il les défend et leur donne le doux nom de fils. Isaac me semble être l’image des véritables enfants ; le nom d’Isaac veut dire le rire. Un jour qu’il jouait avec Rebecca, son épouse et son soutien, un roi examinait leurs jeux avec une curieuse attention. Ce roi, dont le nom était Abimélech, me semble être l’image de cette sagesse, bien au-dessus de celle du monde ; sagesse qui se plaît à étudier les mystères renfermés dans les jeux et l’éducation des enfants. Le nom de Rebecca se traduit par celui de patience. Quels jeux aimables ! quelle sage instruction ! le rire est secouru par la patience, et le roi, qui les considère, s’étonne et admire l’esprit de ceux qui sont enfants selon Dieu, et dont toute la vie est un exercice de patience et de douceur. Ces jeux renferment je ne sais quoi de mystérieux et de divin.

Héraclite suppose que son dieu Jupiter jouait ainsi. Quoi de plus convenable, en effet, à un homme sage et parfait, que de jouer, pour ainsi dire, et de se réjouir dans l’attente des biens véritables, et de célébrer des fêtes en l’honneur de Dieu ! Cette prophétie peut signifier encore que nous devons nous réjouir, comme Isaac, à cause de notre salut. Délivré de la crainte de la mort, il joue avec son épouse, image de l’Église qui est notre soutien, pour nous aider à nous diriger vers le salut. On donne à l’Église le nom d’upomonê, qui signifie patience, stabilité, soit qu’on veuille dire par là qu’elle demeure éternellement dans une joie inaltérable, soit qu’on exprime qu’elle se soutient par la patience et la constance des fidèles qui la composent, et qui, membres de Jésus-Christ, rendent constamment témoignage à sa divinité par de perpétuelles actions de grâces. Ce serait donc là ce jeu mystérieux de la joie et de la patience pour consoler et soutenir les fidèles tout à la fois. Jésus-Christ, qui est notre roi, contemple nos jeux du haut de sa gloire, et lorsque, pour me servir des termes de l’Écriture, il voit à travers la fenêtre nos actions de grâces, nos bénédictions, notre joie, cette patience qui prête son appui à tout, l’ensemble enfin, la réunion de toutes ces choses, il reconnaît son Église, et, lui montrant sa face, il lui donne la perfection qui lui manquait.

Mais quelle est cette fenêtre au travers de laquelle se montre le Seigneur ? Cette fenêtre est la chair dont il s’est revêtu. Lui-même est Isaac ; car Isaac (nous pouvons encore le prendre en ce sens) est le type et la figure du Seigneur, comme enfant et comme fils. Il est en effet le fils d’Abraham, comme le Christ est le fils de Dieu. Victime offerte en holocauste comme le Seigneur ; quoique son sacrifice n’ait pas été accompli, ainsi que celui du Christ, il a porté le bois qui devait le consumer comme Jésus-Christ le bois de sa croix. Son rire mystérieux exprime la joie dont le Seigneur doit nous remplir en nous délivrant de la corruption et de la mort par l’effusion de son sang. Isaac n’est point immolé, afin de laisser au Seigneur la plus noble part du sacrifice. On peut même dire qu’en ne mourant pas, il fait voir la divinité et l’immortalité du Christ. De même qu’Isaac échappe à la mort, de même Jésus-Christ sort du tombeau, victorieux et impassible.

Je citerai encore un autre passage qui appuie et défend, on ne peut mieux, le sujet que je traite. Le Saint-Esprit, prophétisant par la bouche d’Isaïe, donne le nom d’enfant à Jésus-Christ : « Voilà qu’un enfant nous est né ; un fils nous est donné ; il porte sur son épaule le signe de sa domination et est appelé l’ange du grand conseil. » Quel est cet enfant ? C’est celui que nous imitons en nous faisant enfants. L’Esprit saint, par la bouche du même prophète, nous raconte et nous fait admirer la grandeur de cet enfant divin. Il l’appelle l’admirable, le conseiller, Dieu, le fort, le Père éternel, le prince de la paix. Il lui donne ce nom, parce qu’il sait compléter notre éducation, et que la paix qu’il apporte au monde n’aura point de fin. Quelle puissance dans ce Dieu ! quelle perfection dans cet enfant ! Comment les instructions que nous recevons de cet enfant ne seraient-elles pas parfaites, ces instructions, dis-je, qu’il nous donne comme Pédagogue, à nous qui sommes ses enfants ? Il étend sur nous ses mains, ses mains qui ont répandu la foi dans le monde. Saint Jean, le plus grand des prophètes entre les enfants des femmes, rend aussi témoignage de cet enfant : « Voici, dit-il, l’agneau de Dieu. » Et, en effet, l’Écriture qui donne le doux nom d’agneau aux petits enfants, donne également an Verbe qui est Dieu, qui s’est fait homme à cause de nous, et qui a voulu nous ressembler en tout, le nom d’agneau de Dieu, de fils de Dieu, d’enfant du Père.


CHAPITRE VI.

Contre ceux qui pensent que le nom d’enfant nous est donné comme une marque de la faiblesse naissante de notre instruction.


Il doit, sans doute, nous être permis de reprendre ceux qui se plaisent à reprendre les autres. Le nom d’enfant ne nous est point donné, parce que notre instruction est encore faible et méprisable, comme nous le reprochent ceux à qui leur science inspire un orgueil insensé. Non, sans doute ; car du moment où nous fûmes régénérés, nous reçûmes cette perfection à laquelle tendaient tous nos efforts ; nous avons reçu la lumière, c’est-à-dire la connaissance de Dieu. Est-ce être imparfait que de connaître ce qui est parfait ; et me reprendra-t-on, si j’avoue que je connais Dieu ? Le Verbe lui-même l’a dit : celui qui connaît Dieu est libre. À l’instant même où le Seigneur recevait le baptême, une voix descendit du ciel, et, rendant témoignage à l’amour que Dieu lui portait, s’écria : « Tu es mon fils bien-aimé ; je t’ai engendré aujourd’hui. » Interrogeons donc les sages. Le Christ régénéré aujourd’hui est-il parfait ; ou, ce qui est le comble de l’absurdité, lui manque-t-il quelque chose pour l’être ? Dans cette dernière hypothèse, il aurait dû apprendre quelque chose. Mais il n’est pas convenable de croire qu’il ait eu la moindre chose à apprendre, étant Dieu. Y a-t-il eu quelqu’un de plus grand que le Verbe ? Le maître par excellence a-t-il eu besoin d’un maître ? Ou plutôt nos adversaires ne seront-ils pas forcés d’avouer, même en dépit d’eux, que le Verbe né d’un Père parfait, est parfait lui-même, et qu’il a été parfaitement régénéré d’après un ordre préexistant et mystérieux ? Pourquoi donc, s’il était parfait, fallait-il qu’il fût baptisé ? Il le fallait, disent-ils, afin qu’étant homme, il remplit tous les devoirs imposés à l’humanité. D’accord. Du moment qu’il est baptisé par Jean, il devient parfait. Je l’accorde encore. N’a-t-il point encore appris de lui quelque chose ? Nullement. Le baptême a suffi pour le rendre parfait, l’Esprit saint est descendu sur lui pour le sanctifier. Telle est la vérité.

La même chose nous arrive à nous qui sommes, si je puis m’exprimer ainsi, des copies de ce divin modèle. Baptisés, nous recevons la lumière ; éclairés, nous sommes faits enfants de Dieu ; enfants de Dieu, nous devenons parfaits ; parfaits, nous devenons immortels. « Je lai dit, vous êtes tous les fils du Très-Haut. » Plusieurs noms divers distinguent cette opération divine et mystérieuse. On l’appelle grâce, illumination, perfection, baptême. Baptême, parce qu’elle efface et lave nos péchés ; grâce, parce qu’elle nous remet les peines que nos péchés méritent ; illumination, parce qu’elle nous fait voir cette lumière sainte et salutaire au travers de laquelle nous appercevons les choses divines ; perfection, parce qu’il ne manque rien à celui qui la reçoit. Que manque-t-il, en effet, à celui qui connaît Dieu ? Ne serait-il pas absurde d’appeler grâce de Dieu une grâce qui ne serait point parfaite et entière ? Un Dieu parfait peut-il nous accorder des grâces imparfaites ? Non. Comme la création de toutes choses a eu lieu en même temps que l’ordre qu’il a donné, nous n’avons besoin que de sa volonté pour recevoir la pleine et entière effusion des grâces. Lorsque Dieu agit, ce qui paraît le temps aux yeux des hommes disparaît devant lui par la force de sa volonté. La fin du mal est le commencement du salut.

Nous autres Chrétiens, nous sommes les seuls qui soyons parfaits dès notre début dans la carrière. Nous vivons aussitôt que nous nous sommes soustraits à l’empire de la mort. Le salut consiste à suivre Jésus-Christ, parce que ce qui est en lui est la vie. « En vérité, en vérité, je vous le dis ; celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle, et il ne sera point condamné. » Il a passé de la mort à la vie. Ainsi la perfection dans la vie repose sur la foi et sur la régénération. Dieu, en effet, n’est jamais ni faible ni impuissant. Comme donc sa volonté est l’ouvrage même de ses mains, et que sa volonté s’appelle le monde, ainsi sa volonté est le salut de l’homme, et cette volonté s’appelle l’Église. Il a connu, dès le commencement, ceux qu’il a appelés et sauvés. Ils ont été appelés et sauvés tout à la fois. « C’est Dieu lui-même, dit l’apôtre, qui vous a instruits. » N’est-ce pas un crime de penser que ceux qu’il instruit restent imparfaits ? Ce que nous apprenons de lui, c’est l’éternel salut que nous recevons de notre éternel rédempteur à qui grâces en soient rendues dans les siècles des siècles. Amen. À peine sommes-nous baptisés que les ténèbres qui nous aveuglaient se dissipent et que la lumière de Dieu nous éclaire.

Nous sommes semblables à ceux qui viennent de s’éveiller d’un profond sommeil, ou plutôt à ceux qui, faisant tomber une taie de dessus leurs yeux, ne se donnent point pour cela la faculté visuelle qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de se donner, mais rendent la liberté à leur prunelle en la débarrassant de l’obstacle qui empêchait la lumière d’y pénétrer. Ainsi le baptême, en nous lavant de nos péchés, qui sont comme d’épaisses ténèbres, ouvre notre âme à l’esprit divin. L’œil de notre âme devient aussitôt clair et lucide ; l’Esprit saint descend en nous, et nous voyons clairement les choses divines. Nous sommes capables d’appercevoir les choses éternelles et la lumière éternelle. Le semblable cherche son semblable ; ce qui est saint est naturellement porté à aimer celui qui est la source de la sainteté, et proprement appelé la lumière. « Car, vous étiez autrefois ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur. » C’est pour cela, je pense, que les anciens Grecs appelaient l’homme phôta, c’est-à-dire lumière. Mais, disent-ils, il n’a point encore reçu la plus parfaite des grâces. J’en conviens ; mais il marche dans la lumière, et les ténèbres ne l’arrêtent point dans sa marche. Il n’y a point de milieu entre la lumière et les ténèbres. La résurrection est la fin dernière des croyants. Il ne s’agit d’autre chose pour eux que de recueillir le fruit de la promesse. La fin et les moyens ont l’un et l’autre une époque différente. Comme le temps et l’éternité ne sont point une seule et même chose, non plus que le deuil et la jouissance. Il est vrai que l’un conduit à l’autre, et qu’ils n’ont tous deux qu’une visée. Mais je dirai que le désir est la foi qui prend naissance dans le temps, et que la jouissance est la possession de la promesse qui durera dans les siècles des siècles. Le Seigneur nous révèle lui-même la stabilité de l’état du salut : « Quiconque voit le fils et croit en lui a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. »

Nous sommes parfaits autant que nous pouvons l’être en ce monde, que Jésus-Christ appelle ici le dernier jour, et dont la durée est subordonnée à la volonté de son Créateur. La foi est la perfection de la doctrine. « Celui qui croit au fils a la vie éternelle. » Si donc la vie éternelle est le prix de la foi, peut-on dire qu’il y ait quelque chose au-dessus de la possession de ce prix ? La nature de la foi est d’être entière et parfaite. S’il lui manquait quelque chose, elle ne serait point ; elle ne peut être faible et défectueuse. Elle n’attend pas les croyants dans l’autre monde ; c’est dans celui-ci qu’elle leur donne des arrhes à tous et indistinctement ; en sorte que c’est pour avoir cru d’abord dans ce monde ce qui arrivera à la résurrection, que nous serons récompensés ; afin que cette parole s’accomplisse : « Qu’il vous soit fait selon votre foi. » La foi suppose nécessairement une promesse ; la perfection de la promesse est son accomplissement. La lumière donne la science, la science produit le repos, repos éternel dont la possession satisfait et termine nos désirs. Comme l’inexpérience est corrigée par l’expérience, et le doute détruit par la certitude, les ténèbres le sont nécessairement par la lumière. Les ténèbres sont cette ignorance qui nous entraîne dans le péché en fermant nos yeux à la vérité ; la lumière est cette science qui dissipe l’ignorance et nous communique la faculté de voir. Vous le voyez, rejeter le mal c’est déjà connaître le bien. Le bandeau que l’ignorance avait attaché sur nos yeux est arraché par la science ; les liens qui nous retenaient dans le mal sont brisés, d’un côté, par la foi de l’homme ; d’un autre côté, par la grâce de Dieu.

Le baptême, comme un remède souverain, guérit nos péchés ; oui, tous sans exception, et il en fait disparaître jusqu’à la moindre trace. Il arrive, par la grâce de la lumière qui se répand en nous, que nous ne sommes plus les mêmes qu’avant d’avoir reçu le baptême. Si la science nous apparaît en même temps que la lumière, si la lumière vient tout à coup illuminer notre esprit, si, de grossiers et ignorants que nous étions tout à l’heure, nous méritons en un instant d’être à appelés disciples, est-ce là un effet de l’instruction que nous avons reçue ? Il serait difficile d’en marquer le temps. L’instruction que nous recevons par le sens de l’ouïe nous conduit à la foi. La foi nous est enseignée par le Saint-Esprit, en même temps que nous recevons le baptême. Que la foi, en effet, soit l’universel salut du genre humain, et que la justice et la bonté de Dieu se communiquent également à tous les hommes, l’apôtre saint Paul nous l’assure en ces termes : « Or, avant que la foi fût venue, nous étions sous la garde de la loi, qui nous retenait pour nous préparer à la foi qui devait être révélée. » Ainsi la loi a été d’abord notre Pédagogue en Jésus-Christ, afin que la foi nous justifiât. La foi étant venue, la loi n’est plus notre Pédagogue.

Ne savez-vous pas que nous ne sommes plus sous l’empire de cette loi sévère qui nous gouvernait par la crainte, et que nous sommes, au contraire, sous la conduite du Verbe, qui est le Pédagogue du libre arbitre ? L’apôtre ajoute ensuite des paroles qui nous font voir que Dieu n’a aucune acception de personne : « Vous êtes tous enfants de Dieu, par la foi, en Jésus-Christ. Car vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous vous êtes revêtus de Jésus-Christ. Il n’y a plus de juif ni de gentil, d’esclave ni d’homme libre, plus d’homme ni de femme ; car vous êtes tous un en Jésus-Christ. » Non-seulement les vrais gnostiques et ceux qui ne forment qu’une âme avec le Verbe, mais tous ceux qui ont rejeté loin d’eux les désirs charnels, sont égaux devant Dieu et vivent dans son esprit. Le même apôtre écrit ailleurs : « Car nous avons été baptisés dans le même esprit pour faire un seul corps, soit juifs ou gentils, soit esclaves ou libres, et nous buvons tous du même breuvage. »

Il n’est point hors de propos ici d’emprunter les paroles et le sentiment de ceux qui veulent que le retour au bien provienne de ce que l’âme est purgée de ses souillures ; en sorte que revenir au bien ou quitter le mal serait la même chose. Car, de ce qu’un homme se tourne vers le bien, il suit nécessairement qu’il doit se repentir d’avoir mal fait ; il est donc ramené à la vertu par le repentir. C’est ainsi que nous-mêmes, touchés du repentir de nos fautes, et renonçant au péché et à ses suites désastreuses, nous sommes lavés par le baptême, et que nous courons à la lumière éternelle, comme des enfants à leur père. C’est encore pour cela que notre Sauveur s’écrie, transporté d’une joie sainte : « Je vous rends gloire, mon père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et que vous les avez révélées aux petits. » Il nous appelle enfants et petits, parce que nous sommes plus disposés à marcher vers le salut que les sages du monde ; ces faux sages, qui, fiers de leur sagesse, s’aveuglent eux-mêmes dans les fumées de leur orgueil. Il s’écrie donc, dans un transport de joie, et comme étant lui-même au nombre de ces enfants chéris : « C’est justice, ô mon père, puisque telle est votre volonté. » De là vient que ce qu’il a caché aux sages et aux prudents du siècle, il l’a révélé aux enfants. Nous sommes donc à juste titre enfants de Dieu, nous qui, après avoir dépouillé le vieil homme, quitté la tunique du vice, et revêtu l’incorruptibilité de Jésus-Christ, afin de devenir un peuple nouveau et saint, conservons l’homme pur et incorruptible, régénérés que nous sommes et purifiés de la souillure du vice, comme des nourrissons de Dieu.

L’apôtre saint Paul a décidé cette question en termes fort clairs, lorsqu’il a dit, dans sa première épître aux Corinthiens : « Mes frères, ne soyez point sans prudence et sans discernement comme les enfants ; mais soyez comme des enfants pour le vice, et comme des hommes faits pour la prudence. » Ces expressions du même apôtre, dont il se sert en parlant de lui-même : « Quand j’étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant ; » ces mots signifient la conduite qu’il menait, sous l’empire de l’ancienne loi, alors que ses paroles et ses actions n’étaient pas celles d’un homme simple ; mais celles d’un insensé ; alors qu’il persécutait les disciples du Verbe, qu’il outrageait le Verbe lui-même par des injures et des blasphêmes. Il faut remarquer ici que le mot nêpios, qui veut dire enfant, se prend aussi dans le sens de fou ou insensé. « Mais lorsque je suis devenu homme, ajoute-t-il, je me suis dégagé de tout ce qui était de l’enfance. » L’apôtre ne parle point ici d’un âge moins avancé, ni du temps que la nature a fixé à la vie de l’homme. Il ne fait point allusion à ces sciences profondes et abstraites où les hommes faits peuvent seuls atteindre ; il ne méprise pas non plus cette véritable enfance, dont, au contraire, il annonce le nouveau règne dans tous ses écrits. Mais il appelle enfants ceux qui, soumis à la loi, sont troublés par de vaines craintes, comme les enfants le sont par des masques de théâtre. Au contraire, il nous appelle hommes faits, nous qui, maîtres de notre volonté, obéissons au Verbe et croyons en lui ; nous qui, sauvés par son choix volontaire, n’éprouvons pas de folles terreurs, mais une crainte sage et réglée. L’apôtre rend témoignage de cette vérité, lorsqu’il dit que les Juifs sont héritiers, suivant l’ancien Testament ; et nous, suivant la promesse : « Je dis plus : Tant que l’héritier est encore enfant, il ne diffère en rien du serviteur, quoiqu’il soit le maître de tous ; mais il est sous la puissance des tuteurs et des curateurs jusqu’au temps marqué par son père ; ainsi nous, lorsque nous étions encore enfants, nous étions assujettis aux premiers éléments qui ont été enseignés au monde. Mais lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son fils formé d’une femme et soumis à la loi, afin qu’il rachetât ceux qui étaient sous la loi, et que nous devinssions par lui enfants de Dieu. »

Voyez comme il appelle enfants ceux qui sont soumis à la crainte et au péché, comme il appelle fils, et ensuite hommes faits ceux qui vivent sous la foi, afin de les mieux distinguer des enfants ; c’est-à-dire de ceux que la loi gouverne. « Aucun de vous, dit-il au même endroit, n’est plus esclave, mais fils ; et s’il est fils, il est aussi héritier par la grâce de Dieu. » Que manque-t-il donc au fils qui hérite ? Voici l’explication qu’on peut donner à ces paroles de saint Paul : « Quand j’étais encore enfant, c’est-à-dire quand j’étais Juif (l’apôtre, en effet, était juif de naissance), je pensais en enfant, parce que je suivais la loi ; lorsque je suis devenu homme, je me suis dégagé de tout ce qui était de l’enfance, c’est-à-dire de la loi. Maintenant je pense en homme, c’est-à-dire d’une manière digne du Christ, que l’Écriture appelle l’homme par excellence, comme nous l’avons déjà dit ; je me suis dégagé de tout ce qui était de l’enfance. » Mais l’enfance, selon le Christ, est la perfection. Nous devons donc ici défendre notre enfance contre l’enfance de la loi ; et ici nous devons encore donner l’interprétation des paroles suivantes du même apôtre : « Je vous ai fait boire du lait comme à des enfants dans le Christ ; je ne vous ai pas donné une autre nourriture parce que vous n’en étiez pas alors capables ; et à présent même vous ne l’êtes pas encore. » Je ne crois pas qu’il faille entendre cette parole d’une manière judaïque, et je lui opposerai cet autre passage de l’Écriture : « Je vous conduirai dans une terre fertile où coulent le lait et le miel. » Un doute extrême naît de la comparaison de ces deux passages. Si le commencement de la foi en Jésus-Christ est l’enfance désignée par le lait, et si cette enfance doit être méprisée comme futile et de nul prix, comment se fait-il que le repos accordé après le festin à l’homme parfait et au vrai Gnostique soit figuré par le lait, qui semble ne devoir être que le soutien de l’enfance ? Ne pourrait-on pas éclaircir la difficulté que présentent ces deux passages, en lisant le premier de la manière suivante : « Je vous ai donné un breuvage en Jésus-Christ, » et ajouter, après un court intervalle, « comme à des enfants, » afin que de la séparation que j’indique dans la prononciation il résulte ce sens : Je vous ai instruits en Jésus-Christ, j’ai fait couler dans votre âme une nourriture simple, naturelle, spirituelle, telle qu’est le lait, qui est la nourriture des animaux, jaillissant de mamelles pleines d’amour, comme une fontaine de sa source. Ainsi, on entendra le passage de l’apôtre de la manière suivante : « Comme les nourrices prodiguent leur lait aux enfants naissants ; ainsi que je vous ai nourris du Verbe, du lait de Jésus-Christ, en versant dans votre âme une nourriture spirituelle. »

Le lait est donc le plus parfait des aliments, et il conduit à la vie éternelle. De là vient que l’Écriture nous promet le lait et le miel après la cessation de nos fatigues. C’est avec justice également que le Seigneur promet le lait aux justes, afin de prouver que le Verbe est deux choses tout à la fois, l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin. Il semble qu’Homère ait deviné, comme malgré lui, cette nature mystérieuse du lait, lorsqu’il donne aux hommes vertueux, un nom qui signifie qu’ils se nourrissent de lait. On peut encore prendre dans le même sens cette parole du même apôtre : « Et moi, mes frères, je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des personnes encore charnelles ; et comme des enfants en Jésus-Christ. » L’apôtre entend par les personnes spirituelles ceux qui croyaient déjà au Saint-Esprit, et par les personnes charnelles, les catéchumènes, qui n’étaient pas encore purgés de leurs anciennes erreurs. Il les appelle charnels, parce que leurs pensées, comme celles des Gentils, étaient encore des pensées selon la chair. « Puisqu’il y a parmi vous des jalousies et des disputes, n’est-il pas visible que vous êtes charnels et que vous vous conduisez selon l’homme ? » C’est donc pour cela qu’il leur dit : « Je vous ai nourris de lait, » c’est-à-dire j’ai répandu en vous, par une instruction, des connaissances qui vous serviront de nourriture pour la vie éternelle. Ce mot, je vous ai donné à boire du lait, est le symbole de la félicité parfaite qu’ils attendent. En effet, les hommes faits boivent, et les enfants tètent. « Mon sang, dit le Seigneur, est un véritable breuvage. » Lors donc que l’apôtre dit qu’il nous a donné à boire du lait, n’est-il pas clair qu’il veut parler de cette joie parfaite, c’est-à-dire la connaissance de la vérité qu’on trouve dans le Verbe, qui est notre lait, notre nourriture ? Ces mots qu’il ajoute, « je ne vous ai pas nourris de viandes solides, parce que vous n’en étiez pas encore capables, » peuvent signifier, sous la figure d’une plus forte nourriture, cette grande révélation qui aura lieu dans la vie future, lorsque nous verrons Dieu face à face. — « Car maintenant, dit le même apôtre, nous voyons comme à travers un miroir, nous verrons alors face à face. » Poursuivant le même sujet, il ajoute : « Mais vous ne le pouvez pas maintenant, car vous êtes encore charnels. Vos pensées, vos désirs, vos amitiés, vos jalousies, vos colères enfin sont toutes charnelles. » Car nous ne serons plus alors dominés par la chair, comme quelques uns l’ont pensé, mais ayant avec notre chair un visage semblable à celui des anges, nous verrons la promesse face à face.

Comment donc, si l’accomplissement de cette promesse nous attend au sortir de la vie, comment peuvent ils se vanter de savoir « des choses que l’œil n’a point vues, que l’esprit humain ne saurait comprendre, » puisque tout ce qu’ils savent ils l’ont appris par le ministère des hommes plutôt que par le ministère du Saint-Esprit ? Comment comprendraient-ils ces mystères qui n’ont été révélés qu’à celui qui fut ravi au troisième ciel, mystères impénétrables qu’on lui ordonna de couvrir d’un profond silence ? Mais si c’est la sagesse humaine qui les fait parler, et c’est le seul motif que nous puissions leur prêter, ne peut-on pas dire qu’ils tirent une vaine gloire de leur science ? Écoutez la règle que prescrit l’Écriture : « Que le sage ne se glorifie point dans sa sagesse, ni le fort dans sa force ; mais que celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur. » Nous donc que le Seigneur a instruits, nous nous glorifions dans le nom du Christ. Comment donc ne pas supposer que l’apôtre a parlé ici du lait que l’on donne aux enfants, puisque nous sommes les pasteurs qui gouvernons les églises à l’image du bon pasteur, et que vous êtes les brebis qui nous sont confiées ? En disant que le Seigneur est le lait du troupeau, ne dit-on pas allégoriquement qu’il en est le gardien ? Mais appliquons de nouveau notre esprit au véritable sens de ces paroles : « Je ne vous ai nourris que de lait, et non point d’une nourriture solide, parce que vous n’en étiez pas alors capables. » C’est-à-dire que vous ne soupçonniez pas qu’il y eût d’autre nourriture que le lait qui est cependant une nourriture aussi substantielle que les autres. Car le Verbe est tour à tour doux et fluide comme le lait, tour à tour compacte et resserré comme les autres aliments. En y réfléchissant bien, nous comparerons le lait à la prédication de la parole divine qui coule et se répand de tous côtés, et la nourriture solide à la foi qui, aidée de l’instruction, devient le fondement inébranlable de toutes les actions. Par cette nourriture, notre âme se change pour ainsi dire en un corps ferme et solide. Telle est la nourriture dont le Seigneur nous parle dans l’évangile selon saint Jean, lorsqu’il nous dit : « Mangez ma chair et buvez mon sang. » Cette nourriture est une image évidente de la foi et de la promesse. Par ce breuvage et cet aliment l’Église, semblable à un homme formé de plusieurs membres, est arrosée et solidifiée. Elle nourrit son corps et son âme : son corps, de foi ; son âme, d’espérance. Elle devient comme le Seigneur, qui est un composé de chair et de sang. L’espérance est le sang de la foi, c’est elle qui l’anime et la fait vivre dans notre âme. Détruisez l’espérance, la vie de la foi s’éteint comme celle d’un homme qui perd son sang.

Si quelques personnes veulent s’opiniâtrer à dire que l’apôtre, sous le symbole du lait, a entendu parler des premières instructions qui sont comme la première nourriture de l’âme, et que par les aliments plus solides il a entendu les connaissances spirituelles qui leur servent de degré pour arriver à une plus haute science, qu’ils sachent, lorsqu’ils disent que la chair et le sang de Jésus-Christ sont une nourriture solide, que cette science, dont ils sont si vains, les abuse. Le sang est, en effet, la première chose qui se fasse dans la formation du corps de l’homme. C’est même pour cela que quelques philosophes n’ont pas craint de le regarder comme l’essence de l’âme. Le sang, après que la femme a conçu, change de nature comme par une espèce de coction. Il s’épaissit, il se décolore, il perd de la vie. L’amour matériel croît en même temps pour assurer l’existence de l’enfant. Le sang est plus fluide que la chair ; car il est comme une espèce de chair liquide, et le lait est la partie la plus douce, et la plus subtile du sang. Cependant il n’est que du sang qui a changé de forme : ou c’est le sang que la mère fournissait dans son sein au fœtus par l’étroit canal qui sert à nourrir l’enfant, ou c’est le sang de l’écoulement mensuel qui, trouvant fermé son passage ordinaire, monte vers les mamelles qui commencent de là à se gonfler, par l’ordre de Dieu, auteur de la génération et qui nourrit tout : là, changeant de nature, à l’aide d’une douce chaleur, il s’élabore en une nourriture très-agréable à l’enfant. Le lait provient donc du sang. De toutes les parties du corps, il n’y en a point qui aient autant de rapports ensemble que la mamelle et l’utérus. Lorsque, par suite de l’accouchement, le canal qui servait à transmettre la nourriture à l’enfant se trouve coupé, le sang ne reprend pas pour cela son ancien cours ; mais il s’élance avec impétuosité vers les mamelles, il les gonfle, il les tend par la quantité d’humeurs qu’il y amasse ; et alors il se forme en lait, à peu-près comme nous voyons le sang se changer en pus à la surface d’un ulcère. Partant des veines nombreuses qui traversent en tous sens les mamelles, le sang se réfugie dans les réservoirs naturels ou se forme le lait. Ce sang, agité par les esprits vitaux, blanchit comme blanchissent les vagues de la mer lorsque bouleversées par le souffle impétueux des vents, elles vomissent leur écume sur le rivage. Cependant la substance du sang ne change pas, pour nous servir de l’expression des poëtes.

C’est ainsi que l’eau des fleuves, lorsqu’elle est emportée par un courant rapide et qu’elle lutte contre les vents, se change à sa surface en une blanche écume qui rejaillit au loin sur ses rives. C’est ainsi que la salive blanchit dans notre bouche sous l’influence de notre haleine. Qu’y aurait-il donc d’extraordinaire à prétendre que le sang pût prendre cette couleur éclatante à l’aide de la chaleur intérieure ? Le lait ne change pas de substance, mais de qualités ; et certes vous ne trouverez pas d’aliment qui soit plus nourrissant, plus doux et plus blanc que le lait. Le lait est donc semblable en tout à la nourriture spirituelle, qui est douce comme la grâce, nourrissante comme la vie, blanche comme le Christ. Nous avons déjà prouvé que le sang du Verbe possède toutes les propriétés du lait. Le Christ nous offre son sang de la même manière que le lait est fourni à l’enfant après l’accouchement. Les mamelles, qui se tenaient droites et fermes, il semble qu’elles soient instruites à lui présenter une nourriture facile à prendre, nourriture élaborée précédemment par la nature. C’est ainsi que le fidèle puise le lait du salut. Les mamelles ne sont pas pleines d’un lait disposé d’avance, comme les sources qui contiennent une onde pure : le lait s’y élabore à mesure que les aliments changent de nature, et il en jaillit. C’est ainsi que Dieu, nourricier et père de tous les êtres engendrés et régénérés, prépare de ses propres mains la nourriture la plus convenable à l’enfant nouveau-né ; comme la manne, aliment céleste des hommes, était répandue du haut du ciel pour les anciens hébreux. De là vient sans doute que les nourrices donnent encore aujourd’hui le nom de manne au premier lait qui s’épanche de leur sein. Au reste, les femmes enceintes, lorsqu’elles deviennent mères, donnent naturellement du lait. Notre Seigneur Jésus-Christ, le fruit d’une vierge, n’appelle point heureuses les mamelles d’une femme. Il n’en tire point sa subsistance : mais, envoyé du haut du ciel, comme une rosée, par un père plein de bonté et d’amour pour les hommes, il se donne lui-même aux hommes sages, comme une nourriture spirituelle.

Ô miracle mystique ! Il n’y a qu’un Père, un Verbe, un Saint-Esprit. Ce Dieu unique est le père de tous les êtres, et il est présent par tout. Il n’y a qu’une mère qui soit vierge, c’est l’Église, à qui j’aime de donner ce nom. C’est la seule mère qui n’ait point eu de lait parce qu’elle est la seule qui n’ait point été femme. Elle est tout ensemble vierge et mère, pure comme une vierge, tendre comme une mère. Elle appelle et réunit autour d’elle ses enfants, qu’elle nourrit du lait de sa parole ; elle n’a point eu de lait parce que le corps de Jésus-Christ est la nourriture qu’elle donne à ses enfants, à ce peuple nouveau que les souffrances du Seigneur ont produit, dont lui-même a enveloppé le corps naissant et qu’il a lavé de son sang précieux. Ô saint enfantement ! ô soins admirables ! le Verbe est tout pour l’enfant à qui il a donné la naissance. Il est son père et sa mère, son Pédagogue et sa nourrice. « Mangez ma chair, nous dit-il, et buvez mon sang. » C’est la nourriture exquise que le Seigneur nous donne : il offre sa chair, il verse son sang, afin que ses enfants ne manquent de rien pour se nourrir et pour croître.

Ô mystère qui surpasse la raison. Il nous ordonne de dépouiller l’homme charnel et corrompu ; de nous abstenir des anciens aliments, afin que, participant à la nouvelle nourriture qu’il nous a préparée, et le recevant lui-même dans notre sein, lui notre Père et notre Sauveur, nous puissions par sa présence purifier notre âme des passions ! Désirez-vous de ces mystères une explication moins savante et plus commune ? Écoutez ce que je vais vous dire. Le Saint-Esprit, qui a formé la chair du Sauveur, est le symbole de la chair ; le sang nous désigne le Verbe. Le Seigneur, qui est à la fois l’esprit et le Verbe, car le Verbe s’est répandu dans la vie, comme un sang riche et fécond, le Seigneur est la réunion du Verbe et de l’Esprit. Le Seigneur, qui est à la fois l’Esprit et le Verbe, est la nourriture des enfants. Cet aliment est notre Seigneur Jésus-Christ ; cet aliment est le Verbe de Dieu ; cet aliment est l’Esprit fait chair, la chair céleste sanctifiée, le lait du Père, la seule nourriture des enfants ; le Verbe qui est notre ami et notre nourricier, dont le sang a coulé pour nous, le Sauveur de l’humanité, par qui nous croyons en Dieu, par qui nous courons nous désaltérer à la mamelle du Père, dont le lait nous fait oublier nos peines. C’est lui seul qui dispense à ses enfants le lait de l’amour. Heureux, véritablement heureux ceux qu’il abreuve et nourrit de cette mystérieuse boisson !

Voilà pourquoi l’apôtre saint Pierre disait : « Dépouillez-vous donc de toute sorte de malice, de tromperie, de dissimulation, d’envie et de médisance ; et comme des enfants nouvellement nés, désirez le lait spirituel, afin qu’il vous fasse croître pour le salut, si toutefois vous avez goûté combien le Seigneur est doux. » Nos adversaires prétendent-ils que le lait n’est point un aliment solide ? il est facile de leur prouver qu’ils se trompent et qu’ils n’ont pas bien étudié les opérations mystérieuses de la nature. Lorsque l’hiver resserre les pores du corps, et ne laisse à la chaleur intérieure aucune issue pour s’exhaler, les aliments bien digérés portent une grande abondance de sang dans les veines, d’autant plus que le corps ne perd rien par la transpiration. De vient que les nourrices ont plus de lait en cette saison qu’en toute autre ; car nous avons prouvé un peu plus haut que le sang se change en lait dans les femmes enceintes, sans que ce changement altère en rien sa substance. Il en est de même de la chevelure des vieillards, qui devient blanche, de blonde qu’elle était auparavant. Pendant l’été, au contraire, les pores étant plus ouverts, cette circonstance est cause que la nourriture se digère plus rapidement ; aussi le lait est moins abondant, et le sang pareillement, parce que la nourriture n’y contribue pas tout entière.

Si les aliments préparés par la chaleur naturelle se changent en sang, et si le sang se convertit en lait, on ne peut nier que le sang ne soit la matière première du lait, comme le vin vient de la vigne. À peine sommes-nous sortis du sein de nos mères, qu’on nous donne du lait, symbole de la nourriture dont le Seigneur fait vivre nos âmes ; à peine sommes-nous régénérés, que nous sommes bercés de l’espérance du repos dans la céleste Jérusalem qu’on nous annonce, où il doit pleuvoir du miel et du lait, suivant l’Écriture : marquant ainsi par un aliment matériel la nourriture spirituelle qui nous est promise. « Car le corps ne s’y nourrira point d’aliment, » comme dit l’apôtre. Mais la nourriture dont il est parlé ici sous l’emblême du lait, nourrit les habitants de la cité céleste et ceux qui conduisent les chars des anges, et elle a pour objet de nous ouvrir les portes du ciel. Comme le Verbe est une source d’où jaillit la vie, et qu’il est appelé un fleuve d’huile, c’est pour continuer cette allégorie que saint Paul lui donne avec raison le nom de lait, et qu’il ajoute : « Je vous ai donné à boire. » Car le Verbe se boit ; le Verbe, nourriture de vérité. La boisson est certainement un aliment liquide ; la même substance peut fournir à boire et à manger, selon les diverses manières de l’envisager ; le lait condensé sert d’aliment, le lait liquide sert de boisson. Je ne veux point présentement chercher d’autres exemples ; il me suffit de dire que la même substance peut donner deux espèces d’aliment. Le lait seul suffit pour nourrir les petits enfants ; il les désaltère et les nourrit. « J’ai à manger, dit le Seigneur, d’une nourriture que vous ne connaissez point ; ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé. » Voici donc encore une autre espèce de nourriture, allégorique comme le lait, la volonté de Dieu.

Bien plus, il a donné le nom de calice aux souffrances destinées à sa passion ; à ce calice amer qu’il devait boire seul et jusqu’à la lie. Ainsi la nourriture de Jésus-Christ, c’était l’accomplissement de la volonté de son Père. À nous autres qui sommes enfants, à nous autres qui suçons en quelque sorte le lait du Verbe, le Christ est notre nourriture. Les Grecs se servent du mot masnusai, pour exprimer l’action d’un enfant qui cherche la mamelle de sa mère. Nous ressemblons à ces enfants, lorsque nous recherchons le lait du Verbe, dont la tendresse pour nous est inépuisable. Enfin le Verbe déclare lui-même qu’il est le pain des cieux : « En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a point donné le pain du ciel ; mais mon Père vous donne le véritable pain du ciel ; car le pain de Dieu, c’est celui qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde. Le pain que je vous donnerai est ma chair, ma chair que je donnerai pour la vie du monde. » Remarquez ici le mystère de ce pain que Jésus-Christ appelle sa chair. Comme un grain de blé est ensemencé, et pourrit avant de s’élever en épi, de même elle sortira du tombeau. Elle sera également une nourriture qui comblera l’Église de joie, comme le blé, lorsqu’il se trouve transformé en pain par la cuisson.

Mais nous traiterons plus ouvertement de cette matière au livre de la résurrection. Le Seigneur a dit : « Le pain que je vous donnerai, c’est ma chair. » Or, la chair est arrosée par le sang, à qui l’on donne allégoriquement le nom de vin. Il faut savoir que le pain, coupé par petits morceaux et jeté dans du vin trempé, attire le vin à lui et laisse l’eau. Ainsi la chair du Seigneur, qui est le pain des cieux, attire le sang ; c’est-à-dire qu’elle nourrit pour l’incorruptibilité ceux qui aspirent au ciel, et qu’elle abandonne à la corruption les passions charnelles. On représente le Verbe sous plusieurs allégories. On l’appelle chair, pain, sang, lait, tout ce qui nourrit et désaltère, parce que le Seigneur se donne à nous qui croyons en lui, sous toutes ces formes, pour nous faire jouir de lui. Qu’on ne me blâme donc point de donner le nom de lait au sang de notre Seigneur, puisque l’Écriture lui donne aussi le nom de vin : « Celui qui lave sa robe dans le vin et son manteau dans le sang de la vigne. » L’Écriture dit qu’elle aimera dans son esprit le corps du Verbe, comme elle nourrira dans son esprit ceux qui ont faim du Verbe. Que le sang fait le Verbe ou la parole, cela est prouvé par le sang d’Abel, qui crie vers Dieu. Le sang n’élèverait point la voix, si le sang n’était pas le Verbe. L’ancien juste est l’image et le type du nouveau juste ; l’ancien sang qui crie vengeance, crie vengeance pour le nouveau. Le sang qui est le Verbe, interpelle Dieu, pour indiquer les souffrances futures du Verbe.

Mais la chair et le sang qui est en elle sont arrosés de lait, en retour de ce qu’ils le produisent, et lui doivent une nouvelle reproduction. Car la formation de l’enfant, dans le sein de sa mère, a lieu par suite du mélange de la semence de l’homme avec le sang de la femme, après la purification mensuelle. Cette semence a la faculté de réunir le sang en globules autour d’elle, comme la présure fait coaguler le lait, et forme enfin une substance, qui devient le corps de l’enfant, ni trop froide, ni trop ardente ; une nature bien tempérée est généralement productive ; les tempéraments dont les qualités sont extrêmes, sont une cause de stérilité. C’est ainsi que le grain pourrit dans une terre trop délayée par les eaux, et qu’il se flétrit dans une terre excessivement sèche. Au contraire, une terre où les sucs abondent, ni trop humide, ni trop ferme, conserve le grain et le fait pousser. Quelques naturalistes établissent que la semence des animaux est l’écume de leur sang. Aussi Diogène Apolloniate a appelé ces opérations aphrodisia, mot qui veut dire provenant de l’écume.

Il est donc clair, d’après ce que nous venons de dire, que le sang est la substance du corps humain. D’abord, le sang déposé dans l’utérus est une espèce de substance humide et laiteuse. Cette substance devient compacte et se fait chair ; elle devient embryon et prend vie. C’est le même sang qui nourrit l’enfant, lorsqu’il a vu le jour. Il est dans la nature du sang de couler en lait. Le lait est la source de la nourriture pour l’enfant. C’est la marque par où l’on connaît qu’une femme est véritablement mère, et le principe de cette tendresse naturelle qu’elle a pour ses enfants. C’est pourquoi le Saint-Esprit, qui était dans l’apôtre, nous dit mystiquement en se servant du langage du Seigneur : « Je vous ai donné du lait à boire. » Si, en effet, nous sommes régénérés dans le Christ, celui qui nous a régénérés nous nourrit du lait qui lui est propre, c’est-à-dire de sa parole. Car il est juste que celui qui donne la vie prenne aussitôt le soin de nourrir l’enfant à qui il l’a donnée. Comme cette régénération est toute spirituelle, il faut aussi que la nourriture le soit. Nous sommes donc intimement unis à Jésus-Christ ; d’abord, nous sommes ses parents et ses alliés par son sang, qui lui a servi à nous racheter ; nous sympathisons avec lui par la parole dont il nous nourrit ; enfin, nous serons incorruptibles, si nous voulons suivre ses institutions. « Il arrive souvent que les nourrices ont pour les enfants qui leur sont confiés un amour plus vif et plus tendre que les véritables mères de ces enfants. » Ce sang donc, qui est la même substance que le lait est le symbole de la passion et de la doctrine de Jésus-Christ.

Chacun de nous est donc en droit de se glorifier d’être enfant de Dieu et de s’écrier : « Je me glorifie d’être issu d’un bon père et d’un sang illustre. » Il est évident que le lait se forme du sang, comme nous l’avons déjà prouvé. Ce qui arrive aux vaches et aux brebis en est encore une autre preuve. En effet, ces animaux, durant la saison du printemps, où l’air est plus humide et où les herbes qui les nourrissent, tout imprégnées de rosée, ont plus de suc, se remplissent d’abord de sang, comme on peut le voir à la grosseur des veines de leurs mamelles entièrement tendues. Cette abondance de sang produit aussi une grande abondance de lait. Au contraire, en été, leur sang, brûlé et desséché par la chaleur, fournit peu de lait : aussi les traites sont elles moins abondantes qu’au printemps. Il y a de grands rapports entre le lait et l’eau, comme entre la nourriture spirituelle et le baptême spirituel. Les personnes qui mêlent un peu d’eau froide dans leur lait en éprouvent de suite d’heureux résultats. L’affinité qui existe entre l’eau et le lait ne permet pas à ce dernier de s’aigrir, à cause de l’espèce de sympathie que ces deux liqueurs ont entr’elles. Il y a entre le lait et l’eau le même rapport à peu près qu’entre le Verbe et le baptême. Le lait qui est celui de tous les liquides qui supporte le mieux le mélange de l’eau, purifie le corps de l’homme, comme le baptême purifie l’âme par la remise des péchés. On mêle encore le lait et le miel, et ce mélange est une nourriture agréable pour le corps et le purge en même temps. Le Verbe, la parole tempérée par l’amour des hommes, nous guérit tout-à-la fois de nos passions et nous purge de nos vices. Ces paroles : « Ses discours couleront plus doux que le miel, » me paraissent pouvoir être appliquées au Verbe, qui est le miel. Les prophètes, en mille passages, élèvent la douceur du Verbe au-dessus de celle d’un rayon de miel. On mêle enfin le lait avec le vin doux. Ce mélange est fort salutaire pour le corps : il me présente l’image des passions corrigées par une union avec la pureté. Le vin attire les sérosités du lait et tous les corps étrangers qui pourraient le troubler et l’altérer. Telle est aussi l’union spirituelle de la foi avec l’homme qui est sujet aux passions. Elle étouffe la malignité de ses concupiscences charnelles, le conduit à l’éternité et lui fait partager l’immortalité de Dieu. Il en est qui se servent de la partie grasse du lait qu’on appelle beurre pour nourrir le feu de leur lampe. C’est encore une allégorie représentant la miséricorde infinie du Verbe lumineux qui seul nourrit, fait accroître, et éclaire les enfants. C’est pour cela que l’Écriture dit du Seigneur : « Il les a nourris des productions des champs ; ils ont exprimé avec leur bouche le miel de la pierre et l’huile du rocher, le beurre des vaches et le lait des brebis et la graisse des agneaux. » Et plus loin on lit : « voici ce qu’il leur a donné. » Un autre prophète prédisant la naissance de l’enfant, disait : « Il mangera le beurre et le miel. » Je me surprends souvent à admirer l’audace de ceux qui ne craignent pas de se regarder comme parfaits et vrais Gnostiques, qui sont enflés de leur vaine science, et qui ont d’eux-mêmes une opinion beaucoup plus haute que l’apôtre n’avait de son propre mérite. Voyez, en effet, ce qu’il dit : « Non que j’aie déjà atteint jusque-là, ou que je sois déjà parfait, mais je poursuis ma course pour tâcher de parvenir où Jésus-Christ m’a destiné en me prenant. Non, mes frères, je ne pense point être encore arrivé au but. Mais tout ce que je prétends, c’est qu’oubliant ce qui est derrière moi et m’avançant vers ce qui est devant moi je m’efforce d’atteindre le but pour remporter le prix auquel Dieu m’a appelé d’en haut par Jésus-Christ. » L’apôtre ne se croit parfait que parce qu’il a renoncé à son ancienne vie pour s’attacher à une meilleure ; il ne se vante point d’avoir des connaissances parfaites, mais il désire la perfection. Voilà pourquoi il ajoute : « Nous donc qui voulons être parfaits soyons dans ce sentiment, » nous donnant ainsi à entendre que la perfection consiste à renoncer au péché et à être régénéré dans la loi de celui qui est seul parfait pour marcher dans une voie tout-à-fait différente de celle qu’on a laissée par-derrière soi.


CHAPITRE VII.

Quel est notre Pédagogue et quelle est son institution.


Après avoir démontré que nous sommes tous appelés enfants par l’Écriture sainte ; que ce nom a été principalement donné par allégorie à ceux qui suivent les traces de Jésus-Christ ; qu’il n’y a que Dieu, le père de l’univers, qui soit parfait ; que le Fils est en lui et le père dans le Fils, nous dirons maintenant, pour suivre un ordre méthodique quel est notre Pédagogue. Son nom est Jésus ; mais lui-même se donne souvent le nom de pasteur : « je suis, dit-il, le bon pasteur. » Métaphore prise des bergers qui conduisent les troupeaux. Celui qui conduit les enfants doit être regardé comme un Pédagogue : c’est un pasteur qui gouverne les enfants. Les enfants peuvent être comparés à des brebis pour la simplicité. « Ils ne formeront plus, dit-il, qu’un seul troupeau, et il n’y aura qu’un seul pasteur. » Le Verbe est donc à bon droit appelé Pédagogue, puisqu’il nous conduit au salut, nous qui sommes ses enfants. C’est évidemment de lui-même qu’il parle, lorsqu’il prête ces paroles au prophète Osée : « Je suis votre instituteur. » L’institution est la religion qui est l’enseignement du culte divin, et la science qui nous conduit à la vérité. C’est une règle et une méthode de vie qui nous fait arriver au ciel.

Le mot d’institution se prend dans plusieurs sens. C’est l’action de celui qui est dirigé et instruit, aussi bien que celle de celui qui dirige et instruit. Ce mot se prend aussi dans le sens de conduite et enfin pour les choses même qu’on ordonne de faire telles que les préceptes. Qu’est-ce donc que l’institution divine ? C’est une direction que la vérité nous prescrit elle-même pour nous conduire à la contemplation de Dieu. C’est un modèle d’actions saintes qu’elle met incessamment sous nos yeux pour nous faire persévérer dans la justice. Comme un bon général gouverne sagement sa phalange et prend soin de la vie de chacun de ses soldats, comme un sage pilote dirige le gouvernail de son navire de manière à sauver tous ceux qui le montent, ainsi le Verbe Pédagogue, plein de sollicitude pour ses enfants, les conduit dans une route qui doit assurer leur salut. En un mot, tout ce que nous demandons raisonnablement à Dieu nous sera accordé si nous obéissons au Pédagogue. Comme le pilote ne cède pas toujours aux vents, mais lutte contre eux et leur résiste en opposant la proue de son navire à la violence de la tempête, ainsi le Pédagogue ne cède jamais au souffle inconstant des lois de ce monde, et il n’expose pas plus son enfant au choc violent et brutal des passions, que le pilote n’expose son vaisseau à être brisé par les rochers. Mais il ne déploie les voiles qu’au vent prospère de la vérité et il s’attache à maîtriser le gouvernail de son enfant ; c’est-à-dire qu’il s’empare de ses oreilles pour que le mensonge n’y pénètre jamais, jusqu’à ce qu’il l’ait conduit sain et sauf dans l’heureux port du royaume des cieux. Les coutumes auxquelles ils donnent le nom de coutumes de leurs ancêtres, passent rapidement ; les institutions divines durent éternellement.

Phœnix, dit-on, fut le précepteur d’Achille, et Adraste celui des enfants de Crésus. Alexandre eut pour précepteur Léonide, et Philippe Nausithoüs. Mais Phœnix brûlait pour les femmes d’un amour insensé. Les crimes d’Adraste l’avaient fait bannir. Léonide ne put étouffer dans le cœur d’Alexandre l’arrogance macédonienne, ni Nausithoüs guérir Philippe du vice de l’ivrognerie. Le Thrace Zopire ne réprima point l’impudicité d’Alcibiade. Zopyre d’ailleurs était un esclave acheté à prix d’argent. Les enfants de Thémistocle eurent pour précepteur Sicimus, esclave frivole et efféminé, inventeur d’une danse à qui les Grecs ont donné son nom. Personne n’ignore que les rois de Perse confiaient l’éducation de leurs enfants à quatre hommes choisis parmi les plus distingués de la nation, et qu’on appelait instituteurs royaux ; mais ces enfants des rois de Perse n’apprennent qu’à tirer de l’arc, et, à peine parvenus à l’âge de puberté, on les voit semblables à des béliers, se livrer à toutes sortes d’impudicités avec leurs sœurs, leurs mères et une infinité de femmes qu’ils rassemblent dans leur palais, sous le nom d’épouses et de concubines. Mais notre Pédagogue est Jésus, Dieu saint, le Verbe, chef suprême de l’humanité tout entière, Dieu plein de douceur et de clémence.

C’est de lui que l’Esprit saint dit quelque part dans le cantique : « Le Seigneur a fourni à son peuple dans le désert tout ce dont il avait besoin ; il l’a défendu contre la soif et la faim dans des lieux arides et sauvages ; il l’a instruit, il l’a gardé comme la prunelle de son œil. De même que l’aigle protége ses petits et leur donne des marques de sa tendresse, ainsi le Seigneur a étendu ses ailes sur son peuple et il l’a pris, et il l’a porté sur ses épaules. Le Seigneur seul fut son guide et aucun Dieu étranger n’était avec lui. » Ces parole de l’Écriture font, il me semble, connaître notre Pédagogue et la manière dont il nous conduit. Il avoue lui-même qu’il est effectivement notre Pédagogue, lorsqu’il dit de sa propre bouche : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai tiré de la terre d’Égypte. » Qui donc a le pouvoir de faire entrer et de faire sortir ? N’est-ce point le Pédagogue ? Il apparut à Abraham et lui dit : « Je suis le Seigneur ton Dieu, sois agréable à mes yeux. » Ensuite il lui donne les meilleurs avis qu’un Pédagogue puisse donner à un enfant qui lui est cher : « Sois irrépréhensible, lui dit-il, et j’établirai une alliance entre moi et toi ; ainsi qu’entre ta race. » Ces paroles sont bien le signe d’une amitié bienveillante et protectrice tout à la fois. Je trouve en Jacob une frappante image du Pédagogue. C’est pour cela que Dieu lui dit : « Voilà que je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras, je te ramènerai en cette terre ; et je ne te délaisserai point jusqu’à ce que j’aie accompli tout ce que je t’ai promis. » On dit encore que Dieu lutta avec lui : « Il demeura seul, et voilà qu’un homme lutta avec lui jusqu’au matin. »

Cet homme était le Pédagogue qui agissait et souffrait, qui instruisait son élève, l’exerçant à soutenir et à repousser les attaques de l’esprit malin. Les paroles suivantes font assez connaître que c’était le Verbe, le Pédagogue du genre humain, qui était alors l’adversaire de Jacob : « Jacob l’interrogea, et il lui dit : Dis-moi quel est ton nom ? et il lui répondit : pourquoi me demandes-tu mon nom ? » Dieu, qui ne s’était pas encore fait homme n’avait pas encore de nom. « Jacob appela ce lieu du nom de Phanuel, disant : j’ai vu le Seigneur face à face et mon âme a été délivrée. » Le verbe est la face de Dieu, il l’éclaire et nous la fait connaître. Jacob fut surnommé Israël du jour où il eut vu le Seigneur son Dieu. C’est encore le Verbe qui est avec lui et qui lui dit longtemps après : Ne crains pas d’aller en Égypte.

Voyez comme le Pédagogue accompagne en tout lieu le juste, comme il l’exerce au combat et lui apprend à vaincre son ennemi ! C’est encore lui qui instruit Moïse à bien remplir le ministère de Pédagogue. Le Seigneur dit, en effet : « J’effacerai de mon livre quiconque aura péché contre moi ; mais, toi, va, conduis ce peuple où je t’ai dit. » Le Seigneur était dans la personne de Moïse, le Pédagogue de l’ancien peuple ; mais il est par lui-même celui du nouveau, et se montre à lui face à face. « Voilà que le Seigneur dit à Moïse : Mon ange marchera devant toi. » Cet ange représente sa puissance évangélique comme Verbe, son autorité et sa dignité comme Dieu. Le jour, dit-il, où je les visiterai, je leur ferai porter la peine de leurs crimes ; c’est-à-dire le jour où je leur apparaîtrai comme juge, je mesurerai le châtiment à l’offense. Le Verbe est, en effet, tout ensemble notre Pédagogue et notre juge : il juge et punit ceux qui désobéissent ; mais, plein d’une tendre bonté, il ne leur tait point leurs péchés, au contraire il les leur montre et les leur reproche, afin de les exciter à la pénitence. Le Seigneur, ne désire pas la mort, mais le repentir des pécheurs. Il les menace pour nous instruire, il nous montre le châtiment pour nous détacher du péché. Quels crimes n’ont-ils pas commis ? Ils ont massacré des hommes dans leur colère, ils ont mutilé des animaux ; colère horrible et abominable ! Quel maître est donc plus doux et plus humain que le Verbe ? La crainte était le mobile de l’ancienne loi, l’amour est celui de la nouvelle. La crainte s’est changée en amour. Le Verbe était un ange terrible ; il est le doux, le tendre Jésus. Tu craindras, disait-il, le Seigneur ton Dieu ; il dit maintenant : Tu l’aimeras. Voici donc ses nouveaux ordres : Ne péchez plus comme autrefois, accoutumez-vous à bien faire, fuyez le mal, faites le bien, brûlez d’amour pour la justice et d’horreur pour l’iniquité. Cette nouvelle alliance est une suite de l’ancienne. Ne lui reprochez donc pas sa nouveauté. « Ne dites pas, dit le Seigneur, dans Jérémie, ne dites pas que je suis jeune. Avant que je vous eusse formé dans le sein de votre mère, je vous ai connu, avant que vous en fussiez sorti, je vous ai sanctifié. » Cette prophétie, appliquée à l’homme, peut signifier ceux que Dieu voyait et savait fidèles, avant la création du monde, ces élus de Dieu, qui sont appelés ses enfants, parce que, appelés depuis peu au salut, ils ont depuis peu accompli sa volonté. L’Esprit divin ajoute : « Je t’ai établi prophète pour les nations, prophétise et ne prends pas pour une injure un nom nouveau qui convient à ceux qui le sont. » La loi est l’ancienne grâce que le Verbe donnait aux hommes par le ministère de Moïse. Remarquons la manière dont l’Écriture s’exprime à ce sujet. La loi a été donnée par Moïse, c’est-à-dire par le Verbe, dont Moïse était le serviteur et l’envoyé ; voilà pourquoi la loi n’a duré qu’un temps. Mais la grâce et la vérité nous sont venues directement de Jésus-Christ ; voilà pourquoi la nouvelle grâce est éternelle. L’Écriture dit de la loi qu’elle a été donnée, elle ne dit point de la vérité, qui est la grâce du Père, et l’éternel ouvrage du Verbe, qu’elle ait été donnée ; elle dit qu’elle a été faite par Jésus-Christ sans lequel rien n’a été fait. Moïse, animé d’un esprit prophétique, voit le Verbe dans l’avenir ; et, cédant à sa perfection, il recommande au peuple d’obéir fidèlement aux préceptes de ce nouveau guide. « Dieu, leur dit-il, suscitera du milieu de vous un prophète semblable à moi. » Il parle ici de Josué ; mais nous savons que Josué est, dans l’Écriture, la figure de Jésus-Christ. Il donne au peuple les conseils qu’il sait leur devoir être utiles : « Vous écouterez ce prophète, leur dit-il ; celui qui ne l’écoutera point, sera puni. » Cette prophétie nous apprend le nom de notre divin Pédagogue et nous montre son autorité. Elle met entre ses mains les marques de sa sagesse, de son empire et de sa puissance. Ceux que le Verbe ne guérira point par la persuasion seront menacés ; ceux que les menaces ne guériront point seront châtiés ; ceux que le châtiment trouvera incorrigibles, le feu de l’enfer les dévorera. Un rejeton naîtra de la tige de Jessé. C’est le Pédagogue, plein de sagesse, de douceur et d’autorité. Il ne jugera point, selon les vains discours, les vaines opinions des hommes ; mais il rendra justice à l’humble, et confondra les orgueilleux. « Le Seigneur, disait David, m’a châtié avec sévérité, mais il ne m’a pas laissé en proie à la mort. » Être châtié par le Seigneur, c’est être instruit par le Pédagogue, c’est être délivré de la mort. Le même prophète dit encore : vous les conduirez avec une verge de fer. C’est la même pensée qui agite l’apôtre lorsqu’il dit aux Corinthiens : « Lequel aimez-vous mieux, que je vous aille voir, le reproche à la bouche ou avec charité et dans un esprit de douceur ? Le Seigneur, dit David, va faire sortir de Sion le sceptre de votre autorité. » Le même prophète dit ailleurs : « Votre houlette me fortifie, votre verge me console. » La puissance du Pédagogue est donc, vous le voyez, une puissance, grave, vénérable, consolante et salutaire.


CHAPITRE VIII.

Contre ceux qui croient que celui qui est juste n’est pas bon.


Il est des hommes qui s’élèvent ici contre nous, prétendant que Dieu n’est pas bon parce qu’il effraie, menace et châtie. Ils ne comprennent point ces paroles de l’Écriture : « Celui qui craint Dieu se convertira en son cœur, » et ils oublient que par un excès d’amour le Seigneur s’est fait homme pour nous sauver. Lorsque le prophète lui adresse avec abandon cette prière pleine de tristesse « Souvenez-vous de nous parce que nous ne sommes que poussière, » c’est comme s’il lui disait, ayez pitié de nous, vous qui, ayant revêtu notre chair, en connaissez toute la faiblesse. Comment donc accuser notre bon et divin Pédagogue de ne pas nous aimer, lui qui, par un excès de clémence et d’amour, souffre pour ainsi dire dans les souffrances de chacun de nous ? Il n’est rien que Dieu haïsse, car il ne peut haïr une chose et la vouloir en même temps ; il ne peut point vouloir qu’elle ne soit pas et être la cause qui la fait exister. Son aversion seule suffit pour qu’elle ne soit pas. Or, il n’est rien que Dieu n’ait créé, il n’est donc rien que Dieu haïsse. Ce que je dis de Dieu, je le dis du Verbe ; car le Verbe et Dieu ne font qu’un. Lui-même l’a dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. » Dieu ne hait aucune de ses créatures : il les aime donc toutes, et principalement l’homme, la plus noble qui soit sortie de ses mains, la seule qui soit capable de le connaître, de l’aimer et de le servir. L’homme est donc l’objet de l’amour de Dieu, et par conséquent de celui du Verbe. Celui qui aime, s’efforce d’être utile à l’objet aimé. Ce qui est utile est préférable à ce qui ne l’est pas. Rien n’est préférable à ce qui est bon ; ce qui est bon est donc utile. Dieu est bon, Dieu donc est utile et sa bonté, qui se communique à nous naturellement, nous est utile en toutes choses. Dieu ne nous est pas seulement utile, il prend encore soin de nous ; il ne prend pas seulement soin de nous, il nous sert avec la plus tendre sollicitude. Cette tendre sollicitude prouve qu’il nous secourt volontairement et avec joie ; mais l’envoi qu’il fait du Verbe le prouve encore mieux, du Verbe qui a pour les hommes la même bienveillance que le Père. Ni Dieu n’est bon ni la justice bonne, précisément pour quelque vertu qui soit en lui ou en elle : Dieu est appelé bon parce qu’il est la bonté même ; la justice est bonne parce que sa nature est de l’être. Elle n’est point agréable, elle est utile ; car elle n’accorde rien à la faveur et donne tout au mérite. Mais, disent nos adversaires, si Dieu est bon et aime les hommes, d’où vient qu’il s’irrite contre eux et les punit ? Expliquons ceci en aussi peu de mots que nous le pourrons. Cette explication ne sera pas d’un faible secours aux enfants. Les passions cèdent souvent à la rigueur et à la sévérité des préceptes, elles meurent devant la crainte des supplices. Les réprimandes sont à l’âme ce que la chirurgie est au corps ; elles guérissent nos passions les plus invétérées ; elles purifient notre âme des souillures d’une vie impudique et licencieuse ; elles coupent les chairs de l’orgueil comme les instruments de chirurgie coupent les chairs malades de notre corps ; elles nous ramènent ainsi à la sainteté qui est notre état naturel, et nous conduisent au salut. Un chef d’armée qui punit les crimes de ses subordonnés, tantôt par l’amende, tantôt par la prison, quelquefois du dernier supplice, agit ainsi pour assurer son empire dans l’esprit des autres par la crainte des mêmes châtiments. Il en est de même du Verbe, ce maître de tout l’univers ; il s’efforce de ramener à lui, par des exemples menaçants, ceux que leurs passions en éloignent ; il n’oublie rien pour les ramener à l’obéissance, pour les délivrer de l’esclavage et de l’erreur, pour leur faire vaincre leur ennemi et les faire entrer dans le séjour paisible de l’éternelle paix. Comme il persuade, exhorte et console, il loue, il blâme, il reproche. N’est-ce pas un admirable artifice, et peut-on dire que ces reproches qui sont une marque de bienveillance en soient, au contraire, une de haine ? sans doute nos amis et nos ennemis nous reprochent également nos fautes, mais ceux-ci le font par raillerie et ceux-là par bienveillance. Dieu donc ne hait point les hommes parce qu’il les menace, puisque, pouvant justement les perdre, il est mort pour les sauver. Il se sert de la menace comme d’un fouet pour nous réveiller. Au moment de punir il s’arrête, il exhorte encore. Ceux que la louange n’émeut point, il les blâme ; ceux que le blâme laisse insensibles, il s’efforce, par la menace, de les conduire à la vérité. « Il réveille d’un sommeil profond et semblable à la mort. » Il exprime d’une manière allégorique ses soins innombrables pour nous, lorsqu’il dit : « Je suis la vraie vigne, et mon père est le vigneron ; il retranchera toutes les branches qui ne portent point de fruit en moi, et il émondera toutes celles qui portent du fruit, afin qu’elles en portent davantage. » Toute vigne qui n’est point taillée devient sauvage et cesse de produire. Il en est de même de l’homme, et comme le vigneron retranche avec soin les rameaux inutiles de la vigne, ainsi le Verbe retranche de notre âme les passions mauvaises qui la corrompent. Lorsqu’il reprend ceux qui pèchent, c’est leur salut qu’il considère ; il les reprend d’une manière conforme à leur esprit et à leurs mœurs, ceux-ci d’une manière forte et sévère, ceux-là avec douceur et tendresse. « Ayez bon courage, dit Moïse, quand le Seigneur vous éprouve ; il s’est approché de vous, afin que sa crainte vous retienne et que vous ne péchiez point. »

Platon dit admirablement : « C’est être bon envers les coupables que de les châtier, car le châtiment les corrige et les rend meilleurs. » Cette pensée de Platon prouve que la justice et la bonté sont une seule et même chose. La crainte elle-même nous est utile. « L’esprit qui craint Dieu vivra. » L’espérance produit la crainte, la crainte produit le salut. Le même Dieu, qui est le Verbe, nous punit et nous juge. C’est de lui que le prophète Isaïe a dit : « Le Seigneur l’a livré pour nos péchés ; » C’est-à-dire que le Seigneur l’a choisi pour corriger et châtier les pécheurs. Lui seul a le pouvoir de nous remettre nos péchés, parce que Dieu l’a nommé notre Pédagogue ; lui seul peut discerner l’obéissance de la désobéissance à ses lois. Ses menaces prouvent clairement qu’il n’a aucune intention de nous faire du mal, aucun désir de les accomplir, mais qu’il s’efforce de nous inspirer une frayeur salutaire du péché. Elles prouvent, dis-je, sa bienveillance envers nous, puisque, nous montrant sans cesse le châtiment, il le diffère aussi longtemps qu’il le peut. Le serpent, qui est mauvais, mord aussitôt qu’il est blessé. Dieu, qui est bon, avertit longtemps avant de frapper. J’assemblerai sur eux les maux et j’épuiserai sur eux mes flèches. Ils périront par la faim et ils seront la pâture des oiseaux de proie. J’enverrai contre eux la rage des bêtes féroces, la fureur des serpents et de tous les animaux qui rampent sur la terre. Le glaive les dévastera au-dehors, et au-dedans l’épouvante. Dieu ne s’irrite point contre nous, comme quelques-uns le pensent, mais son inépuisable bonté ne se lasse pas de nous montrer le chemin qu’il faut suivre, le chemin qu’il faut éviter.

N’est-ce pas un soin admirable, effrayer pour n’avoir pas à punir ? La crainte du Seigneur dissipe le péché, et celui qui est sans crainte ne pourra devenir juste. Le Seigneur ne nous punit point dans un esprit de colère, mais dans un esprit de justice. Sa justice est toute à notre intérêt et notre avantage. Chacun de nous choisit le supplice lorsqu’il choisit le péché ; la faute de ce choix nous appartient et ne peut être imputée à Dieu. Que si notre injustice fait paraître davantage la justice de Dieu, que dirons-nous ? « Dieu, pour parler selon l’homme, n’est-il pas injuste de nous punir ? Non, sans doute ; car si cela était, comment serait-il le juge du monde ? Écoutez-le quand il menace : Si j’aiguise mon épée comme la foudre, et si mon bras s’arme du jugement, je me vengerai de mes ennemis et je leur paierai leur salaire. J’enivrerai mes flèches de leur sang, et mon épée dévorera leur chair et s’abreuvera du sang des tués. » Ceux donc qui ne haïssent ni le Verbe ni la vérité, ceux qui ne haïssent point leur propre salut, n’auront point de part à ces cruelles vengeances. Pourquoi Dieu les traiterait-il en ennemis ? « La crainte du Seigneur est la couronne de la sagesse. » Le Verbe nous rend raison de sa conduite dans ce passage du prophète Amos : « Je vous ai détruits comme autrefois le Seigneur avait détruit Sodome et Gomorrhe ; vous avez été comme un tison arraché à l’incendie, et vous n’êtes pas revenus à moi, a dit le Seigneur. » Voyez comme le Seigneur cherche partout le repentir ; comme ses intentions bienveillantes brillent à travers ses menaces : « Je détournerai ma face de dessus eux, et je leur montrerai ce qui est en eux. Là, en effet, où regarde Dieu, là est la paix et la vertu. » Là où il cesse de regarder, pénètrent le vice et le désordre ; la malignité humaine, contenue et étouffée par sa présence, reparaît dès qu’il se retire. « Considérez donc, dit l’apôtre, la bonté et la sévérité de Dieu ; sa sévérité envers ceux qui sont tombés, et sa bonté envers vous, si toutefois vous persévérez dans l’état où sa bonté vous a mis ; autrement vous serez aussi retranché. » Celui qui est bon de sa nature, hait naturellement le vice et se plaît à châtier ceux qui s’y abandonnent ; car le châtiment leur est bon et utile. La vengeance divine est une punition du crime commis, punition avantageuse au coupable. Comment, sans cela, la vengeance plairait-elle à Dieu, lui qui nous ordonne de prier pour ceux qui nous offensent. La bonté de Dieu n’a pas besoin d’être prouvée ; tout le monde la reconnaît et l’avoue. Je n’aurai besoin, pour prouver sa justice, que de vous mettre sous les yeux ce passage de l’Évangile : « Afin que tous ils soient un, comme vous, mon père, en moi, et moi en vous, qu’ils soient de même un en nous, afin que le monde croie que vous m’avez envoyé ; et je leur ai donné la gloire que vous m’avez donnée, afin qu’ils soient un comme nous sommes un. Je suis en eux et vous êtes en moi, afin qu’ils soient consommés dans l’unité. » Dieu est un au-delà de l’un et au-dessus même de l’unité, de sorte que cette particule, vous, a une force démonstrative pour faire connaître ce Dieu, être unique, qui est, qui a été, et qui sera ; ce nom d’être renferme ces trois différences de temps. Que ce Dieu qui est unique soit aussi le seul qui soit juste, le même Évangile le prouve : « Mon père, je désire que là où je suis, ceux que vous m’avez donnés soient aussi avec moi, afin qu’ils contemplent la gloire que vous m’avez donnée, parce que vous m’avez aimé avant la création du monde. Père juste, le monde ne vous a point connu ; mais moi je vous ai connu, et ceux-ci ont connu que vous m’avez envoyé, et je leur ai fait connaître votre nom, et je le leur ferai connaître, afin que l’amour dont vous m’avez aimé soit en eux et moi en eux. » « Je suis, dit-il ailleurs, le Seigneur ton Dieu, le Dieu fort, le Dieu jaloux, poursuivant l’iniquité des pères sur les enfants, l’iniquité de ceux qui me haïssent ; et faisant miséricorde mille fois à ceux qui m’aiment et gardent mes commandements. » C’est lui qui place les uns à sa droite, les autres à sa gauche.

Nous attribuons la bonté au Père et la justice au Fils, qui est le Verbe du Père, parce que ces vertus sont inséparables comme leurs personnes, et que leur puissance est infinie et égale comme leur amour. Il jugera l’homme selon ses œuvres, nous faisant auparavant connaître Jésus, qui est sa justice ; et Jésus nous faisant connaître son Père, qui est sa bonté. La miséricorde et la colère l’accompagnent, car il est aussi patient que puissant, et menace pour pardonner. Sa miséricorde et sa colère ont un même but, le salut des hommes. Le Fils de Dieu nous dit que la bonté de son Père s’étend également sur les bons et sur les méchants. « Soyez donc, dit-il, miséricordieux comme votre père est miséricordieux. Personne n’est bon, si ce n’est mon Père, qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. C’est lui qui a fait le soleil et les nuages qui donnent la pluie ; il les distribue à toutes ses créatures dans une même proportion, prouvant ainsi à la fois sa miséricorde, sa justice et son unité. » « Je verrai les cieux, dit le prophète, qui sont l’ouvrage de vos mains. Celui qui a créé les cieux habite dans les cieux ; et, le ciel est votre demeure. » Le Seigneur priant son Père, lui dit : « Notre Père, qui êtes dans les cieux. » La demeure des cieux appartient à celui qui les a créés Notre Seigneur Jésus-Christ est donc le fils du Créateur, c’est-à-dire de celui qui est juste, puisque la justice du Créateur n’est mise en doute par personne. Saint Paul comprend ainsi cette justice et cette bonté réunies, et les explique en ces termes, afin de rendre témoignage à la vérité : Mais maintenant la justice que Dieu donne sans la loi nous a été découverte ; elle a été attestée par la loi et les prophètes, et cette justice que Dieu donne par la foi en Jésus-Christ est pour tous ceux et sur tous ceux qui croient en lui ; car il n’y a point de distinction, parce que tous ont péché et n’ont rien dont ils puissent se glorifier, si ce n’est en Dieu ; étant justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qu’ils ont en Jésus-Christ. Ce qui est juste est nécessairement bon. Voilà pourquoi il est écrit : La loi est sainte, le précepte est saint, juste et bon. La justice et la bonté forment le pouvoir divin. « Personne dit-il n’est bon, si ce n’est le Père. » Mais le Fils, qui est dans le Père, n’est-il pas bon aussi, et n’est-ce pas le sens de ces paroles : « Personne n’a connu le Père ? » car le père était tout avant que le Fils vînt au monde. Il n’y a donc qu’un seul Dieu, bon, juste, créateur, père et fils tout ensemble, à qui grâces soient rendues dans les siècles des siècles. Amen. Il est naturel à la douceur du Verbe de menacer ceux qu’il veut sauver. C’est un digne remède de sa bonté toute divine, de nous faire rougir de nos fautes et de nous en détourner par la honte. Si le blâme est utile, les menaces le sont aussi. Elles réveillent l’âme de l’engourdissement où elle périrait, et bien loin de la blesser mortellement, elles la ramènent à la vie par une légère douleur. La sagesse du Pédagogue éclate en mille façons différentes ; il rend témoignage en faveur des bons, il les connaît, les appelle à lui, et les rend meilleurs. Ceux, au contraire, qui vont l’offenser, il les en détourne et leur montre le droit chemin où ses nouvelles lois les vont diriger. Est-il une grâce plus grande que ce témoignage qu’il rend de nous ? C’est notre Sauveur qui rend témoignage devant notre juge. Nous devons même lui savoir gré de sa colère, si l’on peut appeler colère les avertissements pleins de bienveillance que son amour pour nous lui fait nous donner, et songer que si Dieu ressent nos passions, c’est qu’il s’est fait homme pour nous sauver.


CHAPITRE IX.

Il appartient à la même puissance de faire du bien et de punir justement. — De la méthode qu’emploie le Verbe pour nous conduire.


Notre Pédagogue emploie toutes ses forces ; notre Verbe divin, toute sa sagesse, pour nous conserver. Il avertit, il réprimande, il blâme, il accuse, il menace, il guérit, il promet, il donne, ne négligeant rien pour enchaîner et détruire le désordre de nos désirs. Pour tout dire, en un mot, le Seigneur agit envers nous comme nous agissons nous-mêmes envers nos enfants. « As-tu des fils, dit la sagesse, instruis-les avec soin et accoutume-les au joug dès leur enfance. As-tu des filles ? conserve la pureté de leur corps et ne leur montre pas un visage trop riant. » Celui qui ne reprend pas ses enfants dans leurs fautes, de peur de les affliger, ne les aime point. Celui, au contraire, qui les reprend avec sévérité leur bâtit un long bonheur sur un chagrin d’un moment. Le Seigneur ne nous désire point la volupté de la terre, qui passe si vite, mais la béatitude du ciel, qui ne passe point.

Étudions donc avec soin les leçons du Verbe, et cherchons dans les livres saints sa méthode de nous instruire qu’il y a gravée lui-même. Il avertit d’abord, et ses premiers avertissements sont comme mêlés d’un tendre blâme, bien propre à faire revivre la sagesse dans les cœurs qui l’ont oubliée. Écoutez-le lui-même dans l’Évangile : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui sont envoyés vers toi, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu ! » Écoutez-le dans Jérémie : « Ils ont adoré le bois et la pierre, ils ont brûlé leur encens devant Baal. » C’est ici une des plus grandes preuves de la bonté de Dieu, qui, connaissant tout l’orgueil, toute l’insolence du peuple révolté contre lui et contre sa loi, ne laisse pas d’en avoir pitié et de l’exhorter à la pénitence par la bouche d’Ézéchiel : « Fils de l’homme, tu habites au milieu des scorpions, parle-leur cependant, peut-être t’écouteront-ils. » Écoutez-le dire à Moïse : « Va, et dis à Pharaon de laisser mon peuple ; mais je sais qu’il ne le laissera point aller. » Le Seigneur, vous le voyez, connaît l’avenir ; mais il nous laisse toute notre liberté, afin de nous offrir l’occasion d’une pénitence volontaire. Ne se lassant jamais d’avertir, il dit à son peuple, par la bouche d’Isaïe : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » Il fait suivre ses avertissements répétés d’un blâme accusateur : « Ils m’honorent sans raison, enseignant les doctrines et les commandements des hommes. » Ce blâme montre à la fois le péché, et le remède qu’il faut employer pour en effacer la souillure. Le blâme est un reproche jeté aux actions honteuses. En voici un exemple dans Jérémie : « Ils sont devenus comme des chevaux qui courent et qui hennissent après les cavales : chacun d’eux a poursuivi la femme de son voisin. » « Ne visiterai-je donc point ces crimes, dit le Seigneur ; et mon âme ne se vengera-t-elle pas de cette nation ? » Il joint partout aux reproches un motif de crainte, parce que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. « Ne les visiterai-je point, dit-il encore, par la bouche d’Osée ; eux qui se sont mêlés à d’impudiques courtisanes et aux sacrifices des initiés, eux qui, comprenant toute l’horreur de leurs crimes n’ont pas laissé de les commettre ? » Leur crime est bien plus grand, puisqu’ils le connaissaient et qu’ils l’ont commis volontairement et avec réflexion. L’intelligence est l’œil de l’âme. Le nom d’Israël, donné au peuple choisi, signifie qui voit Dieu, c’est-à-dire qui le connaît. La plainte est un blâme adressé à la négligence et au mépris. Le Pédagogue l’emploie dans ce passage d’Isaïe : « Cieux, écoutez ; terre, prête l’oreille, le Seigneur a parlé. J’ai nourri des enfants, je les ai élevés, et ils se sont révoltés contre moi. Le taureau connaît son maître ; l’âne, son étable ; Israël m’a méconnu. » N’est-ce pas une indignité que celui qui a connu Dieu ne connaisse pas son maître ? que le bœuf et l’âne, qui sont des animaux pesants et stupides, connaissent la main qui les nourrit et qu’Israël ne la connaisse point ? Après plusieurs plaintes semblables, il ajoute, par la bouche de Jérémie : « Et ils m’ont abandonné, dit le Seigneur. » Le blâme se change ensuite en une accusation véhémente. C’est de ce remède que se sert le Pédagogue dans ce passage d’Isaïe : « Malheur aux enfants déserteurs ! Vous ne m’avez pas appelé dans vos conseils, vos traités n’ont pas été scellés de mon esprit. » Il se sert de la crainte pour resserrer les cœurs, de la menace pour les ouvrir. C’est ainsi qu’on serre fortement les laines qu’on veut teindre, afin que la couleur les pénètre mieux. Lorsque la foi s’affaiblit et semble prête à s’éteindre, il jette au milieu des pécheurs l’horrible image de leurs péchés. « Vous avez, leur dit-il, dans Isaïe, vous avez abandonné le Seigneur et excité l’indignation du Saint d’Israël. » « Leur crime, dit Jérémie, a rempli le ciel de stupeur et frappé la terre d’épouvante. Mon peuple a fait deux maux : il m’a abandonné, moi, source d’eau vive, pour se creuser des citernes, fosses entr’ouvertes, qui ne peuvent retenir l’eau. Jérusalem, dit-il encore, s’est enfoncée dans son péché ; c’est pourquoi elle est devenue chancelante : tous ceux qui l’honoraient l’ont méprisée, parce qu’ils ont vu son ignominie. » Lorsque l’image de leur crime a rempli d’horreur les coupables, le Pédagogue les console et les encourage comme il le fait dans ces paroles de Salomon, où brille sa tendresse pour ses enfants : « Mon fils, ne repousse point les instructions du Seigneur et ne t’irrite point contre ses reproches : le Seigneur châtie celui qu’il aime, il punit le fils qu’il reçoit en grâce, mais le pécheur fuit le reproche et le châtiment. » L’Esprit saint fait dire au prophète : « Que le juste me frappe, je reconnais sa miséricorde : ses reproches sont un parfum exquis. »

Le châtiment est un blâme qui rend l’intelligence à ceux qui l’avaient perdue. C’est un remède que le Pédagogue connaît et qu’il met souvent en usage. « Combien de temps crierai-je sans être écouté ? Leurs oreilles sont comme celles des incirconcis ; semblable aux nations infidèles, ce peuple est incirconcis de cœur. Il n’y a plus d’obéissance dans mon peuple, il n’y a plus de foi dans mes fils. » Il attend encore cependant, il attend leur retour. Quelle admirable patience ! Mais enfin il se montre, et sa parole devient plus forte et plus incisive. C’est alors qu’il s’écrie : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui sont envoyés vers toi. » Cette répétition redouble l’horreur du crime et la gravité du reproche. Comment, en effet, celui qui connaît Dieu en peut-il persécuter les ministres ? « À cause de vos crimes, leur dit-il, votre maison deviendra déserte. Je vous dis : vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Si, en effet, vous n’êtes point touché de ma bonté ; si vous ne la reconnaissez point, vous reconnaîtrez mon pouvoir. »

Il maudit quelquefois ceux qu’il veut ramener. La malédiction est un discours énergique et un remède violent. En voici deux exemples : « Malheur, dit Isaïe, à la nation perverse, au peuple chargé de crimes, à la race d’iniquité, à ces enfants corrupteurs ! » « Serpents, race de vipères, dit l’évangéliste saint Jean. » L’accusation, dans la bouche de Dieu, est un blâme dirigé contre ceux qui commettent l’injustice. C’est encore un autre genre de remède que le roi David et le prophète Jérémie emploient dans les passages suivants : « Un peuple que je ne connaissais point, dit le saint roi, m’a servi ; il a prêté une oreille attentive à ma voix. Mes enfants, devenus rebelles, ont menti contre moi ; ils se sont écoulés, ils ont rompu leurs digues. » « J’ai donné à Israël l’écrit de répudiation, dit Jérémie, et la perfide Juda n’a pas craint. La maison d’Israël m’a méprisé, et la maison de Juda a menti envers le Seigneur. » Quelquefois, par un artifice tendre et secourable, il rappelle et déplore les châtiments terribles dont les pécheurs endurcis deviennent la proie. Entendez les plaintes de Jérémie : « Comment est-elle assise solitaire, la ville pleine de peuple ? Elle est devenue comme veuve, la maîtresse des nations. La reine des cités est tributaire ; elle a été vue pleurant dans la nuit. » Quelquefois il ajoute au blâme de cruelles injures. Écoutez encore le prophète Jérémie : « Tu t’es montrée comme une courtisane frappante de beauté et de vices. Tu ne m’as point appelée dans ta demeure, moi ton père, et le gardien de ta virginité, courtisane, dis-je, impudente et empoisonneuse. » Il n’insulte à ses débauches que pour la rappeler à la pudeur. Quelquefois il s’indigne contre ses fils mêmes, que ses faveurs enorgueillissent outre mesure. Nous reconnaissons l’emploi de ce remède, dans les deux passages suivants de Moïse et d’Isaïe. « Fils coupables, dit le premier, race dépravée et perverse ; c’est donc là ce que tu rends au Seigneur, peuple fou et stupide ? N’est-ce pas lui qui est ton père, qui t’a possédé, qui t’a fait et qui t’a créé ? » Tes princes, dit Isaïe, sont rebelles et les compagnons des brigands ; ils aiment les présents, et recherchent un salaire. Ils ne rendent point justice à l’orphelin. » Pour tout dire, en un mot, ces divers artifices qu’il emploie pour nous effrayer, sont comme une source et une fontaine de salut. Comme sa nature est d’être bon, sa volonté est de nous sauver. Sa miséricorde s’étend sur toute chair. Il nous menace, il nous châtie pour nous conduire, comme un bon pasteur son troupeau. Il aime et secourt tous ceux qui s’attachent à sa doctrine ; mais il s’affectionne plus tendrement à ceux qui s’y livrent avec plus d’ardeur. C’est ainsi qu’il conduit à travers le désert les six cents mille hommes qu’il a rassemblés. Tantôt il les frappe dans la dureté de leur cœur ; tantôt il les avertit avec une douceur toute divine. Sa bonté patiente ne se lasse jamais ni de punir, ni de pardonner, et il les environne jusqu’à la fin, de sa miséricorde et de sa justice comme d’un rempart. Comme ses miséricordes sont sans mesure, ses reproches le sont aussi. Il est beau, sans doute, de ne pas pécher ; mais il est bon aussi, quand on a péché, de se repentir et de faire pénitence. Il en est de même de la santé qui est préférable, sans doute, à la convalescence, sans que pour cela la convalescence soit à mépriser. « N’éloigne pas le châtiment de l’enfant, disait Salomon ; car si tu le frappes de la verge, il ne mourra point ; tu le frapperas de la verge et tu délivreras son âme de la mort. »

Les reproches sont comme des coups qui pénètrent l’âme, et, la châtiant de ses crimes, l’empêchent de mourir. Ils inspirent la modération et la tempérance à ceux que la violence de leurs passions est au moment d’emporter. Platon était tellement persuadé de l’efficacité des reproches, pour empêcher le vice ou pour le guérir, qu’il assure que les plus criminels et les plus vicieux d’entre les hommes sont toujours ceux qui les ont repoussés ; les plus vertueux, au contraire, ceux qui les ont écoutés avec docilité et reconnaissance. Si les princes et les magistrats ne sont point un objet de crainte aux bons citoyens, comment Dieu le serait-il pour ceux qui ne l’offensent point ? « Si vous faites le mal, craignez, dit l’apôtre. » C’est pour cela que le même apôtre, imitant les discours de Dieu, fait aux Églises d’aigres reproches, certain qu’il est de sa force et de la faiblesse de ceux qui l’écoutent. C’est encore pour cela qu’il dit aux Galates : « Suis-je devenu votre ennemi pour avoir dit la vérité ? » Celui qui se porte bien n’a pas besoin de médecin, mais bien celui qui est malade. Nous donc, qui luttons en cette vie contre une multitude sans cesse renaissante de passions honteuses et de désirs criminels ; nous, que les flammes du vice, allumées dans notre âme, menacent à chaque instant de dévorer, ne sommes-nous pas malades, n’avons-nous pas besoin d’un médecin ? Ce médecin, c’est le Sauveur. Les remèdes qu’il nous donne ne sont pas toujours doux et agréables, ils sont quelquefois acres et violents. emploie la crainte, comme il ferait le suc d’une racine amère et bienfaisante, pour arrêter les envahissements du péché qui ronge notre cœur. L’amertume de ce remède n’en détruit pas la salutaire influence. Malades donc, nous avons besoin de ses secours pour guérir ; égarés, de sa main pour nous diriger ; aveugles, de sa lumière pour voir ; il désaltère ceux qui ont soif, et leur donne à boire des eaux d’une fontaine vivifiante, qui apaisent d’avance toute soif à venir. Il donne la vie à ceux qui sont morts ; il est le pasteur des brebis ; il est le maître des enfants.

La nature humaine tout entière a besoin de ses innombrables et divins secours. Sans lui nos péchés demeurent en nous, nous oppriment et nous condamnent ; avec lui nous sommes séparés de la paille et nous devenons le pur froment qui remplit les greniers célestes. Il tient le van dans sa main, et il nettoiera son aire ; il amassera son froment dans le grenier, et il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteindra point. Voulez-vous comprendre et sentir toute la sagesse avec laquelle le divin pasteur, le Pédagogue tout-puissant, le Verbe paternel, nous instruit et nous dirige, réfléchissez à l’allégorie sous laquelle il se présente à nous, disant de lui-même qu’il est le pasteur des brebis ; c’est-à-dire le Pédagogue des enfants. Voyez-le expliquant aux prêtres, par la bouche d’Ézéchiel, la tendre sollicitude dont il est animé pour son troupeau ; sollicitude admirable qu’ils doivent prendre pour modèle : « Je ferai paître mes brebis moi-même, je chercherai celles qui étaient perdues, je relèverai celles qui étaient tombées, je banderai les plaies de celles qui étaient blessées, et elles paîtront dans de fertiles pâturages sur les montagnes d’Israël. » Tels sont les soins du bon pasteur. Paissez-nous, Seigneur, comme des brebis ; paissez-nous de votre miséricorde et de votre justice. Conduisez-nous sur votre montagne sainte, à cette Église qui est élevée au-dessus des nues et qui touche le ciel. « Je serai moi-même leur pasteur, je demeurerai auprès d’eux, les entourant comme la robe entoure le corps ; ils m’appelleront, et je leur dirai : Me voici. » Vos bontés, Seigneur, ont été plus rapides que mon espérance. « Ils marcheront, dit le Seigneur, et ils ne tomberont point. » Nous ne tomberons point parce que, pour arriver là où la chute n’est plus possible, il nous prête l’appui de son bras. Telle est sa bonté infinie. Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. Aussi l’Évangile nous le montre accablé de fatigue, ne reculant devant aucune des souffrances qu’il s’est imposées pour notre salut, et promettant de donner son sang pour la rédemption de plusieurs. N’est-ce pas le véritable caractère du bon pasteur ? n’est-ce pas une libéralité magnifique, donner sa vie pour son troupeau ? De quelle utilité n’est-il pas aux hommes ? de quelle bienveillance ne fait-il pas preuve envers eux, lui qui, pouvant être leur maître, a mieux aimé se faire homme pour être leur frère, et mourir pour les sauver ? Il crie vers nous dans sa justice : « Si vous venez directement à moi, je viendrai directement à vous : si vous y venez par des chemins détournés, j’entrerai dans ces mêmes chemins. » Ces chemins détournés signifient les reproches qu’il fait aux pécheurs ; les chemins droits, sa bonté, qui est constante et inaltérable. « Parce que j’ai appelé et que vous vous êtes éloignés, dit le Seigneur ; parce que vous avez dédaigné mes conseils et négligé ma menace. » Les reproches qu’il nous fait nous sont donc de la plus grande utilité. « Race indocile et rebelle, dit David ; race dont le cœur n’a pas été droit et dont l’esprit n’a pas été fidèle au Seigneur. » Telles sont les causes qui appellent enfin le châtiment ; mais la bonté de Dieu retarde, autant qu’elle peut, l’heure de la justice, afin de laisser au coupable un dernier moment pour la désarmer et éviter la mort. Voyez la cause de ces menaces : ils ont oublié ses bienfaits et les miracles qu’il a manifestés. Quand il les frappait, alors ils le cherchaient, ils revenaient à lui, ils l’imploraient avec ardeur, ils se souvenaient que le Seigneur était leur force, et le Très-Haut leur appui. Ainsi la crainte seule les convertissait, et ils méprisaient sa bonté. On méprise la bonté parce qu’elle est toujours bienfaisante ; on respecte la bonté unie au pouvoir et à la justice. Il y a deux espèces de crainte. L’une, qui est mêlée de respect, c’est celle que les sujets ont de leurs princes et nous de Dieu ; celle que les fils sages et vertueux éprouvent devant leurs parents : « Un cheval indompté devient intraitable, et l’enfant abandonné à lui-même devient téméraire. » L’autre espèce de crainte est mêlée de haine ; c’est celle que les esclaves ont de leurs maîtres ; celle que les Hébreux avaient du Seigneur, qu’ils regardaient comme leur maître bien plus que comme leur père.

Les respects volontaires et spontanés ont bien plus de prix devant le Seigneur que les hommages contraints et forcés. Dieu est miséricordieux, il aura pitié des pécheurs ; il les guérira, et ne les perdra point ; il retiendra sa colère, il n’allumera point toute son indignation. Vous le voyez, la justice du Fils brille dans ses reproches ; la bonté du Père, dans ses miséricordes. David, ou plutôt l’Esprit saint qui parle par sa bouche, réunit ainsi ces deux vertus dans un seul et même Dieu : « La justice et le jugement sont le fondement de votre trône ; la miséricorde et la vérité marchent devant votre face ». Le prophète avoue qu’il appartient au même pouvoir de juger et de faire du bien. Ce double pouvoir constitue la Divinité : il n’est pas plus possible de le diviser que de la diviser elle-même. Direz-vous au miroir qui vous montre votre laideur que c’est lui qui la cause ? Accuserez-vous le médecin qui vous annonce une maladie de l’avoir fait naître ? Non sans doute. Ne regardez donc pas comme votre ennemi celui qui vous reproche vos crimes ; car il le fait pour vous les faire haïr et pour vous empêcher d’en commettre de nouveaux. Dieu est bon par lui-même et juste à cause de nous. Sa justice naît de sa bonté. Il ne nous laisse donc point ignorer ce qui est juste, mais il envoie son propre fils pour nous l’apprendre. Avant d’être créateur, il était Dieu, il était bon. C’est parce qu’il est Dieu qu’il a voulu être créateur ; c’est parce qu’il est bon qu’il a voulu être père. L’amour est le principe de la justice. Leur réunion fait luire le soleil dans les cieux et descendre le Fils sur la terre. Le Fils lui-même nous annonce en ces termes cette inséparable union de la justice et de la bonté : « Personne n’a connu le Fils, si ce n’est le Père, et personne n’a connu le Père, si ce n’est le Fils. » Cette connaissance mutuelle que le Père et le Fils ont éternellement l’un de l’autre est le symbole de la justice primitive. La justice descend enfin elle-même au milieu des hommes, les excitant à la pénitence dans la personne du Verbe et dans les écrits des prophètes. Le Verbe est son corps, et la loi sa parole. Elle est donc bonne ; mais vous n’obéissez point à Dieu. À qui donc la faute ? Prenez-vous-en à vous seul des châtiments que vous vous attirez ; c’est vous qui appelez le juge.


CHAPITRE X.

Comment le même Dieu, par le même Verbe, nous détourne du péché par la menace, et nous sauve par l’exhortation.


Après avoir montré que l’action rigoureuse du Verbe sur la nature humaine est bonne et salutaire, et qu’elle s’étend nécessairement jusqu’à la pénitence et à la défense du péché, nous montrerons quelle est sa douceur, car nous avons déjà prouvé sa justice. Les instructions par lesquelles sa volonté paternelle s’efforce de nous conduire au salut, en nous faisant connaître ce qui est bon et utile pour y parvenir, sont de plusieurs sortes : les unes expriment l’éloge, les autres le blâme. Ce sont les mêmes exhortations sous une forme différente ; car elles ont le même but et nous prouvent l’égalité de son amour et de sa justice. Après avoir montré l’usage qu’il fait du blâme, montrons celui qu’il fait de l’éloge et de l’exhortation. Ce dernier moyen d’instruction est celui qu’il préfère, parce qu’il est le plus conforme à sa douceur naturelle. Voici donc de ses exhortations à ce qui est bon et utile un exemple pris dans Salomon : « Je vous exhorte et j’élève la voix pour instruire les enfants des hommes ; écoutez-moi, je vous dirai des choses dignes de votre attention. » Il conseille ce qui est salutaire : les bons conseils déterminent les bons choix. « Heureux l’homme, nous dit-il par la bouche de David, qui n’est pas entré dans le conseil de l’impie, qui ne s’est pas arrêté dans la voie des pécheurs, et qui ne s’est point assis dans la chaire de dérision, mais qui repose son amour dans la loi du Seigneur ! »

Tout conseil s’appuie sur un exemple. Celui qui conseille prend tantôt ses exemples dans le passé, comme on ferait si on rappelait les châtiments qui frappèrent les Israélites coupables du crime d’idolâtrie par l’adoration du veau d’or ; tantôt on les prend dans le temps présent, comme le fait le Seigneur lorsqu’il répond à ceux qui lui demandaient : Êtes-vous celui qui doit venir ou en attendons-nous un autre ? « Allez raconter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l’Évangile est annoncé aux pauvres ! heureux celui qui ne sera point scandalisé en moi ! » Ce sont là les miracles que David prédisait en ces termes : « Nous avons vu et entendu. » Tantôt celui qui conseille prend ses exemples dans l’avenir. « Ceux qui tomberont dans le péché, nous dit-il, seront jetés dans les ténèbres extérieures : là il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Tous ces exemples prouvent que Dieu n’épargne aucun soin pour nous sauver. Il console les pécheurs pour rallentir l’ardeur qui les porte au mal et pour leur rendre l’espérance. Il leur dit donc, par la bouche d’Ézéchiel : « Si vous vous convertissez de tout votre cœur, et si vous me dites : Mon Père ; je vous écouterai comme un peuple saint. » Il leur dit ailleurs : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. » Le Seigneur nous exhorte évidemment à la vertu dans ce passage de Salomon. « Heureux l’homme qui trouve la sagesse, et l’homme qui est riche en prudence ! Celui qui cherche la sagesse la trouve et la goûte quand il l’a trouvée. » Le prophète Jérémie fait ainsi l’éloge de la prudence : « Heureux, dit-il, le peuple d’Israël, à qui il a été donné de connaître ce qui est agréable à Dieu ! » C’est au Verbe, qui nous rend heureux et prudents, que nous devons cette connaissance dont le même prophète exalte encore le prix dans un autre endroit : « Écoute, Israël, les ordres qui donnent la vie, écoute, afin de devenir prudent. » Sa bienveillance envers les hommes, et les récompenses qu’il leur prépare, s’ils marchent dans ses voies, brillent dans les promesses qu’il fait à son peuple par la bouche de Moïse : « Je vous introduirai dans cette terre fertile que j’ai juré à vos pères de vous donner. » « Je vous conduirai sur ma montagne sainte et je vous comblerai de joie, dit-il encore par la bouche d’Isaïe. »

L’espérance d’une vie heureuse est encore une autre espèce d’instruction. « Heureux celui qui ne pèche point, disait David, il sera comme l’arbre planté près du courant des eaux, qui donne des fruits en son temps, et dont les feuilles ne tombent point. » Les paroles qui suivent semblent annoncer le mystère de la résurrection : « Toutes les entreprises de l’homme de bien lui succéderont. » Il veut nous rendre bons, afin que nous lui donnions le pouvoir de nous rendre heureux. Aussi nous montre-t-il le châtiment de l’autre côté de la balance et l’égalité de sa justice : « Il n’en est pas ainsi des impies, dit-il, paille légère que le vent emporte. » Après nous avoir avertis que les pécheurs seront punis, que leurs œuvres périront comme la paille et la poussière livrées à la fureur des vents, le Pédagogue nous montre le supplice pour nous détourner du péché qui le produit, et nous montre la récompense pour nous exciter à la mériter. Il nous fait connaître la route que nous devons suivre. Si vous marchez dans la voie du Seigneur, vous habiterez le séjour de l’éternelle paix. Il promet aux uns la récompense de leurs bonnes œuvres, aux autres le pardon de leurs crimes. « Convertissez-vous, nous crie-t-il, convertissez-vous. » Sa bonté nous excite à une pénitence sincère qui satisfasse sa justice. Il remet lui-même dans le bon chemin ceux qui se sont égarés. Voici ce que dit le Seigneur : « Arrêtez-vous et voyez, demandez les voies éternelles du Seigneur, choisissez la voie droite, suivez-la, et vous trouverez la sanctification de vos âmes. » Il dit encore, dans ce même désir de nous conduire au salut par la pénitence : « Si tu fais pénitence, le Seigneur purifiera ton cœur et le cœur de tes fils. » J’aurais pu, en cette matière, appuyer mon sentiment de celui des philosophes qui disent que la vertu doit être louée et récompensée, le vice blâmé et puni ; mais comme la plupart d’entre eux n’ont aucune idée du véritable bonheur et de la bienveillance de Dieu envers les hommes, comme plusieurs séparent ce qui est bon de ce qui est juste, j’ai cru devoir dire tout ce que j’ai dit et ne pas m’appuyer de leur témoignage.

Je pourrais ajouter que la louange et le blâme à l’égard des hommes sont parfaitement placés dans la bouche du Pédagogue divin, puisque la folie appartient à l’homme et la sagesse à Dieu, et que la sagesse parfaite est la seule qui mérite de véritables louanges. Mais je ne veux point me servir de ce moyen. J’ajoute seulement que la louange et le blâme me paraissent les remèdes les plus nécessaires à l’homme et les plus propres à le guérir de ses faiblesses. À ceux dont le mal est invétéré, la guérison lente et difficile, il faut adresser sans relâche des reproches, des injures et des menaces, comme on emploie, pour travailler le fer, le feu, le marteau et l’enclume. À ceux au contraire, qui marchent facilement et comme d’eux-mêmes dans les voies de la vérité et de la justice, il suffit d’adresser de tendres louanges. Les louanges font croître la vertu comme l’eau des fleuves les arbres. Le philosophe Pythagore, qui avait bien compris ces vérités, les exprime en ce peu de mots : « Si tu fais le mal, blâme-toi ; réjouis-toi si tu fais le bien. » Le blâme est un avertissement donné à l’âme pour la réveiller. L’étymologie des mots grecs qui expriment l’avertissement et le blâme implique ce sens. Du reste, les préceptes qui portent l’homme au bien et le détournent du mal sont innombrables. « Il n’est point de paix pour les impies, dit le Seigneur. » Salomon instruit ainsi les enfants : « Mon fils, si les pécheurs cherchent à te séduire, fuis leurs caresses ; s’ils disent : Viens avec nous, dressons des embûches de mort, tendons des piéges à l’innocent qui l’est en vain ; comme l’enfer, engloutissons-le tout vivant ; comme la fosse, dévorons-le tout entier. » Ces paroles contiennent une allusion frappante à la passion de notre Seigneur. Enfin, par la bouche du prophète Ézéchiel, il nous apprend quelles règles il faut suivre, quels commandements il faut garder pour avoir la vie : l’âme qui a péché mourra. « Si un homme est juste, s’il agit selon l’équité et la justice ; s’il ne mange point sur les montagnes, et s’il ne lève point les yeux vers les idoles de la maison d’Israël ; s’il ne souille pas la femme de son prochain ; s’il ne s’approche pas de sa femme au jour de sa souffrance ; s’il ne contriste personne ; s’il rend son gage à son débiteur, s’il ne ravit rien par violence ; s’il donne de son pain à celui qui a faim ; s’il couvre de ses vêtements ceux qui sont nus ; s’il ne prête point à usure et ne reçoit pas plus qu’il n’a donné ; s’il détourne sa main de l’iniquité et s’il rend un jugement équitable entre un homme et un homme ; s’il marche dans la voie de mes préceptes et garde mes jugements pour accomplir la vérité, celui-là est juste, et il vivra de la vie, dit le Seigneur Dieu. » Voilà le vrai modèle de la vie chrétienne et une admirable exhortation pour nous faire remporter le prix de l’éternelle béatitude.


CHAPITRE XI.

Que le Verbe remplissait l’office de Pédagogue au moyen de la loi et des prophètes.


Nous avons montré, autant que nous l’avons pu, combien est grand l’amour du Verbe pour les hommes, et innombrables les moyens dont il se sert pour les instruire. Lui-même, en se comparant à un grain de moutarde qu’on sème, et qui devient un grand arbre, a exprimé d’une manière admirable la nature et les effets merveilleux de sa divine parole. Sa parole, semée dans les cœurs, y germe, y croît, y grandit, les remplissant des lumières de la raison et de la magnificence de la sainteté, tandis que, par la mordante âcreté de ses reproches, elle les guérit et les purifie des souillures du péché. Comme le miel, par son trop de douceur, produit la bile ; comme le trop de bonté engendre le mépris qui devient l’occasion du mal, la moutarde, au contraire, par sa bienfaisante amertume, diminue la bile, c’est-à-dire la colère, détruit le flegme, c’est-à-dire le faste et l’orgueil. Les âmes nourries de cette divine parole brillent donc d’une santé éternelle et toujours égale. Le Verbe se servit d’abord de Moïse pour remplir son office de Pédagogue ; plus tard, il se servit des prophètes. Moïse est lui-même un prophète. La loi est comme un maître sévère pour les enfants révoltés que le frein a peine à retenir. « Rassasiés, dit l’apôtre, ils se levèrent pour se réjouir. » Le mot grec dont l’apôtre se sert pour exprimer rassasiés signifie aussi remplis de foin. Il emploie ce terme à dessein, afin de faire sentir que leurs aliments étant semblables à ceux des bêtes, leur conduite et leurs jeux l’étaient aussi. C’est pour cela que la loi se servait de la crainte pour les détourner du mal et les conduire au bien. Elle préparait ainsi leurs oreilles à s’ouvrir aux instructions futures du vrai Pédagogue, de ce même Verbe divin qui nous instruit maintenant par la douceur, et qui se prêtait alors à la malignité de leur nature, en les instruisant par les terreurs de la loi.

Les terreurs de la loi ont cessé à l’avénement du Christ. « Le Christ donc, comme l’a dit l’apôtre saint Paul, seul bon, seul juste, seul vrai, Fils et Verbe de Dieu, dont il est l’image et la ressemblance parfaite, est notre unique Pédagogue. Dieu nous a mis entre ses mains et recommandés à ses soins, comme un bon père recommande ses fils à l’amitié de leur frère. » Il nous a en ces termes ordonné de lui obéir : « C’est ici mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toute mon affection ; écoutez-le. » Comment ne l’écouterions-nous pas ? Trois qualités brillent au plus haut degré dans ce divin Pédagogue pour attirer et mériter notre confiance : la science, la bienveillance, et une liberté absolue de tout dire que lui seul peut posséder. La science, c’est la sagesse de son père. Toute sagesse vient de Dieu et demeure éternellement. La liberté de parler, il a tout créé, et sans doute le créateur a le droit de parler à ses créatures. Tout a été fait par lui, et rien n’a été fait sans lui ; la bienveillance, il s’est sacrifié pour nous ; la bienveillance n’est pas autre chose que la volonté de faire du bien à son prochain, dans le seul intérêt de son prochain même.


CHAPITRE XII.

Le Pédagogue mêle avec une sagesse admirable, dans ses instructions paternelles, la douceur et la sévérité.


Ces instructions terminées, notre bon Pédagogue Jésus nous donne les règles d’une vie sainte et pure qui nous rende semblables à lui. Ces règles ne sont ni trop sévères ni trop indulgentes ; et en nous les donnant, il a soin de nous inspirer la force qui nous est nécessaire pour les mettre en pratique. Il a formé l’homme de terre, il l’a régénéré par l’eau, il l’a sanctifié par l’esprit ; enfin il l’a placé, par la puissance de sa parole et la sainteté de ses préceptes, dans la route du salut ; il l’a fait son fils d’adoption ; et par sa seule présence sur la terre, changeant en une flamme pure et céleste tout ce qu’il y a de terrestre en lui, il a accompli dans toute son étendue cette magnifique promesse : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. » Oui, cet oracle de Dieu, c’est le Chris qui l’a accompli, changeant le vieil homme en un homme nouveau, la créature mortelle en une créature divine. Nous donc, fils d’un bon père, accomplissons sa volonté ; élèves d’un bon Pédagogue, obéissons à sa parole ; faisons si bien que toute notre vie soit une image vraie et frappante de la vie salutaire de notre Sauveur. Méditons dès à présent les formes célestes de cette vie, dont l’imitation, nous élevant au rang des anges, nous environne et nous pénètre d’une joie incorruptible comme d’un parfum précieux ; cette vie, dis-je, heureux symbole de la bienheureuse immortalité. Suivons, sans nous lasser jamais, les traces de ce divin guide qui, connaissant seul le véritable bonheur, est aussi le seul qui puisse et qui veuille nous le procurer. Contentons-nous de peu pour vivre, méprisons tout bien superflu, rejetons loin de nous tout fardeau inutile, afin d’être toujours prêts à reconquérir notre céleste patrie. N’est-ce point là le sens de ces paroles : « Ne vous mettez pas en peine du lendemain ? » Tout disciple du Christ, content du sort dans lequel son divin maître l’a placé, doit se servir lui-même et trouver suffisante sa nourriture de chaque jour. Les doctrines du Christ n’inspirent point l’inquiétude et les soucis, mais la paix et la tranquillité. Les inquiétudes se trouvent dans le tumulte des richesses du monde ; les soucis cuisants, dans ses vaines délices. La paix et la charité, ravissantes sœurs, vivent loin du bruit des affaires dans une fraternelle union : le Verbe suffit seul à leur nourriture ; le Verbe seul apprend à l’homme les douceurs d’une vie simple et frugale. Seul il lui inspire le mépris du faste, l’amour d’une sage liberté, la bienveillance envers ses frères, l’ardent désir de la vertu. Il le conduit des plaines de la terre aux montagnes du ciel ; mais comme sa bonté envers nous est infatigable, il faut que notre obéissance envers lui et notre amour de la vertu le soient aussi. À cette condition nous deviendrons tels, que nous aurions pu espérer de devenir.

Comme les hommes, dans le monde, adoptent divers genres de vie qui indiquent et font reconnaître leur profession, la vie chrétienne a des marques particulières qui la distinguent entre toutes. C’est d’abord un amour ardent, généreux, désintéressé, pour la vertu, et une volonté forte de ne s’en écarter jamais. Les vrais Chrétiens ne font rien qui ne soit dicté par une saine et droite raison. Démarche, sommeil, nourriture, tout est réglé chez eux par la décence et l’honnêteté. Toute leur conduite, simple et uniforme, est également éloignée d’une folle ardeur, et d’une mollesse honteuse. Tel est le fruit des doctrines de leur divin maître, du Sauveur généreux des hommes, à qui nous donnons le nom de Verbe parce que c’est sa parole qui nous guérit et qui nous sauve. Dans sa parole, en effet, sont contenus tous les remèdes souverains dont il se sert pour dissiper les ténèbres qui obscurcissent notre raison, et que sa bonté nous administre toujours dans le moment le plus opportun. Nous reprochant le mal que nous nous faisons à nous-mêmes par nos offenses envers Dieu, nous découvrant les causes de nos passions, arrachant jusqu’à leur dernière racine celles qui s’opposent au libre exercice de la raison et de la vertu, nous montrant celles qui nous menacent sans cesse et contre lesquelles il faut incessamment nous défendre, il a des remèdes souverains pour toutes les maladies de notre âme et de notre cœur, et ne nous en épargne aucun. C’est que le salut de la nature humaine est l’ouvrage le plus grand, le plus magnifique de Dieu. Les malades s’irritent contre le médecin qui ne leur découvre point la cause de leur maladie et ne fait rien pour les délivrer. Mais notre divin maître nous épargne-t-il les avertissements, les menaces et les remèdes ? Comment donc ne lui rendrions-nous pas chaque jour de notre vie de tendres actions de grâces ? Il semble que l’homme, cet animal doué de raison, ne se doive occuper que des choses du ciel. Mais, forcé par sa nature de vivre sur la terre, il faut qu’il y vive d’une manière conforme aux règles éternelles de la vérité, et qu’en suivant les maximes de son divin maître, maximes si pleines de justice et de bienveillance, il ne se lasse jamais de les admirer. Nous surtout, qui nous attachons ici à les expliquer et à vous porter à les suivre, nous devons vous donner toujours l’exemple de l’obéissance et faire si bien que nos actions ne démentent jamais nos discours.


CHAPITRE XIII.

Les actions vertueuses sont conformes à la raison : le péché y est contraire.


Tout ce qui est contraire à la droite raison est péché. Les passions, disent les philosophes, sont des mouvements violents de l’âme qui n’obéissent point à la raison. Le fils de Dieu étant la raison même, la désobéissance envers lui produit nécessairement le péché, et l’obéissance envers lui produit la vertu. La vertu est, en effet, un mouvement doux et régulier de l’âme, toujours soumis et en toute circonstance à l’empire de la raison. Lorsque le premier homme pécha et désobéit à Dieu, il devint, dit l’Écriture, semblable aux bêtes. Ayant manqué volontairement aux lois de la raison, c’est avec justice qu’il est comparé aux animaux qui ne les suivent point. De là vient que la sagesse compare l’adultère à un cheval furieux qui poursuit la cavale sans que le cavalier puisse le retenir. « L’homme, dit-elle encore, ne parle plus. La parole est la marque de la raison ; la perte de l’une entraîne celle de l’autre. » L’homme, ainsi, devient semblable aux bêtes, que leur grossier instinct commande et livre à tous leurs appétits, sans qu’elles puissent jamais les retenir et leur commander. Le véritable devoir de l’homme doit donc être d’obéir à la raison. Cette obéissance est dirigée par des règles certaines, dont le but est de lui faire aimer et connaître la vérité. La fin de la piété et de la religion est le repos éternel dont on jouit en possédant Dieu ; notre fin est le commencement de l’éternité. Ce sont les œuvres de l’homme, et non ses discours, qui témoignent de son obéissance à la piété et à la vertu. C’est donc de bien agir qu’il faut avoir soin. Les actions véritablement chrétiennes sont inspirées par un jugement droit et solide, enflammé de l’amour de la vérité ; l’âme qui les conçoit ordonne au corps de les exécuter. Tout Chrétien doit surtout avoir une volonté ferme et constante de suivre en cette vie Dieu et le Christ, volonté qui ne s’écarte jamais de la vertu, afin de vivre éternellement. La vie chrétienne, dont nous posons ici les bases, est donc une suite et un enchaînement d’actions raisonnables et vertueuses ; enchaînement que rien ne peut rompre, et que nous appelons la foi. Elle se compose des préceptes du Sauveur, sentences divines, avertissements spirituels, écrits pour le salut de tous les hommes, et qui reviennent vers celui qui les explique aux autres, comme la balle retourne vers celui qui l’a lancée. De ces préceptes, les uns sont pour régler la vie civile, les autres la vie vertueuse. Les premiers ont été souvent expliqués. Nous allons nous occuper des seconds, et apprendre à vivre selon la vertu pour arriver à la vie éternelle, à l’aide des secours que nous donneront les maximes des livres saints.